Cf. Henri Hipert, Le Maniiiis de Mirabeau
LA PKOPAflANDE PU YSIOCK Aï KJUE 153
de l'entresol de Quesnay ou do la maison de Mirabeau et c'est surtout par la presse que les Physiocrates cherchaient à répandre leur doclrine. Ils avaient fait confier à Dupont de Nemours la direction du Journal de V Agriculture, auquel collaboraient la plupart des disciples que l'Ecole comptait à ce moment-là. c'est-àdire outre Quesnay et Mirabeau, Mercier de la Rivière, Letrôsne et Dupont lui-même. Mais les propriétaires du Journal donnèrent congé à Dupont en 1766 et ce fut alors que les Physiocrates se retournèrent vers l'abbé Bandeau, une de leurs récentes conquêtes, et firent de son journal, les Ephéméricles du citoyen, l'organe officiel de l'Ecole.
Sa publication devait se poursuivre jusqu'en 1772, et, quoique la feuille ait reparu en 1775 à l'occasion de l'avènement de Turgot au Ministère, cette première période de sa publication fut de beaucoup la plus prospère : il compta en efïet parmi ses collaborateurs^ outre les grands pontifes de l'Ecole, les noms les plus variés comme Roubaud, Abeille, de Butré, Saint-Peravy, et le jeune duc de Saint Mesgrin, fils du duc de La Vauguyon, gouverneur de Louis XVL
C'est par ces feuilles que les théories physiocratiques se répandirent dans toute l'Europe où elles firent partout des adhérents.
Dupont de Nemours, par exemple, avait pour pro-
lecteurs Gustave Wasa et le margrave de Bade qui, à la suppression des « Ephémérides » dont il était directeur, lui demandèrent de leur adresser une correspondance régulière sur les questions du moment ; plus tard ce fut le prince de Pologne qui l'appela pour faire l'éducation de ses enfants et Catherine II manda Mercier de la Rivière à la Cour de Russie en le priant de rédiger un Code à l'usage de ses vastes Etats.
On n'en finirait pas si l'on voulait donner la liste des personnages considérables qui à l'étranger adop tèrent la doctrine nouvelle : citons cependant encore parmi les plus fervents admirateurs de Quesnay le marquis Caraccioli, ambassadeur de Naples, et le prince Galitzin, ambassadeur de Russie. Ce dernier, la Révolution venue, ne rentra pas en Russie ; il se réfugia à Brunswick où il publia en 1796 un volume intitulé : « l'Esprit des Economistes, ou les Economistes, justifiés d'avoir posé par leurs principes les bases de la Révolution française ».
La propagande des Physiocrates était, on le voit, considérable et, cela va sans dire, en France plus que partout ailleurs ; ils ne s'étaient d'ailleurs pas bornés à insérer leurs principes dans leurs livres ou dans leurs journaux ; des extraits de leurs meilleurs écrits avaient été distribués partout par leurs amis : Turgot les avait répandus dans le Limousin, Brienne,
LA PROPAGANDE PHYSIOCR ATIQUE 155
alors archevêque de Toulouse, dans le Midi, Letrôsne dans l'Orléanais. Aussi l'apparition de chacun de leurs ouvrages était un événement considérable ; trois mille exemplaires de 1' « Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques » furent vendus en quelques mois, ce qui était extraordinaire pour l'époque, et chacun voulut prendre parti pour Mercier de la Rivière ou contre lui; la discorde en arriva à ce point, dit un auteur *, que dans certains cercles philosophiques on dut convenir de ne plus discuter sur ce sujet.
Les idées de Quesnay ne devaient cependant pas tarder à prévaloir ; dès 1774 nous les trouvons au pouvoir avec Turgot, mais l'opposition, encore assez vivace, paralysa comme on sait, les efforts du ministre réformateur ; la propagande recommença alors de plus belle et deux des anciens collaborateurs de Turgot, Dupont de Nemours et Condorcet, activement mêlés à la vie publique de leur temps, préparèrent, lentement mais à coup sûr, le triomphe définitif que devait consacrer la Déclaration des droits de l'homme.
L'arrivée de Turgot aux affaires donna aux Physiocrates l'occasion de redoubler d'activité : le moment paraissait venu de mettre en pratique les