‹ Les origines de la diatribe romaineChapitre 64 sur 88 · S JUSTIN · texte numérisé non relu

S JUSTIN

faire adorer comme un dieu !, et se laisse aller aux passions les plus honteuses, pédérastie ? et ivrognerie?; on reconnait là, d'un côté, la tradition historique de Clitarque, de l'autre, l'utilisation que fit un historien grec 1 detous les blâmes adressés à Alexandre par les philosophes populaires de sa race.

Hoffmann ? a affirmé avec raison qu'il ne pouvait être question ici de l'introduction d'éléments romains dans une tradition hellénique *; il n’en donne cependant pas une preuve bien convaincante en montrant que Trogus n'utilisa guére, comme Tite- Live l'avait fait, le thème de la Τύχη donnant la victoire à son favori. On peut trouver des arguments de nature moins négative : les traits hostiles à Alexandre, admis par Trogus dans un portrait contradictoire, ont la méme origine que les thémes diatribiques qu'on retrouve cà et là dans l'Epitome, soit au sujet des Scythes, soit à propos de l'áge d'or et des sociétés primitives; il parle du communisme des Scythes, de la maniére toute spontanée dont ils respectent la justice, parce qu'ils ne connaissent pas la richesse et qu'ils vivent avec une frugalité toute végétarienne. Tout cela est connu; mais Trogus ajoute : /7aec continentia illis morum quoque iustitiam dedit, nihil alienum concupiscentibus, quippe ibi divitiarum cupido est, ubi et usus. Atque utinam reliquis mortalibus similis moderatio abstinentiaque alieni foret ; prolecto non tantum bellorum per omnia saecula terris omnibus continuaretur, neque plus hominum ferrum et arma quam naturalis fatorum condicio raperet, prorsus ut admirabile videatur HOC ILLIS NATURAM DARE, QUOD GRAECI LONGA SAPIENTIUM DOCTRINA PRAECEPTISQUE ΡΗ͂Ι- LOSOPHORUM CONSEQUI NEQUEUNT, cultosque mores incultae barbariae conlatione superari. Tanto plus in illis proficit vitiorum ignoratio quam in his cognitio virtutis *.

E IUSTI TIT, 6:12; 7;.1.

2 Id S127 12-11.

"Ibid. 12:6 1"sd. |

* D'après SCHWARTZ (Pauly-W. IV p. 1887 sq.) cette source de Trogus serait l'oeuvre d'un auteur grec inconnu, à la solde des Parthes.

* HOFFMANN, op. cit. p. 58-62.

5 Hypothése émise par SCHWARTZ, Pauly-W. IV 1888. 1. 57-61.

72, 2, 3: Hominibus inter se nulli fines ; 5: iustitia gentis ingeniis culta, non legibus ; 7 : aurum et argentum perinde aspernantur ac reliqui mortales appetunt ; 8: lacte et melle vescuntur. Cf. p. 208 sq.

$ [USTIN. 2, 2, 10-15.

A côté des lieux communs sur les richesses qui inspirent l'àvidité, et l'avidité qui provoque la guerre, un thème du cynisme primitif est exprimé ici avec une précision inconnue jusque là en latin : c'est celui qui montre que la vertu est supérieure à la sagesse oü l'on parvient par l'étude et la philosophie. Le nom d'Anacharsis le Scythe n'est pas indiqué chez Trogus, mais la parénèse citée plus haut est parente des nombreuses chries qui le concernent !.

Pour trouver des ceuvres contenant des morceaux analogues à cette idéalisation des Scythes, il faut remonter le cours des siècles jusqu'à l'époque d'Antisthéne et de Diogène. Des historiens isocratiques (Ephore en particulier) ont vanté dans le méme esprit les peuples primitifs et les ont opposés aux nations civilisées. L'auteur inconnu qu'utilisa Trogue-Pompée s'est inspiré non seulement de Posidonius? mais d'un historien influencé par le mouvement cynique à ses débuts.

A la fin de son ouvrage?, Trogus consacrait quelques pages au récit des origines romaines; l'histoire trés bréve qui va de Romulus à Tarquin ne rapporte aucun des traits d'austére simplicité sur lesquels s'étendent les auteurs contemporains^; cependant l'auteur a énuméré avec complaisance les lois analogues des Spartiates?. ΠῚ caractérise en premier lieu le règne de Saturne en Italie, en disant qu'on n'y connaissait pas l'esclavage; or aucun des nombreux développements des poétes romains sur ce sujet ne

! Thèmes 2, 3 et 14 a ; cf. HEINZE, Philologus 50, p. 463 sq.

? TRüDINGER (Studien zur Geschichte der griechisch-rómischen Fthrrographie, Diss. Bâle, 1918, p. 140-145) fait un rapprochement justifié entre la: philosophie de Posidonius et les conceptions morales de Trogue-Pompée. Il y à cependant un élément non posidonien à distinguer dans l'éloge des Scythes. Trüdinger le reconnait lui-même quand il dit (p. 144) que chez Posidonius Romantische Naturverherrlichung fehlt ebenso wie bittere, auf den Kontrast gegründete Polemik.

? Livre 43, chap. 1-3.

* Cf. p, 209 sq. ; 217 sq.

? Livre 3, 2-3: les Spartiates, dit-il, n'ont ni or, ni argent, ni richesse d'aucune sorte (3, 2, 12); ils ignorent le luxe (3, 3, 4); les jeunes gens y portent un seul vêtement toute l'année (1b. 5); les enfants y sont élevés à la campagne ut primos annos non in luxuria sed in opere et in operibus agerent (ibid. 6) ; les jeunes filles s'y marient sans dot ut uxores legerentur nom pecuniae, severiusque matrimonia sua viri coercerent, cum nullis frenis dotis tenerentur (Ibid. 8). A ce propos, Trogus permet de juger du mélange qu'il opére entre ses deux sources. Au livre VI (1, 1), il condamne les Spartiates, en se servant d'une expression diatribique: Lacedaemonii... quo plura habent eo ampliora cupientes (Cf. HOR. ep. II 2, 147 sq.: quanto plura parasti, tanto plura cupis) totius Asiae imperium adfectare coeperunt.

De PE TRE

contenait encore ce trait; d'ailleurs, juger l'esclavage comme contraire à la nature, c'est aussi une des théses des premiers Cyniques !.

Hex Saturnus tantae iustitiae fuisse. dicitur, ut NEQUE SERVIERIT QUISQUAM SUB ILLO, neque quicquam privatae rei habuerit, sed omnia communia et indivisa omnibus fuerint, veluti unum cunctis patrimonium esset ?.

Les autres observations que l'Epitome nous permet de faire peuvent confirmer ce qui vient d'étre dit; qu'il s'agisse d'Epaminondas mourant sans laisser une fortune suffisante pour les frais de son enterrement”, ou, au contraire, du luxe des armées d'Antiochus^ et des débauches de Ptolémée’, on doit supposer l'emploi d'un écrit historique grec qui fut inspiré par la rhétorique et le cynisme helléniques *.

Trogue-Pompée s'oppose donc à tout le mouvement augustien qui ne connait guére la diatribe que par des intermédiaires romains; il s'oppose en particulier à Tite-Live ; les échos d'une polémique entre les deux historiens sont encore perceptibles. L'expression /evissimi ex Graecis?*, dont se sert le patriote romain, désigne la source méme de Trogus ?, qui répondit en critiquant vertement le procédé employé par son grand adversaire d'écrire au style direct des discours fictifs ?.

Comme Horace, comme Sextius et ses premiers disciples, Trogus a tiré directement de sources grecques les éléments diatribiques de ses écrits; les autres *écrivains de l'époque d'Auguste n'ont fait qu'emprunter à des auteurs romains ce qui pouvait servir au but politique qu'ils se proposaient.

! Th. 40 a.

? 6, 8, 6: (Epaminondas) pecuniae adeo parcus fuit, ut sumptus funeri defuerit; gloriae quoque non cupidior quam pecuniae.

5 C'est dans ce sens qu'on peut approuver la phrase d'HOFFMANN (op. cit. p. 61 sq.) : /n der Fat móchte ich bestimmt annehmen dass Trogus eine der Alexanderfeindlichen Geschichten aus hellenistischer Zeit verwandte und hóchstens noch rhetorisch aufputzte.

Cf. p.221, note 11.

* Cf. p. 222, note 4.

? Livre 38, 3, 11 (Orationem) obliquam Pompeius Trogus exposuit, quoniam in Livio et in Sallustio reprehendit, quod contiones directas perversa ratione operi suo inserendo historiae modum excesserint.

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