LES PRÊCHEURS BAFOUÉS PAR HORACE
Des travaux relativement récents ! ont tracé d’une manière définitive le tableau de la situation politique et sociale à la fin des guerres civiles. On sait que les longues dictatures militaires, suc-
cédant à des troubles qui duraient depuis plus d’un siècle, avaient —
provoqué peu à peu une démoralisation profonde dans la ville de Rome. Tout excitait le mécontentement; mais la puissance de la soldatesque, qui le causait en partie, l'empéchait aussi de se manifester extérieurement: les famines exaspéraient pourtant les masses et la misére du plus grand nombre rendait insupportable le luxe éhonté des enrichis de la guerre, les militaires qui avaient | recu les biens des proscrits et les anciens marchands d'armes, d'équipements et de vivres. Les distributions de denrées avaient ruiné l'agriculture italienne et dépeuplé les campagnes au profit de la capitale; les maux de tous genres en avaient été aggravés. Perdant tout espoir de se relever matériellement aussi bien que moralement, les Romains ne trouvaient l'oubli momentané de leurs angoisses et de leur déchéance que dans les excés de la débauche et de la superstition.
La vie de famille surtout n'existait NE je mariage était depuis longtemps déjà une affaire d’argent?; aucune intimité n'était possible entre les époux et les divorces se multipliaient d'une manière inconcevable; le désir de s'enrichir en exploitant . les vices les plus immondes ou en commettant les forfaits les plus monstrueux se répandait dans toutes les classes de la société.
S'il existe une consolation quand un monde est profondément . cangrené, c'est sans doute que tout changement amène un progrés, et qu'une fois le fond de l'abime touché, la situation ne peut que s'améliorer. De l'excés du mal devait sortir la réaction.
Elle eut de trés humbles débuts : nous avons parlé à plusieurs reprises de la propagande directe des prédicateurs popu-
! FERRERO, Grandeur et décadence de Rome, V et VI; GARDTHAUSEN, Augustus und seine Zeit, etc.
? On peut rappeler ici non seulement l'histoire de Cicéron répudiant | Térentia pour épouser la riche Publilia, mais encore celle de Caton d'Utique, ce modèle d'austérité ; il divorça pour permettre à Marcia d'épouser l'opulent . et vieil Hortensius, et l'épousa de nouveau, une fois l'héritage encaissé.
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laires dans le monde grec. Dès le milieu du Ier siècle av. J.-C., nous constatons leur contact avec Rome. Cicéron parle de leurs innombrables traités et un de ses correspondants le menace de lui faire apprécier l'atticisme de l'Epicurien Catius par la comparaison avec certains « rustici Stoici » qui ne peuvent étre que des diatribistes vulgarisateurs (Ad Famil. XV 19, 1). C'est seulement par Horace et ses scholiastes que nous pouvons faire connaissance de ceux d'entre eux qui préchaient à Rome. A plusieurs
reprises le grand satirique les met en scène et il nous montre l'ex-
tension de leur influence non seulement chez les esclaves ou dans la petite bourgeoisie romaine, mais jusque dans le demi-monde débauché oü il était de mode de laisser trainer leurs écrits : Quid quod libelli Stoici inter sericos iacere pulvillos amant! ?
Les noms de trois d'entre eux nous sont parvenus : FABIUS, Stertinius et Crispinus.
Nous ne savons pas grand'chose du premier; Horace nous fait entendre (Sat. 1 1, 13-14) que le «/oquax Fabius » était un prédicateur populaire accumulant inlassablement des exemples traditionnels à l'appui de ses thèses; la scholie correspondante de Porphyrion nous apprend qu'il s'agit d'un chevalier de Narbonne, auteur prolixe de divers traités stoiciens. Que tirer d'autre part de l'attaque dont Fabius est l'objet à la fin de la premiére en date des Satires (I 2, 134)?
Horace vient de signaler tous les dangers que court celui qui se fait surprendre en flagrant délit d'adultére, et conclut:
Deprendi miserum est: Fabio vel iudice vincam.
Faut-il accepter l'interprétation malveillante de Porphyrion ? dont l'imagination a travaillé sur ce texte, et considérer le vertuiste comme un hypocrite qui avait des motifs tout particuliers de donner raison à un adultère? Horace fait-il allusion ici à un scandale dont Fabius aurait été le peu glorieux héros? La question est pour nous de quelque importance, car ce serait le seul témoignage concernant le manque de sincérité et l'inconduite d'un des moralistes de cette tendance. Il semble que Porphyrion
MÉROUE 9, v.- 15.
? Satis urbane significat Fabium pro adultero iudicaturum,si iudex in hanc rem constituatur, qui harum rerum sit et ipse sectator.
Ἀν Ho
n'a pas pris garde au détail du texte sur lequel il s'appuie. Il ne s'agit pas d'un procés contre un adultére, mais d'une réflexion sur les inconvénients qui peuvent résulter de relations coupables avec une femme mariée '. Les commentateurs modernes? ont imaginé que Fabius était cité par le poéte à cause de l'orthodoxie de son stoicisme. Voici leur raisonnement: un sage, aux yeux de Fabius, ne peut jamais souffrir ; mais, malgré cette opposition de. principe, Horace est convaincu qu'il réussira à persuader le Stoicien de son erreur en ce qui concerne un adultére pris sur le fait.
Cette explication est compliquée et arbitraire; il n'est pas question d'un sage, puisque l’adultère est un insensé aux yeux de tous les philosophes, Fabius et Horace compris. Le texte méme nous offre les éléments d'une explication plus simple. Horace n'accuse pas Fabius d'adultére, mais de sottise. Aprés avoir démontré avec insistance l'évidence de sa conclusion, il ajoute seulement, en plaisantant, qu'il réussira à la faire admettre « méme à Fabius » ; c'est fournir la meilleure preuve que chacun. pourra la comprendre.
SrERTINIUS devait étre un plus important personnage. Un scholiaste nous dit qu'il ne se contentait pas de rédiger des sermons, mais qu'il développa le système de Chrysippe en 220 livres”; Horace, reproduit longuement un discours de cet abondant compilateur ‘; si mal disposé qu'il puisse être à son endroit, le poéte reconnait l'action personnelle de Stertinius sur ses contemporains. Celui-ci nous apparait comme un directeur de conscience qui sut intervenir dans certaines crises morales et rendit leur équilibre et leur énergie à des ámes bouleversées.
! Si l'on prend au sérieux l'accusation de Porphyrion, on ne peut plus: comprendre le lien logique entre les deux affirmations du vers 134. Pourquoi.
Horace écrit-il: Fabio vel iudice vincam (je le démontrerai victorieusement,
Fabius füt-il méme le juge de ce débat) si, mieux que personne, Fabius devait savoir, à la suite de douloureuses expériences, quelles étaient les conséquences fácheuses de certaines fredaines ?
* Cf. les notes de l'édition Kiessling-Heinze.
* ACRO (ad Hor. ep. 1 12, 20) ajoute: Aos notat quod versibus suis obscuriorem philosophiam fecerint; mais cette observation semble un développement arbitraire de l'expression d'Horace: Stertinium deliret acumen. Tout. fait croire que Stertinius n'écrivit qu'en prose.
* Sat. II, 3.
Damasippus, l'interlocuteur d'Horace, voulait se tuer, car il ne pouvait supporter le mépris qu'on lui témoignait depuis sa banqueroute; il allait se jeter dans le Tibre du haut du pont Fabricius, lorsqu'un homme barbu! l'a retenu et s'est mis à lui adresser de pathétiques objurgations. Quand il a vu qu'un rassemblement s'était formé autour d'eux, le philosophe s'est tourné vers les assistants et leur adressa un long discours ? sur le théme: tous les hommes sont fous, sauf le sage. Damasippus s'éloigne consolé ? et, tout fier de sa nouvelle science, court la déverser sur Horace. L'avarice, l'ambition, l'amour du luxe et la crainte irréfléchie, telles sont les quatre « passions » essentielles ! sous lesquelles le disciple groupe les vices humains comme autant de maladies mentales. On sent derriére l'exposé enthousiaste du néophyte, la systématisation schématique d'un maître qui se pose avant tout comme un sectateur de Chrysippe et ne cesse de se réclamer de cette autorité : /7sanum Chrysippi porticus et grex... autumat. (v. 44 sq.). L'allure de l'exposé est volontairement rendue pédante et dogmatique.
Avant d'examiner ce discours au point de vue de ses rapports avec la diatribe, rappelons les renseignements personnels que nous possédons sur le troisiéme de ces sermonnaires.
PLOTIUS CRISPINUS est le poète de ce groupe; il écrivait des vers moralisateurs en un style láché et diffus, mais, comme Stertinius, il préchait à la foule la réforme des mœurs avec une convaincante sincérité ; il semble avoir mérité par son ton « prophétique » et l'ardeur de sa propagande le nom d’Aretalogus, que Porphyrion a mal compris lorsqu'il en fit l'équivalent de « bavard vertuiste »?. Ce surnom est pour nous un indice de plus de l'estime dont étaient entourés en fait ces personnages qu'on serait tenté, à premiére lecture des Satires, de considérer comme autant de phraseurs sans conscience.
! Ibid. v. 35 : zussit sapientem pascere barbam.
* Ibid. v. 77: audire atque togam iubeo componere (j'invite chacun à s'installer pour m'écouter confortablement).
Ibid. v. 36 : russit... a Fabricio non tristem ponte reverti.
* Cf. l'analyse de LEJAY, Les satires d' Horace, p. 356 sq.
? PORPHYR. ad orat. Sat. 1 1, 120: P/otius Crispinus philosophiae studiosus fuit; idem et carmina scripsit, sed tam garrule ut aretalogus diceretur. Cf. l'art. aretalogus dans l'encycl. de Pauly-Wissowa ; on y trouve l'interprétation de ce terme faite par S. Reinach.
En Crispinus, c'est le mauvais poète et non le moraliste qui reçoit tous les coups d'Horace, et l'on perçoit, dans les vers concernant le défi grotesque ! lancé par lui, un écho d'une polémique personnelle. Avait-il reproché à l'auteur des Satires de s'étre fait le parasite des puissants? avait-il tourné en ridicule la lenteur de la production d'Horace à ses débuts * Toujours est-il qu'on remarque dans les vers du grand poéte la vivacité d'une réplique ",
Le discours attribué à Crispinus est présenté par Horace:
avec une liberté qui dépasse méme? celle dont il use à l'égard de Stertinius. Au lieu des paroles d'un disciple immédiat, nous n'avons que celles d'un esclave qui a entendu parler le portier du philosophe; Davus, le jour des Saturnales, inflige à Horace, son maitre, les plus cruelles vérités : inconstant, passionné, courmand et inquiet, le poète est un bel exemple de la folie humaine, et s'oppose au sage parfait, seul roi, /7 se ;pso totus, teres atque rotundus ^, contre lequel la fortune est impuissante. On reconnait les paradoxes des plus intransigeants de l'école stoicienne. C'est là un premier fait dont il faut tenir compte ; ce qui frappe dans les développements qu'Horace préte aux disciples de Stertinius et de Crispinus, c'est le caractère scolaire et étroitement dogmatique de leurs affirmations^; les deux précheurs se déclaraient sans doute des fidéles du Portique, et la transposition de leurs écrits, qu'Horace nous offre, apparait presque comme une mise en œuvre des Paradoxa Stoicorum de Cicéron *.
Est-ce à dire qu'il ne s'agisse là que de chrysippismes orthodoxes? Crispinus, Stertinius et leurs pareils ne sont-ils, conformément à l'opinion traditionnelle, que des « Stoiciens bavards » ? Si c'était le cas, nous n'aurions pas à nous occuper d'eux; mais, de méme que pour les Paradoxa, qui leur sont intellectuellement
1 Sat. 1 4, 14: Accipe si vis; accipiam tabulas, detur nobis locus, hora,
custodes; videamus uter plus scribere possit.
? Horace lui applique l'épithéte injurieuse de /ippus, c'est-à-dire de « bavard désœuvré » (cf. LEJAY, p. 28, la note du vers 120).
? Sat. I4; |
* Ibid. v. 86.
? Voici quelques-uns de ces paradoxes: l'inconstant est plus coupable que le vicieux (Sat. II 7, 18) ; toutes les fautes sont égales (Sat. Il 3, 115-117 et 121); la folie est une méconnaissance de la vérité (Sat. II 3, 43). PORPHYRION ad Hor. ep. 1 12, 20) nomme Stertinius un Stoicien qui de paradoxis loquitur.
5 Comparer à ce propos le Parad. 5 (SS 34-38) avec la Sat. Il 7, 93-101 ; cf. les notes de l'éd. Kiessling-Heinze.
apparentés, nous avons affaire, avec eux, à un stoicisme tout imprégné de philosophie diatribique.
On peut assez facilement éliminer, dans les deux satires! dont il s'agit ici, les traits qu'Horace préte arbitrairement à ses personnages et où il s'adresse en réalité, par leur intermédiaire, à ses lecteurs?; on peut aussi mettre provisoirement à part l'armature dialectique et les thèses stoïciennes sur lesquelles nous venons d'insister. Le résidu est important, et nous y remarquons un ensemble de traits si fortement appuyés qu'ils étonneraient dans d'autres satires; ils n'appartiennent pas, sous cette forme du moins, au style habituel d'Horace et sont autant d'allusions personnelles aux procédés des prédicateurs dont il se proposait d'esquisser la silhouette. Horace s'est sans doute efforcé de rendre avec fidélité le caractére général de leurs productions : il ne voulait pas faire une parodie, mais évoquer avec assez d'exactitude la maniére des précheurs pour que la satire contint un tableau de mœurs à côté d'une leçon morale.
Il y a donc lieu de remarquer que tous les procédés de la diatribe sont employés dans les discours attribués à Stertinius et à Crispinus avec une outrance exceptionnelle. Dans aucune autre ceuvre d'Horace ne sont accumulées à ce point les interrogations
Eas Ibo et I.
? Cf. Sat. IL 3, 168 sq. où l'outrancier Stertinius cite avec éloge l'opinion d'Oppidius; il s'agit cependant du plus raisonnable des sages provinciaux, apótre du juste milieu. Horace introduit ainsi un souvenir personnel, car Oppidius est originaire de Canusium, une ville apulienne fort proche de Venouse, la patrie du poéte. Faut-il d'autre part considérer que la question : Uter est insanior horum ? (Sat. Il 3, 102) est une réflexion d'Horace interrompant l'exposé de Stertinius quand celui-ci semble approuver Aristippe d'avoir abandonné son or dans le désert? KIESSLING (cf. les notes de l'éd. et LEJAY (Sat. p. 379) voient là un blâme d'Horace contre tous les excès ; CARTAULT (p. 135) considére avec raison cette interrogation comme une sorte de rectification faite par Stertinius lui-même à la fin de son développement ; il a cité Aristippe, comme tant de diatribistes l'avaient fait, et s'apercoit trop tard que l'exemple est mal choisi, non pas, comme le pense Cartault, parce que ce serait d'un fou de traiter l'argent avec dédain, mais au contraire parce que l'abandon du trésor fut provoqué par le désir de se tirer d'affaire dans un danger (quia tardius irent [servi] propter onus segnes). On peut donc se demander lequel est le plus fou de deux hommes dont l'un perd sa vie pour lor et l'autre perd son or pour la vie. Il y a une nouvelle question à résoudre et l'exemple ne vaut rien (ΩΝ agit exemplum litem quod lite resolvit). Seul le sage parfait, pour qui le bien unique est la vertu, doit étre pris pour modèle.
oratoires et les interpellations à l'auditeur !; les démonstrations s'accompagnent de comparaisons ? entre les habitudes des hommes et celles des animaux qui sont donnés comme des modèles de sagesse ?. Les vices, nous l'avons déjà remarqué, y sont constamment assimilés à des maladies. Stertinius et Crispinus se livrent à une vraie débauche d'exemples; ils accumulent les digressions
poétiques sur Oreste *, Ajax”, Agamemnon$, et les chries? sur.
Aristippe et Polémon. Tous deux recherchent les mots les plus crus * et les hyperboles les plus invraisemblables ?.
ll n'y a qu'une seule satire qui dépasse par sa richesse en « effets » de rhétorique populaire celle dont le héros spirituel est Stertinius; c'est la première du premier livre; on y retrouve la même parodie théâtrale ! que le satirique préta à Davus, c'est-àdire à Crispinus : s/ quis ad illa deus subito te agat, usque recu
ses !!. Fait plus significatif encore, à la fin de la méme satire limi- :
naire, où sont entassés les lieux communs les plus caractéristiques de la diatribe et les comparaisons les plus habituelles du genre, Horace ne lance pas le plus répété des bionismes (exacto contentus tempore vita — cedat uti conviva satur 13) sans s'interrompre brusquement pour ajouter : |
lam satis est; ne me Crispini scrinia lippi.
compilasse putes, verbum non amplius addam .
! L'observation a été faite par CARTAULT, p. 345.
2 Cf. entre autres- Sat. IF 3, 96-102; 122-132; 157-1685; -sur DOSE UD cf. LEJAY, p. 545.
* Sat. II 3, 69-71 (th. 30a) ; une note de l'éd. KiESSL.-HEINZE attire l'attention sur l'expression cynique: o totiens servus, l'équivalent de τρίδουλος (cf. p. 102, note 4).
4 Sat. 113, 137-141.
? [bid. 187-223.
ὁ [bid. 191 sq. |
7 Ibid. 99-102 et 254. LEJAY (p. 374 sq.) souligne la diffusion de ces anecdotes et conclut qu'Horace pouvait les avoir apprises à l'école ; c'est assez douteux, mais cette hypothése n'exclut en rien l'origine diatribique de ces chries : cf. Dioc. L. Il, 77; LUCIEN, Bis accus. 16; PLUT. De adulat. et amico, 32.
* Cf. LEJAY, p. 363 et p. 548-550.
? Sat. 11.3, 70 et.115-117.
10 Sat. I 1, 15 sq. (s/ quis deus « En ego » dicat...)
sat, M7, 24.
12? Sat. 1 1, 118 sq. Horace a volontairement donné le trait de Bion (TÉLÈS, p. 16), sous une forme qui rappelait les vers de LUCRÈCE (III 938 et 960) pour qu'il parüt plus banal au lecteur et que la pointe contre Crispinus füt mieux amenée.
roof T. 170380:
En s'exprimant ainsi, le poète nous déclare explicitement que les œuvres de Crispinus étaient farcies de lieux communs diatribiques et de tours oratoires tels que ceux dont il vient de se servir avec excès.
Ces observations d'ordre littéraire sont décisives : les moralistes, dont Horace esquisse la silhouette, utilisent largement la tradition bionesque. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que les thémes de leurs sermons soient les plus traditionnels de la tendance. Damasippus, le nouveau converti de cette philosophie, se vante de prime abord d’être un χχτάσχοπος des hommes ! ; en bon disciple de Bion, il condamne autant les avares parce qu'ils jugent la pauvreté comme un mal? que parce qu'ils ne savent pas profiter de ce qu'ils possèdent ?*. Le corollaire du thème est également donné: il faut se contenter de ce qu'on a et de ce que réclame la nature *; les débauchés et les raffinés sont aussi insensés que les avares ὅ.
Davus plaide la méme cause que Damasippus ; on devine que le portier de Crispinus soulevait les prolétaires de son quartier en prétant sa voix à la propagande révolutionnaire de son maitre; il a appris que les distinctions sociales sont sans valeur, et que les hommes les plus réellement libres ne sont pas ceux que l'on considére vulgairement comme tels *; c'est avec une entrainante conviction qu'il proclame esclaves tous ceux qui se laissent guider par leurs passions, eussent-ils été plusieurs fois juridiquement affranchis. Sa condamnation de l'adultére est étayée, à la mode cynique, sur une apologie des viles courtisanes *. Quant aux invectives contre les gloutons, elles doivent avoir été, pour les prédicateurs du genre de Crispinus, des sujets de prédilection. Davus démontre à Horace que ses excés de table le rendent inférieur à son esclave, puisque le maitre dépense plus que le
! Sat. Π 3, 18: Postquam omnis res mea larum — ad medium fracta est, ALIENA NEGOTIA CURO — excussus propriis (th. 67) ; il est donc devenu un sage parce qu'il est tombé dans la misère (th. 20 h).
* Ibid. 91-98 : th. 20.
* Ibid. 166 sq. : th. 46.
* Ibid. 178: th. 29 et 41.
? Ibid. 224-253 : th. 90, 31 et 34.
* Sat. Il 7, 75 sq.: th. 84 (tu mihi qui imperitas, alii servis).
' Ibid. 46-47 : th. 32a et c; ce passage confirme notre interprétation du vers 134 de la satire I 2 (cf. p. 128).
Mad ni
serviteur pour satisfaire son appétit '. La goinfrerie est d'ailleurs fort nuisible à la santé (th. 52 d):
Nempe inamarescunt epulae sine fine petitae
inlusique pedes vitiosum ferre recusart
corpus (ibid. v. 107-109).
Cette préoccupation d'hygiéne est un trait distinctif de la période que nous étudions ; elle méne à la reprise du végétarianisme cynique qui était inspiré par des considérations ascétiques * et devint un des éléments essentiels de la doctrine de Sextius, un contemporain. Stertinius dut étre entrainé par le méme mouvement de pensée; c'est du moins ce qui semble ressortir de la 12me épitre du 1*' livre d'Horace. Le poète s'y moque d’Iccius qui, au cours d'un accés imprévu d'ascétique renoncement, s'abstient de toute viande ?; il était influencé par certaines lectures philosophiques et se demandait
Empedocles an stertinium deliret acumen (v. 20).
L'opposition entre les systèmes d'Empédocle et de Stertinius portait (on le voit par les vers qui précédent) sur le systéme du monde; pour qu'un rapprochement aussi inattendu soit. compréhensible, il faut admettre que sur un point au moins il y avait analogie entre leurs deux doctrines philosophiques ; il ne pouvait y avoir, aux yeux d'Iccius, aucune conformité de principes qui l'intéressát autant qu'un accord en matière de végétarianisme; les idées d'Empédocle sur ce point nous sont bien connues‘; l'enseignement similaire de Stertinius, fondé sur la morale et l'hygiéne, nous parait ainsi indirectement attesté.
Il est inutile d'insister longuement sur les autres thèmes diatribiques que traitérent Crispinus et Stertinius; leur condamnation des ambitions politiques fSat. II 3, 180 sq. : th. 17 et 71), des superstitions qui inspirent les vceux inutiles (ibid. 281-295: th. 92 ὁ et 73 c) et de l'incapacité à supporter la solitude? ne font
* eat. dM 1-105; $0.5 1h: 1. ? Ty 2359.
9 Cf. v. 7 : herbis vivis et urtica et v. 21 : seu piscis seu porrum et caepe trucidas.
* DIELS, Fragmenta, 137.
? Sat. II 7, 110 non horam tecum esse potes; c'est la paraphiase du th. 62 déjà développé par LUCRÈCE (III 1068 sq.).
que confirmer notre thèse : ils faisaient grand emploi de la philosophie populaire grecque.
Il nous reste à expliquer pourquoi ces précheurs populaires, ces précurseurs d'une importante rénovation morale, se sont affublés du titre de « Stoiciens » et l'ont du reste mérité dans une certaine mesure en s'encombrant de tout un fatras dogmatique et dialectique qui ne pouvait que gêner leur propagande. [15 connaissaient les ceuvres des vulgarisateurs diatribiques et ont imité les procédés de prédication des missionnaires cyniques ; mais ils ont dissimulé ces emprunts derrière le paravent d'une doctrine scientifique. Le systéme de la diatribe n'avait pas encore été adapté au monde romain; il eût fallu pour cela opérer un triage entre les thémes et éliminer ce qui devait heurter trop vivement le sens politique et social des concitoyens d'Octave; il eüt fallu renoncer à ce qui pouvait rappeler le scandale cynique; Sextius saura s'affranchir des distinctions subtiles et des formules périmées; il osera fonder une nouvelle secte; Crispinus et Stertinius sont de trop falottes personnalités pour s'affirmer d'une manière indépendante.
Le Portique, gráce à sa morale sociale, avait, depuis Cicéron, conquis son droit de cité à Rome; il offrait lui-méme une assez grande variété de tendances doctrinales pour que des systémes hétérogènes pussent s'y abriter. Les premiers propagandistes moralisateurs de l'Italie se présentérent donc sous le nom de « Stoiciens ». Cette étiquette ne nous trompera cependant pas; nous avons vu quelle est l'importance des éléments étrangers au Portique dans les discours où Horace a cherché à reproduire les élucubrations des précheurs; c'est probablement méme à cause de ces éléments que le poéte des Satires à tant tenu à tourner en ridicule les exagérations des prédicateurs contemporains. En marchant sur les traces de Lucilius, comme nous le verrons plus loin, Horace était entré en contact avec les ceuvres de Bion ; il voulait exploiter, après tant d'autres,les « motifs » qu'il trouvait dans cette inépuisable mine; mais il désirait le faire avec goüt, en restant indépendant, en nuançant, suivant son tempérament, les doctrines qui l'intéressaient. La propagande bruyante et outrancière des précheurs le génait et lui faisait craindre, à cause d'une évidente similitude de sources, d'étre confondu avec ces grotesques par certains lecteurs malveillants.
Ab
Nous pouvons comprendre ainsi pourquoi Horace décoche tant de traits à ces hommes dont, à plusieurs reprises, il se montre un assez proche parent. Il est irrité par le ridicule de leur attitude et la maladresse de leur langage; il exagère leur dogmatisme autoritaire et transforme, dans les paroles qu'il leur préte, les thèmes les plus hardis en pur verbiage; il va méme jusqu'à accentuer la tournure cynique de leur prédication en insistant sur l'étranSeté voulue de leur mise !; la foule, dit-il, s'en moque à bon droit:
Vellunt tibi BARBAM lascivi pueri ; quos tu nisi FUSTE coerces, urgeris turba circum te stante miserque rumperis et LATRAS, magnorum maxime regum. (Sat. | 3, 133 sq.).
Barbe, báton, aboiements, autant de traits caractéristiques des Cyniques.
N'oublions pas de remarquer, par contre, que les sermons adressés par les humbles disciples de ces maîtres de second ordre . sont accueillis sans trop d'ironie par Horace; le poéte en fait en quelque sorte des examens de conscience. La colére qu'il feint sous les reproches trop rudes assénés par Davus? est comme l'aveu qu'il est incapable d'y répondre. Si donc les hommes dont il se moque sont de médiocre valeur, Horace reconnait que leurs intentions sont généreuses et que leurs arguments ne sont point méprisables. Mieux que personne le poéte savait qu'ils provenaient d'une source excellente.
Voilà ce que les satires d'Horace nous permettent d'induire sur Crispinus et sur ses congénères ; c'est peu pour définir précisément leurs caractères ; c'est assez pour pouvoir répondre à la question qui va maintenant se poser à nous: est-ce par eux que le grand satirique connaît la diatribe *£ — Dès maintenant nous pouvons supposer qu’il n'en est rien. Horace ne s'est pas renseigné auprès de pareilles personnalités ; le fin lettré, pour écrire des œuvres poétiques sur des thèmes diatribiques, n'a pas dû recourir
' Horace plaisante sur la longue barbe que Stertinius ordonna Damasippus de laisser pousser (Sat. II 3, 17 et 35). ? Sat. M 7, 117 sq. ; cf. sur Stertinius, II 3, 296 sq.
* Cartault a répondu affirmativement à cette question et a attribué à une invraisemblable jalousie les sentiments d'Horace à leur égard.
à des compositions versifiées en latin sur les mémes sujets; il se donne du reste lui-méme la peine de nous renseigner et de nous mettre en garde contre cette hypothèse : Ne me Crispini scrinia lippi - compilasse putes (Sat. | 1, 120 sq.). Mais nous ne pourrons obtenir une certitude que par l'étude des ceuvres personnelles du poéte.