‹ Les origines de la diatribe romaineChapitre 53 sur 88 · Sextius Niger est connu de Plutarque · texte numérisé non relu

Sextius Niger est connu de Plutarque

3. Aucun auteur ancien autre que Sextius Niger ne remplit à la fois toutes les conditions nécessaires pour étre considéré comme la source de Plutarque dans sa défense du végétarianisme. En effet, Sextius Niger fut végétarien par idéalisme moral et par hygiène ?, à l'exclusion de toute préoccupation métaphy-. sique: il se signala comme spécialiste des questions médicales ; occupé des problémes moraux, il méla perpétuellement les questions d'hygiéne à la propagande moralisatrice ; écrivain, il utilisa les procédés d'expression diatribique et se montra particulièrement intéressé par les personnages et les événements romains; enfin, dernier trait essentiel, il se servit du grec. !

Nous pouvons maintenant attribuer sans. témérité à la tradition sextienne un autre passage de Plutarque qui se trouve. intimement joint aux théses dont nous venons de déterminer la source. Îl s'agit d'une application toute romaine du principe de Sextius: crudelitatis consuetudidem fieri ; elle nous raméne au pacifisme de Fabianus d’où nous sommes partis; le végétarianisme y aboutit à la condamnation des jeux de gladiateurs: Tao

7 Φ ' »" , , ( usage de manger de la viande) τὴν ἔψιν ἐδίδαξε μὴ πυρρίχαιξ y xor... ἀλλὰ φόνον v xx θάνχτον “ἀνθρώπων χαὶ τρχύμχτα χχὶ ὑάχας Mixx ποιξίσθαν πολὺς τελξστχτον. (ὐτως ξπονταιο, ἡ ein ανημέδοις ἀπάθειλ πρὸς πε. OUETREL, { 1 Cf. p. 168.

? MEYER (Philologus, Supplem. XI, 1910) l'a démontré à propos des Quaest. Conviv.; il se base sur l'accord de Plutarque avec Pline l'Ancien et Dioscorides (cf. plus haut, p. 157 et WELLMANN, Hermes, XXIV), dont une des sources principales fut Sextius Niger, qui était considéré à l'époque oü vivait Plutarque comme l'hygiéniste romain le plus connu ayant écrit en grec. Les textes de Pline l'Ancien, un contemporain de Plutarque, mais son ainé d'une CUR d'années, le prouvent surabondamment; cf. p. 157.

? Il est impossible de distinguer nettement la doctrine de Séxtius le Pére, dont parle Sénéque, et celle de Sextius Niger, qui seul a pu vraisemblablement servir de source à Plutarque. On s'est rendu compte par notre analyse que. l'ascétisme joue le róle principal dans la pensée du pére et que c'est l'hygiéne — ['imitation de Plutarque le montre — qui est la base du système de Niger. Le végétarianisme du pére a sans doute poussé le fils vers les travaux de botanique dont Pline fait si grand cas.

* De esu carnium 11 2, 997 C.

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C'est donc chez les Sextiens que nous pouvons trouver pour la premiere fois, appliqué aux moeurs romaines, un théme ! dont la fortune fut immense chez les diatribistes postérieurs ?.

Les déclarations ascétiques des Sextiens avaient en effet comme corollaire obligé une critique virulente des moeurs contemporaines. Nous avons déjà fait allusion au passage « sextien » de Plutarque contre le luxe de table?. Nous trouvons sa contrepartie dans les citations que Sénèque le Père fait des discours de Fabianus *; il y est souvent question du luxe des habitations, oü le déclamateur montre les signes de la plus honteuse dépravation: Ut tecta auro fulgeant.., propter quae mensam et lacunaria sua parricidae potius quam lucem innocentis intueri. maluerint 5. Unissant, conformément à l'exemple de son maitre, l'enseignement moral à celui de l'intérét bien entendu, il insiste sur les dangers des immenses constructions : Zanta altitudo aedificiorum est tantaeque viarum angustiae, ut neque adversus ignem praesidium, nec ex ruinis ullam in partem elfugium sit*. Et ce sont de longues énumérations des mosaiques, des placages, des toitures, d’où l'or, le marbre et les gemmes ne peuvent pas écarter les terreurs et les soucis du propriétaire: /Yempe ut anxir et interdiu et nocte ruinam ignemque metuant. On remarque là une similitude parfaite de vocabulaire et de pensée avec certaines des plus célèbres odes d'Horace', sans qu'on puisse songer à l'imitation d'un auteur par l'autre; tous deux sont inspirés par les mémes lectures et ont assisté aux mémes excés. Fabianus s'éléve aussi contre les toilettes coüteuses des dames romaines ; leurs bijoux font faire aux maris des dépenses aussi grandes que celles d'un Etat; cette rivalité mesquine dans le luxe aboutit à des actes de folie 5.

! Théme 72a.

? Cf. SÉNÈQUE, Epist. 7, 2-5; 95, 33; De ira, ll, 1, 4; De brev. vit. 13, 7; DEMONAX, fr. 62; OENOM. fr. 12.

? De esu carnium, 1, 4, 904 E.

* Controv. Il 1, 11; Ar ne quid ventri negetur libidinique, orbis servitium expetendum est ?

5. Controv. IL 1,11. Comme Horace, il pense aux efforts que faisaient alors les riches pour habiter au milieu des flots (cf. p. 142, note 2) : Litoribus quoque moles iniungunt, congestisque in alto terris exaggerant sinus. Alii fossis inducunt mare ; adeo: nullis gaudere veris sciunt (Ibid. 13). Cf. th. 35.

5 Controv. II 1, 11-12.

7 Cf. Carmina 11, 16 et 18.

* Controv. M 5, 7 : Ut saeculi mos est, in deterius luxu fluente muliebris ambitio certamine mutuo usque in publica damna privatis insanit. Cf. th. 39 a.

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.Ce sont là des exemples typiques de la manière de Fabianus | et des Sextiens. Sénéque donne à entendre qu'il aurait pu les multiplier à l'infini, puisque le grand rhéteur philosophe, nous dit-il ', ne perdait jamais une occasion de stigmatiser les moeurs dc son temps. En présentant à ses contemporains le tableau de leurs vices, Fabianus n'obéissait pas seulement au désir de ciseler des morceaux à effet; il suivait aussi l'exemple et appliquait les préceptes de son maitre Sextius. Les moyens dont le moraliste austére s'était servi, pour décrire les vices individuels, étaient utilisés maintenant pour flétrir les tares sociales. L'importance extréme qu'il accordait aux marques extérieures des passions humaines était un trait de plus qui le rattachait à la tradition diatribique?. Aprés avoir fait dans le De ;/ra? une description de l'homme en proie à la colére, Sénéque ajoute : Quibusdam, ut ait Sextius, IRATIS PROFUIT ASPEXISSE SPECULUM : perturbavit illos TANTA MUTATIO SUI ; velut in rem praesentem adducti non agnoverunt se. Ce trait, n'en doutons pas, est diatribique et bionesque *; il se trouve reproduit non seulement par Plutarque mais aussi par Epictéte?. On sait que Bion aimait à tourner en ridicule les hommes victimes de leurs passions, en se moquant de leur apparence extérieure 5; il est donc évident qu'il faut faire remonter à Bion lui-méme l'origine du conseil de Sextius : « Présentez un miroir à l'homme en colère ».

Il est parfaitement admissible que Plutarque, dans le passage paralléle comme dans plusieurs autres, ait pris son bien chez Bion directement ou chez Ariston; cependant la similitude est

! Controv. II praef. 2: Quotiens inciderat aliqua materia, quae convicium saeculi reciperet... ; Sur l'influence que Fabianus a, comme satirique, exercée sur Juvénal, voir NORDEN, Ein. in d. Alt. W. p. 441.

? Cf. th. 86, note; voir aussi, sur la tradition cynique antérieure à la dia- tribe, l'étude de NORDEN (Jahrb. f. kl. Phil. Suppl. XIX p. 368) à propos du φυσιογνωμονιχός d' Antisthéne.

* Voir sur cette question CRONERT, /(o/otes und Menedemos, p. 32, sq. ; GEFFCKEN, Xynika und Verwandtes, p. 28, sqq.; ScHLEMM, Hermes, XXXVIII 587; l'emploi du miroir est recommandé dans plusieurs chries d'origine bionesque : Dioc. L. II 33; SroBÉE, II p. 218, 21, Wachsmuth, et PLUTARQUE, Coniug. Praec. 25, p. 141 D; cf. encore SÉNEQUE, Quaest. Nat. 1 17, 4.

? PLUTARQUE, De cobhib. ira 6, 456 A-B ; EPICTETE, Diss. II 14, 21.

5 Cf. CICÉRON. Zusc. I 26, 62 sur le deuil.

parfaite dans la suite des idées, entre le texte de Plutarque

et celui où Sénéque reproduit Sextius !; nous sommes obligés de

nous poser de nouveau la question: Plutarque n'a-t-il pas lu Sextius?? Quelle que soit la solution que l'on donnera à ce probléme, la comparaison des deux textes nous fournira le moyen d'attribuer à Sextius plusieurs éléments du chapitre de Sénéque, en dehors de la phrase que nous venons de citer. Méme si Plutarque dérive directement de Bion, ses rencontres avec le texte de Sénéque (qui a passé, pour ce qui concerne la page à étudier, par celui de Sextius) ne peuvent s'expliquer simplement que par notre hypothése: il faut admettre que ces traits communs se lisaient dans l’œuvre de Sextius.

Sénéque et Plutarque commencent par assimiler la colére à une maladie?. Chez Plutarque, nous avons une citation d'Hippocrate sur la gravité des affections qui entrainent une transformation complète des traits de l'homme. Cette idée se retrouve dans la phrase de Sextius citée par Sénéque. Le passage d'Hippocrate se lisait donc dans le texte sextien. Aprés ce que nous avons

dit des préoccupations médicales de l'école romaine, cette

conclusion ne peut plus étonner: J'ai cité plus haut ce que dit Sénèque ; voici comment s exprime Plutarque 4: « Kx 20:2» 25v, ἢ LEE RRIA2 Xt » AANETOTATNY DET νόσον ἐν f 120. V953 ἊΣ Va X24 oc:$-

RATS yo γινετχὶ τὸ πρόσωπον». La phrase de Sextius rappe-

- lons-le, contenait les mots perturbavit illos tanta mutatio sui et

non agnoverunt se.

Le passage parallèle de Sénéque débute ainsi: Aegros scimus nervos esse ubi invitis nobis moventur... non est ullius

! On ne remarque avec Epictéte aucune similitude de ce genre; c'est ce qui nous autorise à formuler une hypothése concernant une source intermédiaire entre Bion et Plutarque.

* P. RABBOW, dans Antike Schriften über Seelenheilung und Sesclenlei-

- tung, | Die Therapie des Zornes. Teubner 1914. p. 77-83, émet une autre hypo-

thèse; il considère le περὶ ὀργῆς de Sotion, le maitre de Sénéque, comme la Source commune du De τὰ et du De cohibenda ira: Son seul argument est de déclarer pythagoricienne la thérapeutique décrite par Plutarque: il est peu probant car la recommandation de se retirer loin de la foule pour achever :1ne guérison morale est un lieu commun populaire (th. 62 et 71). L'hypothése de Rabbow est inspirée par l'idée fausse que Sextius fut fortement influencé par les Pythagoriciens.

* Cf. thèmes 74 b et 86.

* Nous soulignons les mots les plus intéressants.

* De cohibenda ira, 6, 455 E-F.

adfectus facies turbatior !. La deuxième partie est une description

de l'homme en colère. Plutarque, qui la fait trés brève, distingue 3 pourtant quatre LAS physiques caractérisant la colère: ὐτως

δ b PSI "ὦ IN σον OT 2 a SUITE ΧΩ Ξ ἐνδὺς A ANTA * xi ASTUDXANACYS s. ὄψι s e 2 5X v. DAT X n ἢ i x) i ‘ $

φωνήν ?. Ill revient ensuite sur l'aspect sauvage de l'homme en

colère, sur sa voix rauque et sifflante: (5 μόνον ἀξ dx ote ent

xus fons ANNE AU OUR CA wq xxv vox y elay opel | Sénéque, après avoir insisté dans une première énumération

sur les caractéres morbides de la colére?, et décrit, par une

comparaison avec les bétes féroces l'attitude sauvage de l'homme

irrité 1, reprend presque dans le méme ordre les quatre signes

énumérés par Plutarque : 7a/em nobis iram figuremus, flamma

LUMINA ..ardentia, SIBILO ; MUGITUQUE ET ΘΟ

stridore, et si qua his INVISIOR VOX EST PERSTREPEN.- TEM... cicatricosam et verberibus suis LIVIDAM, incessus vesani?... etc. La citation de Sextius suit presque immédiatement.

La comparaison d'une passion à une maladie, la description physique de l'homme en colére sont des additions relativement peu instructives pour l'eeuvre de Sextius; ce ne sont que des

banalités diatribiques. ll s'agit de savoir si Plutarque n'a pas

parfois utilisé un Sextien lorsqu'il illustre, par des exemples romains, ses développements diatribiques.

Plutarque savait assez mal le latin; il s'est mis tard à le lire $ et ne l'a jamais compris qu'imparfaitement 7. Ce sont là des faits bien connus. D'autre part, on sait que, pour l'histoire romaine,

il a employé, de préférence à tous les autres, les écrits contem-

porains de ceux des Sextiens 8, En étudiant le De esu carnium et les De tuenda sanitate praecepta, nous avons relevé la présence d'une méme chrie sur

^ue Wa ΕΟ. 2:2:

? De cohibenda ira, 6, 455, F.

? De ira M 35, 3-4.

*ilbid 5.

? [bid.

* Vita Demosthenis, 2 et 3.

' Cf, Vita Luculli 39, une citation d'Horace (ep. 1 6, 40), où Plutarque s'est mépris sur le sens du passage.

*Juba et Asinius Pollion, par exemple, que Sénéque met en paralléle avec -

Fabianus (ep. ad. Luci/., 100). Sur l'utilisation que Plutarque fit de Tite-Live, probablement par un intermédiaire, cf. MüNZER, Hermes XLII p. 847 n. 1.

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Caton '; elle se trouve aussi, dans le méme sens ascétique, parmi les Romanorum apophthegmata (IX, 1 ; 198 D). Si l'on admet que des écrits sextiens furent les sources de Plutarque dans les deux premiers textes, on est en droit de considérer comme probable qu’il en est de méme pour le troisième, où un grand nombre d'anecdotes concernant Manius Curius?, Paul-Emile ?, Caton * servent à illustrer des thèses de la philosophie populaire.

L'une d'elles, dont Caton est le héros ?, reprend, en le romanisant, un mot fameux de Diogene sur la rougeur qui est la couleur de la vertu. Ce n'est sans doute pas par une coincidence fortuite que Sénéque? nous raconte un accès de timidité de Fabianus : Fabranum, cum in senatum testis esset Inductus, erubuisse memni,et hic 1/lum mire pudor decurt. Non accidit hoc ab inlirmitate mentis sed a novitate rer... Tout permet de supposer ? qu'il s'agit là pour Sénéque du souvenir d'une lecture et, puisque Fabianus est en cause, d'une lecture d'un ouvrage sextien.

Sans doute renonçons-nous à atteindre ici des certitudes, car Plutarque a pu recourir aux notes dont il se servait pour écrire ses biographies ; mais nous avons là un ensemble de présomptions qui nous obligent à poser nettement les termes du probléme.

Les rhéteurs romains, dés la fin du siécle d'Auguste, et les grands diatribistes romains, en particulier Sénéque, ont choisi dans l'histoire nationale quelques héros qu'ils citent comme les meilleurs exemples de certaines vertus. On a vu avec raison, dans ces redites fastidieuses, une déformation de la rhétorique romaine 8, Mais comment cette mode s'est-elle implantée? Ce

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