‹ Les origines de la diatribe romaineChapitre 65 sur 88 · LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE DES PREMIÈRES ŒUVRES DE SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE DES PREMIÈRES ŒUVRES DE SÉNÈQUE

L'évolution de la rhétorique sous l'action de la diatribe étant inséparable du mouvement des Sextiens, nous avons été obligé d'en parler dans un des chapitres précédents. Les influences qu'a subies Sénèque adolescent, au point de vue qui nous occupe, sont essentiellement celle de son pere et celle de Fabianus; nous n'y reviendrons donc pas. Avant de conclure, en montrant l'aboutissement de l'histoire de la diatribe romaine dans l’œuvre du philosophe, point de départ d'une nouvelle histoire, il nous faut étudier encore quelques manifestations isolées dont les auteurs forment comme un pont entre l'activité des augustiens et celle du grand moraliste romain.

Il ne peut plus s'agir, en effet, d'un groupe inspiré par un idéal commun ni d'une école entrainée par une forte personnalité. Toute lalittérature de ce temps a sans doute admis quelques thémes diatribiques dont la rhétorique imposait l'usage, mais cette utilisation est « classique » pour ainsi dire, et n'a pas pour nous un grand intérét, car elle est inconsciente; son importance pour l'histoire des procédés peut étre grande; sa valeur pour celle des idées dans la littérature est nulle. Nous examinerons donc surtout les ouvrages de Quelques hommes qui ont, à ce moment, recouru aux sources grecques de la philosophie populaire.

Le plus original de tous est sans doute PHEDRE; il n'y aura pas lieu, cependant, de nous attarder longtemps sur ses fables; elles ont été étudiées par Thiele et Gerhard, d'aprés la méme méthode que nous employons ici; il ne reste à glaner que peu de choses aprés eux. Leurs remarquables travaux ont en effet prouvé ! qu'à côté d'une collection d'apologues ésopiques analogue à celle qui nous a été conservée, Phédre connaissait un recueil d'inspiration cynique ?. Nous avons montré l'importance de la fable dans la production littéraire des disciples d'Antisthéne et

! Quelques observations de THiELE (Phaedrusstudien, Hermes, 1906 et 1911) et de GERHARD (Phoïnix) seront résumées dans les notes des pages suivantes pour compléter le portrait que je dois faire d'un auteur important.

* THIELE, 1906, p. 588 et 1911, p. 382 sq.

E Ne

de Diogène !; tous les animaux qui en sont les héros, lions et liévres, panthéres et corneilles, loups, coqs, etc., se retrouvent chez Phédre?. Bien qu'il revendique le mérite de l'originalité 5, ce n'est pas dans les traits cyniques de son œuvre qu'il convient de le chercher : on retrouve chez lui la fable et la chrie diatribiques*. Il met souvent Esope et Socrate en scène; mais ces noms ne sont que les masques transparents de Diogéne ou d'Anacharsis ?.

Voici, pour rendre compte du procédé, un exemple qui, à ma connaissance, n'a pas encore été signalé. Phédre raconte (3, 5) qu'un imbécile a lancé une pierre à Esope. Pour se venger le sage donne un as à son adversaire, en lui disant que tel riche pourrait lui donner davantage et qu'il ferait bien d'essayer si, par le méme moyen, il ne gagnerait pas une belle récompense. L'autre obéit et se voit condamner au gibet. On reconnait le type d'anecdotes rapportées par Diogène-Laërte ὁ sur les vengeances spirituelles et cruelles du Cynique en butte aux voies de fait de ses concitoyens.

Il n'est pas jusqu'au symbole du cynisme, le chien qui mord, que Phédre ne s'attribue ; il se compare, dans son dernier recueil au Canis vetus, devenu incapable de déchirer ses adversaires, à belles dents, comme autrefois.

Dans le style et dans le choix des expressions, on voit la

même influence : briéveté voulue, grossiéreté obscène ?, parodie

! Cf. p. 17, note 6 et th. 30 a.

? Cf. PHÈDRE 1, 21; 3, 2; 3, 7 ; etc.; 4, 24 contient une comparaison de la fourmi et de la mouche ; HENSE (Synkrisis, p. 23) l'a rapprochée de l'éloge de la mouche (de Lucien).

? 2, prol. 9 ; 3 prol. 385 ct. THIELE, 1906, p. 576.

* Cf. GERHARD, p. 269-273.

5 3, 14 et 19; app. 10; 3, 9 et app. 25; cf. THIELE, 1906, p. 581 et LEO, Hermes, 40, p. 159; 4, 25: Simonides joue le róle attribué par la tradition à Stilpon et à Aristippe, tout en prononçant une phrase que Diogéne-Laérte met dans la bouche d'Antisthéne; cf. JOËL, Der echte und der Xenophontische Socrates, ll, 1. p. 193, note 1 et GERHARD, p. 100, note 1. Anacharsis est comparé à Esope (3, prol. 52); cf. HEINZE, Philologus, 50, p. 462.

AC DIOG:LVL 33.et, 42.

75, 10; Phédre souligne son intention en employant l'expression de Canis Lacon.

* Le poéte s'en vante (2, pro/. 12; 3, 10, 60) avec raison. ? 4, 15 et 4, 18.

tragique !, interprétation morale des mythes’, comparaisons purement bionesques #, tout cela nous rappelle les procédés des premiers Cyniques. ll y a chez Phèdre comme une saveur prédiatribique, ce qui ne peut pas nous étonner, puisque l'un des « Esopes » dont il s'est servi a dü garder bien des traits du cynisme primitif et rester relativement indépendant de l'évolution ultérieure de la littérature moralisante.

Mais Phèdre n'est pas seulement un Cynique «littéraire » ; l'affranchi thrace, victime de Séjan, a eu dans le cœur les sentiments de révolte qui avaient inspiré les philosophes révolutionnaires du quatriéme siécle. La fable est moins pour lui une forme plaisante d'enseignement moral * qu'un paravent derrière lequel il peut crier son indignation. ll prend soin d'en avertir ses lecteurs :

Rara mens intelligit quod interiore condidit cura angulo ?.

Comme la panthère- de la fable (3, 2, 19), il a ΒῸΠ᾿ de VeIE geance :

Illis revertor hostis qui me laeserunt.

Mais il ne peut dire sa rage d’être désarmé; il doit dissimuler ses sentiments et en souffre amèrement :

...Difficulter continetur Spiritus integritatis qui sincerae conscius a noxiorum premitur iusolentiis 5.

Son opposition se manifeste, comme celle des Cyniques, par

une attitude subversive à l'égard de tous les préjugés de l'opi-

Ld s

* Append. 5: Ixion symbolise les caprices de la fortune; Tityos, les méfaits de la richesse; Sisyphe, les souffrances humaines; les Danaides, l'insatiabilité des désirs; et Tantale, l'avarice. Il suffit de comparer le texte analogue de LUCRÈCE (III 978 sq.) pour voir le caractère absolument cynique de ces interprétations. Sur Prométhée, cf. 4, 15 et app. 4; THIELE, 1906, p. 571; le héros est envisagé comme le créateur; cette conception doit être rapprochée de celle du Prometheus liberatus varronien. Quant à Hercule, il est cynique, chez Phédre, au point de se détourner avec horreur de P/uto, Fortunae filius (4, 12, 5-6).

? La vie est comparée à une navigation: 4, 1 (th. 45 5); l'énergie, à l'action des rénes sur un cheval : 3, 6, 7 (cf. GERHARD, Phoinix, l''ambographe πρὸς αἰσχροχέρδειαν | V. 96 Sq.). :

* La gaité manque à Phédre, quoiqu'il prétende le contraire (1, pro/. 3).

$442, 4.Sq-.5 CF 3: prof. 3.1.3, 1, 7;4, 11, 14 sq. et app. 5, 1. sq. Vol Ee propos la belle préface de Have (grande édition de Phédre).

ὁ 3, epil. 29 sq.; cf. 1, 28 et 3, pror. 40.

nion. Ce que le cerf croyait être bon était sans valeur et ce qu'il dédaignait était excellent :

O me infelicem ! qui nunc demum intelligo utilia mihi quam fuerint quae despexeram, et quae laudaram quantum luctus habuerint! !

BEES cette fable à celle qui lui fait pendant dans le recueil ésopique ? et dont la morale ne concerne que l'amitié : ΟἹ μὲν ὑποπ-

A 6. x ἣν se τὶ ὧν E AID) MOTYOIT CYSICUVA. πὶ ὃς SCO = rire JEvtES «002612. Nous

reconnaissons que la version choisie par Phèdre vise au renversement des valeurs de la 2:22.

C'est là toute la philosophie du poète. Puissance et gloire sont de tristes priviléges : plus on est élevé, plus on est frappé:

Quemcumque populum tristis eventus prernit, periclitatur magnitudo principum ; minuta plebes facili praesidio latet ^.

En cynique intransigeant, Phèdre est en rébellion contre toute autorité de droit, méme contre celle à laquelle les parents pourraient prétendre sur leurs enfants. L'opinion courante concernant l'esclavage devait recevoir de cet affranchi une condamnation catégorique; non seulement la condition de l'esclave n'a pour lui rien de déshonorant?, mais elle n'empéche pas la véritable

loire :

: Aesopi ingenio statuam posuere Attici servumque collocarunt aeterna in basi, patere honoris scirent ut cuncti viam nec generi tribui sed virtuti gloriam ".

L'esclave souffre cependant : Quam dulcis sit libertas breviter proloquar* ; la sécurité du chien asservi ne fait pas envie au loup qui joue le róle du gueux indépendant :

Fruere quae laudas, canis, regnare nolo, liber ut non sim mihi *.

ar PA

* AES. éd. Halm 128.

? 4, 6, 11-14; Cf. 1, 7 où est utilisée une chrie diatribique (HENSE, Rhein. Mus. 47, 240) comparant les hommes puissants mais dépourvus d'intelligence à des masques tragiques.

43, 15, 18: Facit parentes bonitas non necessitas. Cf. THIELE 1906, p. 573 pour la comparaison avec PS. DI0G. ep. 21.

5.3, 11, 6 sq.: Quid Fortunae, stulte, delictum arguis? — Id demum est homini turpe, quod meruit pati.

"2, epil. 1-4.

* Jbid. 27 Sq.; la comparaison avec AES. Halm 278 et 321, montre qu'à cóté de la version choisie par Phédre, d'autres existaient, oü il n'était pas question de l'esclavage.

L'injustice retombe souvent sur ceux qui en bénéficient: car les esclaves finissent par se révolter; c'est un avertissement menacant que contient la fable du « Coq transporté en litiére par les chats». !

Istorun vultus namque si consideres

praedam portare iudices, non sarcinam.

Postquam esurire societas coepit fera ' discerpsit dominum et fecit partes facinoris |.

Le fabuliste ne veut reconnaitre qu'une seule supériorité : celle du talent et du caractére. La beauté physique, dit-il, est sans valeur (th. 23), |

quando et formosos saepe inveni pessimos et turpi facie multos cognovi optimos *.

Les privilèges professionnels n'ont pas plus d'importance; les avocats sont tournés en ridicule dans la fable du « Loup et du Renard jugés par le Singe » (1, 10), fable qui n'est d’ailleurs qu'une transformation d'une chrie sur Diogéne*?. ll y a de méme une attaque contre les rhéteurs grecs dans la parenthèse concernant les Graeci loquaces... ili qui iactant se verborum copia *. Les médecins ? (th. 9) et les devins* (th. 94) ne sont pas ménagés davantage.

Mais c'est aux riches et à leur fortune qu'ils s'en prend surtout 1 (th. 20 et corollaires). Lui-méme a arraché de son cœur tout désir d'acquérir de grands biens; il sait qu'ils ne pourraient lui être qu'une cause de danger; s’il était riche, il serait comme le

1 Append. 16, 4-7 : cf. VARRON, Sat. 513: Crede mihi: plures dominos servi comederunt quam canes.

“2, 4, 6 sq.; il en est naturellement de méme de la force des athlétes: append. 11 ; th. 21 ; cf. THIELE, 1908, p. 382 sq.

* DIOG. L. VI 54 : δυοῖν ποτε voutxoiv ἀχούσας, τοὺς δύο χατέχρινεν, εἰπὼν τὸν μὲν χεχλοφέναι, τὸν δὲ μὴ ἀπολωλεχέναι. Voici les vers de Phédre (1, 10, 9 sq.) Zu non videris perdidisse id quod petis ; te credo subripuisse quod pulchre negas.

^ Append. 28, 2 sq.

Pi dub.

9$ 9, 3 et app. 6 (cf. THIELE, 1906, 574 sq.); notons aussi (4, 11, 18 sq.) un passage attaquant les conceptions anthropomorphistes : Ostendit scelera non ira deum, — fatorum dicto sed puniri tempore.

' Cf. 4, 12 (sur la corruption que cause la richesse). * 3, prol. 20 sq. Quamvis... cram... habendi penitus corde eraserim...

mulet qui portait //scos cum pecurria et que les brigands n'ont pas épargné.

Magnae periclo sunt opes obnoxiae !.

La pauvreté est à l'abri de ces périls :

Floc si praestare possent homines ut suo

vellent carere, tuti posthac viverent ?.

et Phèdre déclare : Periculosum semper vitavi lucrum? ; il se console de sa misère en songeant à ses avantages : Etiam stultis acuit ingenium flames *. On retrouve naturellement aussi dans les fables les traits habituels contre les avares? et le luxe *.

Tous ces thémes appartiennent à la partie critique et négative du cynisme; Phédre y cherchait de quoi alimenter sa rancune contre la société; on ne trouve en somme chez lui que peu de traits parénétiques *. Le « connais-toi toi-même » s'y lit pourtant, avec le conseil d'employer chaque jour le miroir pour examiner l'expression de son visage. Thiele (1906, p. 582 sq.) et Havet (édition des Fabulae, 1895, p. 57) ont tous deux étudié la huitième fable du livre 3, en la comparant à ses parallèles cyniques?; néanmoins j'insiste sur ces résultats acquis, car ils contiennent une confirmation du caractère diatribique de la doctrine de Sextius sur l'usage du miroir dans la lutte contre la colère ? :

Cotidie, inquit, speculo vos uti volo,

tu formam ne corrumpas nequitiae malis, tu faciem ut istam moribus pingas bonis. (v. 14-16).

! 2, 7, 14; la morale de cette fable ne concerne pas les avares; l'apologue a pourtant une parenté évidente avec les vers 46 sq. de la premiére satire d'HORACE et avec la chrie bionesque (Gnomol. vat. 120): Toùc πλουσίους xai φειδωλοὺς ὁμοίους εἶναι, τοῖς ἡμιόνοις, otrtvec γουσὸν x«t ἄργυρον φέροντες yóorov ἐσθίουσι.

? App. 28, 10 sq.

ES dO CIadDo:9,

APT S Le cha 193:

* THIELE ἃ rapproché justement la fable 4, 21 des textes diatribiques qui lui sont apparentés (cf. v. 24 et HOR. Sat. II 3, 127); cf. aussi 1, 27 et TÉLÈS, p. 34, 5.

5 Append. 5; la préface du livre 5 blâme ceux qui collectionnent les ceuvres d'art des siécles passés.

' La 9me fable du livre 3 fournit un parallèle à une chrie socratique (Grrorr. vat. 471) sur la valeur de la véritable amitié.

* Dioc. L. II 33 ; cf. PLuT. Coniug. praec. 25 etc.

Voici un fait trés singulier, au point de vue de l'évolution des idées: au moment méme oü le cynisme allait s'affirmer publiquement à Rome, et peu d'années avant le grand épanouissement diatribique qu'inaugura l’œuvre de:Sénéque, les fables de Phédre ont passé presque inapercues ; leur influence, en tout cas, ne se manifesta que sur les générations suivantes. Le grand philosophe aimait à citer Publilius Syrus ; il ignorait les fables de Phédre !, où il aurait pu trouver aisément ce qu'il cherchait dans l’œuvre du mimographe d'autrefois. |

Chez le fabuliste, le Cynique se dissimulait derriére l'homme de lettres. Aprés Phédre, un homme osa continuer l’œuvre de propagande morale des Sextiens en se posant devant l'opinion comme un disciple de Diogene. |

Il nous faut dire quelques mots de ce DÉMÉTRIUS, prédicant audacieux, qui eut, sur son contemporain Sénéque, une assez erande influence?. ll n'appartient qu'ainsi à l'évolution romaine qui nous occupe. Son enseignement forme l'un des affluents du grand courant moral d’où sortirent les Lettres à Lucilius.

De son existence mouvementée ne retenons que quelques faits: sa propagande fut surtout orale ?, comme celle de Fabianus; les quelques diatribes qu'il rédigea en grec, ainsi que l'avait fait Sextius, furent traduites en latin par Sénèque qui en donne d'assez importants extraits !.

! HAVET ἃ vainement essayé de prouver que Sénéque connaissait le 3"* livre des fables au moment où il composait sa Medea. Cf. NORDEN, £inleitung | 384.

? Démétrius exerça sa propagande depuis le règne de Caligula (37-41) jusqu'à celui de Domitien (81-96) ; il était viaisemblablement d'une dizaine d'années plus jeune que Sénéque ; son influence ne se manifeste que sur les écrits de Sénéque postérieurs à la retraite politique du philosophe. 5

$ TACITE, /Ann.-16, 34. |

* Un fragment de STOBÉE (éd. Hense III p. 345, 10) doit être attribué à l'ami de Sénéque (cf. HENSE, Syrkrisis, p. 35); il contient un parallèle entre la lácheté et le courage, ainsi qu'entre l'énergie et la mollesse. Les idées et surtout le style sont bien ceux que Sénéque donne comme les caractéristiques de Démétrius: E/oquentiae.. non concinnatae nec in verba Sollicitae, sed ingenti animo, prout impetus tulit, res suas prosequentis (De benef. VI 8, 2); les coñvicia et les personnifications des vertus et des défauts (De benef. VII, 10, 1) s'y retrouvent analogues aux exemples fournis par Sénéque ; le fragment de Stobée offre un dialogue háché comme le passage de Démétrius cité par Sénéque (De provid. 5, 5) : Vultis liberos sumere? — Vobis illos sustuli. — Vultis spiritum 2 — Quidni? — Nullam moram faciam... etc. Immédiatement aprés une citation de Démétrius (De provid. 3, 3) se trouve une apostrophe de la Fortune au láche qui abandonne ses armes : Quid ego istum mihi adversarium adsumam? statim ARMA SUBMITTET. Dans le texte de Stobée, la Lâcheté répond à celui qui se plaint de son bouclier: ior.

Ce qui le sépare des Sextiens, c'est qu'il ne reculait pas devant le scandale que provoquaient sa tenue volontairement négligée ! et sa haine méprisante des tyrans ?. L'intransigeance de son attitude parut affectée à Tacite ?, et Sénéque, qui l'appelle toujours zoster et lui prodigue par ailleurs les témoignages d'une admiration excessive (Ep. 62; 3: Virorum optimum ; Nat. quaest, IV praet. 7: Egregius uir; De benef. VM 8, 2: Virum exactae, licet neget ipse, sapientiae, etc.), lui reproche aussi quelque exagération '. Ce qui frappe avant tout dans sa doctrine, c'est l'orthodoxie farouche de son ascétisme cynique ^. Comme ses premiers maitres, les précheurs mendiants de l'ancienne Grèce, il veut frapper les imaginations; comme eux, il vit dans une société si pervertie et si blasée que toute discrétion y détruirait ses chances de succès.

Reprenant donc la théorie du πόνος (th. 52 et corollaires), il affirme la nécessité des épreuves purificatrices: Vitam securam et sine ullis lortunae incursionibus mare mortuum vocat. (Epist. 67, 14). Nihil, inquit, mihi videtur infelicius eo cui nihil unquam evenit adversi. (De provid. 3, 3).

.La destinée témoigne son mépris à l'homme qu'elle refuse d'accabler*; on retrouve ici le défi bionesque du sage à la Fortune (th. 57 a ; cf. Télés, 62, 3).

Quiconque accepte la lutte en est récompensé car le mépris des richesses procure les véritables trésors: Brevissima ad divitias per contemptum divitiarum via est. (Epist. 62, 3: th. 20). Il faut donc dédaigner tous les biens vulgaires‘; pour acquérir

Deo cde Vid t IX

! SÉNÈQUE (£p. 20, 9) l'a vu nudum ; non praeceptor veri sed testis est. Ep. 62, 3, il dit avec moins d'exagération : Cum seminudo loquor.

* De benet.. VII 41; Ep. 91,19; Dto. CASS. .66, 13; SUET. Vesp. 13; EPICT. Diss: L29-22.

? Hist. IV 40; l'historien déclare que Démétrius défendit Egnatius Celer ambitiosius quam honestius.

* De vita beata 18, 3: contra omnia desideria naturae pugnanterm.

* Remarquons cependant que Démétrius ne voulut pas imiter les Cyniques en demandant l'aumóne; Sénéque défend avec quelque rhétorique son ami en affectant de considérer cette concession aux usages comme un raffinement d'ascétisme : /7oc pauperiorem quam ceteros Cynicos quod, cum sibi interdixerint habere, interdixit et poscere (De vita beata, 18, 3) ; à qui se demande comment Démétrius peut subsister, Sénéque répond sans ironie: Sc/erntiam paupertatis professus est.

" De. prov. 9, -As'ct. 252; note;4.

wv De- benef. VIE 1, 7-et 2, 2? th; 48.

la vertu, qui seule donne le bonheur, un petit nombre de préceptes sont seuls nécessaires: So/et plus prodesse si pauca praecepta sapientiae teneas sed illa in promptu tibi et in usu sint |.

L'étude des sciences est donc superflue? et la morale n'est point compliquée: Quicquid nos meliores beatosque facturum est, aut in aperto, aut in proximo (natura) posuit?. |l faut vivre sans désirs et mépriser tout ce qui est don du hasard *, les richesses ?, les propriétés immenses * et le luxe; il faut considérer que l'or aurait dû rester dans les veines de la terre, avec le fer dont les hommes se servent pour s'entretuer*. Le sage repoussera toute crainte des dieux, de la mort et des hommes: Si se supra metus sustulit... si deorum hominumque lormidinem eiecit. et scit non multum esse ab homine timendum, a deo nihil... eo perductus est, ut illi liqueat mortem nullius mali materiam esse, multorum finem ὃ.

I s'élévera au calme parfait en détruisant en lui-même tout esprit d'ambition ! et toute concupiscence bestiale 11.

Comme les plus importants diatribistes de la derniére époque, en particulier comme les auteurs des lettres apocryphes de Cyniques, l'ascétisme aboutit, dans la pensée de Démétrius, à un mysticisme dualiste où se reconnait l'influence stoïcienne.

Toute volupté physique est pour lui une sensation indigne de. la nature divine de l'homme: Aes humilis, membrorum turpium aut vilium ministerio veniens, exitu foeda ?. || assista Thraséa Paetus en ses derniers moments, nous dit Tacite; c'est avec lui que le condamné de natura animae et DISSOCIATIONE SPIRI- TUS CORPORISQUE inquirebat 15,

| De benet:- VIL 1, 3.

S dbid. VI Tea et 4 (4h22)

* Hid. VIE, Ὁ.

*:Jbrg.. VIL 4, 4; th. 2.2.

"ΩΣ ΝΠ: t et 11. 1 9th20.

ἡ Jbid. VM 10, 5 sq.

' Jbid. VM 9, 2-5: th. 34.

* /b. VII 10, 1 sq.: th. 20e et 72 δ.

? [b. VII 1, 7 ; sur les superstitions (th. 92), cf. δία. VII 2, 3.

'" [b. VW 2, 3: Perturbatione carere (th. 11), et ea, quam hominum inter se rixantium ambitus concutit.

τ [b. VIE 2, 2 : miserrimos... mortalium iudicet... in quantiscumque opibus refulgebunt, ventri ac libidini deditos (th. 31 et 84).

tb: VIL2. 2:5:th; 80.

5 Ann. XVI 34.

ἌΨΨ ΨΥ ΟΣ ΨΥ PPP x uU PET" yr ds cd y Ds" 2 ἈΝ ie [ " “ . PT UT M ν

ΒΥ σαν EE OT ie UNE PT y er SN WES TURN A

Si nous rapprochons ce texte d’un fragment cité par Sénèque !, où Démétrius témoigne d'une soumission confiante en la volonté divine, nous voyons quelle importance ἃ conservé pour lui le stoicisme traditionnel ?.

Il n'en reste pas moins vrai que toutes les pensées énumérées au cours de notre bref exposé de ce systéme moral appartiennent à la tradition diatribique; l'expression aussi en est

nettement bionesque: caractére dialogué de l'exposé, interpella-

tions de la fortune ?, comparaisons avecles soldats *, les athlètes’, etc., etc. Sénéque, lorsqu'il veut caractériser le style du sage cynique qu'il admire, reprend les termes d'anm/mus et d'rmpetus qu'il employait pour définir les œuvres et l'activité des Sextiens 5». Un rapprochement s'impose en effet à l'esprit entre l'ami de Sénèque et les austéres diatribistes augustiens: une étiquette seule les sépare, celle dont Démétrius osa s'affubler.

De Varron aux Sextiens, des Sextiens à Démétrius, il y a

une chaine continue, une unité qui tient à la parenté des carac-

teres, à l'analogie des circonstances et à la presque absolue identité des sources.

Il nous reste à examiner quelques passages d'écrivains contemporains qui peuvent compléter l'image que nous devons nous faire de cette période de l'histoire diatribique. Laissons cependant de côté l’œuvre de MamNiLIUS : les belles parénéses qu'elle contient se rapprochent parfois de certains thémes de la philosophie populaire * mais le fatalisme stoicien qui les inspire ne

laisse aucun doute sur leur origine: Posidonius presque seul

y revit.

UDe'Dnrov: ὩΣ tk

* Cf. BRUNS, Rhein. Mus. 44, p. 382 ; cynisme et stoicisme, toute la pensée de Démétrius est là; CASPARI (Gymn. Progr. Chemnitz, 1896, p. 12) y distingue bien à tort des traces d'épicurisme.

# CT. p. 222, note 4.

* Cf. p. 222, note 4.

^ De benef. VII 1, 4.

ΓΟ Ὁ ἢ. sq.

* Cf. Astronomica IV 1.121 et IV 866-935; il y ἃ peut-être un souvenir des thèmes diatribiques « élégiaques » dans les passages où Manilius parle de l'or qui aurait dû rester enfoui au fond de la terre et dont la recherche nécessite d'immenses voyages (IV 396-405): par contre dans les descriptions des efféminés (V 146-156) et dans celles du luxe de la table (V 195 sq.: fastidiet orbem VENTER et ipse gulam Nereus ex aequore pascet ; V 375 sq. : atque haec in luxum: jam VENTRI longius itur quam modo militiae ; cf. IV 261- 265) on trouve un écho des anciennes satires de Lucilius, Varron et Horace.

L'historien rhéteur VELLÉIUS PATERCULUS nous fournit ᾿

quelques éléments diatribiques dont certains sont des réminiscences d'école, tandis que d'autres ont été trouvés par l'auteur chez Caton et Varron ; il s'agit surtout de lieux communs où la

forme de la déclamation scolaire est encore conservée. En voici |

quelques exemples:

À propos de Livie, il s'extasie sur les vicissitudes du sort: Quis fortunae mutationes, quis dubios rerum humanarum casus satis mirari queat ? quis non diversa praesentibus contrariaque exspectatis aut speret aut timeat ! ?

En dépit de son goüt pour la littérature, il se croit obligé de rompre une lance en faveur de la vertueuse ignorance dans laquelle vivaient les Anciens en matière artistique: Mon tamen, puto, dubitas, Vinici, quin magis pro republica fuerit manere adhuc rudem Corinthiorum intellectum quam in tantum ea intellegi et quin hac prudentia illa imprudentia decori publico fuerit convenientior (Livre I, 13, 5).

Le second livre s'ouvre par des considérations générales sur le luxe; Scipion le Jeune est en partie responsable de la perversion de Rome: /Yor gradu, sed praecipiti cursu a virtute descitum, ad vitia transcursum: vetus disciplina deserta, nova mnducta; in somnum a vigiliis, ab armis ad voluptates, a nego- UIs in otium conversa civitas... publicam magnificentiam secuta privata luxuria est ?.

Il aime à comparer le rigorisme ancien avec les excès contemporains. À propos de la condamnation d'un augure en vertu d'une loi somptuaire, il remarque : At nunc si quis tanti habitat, Vix ut senator agnoscitur; adeo mature a rectis in Vitia, a vitiis in prava, a pravis in praecipitia pervenitur ?.

Ce ne sont que gradations et antithèses ‘; il est inutile de

chercher là un sentiment sincère ; l'éloge d'Auguste? lui-même

* Livre d] 15, 25: th; 12 sq; * Ibid. 1, 1 sq.; au chapitre 33 (8 4) du méme livre, Lucullus est donné comme un des hommes responsables de la décadence morale : Profusae huius

in aedificiis convictibusque et apparatibus luxuriae primus anctor fuit... ob

INIECTAS MOLES MARI et receptum suffossis montibus in terras mare. On voit ici un souvenir de Varron et d'Horace (th. 34 et 35).

* Livre AD TO/ 1. |

* L'avidité est la cause des guerres (th. 83 δ): Bella non causis inita, sed prout eorum merces fuit..., nec quisquam sibi putat turpe, quod alii fuit fructuosum (11, 3, 3). 5

? Livre II 89.

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sonne faux; quant à celui de Tibère il permet de mesurer la valeur des louanges que Velléius décernait à la rude vertu des ancêtres. Son adoption, dit l'écrivain courtisan, fit resplendir un jour d'allégresse et de régénération comme Rome n'en connut

- jamais: Zum refulsit certa spes liberorum parentibus, Viris ma-

trimoniorum, dominis patrimoni, omnibus hominibus sálutis, quietis, pacis, tranquillitatis, adeo ut non plus sperari potuerit, nec spei responderi felicius. (Livre Il. 103, 5).:

Tout cela n'est que rhétorique apprise; mais méme la rhétorique peut nous fournir des renseignements intéressants. Ill n'y a pour. cela qu'à ouvrir le recueil de VALERE-MAXIME.

Nous avons montré, par une comparaison avec Plutarque, quelle importance les Sextiens accordaient aux exemples historiques !; les rhéteurs, devenus moralistes à la suite de Fabianus, ont dü trouver dans les ceuvres sextiennes la citation de paroles fameuses et de faits dont ils pouvaient se servir à propos des principaux lieux communs. Un recueil spécial a-t-il été rédigé par un Sextien à l'usage des écoles de rhétorique ? Nous ne pouvons en fournir aucune preuve formelle, mais une forte présomption en faveur de cette hypothèse est le résultat d'une étude attentive de Valère-Maxime.

Le compilateur emphatique des Facta et dicta memorabilia n'utilise qu'un petit nombre de sources, au premier rang desquelles se placent Tite-Live, Trogue-Pompée et Varron. D'autre part, à propos de Cornelia, mère des Gracques, il avoue s'étre servi d'un recueil d'Exempla : Maxima ornamenta esse matronis liberos, apud Pomponium Rufum . collectorum libro VIII sic invenimus ?.

Au chapitre précédent (De abstinentia et continentia) se trouve tout un groupe d'anecdotes morales oü sont cités successivement Coriolan, Curius, Fabricius, Tubéron, Paul-Emile, les ambassadeurs à la cour de Ptolémée et Calpurnius Pison ?; la série est annoncée par les mots: Dernceps et his vacemus quorum animus *... etc.; le style de tout le fragment est relativement.

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