‹ Les origines de la diatribe romaineChapitre 34 sur 88 · SD ENS · texte numérisé non relu

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Caton se lia d'une telle amitié avec le poéte qu'il l’'emmena à Rome et l'introduisit dans la société de la capitale.

Devenu vieux, il reprit ses lectures grecques; Cicéron affirme qu'il le fit avec la plus grande ardeur !; il était décidé à connaitre à fond ceux qu'il voulait combattre jusqu'à son dernier souffle. Dans la littérature hellénique, oü il cherchait des raisons nouvelles de s'indigner et de vitupérer, ne devait-il pas choisir en premiére ligne, pour s'en inspirer, les moralistes dont les arguments contre les excès de la civilisation qu'il exécrait pouvaient lui servir d'armes pour sa polémique personnelle? !

Un texte fort clair de Plutarque nous le montre recherchant, dans les écrits des penseurs et des historiens grecs, des sentences frappantes pour en enrichir ses propres ceuvres, et rédigeant méme, aprés ses lectures, une sorte de florilége à l'usage de ses concitoyens. TX μεντοὶ συγγράμματα xx» δόγμασιν λληνικοῖς wat ἱστορίχις ἐπιεικῶς διχπεποίχιλται᾽ Xx μεθηρμηνευμένχ πολλὰ χατὰ ASE ἐν τοῖς

ποφθέγμισιν xx ταῖς γνωχολογίχις τέταλται À,

Faudrait-il admettre que c'est aux philosophes scientifiques que Caton a recouru? Lui-méme nous a dit son mépris pour eux: Vos, philosophi, mera estis mortualia ?. Non, Caton n'avait pas besoin de « chants de deuil», c'est-à-dire de doctrines auxquelles la sécheresse de l'appareil dogmatique et dialectique avait enlevé toute vie; il les juge pernicieuses, comme les moralistes populaires l'avaient fait; il veut une sagesse pratique, « pragmatique »; nous savons maintenant oü il pourra la trouver.

Il le savait aussi; c'est pourquoi sans doute il n'interdit pas absolument à ses concitoyens l'étude des lettres grecques ; à qui ne se complait pas en des lectures nuisibles, elle peut méme étre profitable: « Dicam... quod bonum sit illorum litteras inspicere non perdiscere » *

1 Cic. Cat. maior, 1, 3: litteris graecis, quan constat perstudiosum fuisse in senectute.

? PLUT. Cat. 2. Cf. Cic. De off. I 29, 104: ea quae a sene Catone collecta sunt, quae vocamus ἀποφθέγματα ; les Romains ont naturellement prété à Caton un grand nombre de sentences dont les auteurs n'ont rien de commun avec celui des Origines; elles ont été rassemblées par RIESE, Anthol. palat. 716.

* AULU-GELLE, 18, 7, 3; je ne crois pas devoir restreindre au seul mot « mortualia» la citation que le grammairien fait de Caton; cf. PLUT. Caf. 23: ὅλως φιλοσοφία προσχεχρουχὼς xal πᾶσων ᾿βλληνιχὴν μοῦσαν xal παιδείαν ὑπὸ φιλοτιμίας προ-

rzAaxícov (cf. th. 1 ἃ 10).

* Caton, ap. PLIN. Mat. Hist. 29 (7), 14.

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SOC Que. Ms

Une derniére objection doit étre écartée. Les coincidences des doctrines de Caton et des diatribistes peuvent-elles s'expliquer seulement par une analogie de tempérament etde circonstances !?

Nous nous souviendrons ici du principe que nous avons posé: des similitudes de style doivent confirmer nos suppositions basées sur des similitudes de pensée. Si ce double rapprochement ne s'imposait pas avec évidence, nous renoncerions à toute discussion.

Tout d'abord, puisque nous n'avons que des fragments de Caton sur les sujets de morale qui nous occupent, examinons les jugements de ceux qui connurent toutes les ceuvres de l'orateur. Plutarque, reproduisant sans doute les impressions de lecteurs plus versés que lui dans les lettres latines, définit ainsi la « forme » catonienne: « ὔχαρις xp ἅμα xat δεινὸς ἦν, ἡδὺς χχὶ χαταπκληχτιχός. φιλοσχώμμων HAL αὐστηρός, ἀποφθεγμιχτιχὸς χαὶ ἀγωνιστιχός. ? »

N'est-ce pas là une parfaite caractéristique du style diatribique? Tout y est: le comique et l'enjoué à cóté du violent et du grave, c'est-à-dire en un mot le σπουδογέλοιον ; en outre, l'usage des sentences et des chries combiné avec celui de tous les procédés de polémique.

Est-ce là une opinion isolée?

Aprés avoir reproché à Caton son manque de composition (un défaut bien diatribique), Aulu-Gelle, à propos du discours « Pour les Rhodiens », montre qu'aucun des moyens de la rhétorique traditionnelle n'a été négligé: Praeterea animadvertere est, in tota ista Catonis oratione omnia disciplinarum rhetoricarum arma atque subsidia mota esse;.. quasi in ancipiti certamine, cum sparsa acies est, multisque locis Marte vario pugnatur, sic... omnibus promiscue tuendi atque propugnandi modis usus est (Vl, [VII] 3, 52).

On ne saurait mieux décrire l'éloquence ápre et heurtée du vieux polémiste. Pour agir sur ses compatriotes, il s'est servi, comme les propagandistes populaires de la Gréce, de toutes les ressources éprouvées de l'art de dire. Les citations que nous

! LEO (Gesch. der róm. Litt. 1, 286) déclare que Caton ignorait toute la rhétorique grecque; cette affirmation en sous-entend une autre, car si le censeur connaissait, comme je le crois, la littérature diatribique, il y avait remarqué bien des traits oratoires dont il pouvait user ; à ma connaissance, la thése opposée n'a encore été défendue par personne.

*-PLUT. Cat. 7.

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ferons par la suite confirmeront abondamment cette observation.

L'énoncé de certaines comparaisons, qui sont parmi les plus typiques de la diatribe, ne nous laisse d'ailleurs aucun doute à ce sujet. Veut-il montrer par exemple la nécessité de l'exercice (th. 52 a)? — Caton assimile la paresse à la rouille qui détruit le

fer plus vite que ne l'use le travail: Nam vita humana prope utr

ferrum est. Si exerceas, conteritur ; Si non exerceas, tamen rubigo interficit *. C'est la transposition de l'image employée par Antisthéne pour montrer comment l'envie ronge les âmes : « ‘Qures ὅπὸ τοῦ 129 T0) σίδηρον, ουτῶς EAEVE τοὺς UNE DE odo τὸ Oies0 xt 7 ».

ll a beau se défier des Grecs qui viennent en Italie « aprés s'étre juré de tuer tous les Romains sous prétexte de les guérir avec art» (Pline, 23 (7), 14), il compare au médecin le sage nécessaire à la cité ; n'est- ce pas là l'usage constant des HAE

où ἰδίου ἤθους χατεσ-

^ τοὺ. ἀλλὰ τὸν ἡ 7095 Bos TXTOW.2. TOM) ιχτρῶν *

— Ce sont les plus ordinairement cités dans les traités de te populaire: Socrate (th. 51) et Hercule (th. 51 a). Il donne le premier comme un modèle de patience à l'égard de sa femme (Gr: roa xe... χρώμενες ἐπιξικῶς χὰὶ Πραὼς διετέλεσε Ἢ, Ce qui est d'origine tout à fait bionesque?; quant aux travaux du second, il en fait des symboles de la victoire sur le luxe et le plaisir (τὴν τρὺ-

! Y Hd .

Qf χα; ΤῊ 4X AJXXLXO ὥσπερ ὕδραν τέυνων "xai ἀποχαίων 8 ce qui remonte .

à la méme source’. Peut-être Plutarque, imitateur d'Ariston, a-t-il un peu accentué la couleur diatribique des citations qu'il fait de Caton. Nous verrons cependant que leur authenticité est confirmée par le caractére des fragments conservés dans le texte original.

Nous avons reconnu qu'il était possible d'admettre une influence des diatribistes sur Caton ; ensuite nous avons vu que.

1 Carmen de moribus, ir. 3 (JORDAN, Catonis quae exstant, p. 83). ? DioGs E. Vl, τ

? Caton, ap. PLUT. Cat. 16.

* Caton ap. PLUT. Cat. 20.

LUCR TÉLES; p. 18, 5:sq.

5 Caton ap. PLUT. Cat. 16.

OF ΠΙΟΝ, οἱ. 8, 26 5α.

la comparaison des procédés d'expression n'excluait pas cette hypothése, bien au contraire. Reste l'essentiel de la démonstration: l'examen des idées morales.

Personne. plus que l'austere Romain n'était préparé à apprécier la valeur de l'enseignement diatribique. Il nous parle de sa jeunesse laborieuse et ascétique de campagnard !'. C'est cette vie rude et saine qu'il déplore de voir abandonnée par ceux que la richesse a dépravés. Cet homme, que la postérité considérera comme le représentant des Romains d'autrefois, préche lui-même déjà un retour à des mœurs passées (th. 33). Equos carius quam coquos emebant. Poeticae artis honos non erat. Si quis 1n ea re studebat aut sese ad convivia applicabat, grassator vocabatur ?.

N'attendons pas de lui qu'il emprunte à la diatribe des idées générales, comme avait fait Ennius : tout au plus affirme-t-il qu'il faut se passer de ce qu'on n'a pas et profiter de ce qu'on a: Si quid est quod utar, utor; Si non est, egeo... ; Vitio vertunt quia multa egeo; at ego illis quia nequeunt egere ?. On reconnaît là une maxime bionesque : « Βιώσῃ ἀρχούμενος τοῖς πχροῦσι, τῶν ἀπόντων οὐχ ἐπιθυμιῶν 4. »

Il veut faire honte à ses contemporains; il utilise donc les thèmes qui sont une acerbe critique des mœurs grecques et qu'il trouve applicables à la décadence de la vertu romaine. Peu lui importe de paraitre malveillant et hostile; il sait qu'un adversaire est plus utile par ses remarques intransigeantes qu'un ami iudulgent et flatteur; et, pour dire cette vérité diatribique (th. 66 4), il se sert des termes mémes qui étaient en usage dans la littérature cynique. Diogene avait dit: « Τῷ σωτηρίας δεομένῳ Cnτεῖν προσήχειν ἢ φίλον σπουδχῖον f; διάπυρον ἐχθρόν.» Caton écrit: Melius de quibusdam ACERBOS INIMICOS mereri quam eos amicos qui dulces videantur 5.

1 Oration. ir. 11, 1 (Jordan, p. 43).

? Carm. de moribus, n (Jordan, p. 83); il faut remarquer «l'à peu prés » caractéristique de l'antithése equos-coquos) : cf. introduction. p. 15; Origin. fr. 7, 8 (Jord. p. 28) et PLUT. Cat. 3.

3 Incert. oration. fr. 10 (JORD. p. 72).

* TÉLÈS, p. 38, 10 (th. 41).

5 PLUT. De prof. in virt. 11. (Cf. PLUT. de daas et amico, 36). La chrie est attribuée à Antisthéne par PLUTARQUE, De inimicor. utilitate, 6.

5 Caton, ap. Cic. De amicit. 24, 90; un thème connexe sur les avantages de la solitude pour le sage (th. 62) est donné par CICÉRON (De rep. I, 17, 27 et De off. III, 1, 1) comme une citation faite par Caton d'une phrase de Scipion : Nunquam minus solum esse quam cum solus esset. (Cf. LEO, Gesch. der rôm. Litt., p. 282, sq.).

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Caton crie son indignation avec une véhémence qui étonnera encore les Romains bien des siècles plus tard 1, C'est surtout à la richesse qu'il s'en prend? et au luxe qui en est le signe extérieur; il trouve les prodigues beaucoup plus coupables que les avares?; il ne cesse pas de tonner contre la somptuosité des habitations ^ et les recherches coûteuses dans la toilette des femmes: Mulieres opertae auro purpuraque ; arsinea, rete, diadema, coronas aureas, rusceas lascias, galbeos lineos, pelles, redimicula 5.

La goinfrerie des nouveaux riches l'exaspére particuliérement: Qui antea [denis] obsonitavere postea centenis obsonrtavere 5. || comprend que la préoccupation de bien manger exclut celle de vivre bien: Magna cura cibi, magna virtutis incuria 1. L'obésité est pour lui comme pour les disciples de Bion un signe de dépravation?; le moraliste en arrive presque à éprouver la haine des cyniques pour le corps (cf. Ps. CRATES, ep. 3, p. 208, éd. Hercher) et à traiter le ventre en ennemi: il gourmande l'homme qui ventrem suum non pro hoste habet, qui pro re publica non pro sua obsonat ?.

L'ascéte déclare que tout plaisir est un mal et poursuit de ses imprécations toutes les formes de débauche. Théoriquement, il distingue bien comme les diatribistes l'amour légitime et le désir coupable: A//ud est, Philippe, amor, longe aliud est

τς Catonis vociferationes ». dit PLINE (Mat. hist. 34, 6, 31). Les médecins (PLIN. Mat. hist. 29 (7), 14; th. 9) et les devins (Cic. De divin. II. 24, 51; th. 94) le mettaient en fureur.

? PLUT. Cat. 2 (th. 20); il proteste en particulier contre l'usage de donner de grosses dots; c'est une variante du théme condamnant les mariages d'argent (cf. la note du th. 83 5b) ; Orig. fr. 6 (Jord. p. 28) et Orat. tr. 32, 1 (Jord. p. 54).

? L’avarice était un des défauts de Caton; il suffit d'ouvrir son livre sur l'agriculture pour s'en rendre compte; dans le Carmen de moribus, il semble polémiser contre des hédonistes (fr. 1; Jord. p. 82): « Avaritiam omnia vitia habere putabant. Sumptuosus, cupidus, elegans... is laudabatur » ; cf. DI0G. ΓΝ 50.5:

* Oration. fr. 12, 1 (Jord. 44) et /ncert. orat. fr. 10 (Jord. 71). C'est le th. 35.

5 Orig. fr. 7, 8 (Jord. p. 28): th. 39; cf. /ncert. orat. fr. 10 (Jord. p. 72) et PLUT. Cat. 4 et 18.

$ Orat. cens. fr. 27 (Jord. p. 52); οὗ, ibid. 4: PEUT. Cat..8; or. ir. 48 (1. .». 61), etc. |

* Caton ap. AMM. MARCELL. 16, 5; cf. ibid. 15, 12: th. 31 et 31 e.

* Orat. fr. 17, 5 (J. p. 48); PLUT. Cat. 9; th. 31a.

? Orat; fr. 12, 1 (J. p. 44).

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cuvido ; acessit ilico alter, ubi alter recessit ; alter bonus, alter malus ; mais en fait il n'en condamne pas moins toute passion amoureuse ? (th. 87) ; il en veut surtout aux pédérastes ? (th. 88).

Avec les Cyniques, il réprouve tant les adultéres (th. 32’ 4) et les grandes courtisanes ? (th. 32 5) qu'il accorde des éloges à ceux qui satisfont la nature en s'adressant parfois aux plus humbles des prostituées * (th. 32 c).

Nous trouvons aussi dans Caton la contre-partie diatribique; il voit dans la rougeur dont se couvre le visage des jeunes gens une preuve de vertu *. Le reméde à tous les maux de l'áme, c'est le travail. Aux yeux de Caton, il est le vrai bien, comme le plaisir est le véritable mal: Cogitate cum animis vestris, Si quid vos per laborem recte feceritis, labor ille a vobis cito recedet, bene factum a vobis, dum vivitis non abscedet. Sed sí qua per voluptatem nequiter feceritis, voluptas cito abibit, nequiter lactum illud apud vos semper manebit 5.

Aulu-Gelle (1. 16, 1) cite la traduction que Musonius fit de ce passage; elle nous montre quel róle le souvenir de Caton joua dans la tradition diatribique. Un siécle aprés sa mort, l'auteur des Origines était choisi par Cicéron comme le héros, « le sage », d'une diatribe sur la vieillesse; les rhéteurs imitérent ses discours, les commentérent, et contribuérent à faire du Censeur le type de l'ascéte romain, l'équivalent latin de Socrate. Des chries se multipliérent sur son compte; peut-étre la postérité lui préte-t-elle plus de sentences conformes à la philosophie populaire qu'il n'en a réellement écrites ou prononcées; il n'en reste pas moins vrai que les documents authentiques sont suffisants pour justifier notre conclusion: le premier grand orateur romain, le premier moraliste latin, a subi l'influence de la diatribe grecque. Il n'a pas seulement parcouru un gromolo-

! Orat. ir. 17, 3 (J. p. 47); th. 90.

* PLUT. Cat. 9 et 17.

* Orat. fr. 57, 1 (J. p. 64) et PLUT. Cat. 17.

t 4ncert- or. ir. 6 (1: p.22).

? Orat. fr. 57, 2 (J. p. 64).

* Cf. ScHOL. PORPH. et PS. ACR. ad Horat. sat. 1, 2, 31-35 : M. Cato... cum vidisset hominem honestum e fornice exeuntem laudavit existimans libidinem compescendam esse sine crimine.

? PLuT. Cat. 9 (cf. la note du th. 90): τῶν δὲ νέων ἔφη χαίρειν τοῖς ἐρυθριῶσιν.

$ Orat. fr. 5, 1 (J. p. 38).

gium, comme avait fait Appius Claudius; il s'en est lui-même composé un ! au cours de ses nombreuses lectures ; plusieurs les philosophes populaires grecs tenaient une place mportante recueils oùi ont été systématiquement utilisés par lui; les pensées qu'il y découvrit devinrent des matériaux de son ceuvre. Ennius et Caton marquent les points de départ d'une longue tradition qui se racontinue à Rome pendant bien des siécles.

Plusieurs orateurs poursuivirent en effet son action moralisatrice, défendant les lois somptuaires, attaquant les raffinés et les débauchés. Si rares que soient les fragments conservés, il nous faut cependant énumérer ces diverses personnalités pour faire voir la persistance de cette tradition avant Auguste.

P. CORNELIUS SCIPIO AFRICANUS eut cet avantage sur Caton de connaitre dès l'enfance la pensée heliénique '. Nous devons sans doute tenir compte de son amitié pour Panaetius qui put avoir sur quelques points une action analogue à celle des diatribistes ; cependant c'est bien le souvenir d'écrits populaires qu'on retrouve dans la forme autant que dans les idées de son terrible réquisitoire contre Sulpicius Gallus: « Qui cotidie unguentatus adversum speculum ornetur, cuius supercilia radantur, qui barba volsa feminibusque subvolsis ambulet, qui in conviviis adulescentulus cum amatore, cum chiridota tunica interior accubuerit, qui non modo vINOSUS SED VIROSUS quoque Sif: eumne quisquam dubitet, quin idem fecerit quod CINAEDI facere solent? ? Le calembour (Vvinosus-virosus) et l'interrogation violente adressée aux auditeurs, après cette description satirique du débauché, sont des traits qui ne peuvent tromper. Scipion signale au mépris de tous l'emploi des parfums (th. 39 d), la suppression de la barbe, l'épilation (th. 39 5), les vétements luxueux et efféminés (th. 39) de son adversaire; enfin il lui applique lépithète de c/maedus {(χίναιδος) qui est une des insultes ordinaires de la diatribe *. II l'emploie aussi et à deux reprises dans son discours contre la loi de Gracchus, pour critiquer vertement la danse et la musique (th. 8): Cur CINAEDULIS

! Cic. De off. 1 29, 104.

? Paul-Emile laissa à son fils la bibliothèque de Persée ; l'admiration de Scipion pour la Cyropédie est bien connue (Cic. Zusc. II 26, 62). -

? Oratorum romanorum fragmenta, ed. Meyer-Dübner, 103-104.

* Cf. la note du th. 88.

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et sambuca psalterioque eunt in ludum histrionum. Discunt cantare, quae MAIORES NOSTRI /znigenuis probo ducier voluerunt. Eunt, inquam, in ludum saltatorium inter CINAEDOS virgines puerique ingenul 1.

On voit que, à l'exemple de Caton, Scipion base son argumentation en faveur d'une réforme morale sur la gloire passée de Rome ; il ne cesse, dans les discours qu'il prononça pendant sa censure, de rappeler les marorum instituta, les maiorum mores ?. Ce sera désormais comme une interprétation romaine du théme diatribique (th. 33) plaidant le retour à la simplicité des sociétés primitives.

C. Tirius, le défenseur de la loi somptuaire de Fannius, fit de méme; il dut étre entrainé, lui aussi, dans la lutte par l'influence de Caton. Comme le grand adversaire des Grecs, il

passait à tort pour n'avoir pas subi l'action de l'hellénisme; cela

ne l'empécha pas dans ses discours de faire preuve d'une grande expérience de la rhétorique attique. Cicéron, qui le prétend sine graecis litteris, ajoute en effet: /7uius orationes tantum argutiarum, tantum exemplorum, tantum urbanitatis habent, ut paene attico stilo scriptae esse videantur ?. Comme Caton, il montre ses dons d'expression par l'énergie de la satire qu'il fait de ses adversaires. Dion Cassius ne peut la définir sans employer les termes par lesquels on désigne les procédés outrageants des cyniques : τῇ wxponcia μετὰ ἀναισχυντίας À

Macrobe (Saturn. Mi 16, 15 sqq.) a conservé un exemple significatif du style de Titius. En quelques traits d’un réalisme repoussant, l'orateur cloue au pilori les débauchés, les ivrognes et les goinfres de Rome. Zudunt alea, studiose unguentis delibuti, scortis stipati... Dum eunt, nulla est in angiporto amphora, quam non impleant, quippe qui vesicam plenam vini habeant »... etc. Seuls les Cyniques avaient montré jusque là une pareille audace dans la description des vicieux ὅ,

! Or. rom. fr., Meyer, 104-105.

? Ibid. 102 et 103.

? Cic. Brutus, 45, 167.

* Cf. la note du th. 66.

* Cf. NORDEN, Jahrb. f. klass. Philol. Suppl. 19, p. 368; MACROBE (Sat. Il, 9) cite un autre fragment du méme discours sur les goinfres.

D’autres orateurs connus prononcèrent dans le dernier tiers du second siècle av. J. C. des discours de tendance moralisatrice. Mais Q. Metellus Macedonicus, qui plaida avec humour la cause dela repopulation !, semble peu au courant des doctrines helléniques. Aelius Tubero et, plus tard, P. Rutilius Rufus furent surtout disciples de Panaetius. Seul, le préteur C. SCRIBONIUS CURIO témoigna, dans un plaidoyer ?, qu'il connaissait des lieux communs diatribiques. ll utilise ceux qui traitent de l'amour (th. 87) et du mépris de l'opinion (13 a).

L'influence de Caton s'éteint donc dans l'histoire oratoire ; son action morale va se continuer dans la poésie: la critique amère et violente des mœurs romaines en décadence s'incorpore désormais dans le genre créé autrefois par Ennius, c’est-à-dire dans la satire, qui prend ainsi son caractère définitif.

1 TITE-LIVE, Epitome 59. ? CIC. Brutus, 32, 122 et 124.

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