CHAPITRE I CARACTÈRES GÉNÉRAUX. — LA FORME DE LA DIATRIBE
Définir la diatribe est une táche malaisée; c'est cependant un devoir au début de cette étude.
On peut envisager ce genre du point de vue proprement littéraire et restreindre son importance en le mettant à part de toutce qui en est philosophiquement inséparable: parénéses, satires, etc. C'est l'attitude prise le plus souvent en France par ceux qui ont étudié, exclusivement en philologues, les problèmes qui nous occupent !.
Si l'on se place au contraire, comme nous, sur le terrain de la littérature comparée et qu'on s'efforce de retracer l'influence exercée par la diatribe 'grecque sur une longue suite d'écrivains latins, on est forcé d'envisager ce mouvement à la fois littéraire et philosophique sous un angle plus largement ouvert.
Nous ne pourrons donc pas considérer la diatribe comme un genre nettement délimité, ni comme un mouvement philosophique proprement dit. Il s'agit en effet, à la fois, d'une forme littéraire assez complexe et d'un courant d'idées fort composite.
La seule définition que nous puissions proposer est d'une expression forcément trés générale: l'histoire de la diatribe, dirons-nous, est celle de la littérature moralisante populaire.
Dans l'évolution des genres, la tendance diatribique apparait comme une vulgarisation du dialogue philosophique, mais son succès fut tel que la fable, le traité de morale et d'autres genres
! Cf. par exemple LEJAY, les Satires d'Horace. Introduction.
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littéraires furent profondément influencés: on reconnaît partout les mêmes idées et les mêmes procédés d’expression.
Ce sont les traits communs à toute la diatribe, au sens le plus large du mot, que nous avons à énumérer ici.
Malgré sa «couleur» surtout cynique et ascétique, la ne sophie populaire a subi l'influence de plusieurs. doctrines !. Il importe donc d'éviter tout malentendu au début de cet ouvrage: .,quand nous parlerons de la «diatribe», nous ne ferons pas allusion aux écrits seuls des Cyniques, mais à toute la littérature de philosophie populaire, c'est-à-dire à une tendance éthique adoptée par plusieurs écoles socratiques pour les besoins de leur propagande: Stoiciens et Hédonistes laissérent en effet des. apophthegmes qui se confondent avec ceux de certains ascétes, disciples de Cratés. Quelques similitudes entre Stoiciens et Epicuriens se trouvent ainsi expliquées ?.
C'est surtout à partir du Ie" siècle av. J.-C. que se manifesta une sorte d'unification de toutes les écoles; elle est due surtout, au point de vue éthique, à l'extension de la prédication populaire. Tous les propagandistes donnent alors une allure cynique à leurs exhortations morales; chaque secte se dédouble ainsi en une école scientifique et une école précheuse, nettement diatribique?, où, sans se préoccuper des contradictions, om emprunte, à l'occasion, les arguments des adversaires, et où l'on honore indistinctement tous les grands philosophes si opposés qu'ils soient.
L'étude de la littérature diatribique prouve que les origines de ce mouvement syncrétique de morale populaire doivent étre recherchées à l'époque où s’exerçait la propagande des premiers. disciples de Bion..
C'est donc au tableau d'une éthique assez composite que nous devons aboutir; avant de l'esquisser, il convient de signaler
! Cf. WENDLAND, Die hellenistisch-rômische Kultur, 1907, p. 45: Was wir von stoischen, kynischen, neu-pythagoreischen Moraltraktaten haben, ist in der Wahl der Themata, Tendenz, Haltung gleichartig.
? Le bionisme: ἐχ συμποσίου ἀπαλλάττομαι (Télés 2, p. 16, 2), passa à Epicure (fr. 499) et de là ἃ Lucréce (II 929; 936-938); il se retrouve entre autres chez Sénéque (ep. 61,4. Cf. Usener, Epicurea, p. 310 et Diels, Litteraturzeitung, 1886, p. 515.
* ST-AUGUSTIN, De Civitate Dei 19,1,4: Ex hac etiam differentia duplicantur (sectae).