‹ Les origines de la diatribe romaineChapitre 37 sur 88 · B ORI · texte numérisé non relu

B ORI

morale populaire développés dans les satires, on est cependant frappé de la médiocre conviction avec laquelle le poéte les défend. Il est sans doute un parfait « honnéte homme » qui sauvegarde farouchement son indépendance :

Publicanus vero ut Asiae fiam, ut Scripturarius, pro Lucilio, id ego nolo, et uno hoc non muto ommnia (671 sq.) ;

mais ce n'est pas un ascéte. Fort à son aise, ami de Scipion et de Laelius, il ne renonce, pour précher d'exemple, ni à sa maitresse ni à ses « mignons » !. S'il n'a pas pris femme et même s’il combat l'institution du mariage (th. 73) au point d'engager une polémique contre Q. Caecilius Metellus? (cf. p. 90), il semble poussé surtout par l'égoisme, et terrifié par les exigences des épouses légitimes qui réclament pour leur toilette

cribrum, incerniculum, lucernam, in laterem, in telam, licium Ὁ.

Il recourt à la sagesse diatribique; mais il ne le fait pas plus que Caton pour adopter ainsi des principes généraux de morale; il désire seulement, comme le terrible orateur, exprimer par ce moyen avec plus d'abondance et de force l'indignation qu'il ressent pour certains exces de ses concitoyens.

Cet homme intelligent et droit a été vraiment écœuré par le spectacle qu'il avait sous les yeux. Héagissant donc comme Caton en présence d'événements presque semblables, Lucilius devait traiter de préférence les mémes thémes que le fougueux polémiste; quelques choix différents révélent pourtant chez ces deux écrivains certaines oppositions de leurs caractéres.

! V. 517-537; reconnaissons pourtant que Lucilius s'efforce de détourner uu jeune homme d'un amour néfaste qui l'asservit (v. 858; 990: th. 87); il condamne l'adultére (v. 177 sq.; 281 : th. 32a) et la débauche (v. 72-74: th. 90); il attaque méme les pédérastes (v. 1058) mais il chante aussi ses amours contre nature (v. 173; 273-275).

? V. 678-686; les termes de Metellus y sont volontairement repris.

? V. 681; cf. v. 682-684; 504 sq.; 991-995; 1056 sq. (cf. PLAUTE, 7rinum. ADD):

* Lucilius renonce, dit CICÉRON (De orat. Il, 6, 25 et De fin. I, 3, 7), à proposer une doctrine valable pour chacun; il se borne à affirmer que le sage jouit du calme parfait (v. 459; 626: th. 11 a) alors que les autres hommes sont

. privés de raison (th. 74 5 et 76, cf. v. 732) parce qu'ils sont en proie au tumulte

de leurs passions (v. 9). La colére parait au poéte particuliérement dangereuse (v. 149-158 ; 514 ; 900: th. 86).

Ἐπ ἘΠ COSS

Lucilius affirme son droit à la franchise 1, méme à l'égard de

ses amis (th. 66) et s'attend à étre hai de tous puisque tous craignent le poete,

quem scis scire tuas omnes maculasque notasque (v. 1033).

ll s'érige donc en χχτάόχοπος (th. 67) des Romains et leur vante les bienfaits de la sagesse?, non qu'il apprécie les philosophes de profession?, mais parce qu'il sent la nécessité d'opposer un idéal aux ravages de la dépravation. Les modèles indispensables, il les cherche dans le passé de sa patrie *; il voudrait voir ses compatriotes renoncer à toutes les habitudes de luxe? qu'ils ont empruntées aux étrangers:

prætextæ ac tunicae, Lydorum opus, sordidulum omne.

Il s'attaque aux prodigues, spécialement à ceux qui font de folles dépenses pour leur toilette ", achetant chirodytae aurati, ricas, toracia, mitræ *.

C'est cependant surtout le luxe de table des gloutons qui le dégoüte; il ne se lasse pas de décrire ce vice et de multiplier les

injures à l'adresse des goinfres (th. 31) : « Vivite, lurcones, com-

edones, vivite, ventres/?» Lucilius participe ainsi à la campagne de ceux qui, par des lois somptuaires, cherchent à endiguer l'inondation des excés orientaux. On a méme reconnu dans certains vers du satirique le souvenir du discours de Titius défendant la loi Fannia 19,

! V. 053: « Homini amico et familiari non est mentiri meum ».

? V. 811; Lucilius se plaint (v. 515) qu'on fasse plus de cas d'un esclave habile que d'un sage.

? Cf. p. 95, note 2; le vers 495 attaque les Académiciens.

* V. 11; 613-615; 824 (th. 33); le v. 625 parait cependant viser l'étude de l'histoire (th. 5).

? Le livre IV des satires était spécialement dirigé contre le luxe.

$ V. 12; cf. 13-14 et CICHORIUS, p. 228; il s'agit du th. 34.

? Cf. v. 1034 et 663 (th. 46 a).

$ V. 71; cf. v. 446; Lucilius s'en prend aux coûteuses courtisanes (v. 263; 131; 1049. 1053; th. 32 b) dont la toilette est raffinée (v. 264); les vers 859 sq. semblent recommander les prostituées de bas étage (th. 32 c).

? V. 75; cf. 78-80; 166-168; 328 sq.; 438-445; 530; 568 sq.; 946; 1071; 1167; 1235-1240; le v. 54 semble aussi un avertissement à un biguton. Ct. v. 11} 172; 1167 dons les ivrognes.

10 Cf. CICHORIUS, p. 264, sur les vers s 1174. 1176.

Ἔα ἡ ud

Il n'a rien d’un ascéte, disions-nous; cependant il emprunte à ses sources diatribiques quelques-uns des principes dont s'inspirait l'ascétisme cynique; il devait motiver ainsi sa condamnation des vices. La nature satisfait partout à nos besoins; il ne sert donc à rien d'étre riche !:

Aeque fruniscor ego atque tu; milia ducentum frumenti tollis medimnum, vini mille cadum (554-556).

Les biens de la fortune ne sont que des prêts momentanés ?, et l'or n'a de pouvoir que pour corrompre (th. 20 ἢ :

nequam aurum est, auris quodvis vehementius ambit. (1220)

Un riche ne vaut jamais plus que ne vaut sa bourse? (th. 20 e); son avidité* est le fait d'une incurable sottise.

La verve du poéte se dépense intarissablement pour décrire l'avare que rien ne peut séparer de son trésor’; elle poursuit également de sarcasmes les hommes politiques intéressés et ambitieux*, qui détournent la cité romaine de ses traditions les meilleures et font du forum sacré le rendez-vous de tous les gredins.

Nunc vero a mani ad noctem, festo atque profesto, iactare indu foro se omnes...

insidias facere, ut si hostes sint omnibus omnes. (1228-1234; cf. 459).

La célébre description est fille de cette chrie sur Anacharsis:

ji 27 Y [4 r ΩΣ , LR A Ju = FS ᾿Ξ , d - ' ὌΝ ἢ y αὖἡ 7 « ὯΝ αγορῶν ὠρίσμξνον Ξφηὴ TOTO ELS TO χαΛλήλους ATATAY LA! πλεονεχτεῖν ' >.

1 Cf. v. 1051 et les vers semblables d'HORACE, sat. I, 1, 45-49 et II, 2, 111 sq. : th. 53.

? V. 701 : cum sciam nihil esse in vita proprium mortali datum (cf. HOR. sat. II, 2. 129); c'est l'énoncé des th. 12a et 20a, et non, comme l'imagine Marx, une imitation d'Archiloque.

? Cf. v. 559; 1119 sq. (HOR. s. I, 1, 62); les vers 561 sq. : Si tu illos fructus quaeras, adversa hieme olim, quis uti possis ac delectare domi te font partie d'une réplique de « l'adversaire » qui excuse son avidité en se comparant à la prudente fourmi (HOR. s. I, 1, 33).

* V. 557 sq. : Rugosi passique senes eadem omnia quaerunt... Denique uti stulto nihil sit satis, omnia cum sint (cf. HOR. s. I, 1, 61); 807 : Cupido ex stulto nunquam tollitur ; 659 ; etc. (th. 78 a et 83).

5 V. 243-246; cf. 492; th. 46 a.

* V. 385 sq.; 608; 694 (th. 83); les vers 462 sq. contiennent une citation homérique et expriment'la vanité de la gloire (th. 15).

7 Diog. L. I, 105; cf. sur Cratès, STOB. ed. Hense III, p. 273, 3.

Comme les philosophes populaires, Lucilius déteste les srandes solennités publiques !; son scepticisme le tient à l'écart des manifestations religieuses autant qu'il lui fait mépriser les superstitions de la foule?. Peut-étre se souvient-il de l'enseigne-

ment des Académiciens autant que de ses lectures diatribiques, | lorsqu'il tourne en ridicule tous les devins (th. 94) en bafouant .

Apollon, leur dieu: !

Si me nescire hoc nescis quod quaerere dico quare divinas quicquam 9? (v. 33-34).

Par cette énumération des principales pensées morales éparses dans les fragments des satires, on voit que Lucilius ne se montre presque nulle part littéralement dépendant de ses sources diatribiques; les ceuvres de Bion et surtout de Ménippe lui sont bien connues, mais il élabore avec une trés libre fantaisie tous les matériaux qu'elles lui offrent; on les retrouve. chez lui marqués au coin de son vigoureux caractère. D'autre part, s’il participe à la grande lutte contre la décadence des mœurs, c'est plutót en politicien et en artiste qu'en apótre moralisateur. L'intention d'agir pour améliorer les ámes n'apparait que rarement dans ses vers. Cet ápré polémiste a vu dans la philosophie populaire un instrument puissant à employer pour arriver à ses fins politiques ; il n'a guère été converti par elle. La diatribe eut sur lui une action littéraire; c'est grâce à son œuvre que les pro-

cédés formels du genre devinrent des éléments essentiels de la .

satire latine.

Pour voir l'inspiration réelle des moralistes populaires péné- -

trer profondément à Rome une satire, il faut laisser s'écouler un

demi-siècle encore; il faut que les guerres civiles achévent le

travail de décomposition sociale qu'avaient commencé les guerres orientales; il faut que l'angoisse du naufrage hante toutes les. âmes restées encore pures. Ce qui ne semblait qu'artifice et

finesse de style redeviendra vivant devant la nécessité immé-

diate d'agir.

! V. 677 : Rediisse ac repedasse, ut Romam vitet, gladiatoribus (th. 72 a) ; οἱ. HOR- sat. 11, 3, 4-5.

* Lactance compare (/nst. I, 9, 8) Lucilius à Lucien et déclare qu'ils n'ont. ménagé, l'un et l'autre, ni les dieux ni les hommes. Cf. LUCIL. ν. “484-489, (th. 92 δ).

Page 1