‹ Les origines de la connaissanceChapitre 7 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La perception des aliments et la perception externe proprement dite.

— La perception trophique précède chronolog-iquement la perception externe. — Transition de la perception trophique à la perception externe.

— Ce qui différoncie la perception trophique. — Comment on sait que cette différence n'est pas illusoire et correspond à (|uelque chose de réel. — Valeur objective des signes sensoriels. — Valeur réelle de la perception des objets. — Universalité de la certitude du réel. — Sceptiques et dogmatiques. — Thèse nativiste. — Thèse génétique. — Le réel ne peut s'induire de l'expérience externe. — Thèse d'tlelmholtz.

— Thèse métaphysique du réel. — Réintégration du problème du réel dans le domaine des faits expérimentaux. — Comment il est possible de le résoudre au moyen de linduction.

L'obsei-vation nous enseigne que dans le monde extérieur nous percevons les aliments tout autrement que les objets individualisés. Le pain, quand nous ne le désirons pas, nous apparaît comme une chose située dans l'espace, à laquelle nous attribuons une certaine forme, une certaine odeur, une certaine saveur, une certaine couleur, une certaine résistance; toutes ces images sont liées entre elles comme propres à ce corps ou inhérentes à ce sujet; et, à supposer que quelqu'une d'entre elles change, nous continuons à la rapporter à du pain tout comme au})aravanl, comme il arrive, par exemple, si une goutte d'éther, ou de n'importe quelle essence, l'imprègne d'une odeur ditTérente de celle qui lui est propre. Il n'en est pas de même quand nous le désirons.

OU quand nous le percevons comme aliment. Chacune de ces impressions isolément est fixée à la faim que nous éprouvons, et s'il arrive qu'une seule des images qu'elle évoque apparaît sous un autre aspect que dans l'expérience trophique, il ne nous apparaît plus comme un aliment, mais •comme quelque chose que nous ne connaissons pas. Il suffit que le pain se soit imprégné d'une odeur qui n'est pas la sienne pour qu'il cesse d'être désiré; et si, étant certains que c'est le même pain qu'auparavant, nous voulons le manger, il nous répugne.

Nous avons appris à connaître la qualité nutritive du pain, grâce à une certaine odeur, à une certaine saveur, à une certaine couleur, à un certain nombre d'impressions, dont chacune a été notée par l'effet nutritif qui pourvoyait l'organisme, sans nous préoccuper de savoir si ces images étaient rapportées à un ou à plusieurs corps; et quand, dans ce tableau général d'impressions, il en apparaît une, comme l'odeur, qui n'est pas la même qu'auparavant, nous nous trouvons en présence d'un corps sans savoir s'il est ou non un aliment, parce que nous ne l'avons pas essayé avec ce nouveau signe.

Si on nous sert notre dîner quotidien sur une table recouverte d'un drap noir, au lieu d'une nappe blanche à laquelle nous sommes habitués, cela nous surprend. Nous comprenons clairement que le bouillon qui fume dans la soupière est le bouillon habituel, mais la connaissance de cette identité ne nous convainc pas, et elle ne nous convient pas, car le spectacle de la table avivait l'appétit par les souvenirs trophiques qu'il réveillait; maintenant nous trouvons qu'il ne les réveille plus, parce qu'il apparaît une impression nouvelle, celle de la couleur noire, qui n'est pour nous le signe d'aucune qualité alimentaire. Si nous désirons, inspirés par la raison, revivifier l'appétit arrêté, la première chose nécessaire sera de nous séparer de cette note perturbatrice, et, en faisant intervenir successivement une série d'impressions, de rappeler les signes au moyen

desquels nous reconnaissons le bouillon, d'aspirer son odeur, de le savourer, d'évoquer l'ensemble des impressions qui nous Tout rendu familier. Un raisonneur endurci, de ceux qui rejettent les faits quand ils les gênent, dirait triomphalement que le bouillon est aussi substantiel sur le drap noir que sur la nappe blanche; mais il ne remarquera pas que la perception des qualités alimentaires est associée à un certain nombre de signes qui sont en relation, non pas avec l'objet extérieur considéré en lui-même, mais avec les souvenirs trophiques que Tessai a gravés dans son cerveau; et comme maintenant il ne les réveille plus, il est inappétent, c'est-à-dire qu'il ne perçoit pas la présence de Taliment.

En supposant qu'un chimiste analyse la composition d'un riz de couleur rouge importé d'un pays lointain, et la trouve identique à celle de l'excellent riz de la région de Valence, il ne se déciderait pas à l'ingérer, à moins de se forcer, car il ne rcconnaitraît pas trophiquement ses vertus alimentaires. Si son odeur et sa saveur lui rappelaient l'ancien, auquel il est habitué, il s'aiderait de ces souvenirs pour vaincre sa répugnance; mais si le goût et l'arôme étaient autres, sa répugnance augmenterait. Sans deviner la raison de sa conduite, il fouillerait dans sa mémoire, pour rechercher des expériences anciennes qui l'ont instruit à l'égard de sa valeur alimentaire, les revisant une par une, méthodiquement; et comme il ne les trouverait pas, il serait devant ce nouveau riz comme un aveugle devant la couleur, ou comme le sourd devant le son. Prétendre percevoir la présence de l'aliment par les données que l'analyse y dénote, lui paraîtrait aussi absurde que de prétendre qu'un sourd entend, lorsqu'on lui expose les conditions physiques du son; ainsi, de même que pour un sourd il manque dans la conscience l'apparition du phénomène qui détermine les vibrations acoustiques, de même il manqucait à notre chimiste l'appétit du nouveau produit, c'està-dire la perception intérieure de ses qualités alimentaires.

On voit donc, par ces exemples, qu'il est certain que les aliments ne sont pas perçus de la même manière que les objets externes. Dans ce dernier cas, les qualités a, 6, c, d,...n sont attribuées à une chose extérieure que nous nous représentons comme le sujet de ces compléments; dans le premier^ nous considérons lesdites qualités comme signes des effets que cette chose détermine dans Fintérieur de notre organisme. Un aliment qui n'est pas désiré, n'est réellement pas perçu, parce que dans la conscience les souvenirs vifs ne sont pas mis en évidence par leurs effets. Les philosophes de toutes les écoles ont distingué ces deux classes de relations qui s'établissent avec les choses extérieures : les unes se rapportent à l'objet, les autres au sujet. Les secondes sont agréables ou désagréables, selon qu'elles satisfont ou non les désirs organiques; elles sont toujours intéressées, comme disait Kant; pour les premières, par contre, comme leur valeur représentative n'est pas liée au souvenir des effets organiques qu'elles ont déterminé , mais à l'effet qu'elles déterminent sur les sens externes, elles constituent le véritable élément du jugement esthétique, qui est toujours désintéressé, comme l'établit le philosophe de Kônigsberg. Les unes et les autres, cependant, nous mettent en présence de la chose extérieure.

Sans aucun doute, l'enfant qui s'arrête devant la vitrine d'une confiserie et la contemple avidement, sait parfaitement qu'il se trouve devant quelque chose dont il connaît les effets trophiques; lorsque ce même enfant, déjà rassasié, la contemple distraitement et sans désirs, il sait aussi qu'il a devant ses yeux une réalité extérieure qui subsiste indépendamment de ses effets trophiques.

Ce sont deux modes de perception d'une même et seule chose.

La perception des choses extérieures par l'effet trophique qu'elles déterminent, précède la perception extérieure proprement dite.

Il suffit de décomposer introspectivement les éléments

intégraux de la perception d'une orange, pour comprendre qu'il y a eu un temps où Ton a perçu sa couleur, sans se rendre compte que ce qui impressionnait la rétine était la même chose que ce qui impressionnait le tact, et que ce qui produisait dans la sensibilité thermique une sensation de fraîcheur était la même chose que ce que Todorat accusait comme une odeur. Toutes ces impressions de la composition desquelles résulte la perception simultanée de Tensemble préexistent isolément dans le cerveau. Sous cette forme élémentaire, Texpérience trophique les objective. Ainsi, nous avons vu que l'enfant ne rapportait pas la couleur blanche et la couleur noire à deux objets distincts, mais à deux éléments distincts, de même qu'il ne rapportait à la clochette pas le bruit qui lui annonçait la prochaine présence du lait, ni la tactation au télin, ni la sapidité au lait; tous ces objets individuels lui étaient alors complètement inconnus, et cet ensemble d'impressions n'avait pour lui d'autre valeur représentative que celle de lui annoncer l'arrivée de ce qui devait apaiser sa faim. Nous avons dit précédemment, en décrivant la manière par laquelle se forment les impressions trophiques, que reniant reçoit une impression tactile et gustative dans sa bouche, une odeur dans ses narines, des impressions visuelles et acoustiques qui, si d'abord elles passent inaperçues, sont bientôt fixées comme signes révélateurs de ce qui nourrit. Evidemment, ces signes ne sont pas ceux du tétin, du vêlement, de la personne qui allaite, ni du lait, car ces individualisations objectives résultent ultérieurement de l'association qui lie entre elles toutes ces impressions élémentaires, qu'il attribue séparément aux objets aux([uels elles appartiennent.

Dans ce premier moment de la vie psycliiiiue, les choses se dilTérencienl d'après les efl'els qu'elles déterminent dans la nutrition, indépendamment des images par lesquelles plus tard se caractériseront les objets, un par un, perçus comme qualités qui lui sont inhérentes.

L'enfant est loin de savoir, comme il le saura plus tard, que c'est le lait qui le nourrit; il sait seulement que ce qui calme sa faim se dénote à ses yeux par une certaine impression visuelle, à ses oreilles par une certaine impression acoustique, et ainsi pour tous les autres sens. Lorsqu'il distingue le lait mouillé du lait pur, d'après la couleur des vêtements, il ne se demande pas si ces couleurs sont propres à l'un ou l'autre, ou en sont privatives; il les considère comme de simples indices de l'un ou de l'autre; et le jour où ces couleurs s'interchangent, à mesure que Texpérience l'avertit que celle qui correspondait au lait mouillé correspond au lait pur et vice versa, il continue également à les considérer, comme des signes des effets trophiques que l'une et l'autre déterminent. Il en est de même chez le chien qui reconnaît la viande à son aspect, à sa tactation molle, à son odeur et sa saveur; au point de vue de la perception alimentaire, ces qualités particulières à la perception externe proprement dite, et qui lui sont si bien inhérentes qu'elles font reconnaître que c'est de la viande et non autre chose, peuvent être changées sans que l'aliment cesse d'être le même. Il suffit de peindre cette viande d'une autre couleur, de déguiser son odeur et sa saveur, ou de la dessécher, pour qu'une fois essayée sous cette nouvelle forme sensorielle, le sujet comprenne que c'est la même viande qu'avant, puisqu'il la désirera et en prendra la même ration qu'auparavant.

Ce n'est pas ainsi que l'on procède dans l'élaboration de l'expérience externe proprement dite. Quand nous disons que le plomb est un corps qui a telle densité, qu'il est soluble dans tel réactif, fusible à telle température, nous fixons ses caractères d'une façon si stable, que si ces quahtés venaient à manquer, ou si nous pouvions le concevoir sous une autre forme, nous dirions tout de suite que ce n'est pas du plomb. Les objets que nous nous représentons sont tels et non autres, précisément parce que leur timbre, leur couleur, leur saveur, leur résistance, leur

sont si particuliers que nous ne pouvons les imaginer autrement qu'ils se présentent à nous; les aliments, au contraire, sont considérés comme identiques, lorsqu'ils satisfont toujours un même besoin trophique, et comme distincts lorsqu'ils en saturent toujours un autre, quelle que soit la forme sous laquelle nous nous les représentons.

On comprend bien que, par la nature même de Texpériencc trophique, les souvenirs du coefficient nutritif des aliments sont liés à un ensemble d'impressions qui sont habituellement toujours les mêmes.

La répétition de ces actes prédispose insensiblement à rindividualisation des objets. Chaque jour on s'aperçoit plus nettement que le bouillon fume dans la soupière, au centre de la table, possédant une certaine couleur et une certaine température, que les assiettes vont et viennent, que le fond de la table recouverte par la nappe demeure stable, que les verres sont transparents, et que les cuillers et autres ustensiles sont les mêmes; chaque jour se répète uniformément le fait que ce qui impressionne les yeux avec une couleur déterminée, impressionne le tact, le goût, l'odorat et Touïe en produisant les mêmes images invariables; et n'est-il pas merveilleux que ce qui a commencé par provoquer, dans chaque sens, une perception spéciale, distincte de toutes les autres, s'associe, par la répétition des mêmes actes aux autres, et que peu à peu on acquiert la conscience perceptive des objets individualisés auxquels ces perceptions correspondent?

La perception visuelle qui correspond au verre ou à Tassiette garde une connexion intime avec la perception acoustique qui correspond à leurs timbres respectifs et avec celle qui correspond à l'impression thermique et tactile que l'un et Tautre objet déterminent. AK»rs apparaît une perception comph;xe, formée de l'ensemble des éléments composants, et c'est ainsi que se détache dans l'intelligence, comme une unité conjointe, la connaissance de ce qui est propre au verre et ce qui est propre à Tassielte, avec

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l'apposition des différentes perceptions qui s'accusent devant plusieurs sens. Par les expériences accumulées, on sait comment doivent retentir dans l'ouïe l'un et l'autre objet, lorsqu'ils sont frappés, comment ils doivent impressionner le tégument externe, sous quelle forme doit les présenter la vision.

Rien de plus facile que de nous représenter le monde extérieur tel qu'il résulte de la perception externe. Les processus commémoratifs nous suggèrent le sentiment de notre faculté de rapporter chaque image sensorielle à l'objet auquel elle correspond.

D'après ce que nous connaissons actuellement de l'organisation de la fonction visuelle, chaque impression rétinienne est projetée au lieu de l'espace auquel elle correspond; chaque impression gustative ou olfactive est rapportée à sa cause, et de même pour les autres sens. Gomme ces qualités sensorielles sont dues à la spécificité du nerf et du centre excité, et ne sont pas des copies des choses externes, ainsi que l'a démontré Johannes Muller, l'extérieur est l'écran sur lequel nous projetons les images qui existent seulement dans notre intelligence. Mais quand nous essayons de nous représenter le monde extérieur tel qu'il se montre dans l'expérience trophique, en revenant à la période où les impressions ne sont pas groupées par les liens de l'association, et rapportées à des unités externes séparées les unes des autres, notre tentative échoue. Quand

les images ne sont pas rapportées aux objets a, b, c, n,

mais aux effets trophiques qui les ont fait considérer comme les signes de ceux-ci, elles ne sont pas représentatives du monde extérieur, comme elles le sont dans la perception externe. Elles sont cependant représentatives de quelque chose dont la présence s'accuse dans l'estomac, et que nous savons, par des expériences antérieures, devoir produire un effet déterminé sur l'organisme. Ce quelque chose que l'on incorpore est extérieur; on sait clairement, par l'expérience trophique, qu'il réside hors de l'organisme, et c'est

en dehors qu'on cherche aveuglément d'abord, intellectivement plus tard.

Qu'est-ce donc que Ton connaît de Textérieur au moyen de l'expérience trophique? En posant ainsi la question, on voit immédiatement que le sujet ne considère pas Timage comme un moyen de difTérenciation externe, mais comme un terme de différenciation trophique. Le bon lait se symbolise par une couleur rouge, et le lait mouillé par une couleur blanche, d'après ce que nous avons vu sur la façon dont s'établissent ces expériences. Et cependant, ni Tune ni l'autre couleur n'a rien à voir avec ce corps spécial que dans le monde extérieur nous désignons du nom de lait; ce avec quoi elles gardent une étroite relation, c'est l'effet trophique que détermine l'un ou l'autre lait. Cette relation est prédéterminée par une action externe, car s'il n'était pas arrivé que plusieurs fois l'impression de la couleur blanche et celle de la couleur rouge coïncident avec les bons et les mauvais effets des deux laits, jamais l'expérience qui les a fait considérer comme signes distinctifs des deux laits n'aurait pu s'établir. Ces signes ne sont donc pas arbitraires; le sujet sait parfaitement que quand l'un d'eux apparaît, la faim se calme pour une période de temps très courte, et pour un laps de temps plus long quand c'est l'autre (jui apparaît, et il le sait d'avance, par le souvenir.

On voit clairement, d'après cela, que chacun de ces signes correspond à une dilTérencialion trophique déterminée.

Si, au lieu de simplifier le problème en l'appliquant à une sensation élémentaire, nous le considérons dans les conditions habituelles, nous reconnaîtrons qu'il se passe la m(>me chose. L'ensemble des impressions par les(|uelles on distingue le pain, l'eau, la viande, sont comme la couleur blanche ou la couleur rouge de l'exemple précédent : de purs signes des elVets trophiques qui doivent survenir, et dont les souvenirs sont vifs dans la conscience; le sujet,

s'en inspirant, est assuré que ce qui a toujours eu lieu se répétera maintenant.

Pour comprendre maintenant la véritable valeur intellective de ces signes, nous n'avons qu'à les détacher mentalement du souvenir trophique. Comme une hallucination est apparue dans la conscience de Fenfant Fimag-e de la couleur rouge, et dans celle de l'adulte, l'ensemble d'impressions par lequel s'accuse la présence du pain ou de l'eau. Cet état est comme celui d'un rêve; dans ces conditions, le sujet est incapable de distinguer si ces images annoncent ou non la présence de ce qui calme la faim. Mais, au lieu de détacher l'image du souvenir trophique, imaginons que l'enfant ait faim, ou que l'adulte ait soif; évidemment il y a quelque chose qui accuse dans le cerveau de l'un l'absence de l'aliment, et dans celui de l'autre, l'absence de la boisson. Que sont alors ces images hallucinatoires? Des signes d'une chose qui n'est pas, de pures illusions des sens. Que sont-elles au contraire, quand elles annoncent la présence de l'aliment et de l'eau? Des signes d'une chose dont la réalité accuse la sensibihté gastrique lorsqu'elle empêche, dans les centres psycho-trophiques, le sentiment de son absence.

De même, l'ingestion qui satisfait tous les besoins moins un, celui du sel par exemple, ou celui des protéines, malgré qu'elle apaise la faim globale, accuse bientôt l'absence de quelque chose de spécial, dont pendant un certain temps on ignore la nature; mais quîind le signe s'est différencié, c'est alors qu'on reconnaît le sel par une impression gustative, ou la viande par une odeur ou une couleur: on sait alors q\ie ces images correspondent à quelque chose de réel, non par ce qu'accusent les sens, mais par l'indice irrécusable que la sensibilité trophique accuse dans la conscience. Si nous disons donc que la sensation du salé correspond à quelque chose de réel, et celle d'une certaine odeur ou d'une certaine couleur à celle de la matière protéique, c'est parce que nous éprouvons leurs effets dans

ORIGINE DE LA CONNAISSANCE DU RÉEL EXTÉRIEUR li7

Torganisme, et que dous en gardons un souvenir indélébile; à supposer que celte connaissance originelle nous manquât, nous n'arriverions jamais à savoir en vertu de quoi elles ne surgissent pas spontanément dans le sens. Il ne nous est pas possible, maintenant, de douter que le salé corresponde à une chose spéciale, quand le besoin de cette chose s'est explicitement accusé raille et une fois dans la conscience, tantôt dans la sensation générale de la faim, tantôt isolément; et Ton a toujours constaté expérimentalement dune façon rigoureuse, que ce que Torganisme réclame saccuse dans le goût par une certaine saveur, ou dans un autre sens par une certaine impression différenciée. Gomment douter alors de la correspondance qui s'établit entre limpression el la chose dont nous éprouvons les effets ? On a toujours constaté que ce qui nous apparaît sous forme d'eau devant les sens, est ce qui calme la soif. Si on nous présente cette chose sous forme de vin, nous ne savons pas tout de suite si elle calmera ou non la soif, car nous n avons pas établi entre cette nouvelle couleur, cette nouvelle saveur, et cette nouvelle odeur, les mômes correspondances qu'entre les impressions auxquelles nous avons reconnu Teau, et le besoin trophique qu'elles saturaient; mais une fois que ces nouvelles impressions auront été remarquées comme les autres, notre certitude sera au>si inébranlable à l'égard de celles-ci, qu'à l'égard de celles-là. Différencier une image dans les centres sensoriels au moyen de l'expérience trophique, c'est la môme chose que de rechercher à quelle dillérenciation trophique elle correspond; et comme celte différenciation accuse dans la conscience l'absence de ijuclque chose, de là vient que celle image correspond à quelque chose (/ui manifeste comme présent devant les sens ce que la sensi/tiiité trop/ii<iue accuse comme absent. Quand on nous demande, alors, comment nous savons que dans l'eau il y a quelque ciiose <pii en soi n'est pas froid, n'est pas une couleur, ni une odeur, et qui cependant existe réellement, indépendamment de louU^s

ces impressions, exclusivement personnelles puisqu'elles proviennent des propriétés spécifiques de nos nerfs sensitifs, nous répondrons simplement : nous le savons parce que l'expérience nous a appris que ce qui affecte nos nerfs de cette manière est précisément ce qui calme la soif. Douter que ces correspondances existent, revient à douter que cette chose soit celle qui étanche la soif, c'est-à-dire douter des conclusions que l'expérience interne nous a montrées.

La vie intellective commence par la connaissance du réel. Dans la perception des aliments, nous nous sommes efforcés de démontrer que l'intelligence ne distingue pas des objets individualisés, mais des impressions détachées les unes des autres, qui n'expriment pas une relation avec les corps a, 6, c, G?, /2, mais avec la chose qui produit dans l'organisme des effets nutritifs déterminés. Avant que se statuent les processus de la perception externe proprement dite, se statuent des processus plus profonds, par lesquels on sait, en premier lieu, qu'il manque quelque chose à l'organisme, et en second lieu, que l'on peut découvrir la présence de ce quelque chose en utilisant les impressions que nous trouvons dans les centres de la sensibilité externe. C'est alors qu'on observe qu'il y a un certain ordre de succession préétabli par des conditions physiologiques, entre l'impulsion qui porte à téter et les impressions externes que l'acte de téter détermine dans les terminaisons tactiles, gustatives, olfactives, et que s'ouvre le cycle de ce travail fécond par lequel certaines différenciations externes se mettent en relation avec certaines différenciations internes préexistantes. A mesure que ces premières expériences de la vie psychique se consolident, et à mesure qu'elles s'amphfient et se multiplient avec une plus vive clarté, on s'aperçoit d'une part que toute différenciation interne correspond à des différenciations externes déterminées, dont le nombre, petit au début, croît extraordinairement parla suite, et d'autre part, que ces impressions externes n'apparaissent pas sponta-

nément, mais sont dues à quelque chose indépendant du désir; de là vient qu'on les considère comme le signe de ce quelque chose au moment où elles naissent. L'animal, inférieur ou supérieur, se rend parfaitement compte que sa faim se calme. Si leur réapparition ne calme pas sa faim, il les considère comme illusoires; si elles ne la calment pas de la même manière qu'auparavant, il estime qu'elles ne correspondent pas, comme avant, aux différenciations trophiques préexistantes, et alors il les considère comme fausses et procède à leur rectification; seulement, quand les phénomènes surviennent ainsi qu'ils sont prévus par des expériences antérieures, il les considère comme véritables. C'est de cette manière que se superposent les expériences au fond de l'intelligence, et que se formule le postulatum qui lui sert de fondement et est le point de départ initial de tout processus intellectif ultérieur : i image sensorielle correspond à quelque chose de réel; si elle ne correspond pas, elle est illusoire; si elle correspond mal, elle est fausse. Cette connaissance fondamentale n'est pas innée, et ne nous est pas donnée par l'effet spontané d'une vertu ou d'un principe intellectif irréductible à un phénomène expérimentable, pour être considéré comme l'origine des phénomènes : elle nîsulte de l'expérience trophique, à tel point que, si l'animal ignorait qu'il s'alimente, son intelligence n'arriverait jamais à savoir que le réel existe.

A partir de cette idée primitive, ces impressions élémentaires s'associent les unes avec les autres, se groupant et s'attribuant, les unes à l'objet a, les autres à l'objet 6.

Les processus de la perception externe proprement dite commencent, et l'on connaît les objets en les différenciant entre eux et en les individualisant. Comment se forment ces processus? Comment le sens visuel, qui a commencé par être aveugle, commence-t-il à percevoir l'impression de lumière, à distinguer les couleurs, à former l'image distincte qu'il projette sur un lieu déterminé et non sur un

autre? Gomment le tact, qui est apparu dans la région antérieure de la bouche, d'une manière distincte, n'existant pas encore dans les autres régions du tégument externe, se développe-t-il progressivement et se perfectionne-t-il jusqu'à arriver aux merveilles intellectives qu'il accuse chez les aveugles de naissance? Comment Touïe, qui, au début, a accusé le son à la manière d'un bruit interne, comme chez les sourds, arrive-t-elle à Torienter par la suite, avec tant de précision, et à devenir assez fine pour distinguer la porcelaine du cristal, le vent des vagues? Comment le goût et l'odorat, qui, au début, accusent uniquement des sensations globales et amorphes, acquièrent-ils plus tard un pouvoir analytique aussi admirable, qui leur permet de constater l'existence des composants d'un mélange? Toutes ces hautes questions ne nous intéressent pas en ce moment. Quel que soit le mécanisme qui préside au développement fonctionnel des sens, un fait commun à tous se détache : toute différenciation perceptive présuppose toujours Tinaliénabilité de quelque chose de réel, qui reste -et subsiste comme une chose non perçue. L'image visuelle se projette-t-elle, suivant une certaine direction, en un lieu donné de l'espace? En ce moment, peu nous importe de savoir comment elle se projette; Tunique chose qu'il nous importe maintenant de faire constater, c'est que l'intelligence abrite la persuasion profonde (que les critiques des savants n'arriveront jamais à ébranler, malgré tous leurs efforts) que dans ce lieu il y a quelque chose qui en soi-même ne sera ni couleur, ni forme, mais qui est. Il est certain qu'un objet en contact avec le tégument externe transmet par les nerfs tactiles une impression qui est propre exclusivement à la fonction de ces nerfs, mais il est tout aussi certain que l'intelligence considère cette impression de nature subjective, non comme une pure réaction physiologique, mais comme l'indice qui accuse la présence de quelque chose de réel. Il est certain aussi que l'image acoustique, olfactive, thermique, gustative, est de la même nature que

l'impression tactile; mais rintelligence, fascinée pour ainsi dire par le sentiment préexistant du réel, ne croit jamais qu'elle jaillit spontanément du nerf affecté; elle donne toujours pour présupposé quelle correspond à une action extérieure, à une chose qui en elle-même n'est ni sonore, ni sapide, ni odorante, ni froide, ni chaude.

Sans l'existence de cette chose, on ne conçoit même pas que les nerfs sensoriels réagissent, ni qu'ils accusent dans la conscience la modification ou le changement subséquent.

Ainsi sont les faits; ainsi apparaissent les perceptions externes dans la conscience. D'où l'intelligence a-t-elle conclu que les images sensorielles correspondent à une chose réelle? comment sait-elle que cette chose existe comme la condition sine qua non de toute perception possible, si cette chose n'est pas donnée dans l'etYet, si, comme disait Johannes Muller, les nerfs ne transmettent pas des qualités, mais leurs propres changements d'état'^. Donc elle le sait, parce qu'avant qu'elle rapportât l'elVet à sa cause, la réaction à l'action, elle a établi une somme énorme d'expériences, au moyen desquelles elle s'est rendu compte exactement que ces sensations ne l'avisaient pas de la présence du réel, jusqu'au moment où elle a découvert que chaque fois que la faim se calmait, il apparaissait un certain tableau des mêmes sensations; et comme elle a constaté qu'ainsi procédaient chaque fois les phénomènes dans la sensibilité externe et dans la sensibilité trophique, malgré leur nature si distincte, elle est arrivée à penser qu'elle pourrait prendre les premières comme le signe des secondes, et quand la faim menaçait, elle attendait que celles-là réapparussent, et au même moment elle a pu dire ; « Voilà ce qui cjdine la faim >». instruite de la sorte, elle a pu constater aussi (jue chaque faim spéciale pouvait être dilVérenciée également par des signes spéciaux; et de cette manière, chaque chose spéciale que réclamait son organisme a été reconnue au moyen du signe qui lui correspondait. Ainsi a commencé son labeur

intellectif; si, préoccupée avant tout de connaître les aliments pour entretenir la nutrition de Torganisme, elle s'est consacrée exclusivement à rapporter le signe à la chose qui satisfait réellement les besoins trophiques, n'est-il pas naturel et logique que plus tard, quand elle rapportera ces signes à Fextérieur, elle continue à les considérer comme les véritables représentants du réel? Peut-elle les considérer autrement?

Lliomme a toujours cru que les images sensorielles ne sont pas illusoires; tous les animaux de la création le croient aussi. Cette croyance est si universelle, si irréfléchie et si ferme, qu'on a coutume de confondre, par insuffisance d'analyse, la représentation avec ce qui est représenté, le signe de la chose avec la chose même ; par exemple, lorsqu'on suppose que l'image visuelle n'a pas été formée sur la rétine par une action externe, mais que c'est cette action même, et que la douceur du sucre ou le parfum de la rose ne proviennent pas de la réaction du nerf, mais sont la représentation viA^ante de la chose en soi. Depuis Johannes Muller, ce problème ne subsiste plus. Aujourd'hui, personne ne peut soutenir sérieusement que les images soient des copies ou des reproductions des choses extérieures, tout comme les termes de l'égalité a=^a\ s'obstiner à cette théorie ingénue, c'est vivre dans une autre atmosphère que celle qu'a créée la science expérimentale.

La conception subjectiviste de la nature de l'image n'a pas même annulé ni affaibli la croyance que l'image correspond au réel. Seulement, dans la sphère purement logique, de tout temps et sous une forme ou une autre, les hommes supérieurs, les analystes généraux qu'on appelle les sceptiques, ont douté de ce postulatum fondamental de l'intelligence. Leurs doutes sont formels, cependant ils n'ont jamais pénétré dans la vie pratique. Le psychisme inférieur leur impose une certitude dont ils ne réussissent pas à découvrir les origines au moyen du raisonnement; de là vient qu'ils ne doutent pas sincèrement, et qu'ils se com-

portent dans la vie ordinaire comme ceux qui croient réellement. On comprend bien, par exemple, que Pyrrhon n'était pas très sûr de Tinexistence des autres hommes quand il cherchait à les convaincre. Le doute du réel est incompatible avec la vie; celui qui douterait de la présence de l'eau, hésiterait à boire; les mouvements de celui qui marche seraient impossibles s'il doutait de ses pas. Tous les actes de la vie psychique présupposent toujours la croyance que les sens ne nous trompent pas; si nous supposions que Ton puisse se douter que l'impression sensorielle ne correspond pas à une chose réelle, et que par cela le monde des phénomènes est une pure apparence, nous mourrions. Quand Descartes, préoccupé d'établir son premier principe, admettait cette possibilité, au moins provisoirement, pas un seul moment il ne douta de la véracité de ses sens; autrement, il n'aurait pu écrire \2i Méditation, dans laquelle il exposait ses doutes. Convenons donc que c'est tout autre chose de raisonner formellement sur le t'ait de savoir si les images sont ou non illusoires, et de croire sincèrement qu'elles le sont, au moins momentanément; de cela, personne n'a douté ni ne peut douter.

Les sceptiques de tous les temps se sont heurtés à ce t'ait incontestable, que nous attribuons les images à une action extérieure, et lorsqu'ils se sont demandé comment nous savons qu'elles sont associées à cette action ou nu réel, ils n'ont pu résoudre le problème. Les non-sceptiques non plus n'ont pu le résoudre, mais ils ne se rendent pas compte en eux-mêmes de ce que le problème existe, et ils croient au réel, soit au point de vue objectif, soit au point de vue subjectif ou idéaliste, sans s'être interrogés sur les origines de cette foi intérieure. Tandis que les premiers assurent que nous ignorons comment nous sarons que le réel existe, les seconds admettent cette existence comme une vérité dogmatique. Kant disait que dogmatique est tout ce que l'on admet sans avoir recherché comment rintelligence arrive Jus(/ue-là. Appliquons donc la détinition que

nous réputons excellente; à moins d'aller plus loin que son auteur ne Taurait imaginé, nous devons convenir que ceux qui admettent l'existence du réel extérieur sans avoir constaté comment Tintelligence arrive jusque-là, admettent une supposition purement dogmatique. Le sceptique est dans son droit en se soulevant contre une semblable affirmation.

Les causes qui font que Ton ne peut trancher simplement cette question rebattue, dans un sens ou dans un autre, résolvent définitivement la question, suivant le point de vue adopté. On admet comme une assertion indiscutable, depuis que l'homme a commencé à réfléchir sur luimême, que rien n'est connu de l'extérieur, sinon ce que nous suggèrent les sens; ou mieux, ce qui naît des sens n'est pas la reproduction d'un original qui réside en dehors de l'homme, et n'a, par cela même, qu'une valeur purement subjective. Quand nous nous mettons à rechercher génétiquement comment et de quelle manière cette modification est objectivée, et que nous examinons les phénomènes, tels que nous les trouvons établis actuellement, nous nous trouvons en face de ce fait surprenant, qu'une modification sensorielle purement interne, dotée d'un pouvoir magique, se projette à l'extérieur, à la manière d'un fantôme, se localisant en un lieu de l'espace où nous supposons que réside la chose réelle à laquelle elle correspond. Admettant cette excentricité spontanée comme point de départ de la connaissance empirique nous croyons aux quahtés que nous attribuons aux objets, par une force mystérieuse qui nous impose intérieurement cette croyance. Comme dit Taine, quand nous affirmons, dans tous les jugements élémentaires que nous fournit la perception immédiate, que la neige est blanche, le miel sucré, la rose odorante, nous obéissons à un pouvoir hallucinatoire. Par là, on voit manifestement que l'observation empirique, telle qu'elle vient des sens, ne repose que sur une foi intérieure, de tout point illogique et aveugle, une fois que nous sommes

cantonnés à ce point de vue. Nous affirmons, par exemple, que la neige est blanche. Cependant nous ne nous demandons pas sur quoi nous fondons notre assertion, nous Tadmettons aveuglément, nous fiant à la foi intérieure, qui nous force à le croire ainsi; le jugement nous semble indiscutable, et il en est ainsi en effet; mais quand nous nous demandons ce que nous voulons dire, quand nous énonçons ce jugement très simple, nous remarquons que cette blancheur, née dans la rétine, est projetée sur une chose qui réside en dehors des yeux, et au moyen de laquelle nous arrivons à nous la représenter. Alors il arrive que nous nous demandons : comment savons-nous quelle correspond à cette chose? Au point de vue naiiviste, nous devons confesser avec sincérité que nous ignorons comment nous savons cela, bien que nous l'affirmions. Nous nous trouvons donc avec une connaissance illogique. Nous considérons comme logi([ue toul ce qui provient de V antécédent qui le détermine, et puisqu'il en est ainsi, nous sommes persuadés (|ue le phénomène qui apparaît dans la conscience au moment h n'apparaîtrait pas si un autre phénomène ne Tavail précédé au moment a\ le logique est toujours la succession liée, Téternel argument des antécédents et des conséquents.

Lorsque donc nous nous trouvons devant un phénomène spontané, nous nous trouvons en présence d'un phénomène inconditionné, c'est-à-dire de quelque chose qui no peut se rattacher à une série, et qui est pour cela d'une nature distincte de ce qui est logique. Tel est h> cas du jugement empirique le plus élémentaire. Ouand nous attribuons la qualité sensorielle à son objet, nous établissons une rotation entre ce qui est apparu aux sens et In chose par laquelle nous la complétons, comme si nous savions qu'effectivement cette qualité doit se rapporter à cette chose; mais au moment où l'empirisme assure que cette (Correspondance ne s'établit pas parce cpie cela a été prouvé par un travail de l'esprit, ell'ectué selon un plan loiriono, mais

que nous agissons ainsi par Teffet d'une virtualité occulte, sous l'action d'une force mystérieuse qui nous porte à le croire, nous ne procédons pas logiquement, mais arbitrairement. Si Texcentricité sensorielle est nativement spontanée, ce phénomène est inconditionné, il manque d'antécédents déterminants, il faut convenir que nous ne savons pas comment la blancheur correspond à la neige ou la douceur au miel, et nous ne pourrons jamais le savoir. Voilà pourquoi toutes les sciences d'observation, qui sont tout ce qu'il y a de plus important et de plus solide dans l'intelligence, s'inspirent d'une foi intuitive primordiale, qui nous a été donnée par enchantement.

Personne ne croit à un semblable miracle. Depuis le dernier vertébré jusqu'à l'homme le plus savant, tous ont, non la foi, mais la certitude logique, que c'est la neige qui est blanche et que c'est le miel qui est sucré. Ils pourront ne pas se rendre compte des processus logiques d'où cette certitude se dégage; mais la conclusion finale est si claire dans leur conscience, qu'ils sont très convaincus de ne pas se tromper. Par le raisonnement ils ne pourront dire comment ils le savent, mais le fait est qu'ils le savent. Ils se trouvent dans des conditions analogues à celles du mathématicien qui aurait perdu le souvenir des théorèmes d'où découle celui de Pythagore, et qui n'arriverait pas à le démontrer, bien que sachant qu'il est parfaitement vrai, ou de la personne qui se souvient de la dernière syllabe d'un mot mais non des syllabes antérieures. De même que ces derniers ont la notion de l'existence des théorèmes précédents ou des syllabes qui manquent, mais en ont perdu le souvenir net, de même nous vivons persuadés que nous obéissons, non pas à une spontanéité aveugle, quand nous attribuons la blancheur à la neige, et la douceur au miel, mais à un raisonnement logique qui nous force à le croire.

Helmholtz, qui, s'il n'est pas le fondateur de l'école génétique^ appelée aussi empirique, est du moins celui qui l'a exposée avec le plus d'amplitude et de clarté, sur-

ORIGIiNE DE LA CONNAISSANCE DU RÉEL EXTÉRIEUR 127

tout en ce qui concerne les perceptions optiques, refuse à la sensation cette vertu excentrique que le nativisme lui attribue hypothétiquement. A son sens, la sensalion est un signe que r intelligence doit interpréter; lorsque ce signe n'est pas interprété, il manque absolument de signification extérieure, de même qu'une écriture pour celui qui ne sait pas lire; ce qui équivaut à dire que la sensation commence par être une modification interne. Si, plus tard, elle acquiert une signification objective, c'est par TefTet d'un raisonnement inconscient, formé sur des données que fournit l'expérience ; le mouvement fournit ces données. Considérons la fonction visuelle, non telle qu'elle commence à s'organiser chez l'enfant ou chez l'aveugle de naissance qui la recouvre par suite d'une intervention chirurgicale, mais telle que nous la possédons maintenant, après un si long et si laborieux apprentissage : il est évident que dans le champ visuel d'un paysage, par exemple, nous possédons le sentiment ou la notion de ce (jui est à gauche, à droite, en haut et en bas. Si nous nous demandons (sans avoir besoin (le plus longues recherches, qui en ce moment sont inopportunes) en vertu de quoi nous possédons le sentiment de ces directions cardinales, nous nous répondrons que c'est en vertu de la faculté acquise de tourner les yeux, la télé, et même le corps, de l'un ou l'autre côté. Mais nous ne possédons pas la faculté de nous mouvoir uniquement dans quatre directions : à la vue du paysage, nous nous trouvons à môme de fixer le regard sur chacun des points, en nombre infini, dont se compose le champ visuel, et de le transformer en point visuel. Fixer le regard équivaut à dire : j)rédctcrminer la vision distincte dans des endroits ou j)ar des signes locaux donnés de ta rétine, au moyen du sentiment d'innervation. Localiser donc d'emblée l'ensemble des images dont se compose le paysage, aux lieux où elles sont projetées, c'est la même chose que de posséder la mémoire nette des mouvements qu'il faut elVectuer pour les voir à l'endroit où elles sont projetées.

Si, au lieu de considérer la vision dans toute sa complexité, telle qu'elle est organisée à la suite d'un si grand nombre d'expériences, nous la simplifions en la présentant comme une simple tache pigmentaire, nous comprendrons intuitivement que Fimpression lumineuse qu'accuse la terminaison nerveuse sera purement interne ; cependant l'animal ne dispose pas d'autres éléments de jugement que celui que fournit cette donnée, cette pure impression; mais si l'animal se meut et a la notion du chemin parcouru, à mesure que s'accumulent les expériences de ces mouvements, forcément il doit arriver un moment où la lumière que renvoyait l'objet a, qui brillait comme cinq, est la même lumière que celle qui brille comme deux, quand l'animal est un peu plus éloigné d'elle; pour formuler ce jugement d'identité, il suffit d'avoir conscience du mouvement qu'il faut effectuer pour qu'elle brille de nouveau comme cinq. Si l'animal était absolument immobile, il se trouverait incapable de juger des distances, car il lui manquerait le facteur mouvement, avec lequel il les mesure maintenant.

Voilà, brièvement résumée, l'origine de l'excentricité visuelle. De la donnée sensorielle pure on ne peut inférer la direction, et encore moins la distance, qui n'est qu'un quantum de direction ou une mesure de la même direction. La terminaison nerveuse spécifiquement différenciée accusera la lumière suivant l'intensité de l'excitant; mais ce plus ou ce moins n'accusera jamais de lui-même la proximité ou le lointain, tant qu'on ne se rend pas compte, par le mouvement, de l'espace intermédiaire. C'est seulement alors, par la synthèse des deux facteurs, sensoriel et moteur, qu'on pourra se faire une idée de la direction, et de la distance à laquelle se trouve l'objet lumineux.

Au fond, l'excentricité visuelle de cet œil rudimentaire est la même qu'accusent les fonctions visuelles des vertébrés supérieurs, sauf toujours l'extrême complexité du phénomène chez ces derniers. Le nativisme s'obstine à la

considérer comme spontanée, ou comme non acquise par expériences de mouvement; ce qui nous semble illogique. Nous savons, maintenant, quelle est l'étoile polaire, car nous possédons dans le fond de notre mémoire la connaissance du mouvement que nous devons imprimer à nos yeux pour que cette étoile impressionne la rétine; s'il manque dans notre mémoire motrice la connaissance de ces mouvements, nous ne saurons quelle est Tétoile polaire, bien que son éclat soit reproduit au fond de nos yeux. De même, nous savons que les couleurs a, 6, c, cl, n appartiennent aux objets correspondants, lorsque nous nous trouvons à même de les mettre au point successivement ou simultanément, dans un champ visuel profond; supprimons mentalement le mouvement des directions, dissocions la fonction rétinienne du domaine de Finnervation psychomotrice : les objets a, 6, c, c?, n pourront comme avant

affecter la rétine, mais nous ne saurons pas ce qu'ils sont différentiellement, car nous ignorons où ils sont. Qu'on ne dise donc pas que nous croyons que la neige est blanche, parce que nous y sommes portés par une vertu spontanée de l'esprit; nous le savons par un apprentissage expérimental dont nous sommes les auteurs. La blancheur de la couche de neige qui se détache sur le terrain jaune ou sur l'herbage vert présuppose une différenciation entre sa couleur et toutes les couleurs qui ne sont pas comme celle de la neige, et cette différenciation présuppose à son tour la connaissance des directions associées aux signes locaux rétiniens par l'action desquels nous savons que l'impression qui se prédétermine distinctement est telle, et non autre. Nous ne pouvons douter que chaque couleur corresponde à son objet, car ce serait douter de notre faculté de diriger la vision vers certains endroits de la rétine et non vers d'autres.

La certitude inébranlable que les correspondances externes ne sont pas arbitraires et ne se dégagent pas d'une action spontanée qui nous les impose, provient de ce Ira-

TURRO. 9

vail préalable par lequel on prend conscience très clairement des signes locaux qui doivent être affectés suivant les différenciations motrices qui préfixent leur excitation.

De là vient que la vision est toujours le résultat d une expérimentation intime : Tinnervation psycho-motrice prédétermine les conditions dans lesquelles le phénomène doit avoir lieu ; la sensibilité optique, sous Finfluence de Textérieur, crée le phénomène môme, d'une façon absolument indépendante du mouvement volontaire.

En réfléchissant bien on s'aperçoit que, contrairement à ce qu'imai^ine le nativisme, voir n'est pas recevoir l'impression de la lumière, puisque cette impression peut être reçue sans être vue ou perçue; voir, c'est sentir la lumière et la projeter en établissant une correspondance entre cette réaction spécifique et la cause qui l'évoque. Cette réaction n'est pas préétablie mystérieusement; il faut la découvrir, au moyen de l'expérience; et de là vient que l'action de voir constitue une véritable intellection, résultat d'un processus logique qui se présuppose comme sa condition génétique. La véracité ou la fausseté du jugement dépend des conditions dans lesquelles se forme ce processus. Il suffit que nous nous figurions qu'un des muscles moteurs de l'œil soit atteint de parésie pour que, lorsqu'on évoquera les souvenirs psycho-moteurs que l'on a forgés périphériquement avant de les avoir éprouvés, l'image soit projetée à un endroit de fespace où réellement n'existe pas l'image qui lui correspond; admettons maintenant que l'appareil moteur du globe oculaire fonctionne comme avant, et, en nous inspirant des souvenirs anciens, localisons l'image au même endroit qu'auparavant : nous nous trompons, non pas parce que la rétine nous trompe; c'est le sujet qui se trompe, parce qu'il admet comme entendu que l'expérience de cette vision s'effectue dans les mêmes conditions qu'avant, bien qu'elles aient varié. A mesure que le tact nous démontre que cette projection est illusoire, nous entreprendrons à nouveau le travail expérimental qui s'y rapporte, et l'erreur sera rec-

tiOée. Qu"est-il nécessaire de faire poiii* y arriver? Mesurer la quantité delTort qu'il faut développer sur ce muscle parésique, pour que Timage, projetée plus près qu'elle ne Tétait dans les conditions normales, le soit à une plus grande distance.

De même, originairement nous avons induit que les corps se meuvent, car à force d'observer qu'ils disparaissent, nous cherchons à les suivre dans l'espace, au moyen du mouvement de nos yeux, obtenant ainsi que leur image persiste dans la rétine comme quand ils sont immobiles. La perception du mouvement se dégage de ce jugement induclif, par lequel nous arrivons à nous convaincre que rimage persistera tant que la cause agit sur la rétine, par le sentiment d'innervation qui tourne les yeux et la tête et accommode le cristallin. C'est la connaissance de la cause déterminante de ce phénomène visuel qui donne une valeur à lobjectivation du mouvement. Supposons maintenant que devant la pupille immobile un corps passe et disparaisse ; ce passage évoque le souvenir de tous les exercices moteurs au moyen desquels nous formulons ce jugement : voilà un corps qui se meut. La véracité du jugement tient à ce que l'impression sensorielle est donnée à la rétine dans les mêmes conditions que quand on induit le phénomène mouvement; c'est ainsi que le mouvement pom-ra être fornauLé avec une pleine certitude expérimentale, tenant toujours compte des conditions dans lesquelles cette vision est donnée; quand nous nous inspirons des souvenirs passés, en supposant quelle est donnée dan&les mêmes conditions, le jugement sera véridique si cette supposition est certaine, fausse si elle ne Test pas. Supposons, à cet effet, que ce n'est pas le corps qui passe, mais bien le sujet voyant, comme cela a lieu quand nous voyageons en chemin de fer, ou que nous nous élevooâ en ballon; dans ce eas. la fonction visuelie nous trompe. Est-<"e que la fonction photoscopique varie? Non : elle demeure inaltérable, elle réagit comme avant; seulement, avant, l'image peirsisUuU à cause

132 LES ORIGINES DE LA COiNNAISSANGE

de l'action volontaire du mouvement de nos yeux, et par là nous distinguions que le corps occupait successivement des endroits distincts, dans Tespace; et maintenant l'image ne persiste pas pour la même cause, mais pour une autre différente, et comme nous supposons qu'elle persiste pour celle-là, de là vient que l'erreur n'est pas dans les yeux, mais dans ce qninîellectivement on suppose.

Quand Galilée distingua le mouvement apparent du mouvement réel, au fond, il soutenait cette thèse : Timage visuelle manque de valeur objective, tant que n'existent pas expérimentalement dans la conscience les conditions d'innervation dans lesquelles cette image est donnée. Il en est si bien ainsi, que si nous admettons que la terre est fixe, le soleil parcourt l'espace; mais si nous venons à douter de cette supposition, nous ne sommes plus certains si c'est le soleil ou la terre, ou les deux corps à la fois, qui se meuvent, et nous n'avons plus foi en ce que les sens nous montrent d'une manière si impérative.

Comme on le voit donc, il est incontestable que l'action de voir est le résultat d'un processus logique préétabli par l'expérience. Comme nous reconnaissons que nous pouvons nous tromper dans le raisonnement méditatif, nous reconnaissons aussi que ce que le sens nous impose est sujet à rectification, parce qu'il y a quelque chose au fond de notre conscience, qui nous dit que l'action de voir, ou de projeter l'image sur son objet, est un jugement erroné ou véritable, suivant l'appréciation des conditions dans lesquelles l'image est donnée; de même que le raisonnement méditatif nous porte à l'erreur ou à la vérité, suivant les conditions de la série d'antécédents d'où découle la série de conséquents. Ce qui distingue un état de l'autre, c'est que dans le dernier il n'est pas possible d'accuser les séries comme présentes dans la conscience, comme si elles défilaient les unes derrière les autres, tandis que dans le premier les souvenirs superposés que constituent les données d'où résulte l'intellection, sont si profonds, si lointains, et

ont acquis un tel degré d'automatisme, que devant l'analyse introspectivc ils semblent appartenir à la conscience, bien que cela soit une pure illusion.

Helmholtz a appelé ces jugements élémentaires, des raisonnements inconscients. La vérité est que le mathématicien n'apporte pas à la résolution de ses problèmes une attention plus tenace que l'enfant à ses tâtonnements de projection visuelle, durant la longue période de la vie où il considère les impressions optiques comme des signes objectifs. Comme le savant de Heidelberg croyait que l'organisation de la fonction visuelle résulte d'un travail intellectif, on comprend qu'il n'employait pas le mot inconscient dans le sens métaphysique, et ne désignait par là Tarrière-fond physiologique, mais simplement l'acte pleinement conscient qui est devenu automatique par la répétition.

On peut dire de toutes les sensations externes ce que nous avons dit de la sensation optique. Percevoir, cest rapporter limage à la condition externe, en la rendant excentrique. Pour que cette opération soit faisable, il est nécessaire, à moins qu'intervienne l'aide d'une puissance occulte, de chercher où réside cette condition.

Quand on attribue le parfum à la rose, la douceur au miel, le timbre au corps vibrant, on témoigne ostensiblement qu'on sait que ce sont les excitations émanées de ces corps qui ont alfecté le nerf acoustique, gustatif et olfactif. Gela est indubitablement su par le sujet: comment est-il arrivé à le savoir?

Pour ceux qui admettent que l'intuition sensible est un acte spontané de Tintelligcnce, il n'est même pas possible de poser le problème qu'Helmholtz a posé si nettement, relativement aux perceptions optiques. Cette impuissance s'explique par l'attitude qu'a adoptée le nalivismo intuitionnisle. Du moment qu'on donne comme certain que tous les phénomènes des sensibilités externes ne sont pas soumis à d'autres conditions que celles qu'ils reçoivent de l'extérieur, il faut reconnaître que, si leur action forme

les couleurs sur la rétine et les centres optiques, la pression sur la périphérie tégumentaire et les centres récepteurs, la sapidité dans la bouche et dans les noyaux centraux, etc., Pacte en vertu duquel la species impressa est rapportée à sa cause, répond à cette action comme l'écho répond au son avec ses ondes de retour. A ce même point de vue, on conçoit qu'il existe entre le sujet et Fobjet une harmonie préétablie, comparable à celle qui existe entre les touches d'un piano et le son qu'émettent les cordes dans l'intérieur de l'instrument, lorsqu'elles sont frappées par les martelets.

Comme Helmholtz Ta indiqué ironiquement, cela n'est pas expliquer un phénomène : c'est simplement un moyen habile de clore toute discussion. Avec cette hypothèse, on ne résout pas : on prend en biais la solution du problème. A première vue, elle paraît s'inspirer de l'observation, mais elle est si incomplète et si insuffisante, que son interprétation s'évanouit comme une pure apparition, quand on la scrute plus profondément et qu'on lui ajoute les données qui lui manquent.

Il n'est pas certain que l'animal vienne au monde comme un appareil monté exprès pour vibrer suivant ce qu'on lui fait jouer; entre les actions du monde extérieur et les réactions du monde intérieur, il n'existe pas ce signe d'harmonie. Les sens ne sont pas, comme on se l'imagine, de simples appareils de réception qui enregistrent sur la table rase de rintelligence des impressions qu'une force intuitive rend excentriques; ils fournissent et ils emmagasinent ces impressions dans les centres où elles s'accumulent, à la manière d'espèces intelligibles, comme on disait dans l'ancienne école. L'animal, comme nous l'avons déjà indiqué, d'autre part, apporte des tendances nées des besoins que l'organisme formule dans la conscience qui donne origine à des mouvements au moyen desquels il remarque qu'il peut disposer des sens comme de moyens appropriés pour que réapparaissent les impressions qui lui

annoncent la présence de ce qui peut les calmer; et c'est de cette manière que les sens sont mis sous le domaine de la volonté. Il est certain que seule la sensibilité externe réagit sous l'action d'une propulsion extérieure; il est certain que la volonté la plus puissante n'arrivera jamais à créer une sapidité dans la bouche, ou une couleur dans les yeux; mais il n'est pas moins certain qu'elle peut mettre les sens dans des conditions telles qu'il reçoive l'action de tel corps sapide, ou l'action de telles couleurs, et la connaissance de ces modes de mouvement ou de ces différenciations motrices est la condition sine qiia non de toute différenciation externe; au point que, si cette connaissance manque, l'extérieur pourra impressionner le nerf de la même manière, mais cette impression ne sera pas intuitive, car on ignorera où réside la cause qui l'impressionne. Au contraire de ce qu'imagine le nativisme, les différenciations externes ne nous viennent pas imposées de dehors en dedans, mais de dedans en dehors. De même que pour pouvoir distinguer la couleur rouge, blanche ou bleue que présente un objet, il est indispensable que par l'accommodation visuelle nous ayons acquis les connaissances motrices qui nous permettent de juger des espaces délimités et précis que respectivement elles occupent, car sans eux nous ne saurons pas où est l'une ou l'autre couleur, et limage sera indistincte, de même, pour distinguer une odeur d'une autre, ou les timbres de deux corps qui sonnent, nous avons aussi besoin de pouvoir orienter l'odeur a suivant une certaine direction, et l'odeur b suivant une autre. Ces différenciations motrices se présupposent, comme leur condition génétique, h toute différenciation externe.

En somme, il suffit d'appliquer l'analyse à ce phénomène (jui parait si élémentaire et que nous appelons perception, pour comprendre qu'il résulte de la combinaison de deux facteurs indispensables : Tun i\m est dû à l'action exclusive de l'extérieur constituant, l'élément sensoriel pur, et l'autre, de nature motrice, (jui l'évoque aux sens.

Ce point de vue n'est pas nouveau. Le scholasticisme, en s'inspirant d'Aristote, expose la même idée, quoique intuitivement: Técole génétique a placé le problème sur le terrain de Texpérience pure, en orientant l'investigation dans ce sens. Nous nous consacrerons la seconde et la troisième partie de cet ouvrage à étudier comment Tinnervation psychomotrice organise le tact et la vision et comment elle fournit l'élément qui extériorise les impressions qu'accuse la sensibilité thermique, acoustique, optique et gustative ; et bien que nous remettions à plus tard cette étude, nous ne pouvons nous dispenser, pour le moment, d'exposer cette thèse dans les termes les plus généraux et les plus brefs, pour continuer notre investigation sur les origines de la connaissance du réel.

L'école nativiste et l'école génétique ont quelque chose de commun, bien qu'à première vue elles semblent si éloignées et même si opposées.

L'une et l'autre admettent que la vie intellective s'éveille grâce aux stimulants externes. Elles désarticulent les fonctions des centres de perception du sensorium^ des centres psychotrophiques, sans que jusqu'à présent on ait deviné, pour n'avoir pas fixé l'attention sur la nature des sensations de la faim, que la véritable impulsion initiale qui incite à différencier les phénomènes se produisant dans les centres de la sensibilité externe, naît des besoins qu'accuse l'organisme dans la conscience. Au lieu de chercher l'antécédent logique de ces différenciations là où réellement il est, on le cherche à l'extérieur, quoique par des chemins différents. Le nativisme rapporte l'image à la chose par une action spontanée qui force à la projeter; l'école génétique ne croit pas cette action spontanée; bien au contraire, elle tend à considérer toutes les sensations comme initialement internes, s'extériorisant ensuite par l'innervation psychomotrice. Mais, de même que pour l'une et l'autre école l'image correspond toujours à quelque chose de réel, qui subsiste comme la condition continuelle de sa possibilité.

Tune et rautre conviennent que le sens ne réagit pas spontanément. Les sceptiques, quand on débattait ces questions au moyen des raisonnements, posaient aux intuitionnistes le problème ardu du réel; et nous avons vu que tous leurs points de vue et toutes leurs discussions peuvent se résumer dans cette demande et cette réponse : Comment savons-nous que les réactions sensorielles sont déterminées par une condition extérieure? ?sous ignorons comment nous savons cela.

Et là où manque l'antécédent logique, manque ce qui légitime la conclusion; lorsque nous affirmons que nos images correspondent à quelque chose qui existe, notre affirmation est formellement injustifiée, notre assertion est gratuite, comme tout ce qui ne sappuie pas sur une garantie.

Dans Técole génétique, il semble que cette garantie soit fournie par la conscience du mouvement. Quand on déplace le bras à quarante centimètres de distance, par exemple, et que le tact de la main accuse une impression, il nous paraît évident de conclure que l'objet qui est la cause réside en cet endroit et non en un autre, car il préexiste dans la conscience la donnée irrécusable de la quantité et de la direction du mouvement qui doit être eflectué pour que l'impression réapparaisse. Si distinguer dans un môme plan ou dans des plans différents la frange rouge et la frange bleue, c'est posséder la conscience des mouvements qu'on a dû effectuer pour que ces imagos soient distinctes, il est clair qu'en procédant ainsi on sait tléjà quel est l'endroit où réside la cause qui doit évoquer les images de Tune ou de l'autre couleur.

Ceux (jui, par le fait de raisonner ainsi, admettent qu'il ne faut pas chercher dans la métaphysique la raison de l'existence du réel, parce que ce sentimonl se détache d'expériences motrices, ne remarquent pas que de ces expériences on ne peut induire la connaissance du réel. Ouaiid on ét(Mid le bras à quarante centimètres de distance cl ((ue l'impression laclilcî s'accuse, ou ({uand on accommode la vision aux

endroits où réside la cause de la couleur rouge ou bleue, le sentiment du réel est présupposé; et de même que le sujet sait qu'il existe une chose qui provoquera sur les terminaisons tactiles ou sur les bâtonnets rétiniens une pression ou une couleur, il s'entreprend une série de tâtonnements au moyen desquels on arrivera à apprendre comment et de quelle manière doivent s'innerver les muscles qui président à Paccommodation visuelle pour qu'apparaissent des couleurs déternainées. Si la connaissance de cette cause ou de cette chose réelle ne préexistait pas dans l'esprit, il manquerait l'antécédent logique qui amène les muscles à associer leur action d'une certaine manière, afin d'évoquer dans les sens l'image qui annonce la présence du réel, et on ne pourrait l'induire sans son existence.

Ceux qui raisonnent de la manière indiquée attribuent à l'innervation psycho-motrice cette spontanéité mystérieuse ou dorigine inconnue que le nativisme attribue à la sensation.

C'est ce que nous découvrons manifestement, quand nous nous demandons avec une froide sincérité : qu'est-ce qui pousse les muscles moteurs de l'œil et le muscle ciliaire à faire directement la mise au point d'une chose, de façon à ce que ce soit la lumière émise par cette chose, qui impressionne la rétine? sous l'effet de quels stimulants se coordonnent la contraction du bras, pour que dans la main on perçoive l'impression de ce qu'on désire voir impressionner ce bras? Encore une fois nous nous trouvons donc en présence d'une force spontanée, d'un principe déterminant dénué de tout antécédent, de quelque chose d'inconditionné, d'irréductible à un phénomène expérimentable, car nous ne pouvons l'enchaîner à la série des phénomènes précédents qui le déterminent.

Helmhollz, que ses habitudes de chercheur consciencieux éloignaient de toute vue spéculative, a compris clairement que l'existence du réel ou de la cause extérieure qui agit sur les nerfs sensoriels ne pouvait être induite des expé-

riences motrices ou perceptives, quelle se présuppose comme sa condition g-énétique : il le reconnaît quand il établit que la loi causalive est une loi de noire pensée antérieure à toute expérience. Son assertion a été considérée comme une concession à la métaphysique. Th. Ribot constate avec étonnement qu'un des plus grands hommes de génie de l'école moderne empirique ait pris comme base de toute expérience possible un principe inexpérimentable. Cette appréciation est injuste.

Helmholtz ne prétend pas établir un principe en intronisant le rationalisme dans le domaine de la science expérimentale, aux méthodes de laquelle il est resté toujours fidèle : il se borne à constater une Térité de fait, qu'il ne prétend pas expliquer, et qui est, à son point de vue. inexplicable. Le mot /oz, dans son acception expérimentale, vaut autant que le mot condition-, et Helmholtz ignorait en quoi consistait la condition en vertu de laquelle Tintelligence, avant de se risquer à statuer toute expérience externe, savait déjà que le réel existait; cette question non préjugée restait ouverte à une recherche ultérieure.

La spéculation, au lieu de s'arrêter respectueusement devant le fait dont elle ignore la condition déterminante, imagine qu'elle connaît sa nature, raisonnant de la façon suivante : « Il n'existe pas d'expériences autres que les expériences externes; mais toute expérience externe consiste à rapporter l'image à sa cause, en liant le phénomène sensoriel à quelque chose d'existant qui le détermine dans le sens; de tout cela découle qu'il n'y a pas d'expérience possible, s'il ne préexiste dans l'intelligence un premier principe originel ou natif, qui devient spontané en présence de l'image, et force à la rapporter à sa cause exl(> rieure. >>

Dans le terrain de l'expérimentable, ou encore en prenant le fait au point où l'a laissé Helmholtz, il est bien évident que l'animal rapporte le phénomène sensoriel à une condition externe que nous appelons chose réelle, causalité.

En constatant ce fait, nous ne faisons que reconnaître que les sens ne réagissent pas spontanément. Gomment savonsnous cela? Pour Texplication du fait, la spéculation invente une hypothèse inexpérimentable, dans laquelle on admet que ce fait ne peut se souder, comme un terme de la série, aux autres faits antérieurs qui se sont présentés comme ses antécédents logiques naturels. En ce point, la chaîne se rompt; le dernier chaînon reste suspendu sur un sombre abîme; et, prenant cet anneau, on le suspend à ce clou dont nous parle Kant, pour qu'il nous serve de point de départ. A partir de ce moment, nous concevons dans Tinteiligence un principe immanent, une vertu occulte, une force mystérieuse, un quid incompréhensible qui la pousse à rapporter rimage à sa cause.

Est-ce que ce raisonnement oblige? S'impose-t-il aA^ec la même force logique qu'une loi, ou qu'un mécanisme physique? La raison spéculative peut s'expliquer la référence externe, en concevant que la prénotion de la causahté ait été donnée originellement à l'inteUigence ; mais la raison rebelle et libre peut ne pas le concevoir. On demandera alors : comment s'explique que la connaissance du réel se présuppose à l'expérience externe? A cela on pourra répondre : je ne me l'explique pas, en continuant à douter prudemment que les choses se passent comme on les décrit. Cette attitude expectative de l'esprit humain, devant un fait certain qui est inexpliqué, est prudente et profondément sage; il vaut mieux suivre cette conduite que de dresser en l'air un échafaudage d'explications qui peuvent être renversées par une critique.

Devant un critérium sain, jamais on ne pourra justifier l'explication qui se fonde seulement sur le besoin urgent de trouver la raison d'un fait inexpliquable. Il est certain que le besoin logique pousse vivement à procéder ainsi, car le doute est un état angoissant, dont il faut sortir à toute force, et de n'importe quelle manière; mais cela seul démontre que le raisonnement spéculatif est profondé-

ment humain, et non que ses conclusions soient dûment garanties.

En plaçant donc dans Tintelligence les origines de la connaissance du réel, nous ne faisons que transporter un problème, expérimentalement insoluble, dans le domaine delà métaphysique; léternelle question subsiste : comment savons-nous qu'il y a quelque chose en dehors de nous? comment savons-nous que nos sens ne réagissent pas spontanément?

Dans rhistoire du développement de la connaissance humaine, nous constatons que les phénomènes ont toujours été expliqués métaphysiquement, qu'on ne peut pas encore les expliquer expérimentalement. Quand on étudiait les phénomènes physico-chimiques sans les enchaîner les uns aux autres dans leurs transformations incessantes, comme ultima ratio on faisait appel à cette cause sourde dont nous parle Bacon de V'erulam, créant des forces occultes, des déités mystérieuses où Ton supposait que résidait leur principe d'action. Lorsque Thomme s'est préoccupé uniquement de déterminer les conditions qui présidaient à sa genèse, indépendamment de toute action occulte ou irréductible à une extériorisation sensible, ces virtualités ont perdu leur prestige et été considérées comme de pures ignorances.

Il fut aussi un temps où Ton n'étudiait pas les phénomènes vitaux en série, en cherchant dans les antérieurs ou dans les concomitants les conditions déterminantes des conditions postérieures ou des conditions simultanées; la vie se réduisait ainsi à une simple succession mécanique. Obéissant à l'impulsion logif[ue qui pousse à chercher une explication métaphysique de ce qui ne peut s'exphquer expérimentalement, on s'imaginait que ces phénomènes, privatifs des corps vivants, jaillissaient de Varcheiim, de Vimpetum faciens, de cot au-delà (pii ne se nianifeslo pas devant les sens sous une forme sensible où réside son pouvoir d'action. Quand, plus lard, rejetant ces conceptions

stériles, on eut réduit le phénomène vital à un mécanisme physico-chimique, on n'éprouva pas le besoin d'invoquer l'intervention de la déité occulte pour s'expliquer Tordre de sa succession dans le temps et dans Tespace.

Actuellement, il reste dans le champ de la biologie un immense ensemble de faits que nous ne pouvons encore nous expliquer, parce que l'heure n'est pas encore venue. Les biologistes, qui, par habitude de laboratoire, éloignent toutes les explications spéculatives comme chimériques, attendent patiemment que le temps les mûrisse; d'autres, plus impatients, donnent une explication spéculative à défaut d'explication expérimentale, et nous parlent d'entéléquies, de forces déterminantes, de principes arbitraires, irréductibles à une forme mécanique. Quand le temps aura enfin amené des résultats il restera de ces explications néovitalistes ce qui est resté des anciennes.

De même que, dans le monde extérieur, la science se consolide à mesure qu'elle coordonne les phénomènes de façon que les uns soient le terme d'explication des autres, sans jamais invoquer l'intervention de quelque chose d'irréductible à l'observation, de même dans le monde intérieur ou psychique on ne peut les distinguer, puisque les suivants n'apparaîtraient pas non plus, si ceux qui les ont déterminés ne s'étaient produits antérieurement. Lorsque la chaîne se rompt, et qu'au mépris des règles de la méthode e3q)érimentale on lâche le maillon flottant d'une forme, d'un principe, dans lesquels on suppose placé son pouvoir, on explique métaphysiquement ce qu'il n'est pas donné d'expliquer expérimentalement. Il en est ainsi des origines que la spéculation assigne à la connaissance du réel. Rompant l'unité structurale et physiologique du système nerveux, on en vient à supposer que l'intelligence se développe avec la perception externe ; mais la perception externe présuppose déjà la conscience du réel extérieur, de la cause, et on conçoit que cette connaissance se détache, du fond de la chose qui pense, au moyen de l'actioia de caié^ories ou

formes préexistantes en elle. Cependant, si nous ne rompons pas l'unité du système nerveux, et si, nous aiïranchissant des préjugés qui faussent l'observation, nous nous demandons par où commence réellement la vie psychique, nous trouvons que la sensibilité trophique accuse dans la conscience le sentiment des choses qui manquent dans l'organisme, au moyen de sensations vives.

Un esprit aussi libre et sincère que cehii de Hume, mais imbu du préjugé que Tintelligence débutait avec l'intuition externe, soutenait comme une vérité de lait que l'idée de substance ne pouvait exister puisque rien ne l'accusait sensoriellement. S'il avait vécu de notre temps, les grandes découvertes de Pawlow l'auraient persuadé que peut-être la rétine ne distingue pas tant de nuances, comme nuances de substances, que n'en distingue la sensibilité duodénale et la sensibilité gastrique. Le besoin trophique accuse comme distinctes et spécifiées dans une conscience inférieure, avec le sentiment de la faim, les substances qui manquent ou qui se font rares dans le milieu interne.

S'étant rendu compte de cette première donnée, il commence à établir une masse d'expériences en rapport, non pas avec l'objet, mais avec les effets qu'ils déterminent dans l'organisme; et de là vient le sentiment profond que, en dehors de nous, il y a quelque chose qui en soi-même n'est pas une couleur, ni un son, ni un goùL ni une odeur.

Ce sentiment se présuppose à toute perception ou expérience externe, car avant que nous puissions rapporter à un objet particulier In couleur qui le distingue, le timbre qui lui est particulier, la saveur qui lui est inhérente, nous avons pris cette couleur, ce timbre, cette saveur, comme signes représentatifs accusant la présence de cette chose qui nourrit. Nous voyons donc que la connaissance du réel se présuppose à la connaissance des objets individualisés par un ordre de succession préalablement préétabli. Quand nous laissons de côté ces expériences internes, et que

nous nous efforçons d'imaginer que tout ce que nous savons du monde extérieur nous vient des sens, comment nous sera-t-il donné de rechercher les origines du réel, si nous commençons par séparer les yeux de leurs véritables sources? Autant vaudrait prétendre évaluer les angles d'un triangle sans connaître la valeur des angles internes et des angles externes, ou résoudre un problème sans consulter les données. Le sentiment qui provient de la sensibilité trophique, comme celui de la couleur de la sensibilité optique, semble provenir spontanément d'une entité métaphysique, quand nous ne tenons pas compte de ce facteur capital; alors, nous rentrons en plein dans le brouillard.

Nous arrivons donc, avec la différenciation que nous avons essayé d'esquisser, des processus de la perception trophique et des processus de la perception externe, aux origines de la connaissance du réel. Nous conjecturons, par ce qui est exposé, que le réel ne nous est pas donné originellement, mais qu'il est induit par une expérience interne, antérieure à l'expérience perceptive ou externe; mais l'induction de ce que le réel existe, résulte, non pas de l'action isolée des uns ou des autres, mais de leur conjonction. Il y a là un mécanisme ou un processus logique qui légitime le fait que l'image sensorielle est considérée comme le signe de la cause; on a mis en évidence les phases de ce processus, mais non la liaison inductive d'où provient la première pensée qui s'élève dans la conscience. Comment arrive-t-on à reconnaître que la chose est? Comment arrive-t-on à connaître que les sens ne réagissent pas spontanément, mais que leurs fonctions sont liées à une action commune? Comment arrive-t-on à savoir que cette action subsiste dans l'extérieur, comme l'éternelle possibihté de les impressionner en les excitant, le réel apparaissant alors sous l'aspect de la cause?

Toutes ces questions ont jusqu'aujourd'hui relevé du domaine de la métaphysique; mais on peut les réduire à des

expériences vivantes, en déterminant seulement les conditions dans lesquelles les phénomènes se succèdent. L'observation peut revendiquer ses droits à rechercher dans ce terrain clos du psychisme inférieur, où nous trouverons la clef de grandes énigmes. L'animal, en naissant, apprend, et apprend très vite. Il commence par ignorer qu'il y a des choses qui alimentent, et bientôt il arrive à le savoir; il commence par ignorer que ces choses sont extérieures, et au moyen de mouvements il les devine promptement; il commence par ignorer que ces choses continuent d'exister dans le monde extérieur, et d'innombrables expériences lui j)ermettent d'admettre qu'elles sont réellement là où d'autres fois il les a laissées. Ainsi se formule dans l'esprit une masse d'expériences, dans chacune desquelles s'accuse la présence d'une chose réelle, d'une cause. Quand la spéculation cherche ardemment, dans les régions supérieures, le monde des phénomènes, le réel et la cause, prétendant déterminer sa nature, soit dans un sens soit dans un autre, elle ne s'aperçoit pas que les éléments primordiaux d'où se détachent ses vastes et profondes conceptions sont fournis par les expériences rudimentaires qu'effectue cette intelligence inférieure qu'on désigne dédaigneusement du nom d'instinct. L'origine paraîtra bien modeste à la raison orgueilleuse, qui, infatuée de sa puissance, recherche tout, jusqu'à ce cpi'il y a de plus impénétrable; mais l'intelligence est toujours identique à elle-même, puisqu'au fond l'enfant qui apprécie les qualités nutritives d'un lait, ou projette une image sensorielle à l'endroit où elle doit être jilacée, procède vis-à-vis de ce fait de la môme manière cpie vis-à-vi-; de phénomènes plus complexes a procédé Newton. (|uand il a découvert les relations qui existent entre les masses sidérales en mouvement. Les processus intellectifs se développent toujours de la même manière. La raison spéculative, la raison empirique ou la raison instinctive, se distingue seulement par la complexité ou la simplicité des processus; mais son modus operandi est toujours identique.

TURRO. 10

Le raisonnement instinctif n'est donc pas fils d'une intelligence bâtarde, mais de Tintelligence même qui, à des degrés supérieurs de développement, crée les œuvres les plus admirables. En recherchant ce qu'est, ce que pense et comment pense Tintelligence naissante, nous nous mettons en contact avec la masse énorme d'expériences dont plus tard on infère la notion d'identité, la notion de réel, la notion de cause. Une semblable prétention pourrait paraître une profanation à ceux qui considèrent les domaines de la spéculation comme une région sacrée; mais le chercheur ne pense pas ainsi, quand il y pénètre, sans peur des divinités occultes, et son audace n'est pas sacrilège.

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