LES LEGENDES ETHNOGRAPHIQUES
Mais ce n'était pas assez, pour les Waldstâtten, de faire remonter dans l'ancienneté des âges leur indépendance politique, et de prétendre qu'en les aUénant, l'Empire les
avait jadis placés dans des conditions nouvelles de vasselage et de servitude, dont ils avaient fini par s'affranchir eux-mêmes, en résistant à dHiyustes usurpations. Ds prétendaient encore, comme tant d'autres peuples grands et petits, se donner une généalogie particulière qui les distinguât de leurs voisins. C'est dans les commencements du quinzième siècle, que l'on voit apparaître les premiers essais de cette ethnographie fantastique, qui devait revêtir dès loYS des formes très-variées et se prêter à toutes les combinaisons que l'histoire, bien ou mal connue, peut fournir aux rêveries d'une fausse érudition. Nous ne voulons point énumérer ici toutes les hypothèses qui ont été proposées sur les origines des populations primitives des Waldstatten. Il nous suffira de signaler les plus anciennes. On ne les rencontre pas avant la première moitié du quinzième siècle. Si l'idée générale à laquelle elles donnent un corps peut, à la rigueur,, avoir pris naissance dans l'amour-propre populaire, la forme que revêt cette idée, dans les hypothèses dont il s'agit, est évidemment une création savante. Mais la science même sur laquelle de telles inventions se fondent montre ce qu'on pouvait espérer, en fait de jugement et de véracité historiques, du temps et du milieu dans lesquels elles se sont produites. Le quinzième siècle était, on ne l'ignore pas, une des époques les plus déshéritées de tout savoir sérieux et de toutes connaissances solides. Avant que le soleil de la Renaissance eût paru, et partout où sa lumière ne pénétra point, la culture intellectuelle péchait surtout par l'absence complète de méthode et de discernement critique. Nul moment n'était plus propice pour introduire dans l'histoire des notions chimériques et des faits imaginaires ; toutes les chroniques
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du temp^, en tous pays, sont là pour le prouver. Ce n'est pas au centre de la Suisse que Ton doit s'attendre à rencontrer une exception à ce caractère général de l'historiographie contemporaine, quand il s'agit précisément de ces rêveries ethnographiques pour lesquelles tous les chroniqueurs avaient alors une prédilection particulière. Donnons-en quelques exemples pour ce qui concerne les Waldstâtten.
Selon Jean Piintmer, dlJri, qui aurait, dit-on, écrit vers 1414 une chronique locale aujourd'hui perdue, c'était de l'illustre race des Groths que seraient sortis les habitants des trois vallées. A la suite d'une expédition qu'avait entreprise le roi Alaric pour secourir l'empereur Théodose^ et le Pape, expulsés de Rome par l'usurpateur Eugène, l'an 400, une portion de ses guerriers se serait établie dans le territoire d'Uri, de Schwyz et d'Unterwalden, et cette colonie militaire aurait encore rendu à l'Empire et à l'Eglise de nombreux services, en combattant contre les Huns, les Sarrasins et les Vandales, ce qui aurait valu aux gens d'Uri le titre de chanceliers perpétuels de la cour romaine, avec l'anneau du pêcheur,— à ceux de Schwyz le titre de porte-croix perpétuels, avec la croix, — à ceux d'Unterwalden le titre de trésoriers perpétuels, avec la clef, — sans parler des magnifiques bannières octroyées à chacune des trois vallées '.
On voit que c'est enseignes déployées que la légende fait son entrée dans l'histoire des Petits Gantons. Mais elle s'y montre avec une telle naïveté, qu'elle donne la juste mesure, et de ce qu'on pouvait imaginer alors, et de ce qu'on pouvait croire. Rien ne fait mieux apprécier le résultat auquel doit conduire l'ignorance mise au service de l'amour-
propra Personne, du reste, ne songeait à révoquer en doute d'aussi flatteuses réminiscences, et Ton en trouve même la confirmation officielle dans un acte .public de TÉtat de Schwyz écrit trente ans plus tard. C'est une lettre adressée aux villes impériales d'AUemagne, pour réclamer leur assistance dans la lutte que soutenaient alors les Schwyzois et leurs confédérés contre Zurich, alliée de TAutriche. < Dès l'origine de notre pays de Schwyz, > dit cette lettre, datée de 1443, < nous avons, par la grâce de Dieu, directement appartenu au Saint-Empire romain, et il y a bien des siècles que nos ancêtres ont pris part, pour le service des empereurs et des rois des Romains, à des expéditions^ soit à Rome, soit à Bysance, soit en d'autres pays lointains K > Les Êtbles historiques de Ptîntiner avaient trouvé chez ses confédérés un accueil d'autant plus prompt, qu'elles servaient tout à la fois à satisfaire leur orgueil et à défendre leurs intérêts.
C'était sôus l'influence du premier de ces motife, que vers la même époque un magistrat de Schwyz, voulant rehausser l'extraction de ses concitoyens, que leurs adversaires politiques cherchaient à dénigrer conuiïe n'étant que de vils paysans, composa un traité ex professa sur les origines des Schwyzois. Cet écrivain, natif de Luceme, mais secrétaire d'État à Schwyz, s'appelait Jean Friind, et void, fort en abrégé, mais très-fidèlement reproduit, ce qu'il racontait à ce sujet • : < On apprend, dit-il, par d'anciennes chroniques, que, du temps du roi Gisbert en Suède et de Christophe comte d'Ostfrïse, il y eut une si grande famine, que 6000 Suédois et 1200 Frisons désignés par le sort furent forcés d'émigrer avec femmes et enfants, après s'être promis par serment de ne jamais se séparer. S'avançant dans les pays