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CHAPITRE VI

I/excentricité sensorielle. — Hypothèse sur laquelle elle se fonde. — Examen critique de cette hypothèse. — Passage de la sensation à la perception. — Conditions qui déterminent ce passage. — Éléments sensoriels desquels résulte l'intellection trophique. — L'image signe de l'effet trophique. — Sa valeur représentative. — Sa valeur logique. — Postulat qui se dégage de rintellection trophique. — Condition physiologique qui détermine la conscience de l'identité d'un même phénomène psychique. — L'action périphérique et l'action latente centrale. — L'identité du phénomène psychique comme point de départ de l'intellection possible.

Les unités les plus élémentaires que l'on peut découvrir dans rintelligence, par l'analyse introspeclive, apparaissent sous la forme d'images excentriques, projetant leur qualité sur la cause ou l'excitation qui les a déterminées, et c'est ainsi qu'elles se font représentatives de cette cause. La pression n'est pas sentie dans la périphérie tactile, mais dans le corps contigu i\ celte dernière; la couleur n'est pas sentie dans la rétine, le son n'est pas senti dans l'oreille, mais est attribué au corps qui l'émet. Les impressions de chaleur et de froid, d'amertume ou de douceur, ne sont pas, pour nous, le résultat de réactions des nerfs sensoriels, mais des qualités propres des corps.

Mais si nous considérons ces phénomènes du point de vue de notre propre conscience, il nous paraît évident

de tout point que nos images visuelles n'apparaissent pas spontanément dans les sens; car s'il n'y avait pas, en dehors de nous, des choses qui excitent la rétine, leur énergie demeurerait latente et ces images n'apparaîtraient jamais; mais une fois la rétine excitée, elles apparaissent brusquement excentriques, rentrant sponle sua vers la cause qui les évoque. Il en est de même des autres sens. Une condition externe, n'importe laquelle, excite lexpansion périphérique du nerf sensoriel, provoquant dans le centre récepteur une réaction dont la forme physico-chimique nous est inconnue; cette réaction est la cause qui fait apparaître dans la conscience l'image excentrique ou représentative de cette condition.

Avec cette théorie, séduisante par sa simplicité, nous préjugeons la physiologie d'une fonction par des données purement introspectives, intervertissant les termes du problème à résoudre. Nous imaginons que la portion du système nerveux qui réagit en provoquant ce que nous appelons sensibilité optique parce qu'elle répond à toutes les excitations physiques, mécaniques ou chimiques qu'elle reçoit sous la forme de lumière, évoque primitivement et originellement l'image dans la conscience comme excentrique ou se projetant à l'extérieur : il faudrait le montrer expérimentalement, au lieu de l'admettre d'avance. Il est vrai qu'il ne nous est pas possible de voir de la lumière sans la projeter en dehors de nous; mais cette vision actuelle, que nous supposons naître uniquement et exclusivement de la sensibilité optique, peut évidemment résulter du concours d'autres facteurs dont nous no tenons pas (•ompte.

Un physiologiste ne peut préjuger cette question capitale aussi légèrement que le fait la psychologie introspective. Qu'on lui demande si, après avoir isolé la sensibihté optique, par une très habile vivisection, de toute autre connexion avec d'autres éléments nerveux, on l'excitait en provoquant une réaction, elle évoquerait dans la conscience

la sensation de la lumière : il répondrait sans hésiter que oui, car c'est cette dernière et non une autre qui est la note spécifique par laquelle elle s'accuse dans la conscience; mais si on lui demandait si, en apparaissant, cette image serait excentriquement rapportée à la condition qui la détermine, il répondrait modestement qu'il ne peut le dire, ne layant pas expérimenté. Il ne lui suffit pas pour l'affirmer que la conscience l'accuse actuellement ainsi; au lieu de déduire la fonction de l'observation intérieure, il procède tout à Topposé du psychologue. Il découvre que la condition déterminante de cette note psychique, que nous appelons lumière ou couleur, réside dans une portion distincte du système nerveux, quand il observe que l'excitation qui agit sur cette portion, et non sur une autre, est la seule qui possède la vertu de la produire; mais il ne peut admettre l'affirmation quelle naît excentrique seulement parce que Tintrospection porte à le croire.

Dans un sain critérium physiologique, on ne doit pas déduire la fonction de la donnée introspective; bien au contraire, c'est la donnée introspective qui doit être rapporter à la condition physiologique qui la détermine. Quand, par exemple, J. Muller rapportait au tact les impressions thermiques, il procédait comme la psychologie introspective, (jui rapporte l'image excentrique à la réaction centrale; en établissant expérimentalement quelles terminaisons nerveuses du tégument externe sont seulement sensibles à la pression et aux impressions thermiques, on voit que ce que l'introspection accusait comme simple est un phénomène décomposable en deux éléments ilistincts, étant déterminé par deux fonctions et non par une seule. Il nous est impossible, introspectivement» d'isoler Timpression thermique de celle du contact, car elles s'accusent toujours simultanément ; mais Texpérimentation physiologique nous permet d'isoler h^s points jHTiphéricjues qui évoquent dans la conscience lune ou l'autre

150 LES ORIGIxNES DE LA CONNAISSANCE

impression. De même, par robservatioii intérieure nous admettons comme certain que tout ce qui est donné représentativement dans l'image excentrique est la même chose qui a été domiée dans Fimpression; et ainsi nous nous figurons naïvement que dans la rétine il n'existe ni ne peut exister d'autres couleurs que celles que nous projetons sur l'objet; de môme, pour le goût et pour Todorat, il ne peut exister plus de qualités sapides ou plus d'odeurs que nous n'en attribuons aux choses extérieures. Notre croyance est démentie par l'observation. Nous n'attribuons pas à l'objet des qualités qui ne sont pas accusées dans la sensation, mais dans la sensation on peut se donner et l'on donne toujours des qualités qui, pour n'avoir pas été intellectuellement distinguées, ne sont pas projetées à l'extérieur, et dont nous n'avons pas connaissance, car elles sont, dans cet état, de pures sensations internes.

Devant le merveilleux tableau Las Meninas^, moi qui ne suis pas un visuel, je n'arrive pas à voir dans la forme ni dans la couleur, comme le verrait un connaisseur, tout ce qu'a conçu Velazquez. Indubitablement il y a dans ma rétine des impressions de couleur qui, pour moi, sont invisibles. La preuve qu'il en est ainsi, c'est que si dès ma jeunesse je m'étais destiné à la peinture, ces éléments sensoriels, à présent indistincts, je me les représenterais distinctement, percevant dans le tableau ce qui maintenant est pour moi inaperçu. Quand plus tard, au moyen de l'étude, ou d'un travail visuel assidu, j'arrive à me rendre compte des mêmes effets, ils ne sont pas donnés dans la rétine el dans les centres de réception parce que je les perçois, mais je les perçois ou les rends visibles, parce quils ont été donnés sensoriellement dans un état interne dans lequel, pour moi, ils n'étaient pas encore représentatifs.

1. Les Filles d'honneur, tableau de Velazquez (Musée de Madrid).

Ce que nous appelons image distincte est un phénomène très relatif et très personnel.

Le peintre ne voit pas la couleur comme le profane : il la voit incomparablement mieux. Après vingt ans de travail dans sa profession, il la voit comme il ne la voyait pas dans sa première année d'apprentissage ; l'adulte voit les objets plus distinctement que l'enfant de trois ans, ce dernier les voit mieux que le bébé de trois mois qui projette tout dans un plan parallèle au plan frontal; et ainsi on arrive jusqu'au nouveau-né ou à l'aveugle de naissance qui a recouvré la vue par une intervention chirurgicale, chez lesquels la couleur n'est pas vue, mais seulement sentie dans le fond des yeux comme une pure sensation interne.

Si dans la fonction visuelle il y a quelque chose d'inné, ce n'est certainement pas cette excentricité qui a son origine dès les débuts de la vie, qui se perfectionne avec le temps et qui est capable d'un progrès indéfini, grâce à un apprentissage constant; ce qu'il y a d'inné, c'est la propriété photoscopique.

La rétine réagit de la même manière dans les premières années qu'à Tâge adulte; du fait qu'à l'âge adulte on voit mieux qu'aux premières années, on ne doit pas inférer qu'avec le temps elle soit plus sensible qu'auparavant à la couleur; ce qu'il faut inférer, c'est que la sensibilité optique, détachée de toute action nerveuse ultérieure, ne détermine plus, lorsqu'elle réagit, que des impressions de couleur inexcentriques, c'est-à-dire des sensations qui, en ellesmêmes, ne sont pas représentatives.

On dit que par le goût et par l'odorat nous arrivons à distinguer des objets d'autres objets, car avec l'odeur cl avec la saveur naît celle tendance excentrique (jui nous pousse à attribuer ces (jualités aux choses auxciuelles elles correspondent. Il est indiscutable que celte tendance existe; ce qui est discutable, c'est qu'elle naisse de la sensibilité gustative et olfactive, comme l'imagine la psychologie

introspective. S'il suffit qu'une de ces portions, spécifiquement distinctes, du système nerveux réagisse sous Tinfluence de Fexcitant externe pour que l'on perçoive la qualité sensorielle comme représentative de l'objet, dans la bière et dans le vin, je dois percevoir tout ce que perçoit un fin palais. Cependant il n'en est pas ainsi. Serait-ce que physioiogiquement ma sensibilité gustative n'est pas si sensible que celle des autres et que, parce qu'elle est maladroite à réagir, elle n'arrive pas à s'extérioriser avec la même finesse que les autres? Quand il en serait ainsi, ce ne serait pas une raison pour que ma perception soit plus obscure, car en éduquant convenablement mon palais j'arriverais à distinguer dans ma sensation des qualités qu'auparavant je ne distinguais pas; de là résulte que dans ma sensation il préexistait, dans un état amorphe ou indistinct, ce que, au moyen d'une opération très distincte de la sensation même, j'ai projeté à l'extérieur, l'attribuant à un objet.

Illusionné par l'introspection, je crois que la bière ne produit sur mon palais que les seules impressions que je perçois; mais j'abandonne ce point de vue, quand je remarque que tout ce qui est donné dans l'impression n'est pas perçu, puisque, à mesure que } essaye de percevoir^ je découvre des éléments sensoriels que je puis attribuer aussi à l'objet, en les excentrant ; tous ces éléments ne sont pas créés au moment de leur perception; ils ont été donnés à la réaction sensorielle, dans un état où ils n'étaient pas encore représentatifs.

De l'ouïe et de l'odorat, de la sensibilité thermique et de la sensibilité tactile, on peut dire la même chose que ce que nous venons de dire de la sensibilité optique et de la sensibilité gustative. Quand, alors, nous nous demandons, en nous inspirant de la méthode physiologique, quel phénomène psychique détermine l'excitation qui retombe sur une sensibilité externe, nous devons nous répondre qu'il détermine une sensation qualitativement distincte des autres. En

PROCE&SUS DE LINDUGTION DU RÉEL EXTÉRIEUR lo3

réalité, les nerfs sensoriels réagissent de la même manière que les autres; lorsqu'une excitation : prurit, lumière, réplétion, son, distension, douleur, agit sur eux, ils éprouvent un changement d'état, et c'est ce changement d'état qui s'accuse psychiquement.

Quand la question n'est pas mise au point de cette façon, et qu'on procède à l'opposé de ce que Ton doit faire, au lieu d'inférer le phénomène psychique de la condition physiologique, on infère la condition physiologique^ du phénomène psychique en l'imaginant arbitrairement; alors on arrive à cette absurdité que les nerfs sensoriels accusent le changement d'état qu'ils ont éprouvé quand ils ont reçu l'excitation externe et qu'ils accusent le sentiment de leur cause.

Quelle condition physiologique détermine cette impulsion excentrique, par laquelle il vient à la connaissance ou par laquelle on acquiert la conscience que l'impression est représentative de ce quelque chose d'extérieur? Aucune : nous sommes en présence d'un phénomène spontané inconditionné, qui ne peut s'enchaîner aux phénomènes déterminants qui ont précédé sa naissance, et par cela même d'un énoncé métaphysique qui est resté en dehors du domaine de la sciences expérimentale.

Très formellement, W. James assure que, si en d'autres temps on a parlé des sensations internes, aujourd'hui cette question est passée de mode. Contre cette opinion, nous continuons à croire, avec HelmhoUz, que la question n'est pas passée et ne passera jamais de mode, que les sensations sont des signes inintelligibles tant qu'on les interprèle sans leur donner une signification qu'ils n'ont pas par eux-mêmes. Les impressions dé couleur, comme dès la naissance en accusent la rélme et les centres optiques, les impressions sapides, olfactives, thermiques, que l'action du mondo extérieur arcumuU* dans les cenlros sensoriels, fournissent à Tinlelligence ce cjue Kanl appelait, suivant la tradition arislotélienne, la matière de la connaissance;

aucune d'elles n'est intellective, par aucune d'elles on n'arrive à savoir qu'elles correspondent à des choses extérieures, parce qu'on n'a pas encore constaté que cette chose existe et que nous pouvons nous la représenter au moyen d'elles-mêmes. Cette lumière qui se forme dans la rétine, et qui, comme par une mystérieuse répercussion, s'allume aussi dans les centres optiques, cette odeur et cette saveur, ce son et cette pression, que le nerf sensoriel accuse (comme les filets centripètes du pneumogastrique accusent certaines excitations de l'estomac, ou l'absence et l'entrée de l'air dans les poumons) sont des modifications qui nous sont imposées par quelque chose d'extrinsèque à notre propre organisme, et cela doit être constaté en premier, car en venant au monde nous ne le savons pas, puisque la rétine et le pneumogastrique n'accuseni que leurs propres changements d'état, et aucun motif ne nous oblige à croire que ce qui impressionne la première est extérieur, et que ce qui impressionne la seconde est intérieur. Mais, pour que l'on puisse procéder à la différenciation qui amène à comprendre que les images fournies par nos sens peuvent être considérées comme le signe de l'extérieur, il est clair qu'elles doivent préexister dans nos centres sensoriels. Depuis la naissance jusqu'à la mort, nous passons la vie à découvrir dans Vohjet des qualités qui nous étaient inconnues; et si nous réfléchissons bien, nous ne découvrons rien directement dans l'objet : ce que nous faisons, c'est objectiver des impressions que les nerfs ont accusées. La lumière invisible qui s'accuse dans les centres optiques, devient visible quand nous l'attribuons à l'extérieur, et c'est alors que se formule le jugement que cette lumière est particulière à cette cause extérieure. Nous nous figurons illusoirement que nous la voyons parce qu'elle se trouve présente, quand il est certain que c'est nous-mêmes qui, en objectivant un effet sensoriel qui préexistait dans une certaine région du sensorium, l'avons rendue présente, sans que

PROCESSUS DE L'INDUCTION DU RÉEL EXTÉRIEUR lo5

pour cela nous en ayions le moindre avis. Entre la chose extérieure qui impressionne les sens et cet acte ultérieur où rimage s'est faite représentative, il y a une liaison : le centre récepteur, dans lequel Tirnage est donnée comme un effet, rien que comme un effet. Tout ce qui peut être objectivé, tout ce qui doit être vu, goûté, senti dans la chose extérieure, doit être préalablement découvert dans ces centres de la sensibilité externe où préexistent les impressions reçues; et lorsqu'on a remarqué que ces impressions n'ont pas jailli en eux spontanément, mais grâce à une action extérieure, elles sont considérées comme la représentation de cette action. L'extériorisation est le travail d'un processus inductif, ou, comme disait Helmholtz, d'un raisonnement dont le mécanisme est indispensable pour rechercher, pour pouvoir nous former une idée de ce dont nous sommes profondément persuadés, que les sens ne nous trompent pas, et s'adaptent toujours à une réalité vivante.

Ce problème, sur lequel repose toute notre vie intellective, n'est pas un problème pour la psychologie introspeclive. Du moment qu'on admet que la réaction sensorielle qui détermine la présence de la chose extérieure, évoque immédiatement et directement l'image excentrique, la connaissance du fait qu'elle correspond à cette chose ne naît pas d'un processus logique, au moyen duquel nous nous persuadons qu'il en est ainsi et non autrement : on nous le donne préformé spontanément. Une fois cette hypothèse admise, nous ne croyons pas que nous projetons l'image à l'endroit où nous avons constaté que réside la chose : nous admettons arbitrairement que la chose est à l'endroit où l'image est projetée ; et cette croyance manque de toute certitude logique, car, de ce point de départ, nous ignorons comment nous sommes arrivés à savoir que celte chose est, et comment nous sommes arrivés à savoir que notre image lui correspond.

Poussés par des ressorts internes, par des mécanismes

incompréhensibles, nous attribuons la douceur au miel, l'odeur à la rose, le timbre au corps qui résonne, la couleur à Tobjet ; et comme nous ignorons en vertu de quoi nous savons que dans le fait de construire intellectivement sous la forme de miel, de rose, de corps ou d'objet, réside quelque chose d'irreprésentable qui a provoqué l'apparition de ces images dans nos sens, nous ne savons pas si nous les projetons dans le vide ou sur des choses réelles, créant autour de nous un monde extérieur semblable à une fantasmagorie. S'il est vrai que les images naissent excentriques, grâce à l'excitation externe qui les évoque ainsi dans les centres sensoriels, il n'y a pas lieu d'établir de différenciation possible entre la façon dont procède cette intelligence et celle dont procède l'halluciné, qui croit aussi que la chose se trouve là où il projette son apparition : l'un et l'autre procèdent de la même manière.

La vérité est que nous distinguons le réel de l'illusoire. Il est certain que nous pouvons, par erreur, projeter nos images dans le vide; mais le fait qu'il nous est possible de rectifier l'erreur commise, suffit pour nous persuader que la projection naît d'un processus logique, dans lequel les antécédents conditionnent les conséquents, et non d'une activité spontanée. Nous vivons en contact étroit avec le réel qui conditionne le développement de toute notre vie intellective. Le réel extérieur sera aussi mal connu qu'on voudra, mais nous savons que cette chose inconnue est, qu'elle impressionne nos sens, que dans des conditions prédéterminées d'avance elle les impressionnera toujours de la même manière, et qu'elle continuera éternellement à le faire tant que les sens demeureront ce qu'ils sont.

L'observation nous apprend qu'il y a une période de la vie où les sensibilités externes encore détachées complètement d'autres centres nerveux, et n'ayant pas encore fixé les rapports d'où résultent les expériences psychiques, réagissent d'une manière autonome, quand elles subissent

l'action du monde extérieur; pendant cette période, ni la pression qui s'exerce sur les corpuscules tactiles, ni la sapidité, ni la lumière, ni aucune autre impression sensorielle n'est rapportée à sa cause en devenant intellectivc. Pondant la préhension aveugle, l'animal ignore qu'il peut s'établir une relation entre les cll'ets sensoriels qu'il provoque et les phénomènes qui apparaissent ensuite; c'est k force de la répéter, suivant un ordre préétabli par des conditions physiologiques, qu'on arrive à remarquer que le contact, la sapidité, etc., avisent par anticipation l'animal que bientôt la sensibilité gastrique accusera comme une réalité dans l'intérieur de l'organisme, comme nous Pavons précédemment décrit. Ici apparaît le passage d'un phénomène psychique obscur, où lincontestable réaction du nerf passe inaperçue, à un phénomène clair, où cette réaction est accusée comme l'annonce de quelque chose dont plusieurs l'ois la présence n'a pas été connue. De même que Boldyrefî nous montre que si Ton gratte le dos d'un chien, au moment de lui offrir la pâtée, il ne s'établit pas de connexion entre cette impression et le réflexe salivaire, jusqu'à ce que cette impression apparaisse dans la conscience comme le souvenir de ce qui surviendra dans la bouche quand le chien mastiquera l'aliment, de même nous pouvons montrer le passage de l'impression obscure à l'image intellectivc, au moyen d'une observation où elle se manifeste à nous quand une sensation interne ne l'est plus et est considérée comme externe.

Si on réunit dans un panier dos chiens nouveau-nés et qu'on les transporte dans un endroit obscur et silencieux où on les nourrit au biberon, on faisant coïncider la télée avoc le son d'un timbre, on observe au bout d'un certain nombre de fois qu'il suffit que ce timbre sonne pour que l'animal le prenne pour un signal, et montre ostensiblement (juil comprend ce que cela signifi(*; mais si la coïncidence entre ce son et la prise du biberon n'a pas été [)réotablie, l'oreille aura beau accuser la sensation, le sujet restera indifférent.

De même, si au moment d'offrir le biberon on laisse un certain nombre de fois tomber quelques gouttes d'eau froide sur Tabdomen de Tanimal, à peine accusera-t-il le malaise; mais il arrive un moment où il considère Timpression thermique comme le signe de la présence de Taliment, car il allonge le museau et gémit vivement, au lieu d'accuser comme auparavant un simple malaise : la différence est si claire qu'elle ne donne pas lieu au moindre doute.

Ayant habitué des petits chiens de quatre jours à une obscurité profonde, je fais coïncider la prise du biberon avec l'apparition de la lumière électrique. Bien que leurs paupières demeurent étroitement fermées, l'impression lumineuse est effective dans la rétine, puisque par la répétition de ces actes il arrive un moment où il suffit que la lumière inonde la chambre pour que le sujet comprenne, que l'impression qu'il reçoit est le signe de la présence de l'aliment.

Les réactions qui deviennent les premières perceptives sont celles de la bouche. En premier lieu, la préhension s'effectue sans que le sujet se rende compte des impressions qu'il éprouve ; mais si, entre le second et le troisième jour, on lui offre un biberon rigide au lieu du biberon mou auquel il est accoutumé, il est surpris du changement, comme si ce n'était pas cette impression qu'il attendait.

Pratiquement nous devons convenir que les impressions qui apparaissent le plus promptement distinctes dans la conscience ne sont pas précisément celles qui agissent avec la plus grande persistance sur le sens, en se formant par l'action extérieure, secrètement, et en finissant par s'imposer. Cette hypothèse, universellement admise, est rectifiée par l'observation directe des faits. Les impressions qui se distinguent le mieux sont celles qui coïncident avec la satisfaction de la faim, et qui peuvent le plus facilement être interprétées comme des signes de la présence de

ce qui la calme. Tandis que Fenfant demeure visuellement indifTérent à la couleur des rideaux, des murs, et du plafond de la chambre où il est installé, il montre ostensiblement qu'il reconnaît sa mère à la couleur des ses vêtements, bien que cette couleur n'agisse pas sur les sens avec la même persistance.

La pression que les vêtements exercent sur le tégument externe est incomparablement plus prolongée que celle du sein maternel, et cependant c'est dans la bouche que le tact se développe en premier lieu, devinant avec ses impressions la présence de l'extérieur, qui ne s'accuse certainement pas en d'autres régions. Entre toutes les impressions qui frappent ses oreilles, les seules qui attirent son attention sont celles qui le mettent en relation avec l'objet alimentaire, comme le grincement de la porte, la clochette qui sonne, les pas ou la voix de la mère; les autres résonnent en dedans, confuses et indistinctes, et ne semblent pas l'informer de Texistence du monde extérieur. D'autre part, en décrivant les processus d'où résulte l'expérience trophique, nous avons pu nous persuader que dans cette période ardue de la vie psychique, seul le vertébré se préoccupe de distinguer des signes, afin de pouvoir reconnaître la présence de ce qui le nourrit, et que pour cela, au lieu de chercher l'explication de ces dilTérenciations dans la persistance de l'action extérieure, il faut la chercher dans le besoin impérieux et brutal r{ui force le sujet à reconnaître ce qui lui convient. Il est certain que les sens accumulent dans les centres sensoriels respectifs les impressions qu'ils reçoivent du monde extérieur; il est certain aussi que lorsque ces impressions ne sont pas souvent répétées, leur trace est fugace, et qu'elles ne sont pas données dans des conditions où l'on peut les différencier en les considérant comme signes de l'extérieur; mais il est non moins incontestable (jue, s'il n'existait pas un ressort aussi puissant que celui de la sensibilité trophique, la lumière, la saveur, le contact, le son, ne seraient pas considérés comme annonçant ce que l'on

attend; de même, alors, rien ne se désirerait, rien ne se mouvrait de l'intérieur, pour voir, entendre, sentir, goûter ou toucher. S'il était certain que les sens sont de simples appareils de réception, comme se Timag-ine la psychologie introspective, et que la fixité des images dépend de la fixité avec laquelle agit la force externe, nous ne serions pas ce que nous sommes, puisque Tamour qui nous maintient attachés au monde extérieur a les mêmes origines que l'amour de l'enfant pour le sein qui le nourrit. Ce sont des appareils de réception dont le sujet se sert en vertu d'un dynamisme interne pour se mettre en communication avec l'extérieur en les adaptant à ce qui lui convient le mieux; c'est ainsi qu'on comprend que pendant cette longue période où s'établit l'expérience trophique, l'on n'acquiert pas d'autres notions du monde que celles qui sont en rapports avec les besoins alimentaires.

Si Ton prend donc les choses telles qu'elles sont et non telles qu'on se les imagine, les expériences décrites à propos des jeunes chiens sont comme le symbole représentatif de celles que nous observons chez le nouveau-né.

Conformément à ce que nous avons dit, quand nous avons décrit ce que nous avons appelé expérience trophique, au début l'animal ingère sans avoir conscience de ce qu'il fait, procédant comme si les sens lui manquaient. La motricité psychique, éveillée par le besoin trophique, détermine l'ingestion aveugle, et, comme chaque fois qu'on ingère on provoque certaines impressions tactiles, gustatives, thermiques, olfactives, de même nous provoquions artificiellement, chez les petits chiens du panier, certaines impressions optiques et acoustiques. De cette manière se préétablit, suivant le même ordre mateîriel où sont donnés les phénomènes, une succession d'états qui peuvent ainsi se classer :

^0 — besoin trophique et motricité psychique ; 2" — sensations externes coïncidentes; 3° — sensations gastriques inhibitrices des premières.

De même que la succession du jour el de la nuit détermine dans rintelligence de l'animal la vague croyance que cette succession se répétera indéfiniment, et qu'il s'effraye qu'il n'en soit pas ainsi lors dune éclipse de soleil, de même le sujet qui ingère croit aussi, à force de répéter les mêmes -actes : succion, mastication, déglutition, que les mêmes impressions qui ont apparu auparavant réapparaissent, et précisément parce que cette croyance s'est manifestée dans son intelligence, // sait quil mange. Peu avant il l'ignorait, car, bien que les impressions sensorielles apparussent, le second phénomène ne s'était pas articulé avec le premier, ni le troisième avec le second; et comme il ne s'était pas aperçu de cette succession, malgré que les nerfs tactiles, thermiques, gustalifs, etc., fussent réellement «xcités, le sujet continuait à ingérer aveuglément, comme s'ils ne l'étaient pas; mais une fois qu'il a eu la croyance ou la prévision que, lorsqu'il mange, certaines impressions connues doivent réapparaître, si par une aneslhésie subite de la bouche elles disparaissaient il croirait qu'il n'ingère plus, et il cesserait de téter, de mastiquer ou d'avaler. Si nous comparons cet acte à celui de la préhension aveugle, nous observons (jae le premier est intellectif et que le second ne l'est pas.

Pour ces impressions, il en est du sujet comme du chien pour le son du timbre. Vingt, trente, (juaranle fois, l'animal entendait le son au moment môme de saisir le biberon, sans comprendre que c'était un signal; mais savoir que ce son est un signal, équivaut à croire que ce phénomène est en rapport avec le besoin trophique, chose qu'auparavant il ignorait.

De même, le sujet a senti un certain nombre de fois les impressions de sa bouche sans qu'il existât aucune relation entre ces mômes impressions et l'impulsion trophique (|ui les provoquait, jusqu'à ce (|u'arrivi\t un moment où cette relation de succession s'établit : c'est alors (ju il a su (|ue la réapparition de ces images sensorielles était une coudi-

TuitHO. I 1

i62 LES ORIGINES DE LA CONNAISSANCE

tion indispensable pour éteindre la faim. Cette prévision, cette croyance ou cette intellection rudimentaire, ne naît pas de Taction périphérique : elle provient d'une connexion centrale. Nous concevons clairement, dans le cas que nous citons, que l'excitation cellulaire évoque la faim, et que cette dernière éveille la motricité musculaire suivant une coordination héréditaire; nous concevons aussi que, comme conséquence de ces actes, des impressions soient provoquées dans la sensibilité externe, et bien que tous ces cléments soient donnés dans le sensorium, rintellection ne survient que lorsque s'établit une connexion centrale d'où naît la croyance que Ton mange, puisque tant que les deux facteurs ne sont pas associés, l'animal ingère sans s'en rendre compte.

La même relation que nous venons de décrire entre le besoin tropho-moteur et certaines impressions externes, peut s'établir entre ces dernières et les sensations gastriques qui graduellement éteignent les premières. Pendant que l'animal ingère aveuglément, il n'a pas conscience que le réflexe inhibitoire parti de l'estomac apaise sa faim ; dans ces conditions la souffrance disparaît de la même manière que chez le chien, lorsque la viande est entraînée, sans qu'il en ait connaissance, dans son ventre. Cependant, quand l'animal, en trouvant certaines images présentes dans la conscience, se rend compte qu'il mange, il s'établit une connexion si intime entre ces images et les sensations gastriques, qu'il se met à avoir conscience que la faim s'atténue peu à peu, tandis que les premières persistent comme la condition déterminante de ce phénomène ; au point que si, l'animal étant subitement anesthésié, les images disparaissaient à l'improviste, la faim s^apaiserait lorsque l'animal continuerait à ingérer, mais il ne se rendrait pas compte de ce résultat.

Ici se montre une succession d'états originairement imposée par des conditions physiologiques préexistantes. C'est une action périphérique qui évoque les sensations

trophiques dans une région du sensorium, et une action périphérique qui évoque les sensations externes et gastri ques dans d'autres régions; toutes ces sensations s'accusent comme un effet, rien que (;omme un effet de l'excitation; mais si la coïncidence se produit pendant que s'éveille le facteur faim, il s'éveille aussi, dans les centres psycholrophiques, à plusieurs reprises, d'une manière invariable et constante, Teffet sensation dans les centres sensoriels, il s'établit une connexion ou une association inséparable, soit par des voies directes, soit par des voies plus compliquées, qui jusqu'à présent nous sont impénétrables; de cette association surgit la croyance que la faim subsiste tant que certaines images ne surgissent pas dans le même sens; et on le croit puisqu'une longue expérience a démontré qu'il en est ainsi, étant donné que l'estomac n'accuse l'apaisement de la faim qu'à son extinction, seulement en présence de ces images, et non quand elles manquent.

On peut imaginer que si ces images, au lieu de procéder des sens, procédaient d'une action interne, et que l'effet gastrique s'accusât de la môme manière, elles seraient également considérées comme le signe de cet effet. Ainsi, si nous supposons que chaque fois qu'on ingère l'aliment, une sensation spéciale surgit du rein, ou une certaine impression aiguë dans la cuisse, il se préformera également dans l'intelligence la croyance que ces sensations internes sont des signes précurseurs de la sensation gastrique. Si nous faisons cette supposition fantaisiste, en concevant les phénomènes autrement qu'ils sont, c'est avec l'intention de bien nous pénétrer de cette idée, que les phénomènes de la sensibilité externe sont considérés comme des signes de Taliinent, parce que ce sont eux qui coïncident avec la sensation gastrique et non parce que leur nature est physiologiquement distincte des autres.

De ce qui a été exposé précédemment, il résulte que les sensations trophiques, externes et gastriques ne sont pas isolément considérées comme inlelloctives : rinlellecliou

résulte d'un processus logique, dont les données sont imposées sensoriellement. Lorsque Tanimal arrive à comprendre que la réapparition de certaines images est indispensable pour que la faim se calme, il leur attribue une valeur qu'auparavant elles n'avaient pas. Oui dit intellection, dit conscience d'une relation, et ici il y a la conscience de la relation qui s'interpose entre la faim, l'image et le réflexe inhibitoire qui s'ensuit. En cela l'animal procède comme le voyageur qui s'installe dans un pays étranger dont il ne connaît ni le langage ni les coutumes. Si, peu après s'être couché et endormi, il est réveillé par la cloche du village qui sonne le tocsin, ne sachant pas ce que cela signifie, il n'étabht aucune relation entre cette sonnerie et les coups de feu ou les clameurs d'alarme qui s'ensuivent; mais si la nuit suivante il entend la même sonnerie, la peur d'entendre se répéter les coups de feu de la veille l'effraye, et si cela se répète une troisième fois, à la sonnerie il prend une attitude de défense avant même d'entendre le bruit des coups de feu, car il considère maintenant cette sonnerie comme le signal d'un danger. Ainsi commence également la vie intellective. Les petits chiens du panier souffraient de la faim et en même temps ils entendaient le timbre sonner à leurs oreilles, sans se douter que ce son était le signe de l'extinction de la faim; mais la répétition de coïncidences des deux états a établi une connexion intérieure entre eux, et chaque fois qu'elle reparaissait, ils admettaient que la faim serait éteinte. Le mammifère qui, en suçant avec avidité le tétin nourricier, provoque par inadvertance certaines sensations, commence par ignorer que ces impressions lui étaient données précisément avant la sensation de satisfaction qui s'ensuivait, car il n'avait établi aucune relation entre l'un et l'autre phénomène; mais lorsqu'il a acquis la conscience de cette relation, il prévoit que les antérieurs étaient des signes ou des avis des postérieurs.

De même, durant cette longue période où Texpérience

trophique s'établit, Taction du monde extérieur, qui ne cesse d'avoir une action sur les nerfs des sens, accumule dans les centres nerveux des impressions persistantes ou passagères, et l'on nen sait rien; mais toutes celles qui peuvent être utilisées comme signes de ce dont on a besoin, le sujet tend à les reproduire en mettant, à cet effet, les sens sous le domaine de la sensibilité tropho-motrice; et c'est ainsi que le sujet, au lieu d'attendre passivement que le sens soit impressionné, s'efforce d'être impressionné par ce dont il a besoin. L'impulsion qui porte à considérer les sensations comme signes de l'aliment est, on le voit, profondément logique.

Si nous la supprimons mentalement ou si nous nous en séparons, comme le fait la psychologie introspective, il arrive ce résultat incompréhensible, qu'à ces effets sensoriels on attribue une valeur intellective qui ne s'explique pas.

Dans la description que nous venons de faire, nous avons observé que la première intellection naît de souvenirs qui ont été donnés dans le sensorium. sans qu'il soit besoin de rechercher comment. Une fois ou l'autre il est arrivé, au moment où le jeune chien allait prendre le biberon, qu'au fond de ses yeux est apparue une faible lueur ou qu'un son spécial a vibré; et comme il est arrivé, dans un cas ou dans l'autre, que la faim s'est calmée sans qu'il fût besoin de savoir ce qui évoquait ces images et sans que, même confusément, on soupronnat que, sans une condition externe, jamais elles n'auraient été déterminées, il se préforme dans cette intelligence naissante un Jugemenl de succession; le sujet procède comme s'il savait que l'efTet trophique est consécutif à ces images; et pour cette raison il ne les considère pas comme le signe de quehjue chose d"extéri(;iir, mais comme le signe de l'elVet (pi'il \a éprouver; sa valeur intellective n'est pas encore externe. Kn nous plaçant au point de vue physiologique du chien, nous comprendrons clairement que cette impression de lumière

qui jaillit au fond de ses yeux fermés, que le son qui à Fimproviste résonne à ses oreilles, et que l'impression thermique qu'il ne localise pas encore à Tendroit de la peau sur lequel il la reçoit, ne sont représentatifs de rien d'extérieur; ce sont simplement des phénomènes qui, pour avoir coïncidé avec l'apparition de la faim, se Kent à ce fait interne, et qui se présentent comme Favis de ce qui va arriver immédiatement.

On se rappelle qu'en parlant de l'expérience trophique (les répétitions auxquelles nous nous exposons sont inévitables, car nous étudions une même question d'un autre point de vue), nous avons dit que les signes sensoriels au moyen desquels on reconnaît la présence de ce que l'organisme réclame ne sont jamais en rapport avec le monde extérieur, mais bien avec l'effet trophique qu'ils déterminent. Ainsi nous avons dit que l'enfant allaité par sa mère éprouvait pour les mauvaises qualités de son lait une certaine inquiétude trophique, qui le rendait irritable et grognon, et qu'au contraire les tétées que lui donnait la voisine le laissaient satisfait. Il se produisait cette coïncidence, que le mauvais eifet du premier lait succédait invariablement à la vision de la couleur blanche A, et l'effet du second à la vision de la couleur rouge B; cette succession, invariablement répétée un certain nombre de fois, a formé dans le sensorium trophique deux souvenirs et dans les centres optiques deux souvenirs, entre lesquels s'établit une connexion interneuronale. Grâce à cette connexion, A n'apparaît pas sans qu'en même temps n'apparaisse le souvenir de ce qui se passait simultanément les autres fois; B n'apparaît non plus sans qu'en même temps l'enfant se rappelle que, derrière cet état sensoriel, jamais ne survient ce malaise indéfinissable qui survenait après l'apparition de A. Dans ces nouvelles conditions, le sujet n'a pas à attendre qu'il s'écoule un certain temps pour que l'excitation cellulaire accuse l'effet trophique dans la conscience; il s'est élaboré un souvenir par l'effet de la répétition des

actes, et ce souvenir s'éveille en présence de Timage A, tel que Taccusait la sensation provocatrice de Texcilation cellulaire, c'est-à-dire comme une douleur ou comme un malaise intérieur; au contraire, devant B s'éveille le souvenir trophique passé, et avec lui un paisible sentiment do satisfaction. Quand le passé devient le présent, on acquiert la prévision que ce qui est arrivé cinquante ou cent fois se répétera de nouveau. Cinquante, cent fois s'est répété le fait, qu'au bout d'une heure, après l'apparition de A, survient le malaise: se rappeler que cela se passait, c'est savoir, au moment réel où réapparaît A, qu'au bout d'une heure il se passera de nouveau la môme chose.

Voilà donc comment, avec limage d'une couleur associée au souvenir de ce qui est arrivé, le sujet acquiert la prévision de ce qui arrivera, parce qu'il se le représente au moyen de cette image.

De même, à force de répéter un certain conlacL une certaine saveur, une odeur diffuse et vague, pendant Fingestion machinale, il s'est formé dans les centres de la sensil>;li{é externe des images qui sont données invariablement comme ce qui précède Telfet trophique, c'est-à-dire lextinction de la faim ; et c'est ainsi que lorsqu'elles sont éveillées, associées au souvenir de ce qui s'est passé, elles apparaissent dans la conscience comme l'intellection vive de ce qui arrivera de nouveau ou se répétera. Nous insistons sur ce qui suit : pour que cette intellection première soit formulée, il n'est pas besoin de savoir préalablement que ce qui calme la faim est quelque chose d'extrinsèque, ou que ce qui évocpie l'image est une cause qui réside en dehors des sens: il suffit que deux souvenirs distincts dans le sensorium se forment et qu'ils s'unissent au moyen d'une connexion interneuronale à laquelle répond ce qui, subjectivement, nous est montré sous la forme d'une relation logique.

Puisque l'image sensorielle n'est pas nntivement iiifollective, mais (pie riidellection résulte de sa connexion avec le souvenir trophicpie, on peut se demander : après l'établis-

sèment de cette connexion, que comprend le vertébré, qu'auparavant il ne comprenait pas?

La réponse est très simple : elle est exposée implicitement dans ce que nous venons d'indiquer. Si Tenfant prévoit dans la couleur A un effet tropliique, distinct de celui qu'il prévoit dans la couleur P; si dans l'ingestion machinale, par la répétition des actes, il se forme certaines images centrales que l'excitation périphérique ne fait que réveiller^ et en présence desquelles l'animal sait ce qu'auparavant il ne savait pas, prévoyant que sa faim sera satisfaite; si dans toute expérience tropliique établie l'animal a acquis la notion nette, non de ce qui arrive actuellement dans son organisme, mais de ce qui arrivera; indubitablement l'image est donnée dans cette période de la vie psychique purement et exclusivement comme la représentation véritable de l'effet trophique. L'altéré qui se représente l'eau au moyen d'un certain tableau d'impressions, comme le Carnivore qui se représente la viande qu'il désire, ne connaissent pas deux objets semblables comme, plus tard, la perception externe proprement dite les leur montrera : ils connaissent Teffet trophique qu'ils doivent déterminer, connaissance qui ne consiste qu'en la prévision de cet effet. Pour que cette prévision ait pu se formuler dans l'esprit, il a fallu pouvoir se représenter ces effets, et comme il est arrivé qu'antérieurement à tel effet il se formait telle image, et antérieurement à tel autre effet telle autre image, d'une manière préétablie par l'expérience, l'image a été considérée comme le signe de l'effet, puisque tout ce qui est pris comme moyen représentatif est un signe. Sur ce point, le dernier des vertébrés procède avec la même sagesse que l'homme quand il dessine le cadran d'une horloge pour prévoir, par la simple lecture des signes tracés, la hauteur du soleil dans l'espace, sans avoir besoin de la déterminer de nouveau. Il est clair que ces signes n'auraient aucune valeur, c'est-à-dire qu'ils ne signifieraient rien, si préalablement on n'avait fixé les données expérimentales dont ils

sont le signe; mais une fois qu'elles sont fixées, autant vaut mesurer la hauteur du soleil dans Tcspace que de la reconnaître par la lecture du signe au moyen duquel elle a été exprimée. De même, l'enfant qui se représente Teffet trophique au moyen d'une couleur, l'altéré qui se le représente au moyen d'un certain tableau sensoriel, et le Carnivore qui également l'imagine lorsqu'il se représente la viande, n'ont pas besoin d'attendre que ces effets surviennent pour les connaître; ils les prévoient par anticipation, car, dans les centres sensoriels, certains souvenirs se sont associés à certaines images fixes. Les expériences d'où est venue cette prévision sont imposées d'un côté par l'excitation cellulaire et de l'autre par l'excitation externe, qui forment les deux souvenirs, et par la connexion centrale qui les unit entre eux et au moyen de laquelle s'acquiert la conscience de la succession.

Intuitivement nous comprenons, dès le moment où nos images sensorielles ne sont pas des calques des choses extérieures, que nous les utilisons comme signes pour nous les représenter; mais quand nous nous arrêtons devant le fait tel que le présente l'observation, et que, allant plus loin, nous nous demandons comment il se fait que l'intelligence les utilise comme signes, nous découvrons qu'il est naturel qu'il en soit ainsi, car, sur ce point, elle procède de la môme manière que dans des processus plus complexes et plus élevés. Des phénomènes isolés sont donnés, les uns dans les centres [)sycho-trophiques, les autres dans ceux delà sensibilité externe; et comme ils se suivent invariablement, il s'établit entre eux une connexion en vertu de laquelle on pense que C image est le signe qui symbolise le souvenir tropliique^ do même ([ue les signes du cadran solaire symbolisent la hauteur de l'astre, ou que le tocsin symbolise le danger. Cette pensée ou cette induction n'est pas discursive, elle naît de conditions nativement imposées, et pour ce motif, nous pensons ù cet égard de la même manière que tous les vertébrés quand nous considérons

rimage comme le signe des eiTels aiimenlaires différents que l'organisme grave dans le sensorium.

Comme cette induction élémentaire naît de l'expérience trophique pendant que les choses se répètent toujours de la même manière qu'elles se sont répétées, la valeur logique du signe continue à être identique; mais dans le cas où un même signe ne correspondrait pas à un même ejQTet trophique, ii n'aurait plus aucune valeur. Il est toujours arrivé, par exemple, qu'un mauvais effet trophique a été symbolisé par une couleur^, et un bon effet par une couleur B, et précisément pour cette raison A est devenu le signe du premier effet et B celui du second. Supposons que les signes permettent de les distinguer, par exemple qu'on habille la mère de rouge et Ja voisine de blanc, le sujet, en s'inspirant des expériences passées^ attribuera à ces signes une signification que réellement ils n'ont pas; mais, comme la sensibilité trophique rectifiera l'erreur de la même manière que s'est établie la première expérience, il s'en établira une autre dans laquelle la signification qui jusqu'à présent était attribuée à A, sera attribuée à B, et réciproquement. D'après cela, on voit qu'à cette période initiale de la vie intellective, la valeur logique du signe sensoriel est toujours conditionnelle; si réellement il correspond à l'eflet trophique qu'on se rappelle, on le considère comme vrai, parce que l'expérimentation continue à se répéter de la même manière qu'auparavant; on le considère comme faux lorsque l'organisme n'accuse pas les mêmes effets que ceux prévus dans le souvenir préalablement élaboré, et comme illusoire quand il n'en accuse aucun.

L'intellection, donc, ne naît pas de la sensation externe ni delà sensation trophique, mais de leur relation; et la valeur logique de ce jugement ou de cette relation dépend du fait que la correspondance qui s'établit entre les deux facteurs est ou réelle, ou inexacte, ou fictive. Le sujet, sur ce point, procède d'une manière impeccable, et avec la même rigueur que le mathématicien.

C'est une action périphérique qui détermine deux souvenirs en deux endroits distincts du sensorium, et une loi de succession qui détermine leur connexion centrale; c'est aussi une action périphérique qui évoque ces souvenirs. Ainsi donc, si le sujet croit ([ue devant tel signe il doit éprouver tel ellet, et que la voix de l'organisme annonce qu'il ne le produit pas, ce qui était prévu au moyen de ce signe est démenti, et, tant qu'il n'est pas remplacé par un autre, on ne peut prévoir ce qui arrivera; mais lorsque l'expérience aura formulé un nouveau signe dans la conscience, on pourra de nouveau se représenter l'effet trophique consécutif. La valeur du signe ne dépend donc pas de la signification que, par des expériences antérieures, on lui attribue; elle dépend des expériences antérieures et des expériences postérieures ou prévues; car s'il arrivait que l'effet prévu ne survînt pas, ce ne serait plus un signe, ni rien. Le géomètre dit : dans la ligne droite, les points sont donnés suivant une même direction; si dans une ligne il y a des points qui ne se trouvent pas suivant une même direction, cette ligne n'est pas une ligne droite ; raisonnement identique à celui du vertébré qui considère le signe sensoriel comme la représentation de l'effet trophique.

Au moyen de ce processus intellectif, l'animal a une seule préoccupation : subvenir aux besoins de son organisme.

Pour y arriver, il est nécessaire qu'il lui soit donné de prévoir l'effet que doivent produire sur lui les aliments. Cette prévision ne provient pas d'un qiiid occulte, ni d'une faculté instinctive, elle n'est pas non plus nativemenl donnée : elle nait d'un processus empiritjue, formi' par l'excitation périphérique; car à force de voir la faim se calmer lorsque apparaissent certaines images, on finit par savoir qu'elle se calme seulement «juand ces images réapparaissent, et que tant (i[ue cela n'arrive pas elle ne peut se calmer. Il est certain aussi qu'elle est apaisée pai* la préhen-

sion machinale, par une transfusion, au moyen de lavements ou d'une fistule gastrique; il est certain aussi qu'on peut donner libre cours à son imagination, comme d'ailleurs l'ont fait certains romanciers, en disant qu'il est pos-^ sible de calmer la faim au moyen de gaz nutritifs ou d'élixirs subtils; mais, quand même il serait admissible qu'on pût la calmer par des moyens extraordinaires, jamais le sujet ne se rendrait compte de ce qui arrive tant qu'au moyen des images-signes il ne pourra se représenter l'effet trophique qu'il doit éprouver.

De là vient que dans cette intelligence naissante se préformule un postulat logiquement nécessaire : il n'est possible dacquérir la conscience d'un effet trophique qu'en se représentant cet effet au moyen du signe sensoriel. Nous disons que ce postulat est logique, parce qu'il provient de la relation de deux facteurs ; nous disons qu'il est nécessaire, car dans le cas contraire nous détruirions jusqu'à la possibilité de rintellection trophique, en nous séparant des éléments d'où elle résulte. Ce besoin logique est nécessairement imposé au vertébré, puisqu'il comprend que l'image est représentative de l'effet; et de même que le postulat d'Euclide est vrai parce que pratiquement il nest pas possible d'imaginer le contraire, de même il n'est pas possible de concevoir une expérience trophique dans laquelle Teffet alimentaire ne soit pas représenté au moyen d'images ; ou il faut renoncer à prévoir l'effet nutritif, ou il faut prendre l'effet tel qu'il est, comme une imposition nécessaire.

La prévision de l'enfant, relativement à ce qui doit lui arriver avec le lait de la mère et celui de la voisine, représentées respectivement par A et B; la prévision de l'altéré, qui admet que seulement ce qui lui apparaîtra sous la forme sensorielle d'eau calmera sa soif, ou celle du geai qui, guidé par une odeur, vole dans la direction de la viande décomposée qui apaisera sa faim, se fonde sur un jugement d'identité. L'animal admet toujours que l'odeur

actuelle est Totleur antérieure, et que A est toujours A et B toujours B; il ne fonde pas cette supposition sur une expérience externe; elle naît d'une imposition interne.

Comment le sujet sait-il que la couleur blanche d'aujourd'hui est la même que celle de trois heures avant, celle d'hier la même que celle d'avant-hier, celle qui, depuis qu'il a statué l'expérience trophique, s'est toujours répétée -de la même manière? Comment le geai sait-il que l'odeur qu'il perçoit dans le lointain est la môme odeur que celle qu'il a perçue d'autres fois?

Il est indubitable qu'ils le savent, car au moyen de ces signes ils pressentent les eilets trophiques qu'ils doivent éprouver; et, le fait étant indiscutable, il importe de rechercher ce qui accuse dans la conscience le sentiment de cette identité sur lequel repose la valeur de l'expérience trophique ; car si l'enfant n'était pas sûr que A est bien A, et que B est bien B, et si le geai n'était pas non plus sur que l'odeur actuelle est identique à celle des jours passés, il ne leur serait pas possible de prévoir ce qui doit leur arriver.

Trente, cinquante fois, autant de fois qu'il a été nécessaire, nous avons fait coïncider, pour nos petits chiens, la prise du biberon avec le son du timbre, et ainsi nous avons pu observer qu'il arrivait un moment où ce son devenait intellectif. En consitlérant la question au ])oint de vue introspectif, on pourrait croire ([ue l'expérience psychique commence avec raj)parition de cette intellection, puisque avec elle le sujet se rend compte de ce qui lui arrive; mais pour pouvoir comprendre que ce qui lui arrive est le résultat d'une opération préhminaire, où les conditions déterminantes de ce phénomène linal ont été données, il est nécessaire que nous allions plus loin, pour rechercher les conditions qui doivent nous expliquer ce phénomène ultérieur. Comment l'enfant sait-il que le son du timbre est le même que celui que maintes fois il a entendu? Il le sait parce qu'il connaît sa cause par dilVérenciation et que

par elle il se rend compte que ce son est distinct des autreSy de celui de la porte par exemple, de celui d'une voix ou de celui dïm oiseau; cette image acoustique n'apparaît distincte, que parce qu'elle a coïncidé avec la prise du biberon; toutes celles qui n'ont pas été données ainsi ne sont pas entendues comme celle-là, bien qu'elles se fassent entendre; si elle apparaît distinctement, ce n'est pas parce qu'il sait que tel objet l'a déterminée, ni parce qu'il se rend compte encore que c'est une cause qui la provoque : c'est parce que, lorsqu'elle est apparue, il l'a considérée comme le signe d'un effet immédiat, comme cela lui est arrivé d'autres fois. La conscience de cette identité naît de la mémoire des répétitions passées. Si lointaine que soit la trace qu'a laissée dans le noyau central, la première fois, a, l'impression périphérique, la vérité est que lorsqu'elle sonne pour la seconde fois, au moment 6, le même phénomène qu'au moment a se répète, en se donnant comme

a-\- b. Aux moment c, c/, e, n, il se passe la même chose,

et c'est ainsi que, dans la dernière impression, l'image est donnée comme la somme de toutes les impressions passées, sans que les intervalles s'accusent d'une manière mesurable, ainsi que les pages d'un livre, feuilletées rapidement avec le pouce, forment une image continue. Les animaux doivent la mémoire à la propriété physiologique de l'élément nerveux qui retient les excitations passées dans un état d'addition latent, et avec elle le sentiment de l'identité des mêmes impressions. Quand nous nous demandons alors sur quoi se fonde le sujet, pour croire que l'impression e est la même que celle qui lui a été donnée en (i, c, 6, a, nous nous répondrons qu'il le croit parce que toutes les impressions, y compris la dernière, lui sont données simultanément. Il en est de môme avec les souvenirs Irophiques. Si, en savourant un mets, nous remarquons qu'il est fade, et si le désir nous vient d'y ajouter du sel, c'est parce que le souvenir de ce corps, avivé par l'excitation, préexiste dans le sensorium; et comme par l'expérience on sait que ce

qui salure ce besoin est ce qui gustativement s'accuse au moyen de ce signe, bien avant que ce besoin devienne impérieux, on prévoit ce qui arrivera; et cette prévision ne naît pas seulement de l'excitation périphérique actuelle, mais d'elle et de la mémoire vivante de toutes les excitations passées qui se réveillent avec elle dans un même acte. Si elles ne s'emmagasinaient pas dans les centres ignorés où les mêmes impressions sont différenciées dans le sensorium trophique, et si l'excitation cellulaire actuelle, au lieu de réveiller avec la sensation présente toutes les sensations passées, s'accusait isolément, la prévision trophique, ou la connaissance de l'effet que les aliments doivent fournir, serait complètement impossible. De même, si dans la conscience l'image-signe ne se donnait pas comme identique à elle-même, dans le présent et dans le passé, cVst-à-dire comme un souvenir, on ne pourrait se représenter par elle leffet qui doit survenir.

Le problème de l'identité du phénomène psychique, léduit à la simple catégorie de phénomène expérimentable, résulte de l'addition latente des mêmes impressions. Les images au moyen desquelles les vertébrés commencent à se représenter les effets trophiques ne correspondent pas purement et exclusivement à Texcitation actuelle, mais à cette dernière et aux passées; et, pour cette raison, ces différenciations sont données comme fixes et permanentes.

Quand, ultérieurement, ces images sont considérées comme signes dos objets, elles ne sont pas non plus uniquement et exclusivement accusées par ce qui est donné dans rimpression périphérique, mais bien par ce qui est donné dans cette impression et dans la difféienciaîion centrale qu'elle réveille.

Le préjugé nativiste nous incline à croire que nous apercevons d'abord la blancheur dr la neige, du manteau, (hi lait, et cela est une illusion, car en premier lieu c'est la note générique que Ton perçoit, et non ces notes distinctes qui peuvent ne pas être données dans la différenciation centrale.

Ainsi il arrive que, tandis qu'on reconnaît unanimement que ces trois choses sont blanches, certains ne distinguent pas les caractères particuliers à chacune d'elles, et les visuels les discutent entre eux, car tous les perçoivent sui^ vant leur coefficient personnel de perception; ce coefficient résulte d'une différenciation centrale, où toutes les impressions passées sont données dans le souvenir, comme identiques à elles-mêmes, ou comme une note commune et comme différenciations possibles dans la vision périphérique actuelle qui la réveille. Quand la psychologie introspective admet que la vision centrale répond à l'excitation périphérique comme l'écho répond au son, ello ne tient pas compte de ce que l'expérience nous a appris que dans le noyau central où est reçue l'impression du blanc, toutes les impressions antérieures existent sous une forme latente, et que ce souvenir est réveillé par l'impression périphérique actuelle; à cette réaction centrale correspond l'épiphénomène conscient avec le sentiment de l'identité de tout ce qui est donné : bien au contraire, ces blancs particuliers sont distingués de la note commune à mesure que la fonction visuelle progresse et se perfectionne, passant toujours du moins distinct au plus distinct, de l'obscur au clair. La conscience de cette variété infinie présuppose toujours le sentiment de sa profonde identité, toujours ouvert aux différenciations possibles, né de cette addition latente qui accuse l'identité d'origine d'un phénomène se perpétuant dans la conscience à travers toutes ses variations.

Rappelons-nous qu'en décrivant l'expérience trophique, nous avons conçu la saveur d'une façon générale, telle que, dans les premières périodes de la vie, le vertébré doit la concevoir; notons ensuite le processus de discrimination grâce auquel l'animal reconnaît des qualités chaque fois plus claires, chaque fois plus distinctes; rappelons-nous ce que nous avons indiqué, relativement aux odeurs, aux contacts et aux sons; et en présence de ces faits demandonsnous si la proposition en vertu de laquelle l'image centrale

PROCESSUS DE L'INDUCTION DU RÉEL EXTÉRIEUR i'7

est la simple r(''percussion de limpression périphérique, est admissible. Il est indubitable que la composition du phénomène central est incomparablement plus complexe que ce que Ton vient de supposer, mais avec l'impression présente on assume la conscience de celles qui ont passé.

La condition déterminante de cette élaboration centrale est dans l'excitation périphérique ; en elle réside aussi la propulsion qui réveille et la rend présente dans la conscience; etpar cette puissante raison, quand nous percevons l'impression présente, nous nous rappelons les impressions similaires passées. Ce travail progressif de différenciation centrale, aussi lent qu'obscur, qui marque étape par étape le développement de la vie psychique, s'accuse, non pas par Fintrospection solitaire, mais au moyen dune observation attentive et opiniâtre ; l'introspection accuse seulement les résultats parce qu'elle se sépare des conditions qui les déterminent. Mais comme le fait est que le blanc s'accuse comme blanc, et l'amer comme amer, même lorsque dans le monde extérieur il n'existe ni deux couleurs blanches ni deux saveurs amères identiques, l'identité, ou la note commune que nous leur attribuons, est expliquée par l'identité des excitations qui les déterminent. Ainsi on dit que la neige, le manteau, le lait apparaissent blancs, parce qu'ils impressionnent la rétine de la môme manière; de môme, on dit aussi que les corps a, b, c, et d, sont salés, parce qu'ils impressionnent de la môme manière le nerf gustatif. Le problème de l'identité du sujet à l'objet ainsi traduit, nous nous expliquons la note commune qu'accuse le phénomène psychique, par une action identi(iue de la cause extérioure : explication en tout point illusoire, car dans cette cause nous ne connaissons que les elYets qu'elle détermine sur nos nerfs sensoriels, et pour cela il n'est pas possible d'inférer de ces conséquents l'antécédent qui les détermine, c'est au contraire de l'antécédent que l'on infère le conséquent.

Donc, sans inl(M'vertir les termes de la question, (piand nous disons que les corps a, h, c, et r/, sont salés parce

TuHno. 12

qu'ils impressionnent de la même manière le nerf gustatif, pour former ce jugement, nous avons besoin avant tout de savoir quelle est cette manière, car si cette différenciation que nous appelons salée ne préexistait pas, nous ne saurions jamais que a nous impressionne comme 6, 6 comme c, c comme d. Le sentiment de cette identité se présuppose à toute différenciation externe.

Quand donc saurons-nous que a, b, c et d nous impressionnent d'une manière qualitativement identique? Quand l'impression actuelle éveillera le souvenir d'autres impressions passées, données dans un seul acte comme une note commune. C'est Faction périphérique qui éveille cette note commune, à condition qu'elle préexiste comme une différenciation centrale ; et par cela même, quand un grain de sel se dissout sur les papilles de la langue, nous ne disons pas que le centre est le pur retlet de cette action périphérique, car le reflet de cette impression est ajouté à toutes les impressions similaires qui ont été données en d'autres temps, car lorsque nous percevons nous nous rappelons. Au moyen de cette donnée interne, il nous sera possible de juger que a est comme 6, comme c et c/; de plus, si cette donnée nous manquait, comment pourrions-nous établir un jugement d'identité entre les termes de la série?

Les impressions que l'action périphérique grave dans le centre récepteur sont comparables au son du timbre, à l'impression de lumière ou de chaleur dont nous avons parlé antérieurement; grâce à cette action, il se forme dans le noyau récepteur une différenciation sous la forme dune addition latente, et lorsqu'elle se fait présente dans la conscience, grâce à une nouvelle excitation, les temps passés apparaissent comme présents. La croyance introspective par laquelle ces noyaux de réception vierges de toute impression répondent à l'excitation périphérique, tels qu'ils répondent après que les différenciations centrales sont élaborées, est illusoire. Quand, par des processus d'ordre logique et intellectif, ces différenciations plus ou moins

nuancées sont rapportées à une action extérieure, nous ne croyons pas quelles sont identiques parce que la cause qui agit sur les sens est la même, mais nous croyons que la cause qui les détermine est identique, parce quelle se donne toujours de la même manière.

Nous nous demandions comment l'enfant peut prévoir, au moyen des couleurs A et B, rclTet trophique qu'il doit éprouver, ou comment le chien peut le prévoir au moyen d'un son, ne sachant pas encore que ces sons, et que A elB, sont déterminés par une autre cause stable qui agit toujours sur les sens d'une même manière; et nous nous le demandions parce que, si le sentiment préalable de cette identité n'existait pas, l'expérience trophique manquerait de tout rondement logique. Après cette brève investigation, nous savons maintenant que le sujet peut être certain que le signe d'aujourd'hui est le même que celui des temps passés, sans connaître la cause qui le détermine, car il existe dans le neurone une propriété physiologique qui prédétermine dans la conscience Tépiphénomème de l'identité. S'il était certain que le sensorium fût le reflet de la dernière impression rerue, le sujet ne pourrait prévoir l'eflet trophique qui doit survenir derrière le son, ou derrière la couleur rouge ou blanche, parce qu'il commencerait par ignorer que ces images sont les mêmes qu'auparavant; mais le sensorium accumule les impressions passées, et, comme le reflet des passées et des présentes, il évoque la conscience très claire que ce qui se passe maintenant est la même chose qu auparavant, et c'est ainsi que, dans un seul acte, le présent et le passé sont donnés à l'animal.

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