‹ Les origines de la Confédération suisse: histoire et légendeChapitre 26 sur 41 · UNE LÉGENDE ISOLÉE · texte numérisé non relu

UNE LÉGENDE ISOLÉE

Ici encore c'est Hemmerlin, l'un des fabricateurs des généalogies fantastiques, que nous retrouvons le premier parmi les auteurs des inventions romanesques. Après avoir expliqué l'origine nationale des Schwyzois, il prétend expliquer aussi l'origine de la Confédération à laquelle ils ont donné leur nom. Nous avons vu que Justinger ne savait déjà plus se retrouver dans cette histoire un peu complexe ; le chanoine de Zurich, tout instruit qu'il devait être, et tout instruit que, pour son temps, il se montre en effet, s'y retrouve bien moins encore. A mesure qu'on avance dans le quinzième siècle, l'ignorance historique va croissant Voici, selon Hemmerlin, comment l'alliance fédérative des Suisses aurait été fondée ^' :

< Il arriva une fois, > dit-il, < qu'un certain comte de

Habsbourg, duqael rUlustre maison des ducs d'Autriche tirait son origine, et qui était seigneur naturel des Swites^ avait installé, dans un certain château de Lowerz, un châtelain qui devait gouverner en son nom toute la vallée. Ce châtelain fut tué par deux Schwyzois dont il avait séduit la sœur, et le comte ayant voulu les punir de cet attentat, deux autres Schwyzois, leurs parents, s'unirent à eux pour conspirer contre leur seigneur. Bientôt à ces quatre s'en joignirent dix autres, puis aux dix vingt, et peu à peu tous les habitants de cette vallée, refusant obéissance à leur seigneur, se confédérèrent contre lui Us détruisirent le susdit château, dont les ruines se voient encore aujourd'hui dans un lac, et ils donnèrent ainsi naissance à la Confédération. Des montagnards voisins, appelés Unterwaldois, dont le seigneur, nommé de Landenberg, assistait aux matines le jour de Noël, envahirent son château de Same, l'empêchèrent d'y rentrer, dévastèrent sa demeure et se confédérèrent contre lui avec les Schwyzoîs. Après eux les Lucemois, ayant détruit le château du baron de Sothenbourg, situé dans leur voisinage, entrèrent de même dans la Confédération, puis les Bernois, puis la ville de Zug, puis la vallée d'Un, qui avait été sous la puissance de l'abbesse de Zurich, puis les gens de la vallée de Glaris, qui relevaient de l'abbesse de Seckingen, enfin les Zurichois. >

Combien il fallait que la mémoire des événements les plus faciles, ce semble, à retenir ou à constater, se fftt effacée des esprits, pour que le pays d'Uri, qui le premier avait joui de Tindépendance, et autour duquel s'étaient groupés les deux autres Waldstatten, n'occupe dans la formation de la Confédération que la sixième place, et

que Zurich soit réléguée après Berne, Glaris et Zug. De quel épais brouillard n'était pas enveloppé, à cette époque, le souvenir des faits historiques, pour qu'à soixante ans de distance, la destruction du château de Rothenbourg, qui avait eu lieu en 1385, fut rapportée à l'époque, antérieure d'un demi-siècle, où Lucerne s'était confédérée avec les Petits Cantons ?

Quel fond peut-on faire, après cela, sur les anecdotes auxquelles le chanoine de Zurich se plaît à rattacher les origines de l'affranchissement des confédérés V Elles n'ont d'autre intérêt que de montrer comment s'intrqduisaient peu à peu les ornements légendaires, brodés sur le thème de ces violences imputées, par la tradition vague dont Justinger s'est fait l'organe, aux officiers des Habsbourg et de l'Autriche. On trouve ces mêmes anecdotes textuellement reproduites peu de temps après (1487) par un auteur qui les emprunte à Hemmerlin, en sorte que cette répétition ne leur confère aucun nouveau degré de crédibilité ^\ Il n'est, du reste, pas difficile de comprendre qu'en voyant des châteaux détruits, sans qu'on sût d'où venait leur ruine, on ait cherché la cause de celle-ci dans ces soulèvements et ces vengeances populaires qui, depuis le miUeu du quatorzième siècle, en avaient fait disparaître plusieurs sur le sol suisse, et que, de leur destruction, on ait conclu à la révolte contre les tyrans qui les avaient habités **.

L'idée vaguement répandue des excès commis dans leà Waldstâtten par des baillis autrichiens, et la vue de décombres entassées à Lowerz et à Samen devaient suggérer des rapprochements de ce genre. C'est un des éléments que la tradition a conservés, de même qu'elle a retenu le nom de Landenberg, qui est celui d'une hauteur voisine de ce der-

nier bourg sur laquelle on croit retrouver les restes d'un ancien édifice, mais qui, ayant été aussi porté par une famille noble dévouée à TAutriche, et dont Tun des membres avait été dans le quatorzième siècle bailli de Glaris, a fait prendre < le nom d'un lieu pour un nom d'homme **. > En revanche, on ne retrouve pas dans la légende, sous sa forme la plus généralement reçue, l'anecdote des frères qui tirent vengeance du déshonneur fait à leur famille. Si l'imagination pouvait donc, au milieu du quinzième siècle, introduire à son gré des incidents de fantaisie dans le tissu des faits auxquels l'opinion commençait à rattacher l'origine de la Confédération, c'est qu'aucune narration consacrée, orale ou écrite, n'avait encore acquis dans ce domaine un droit de bourgeoisie incontesté.

La tradition a cependant fait un pas : elle a perdu son caractère confus et indéterminé, pour prendre un corps et ime physionomie vivante. Ce n'est plus de droits violés et de mœurs outragées qu'il est vaguement question ; la légende est sortie des généralités abstraites, pourtoucherterre et s'incarner dans des faits, sinon authentiques et réels, du moins précis. Mais, tout en revêtant une forme concrète et en rattachant à des fiedts particuliers l'origine de la Confédération, la légende naissante diffère encore complètement (sauf sur un seul point) de la tradition définitive. De même que Justinger, Hemmerlin ne sait rien de la tyrannie du roi Albert, des méfaits de ses baillis, des trois cofijurés du Griitli, des aventures de Guillaume Tell. Sa narration a même ceci de singulier, qu'Uri n'y tient aucune place. Schwyz et Unterwalden seuls semblent avoir donné naissance à la Confédération, et le premier de ces petits pays est ici mis à la tête du mouvement, comme s'il avait occupé

d'emblée la position qu'il avait prise en Suisse dans le quinzième siècle, à l'occasion surtout de la guerre contre Zurich.

§ 2. LA LÉGENDE d'USI

Mais Uri va ressaisir son bien d'une manière triomphante, en revendiquant exclusivement, à son tour, la paternité de la Confédération, et en attribuant à l'un des siens l'honneur de l'avoir fondée. Au moment, en effet, où la tradition nationale fait son apparition dans le monde sous la forme qu'elle a dès lors retenue, on dirait qu'il est sorti du berceau où elle a vu le jour deux jumeaux, qui se distinguent l'un de l'autre par une physionomie différente, peutêtre faudrait-il dire pour plus d'exactitude, deux enfants qui ne sont pas issus de la même mère. Cette double origine et cette double physionomie suffiraient seules pour attester tout ce qu'il y avait encore d'indécis et d'arbitraire dans la création d'une légende qui débutait par un flagrant désaccord. D'un côté, en effet, nous constatons l'existence, vers l'an 1470, d'un chant historique qui rapporte exclusivement au pays d'Uri et à Guillaume Tell la naissance de la Confédération, de l'autre, nous trouvons à la même date une chronique qui, faisant de l'aventure de celui qu'elle nomme < le Th'all > un épisode accessoire de l'affranchissement des Waldstatten, attribue l'émancipation nationale à une conjuration formée au sein des trois vallées, sur l'instigation d'un citoyen de Schwyz, pour tirer vengeance des actes de tyrannie commis dans les Etats forestiers, par les Gessler et les Landenberg.

De ces deux branches de la tradition, dont nul indice ne

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nous avait jusque-là révélé l'existence, celle d'Uri, qui est la plus courte, mérite à ce titre, ainsi qu'en raison de sa priorité chronologique probable, d'être examinée la première. Bien que le chant populaire où nous la rencontrons d'abord ait dû former originairement un tout distinct et complet, il n'est cependant parvenu jusqu'à nous que comme servant d'introduction à une ballade, dont le plus ancien texte manuscrit qui nous soit connu n'est pas antérieur à l'an 1501, mais dont la composition, vu les &its auxquels elle se rapporte, doit remonter à Tannée 1474. Cette ballade fait elle-même partie d'un chant plus étendu, dont les dernières strophes n'ont pu être écrites que trois ou quatre ans plus tard, et qui offre ainsi un double exemple du travail d'agglomération successive, auquel étaient soumis les chants populaires, qui se grossissaient graduellement par l'adjonction de couplets renfermant, ou bien le développement du sujet principal, ou bien le récit d'incidents nouveaux '®. Les ballades historiques suisses présentent maints cas de ce genre, et le chant de Tell, en particulier, que nous allons reproduire sous sa forme la plus ancienne, s'enrichit très-vite de détails et d'embellissements qui lui étaient primitivement étrangers.

Mais, puisque nous parlons de cette poésie populah*e, nous ferons observer en passant que, dans ce cycle de chants nationaux, dont le plus ancien remonte à l'an 1243,, et qui célèbrent la plupart des événements importants de l'histoire des confédérés, il ne se trouve jamais, avant celui qui nous occupe, aucun mot, ni aucun trait, qui se rapporte à l'origine de la confédération des Waldstatten ; bien moins; encore, par conséquent, la moindre allusion à aucun des épisodes qui se sont incorporés dans, la tradition. Nouvelle

preuve, superflue selon nous, mais digne d'attention néanmoins, du caractère purement fictif de ces épisodes, ignorés non pas seulement des chroniqueurs contemporains, mais deâ organes bi^ plus directs encore des posées et des émotions populaires. Le nom de Morgarten se lit dans Tancien champ de Sempach, mais ceux du Griltli, de Stauffach, de Gessler, de Guillaume Tell ne se rencontrent nulle part. Au i^ste, ils ne se rencontrent pas davantage, sauf le dernier, dans ce chant de Tell que nous allons littéralement reproduire sous sa forme primitive, en conservant toute la gaucherie et Tincohérence du texte original *\

< C'est de la Confédération que je veux parler : jamais homme n'a encore rien entendu de pareil Ils ont singulièrement bien réussi ! Ils possèdent une sage et solide alliance. Je veux vous chanter la véritable origine, comment est née la Confédération.

€ Un noble pays, vraiment bon comme Famande, et qui se trouve enfermé eatre des montages beaucoup ^os sûrement qu'entre des murailles, c'est là qu'a, pour la première fois commencé l'alliance ; ils ont sagement mené l'affaire dans un pays qui s'appelle Un.

< Apprenez donc, chers braves gens, comment, pour la première fois, commença l'alhance et oe Vous en laissez pas ennuyer. Apprenez o&mment un père dut, de sa mom^ abattre une pomme plaoée sur la tête de son propre fiis,

< Le bailli dit à Guillaume Tell : < Prends garde maintenant que ton art ne te Mllisse pas, et écoute bien ce que je te dis : Si tu ne là touches pas du premier coup, U fen reviemâra certes nm pdit profit, et oda te coûtera la vie. »

c Alors il pria Dieu jour et nuit de permettre qu'il toachftt la pomme du praaftier coup. Gela pourrait les ennuyer

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si fort ! n a eu, par la gr&ce de Dî^, le bonheur de pa«* voir tirer, comme il Fespérait, avec tout son talent

< Dès qt^U eut tiré 8€n premier coup, U avait pkieé une flèche dans son pourpoint: < Si favais tué mon enfant, fêtais bien résolu, je te dis la vérité pure, à te tuer aussi toi-même. >

< Là-dessus se fait un grand choc. Alors se montra le premier confédéré. Bs voulurent punir les baillis qui ne craignsûent ni Dieu, ni amis ; quand à Tun d'eux plaisait une femme ou une fille, ils voulaient dormir auprès d'elles.

< Ils usaient d'arrogance dans le pays. — Mauvais pouvoir ne dure pas longtemps. — C'est là ce qu'on trouve écrit. Voilà ce qu'ont &it les baillis du jMÎnce. Aussi a-t-il perdu sa seigneurie et a-t-il été chassé du pays.

€ Je vous ai donc fait connaître la véritable origine. Tous jurèrent une fidèle alliance, les jeunes et aussi les vieux. Que Dieu les maintienne longtemps en honneur, mieux encore que jusqu'à présent ! Nous voulons nous en remettre à ce que Dieu décidera. >

Voilà, sous sa forme originelle, ce qu'en peut appeler le manifeste des prétentions d'Uri pour la revendicatioa du premier rôle dans l'enfiintement de la Confédération. Prétentions légitimes, s'il s'agit de la place qu'as»gne réellement l'histoire à celle des trois vallées qui, la première, reçut des rois d'Allemagne un diplôme d'émancipation ; prétentions futiles, si on les appuie sur les faits imaginaires qui leur servent ici de fimdement H serait difficile, en effet, de trouver aucune œuvre qui, plus que la ballade qu'on vient de lire, porte la marque et comme le sceau de l'invention légendaire: d'une part, sur l'oppression des baillis, des assertions aussi vagues et aussi peu justifiées

que les allégatioDS analogues reproduites par Justinger, et des notions plus fausses encore sur Fétat politique des Waldstatten ; d'autre part, comme exemple de tyrannie, une anecdote qui, pour avoir acquis la célébrité la plus illimitée, n'en demeure pas moins le produit d'une conception fabuleuse.

C'est précisément la possibilité de saisir dans son germe et à sa période d'éclosion l'embryon de la légende de Tell, qui donne au chant où celle-ci se montre sous cette forme primitive une valeur toute particulière. Nous arriverons ainsi à nous rendre mieux compte de sa formation, quoiqu'on ne doive point perdre de vue que, dans les questions de ce genre, il est plus aisé de constater le caractère d'une fable que d'en retrouver la généalogie. Par cela même que ces questions se posent dans le monde de la fiction et de l'invention poétique, leur solution échappe aux moyens d'investigation qui sont de mise pour les problmes historiques proprement dits. Les fantaisies de l'imagination naissent dans des conditions qui permettent bien rarement de remonter jusqu'à la source d'où elles sont sorties. En ce qui concerne la ballade de Tell, toutefois, il est difficile de méconnaître l'origine du premier noyau autour duquel s^ sont groupées plus tard toutes les autres parties de la légende du héros suisse. La ressemblance entre l'anecdote que ce chant renferme et l'aventure analogue racontée par un vieil auteur du moyen âge est trop frappante, pour que l'on puisse se refuser à voir dans l'histoire de l'archer d'Uri autre chose que la pure et simple transposition sur le sol suisse de l'histoire d'un archer danois. Qu'on en juge par la lecture du texte même de la légende Scandinave à laquelle nous faisons allusion.

< Un certain Tokko, soldat du roi Harald, avait, à cause de son mérite, beaucoup de rivaux. H dit une fois devant ses camarades, dans un repas, quil était si habile à tirer de Tare, qu'il frapperait de sa première flèche une pomme, quelque petite qu'elle fût, qui serait placée à bonne distance sur un bâton.

< Ses rivaux rapportèrent cette parole au roi, qui oubliant les services de ce guerrier, ordonna méchamment que, au lieu du bâton, ce fût sur la tête du propre fils de ToJcîco que Von plaçât la pomme. Si le père ne la touchait pas du premier coup, il devait perdre la vie, en punition de sa jactance : condition plus qu'injuste, à laquelle s'ajoutait pour le père le danger de tuer son fils.

< Tokko, contraint d'obéir à cet ordre inique, exhorta donc son enfant, tout jeune encore, à laisser, sans remuer la tête, la flèche siffler à ses oreilles, et, pour diminuer sa peur, il lui fit tourner le visage. Ayant tiré de son carquois trois flèches^ U frappa avec la première la pomme posée stér la tête de V enfant,

< Alors le roi lui ayant demandé pourquoi U avait sorti trois flèches, puisqu'il ne devait en décocher qu'une? < Vêtait, répondit^, pour te tuer toi-même, toi qui donnes aux antres des ordres odieux, s'il m'était arrivé de manquer mon premier coup ". >

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a signalé la ressemblance qui existe entre ce récit et l'histoire de Guillaume Tell; on en a fait de tout temps un argument contre l'authenticité de celle-cL Mais, comme on prenait cette histoire dans son ensemble et telle que la tradition nationale l'a définitivement constituée, on repoussait une conclusion qui, ne portant que sur un détail de la légende traditionnelle.

ne -semblait pas de nature à en infirmer toutes les autres circonstances. On était prêt à sacrifier l'accessoire de la pomme poor sauver le reste du récit Or, il se trouve que, loin d'être un détail secondaire arbitrairement introduit dans une narration préexistante, Tanecdote de la pomme est, au contraire, le fait primordial autour duquel sont venues se ranger successivement et sous diverses formes, comme nous le verrons plus loin, les autres aventures de Guillaume Tell. Ceci réhabilite entièrement la valeur des conclusions que l'on peut tirer, sur la légende tout entière, de la nature et du caractère de son premier rudiment.

Mais rimitation flagrante dont cet épisode porte les traces lui enlève toute créance, et il est impossible d'envisager conmie s'étant passé deux fois un fait, d'une part aussi étrange en soi, et de l'autre, aussi visiblement emprunté, que la prouesse de Guillaume Tell. Et même l'aventur6*f&t-elle naturelle, l'un des récits n'en serait pas moins pour tout œil non prévenu, la pure copie de l'autre. Des deux côtés, en effet, c'est un méchant homme, le bailli anonyme dans le pays d'Uri, le roi Harald en Danemark, qui, sans autre mobile qu'un malfaisant caprice, exige d'un habile archer qu'il abatte avec.une flèche une pomme placée sur la tête de son enfant, sous peine de perdre lui-même la vie, s'il ne réussit pas du premier coup ; des deux côtés c'est un père, qui, pourvoyant à sa vengnance dans le cas ou il viendrait à manquer le but si cruellement désigné, prépare une flèche destinée à occire le tyran ; des deux côtés, c'est le tyran qui, une fois le coup réussi, apprend dans les mêmes termes à quoi devait servir la flèche réservée, sans qu'il sévisse contre celui qui lui adresse cette déclaration provocante.

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On ne rencontre pas de telles colncklenoes, sortoat, redisons-le, à pr<q[)Os d'un fait si exceptionnel en lui-même, sans être inTinciblement condnit à en conclure que l'une des deux versions a servi de fondement à Fautre. Or, il est cartain que ce n'est pas sous les yeux du chroniqueur danois, qui écrivait plus d'un siècle avant la fondation de la CkMifédération suisse, qu'a passé la ballade de Tell. Il faut donc admettre que c'est l'auteur de la ballade qui a eu connaissance du récit du chroniqueur, lequel, du reste, ne mérite pas plus de foi que la pièce à laquelle il a servi de modèle. L'on sait, en effet, que l'anecdote qui leur est commune est loin de leur appartenir exclusivement. On retrouve, en des âges et en des lieux divers, sous bien des formes différentes, cette même histoire de l'archer, de son fils et de la pomme, dans laquelle quelques érudits modernes veulent voir, peut-être à juste titre, une des variétés des traditions mythologiques relatives aux divinités solaires ''. Mais, dans le cas particulier de Guillaume Tell, nous pensons que la mythologie est tout à fait hors de saison, et qu'il suffit de s'en tenir, pour expliquer l'origine de la légende suisse, à l'imitation de la légende danoise. La connaissance de celle-ci s'est-elle répandue par voie de propagation orale au milieu du peuple d'Uri, avant de prendre corps dans la ballade, ou bien l'auteur de la ballade l'a-t-il, le premier, introduite dans la créance populaire? C'est ce qu'il est difficile de déterminer, quoique nous soyons disposé à admettre cette seconde alternative ; mais ce qu'on peut, en tout cas, tenir pour certain, c'est qu'il faut chercher dans Tokko, et non pas ailleurs, le prototype de Guillaume Teil.

De toutes les formes, en effet, sous lesquelles se sont produites les légendes sagittaires, la version danoise est la

seule qui soit parfaitement semblable à celle que Ton retrouve dans le primitif chant de TelL Toutes les autres, au contraire, offrent entre elles et avec ces deux-là de notables divergences ••. Nouveau et pressant motif de penser que ce n'est pas à la tradition générale des archers fameux, mais à la forme particulière qu'elle avait reçue çn Danemark, qu'a été fait l'emprunt. La chronique latine de Saxo, dit le grammairien, qui vivait à la fin du douzième siècle, est le premier ouvrage où il soit fait mention de Tokko, et son aventure a pu de là pénétrer jusque sur les bords du lac des Waldstâtten, soit, qu'elle se fût transmise de bouche en bouche, soit, ce qui est infiniment plus probable, que l'ouvrage où elle est racontée, fût parvenu à la connaissance d'un lettré suisse du quinzième siècle. Mais ce qui nous parait plus vraisemblable encore, c'est que ce n'est point la grande Histoire dcmoise de Saxo, mais l'abrégé qui en fut fait vers 1430 par un moine allemand nommé Gheysmer, qui est la source d'où a été tirée l'anecdote de Guillaume Tell^^ Aussi est-ce d'après ce dernier texte que nous avons donné plus haut la traduction de la légende danoise.

Mais, poui'quoi cet emprunt a-t-il eu lieu au profit d'Uri plutôt que de ses confédérés ? Existait-il dans les souvenirs locaux et personnels de la vallée, une tradition relative à un archer d'une rare dextérité ? Est-ce quelque réminiscence de ce genre qui a fait donner la préférence à cette fable étrangère par le rhapsode inconnu qui a voulu introduire, à son tour, dans la tradition un exemple de révoltante tyrannie ? C'est ce qu'on ne saura vraisemblablement jamais, car c'est un point où le terrain manque sous les pas de toute déduction. Il n'est d'ailleurs nullement néces-

saire de rechercher, dans le monde des réalités, pour la légende de TelL un fondement positif et une explication rationnelle. Objectera-t-on qu'il est difficile d'admettre qu'un personnage purement fabuleux ait pu se naturaliser avec tant de facilité parmi ceux auxquels on le donnait pour concitoyen et qui jusqu'alors n'avaient rien su de lui? Mais il faut méconnaître complètement les effets dé la crédulité populaire, il faut oublier les phénomènes de ce genre dont on peut, non-seulement dans la suite des &ges, mais sous ses propres yeux, constater l'existence, pour ignorer la complaisance et la promptitude avec lesquelles l'opinion accueille les bruits qui la flattent et les fictions qui lui plaisent

Il suffît de se rappeler combien les faits les moins avérés, les événements les moins vraisemblables, rencontrent encore aujourd'hui, malgré nos lumières, d'esprits disposés à les croire, et parfois d'autant plus enclins à les défendre qu'ils sont plus extraordinaires. Et si cela se voit, même quand il s'agit de faits censés tout récents, à bien plus forte raison, cela peut-il se voir, quand c'est dans un lointain passé que sont placés les incidents ou les personnages imaginaires dont on veut faire accroire l'existence. Qu'il en ait été de la sorte dans le centre de la Suisse, à la fin du quinzième siècle, et que les gens d'Uri ne protestassent point contre cet archer d'emprunt, destiné à relever l'antique origine de leur confédération par son adresse merveilleuse et par la périlleuse épreuve dont il avait triomphé, nous sommes bien loin de trouver là rien qui nous paraisse inexplicabla Nous verrions, au contraire, dans le refus de prêter créance à cette agréable légende, un exemple de réflexion, de critique, de désintéressement, inadmissible à cette

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époque parmi des populations, où les classes éclairées avaient comme représentants des Puntiner, des Hemmerlin, et des Friind.

Qu'y avait-il de plus naturel, du reste, chez les gens d'Uri, que le désir de donner à la Confédération une origine qui fût leur propre ouvrage ? Nous avons vu, et nous verrons bientôt plus clairement encore, que la tradition étsàd en chemin d'attribuer à Schwyz et à Unterwalden le rôle principal dans l'entreprise d'affranchissement qu'aurait provoquée l'oppression des baillis autrichiens. La vallée d'Uri, où se conservait sans doute le souvenir d'une émancipation antérieure à celle des deux autres Waldstatten, ne pouvait consentir à perdre dans la fiction le rang qu'elle occupait dans l'histoire, et, renchérissant à son tour, elle réclama pour elle seule l'honneur d'avoir fondé la Confédération. C'est afin de consacrer ce monopole que fut composé le chant de Tell sous sa forme première. Cette intention y est trop clairement et trop itérativement exprimée, pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce point. Faire connaître < la véritable origine de la confédération > (dm rechtm ffrund toie die eidgnoschaft ist entsprungen); établir que c'est < à Uri qu'a ccmimencé l'alliance > (do hub sich der pimd zum ersten an) ; voilà le but e^rès de la ballade.

On a supposé, avec assez de vraisemjblanoe, que cette ballade dut être composée à Luceme, où existait, pendant la seconde moitié du quinzième siècle, une sorte d'école de poésie populaire ^^ Son auteur inconnu se serait prêté aux désirs de ses confédérés avec une bonne volonté dont le succès devait être plus grand qu'il ne l'imaginait probablement lui-même; car il mettait au monde, dans sa ballade, un être immortel. Le fameux archer d'Uri, tout

ictif qu'il est, ne peut plus disparaître de la mémoire des hommes ; il est devenu, en étant iniaginairement mêlé à Tune des crises historiques de la liberté moderne, Fun des types impérissables du libérateur national Si la ballade qui lui a conféré ce caractère possède à nos yeux le mérite d'amr su célébrer son héros sans introduire un meurtre dans ses hauts faits, on n'attend pas que nous accordions à ce petit poème aucune valeur comme témoignage historique.

n dénote, en effet, une telle ignorance des conditions politiques au milieu desquelles s'est fondée la Confédération suisse, que cela seul suffirait pour nous faire toucher au doigt qu'il rentre entièrement dans l'ordre des fictions arbitraires, et qu'il date d'une époque où, le souvenir de la j*éalité ayant disparu, on y suppléait par l'invention. L'anecdote de seconde main qui en forme la partie principale est encadrée dans les plus vagues généralités, et elle est introduite de la manière la moins motivée. Tantôt c'est < le bailli > qui est mis en scène, tantôt ce sont < les baillis ; > on parle d'abord du méfait du premier comme de la seule cause de la Confédération ; puis c'est à la < punition > des autres qu'on en fait remonter l'origine ; encore n'est-ce point eux qui sont expulsés du pays, mais < le prince; > on ne sait lequel. Nulle date, nul nom propre, qui rattache à un moment précis de l'histoire ces tâtonnements indécis d'une tradition naissante.

Ou plutôt un double nom propre, qui n'est attesté dans les Waldstatten par aucun des documents authentiques, ni du treizi^e, ni du quatorzième siècle, et qui n'a pu être naturalisé rétroactivement dans le pays d'Uri, qu'au moyen de pièces fabriquées à cet effet, ou d'altérations sciemment

commises dans les registres officiels des paroisses de cette vallée". Le caractère apocryphe du nom de Guillaume Tell est démontré par les fraudes mômes auxquelles il a fallu recourir, pour en faire un nom historique. On peut se demander, toutefois, si c'est bien sous sa forme primitive qu'il apparaît dans la ballade où on le trouve, à ce qu'il semble^ pour la première fois ? N'en a-t-il pas une autre qui se montre simultanément, sinon même un peu plus tôt, et qui permet de douter que le nom consacré soit le nom original ?

Mais, avant d'examiner cette question, nous devons rappeler que la légende de Tell avait très-promptement reçu de nouveaux développements, et qu'à côté de la ballade, qui en forme comme le noyau primitif, la tradition d'Uri s'enrichissait de détails plus complets sur le héros qu'elle avait adopté, n est possible que ce soit aussi dans un chant populaire qu'ils aient été originairement consignés, et que de là ils soient passés dans la chronique qui est le plus ancien document où on les rencontre aujourd'hui.

Cette chronique, dont l'auteur connaissait également le chant de Tell que nous avons traduit, est l'œuvre d'un lucemois, nommé Melchior Riîss, qui l'a composée vers l'an 1480 •*. Elle renferme un chapitre intitulé : < La gmrre des trois WcUdstatten contre les seigneurs d* Autriche et de Habsbourg, > qui n'est que la reproduction textuelle (superflue pour nous, par conséquent,) du récit de Justinger. Seulement, tout au milieu de cette narration, et à l'endroit où Justinger parle des violences commises par les seigneurs de < Habsbourg > et par leurs officiers, Riiss ajoute : < Ainsi qu'il advint aussi à Guillaume Tell, qui fut contramt par les baillis à abattre une pomme posée sur la tête de son propre

fils, OU, s'il n'y réussissait pas, il devait lui-même perdre la vie, comme vous rapprendrez ensuite dans une chanson (liedt). y Que cette chanson fût la ballade même dont nous avons reproduit le texte, c'est ce qui ressort clairement de l'étroite ressemblance qui existe entre les strophes de celle-ci relatives à Guillaume Tell et la courte analyse de Melchior RUss. L'identité eût été évidente, s'il avait tenu sa promesse de donner lui-même la chanson; mais il a oublié de l'intercaler dans sa chronique, et, après avoir achevé de copier Justinger, il insère, au lieu du chant de la pomme, un chapitre intitulé: < Ce qui advint à GuU- Iwume TheU sur le Zoc'*. >

< Apprenez maintenant comment Guillaume Thell voulut venger le méfait que le bailli, ainsi que vous l'avez cidevant entendu, avait commis contre lui ; car il ne pouvait plus le supporter et il vint à Uri et rassembla la communauté, et, les yeux en pleurs, il leur fit de lamentables plaintes sur ce qui lui était arrivé et sur ce qui lui arrivait journellement encore. Le bailli en fut informé, et il lui fit lier les quatre membres, dans l'intention de le mener à Schwitz^ dans le château dans le lac; et le bailli lui-même se mit en route avec lui, et, quand ils furent sur le lac, alors (peut-être par la volonté de Dieu) il se leva un vent si impétueux, que jeunes et vieux, femmes et enfants, poussèrent des cris de détresse et de supplication vers Dieu et vers les saints ; et, comme Guillaume Thell était un homme robuste, plus qu'aucun de ceux qui étaient dans la barque, et qu'il connaissait bien la navigation, et que ceux qui étaient dans la barque ne pouvaient gouverner la barque, tous demandèrent au bailli qu'on mît Guillaume Thell en liberté; et, comme le bailli tenait aussi à conserver

sa vie, il lui dit : < Si ta as le pouvoir et^la volonté de nous pousser à terre, je te ferai mettre en liberté. >

< Là-dessus Guillaume Thell lui répondit qu'avec l'aide de Dieu il se chargeait de les conduire à terre, si on lui accordait du temps et des garanties. En conséquence on le mit en liberté. Alors il commença à ramer si vigoureusement, qu'il parvint, avec la grâce de Dieu, vers une plateforme, et il poussa la barque contre la plateforme, laquelle s'appelle encore aujourd'hui la plateforme de Guillaume Tdly et il saisit son arbalète qui était à l'arrière de la barque, puis il sauta sur la plateforme, lâcha son coup et tua le bailli. Et ils pe purent, à cause de la grande agitation, ramener la barque vers la plateforme, ni vers la terre. Alors il reparut de nouveau dans les vallées et fit entendre de plus grandes plaintes qu'auparavant ; ce qui eut pour efifet d'amener un grand conflit entre les seigneurs et les vallées. >

On voit que ce complément de la légende de Tell, qui fait de lui le promoteur exclusif du soulèvement des Waldstatten, correspond exactement aux prétentions exprimées dans la première ballade, et qu'il doit, en conséquence, être très-probablement rapporté à la même origine. Seulement, Biiss précise la date de la révolte dont Guillaume Tell fat le premier auteur, ce que ne faisait pas la ballade; mais loin de la fixer, avec la tradition aujourd'hui régnante, à l'an 1307, c'est, au contraire, dans la période des luttes contre la branche cadette des Habsbourg, au milieu du treizième siècle, qu'il la place, et il se rapproche sur ce point de Justinger et de Hemmerlin. Il di£fèré en outre de la légende vulgaire pour ce qui concerne le meurtre du bailli, sur lequel, comme nous l'avons vu, la ballade était restée muette. Ce qui est certain, c*est que le chroniqueur lucemois, par l'usage

qu'il fait des matériaux dont il dispose, achève de donner à la tradition d'Un une physionomie particulière, qui la distingue nettement de ce qu'on peut nommer, par opposition, la tradition commune des Waldstatten.

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