LES RUDIMENTS DE LA LÉGENDE
par remploi répété (Tune formule vague et générale, propre à expliquer, en employant le lieu commun de Toppression et de la débauche, toute espèce de dissentiment politique entre des suzerains mal inspirés et leurs ressortissants.
Les circonstances contribuaient puissamment d'ailleurs à produire ce résultat. Les victoires successives remportées sur la maison d'Autriche avaient fait prendre aux confédérés en général, et aux Waldstatten en particulier, une si belle position dans le monde, que Ton devait, dans les Petits Cantons, être tout naturellement disposé à expliquer l'origine des luttes, dont ces victoires et cette position étaient la conséquence, par les torts excessifs de l'adversaire, plutôt que par la marche ordinaire des conflits politiques où, des deux parts, les prétentions ne peuvent se peser aux balances de la stricte justice. On ne comprenait plus que l'impatience du joug étranger, quand bien même le poids de celui-ci était tolérable, suffisait pour rendre compte de la rupture entre les Waldstatten et l'Autriche, et l'on s'imaginait qu'il n'avait fallu rien moins que des iniquités insupportables pour provoquer une émancipation
' à laquelle l'amour seul de la liberté, favorisé par les circonstances, avait servi de mobile et d'instrument.
.La hame contre l'Autriche, qui s'était de plus en plus envenimée par la persistance de cette puissance à attaquer les confédérés, persuadait aisément aux montagnards des Petits Gantons que leurs ancêtres avaient été les victimes d'usurpations et d'injustices, contre lesquelles ils avaient légitimement défendu leur antique indépendance, et ils oubliaient ou ignoraient que c'était, au contraire, par une suite de tentatives heureuses que les premiers confédérés étaient parvenus peu à peu à s'affranchir d'un état de su-
jétion, où ils avaient rencontré, après tout, plus de condescendance que de despotisme. Grâce à une confusion qui s^explique mieux qu'elle ne se justifie, on assimilait les anciennes relations des Waldstatten avec rAutriche à celles qui avaient existé récemment entre cette maison et d'autres parties de la Haute-Allemagne. Parce que les princes autrichiens avaient eu à Zug, à Eussnacht, à Glaris, à Rothenbourg et ailleurs, des baillis dont les vexations avaient fini par amener, dès le quatorzième siècle, des révolutions locales et Témancipation à faquelle les victoires de Sempach et de Nafels avaient servi de consécration, on en concluait qu'avant Morgarten les trois cantons primitifs avaient eu à subir un gouvernement du même genre, et que ce qui s'était passé plus tard chez leurs voisins n'était que la répétition de ce qui avait eu lieu parmi eux. De là, pour la tradition, l'idée de chercher, dans les exactions des baillis et des employés autrichiens, l'explication des mauvais rapports entre les Waldstatten et l'Autriche, de même qu'elle signalera plus tard, comme une conséquence de ce dissentiment, la destruction des châteaux dont on voit les ruines réelles ou prétendues sur le sol des Petits Gantons, parce que sur d'autres points on avait effectivement détruit plus d'une demeure seigneuriale dans les luttes contre les agents de la puissance autrichienne.
Tout se réunissait donc pour faire méconnaître la nature propre et la physionomie particuKère qu'avait eue l'émancipation des Waldstatten, et pour lui assigner des causes et un caractère qui ne lui avaient point appartenu. En transportant ainsi dans un passé déjà lointain l'esprit et les conditions de temps plus récents, la tradition commettait une erreur qui s'est plus d'une fois répétée et qui