CICÉRON ET SALLUSTE
Nous avons indiqué à plusieurs reprises quels avaient été les rapports de la diatribe et de la rhétorique ; confondus à l'origine, les deux genres s'étaient bientôt séparés; puis, sous l'influence du bionisme, ils s'étaient rapprochés, pour s'écarter de nouveau, au moment où avait commencé la concurrence pédagocique des rhéteurs et des philosophes; ils devaient connaitre à Rome, sous Auguste, une nouvelle période d'intimité. Il nous faut maintenant montrer comment, dans les derniéres décades de la République romaine, le terrain fut préparé pour ce renouvellement de la rhétorique par la morale populaire.
Nous n'avons pas à étudier ici les écrits des rhéteurs grecs; mais, sans remonter jusqu'à Démétrius de Phalére qui, au troisième siècle, recueillit des chries philosophiques utilisables dans les écoles et commença la fortune des exercices déclamatoires sur des sujets imaginaires, il importe pourtant de rappeler l'introduction systématique des thémes moraux dans la rhétorique grecque. Hermagoras, au second siécle, avait été profondément influencé par la logique stoicienne; il voulut faire de la philosophie une auxiliaire de l'art des rhéteurs ; il montra comment il fallait utiliser les θέσεις et les ὑποθέσεις des penseurs helléniques !.
Tous les maitres de la parole qui le suivirent táchérent de faire de méme, pour avoir la haute main dans l'éducation des jeunes gens. Les efforts que tentérent les philosophes? pour résister à cette substitution devaient étre vains; les Romains étaient trop naturellement disposés à subordonner les recherches désintéressées aux disciplines pratiques. Cicéron s’efforça de concilier les deux tendances opposées; comme son rôle fut important dans cette évolution, nous préciserons quelles furent ses relations avec la diatribe.
1 Cf. WENDLAND, Enleitung, p. 230.
| ? Spécialement Carnéade, Critolaüs et Diogéne, au cours de leur ambassade à Rome en 155 av. J-C'; ce furent surtout les Académiciens qui continuè-
rent le combat.
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Un de ses prédécesseurs, l'auteur inconnu de la Rhétorique ἃ Hérennius avait fait comprendre, àla fin de son ceuvre, que son art n'était point la plus haute activité humaine, car la philosophie lui était supérieure ; il n'ignorait d'ailleurs pas la diatribe puisqu'un des exemples qu'il emploie est une allusion aux origines familiales de Bion !.
CICÉRON subit à Athénes l'influence des Académiciens Philon et Antiochus ; il voulut réconcilier la rhétorique et la philosophie en leur donnant une importance égale dans la préparation d'un futur homme d'état romain; aprés avoir exprimé cette théorie dans le De oratore, il résolut de précher d'exemple et de continuer, dans un traité de rhétorique, mais sur d'autres bases, l'action d'Hermagoras et de ses disciples. Ses Paradoxa Stoicorum ne sont pas pour lui un ouvrage philosophique? mais une série d'exercices oratoires sur des thémes stoico-cyniques qui lui paraissent audacieux et séduisants ?. Ni leur style, ni leur fond ne peuvent nous donner un renseignement précis sur les sources de Cicéron: la morale populaire y est mélée à des paradoxes du stoicisme traditionnel; on dirait des fantaisies de virtuose sur des souvenirs d'école.
L'auteur des Paradoxa prend soin de nous avertir que ce n'est pas seulement à l'orthodoxie du Portique qu'il emprunte des lieux communs, pour les défendre avec toutes ses ressources oratoires : Quee vix in gymnasiis et in otio Stoici probant, ludens conieci in communes locos (Parad. pr. 3).
C'est surtout à la caractéristique du sage et du non sage que s'attaque Cicéron : le premier est heureux gráce à son indépendance morale (2, 17 : th. 26); il sait que rien de ce qu'il peut perdre ne lui appartient? (1, 9; 4, 29: th. 12). Il ne souffre donc pas de l'exil : si on le chasse de son pays, il emporte sa patrie avec lui et condamne à l'exil tous ceux qui restent. Cicéron se souvient peut-étre de ses malheurs mais oublie certainement son désespoir d'antan, lorsqu'il s'exclame : [Exu/em] me tuo nomine
! [V 54, 67 : Ut si salsamentari filio dicas : (ET tu cuius pater cubitis χε Sea. Cf. DIOG. L. IV, 46.
* [I les omet dans la liste de ses écrits de Dose (De divin. M, 1). * Cf. Parad. pr. 4 et 5.
* Sur le privilége de la liberté, cf. 5, 33 sq. : th. 57.
5 Sur l'impossibilité de perdre la vertu, cf. 6, 51 : th. 47.
appellas, cum omnes meo discessu exulasse rempublicam putent (4, 30: th. 19; cf. Parad.. 2, 18). Mest-cé pas TE seus méme de l'expression de Diogéne? A celui qui remarquait : « Zwwπεῖς σοῦ φυγὴν χχτέγνωσχν, » il se contenta de répondre : « γὼ δέ ys ἐχείνων μονήν *». Quiconque cède à ses passions est au contraire un esclave?; il craint tout? et néglige pour un luxe pernicieux les biens spirituels qui seuls pourraient le rendre réellement riche *.
Ce qui nous intéresse à un plus haut degré que ces banalités, c'est, pour la première fois dans une œuvre oratoire de philosophie populaire, la présence d'exemples historiques romains. Régulus (2, 16), M'. Curius (5, 38 et 6, 48), Fabricius (6, 48) vont devenir des saints nationaux et les anecdotes qui les concernent tiendront dans la diatribe romaine la place occupée dans la diatribe grecque par les chries sur Diogène, Cratés et Anacharsis. La rhétorique utilisera l'histoire en méme temps que la philosophie et cherchera dans le passé de Rome des renforts pour sa campagne contre la décadence morale.
Au moment οἱ il rédigeait les Paradoxa, Cicéron était donc sous l'influence de lectures diatribiques, mais il n'utilisait encore que trés fragmentairement ce genre de sources; il se préoccupait avant tout de la technique de son art5. L'année suivante, il dédiait à Varron la seconde version de ses Académiques; une démarche d'Atticus l'avait décidé à déférer à un désir du vieux moralistef. Y eut-il alors entre les deux écrivains une intimité plus grande? On sent, dans les lettres que Cicéron envoie à Atticus
' Dio. L. VI, 49; cf. GIESEKE, p. 54.
:? PARAD. 5, 35: th. 84; sur la passion de l'amour, cf. S 36: th. 87; sur l'ambition, S 40: th. 78 a; sur l'avidité, SS 6, 18, 39, 43, 52: th. 83; sur les captateurs de testaments, S 39, S 43 et S 46; cf. la note du th. 79 ; sur les collectionneurs d'œuvres d'art, SS 13 et 38 (th. 8).
? Parad. 2, S 17 (cf. 1 8 6 et 5 S 40) : th. 91.
* Sur ce que l'insensé considère comme un bien, cf. S8 6; sur la comparaison entre la valeur de l'àme et celle de la bourse (th. 20 c) : SS 43 et 44; sur les viviers où l'on nourrit à grands frais des murénes, S 38; enfin sur la somptuosité des ustensiles servant au culte (th. 38 a), S 11: Quid? a Numa Pompilio minusne gratas dis immortalibus capudines ac fictiles urnulas fuisse quam felicatas Saliorum pateras arbitramur ? Ce thème aura une trés grande vogue sous l'empire.
? Le Brutus et l'Orator sont de l'an 46 comme les Paradoxa.
* Ad Attic. XIII 19, 3. La première édition des Académiques (II, 7, 19) contient une personnification diatribique : Si optio naturae nostrae detur et ab ea deus aliqui requirat contentane sit, etc.
à la fin de juin 55, l'intention de plaire à Varron : au début des Académiques, il témoigne d'un intérêt sincère pour l’œuvre ménippique du savant!, mais il ne lui cache pas la différence de leurs tempéraments ; lui-méme, en philosophie, veut exercer une action plus didactique que parénétique; d'ailleurs la forme des satires ou de la diatribe ne saurait convenir à la gravité de son caractère; ce serait « ad impellendum satis, ad edocendum parum ?». C'est alors, entre l'été 45 et le printemps 44, que furent rédigées les deux seules œuvres cicéroniennes qui dérivent en grande partie de la diatribe : les livres I, II, V des Tusculanes et le Cato maior. |
On sait à quel point Cicéron dépend, comme vulgarisateur philosophique, de sources d'ailleurs peu nombreuses‘; on peut arriver, en l'étudiant, à des attributions d'une précision qui serait irréalisable avec tout autre imitateur. Rappelons tout d'abord les sources non diatribiques des ouvrages qui nous intéresssent ici. Dans les Tusculanes, les Académiciens et les Stoiciens sont au premier plan ^; la diatribe n'intervient qu'incidemment. Parmi les Platoniciens, citons Crantor (livre I), Clitomaque (livre Il) et Antiochus (livre V); l'ancien Portique n'apparait qu'au deuxiéme livre: par contre on trouve partout l'inspiration de Posidonius; celle de Panætius est évidente aux livres I et IL.
Dans le Cato la philosophie populaire domine partout: des traductions de Xénophon et de Platon ainsi que quelques passages pythagoriciens interrompent seuls le cours d'une véritable diatribe dont Cicéron prit soin de nous indiquer la source : Omnem autem sermonem tribuimus non Tithono, ut Aristo Chius, parum enim esset auctoritas in fabula,sed M. Catoni seni$. Nous savons déjà que Varron composa une satire nommée 77fAionus 1, pour
' Acad. poster. 1, 8; la définition du σπουδογέλοιον est intéressante : « Quadam hilaritate conspersimus..., quo facilius minus docti intelligerent, iucunditate quadam ad legendum invitati ».
? Acad. poster. 1, 9.
" Le commencement des Acad. poster. présente plusieurs souvenirs varroniens (cf. HELM, Lukian und Menipp, p. 150).
* Ad Attic. XII 52, 3: ἀπόγραφα sunt.
? Cf. HEINE, préface de la 4me éd. des 7usc.; ZEITSCHMANN, Diss. Halle, 1869; POHLENZ, Hermes, 1909, p. 23 sq.
5 Cato maior, 1, 3.
' Cf. p. 101 et 105.
cau a.
montrer que la vieillesse n'est pas un mal; c'est peut-étre là ce qui donna à Cicéron l'idée d'écrire une ceuvre de ton plus sérieux sur le méme sujet et d’après le méme modèle.
Certains critiques ! ont prétendu qu'il s'agissait, dans le texte cité non point du Stoico-cynique de Chios, mais du Péripatéticien de Céos. Cette opinion ne résiste ni à l'examen des manuscrits (le Leidensis porte « Chius »), ni à l'étude comparative des textes ?. L'exposé qui suit démontrera suffisamment que l'éléve de Bion a . servi de modéle à Cicéron.
Il est plus difficile de prouver que les passages diatribiques des Tusculanes remontent à Ariston comme le Cato maior. Remarquons tout d'abord la connaissance approfondie des thémes de morale populaire dont Cicéron fait preuve dans cet ouvrage; il en donne presque un catalogue: Sunt enim certa quee de paupertate, certa quae de vita inhonorata et ingloria dici soleant; separatim certae scholae sunt de exilio, de interitu patriæ, de servitute, de debilitate, de cæcitate et de omni casu in quo nomen poni solet calamitatis (IN 34, 81) ?: en outre, parmi les autorités citées, Ariston occupe une place importante à côté d'Antisthéne 1, de Diogéne ? et de Bion *, ses maitres spirituels. CET | |
Au deuxième livre (6, 15), Cicéron se range à l'opinion d'Ariston sur la douleur; le passage qui, précède est d'un style trop bionesque pour que Pyrrhon, qui est également cité, puisse avoir été imité par Cicéron. Au livre V, Ariston est mis en parallèle soit avec Zénon (9, 27), soit avec Pyrrhon (30, 85), pour être
! Cf. GERCKE, Archiv. f. Gesch. e Dügpsopue 1892, p. 198 et les Eu dons
HAUSSE du texte.
^ PLUTARQUE, qui dépend d'Ariston (cf. p. 25) cite Tithonus comme exemple de vieillard (An seni ger. sit resp. 17). GIESECKE (Rhein. Mus. 145, p. 206) a identifié une phrase du Cato maior (18, 65) au moyen d'une citation d'Ariston de Chios faite par Sénéque dans l'ep. 36, 8 3. SCHRÔTER imagine arbitrairement (Diss. Leipz. 1911) l'intermédiaire d'un écrit stoicien entre Ariston et Cicéron.
? Cf. Tusc. V 37, 106 et GIESECKE, p. 2.
* Tusc. V, 9, 27 ; cf. De nat. deor. I, 14, 37 et De orat. MI, 17, 62.
* Tusc. 143, 104; V 32, 92; cf. De nat. deor. NI 34. 83 et 36, 88:
ὁ Cf. Zusc. III 26, 62; cette citation d'une sentence contre les manifestations exagérées du deuil est accompagnée d'une description du « physique » des affligés qui est de style trés bionesque (cf. GIESECKE, p. 33, n. 2); cf. De finibus 1 15, 49 ; le maitre de Bion, Théodore l'Athée, est cité, Zusc. 1 43, 102 et V 40, 117.
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opposé aux Epicuriens ou pour être indiqué comme un exemple de penseur important qui n'a pas eu de successeur direct. Enfin on a toujours reconnu l'utilisation de Stoiciens primitifs dans d'importants développements du premier livre; or Ariston est le seul qui se soit opposé, ainsi que le fait Cicéron, à la dialectique des Chrysippiens qui contortulis quibusdam et minutis conclusiunculis nec ad sensum permanantibus effici volunt non esse malum dolorem !.
Il reste à démontrer que Cicéron a recouru à un ouvrage diatribique en composant les Tusculanes ; si nous y réussissons, nous serons engagé à admettre comme très probable l'hypothèse que cette source est un écrit d'Ariston: seul des philosophes populaires de premier rang, il passait pour stoicien ; seul parmi eux, il pouvait trouver grâce auprès d'un adversaire du cynisme ?. Nous étudierons conjointement les caractéres diatribiques de style et de pensée du Cato maior et des chapitres des Tusculanes qui nous intéressent.
Une remarque concernant la forme de ces deux ouvrages doit étre faite dés l'abord: nulle part Cicéron n'a été si prodigue de citations poétiques *. Une constatation analogue s'impose au sujet des comparaisons diatribiques; les Tusculanes en contiennent de trés typiques: le philosophe qui n'applique pas ses principes est assimilé à un grammairien qui parle incorrectement et à un musicien qui chante faux'*; les animaux y sont donnés en exemple *, de méme que les Spartiates *, les Barbares '
* Tusc. M, 18, 42: cf. Zusc. V 27, 76 où l'auteur déclare qu'il veut échapper aux « /aquei Stoicorum »; ailleurs Cicéron cite avec éloge Ariston qui s'écarta du dogmatisme stoicien en physique (Acad. Il, 39, 123); cf. de méme De nat. deor. III 31, 77.
5 CICÉRON a l'esprit trop pratique pour ne pas condamner l'extrémisme moral de l'idéal cynique (cf. De off. 1 35, 128 et 41, 148) ; il signale avec perspicacité (De finibus lI 20, 68) son caractère antisocial; sa critique porte justement sur l'opposition au mariage, le point sur lequel la diatribe romaine sera obligée de renier la doctrine de ses sources grecques pour conquérir des cercles étendus de la société. !
… ? Cato maior, $$ 1, 10, 14, 16, 20, 24, 25, 36, 73 et Tusc. surtout I SS 101.
107 et II SS 20-25. | |
* Tusc. M 4, 12; c'est une transposition de la chrie donnée par Dioa. L. VI 27.
? Cato, S 27: th. 30a; cf. Tusc. V, 34, 98 et 27, 79.
$ Tusc. | 42,100 ; II 15, 36 ; V 14, 40 et 27, 77 : th. 51 5.
' Tusc, V 27, T1 et 34, 99 : th. 14; sur Anacharsis, cf. V 32, 90: th. 14 a.
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et Socrate ! ; la philosophie est proposée comme la vraie médecine de l'àme, en une phrase chiasmatique où transparaissent les expressions de l'original: Nam hoc efficit philosophia: medetur animis, inanis sollicitudines detrahit, cupiditatibus liberat, pellit timores ?.
Reconnaissons-le cependant: Cicéron évite certaines comparaisons, qui sont comme une marque distinctive du style de Bion, alors que, dans le Cafo maior, un petit traité populaire sur une question de morale pratique, il ne se géne pas pour les employer; celle où la vie est assimilée à une pièce de théâtre (senectus autem «aetatis est peractio tanquam fabulae?) y est présentée à trois reprises ^ sous une forme très développée qui correspond exactement au texte de Bion; elle apparait, une fois, légérement transformée et adaptée aux circonstances romaines ?. Il en est de méme de l'utilisation morale des mythes ὃ
et des comparaisons de la vie avec une navigation * ou un service
militaire $, et surtout celles du corps avec une maison où l'on n'habite qu'en passant: ex vita /fa discedo tamquam ex hospitio non tamquam e domo ?.
Les deux textes en question sont d'importance et de sujet trop différents pour qu'on puisse attendre de l'examen des thémes traités une confirmation ou une restriction des remarques qui précédent. Tous deux présentent du reste une grande variété d'idées diatribiques. Cicéron en vient méme à témoigner d'un certain mépris pour la philosophie : parlant de la Zaudafio Fabri, il s'écrie: Quam cum legimus, quem philosophum non contemnimus? (Cato, 4, 12: th. 3a).
! Tusc. 1 43, 102 sq. : th. 43; cf. V 37, 108 où Socrate fait figure de Cynique cosmopolite. Les Tusculanes contiennent des blàmes à l'adresse d'Alexandre, ΠῚ 10, 21 et IV, 37, 79 : th. 78 c.
* Tusc. 114, 11 ; cf. III, 3, 5. (th. 74 c).
* Cato, 23, 86 : th. 43 f.
* Cato, 2, 5; 18, 64; 19, 70; cf. HENSE, 7e/. rel. p. CXV.
* Cato, 14, 48: suivant leur âge, les hommes jouissent des plaisirs, de plus
ou de moins loin; on est assis de méme au théátre plus ou moins loin d'Am-:
bivius Turpio, le fameux acteur.
* Cato 2, 5:le combat des dieux et des géants représente la lutte contre la nature ; cf. 15, 54 sur les travaux de Laérte (voir la note du th. 41).
© Cato 6, 17 : 19, 71; 20, 72: cf. la note du th. 43c.
* Cato, 14, 49 : th. 52H.
? Cato, 23, 84; cf. 20, 72: th. 43 c (cf. HENSE, 7e/. re/. p. CXVI)
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Ce qui est conforme à la nature est un bien (Cato 2, 4-5; 19, 71: th. 29); la vertu s'acquiert par l'exercice moral (7usc. ll 17, 40; Cato 11. 36: th. 52a) et la frugalité !; le sage seul peut vivre avec lui-même (Cato 14, 49: th. 62) ; seul il est libre (Tusc. V 14, 42: th. 26 et 43 à); il s'exhorte au bien en exhortant les autres (Cato 1, 2: th. 50e) et fait en sorte que sa vie soit toujours la stricte application de ses principes (7usc. Il, 4, 11: th. 54 3); il se contente de l'existence qui lui est accordée ?, mais il en profite jusqu'au bout (Cato 10, 33: th. 46) et ne croit pas que sa vieillesse doive se passer dans l'inaction (Cato 6, 17 et 8, 26: th. 24a). Le spectacle qu'offrent à sa pensée les peuples étrangers (Tusc. 1, 45, 107 sq.: th. 14) lui apprend à réfléchir sur la véritable valeur des choses; il sait que ni la gloire (7usc. II 4, 11-12: th. 15), ni la richesse (Ibid. : th. 20), ni la force physique des athlètes (Cato 8, 27 et 10, 33; Tusc. IN 17, 41 : th. 21), ni méme la vie, ne sont des biens (Cato 23, 84 : th. 25 a et 77 a); il ne redoute pas ce que le vulgaire appelle faussement un mal ? (la pauvreté *, l'exil^, la vieillesse 5 et la mort‘) et n'a que du mépris pour les superstitions concernant la sépulture et pour toutes les formes de la divination (7usc. 1 44 sq., 107 sq.: th. 91c; Cato 4, 11: th. 94).
On se rend compte, par ces remarques sur le style et les thémes diatribiques, que presque tous les faits que nous avons. signalés sont concentrés en un nombre assez restreint de chapitres des Tusculanes $ et du Cato maior?. C'est dans la rédac-
! Cato, 11, 36; 13, 44 ; th. 31 : les joies de l'ascétisme sont décrites, Zusc. ν 35, 102 : th. 52 ὃ.
* Cat. maior, 19, 69 : th. 41; le sage lutte contre ses désirs (Cato, 14, 47: th. 78) ; il fuit le plaisir (Cato 12, 41-42: th. 89) et les passions (Cato, 14, 49: th. 84 et 84 4); les insensés sont toujours mécontents de leur sort (Cato 2, 4 et 10, 33: th. 80) et inconstants (Cato 2, 4: th. 78 a).
? L'énumération de ce qui passe à tort pour un mal est donnée dans les Tusculanes, V 10, 29.
* Tusc. V. 85, 1025. Cato, 5, 14 : th: 20 7.
* Tusc. V 36, 105 et 37, 107 : th. 19.
5 Tout le Cato maior développe le th. 24; Cicéron emploie parfois, à ce propos, les expressions de Bion: 2, 4 senectus plerisque sic odiosa est ut onus se Aetna gravius dicant sustinere ; cf. TÉLÈS, p. 42, 13 « τὸ δὲ γῆρας Baotτερον Aizvic » (HENSE, p. CXXII).
* Tusc. | 42, 100 sq.; Cato, 20, 74 sq. : th. 25.
so Wee.
tion de ces passages-là que Cicéron a utilisé une œuvre bionesque. Il montre ailleurs qu'il se souvient de sa lecture diatribique !, mais les pages influencées par la morale populaire ne forment qu'un ilot perdu dans l'immensité de sa production philosophique. Le vulgarisateur romain de l'académisme croyait trop à la science grecque pour s'attarder longuement à des écrits où sont bafoués les systémes coordonnés. Presque rien de bionesque n'apparait dans ses discours? : le grand orateur n'est ni un idéologue ni un réformateur moral; les questions éthiques l'intéressent du point de vue politique et pratiquement social; il a pensé que la diatribe ne correspondait pas aux besoins de son pays et n'a pas cherché à l'y adapter.
On pourrait trouver dans les écrits historiques de SALLUSTE bien des phrases qui, prises isolément, devraient étre rattachées aux thèmes de la philosophie populaire: celles, par exemple, qu'il consacre à la description enthousiaste des époques primitives (Catilina 2, 1); ses affirmations répétées sur l'avidité donnée comme la cause des conflits guerriers (Caf. 2, 2; 33, 4; epist. ad Caesarem |, 8. 4) et ses condamnations du luxe et de l'oisiveté (Cat. 53, 5). Mais on se rend vite compte que le cadre de ces sentences en atténue la portée: la plupart des développements moraux aboutissent soit à une apothéose de la gloire, récompense suprême de la vertu” (ce qui est aux. anti-
podes de la pensée diatribique), soit à un éloge de la modéra- .
tion‘ (ce qui lui est tout-à-fait étranger). Salluste craint tout paradoxe, toute opposition aux préjugés: les apophthegmes de morale austère qu'on rencontre chez lui çà et là » sont empruntés
* Spécialement aux livres Il et Il] des Tusculanes.
* Le Pro Cluentio offre quelques traits de style diatribique, mais ils semblent d'origine « oratoire » (cf. p. 121) ; dans ses harangues, Cicéron ne heurte jamais les opinions courantes sur les questions morales. EICKE (Veter. philos. de Alexandro iudic. p. 18) signale les contradictions des discours où Alexandre est vànté et des ceuvres philosophiques oit il est blámé.
? Catilina, 1, 3-4; lugurtha 2, 4; epist. ad Caesarem Il, 7, 4-5.
+ Calif. At: et 13.
? Par ex. dans le discours de Marius (/ugurtha, 85, 39 et 41); Sordidum me et incultis moribus.aiunt, quia parum Scite convivium exorno, neque Aistrionem ullum, neque pluris preti coquom quam villicum labeo... ubi adulescentiam habuere, ibi senectutem agant, in conviviis, dediti ventri et furpissimae parti cOrporis... etc.; cf. aussi epist. ad Caesarem |, 7 et 8 entre autres | 8, 2: E7, quibus bis die ventrem onerare, nullam noctem sine scorto quiescere mos est, ubi animum, quem dominari decebat, servitio oppressere, nequeiquam eo postea hebeti atque claudo pro exercito uti volunt. Cf., sur Caton, p. 85 sq. 1 à
HSE
à Caton, de méme que les archaismes de la langue artificielle qu'il. se crée.
Si tels sont les auteurs qui ont eu quelques rapports avec la diatribe au cours des interminables guerres civiles, on se rend bien compte du caractère exceptionnel de l’œuvre de Varron : seul, il a essayé de réagir efficacement contre la corruption des. moeurs; seul, il a employé avec audace les armes que lui offrait la philosophie populaire grecque.
Caton, Lucilius et Varron, c'est en ces trois noms que se résume l'histoire de la diatribe romaine avant Auguste; ce sont ces trois écrivains qui ont préparé la grande rénovation morale qui va venir; il se sont servis des moyens éprouvés que la propagande hellénique avait utilisés, mais ils les ont adaptés aux besoins et aux idées de leurs compatriotes. Identifiant l'idéal de simplicité naturelle des diatribistes et la vie austère des premiers. siécles de la République, ils ont indiqué à leurs successeurs la voie la plus aisée pour conquérir les âmes romaines ; ils leur ont montré le moyen de transformer l'esprit de la diatribe pour la rendre victorieuse à Rome: l'individualisme forcené du cynisme primitif devait faire place à une morale sociale.
Tous les autres écrivains que nous avons passés en revue dérivent de ceux-là ou bien ne connaissent qu'indirectement le grand courant de la pensée diatribique. Il faut attendre que la grande secousse de l'agonie républicaine ait eu dans les coeurs sa répercussion, pour que se déclanche à Rome un mouvement important de réaction moralisatrice.