‹ Les origines de la diatribe romaineChapitre 39 sur 88 · MOD · texte numérisé non relu

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La liberté absolue qu'il s'octroie, le moraliste l'a employée pour exprimer toutes ses pensées ; il se met lui-méme en scéne à plusieurs reprises ! et dévoile la diversité de ses intérêts et des influences littéraires ou philosophiques qu'il a. subies; méme dans ses écrits plaisants, le grand liseur ne pouvait pas dissimuler son érudition livresque ; il traduit et « interprète » Homère à la maniére des anciens Cyniques ?; dans la plupart des satires il met une parodie poétique d'une épopée ou d’une tragédie ?. Nous avons déjà parlé de l'influence du mime; celle de la comédie est considérable aussi sur Varron‘; les Ménippées contiennent plusieurs citations de Plaute ? et d'autres anciens poétes romains, Ennius, Pacuvius et Lucilius en particulier.

Les connaissances philosophiques de Varron sont aussivariées | et vastes que celles qu'il possède dans le domaine littéraire. Ancien éléve d'Antiochus d'Ascalon, il a hérité l'éclectisme de son maitre et témoigne d'un intérét trés vif pour toutes les doctrines; la forme dialoguée lui permet de donner la parole aux partisans comme aux adversaires de chaque sectef. Cicéron avait raison de dire: [Varronem] multa [admiscursse] ex intima philosophia? ; mais ce jugement n'autorise pas à conclure que l’auteur des Satires ménippées ait toujours été guidé par son esprit scientifique, ni par exemple qu'il ait songé à défendre le stoicisme primitif de préférence au cynisme*. Varron vante Zénon (Unam viam Zenona.munisse duce virtute, hanc esse

observe d'en haut la vie des humains, comme dans l'Icaroménippe de Lucien (fr. 105, 117, 209, 269-272); chaque fois, ce n'est qu'une scéne précédée ou suivie de riombreuses autres situations empruntées à Ménippe (cf. 146, 2T1T, etc).

! Fr. 477 sq.; 256; 505 etc.; cf. les titres comme Bimarcus, Marcipor, etc.

? Fr. 60; 460-471 ; cf. Rer.-rust. 7. 11, 1; 2; II, 5, 1:

* Fr. 146, 156 (tragédie) et les fragments du Sescu/ixes (épopée); méme des fragments en prose sont parfois parodiques. Remarquons aussi que Varron fit des tragédies philosophiques (Pseudotragoediarum libri VI) à la manière de Cratés.

4 Cf. GEFFCKEN, Zur gr. Satire, 1911, p. 484.

Fr, 29; 40, 522.

5 Le fr. 543 cite Aristote ; 315 est favorable à Epicure, abb: la doctrine sur l'éternité du monde est utilisée au fr. 84; les satires Agathon et Cycnus contiennent des souvenirs de Platon; le fr. 351 est nettement pythagoricien, etc.

"Ow Acad. 1;2; 8.

* Telle est la thése soutenue par KRAHNER, De Varronis et Marciani Sat. p. 4. |

τ τῆς OS NUS RES ; 2 à : à à (rw s. di C SETS |

c NS.

nobilem !) et son ascétisme, pour autant qu'ils représentent le méme idéal moral que celui de Diogéne et de Ménippe. Ce sont les Cyniques surtout qu'il donne comme modèles ; il rend sans doute justice aux autres écoles philosophiques et leur emprunte mainte conception scientifique; mais, en tout ce qui touche à la morale, il se réclame de la descendance d’Antisthène.

Les sages d'autrefois, qu'il nous présente dans les satires, prennent pour répandre leurs convictions la figure d'anachorétes affranchis des entraves de la société : /7ic enim omnia erat, idem sacerdos, praetor, parochos, denique idem senatus, idem populus, kaput (fr. 475). Leur costume est l'uniforme cynique : Diogenem postea pallium solum habuisse et habere Ulixem meram tunicam, pilleum ideo non habere (tr. 469 ; cf. 314).

Le héros des Euménides, poursuivi comme dément par une foule hurlante ?, voit la vérité sortir en personne du tonneau de Diogéne ?, lui précher la frugalité joyeuse du Cynique 4 et le rassurer sur son état en lui montrant l'universelle folie des hommes ὅ.

Autant que Diogènef, Ménippe était célébré par son imitateur. Le plus élevé des devoirs est de suivre l'exemple * donné par ces ascètes (fr. 208: Qui sint secundum naturam perfect homines, ut non modo eos spectemus sed etiam imitemur); tous deux nous indiquent un chemin malaisé mais sür pour atteindre le vrai bonheur: « δύ me erraremus, ectropas esse multas, omnino tutum esse sed spissum iter ὃ». Peut-être Méléagre de Gadara, disciple de Ménippe et contemporain de Varron, a-t-il servi d'intermédiaire entre le cynisme grec et son nouvel

! Ce fragment (483) parait s'opposer au fragment 402; Porro inde ab uno quoque compito ternæ viae oriuntur... À primo compito dextimam viam muniit Epicurus (cf. VAHLEN, Coniect. p. 118 sq.).

? Fr. 146. !

? Fr. 141; 164; 165: Et ecce de improviso ad nos accedit cana Veritas, Attices philosophiae alumna ubi dicatur primus Zenon novam haeresim novo paxillo suspendisse... propter eam porticum situm erat dolium.

* Fr. 160: Patella esurienti posita provocat Neapolitanas piscinas.

? Pr. 117 ::th.: 76.

5 Cf. fr. 281, 444, 517 sur Diogéne ; cf. fr. 516 sur Ménippe; d'autre part, Varron désigne ses écrits par l'expression « nati, quos Menippea haeresis nutricata est» (fr. 542).

7 Plusieurs titres attestent l'importance du cynisme dans l’œuvre satirique de Varron: ‘ Fógoxóov, Irzoxóov, Αυνορήτωρ, Κυνίστωρ, ΑὙννοδιδασχαλιχὰ.

* Fr. 418; cf. th. 59 g.

adepte romain !; mais c'est à Ménippe lui-même que l'on assimila constamment le satirique latin: Varro, dit Probus ?, qui est Menippeus non à magistro, cuius aetas longe praecèsserat, nominatus, sed a societate ingeni.

Dans le trésor de la diatribe, Varron trouva pourtant aussi d'autres modèles ; il utilisa l’Herac/es d'Antisthéne * dans son Prometheus liber et le Tithonus d' Ariston dans la satire περὶ γήρως.

On le voit: autant que l'état fragmentaire des Ménippées nous le permet, nous devons retrouver dans cette œuvre les caracteres de forme et de pensée que nous cherchons dans la littérature latine comme critéres de l'influence diatribique. Ni les uns ni les autres ne font défaut. Quelques exemples suffiront à le montrer.

Le style des Satires est à la fois familier et recherché : c'est l'art méme de la diatribe poussé à l'extréme; les proverbes populaires * voisinent avec des personnifications allégoriques ? ou des explications rationalistes de mythes *; les hypothéses étymologiques? sont lancées à cóté de calembours et de jeux bizarres d'assonances *. Malgré l'emploi assez fréquent du discours indirect, la forme dialoguée de toutes les satires apparait nettement et, comme dans les textes diatribiques grecs, oblige à attribuer

! Cf. NORDEN, Eïnleit. p. 338.

? Ad Verg. egl. 6, 31; cf. AULU-GELLE, Il, 18, 7: « Menippus, cuius libros M. Varro in saturis æemulatus est, quas alii cynicas, ipse appellat Menippeas » ; TERTULLIEN nomme Varron Aormanus cynicus (Apolog. 14) et Romani stili Diogenes (Ad Nation. 1, 10).

? Cf. DüMMLER, Antisthenica; on recommengait alors à lire l’œuvre d'Antisthène, cf. Cic. Ad Attic. 12, 384; De nat. deor. I 13, 32; De orat. 3, 17, 6, εἴο.

* Cf. ed. Bücheler, index, p. 252."

9 Cf: fr. 123, 141, 147, 239, etc.

ὁ Remarquons en particulier fr. 285 (Médée : th. 52 5) ; 428-431 (Prométhée: th. 33) ; 544-548 (Tithonus : th. 24); la satire Virgu/a divina semble se rappoiter au mythe de C rcé (th. 31 5). Les Rer. rust. libri contiennent un passage bien caractéristique de la méthode varronienne: en quatre lignes, les mythes d'Atrée, des Argonautes et des Hespérides sont interprétés d'une maniére rationaliste (II, 1, 6).

* Cf. fr. 420: « Appellatur a puritia mundus» etc. De nombreux textes des Rer. r. libri pourraient étre cités (cf. par ex. au livre I: 2, 14; cf. de méme l'article « dives » du De /ingua latina.

* Cf. fr. 432. Pour les jeux de mots portant sur des noms propres, cf. POHLENZ, Antisthenicum,Hermes, 42, p. 157.

certaines phrases de sens anticynique ! aux interlocuteurs mis en scéne pour recevoir des lecons de sagesse. L'abondance des comparaisons? et des exemples? les plus typiques ainsi que l'emploi d'un vocabulaire spécifiquement diatribique ^ donnent l'impression que, au point de vue littéraire, l'adaptation romaine des satires était encore beaucoup plus proche des originaux ERA piques que l'imitation de Lucien.

En est-il de méme des idées? — Remarquons d'abord que Varron a suivi Ménippe dans sa polémique contre les écoles philosophiques. Le fragment 127 (Quid dubitatis, utrum nunc | sitis cercopitheci an colubrae, an volvae de Albuci? subus Athenis) est à la fois une raillerie de la métempsycose pythagoricienne et de la morale épicurienne ; ailleurs il attaque du méme coup la théodicée d'Epicure et celle des Stoiciens (fr. 583; cf. fr. 291). Et ce ne sont pas là des traits isolés. La satire Zonge lugit qui suos fugit faisait une critique violente et presque haineuse des sectateurs de Zénon, apostats du Cynisme ; elle contient cette ironique définition du sage selon l'idéal du Portique: So/us rex, solus rhetor, solus formonsus, fortis, aecus vel ad aedilicium modium purus, putus: si ad hunc χαρχχτὴρχ Ιάλξάνθους conveniet, cave attigeris hominem (fr. 245). Carnéade lui-même, devant qui s'inclinait l'orgueil de Lucilius, n'est pas épargné? plus que ne le sont les penseurs dogmatiques: Postremo nero aegrotus quicquam somniat tam infandum, quod non aliquis

! Fr. 85 (épicurien) ; 518 (antiménippique) etc.

* Fr. 447 (le sage est un médecin: th. 74 c) ; 418 (la vie comparée à une route : th. 52 g); 519 (l'exercice moral est une lutte: th. 21) etc.

? L'exemple d'Hercule est le plus fréquent (th. 51 a: fr. 20; 70; 76; 162; 211 sq.; 213-216; 297-299; 413; 560); celui de Socrate se voit, fr. 99; 207 et aussi 83: « Vitium uxoris aut tollendum aut ferendum est... qui fert, sese meliorem facit» (cf. th. 51); l'exemple d'Ulysse (cf. la note du th. 39) est donné fr. 460.

* Parmi les mots grecs que Varron emploie, il convient de remarquer les titres commençant par τρί: τριφάλλος, τριοδίτης. τριπύλιος : fr. 557,562. (Cf. DioG. Gnomolog. vatic. 195; Ps. CRATÈS, ep. 10, p. 210, ed. Hercher); voir, sur certains mots cyniques des Satires, fr. 528, 585 et PHOINIX (Bergk 2, p. RH Varron ne redoute pas les obscénités (fr. 282 et 564).

* Albucius est le perfectus Epicureus dont parle Cicéron (Brutus, 31, 131) ; on voit l'origine ménippique du mot d'Horace, Epicuri de grege porcus; ce sont des échos des polémiques entre Cyniques et Hédonistes.

* Cf. LuciLIUS, v. 746 (Sarcinatorem esse summum, suere centonemr optume) et HOR. Sat. I, 3, 124.

7 Fr. 484.

2L nare

dicat philosophus (fr. 122). A plusieurs reprises, Varron passe, suivant le mode ménippique, les doctrines en revue; c'est tantót sous la forme d'un voyage 1, tantôt sous celle d'une consultation collective?; ce qui sépare les sectes à ses yeux, ce sont des querelles de mots, celles par exemple des Epicuriens et des Stoiciens sur le souverain bien ?; il montre avec cruauté deux philosophes aux prises,

ut in litore cancri digitis primoribus stare (fr. 42).

En bon Cynique, il trouve insupportables tous les doctrinaires pour qui les réalités de la vie disparaissent derriére les subtilités dialectiques et, révolté contre le fatras qu'on impose aux éléves, il excite ses contemporains à secouer cette tyrannie: « Ef ceteri scholastici saturis auribus scholica dape atque ebriis sophistice aperantologia consurgimus ieiunis oculis » (fr. 144: th. 3 a).

Il se laisse entrainer par Ménippe au point de bafouer d'avance ses enthousiasmes encyclopédiques, en lançant ses sarcasmes les plus amers contre la « multiplex scientia » (fr. 6) dont refuse de se gonfler le vrai sage; grammaire, astronomie, rhétorique et médecine ! sont surtout visées par lui. Le Varron des Ménippées ne veut connaitre qu'une science, celle de la sagesse; pour l'acquérir, aucun sacrifice n'est trop considérable, car seule elle peut alléger les peines de la vie en rendant meilleur celui qui souffre?. L'utilité morale! c'est par la porte pragmatiste que certaines disciplines qui paraissaient exclues peuvent rentrer en grâce auprès de Varron. Les sciences naturelles, dont nous verrons bientót la fortune singuliére dans l'histoire de la morale romaine, pénétrent dans la littérature diatribique par l'oeuvre varronienne. Le moraliste aime en particulier, dans sa République idéale, Marcopolis, à faire comprendre par des comparaisons

! Cf. fr. 418 sq. (2"° partie du //so/zzovc : περὶ φιλοσοφίας) et fr. 468-471 (v. p. 100).

* Sur les Euménides, cf. HELM, p. 40.

3 Fr. 243.

* Th. 6 (grammaire): fr. 419 et 515; th. 4 (astronomie): fr. 280; th. 5 (rhétorique): 375-378 (Papiapapae) et 382 (th. 5 et 10); th. 9 (médecine): fr. 440; 444, 447.

? Fr. 177 et 404 (th. 69 a).

empruntées aux mœurs des animaux ! et à la physiologie humaine? les conflits sociaux et l'unité organique d'une cité.

Comme tous les Cyniques, il montre les avantages hygiéniques de la frugalité? et voit en la nature un guide et une norme *. Contentons-nous du peu dont nous avons réellement besoin ^; évitons tout excés (fr. 320); souvenons-nous que la faim est le meilleur des assaisonnements (fr. 160).

Varron défend ainsi l'ascétisme qui confére à celui qui sait se dompter lui-méme l'indépendance morale et le bonheur 5. C'est. en forcant le corps à obéir et à se taire (fr. 572: « praesertim cum ventrem meum coerceam nec murmurari patiar » : th. 52) qu'on atteint la vertu qui distingue l'homme. des autres étres animés :

Unam virtutem propriam mortalibu' fecit cetera promisque voluit communia habere *.

Le futur sage doit travailler, se soumettre aux fatigues * et résister au sommeil?; parmi les passions que son énergie peut vaincre, l'amour passionné est une des plus dangereuses: Mon videtis unus ut parvulus Amor ardileta lampade arida agat amantis

! Fr. 289: Natura humanis omnia sunt paria — qui pote plus, urget, piscis ut saepe minutos — magntu' comest, ut avis enicat accipiter.

? Fr. 200: Sensus portae, venae hydragogiae, clovaca intestini. On peut comparer à ce texte l'apologue fameux des membres et de l'estomac, dont il sera RC plus loin à propos de Tite-Live.

? Th. 52 d: fr. 447 : Tu medicum te audes dicere, cum in eborato lecto ac purpureo peristromo cubare videas aegrotum et eius prius alvum quam τύλην subducere malis. Cf. Rer. r. libri M, pr. 2.

* Fr. 208 (voir p. 100): th. 29 et 53. Le Prometheus liber affirmait l'excellence de la création (fr. 420) et la déchéance causée par la civilisation; cf. Rer. r. libri M, pr. 4.

? Fr. 316: « Asse vinum, asse pulmentarium : secundas, quo natura aurigatur, non necessitudo » ; cf. fr. 175; 318; 545. C'est le th. 30.

5 Pour symboliser les passions, Varron se sert comme Ménippe (ctf. LUCIEN, Cyz. 18) de l'image d'un cheval emporté : /Yeque irato mihi habenas dedi umquam, neque cupiditati non imposui frenos (fr. 177). La satire « FJaxtabula » traitait de l'art de se vaincre soi-même pour être indépendant (περὶ ἐπαρχιῶν). cf. fr. 175; 177; 180; il en est de méme vraisemblablement de la Satire ἔχω σε (περὶ τὐχὴς) : th. 27.

' Fr. 71 (th. 75); le sage vit en public; le monde est sa maison: fr. 92 et 512.

8 Rer r. libri M, pr. 1 (th. 527); Varron est opposé à l'athlétisme (th. 21): fr. 519; Rer. r. libri Il, pr. 2, et aux jeux de gladiateurs (fr. 89; th. 72 a).

? Fr. 106; 107 ; 485; 487 (th. 77 D).

aestuantis !? D'ailleurs tout désir est funeste, parce qu'il rend les hommes mécontents de leur sort?; l'avide est la proie d'une folie qui le torture :

Denique qui sanus sit avarus ?

cui si stet totus terrai traditus orbis,

furando tamen a morbo stimulatus eodem

ex sese ipse aliquid quaerat cogatque peculi *.

Pour rester raisonnable, il n'y a qu'un moyen: renverser l'ordre des valeurs établies par la sottise de la foule; cesser de considérer la richesse comme un bien !, et l'exil ?, la vieillesse 9 ou la mort * comme autant de calamités. Poussant ces principes jusqu'à leurs conséquences derniéres, Varron ose heurter de front les préjugés et les croyances. Deux de ses satires, le Cycnus et les Epitaphiones, étaient destinées à diminuer par des moqueries l'importance accordée à la sépulture dans les préoccupations de ses contemporains (fr. 81 et 110; th. 91 c); il réprouve les fables racontées sur l'au-delà infernal (fr. 539; th. 92 5) et s'attaque méme, comme Ménippe l'avait fait, au polythéisme officiel, aux oracles et aux devins.

Cette énumération des principes moraux énoncés par l'auteur des Ménippées suffit à nous montrer de quelle étendue fut l'utili-

! Fr. 204; cf. fr. 205 (th. 87); le fr. 538 recommande la pudique simplicité des vêtements féminins; il doit se lire: « /Y/hi/o magis decere mulierem quam de muliebri ricinio pallium simplex demittere » (cf. fr. 11 et 302). Le fr. 167 est entiérement ironique et prépare donc la démonstration du th. 73.

? Tel doit être le sens de ἕως πότε; περὶ ὡρῶν (cf. SÉNÈQUE, ep. 24, 26 et LUCIEN, Cyr. 17; th. 80); le fr. 125 sur Ajax se rapporte aux conséquences de l'ambition (th. 80); sur le néant de la gloire politique, cf. fr. 450.

? Fr. 126 (th. 83). Je cite le texte d'après celui de la 4"* édition de Bücheler;

' ci. fr. 52 et 342.

* Varron montre en des vers puissants (fr. 36) que la richesse ne peut guérir aucune peine morale (th. 20; cf. fr. 234); le riche dépourvu de sagesse est dépourvu de valeur (th. 20 e : fr. 404).

* Cf. Varron ap. SEN. ad Helv. 8, 1 (th. 19).

5 Cf. fr. 544 et 548 du 77thonus (th. 24); les vieillards ne doivent cependant pas oublier leur âge (th. 24 δ: sat. δὲς παῖδες oi yépovrec).

7 Fr. 547 (th. 25); si courte que soit l'existence (th. 77 δ: fr. 332), il n'importe pas de vivre longtemps mais de vivre bien (fr. 321); les manifestations excessives de deuil sont blàmables (th. 79. fr. 80); tout suicide n'est pas criminel (th. 43 a: fr. 406-407); on a le droit de mettre fin à sa vie quand on a conscience qu'elle ne pourra que nuire; tel est le sens de cette comparaison « médicale » : Non vituperamus, cum sciamus digitum praecidi oportere, si ob eam rem gangraena non sit ad bracchium ventura (fr. 408). :

sation qu’il fit de l’œuvre de son modèle. Méthode, idées générales, applications pratiques, Varron adopte toute la doctrine cynique. »

Si intéressante que soit pour nous cette constatation, elle ne peut nous donner aucun renseignement sur la personnalité morale de notre auteur, si nous n'examinons en outre la facon dont, fort de la sagesse ménippique, il a fait œuvre de satirique romain. C'est une face de son génie que nous n'avons pas encore envisagée. |

Ménippe avait brossé un tableau des folies humaines d’après la vie de ses contemporains; Varron devait adapter aux circonstances de son temps et de son pays les traits de cette ápre critique. Entre tous les thémes diatribiques, celui qui devait convenir le mieux à ce moraliste réactionnaire, c'était l'exhortation à revenir à la simplicité primitive (th. 33). Déjà Caton et Lucilius avaient orienté leur action de ce côté; comparer le passé etle présent pour faire mieux voir l'horreur des tares actuelles; tel est un des «leitmotiv » des Satires ; c'est l'idée centrale du Τεροντοδιδάσχχλος, de 18 Taon Μενίππου. et duSéxagesis verse elle qui a poussé Varron vers l'étude de l'histoire et des plus anciennes institutions nationales; c'est elle qui a fait de lui un savant, malgré tout son cynisme et son pragmatisme ; c'est elle enfin qui l'a amené, si sceptique qu'il füt, à défendre la religion nationale (cf. fr. 181), parce qu'elle fait partie d'une tradition qu'il faut préserver ou plutót ressusciter à tout prix.

Nos péres, dit-il, avant le Chrysale des Femmes savantes, parlaient mal, mais ils vivaient bien!; ils s'indigneraient au spectacle des mœurs d'aujourd'hui: /7aec Numa Pompilius fieri si videret, sciret suorum institutorum nec volam nec vestigium apparere (fr. 537). Varron fait donc sans se lasser l'éloge des soldats républicains si durs à la fatigue (fr. 479), des anciens magistrats austéres et rudes? et de la simplicité de la vie d'autrefois ?. |

! Fr. 63: Avi... nostri, cum alium ac caepe eorum verba olerent, tamem | optume animati erant.

? Fr. 195 sq.; l'exemple de Manius Curius (195) va devenir traditionnel.

? Cet éloge porte non seulement sur les habitations (fr. 524-526; Rer. r. libri 1, 13, 6-7), mais aussi sur la facon dont les anciens Romains se nourrissaient (fr. 527), voyageaient (fr. 188), s'habillaient (fr. 186) et sur les habitudes laborieuses (fr. 190) et pudiques (fr. 11 et 187) de leurs femmes.

Où pourrait-on trouver actuellement l’exemple d’une conduite aussi morale? Il entend les Ancêtres répondre à cette question et il déclare: Viri magni nostri maiores non sine causa praeponebant rusticos Romanos urbanis. — Non sine causa maiores nostri ex urbe in agros redigebant suos cives (Rer. rust. libri |, pr. 1 et Ill pr. 4). Comme Caton, il voit dans le retour à la vie agricole une immédiate nécessité sociale et morale. Sur ce sujet, ce n'est plus dans les satires de Ménippe, mais c'est dans son expérience de propriétaire apulien et dans son pratique bon sens qu'il trouve son inspiration ; d'ailleurs toute cette partie de son ceuvre, une des plus fécondes en influence, est bien conforme à l'esprit de la philosophie diatribique (cf. th. 29 et 52 /) ; c'est à la campagne seulement que l'homme peut suivre de prés la nature et trouver à satisfaire aisément ses vrais besoins (th. 53).

Etenim quibus seges praebeat domum, escam, potionem, quid desideremus 1 ? Une série de Satires (’AXX οὐ υένει σε. περὶ φ'λχργυρίας, Manius, Serranus) opposaient la vie saine, calme, heureuse du paysan à l'agitation des avides citadins; l'agriculteur connait le vrai travail, la vraie religion 5; sa demeure est même un modèle de goût et d'harmonie dans la simplicité: /7arum aedium — summetria confutabat architectones (fr. 249).

Quand Varron passe de cette peinture du bonheur champêtre à celle des vilenies de la politique urbaine, il lui semble tomber du ciel dans la boue (fr. 452). Semblable au héros du Sexagesis qui s'est réveillé après un sommeil d'un demi-siècle, il s'arrache à l'étude des âges révolus, pour contempler le bouleversement de l'époque où il vit. |

« Ergo tum Romae parceque pureque pudentis vixere, en patriam, nunc sumus in rutuba » (fr. 488).

De tous côtés, il n'entend parler que de crimes. effroyables : Nunc quis patrem decem annorum natus non modo aufert sed tollit — nisi veneno?? (fr. 496). Les turpitudes de toute espéce ont pris la place des anciennes vertus. /r quarum locum subierunt inquilinae impietas, perfidia, impudicitia (fr. 495). Marchant sur les traces de Lucilius ^, il nous dépeint le forum devenu le

En. 22:.cf. f0/234250 5251;

? Fr. 265; 266.

* Le parricide par empoisonnement deviendra le sujet d'un lieu commun de la satire romaine.

CE p.95,

théâtre des plus scandaleuses transactions: Ub; fum comitia

habebant, ibi nunc fit mercatus (fr. 497). — Quod leges rubent, non faciunt : 25; xx &x8£ fervit omnino. (fr. 498).

L'horreur du sénat révolutionnaire (fr. 452 et 454) et des guerres fratricides (fr. 225), le spectacle des luttes sociales (fr. 513), tout l'incite à la sévérité. Il voit avec stupeur les esclaves ! en ré-

volte contre leurs maîtres. Utrum ocuri mihi caecuttiunt, an ego.

vidi servos in armis contra dominos? (fr. 193).

Ce qui devait l'étonner encore davantage, c'est l'indifférence de ses concitoyens au milieu: de cet indescriptible désordre. Au lieu de réagir avec lui et de revenir à l'antique austérité, on s'intéresse aux représentations les plus démoralisantes ? et l'on s'adonne à toutes les superstitions des cultes orientaux ?. Comment provoquer une réforme salutaire ? Comment lutter contre le luxe corrupteur ? — Varron annonce prophétiquement l'inefficacité des législations somptuaires: Mec sumptibus unquam legibu' nec luxu statues finemque modumque (fr. 252). Il ne peut que crier son indignation et chercher à faire naitre dans le coeur de quelques hommes le sentiment de dégoût qu'il éprouve lui-même. Reprenant donc la lutte au point oü l'avaient laissée Caton et Lucilius, il exprime avec violence son mépris pour tous les genres de luxe et de dépravation.

Vétements transparents des élégants (fr. 313; th. 39), manteaux de pourpre des mondaines (fr. 229; 212), parfums dont s'inondent des chevaliers dégénérés (fr. 480; th. 39 qd), pierres précieuses dont on couvre jusqu'aux harnais' et aux armes (fr.

! Si Varron ne condamne pas l'esclavage, il blàme souvent les mauvais traitements infligés par des maitres impitoyables : fr. 161, etc. (th. 40).

2 Fr. 353: « Ut comici cinaedici (cf. th. 88) scaenatici...» ; ct. Rer. r. libri |

? SERVIUS (ad Aer. VIII, 698) nous renseigne à ce propos: Varro indignatur Alexandrinos deos Romae coli (cf. la note du th. 93). Il s'agit non seulement de la satire Pseudo/us Apollo sur les oracles étrangers (cf. p. 96). mais surtout

de celle des Eurnénides. La folie contagieuse des adorateurs de Cybéle y est

décrite (fr. 132; 150). La reconstruction de Vahlen (Coniect. p. 171) ne me

parait que partiellement acceptable, car elle ne tient pas assez compte de l'ins-

piration cynique de Varron. Le héros passe devant le temple de Cybéle (fr. 149) ; un ami lui vante le culte de la déesse (fr. 119); il pénètre dans le

sanctuaire mais y trouble les cérémonies et se fait chasser (fr. 146; 151; 133);

comme on l'a traité de fou, il voudrait s'assurer qu'il a toute sa raison ; on lui conseille de recourir à Sérapis, mais il trouve cette cure trop coûteuse (fr. 128). Une autre satire était nommée Serapis (fr. 456).

97 ; th. 39 4), toutes ces parures inutiles et chères dont s’enorgueillissent des imbéciles, il les tourne en ridicule; il décrit les raffinés qui suivent la dernière mode lancée en Grèce et se pavanent en pallium à traîne, les cheveux longs et la face rase. Quod tum erant in Graecia coma promissa, rasa barba, pallia trahentes (fr. 311; th. 39 ὁ et c).

Il ne tarit pas non plus sur les prodigalités de ceux qui ornent de riches mosaiques (fr. 531-534; th. 35 c), de lambris (fr. 182 et 533) et de meubles somptueux (fr. 212; th. 37) leurs immenses habitations !.

Le luxe des basses-cours (fr. 183) et des viviers (fr. 160 et surtout Aer. r. Hbri IT 3, 9-10 et 17, 9) l'irrite particulièrement, car à la vanité des propriétaires s'ajoute ici la gloutonnerie, un vice contre lequel le satirique lance ses traits les plus cruels. Les gloutons dévorent tant, dit-il, que les denrées sont hors prix de ou disparaissent des marchés:

QU χυχλωτχὶ edones Romam, ut turba incendant annonam, et propter phagones ficedulam pinguem aut turdum nisi volantem non video ?.

Varron ne comprend pas mieux l'amour du vin que celui de la bonne chére; il demande à l'ivrogne : 7u non insanis, quom tibi vino corpus corrumpis mero?? Les excès de table excitent à la débauche (fr. 481) et Rome est maintenant la scéne de toutes les orgies : Confluit mulierum tota Roma : quee noctu fieri Initía solita etiam nunc pinea faxs indicat (fr. 191; th. 90); l'inconduite la plus éhontée s'y étale partout, mais les bains de Baies dépassent encore la capitale par leurs turpitudes. [ Bars] quod non solum innubee fiunt communis, sed etiam veteres repuerascunt et multi pueri puellascunt (fr. 44; th. 36 et 88; cf. fr. 205).

! Fr. 66; 184 sq. (th. 35) ; sur la richesse du mobilier, cf. aussi Aer. r. /ibril 13, 7: et III, 2, 3-5.

? Fr. 529; cf. fr. 54; 55; 315; th. 31. La satire περὶ ἐδεσμάτων était dirigée contre la science des gourmets. Celle qui s'intitule /Yescis quid vesper serus vehat contient au contraire des conseils assez épicuriens sur l'art de recevoir ses hôtes avec goût (fr. 333 sq.). Lorsqu'il parle de la gloutonnerie, Varron emploie le vocabulaire de Lucilius (fr. 53, mandonum gulæ : Lucilius, v. 946; fr. 317, comedones : Lucilius, v. 75).

3 Fr. 137; cf. ft. 307 sq. (th. 31 eJ. Les exigences des gourmets pour la qualité des vins sont blâmées, fr. 104 et 319; les fr. 111, 113, 115 et 530 sont des restes d'une défense du vin par un interlocuteur du dialogue. La satire Est modus matulae vante la tempérance.

P oe

Vie privée et vie publique, les deux tableaux Se complètent. La forme humoristique sous laquelle Varron dissimulait la cruauté de son ceuvre ne diminua pas l'effet de ces publications;les Satires ont dá surtout leur influence à la profonde sincérité de leur auteur ; la franchise émouvante du ton se perçoit méme à la Eus des fragments égrenés qui nous sont parvenus.

Varron à beau étre trés fidéle à ses sources cyniques dans.

l'expression méme de ses écrits; il a surtout revécu lui-même cette doctrine; il l'a faite sienne et s'en montre imbu jusque dans les œuvres techniques, où les documents qu'il emploie n'ont rien

de diatribique; nous avons pu souvent citer les Rerum rusticarum

libri à côté des Satires.

Ce convaincu veut convaincre; il veut s sur ses lecteurs ; il se sait honnéte et, en s'exprimant avec autant d'esprit que d'ingénuité, il désirerait rendre ses contemporains aussi honnétes

que lui. C'est un spectacle touchant que celui de ses efforts pour -

moraliser la société pourrie oü il vivait; naif et facétieux à la fois, il s'évertue à lutter avec toutes les armes de la satire

et de l'exhortation; mais il est seul contre tous; l'heure n'est pas.

venue encore de l'indignation collective et de la réaction morale.

Varron a été nourri plus qu'aucun autre de la philosophie populaire;

son rôle fut de montrer qu'on pouvait y trouver un des remèdes les plus efficaces pour les maux dont souffrait le monde romain, Il vécut assez longtemps pour voir les débuts de la crise salutaire qu'il avait annoncée et préparée.

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