‹ Les origines de la diatribe romaineChapitre 40 sur 88 · CHAPITRE VI .LUCRECE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI .LUCRECE

Une ceuvre poétique illumine l'époque oü vivait Varron : celle de Lucréce. Elle n'est pas de nature à nous faire reviser notre jugement sur l'isolement de l'auteur des Satires.

Ce n'est certes pas dire que les préoccupations éthiques aient fait défaut à Lucréce; mais l'auteur du De rerum natura veut surtout affranchir les intelligences et rendre heureux les humains en leur communiquant des vérités scientifiques. Cette intention-là le sépare des diatribistes de tendance cynique bien plus encore que les différences de sources philosophiques.

Quand il traite de questions morales, Lucréce commente les enseignements d'Epicure avec une certaine liberté; à plusieurs reprises, nous allons le voir, il se rapproche étrangement des diatribistes. Est-ce infidélité au système® faut-il expliquer certains passages, comme quelques faits inciteraient à le faire, par une utilisation directe des diatribes de Bion? Il y a là un probléme qu'il est important de résoudre.

Examinons d'abord briévement la question du style. Le poeme contient des comparaisons dont le caractére bionesque a toujours étonné les savants ! : il s’agit surtout des vers suivants.

Cur non ut plenus vitae conviva recedis, aequo animoque capis securam, stulte, quietem ὁ (III 938 sq.)

Et necopinanti mors ad caput adstitit ante quam satur ac plenus possis discedere rerum (III 958 sq.).

C'est exactement le théme dans lequel Bion comparait la résignation du sage à la mort avec le départ d'un convive aprés la fin d'un repas (th. 43 d). Lucréce ne peut avoir suivi Epicure sur ce point; si ce philosophe emprunta en effet à la diatribe cette image, ce fut pour défendre le droit au suicide?. Par quel

! Cf. USENER, Epicurea, p. 310, 19; KIESSLING-HEINZE, Sat. Hor. p, 18; GIUSSANI, Lucr. ad. v. Ill, 938; GiESECKE, De philos. sentent. quae ad exilium spect. p. 294.

* Epicure et l'hédoniste Hieronymus de Rhodes ont pris cette image à la

. diatribe mais l'ont détournée de son sens primitif: CIC. Zusc. V 41, 118:

Mihi quidem in vita servanda videtur illa lex, quae in Graecorum conviviis obtinetur : « Aut bibat, inquit, aut abeat» et recte... Sic iniurias fortunae quas

ferre nequeas, defugiendo relinquas. Haec eadem, quae Epicurus, totidem verbis dicit Hieronymus.

hasard le poète latin serait-il revenu précisément à l'emploi originel de la comparaison? Nous sommes amené à supposer ici une source sinon directement bionesque, du moins beaucoup plus proche de Bion que les écrits d'Epicure.

Autre fait : Lucréce désire-t-il faire comprendre pourquoi il expose sa doctrine sous une forme poétique? il assimile la sagesse ainsi parée d'ornements littéraires aux remèdes amers que les médecins font boire aux enfants en enduisant de miel les. bords de la coupe (I1 936-950 et IV 11-25). C'est là, nous l'avons

- vu, une des images traditionnelles qui caractérisent le χυνικὸς τρό-

be: (cT. p. 1 note;2):

Qu'y a-t-il, d'autre part, de plus diatribique de cule que certaines descriptions physiques où se complait le grand poète ? Voici, par exemple, celle de l'homme ivre : |

Consequitur gravitas membrorum, praepediuntur crura vacillanti, tardescit lingua, madet mens, nant oculi, clamor, singultus, iurgia gliscunt (II 478-480).

Rappelons enfin la fameuse prosopopée de la nature (III 931 : Si vocem rerum natura repente mittat...!) et l'interprétation des mythes infernaux au troisième livre du poème (v. 978-1010; cf. la note du th. 51), entre autres celle du supplice des Danaides qui symbolise l'insatiabilité des désirs humains (cf. la note du th. 78 à). Il y a là, entre les formes littéraires, une série de coincidences qui semblent inexplicables?, si l'on se refuse à admettre que Lucréce a lu des écrits diatribiques.

Seul l'examen des thémes concordants peut nous apprendre jusqu'à quel point cette hypothése est justifiée.

Au nombre des préjugés que Lucréce veut déraciner, se trouve l'erreur commise en accordant une valeur énorme à des biens illusoires, comme la richesse, la noblesse, la gloire et la puissance :

Quapropter quoniam nil nostro in corpore gaza

proficiunt neque nobilitas nec gloria regni, quod superest, animo quoque nil prodesse putandum ?.

! Cf. TÉLÈS, p. 6, 8:9: εἰ λάβοι φωνὴν τὰ πράγματα...

* GIESECKE (op. cit., p. 68 sq.) a signalé la forme bionesque de III 1051- 1073 et IV 1152-1161.

? [I 37-39; cf. les th. 20, 15, 16 et 17; la vie elle-méme n'est qu'un prét (HE, 971 : th. 25 a).

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Au contraire, la mort que les hommes considérent comme le plus grand de tous les maux, ne mérite ni la crainte ni l'horreur qu'elle inspire; c'est là une des idées fondamentales du systéme de Lucréce; souvent il l'exprime conformément à la doctrine épicurienne, c'est-à-dire en affirmant que la terreur causée par la mort est mauvaise: elle supprime en effet toute la joie de vivre !; il ajoute que cette terreur est déraisonnable, puisque la mort nous prive de tout sentiment?; souvent aussi il se sert des comparaisons diatribiques de la mort avec le sommeil et avec l'éternité qui précéda notre naissance (th. 25 5):

Respice item quam nil ad nos anteacta vetustas temporis aeterni fuerit, quam nascimur arte.

Hoc igitur speculum nobis natura futuri temporis exponit post mortem denique nostram.

Numquid ibi horribile apparet, num triste videtur quicquam, non omnmni sommo securius exstat ὃ 2.

L'homme épouvanté par la mort s'adonne à des superstitions qui détruisent encore plus complètement son bonheur* (III 52-54); il se préoccupe inutilement de la sépulture de son cadavre (III, 879-881; th. 91 c) et finit par ajouter foi à toutes les sottises que débitent les oracles et les devins (I 107-109; V 110-113; VI 379- 386 ; th. 94).

Comme les craintes irréfléchies, les désirs passionnés empoisonnent l'existence humaine (V 45-46; 1120; III 74-77 ; cf. th. 78). Lucréce montre l'insatiabilité des hommes vulgaires qui contreviennent au fameux précepte de Bion : Βιώσῃ ἀρχούμενος τοῖς παροῦσι, τῶν ἀπόντων οὐχ ἐπιθυλῶν 9.

Semper aves quod abest, praesentia temnis.

L'avidité et l'ambition, voilà les causes principales des crimes (HI 59-61; cf; la note du th. 83 5). C'est surtout le malheureux en proie à la passion de l'amour qui souffre de désirs jamais as-

* III, 916-930, etc.

* 11 972-977; cf. III 830-869 et 1091-1094 (th. 25 δ). Les reproches adressés à celui qui craint la mort (IIl 931 sq.) rappellent ceux qu'on lit dans TÉLÈS, p. 11, 5 sq.

* Sur les craintes religieuses, cf. V 1194-1203: th. 92 b.

? TÉLES, p. 38, 10; th. 41.

5 II 957; cf. V 1432 sq.

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souvis ! ; le seul remède est de répondre au plus vite à l'appel de la chair : il faut pour cela s'adresser aux plus humbles des prostituées (th. 32 ὦ:

Inque dies gliscit furor atque aerumna gravescit, si non prima novis conturbes volnera plagis volgivagaque vagus Venere ante recentia cures. (IV 1069-1071).

La vie gátée par les passions et les craintes offre plus de sujets de tristesse que de causes de joie 3; l'existence des animaux est infiniment moins lamentable (V 228-234 : th. 77 c).

Les progrés de la civilisation ont fait connaitre à l'homme d'innombrables fléaux nouveaux, entre autres les dangers de la guerre et ceux de la navigation ; l'homme primitif, au contraire, n'avait à redouter que les bétes féroces :

At non multa virum sub signis milia ducta una dies dabat exitio nec turbida ponti aequora lidebant navis ad saxa virosque. (V 999-1001 : th. 72 b et 83 5).

Le luxe inutile et démoralisant est, aux yeux de celui qui

considére les conséquences funestes de la culture, une triste compensation: contra nunc, rerum copia mersat ἃ,

Aprés cette rapide revue des points de la doctrine lucrétienne qui coincident avec la philosophie populaire, nous pouvons répondre à la question que nous posions plus haut. On sent bien que le grand poéte latin a lu certains écrits inspirés par la diatribe ; mais, comme les thèmes traités par lui sont loin d’être les RES significatifs de la tendance, et qu'ils sont assez rapprochés, pour la plupart, des principes correspondants de l'épicurisme, ce n'est pas dans le courant cynique que nous avons à chercher la source de Lucréce. Il connait sans doute la philosophie populaire autrement que par les rares emprunts que lui a faits son maitre. Bien des vulgarisateurs de la morale épicurienne avaient employé les procédés de discussion et les développements parénétiques des cyniques hédonisants. Philodéme, par exemple, contemporain de Lucréce, mais un peu plus âgé que lui, a eu avec les successeurs de Cratés et de Bion une

1 [V 1089-1120 ; th. 87.

? V 227; th. 77 a; malgré la brièveté de notre vie, dit Lucréce comme les diatribistes (th. 77 δ), nous perdons en dormant plus de la moitié de notre vie: Qui somno partem maiorem conteris aevi (III 1047).

? V 1007: th. 34; Lucréce. condamne le luxe des vétements de po il suffit d'avoir de quoi se garantir du froid (V 1427-1429 : th. 39).

violente polémique !; cela ne l'a pas empêché de les imiter de très près à l’occasion? ; il se sert, lui aussi, de l'image du convive rassasié et sa comparaison, comme celle de Lucréce, dérive de Bion sans passer par Epicure ?.

Lucréce n'a que des sources épicuriennes, mais quelques-uns des auteurs qu'il utilisa avaient subi assez profondément l'influence diatribique pour que le De rerum natura en portàát la trace trés nette.

τ Cf. CRÔNERT. Xo/otès. D * BüCHELER (Rhein. Mus. 43 p. 153) a montré que la premiere. partie du περὶ ὀργῆς de Philodème est tirée de Bion; CRÓNERT a reconnu de méme l'emprunt fait à Bion d'un fragment du περὶ xoAaxeíac.

* Cf. DIELS, Deutsche Litteratur Zeitung, 1886, p. 515.

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