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l'exposé de la doctrine sextienne. Nous ne pourrions d'ailleurs sans danger étendre notre base d'information jusqu'aux disciples nombreux de Fabianus ; ils ont perdu presque tous les caractères distinctifs de leur secte !.
Deux dates nous servent de jalons pour préciser la période d'intense propagande sextienne. C'est vers l'an 30 avant J.-C. que L. Crassicius renonga en plein succés à son activité de maitre de grammaire pour passer ad Q. Sexti philosophi sectam"? . C'est vraisemblablement en 15 avant J.-C., nous l'avons vu, que Fabianus devint Sextien. Sur les débuts et sur la fin de ce mouvement, nous sommes dans l'incertitude. Mais en voilà assez sur l’histoire extérieure de cette révolution morale; il nous faut maintenant esquisser la doctrine de l'école.
En passant en revue les principaux Sextiens, nous avons déjà reconnu que plusieurs d'entre eux ont subi diverses influences étrangéres à la diatribe, influences de rhéteurs grecs ou romains, influences de grands savants spécialistes, de Posidonius, en particulier. On est cependant étonné de leur voir attribuer par un auteur chrétien, Claudianus Mamertus * un spiritualisme composite où l'on pourrait reconnaitre des éléments péripatéticiens et stoiciens :... Romanos... apud quos pater Sextiusque filius propenso in exercitium sapientiae studio apprime philosophati sunt atque hanc super omni anima attulere sententiam : incorporalis, inquiunt, omnis est anima et illocalis, atque indeprehensa Vis quaedam, quee sine spatio capax, corpus haurit et continet. Il serait imprudent de baser sur ce texte * une hypothése sur la psychologie sextienne. Tout au plus peut-on admettre que Sextius Niger, qui parait particulièrement visé par Claudianus, a, comme Fabianus, tiré des auteurs stoiciens autre chose que des hypothèses scientifiques^; il à peut-être simplement, en montrant les rapports de l'hygiéne et de la morale, fait allusion à des théories métaphysiques qu'il trouvait dans quelques-unes de ses sources.
! La secte méme n'existe plus vers 64 aprés J.-C, (Mat. Quaest. VII, 32).
? SUET. De Gramm. 18, nous dit qu'à ce moment il avait parmi ses élèves (d'environ 14 ans) Iulius Antonius, né en 44 av. J.-C.
* De Statu animae, M, 8.
* [| date de la fin du Ve siècle aprés J.-C. et contient, immédiatement après les renseignements sur les Sextiens, une indication presque identique sur Chrysippe.
? Voir plus haut, p. 160, notes 3 et 6.
Tout ce que nous savons, d’autre part, de la doctrine sextienne témoigne au contraire de conceptions nettement pragmatistes et réalistes. Comme les grands diatribistes, Sextius refuse de. prendre pour point de départ, dans sa propagande morale, des a priori métaphysiques et dialectiques. C'est l'expérience personnelle qui est choisie comme la base de l'enseignement. ll vaut mieux, dit Fabianus, renoncer à toute étude que de s'adonner aux disciplines sans profit pour le perfectionnement moral de l'individu 1.
Renoncer à toute étude (nullis studiis admoveri)? — Nous avons vu cependant quel róle ont joué les sciences physiques et médicales dans les préoccupations des principaux Sextiens ?. II n'y a pas là de contradiction; c'est une application romaine du pragmatisme diatribique. Rien de ce qui peut étayer l'application pratique d'une règle de conduite ne doit être négligé”.
L'austérité de leur morale et leurs travaux sur les sciences naturelles engageaient les Romains instruits, mais mal informés de la philosophie populaire, à les assimiler aux Stoiciens. C'est encore ainsi que Sénéque les considére, lui pour qui le Portique ne représente plus qu'une attitude morale et qui se déclare lui-méme Stoicien en dépit de son éclectisme. Mais Sextius a pris soin de protester contre cette qualification ^.
ll avait raison. Fabianus a précisé et Sénéque a fort bien compris ce qui sépare la méthode sextienne et celle des disciples de Chrysippe; il y a méme l'écho d'une polémique antistoicienne dans les paroles du premier: So/ebat dicere Fabianus... contra affectus impetu, non subtilitate pugnandum, nec minutis vulneribus, sed incursu avertendam aciem ; non probam CAVILLA- TIONEM esse, nam contundi debere, non vellicari5. Sénéque, "au moment où il vient de lire Sextius, admire sa puissance
! SEN. De brev. vitae, 13, 9, à propos des recherches. généralise et dit: Cuius ista errores minuent? culus cupiditates prement? quem fortiorem, quem iustiorem, quem liberaliorem facient? Dubitare se interim Fabianus noster aiebat, an satius esset nullis studiis admoveri, quam his implicari.
? Voir pages 157-160 et SEN. RHET. Suas. I, 4.
? Cf. les thémes 1, 2, 3, 6; les Sextiens se refusent au contraire à adopter les thémes 4, 5, 7 et 9 (contre l'étude de la physique, de la géométrie, de la rhétorique et de la médecine).
* Epist. 64, 2: Lectus est deinde liber Q. Sextii patris, magni, si quid mihi credis, viri et, LICET NEGET, Stoici.
$ De.brey; vil. X, 4.
morale et ajoute: /7oc non in omnibus philosophis invenies ; quorundam scripta clarum tantum habent nomen, cetera exsanguia sunt, instituunt, disputant, CAVILLANTUR, non faciunt animum, quia non habent !.
Par la comparaison des deux textes, on voit de quelle expression Sextius et ses disciples se servaient pour rejeter les procédés dialectiques des Stoiciens. Ce n'est pas par de subtils raisonnements qu'ils veulent agir; tout cela n'est que badinage de sophistes (cavi//atro) ; ils veulent parler directement à la conscience et la réveiller.
La conscience de chacun, tel est le terrain choisi par Sextius pour sa propagande; telle est la base de sa doctrine: Facrebat hoc Sextius uf, consummato die, cum se ad nocturnam quietem recepisset, Interrogaret animum suum: quod hodie malum tuum sanasti? cui vitio obstitisti ? qua parte melior es??
L'examen de conscience, nous le savons, n'est plus, à cette époque, spécifiquement pythagoricien. Ill appartient au fonds commun de la philosophie populaire *. Dans le pythagoréisme traditionnel, il est soit un exercice salutaire de la mémoire ὁ, soit une sorte de réglement intérieur de comptes: chacun peut, gráce à cette habitude, se réjouir de ses bonnes actions et regretter ses méfaits ^. Les mobiles psychologiques de Sextius semblent tout différents. Sur la route difficile de la vertu, le Sextien fixe chaque jour son point d'arrivée; les questions qu'il se pose ne concernent que les progrés qu'il a pu faire; il se doit à lui-méme de constater chaque fois une amélioration.
Sextius, on le voit, a une attitude nettement optimiste en face du probléme moral: des progrés quotidiens vers le bien sont possibles et le but méme, la sagesse parfaite, n'est pas un idéal hors de la portée humaine : Nam hoc quoque egregrum Sextius
! Epist. 64, 3.
? SEN: Dé fra, III, 36.
* Thème 50 d; cf. sur Horace, p. 149; voir aussi JULIEN, Or. VI, p. 200 B. « χρὴ τὸν ἀρχόμενον xvvítetv... ἐξετάζειν ὅτι μάλιστα αὑτὸν ἀχριβῶς. »
* Cic. Cato maior, 38: Pythagoreorum more exercendae memoriae gratia quid quoque die dixerim, audierim, egerim, commemoro vesperi.
* Carmen aureum, v. 43-44 : « Kai μετέπειτα — δειλὰ μὲν ἐχπρήξας ἐπιπλήσσεο χρηστὰ δὲ régrev ». Le Carmen aureum représente d'ailleurs une tradition pythagoricienne trés postérieure (IVe siècle après J.-C). On y trouve un souvenir des expressions mêmes d'auteurs diatribiques (v. 42): πῇ παρέβην ; τί δ᾽ fosa ; Cf. EPICTÈTE IV, 6, 35: « πῇ παρέβην τῶν πρὸς εὕροίαν; τὶ ἔρεξα »;
habet, quod et ostendet tibi beatae vitae magnitudinem et desperationem eius non [aciet: scies esse illam in excelso, sed volenti penetrabilem '. Si les philosophes populaires montraient la sagesse absolue comme une exception miraculeuse ?, ils insistaient davantage encore sur le fait qu'on peut l'enseigner et par conséquent l'acquérir ?. C'est là ce que Sextius mettait en lumiére pour convertir ses auditeurs ; il utilisait alors une force de suggestion que Sénèque ressentait encore à la lecture de ses traités: Dimittit me plenum ingentis fiduciae *. Est-ce à dire que l'idéal soit abaissé, que le sage soit ravalé au niveau des contingences humaines? Non pas! Sextius revient aux origines de la diatribe et assimile audacieusement le sage à la divinité ^. So/ebat Sextius dicere lovem plus non posse quam bonum virum. Plura luppiter habet, quae praestet hominibus, sed inter duos bonos non est melior, qui locupletior... luppiter quo antecedit virum bonum? diutius bonus est... Deus non vincit sapientem felicitate, etiam si Vincit aetate : non est virtus maior, quae longior 5.
Comment atteindre cette béatitude? C'est, répond le rénovateur de la diatribe, par l'ascétisme ; Credamus itaque Sextio monstranti pulcherrimum iter et clamanti « hac itur ad astra »! hac secundum frugalitatem, hac secundum temperantiam, hac secundum fortitudinem ?. Retenons bien ces expressions ; les vertus énumérées, ascétisme, maitrise de soi, énergie morale, forment le centre de gravité de l'enseignement volontariste des Sextiens; c'est aussi la base de la propagande pratiquée dans le courant austére de la diatribe 5. |
L'homme qui a reconnu l'instabilité des dons de la fortune ? comprend les dangers de la richesse et sait les écarter !?. C'est là
Epist. 64.75.
? Th. 60.
* Epist, 649: