SÉNÈQUE
Il est impossible que, à la fin de cet ouvrage sur les origines
de la littérature diatribique à Rome, je traite dans son ensemble une question aussi vaste que celle des rapports de Sénèque et de la philosophie populaire. Un livre spécial et plus considérable que celui-ci y suffirait à peine.
D'autre part, il serait fácheux d'interrompre le récit d'une évolution sans parler de l’œuvre qui en marque l'achévement. Sénèque est pour nous un point d'arrivée ; mais il peut aussi bien étre considéré comme le point de départ d'un nouveau mouvement de pensée diatribique. Jusqu'à lui, la morale populaire a inspiré à Rome des œuvres surtout «littéraires »; historiens et poétes, rhéteurs et savants y ont puisé de nombreux paradoxes, des pensées généreuses et des critiques sévéres; cette action de la diatribe sur la littérature va désormais jouer un róle secondaire, ou plutót elle deviendra indiscernable de l'influence de la rhétorique !.
Le róle de Sénéque fut d'incorporer à la doctrine de Chrysippe et de Posidonius des éléments trés nombreux tirés de la
philosophie populaire; il entre dans le plan de cette étude de
montrer briévement comment le grand écrivain a profité de toutes les richesses accumulées au cours de l'évolution que nous avons décrite, pour rajeunir le Portique et donner ainsi la vie à une nouvelle école; Musonius se rapprochera du stoicisme traditionnel, tandis qu'Epictéte fera évoluer la morale vers le cynisme des origines, mais aucun d'eux n’altèrera l'orientation générale du courant de pensée issu de l’œuvre de Sénéque *.
On peut donc considérer que, avec les Lettres à Lucilius,
l'histoire littéraire de la diatribe romaine s'achéve, tandis que, à
' Chez Pline l'Ancien, par exemple, on lit de trés nombreuses déclamations contre la superstition et les excés des riches; mais on n'y sent que rarement un sincére désir d'action morale ; la rhétorique apparait aussi comme un IE entre la diatribe et Juvénal.
? C'est surtout par les ressources de son art et par sa sincérité que Sénéque a déclenché ce mouvement puissant ; ce n'est pas par |’ originalité de sa doctrine. Si Marc-Auréle parait ignorer Sénèque et ne subit que très indirectement son influence, Musonius et Epictète semblent avoir été en contact avec ses écrits (cf. GIESECKE, Diss. Leipz. 1891. p. 72 et 103; BONHÔFFER, Epicket und die Stoa, Stuttg. 1890, D: 3k
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l'ombre du Portique restauré, commence son histoire proprement philosophique. Nous sommes par cela méme excusé de ne traiter que succinctement de l’œuvre de Sénéque qui, envisagée dans son ensemble, dépasserait les limites que nous nous sommes fixées.
Peu d'hommes ont été aussi diversement jugés. Tantót on a fait de Sénéque un rhéteur et un habile comédien, tantót un philosophe de grande envergure. Pour cela, on met en lumiére telle ou telle face de sa personnalité extraordinairement complexe; on choisit l'un des aspects de sa doctrine et on lui subordonne les pensées hétéroclites éparses dans ses écrits; parfois on veut systématiser les éléments isolés dont il fait le canevas de ses traités. Concilier entre elles, par une interprétation tendancieuse, ses contradictions évidentes, c'est le considérer arbitrairement comme un éclectique, et c'est aboutir à un jugement fort injuste !. |
Pour fixer la position de Sénèque à l'égard de la philosophie populaire, il faut reconnaitre d’abord le champ considérable de ses contradictions. Son ceuvre immense est un miroir oü s'est reflétée fidèlement une des âmes les plus nuancées, les plus multiples de l'antiquité. L'imbécile, a-t-on dit, est celui qui ne change jamais: Sénéque est, à ce point de vue comme à tant d'autres, un des écrivains les plus intelligents de toutes les littératures ?; les variations de ses opinions ont été causées en partie par les avatars extraordinaires de son existence ; elles ont permis de dater avec précision ses ouvrages à.
Mieux que personne, il s'était rendu compte de ses propres fluctuations ; il les avouait ingénument* et aurait voulu détruire la Consolatio ad Polybium qui était le témoignage décisif d'une de ses palinodies ὅ.
! Cf. BIRT, Zwei politische Sat. Marb. 1888, p. 31.
? Cf. NORDEN, Kunstprosa, p. 306; BONHÓFFER, op. cit. p. 40.
* A propos des opinions diverses de Sénéque sur les esclaves, cf. MüNS- CHER, Sezecas Werke, Philologus, Suppl. 16, 1, Leipz. 1922; sauf sur les dates de quelques tragédies, nous nous déclarons d'accord, pour la chronologie des écrits de Sénéque, avec les conclusions de cet ouvrage remarquable.
* Ep. 52,1 : Fluctuamur inter varia consilia.
5 Cf. BIRT, Neue Jahrb. f. klass. Altert, 1911, 8, p. 596-601; il s'agit surtout d'affirmations peu courageuses sur la divinisation de Claude (Ad Polyb. 12, UIS eb16, 4)
Certains textes de Sénèque présentent presque simultanément deux thèses opposées, comme si l'auteur voulait impartia- -
lement plaider le pour et le contre !; mais, le plus souvent, ces réfutations du philosophe par lui-méme sont involontaires et proviennent soit d'inadvertances, soit d'un changement d'opinion du génial improvisateur.
Sur cet esprit mobile, inlassablement curieux et trés influencable, les lectures les plus hétérogénes ont laissé successivement des traces. Il se réclame toujours du stoicisme ; mais on a depuis longtemps . déterminé l'origine? de nombreux développements
qu'il emprunta à Platon, à Aristote, à Epicure ou à leurs disci-
ples; certaines atténuations des dogmes orthodoxes du Portique dérivent du péripatétisme; des doctrines de tendance mystique
proviennent de Platon, directement ou par l'intermédiaire de.
Posidonius et d'autres éclectiques ; enfin une partie des idées de Sénéque sur l'otium du sage sont de provenance hédoniste.
A cette diversité d'inspiration dans le domaine de la morale « scientifique », il convient d'ajouter celle qui nous intéresse particulièrement et qui provient de l'antagonisme entre les conceptions du stoicisme orthodoxe et les principes de la philosophie populaire, entre les curiosités du savant et les intéréts du moraliste pragmatique.
Avant d'énumérer les thémes diatribiques utilisés par Sénéque, voici quelques exemples des théses contraires qu'il soutient, à l'occasion, sur les sujets les plus importants.
C'est une attitude antipragmatique que prend presque constamment le philosophe dans ses Questions Naturelles; les problémes métaphysiques et physiques, dit-il souvent, ont un intérêt en eux-mêmes et non seulement en fonction de la morale ὃ,
! Cf. Ep. 121, 7 et 21 (sur le libre-arbitre des animaux) ; Mat. quaest. Ill 30, 8 (sur la vertu naturelle de l’homme) ; aprés avoir démontré l'inutilité des sacrifices et des vœux (Mat. quaest. II 35, 1), Sénéque ajoute: Agere nunc eorum causam volo, qui procuranda existimant fulmina (Ib. 11 37 et 38); de méme pour la divination, aprés avoir affirmé qu'elle est un leurre (Mat. quaest. M 32, 3), il continue en ces termés: /sta nihilominus divina ope geruntur. L'astrologie (qu'il condamne ailleurs) est défendue, Ad Marc. 18, 3; . De benef. IV 23, 3; Nat. quaest. M 38, 3 et VII 28, 1.
? ALLERS, De UE librorum de ira fontibus, Gôtt. 1881 ; ; WEISSENFELS, De Seneca Épicureo, Berl. 1886 ; HENSE, Seneca und Athenodorus, Freib. 1893 ; W. RiBBECK, Sezeca und sein Verhältniss zu Epikur, Plato, etc. Hann. 1887 ; RUBIN, Die Ethik Senecas, Berl. 1901; GERCKE, Sereca Studien, J. f. kl. Ph. 1896, etc.
y Nat. quaest. | praef. ; Vl 4, 2; cf. De otio 5, 1; Ep. 65,18 sq. ; 88, 24-33; 90, 28; 92, 3; 93, 8-9; 95, 10 ; 102, 28 ; 110, 8; 117, 19; 121, 3.
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La valeur éthique de la métaphysique et de la physique est affirmée ailleurs avec éloquence !; les artes libérales sont parfois considérées comme ayant une utilité absolue ", et parfois comme préparant avantageusement aux études de philosophie morale ὃ; il en est de même de la dialectique que Sénèque a tantôt justifiée comme un utile exercice préalable 1, tantôt comme une discipline à laquelle ne peuvent s'adonner sans inconvénient que les hommes parvenus par la morale à un degré suffisant de sagesse 5. D'autres sciences, la rhétorique‘, l'histoire? et la médecine 5, entre autres, sont à plusieurs reprises recommandées par celui qui les a si catégoriquement condamnées ailleurs.
Beaucoup de ces contradictions ? s'expliquent par la situation particulière où se trouvait le moraliste. Lorsqu'il échappe aux contingences, quand il oublie le róle qu'il doit jouer et les critiques dont il peut étre l'objet, il laisse avec joie son esprit s'élever librement dans l'absolu et il soutient les doctrines extrémistes de la diatribe. Au contraire, il recourt aux dogmes plus prudents du stoicisme traditionnel, quand il doit davantage tenir compte de l'opinion commune et quand il veut accorder les idées qu'il émet avec la vie à laquelle les circonstances l'ont condamné.
1 Ad Helv. 6, 8; De brev. vit. 19, 1; De benef. V 6, 3; Nat. quaest. 1 praef..2 sq. et 17 ; IIl praef. 10; IV 13, 2; VI 3, 4; VI 32, 1. Cf. WENDLAND, Philo u. d. kyn.-st. Diatribe, Berl. 1895, p. 5, n. 1. Les études physiques et astronomiques sont justifiées, Ad Helv. 8, 6; 11, 7; Nat. quaest. VI 4, 2; MICI to Em 00:15.
? Ad Helv. 20, 2 ; De tr. an. 3, 6; De otio 5, 1 ; Nat. quaest. IV, praef., 14.
* Ep. 36, 3; 85, 32 sq. ; 88, S8 1 sq., 20 et 31; 89, 8.
* Ep. 45, 13; 102, 4 (cf. Ep. 89, 11 et De benef. VI 1).
* Ep. 109, 17; il convient de rappeler ici que les trois derniers livres du De beneficiis et bien des chapitres du De constantia sapientis sont de la pure casuistique.
5 Ad Polyb 18. 4; sans admettre, comme SCHILLER l'a dit (Geschichte des Rüm. Kaiserreiches unter Nero, Berl. 1872, p. 70) que Sénéque a fait de la rhétorique le centre de son enseignement à Néron, on doit, à ce propos, se souvenir de l'éducation qu'il reçut lui-même de son père, de son activité comme jeune avocat et des discours qu'il rédigea pendant son ministére (Dio Cass. 61, 3).
τ Ad Marc. 1, 3; 26, 1; De otio 5,2; un intérêt moral légitime les recherches historiques (De ira III 9, 1).
8 De benef. VI 15, 2.
| ? Cf. Ep. 66, 36 (thèse stoïcienne sur l'échelle des biens) et SS 44 et 49 (égalité des biens).
Il soutiendra ainsi, en dépit de ses affirmations répétées en
sens contraire, que le sage doit participer aux affaires de l'Etat! et mettre l'intérêt de la patrie au premier plan de ses préoccupations ?; il vantera de méme les exploits guerriers ? et proclamera sa soumission aux usages courants ainsi que son mépris pour l'orgueil intransigeant des réformateurs moraux *. |
Il oublie souvent aussi certains paradoxes qu'il a soutenus et fait preuve d'un véritable esprit de famille, quand il recommande le mariage * et l'observation des devoirs que les fils ont envers leurs parents *.
Parfois la contradiction est plus apparente que réelle: lorsqu'il parle d'un sujet qui lui tient à cœur, le génial écrivain fait, en passant, une allusion à un autre domaine et exprime alors l'opinion commune contre laquelle il s'est violemment élevé d'autre part ὃ,
Sénéque en vient ainsi, quand il est hanté par la vision de tous les vicieux qui l'entourent, à déclarer que l'homme est naturellement mauvais ?; ou bien il oublie qu'il traite de l'homme parfait; il fait l'analyse de son àme « d'aspirant à la sagesse » et reconnait que la vertu peut se perdre 19 et que le philosophe, ayant des besoins !!, éprouve certaines craintes 15 et souffre des deuils '^; il
! De tranq. an. 1, 10; 4, 1-7 ; 13,1.
* De ira WI 28, 2-6; De brev. vit. 13,3; De benef. VM 19, 9; Ep. 66, 26; 16, 27: 538ὰ.; 85, 16; B8, 7.593; 4,.423,12.
? Ad Marc. 3, 1.
* Ep. 5, 1-6; 14, 14; 103, 5; sur la négligence dans la toilette : Ep. 91, 12; sur la divination, l'astrologie, etc. cf. p. 254, note 1.
? De ira MI 28, 2; De benef. | 11, 4 ; HI 36, 1.
9 Ep. 9, 11; 104, 2 54.
' De ira 1l 12, 1; H 30, 1 ; De benef. lll 38, 2; IV 17, 2.
* Jl affirme ainsi que la femme n'est pas l'égale de l'homme (De const. Sap. 1, 1), que la mort est un mal (De ira II 43, 3), particulièrement 1a mort sans sépulture (/Nat. quaest. V 18, 6; De benef. V 20 4; Ad Helv. 19, 5) ; il vante méme les ressources du luxe contemporain (Ad Marc. 18, 7) ; il admet l'utilité des voyages comme distraction (Ad Helv. 6,4 sqq.; De trang. an. 17. 8). |
? Un seul texte contient les deux thèses opposées: cf. De ira ll 7 sq. ; Il 10, 6; II 28, 1 ; HI 26, 4; De benef. 1 10, 3; V 17, 3; VI 38, 3.
? De ira ΠῚ 24, 4.
! Le sage a besoin d'amis: £p. 109, 9.
Em D, 45 11,29.
13 Ad Polyb. 18, 5.
signale aussi les dangers que l’on court en se livrant à une propagande de moralisation !.
Ce qui parait moins excusable, c'est de voir l'apótre de l'ascétisme? avouer sa préférence pour une vie sans douleur ὅ, déclarer que les souffrances sont contre nature * et que certains plaisirs sont autorisés”. La critique diatribique de l'opinion vulgaire trouve ainsi en Sénéque à la fois un défenseur et un adversaire.
La richesse est parfois considérée comme « indifférente » 5, parfois comme un «état préférable » 1 et méme nettement « avantageux », si elle ne dépasse pas certaines limites raisonnables 5; il en est de même des honneurs publics ? et de la force physique 19, Signalons enfin que les malheurs ont nécessairement modifié, au cours des ans, le jugement de Sénèque sur l'exil ΤΕ,
Ces indications sur les théses soutenues en contradiction avec les doctrines de la philosophie populaire suffiront comme contre-partie au tableau qui va suivre. Il s'agit désormais de nous occuper de Sénéque cynicisant.
Nous savons comment le philosophe fit la connaissance de la diatribe romaine dés sa jeunesse. Fabianus, le Sextien, fut l'un de ses maitres !? et exerca sur lui une influence décisive ; on a déjà fait une recherche d'ensemble 15 sur les rapports entre les
! Ep. 28, 7 ; sur le «sage imparfait » : Ep. 28, 6.
? Cf. par exemple : Ep. 31, 6 sq.
? De vit. beat. 25, 5 et 8; Hercule (le héros de l'ascétisme) est moqué par Sénéque, Apocol. 5 sq.
* De trang. an. 17, 25; Ep. 116, 1 (le texte de l'Ep. 59, 1 sq. a été mal interprété par WEISSENFELS, op. cit. p. 28).
ὁ De vit. beata 20, 3; Ep. 5,6; 18, 13; 20, 11 ; 82, 10-14.
* Ad Marc. 23, 3 (divitias sine avaritia) ; De vit. beata 21, 2;22, 55; 24, 5; 25, 1; Ep. 85, 40.
* Ad Helv. 10, 11 ; De benef. I 11, 5 (sur l'économie, cf. II 34, 4).
? Ad Marc. 23, 3 (honores sine ambitione) ; De benef. 1 11, 5; Ep. 85, 40.
10 Ep. 85, 40 (le caractère « indifférent » est indiqué, Ep. 82, 10-14).
!! [''exil est « indifférent » : Ep. 82, 10-14 ; il est une souffrance : Ad Polyb. 18, 9 ; cf. Ep. 85, 40, etc.
1? Ep..100; 12;
1? ROLLAND: De /'influence de Sénéque le Père et des rhéteurs sur Sénèque le Philosophe, Gand 1906 ; l'influence directe de Fabianus se manifeste avec plus d'évidence dans les premiers écrits de Sénéque: cf. par exemple Ad Helv. 10, 7 et Controv. Il 1, 11-12. Sénéque cite simplement Fabianus dans Ad Marciam, mais il en fait à deux reprises un éloge enthousiaste dans le De brevitate vitae (10, 1 et 13, 9).
rhéteurs que nous avons étudiés plus haut et Sénéque; elle
nous dispense d'insister sur ce sujet important.
Fabianus fit connaitre à son disciple non seulement. les thémes moraux développés ordinairement dans les écoles de rhétorique, mais encore leurs sources romaines, c’est-a- dire la philosophie de son maitre Sextius." Celui-ci jouait encore, pendant l'adolescence de Sénéque, un róle si important dans les préoccupations des pédagogues que Sotion, nous l'avons vu, malgré son peu de sympathie personnelle pour l'ascéte, en entretint également son élève '. Il n'est donc pas étonnant que Sénéque ait fait des citations de Sextius dans l'un de ses premiers écrits ?. Pendant les loisirs du long séjour en Corse, les livres de Varron ? furent aussi une ressource pour l'exilé et: REI sur lui dans le méme sens que ceux de Sextius. 5
Les ouvrages de la premiére partie de la vie de Sénéque (Ad Marciam, De ira 1 et 1l, De constantia sapientis, De ira MI, Ad Helviam, Epigrammata, Ad Polybium, De brevitate vitae),
c'est-à-dire ceux qui furent composés de 38 à 48, avant le retour
de l'exil, sont infiniment moins riches en pensées diatribiques que ceux de la vieillesse du philosophe (de 59 à 65) ; mais tous les traits de philosophie populaire qu'ils contiennent *^ peuvent difficilement s'expliquer par la seule influence de Fabianus, de Sextius et de Varron ; on est tenté d'admettre qu'une source hellénique s'ajouta à ces écrits romains. Au cours de ses études de rhétorique et de philosophie, ou pendant le séjour qu'il fit en
! Ep. 108, 17 sqq.
? De ira M 36, 1 et De ira lI 36, 1; la première de ces deux citations
(utilisation du miroir comme remède de la colère) est faite dans une intention
critique, bien que Sénéque s'étende avec complaisance sur la physionomie de l'homme en colére ; la seconde est au contraire fort élogieuse (sur l'examen de soi-même) ; ce contraste confirme que le troisième livre du De ira n'a pas été composé dans les mêmes circonstances que les deux premiers (MÜNSCHER, ΟΡ. Cit. p. 14-18). On peut en conclure aussi que Sénéque emporta en Corse (oit il composa le troisième livre du De ira) les œuvres de Sextius.
? Ad Helv. 8,1 sqq. ; plusieurs des passages auxquels on ἃ voulu donner Antiochus d'Ascalon comme source s'expliquent par l'influence de Varron sur Sénéque (la thèse contraire a été soutenue par HOYER, Diss. Bonn 1883).
* Outre les passages qui seront signalés plus loin, je rappellerai ici quelques bionismes de cette période; ils ont été déjà remarqués par WEBER
(op. cit.) : De ira MI 31; Ad Helv. 10, 2; Ad Marc. 6, 3; 10, 5; 19, 1; GIESECKE -
a noté Ad Helv. 5, 1; HENSE (Telet. relig.), De ira M 31, 5; CRÔNERT, De ira 117250;
hs - * : " 3 2 2 PATES ARR de?
Egypte chez sa tante !, Sénèque put acquérir un recueil grec de chries ?, analogue à ceux dont l'usage s'était répandu jusque dans les écoles d'Italie.
Au cours des dix années (49 à 58) oü il joua un róle important à la cour de Néron et d'Agrippine, d'abord comme précepteur, puis comme ministre-conseiller de l'empereur, le moraliste publia de nombreux ouvrages qui sont, à peu d'exceptions prés, complétement étrangers à la tendance diatribique.
Au contraire, la satire sur la mort de Claude, l’Apokolokyntosis, où le panégyriste officiel de l'empereur défunt donne libre cours à sa rancune contre celui qu'il avait été obligé de célébrer, est un écrit nettement cynique: pour bafouer ce mort, Sénéque fait revivre toutes les traditions romaines de la satire dérivée de Ménippe ; les procédés de Lucilius et de Varron * sont donc largement mis à contribution dans cette œuvre plus méchante que spirituelle; elle ne nous intéresse que trés indirectement.
Les tragédies que l'on peut avec des raisons suffisantes attribuer à cette période * (7hyestes, Hercules furens, Troades, Phaedra, Medea, Agamemnon, Oedipus) offrent, plus fréquemment que les écrits de prose contemporains, des passages oü transparaissent des thèmes diatribiques ^. La hardiesse avec laquelle certaines scénes odieuses sont traitées n'est pas sans analogie avec celle qu'on reconnaissait aux oeuvres dramatiques des
! Ad Helv. 19, 4.
? FOWLER (Panaetii et Hecatonis Frag. Bonn. 1885) a supposé que Sénèque flt usage d'un recueil de. chries d'Hécaton: une phrase d'Antisthéne (sur τὸ δύνασθαι ἑαυτῷ ὁμιλεῖν) : quaeris, inquit, quid profecerim ? amicus esse mihi coepi (Ep. 6, 7) est introduite par ces mots: quid me hodie apud Hecatonem delectaverit dicam. Rien ne prouve que Sénéque ait usé du méme recueil d'Hécaton lorsqu'il cita, en Corse, un trait d'Antisthéne (De const. sap. 18, 5) et qu'il fit de Socrate le héros d'une anecdote que la tradition attribue à Diogène : De ira III 11, 2.
* Apocol. 8: ut ait Varro; οἷ. la séance du Sénat,imitée de Lucilius, Apoco/. 9 sqq. ; sur la comparaison avec Lucien, cf. HELM op. cit.; BIRT, Zwei politische Satiren, Marburg 1898 ; O. WEINREICH, Senecas Apocol. Berl. 1923.
4 MüNSCHER. op. cit. p. 84 sq. se base surtout sur TACITE, Ann. XIV 52, pour cette détermination; il semble bien que son analyse des mobiles politiques de Sénéque, rédigeant ses tragédies pour agir sur Néron, conduise, dans l'étude de ce probléme difficile, à des résultats définitifs. Par contre, les hypothèses de Münscher concernant l’Ocfavia me paraissent sans valeur.
5 Cf. par exemple, Phaedra v. 517 à 521, une transposition de l'anecdote de Diogéne et de l'écuelle.
premiers Cyniques. Sénéque parait avoir considéré qu'il pouvait : plus librement exprimer des opinions extrémes et utiliser une littérature révolutionnaire dans des ouvrages de fantaisie que dans ses traités de morale !. |
En l'an 58, Sénéque vit les difficultés s'accumuler devant lui; le procès de Suillius Rufus, à propos duquel l'on s’efforça de montrer le désaccord de sa vie et de ses écrits, le mit en assez mauvaise posture à la cour; il put prévoir que le monstre que, par toutes sortes d'artifices, il avait empéché jusque là de nuire, allait s'affranchir de sa tutelle. Le De vita beata, qui date de l'époque où Sénéque est obligé de se défendre, marque la fin de l'influence prépondérante du stoicisme traditionnel sur sa pensée". Après le meurtre d'Agrippine (mars 59), il comprend que sa re- traite dans la vie privée et sa condamnation sont prochaines. Il n'a dés lors plus rien à ménager et la littérature ainsi que la philosophie diatribiques vont apparaitre de plus en plus clairement dans les ouvrages qu'il publiera coup sur coup. Est-il possible de déterminer quelles sont les œuvres qui ont exercé sur lui cette action décisive?
ll faut éliminer d'abord l'hypothése d'une lecture de livres d'Anthisthéne, de Diogène et de Cratès. Ce sont seulement des « chries » que l'on rencontre à leur sujet dans l’œuvre du philosophe; la connaissance qu'il en a ne s'est pas approfondie ?.
En ce qui concerne les diatribes de Bion, la question est très difficile à résoudre. Les citations que l'on trouve dans le De tranquillitate animi* prouvent bien que, dés l'année 59, Sénéque a
! Le De officiis et le De amicitia sont perdus; il s agit donc surtout ici du De clermentia.
? De vit. beat. 3, 2. Sans être encore persuadé par eux, Sénéque recommence dés ce moment à lire des écrits diatribiques. Preuve en soit cette expression typique qu'il emploie dans une intention nettement hostile à tout ascétisme : divitiae meae sunt, tu divitiarum es (22, 5); cf. p. 47, le texte du théme 20 c.
? Cf. p. 259; HIRZEL (Der Dialog p. 118 sq.) déduit arbitrairement d'un texte (De benef. V 6, 2) une lecture de l’Archelaus. La citation de Cratés, introduite par: ut aiunt (ep. 10, 1), est significative pour conclure à l'emploi d'un recueil de chries. Cf. de méme De trang. an. 8, 4-8; De benef. V 4, 3; Ep. 41, 12 et 90, 14. .
* 8, 3 (citation ὌΠ ΤῊ suivie d'une chrie sur Diogéne) et 15, 4, Sénèque cite sur Zénon une chrie d'allure cynique (14, 3) et, immédiatement ensuite, un mot de Théodore l'Athée sur le dédain de la sépulture ; tout cela: est bionesque.
un SO OE
été en contact avec des textes fort étendus de la diatribe grecque; mais a-t-il lu Bion directement? La comparaison des passages prouve avec évidence que ce n'est pas des extraits de Télès ! que Sénéque s'est servi. D'autre part, aucune des citations de Bion n'améne à conclure à une utilisation immédiate des écrits du maitre?. Par contre, certains textes? et l'importance méme des emprunts excluent la possibilité que Sénéque en soit resté à la lecture de recueils de chries. Il faut qu'il ait étudié des œuvres étendues d'un disciple de Bion. L'impression est tout autre quand on étudie les citations d'Ariston*. Heinze a prouvé que ce philosophe avait été utilisé directement par Sénèque dans le De tranquillitate animi^. Comment l'auteur romain a-t-il, à ce moment, été amené à étudier les. oeuvres du Stoico-cynique?
C'est de l'an 61 que l'on peut dater la plus grande intimité de Démétrius et de Sénéque; le livre VII du De beneficiis, que le Cynique a si complètement inspiré, est de 625. La manière dont Démétrius nous est alors présenté? montre que les relations dont il s'agit ne sont pas tout-à-fait récentes; c'est évidemment cet homme, dont presque toute la doctrine est d'accord avec celle d'Ariston, qui amena Sénéque à faire une étude compléte du moraliste de Chios*. Enfin, c'est chez Ariston que Sénéque a trouvé d'innombrables citations de Bion; il les a d'abord discutées avec une certaine malveillance ?, puis il s'est laissé prendre au charme dela philosophie populaire à laquelle il était d'ailleurs depuis si longtemps préparé. Sénéque ne pouvait étre conquis par personne mieux que par Ariston, comme lui-même un Stoicien de nom plus que de doctrine. Il est resté sous son influence jusqu'à sa mort !^.
! Hypothése de HAUPT, Opuscu/a M 320.
? Cf. De benef. VII 7, 1-3; De provid. 3, 3.
? Cf. Ep. 108, 11: de contemptis divitiis multa dicuntur et LONGISSIMIS ORATIONIBUS.
TED. 36; 0594 2a 17:89; 13* 115, 8-10,
5 HEINZE, Ariston bei Plutarch und Horaz, Rhein. Mus. 45, sur le De tranq. an. 8, 9 et 15.
$ FRIEDRICH, Zur Abfassungszeit von Senecas Werke De beneficiis, Berl. Philol. Wochenschrift 1914, p. 1406; cf. MüNSCHER p. 66.
* De benef. VII 1, 3; VII 2, 1; VII 8, 2.
* Demetrius a eu dés lors une action continue sur Sénéque ; cf. Ep. 62, 3; 67, 14; 91, 19.
? De benef. VII 7, 1-3.
10 C'est par la comparaison avec le περὶ εὐθυμίας, le περὶ τύχης et le περὶ φυγῆς de Plutarque qu'Heinze et Giesecke sont arrivés à attribuer à une source
aristonienne les passages suivants des Lettres à Lucilius: 31, 5; 63, 8-11; 71, 2-3 504135$:99:5. 115, 14; 125, 1.
ll a sans doute écrit : Cum libellis mihi plurimus sermo est!, et
a promis à Lucilius des résumés d'extraits philosophiques qu'il
rédigeait ?; mais il estimpossible de prouver que l'étude d'Ariston l'ait incité à recourir aux écrits originaux de Bion. ll nous importe seulement de retenir qu'au cours des trois derniéres années de sa vie, Sénéque a dû avoir la mémoire toute pleine? des traits diatribiques qu'il avait remarqués dans ses dernières lectures. ἢ} yalà une partie de sa doctrine qu'il est intéressant d'isoler ; luiméme a pris soin de signaler le dégoüt qu'il éprouvait alors pour le stoicisme d'école : il s'en estime encore trop imbu *, C'est sans doute pour faire contre-poids à l'influence diatribique, désormais prédominante en lui, qu'il s'est astreint à relire des extraits d'Epicure?^; mais, méme en le faisant, il pensait avant tout à la philosophie populaire *.
I s'est tellement approprié la substance intellectuelle de la diatribe qu'il considére parfois comme son bien personnel ce qui n'est qu'une réminiscence bionesque?. On n'a pas encore rattaché à la tradition de Bion et d'Ariston tout ce qui en fait réellement partie dans l’œuvre de Sénéque.
C'est dans ces dispositions que le vieillard encore studieux et prodigieusement actif fut poussé tout naturellement, en pensant aux leçons qu'il avait reçues de Fabianus 5, à reprendre les ouvrages de Sextius : Sextum ecce cum maxime lego”. Vingt ans auparavant, il s'était déjà familiarisé avec sa doctrine, mais il
EDS OT, 2:
? Ep. 39, 1; cf. Ep. 84, 2: Quicquid lectione collectum est, stilus redigat in corpus.
? La mémoire de Sénéque est telle qu'il fait beaucoup de citations sans recourir aux textes: preuve en soient quelques erreurs d'attribution (Vat. quaest. IV 2, 2, où il cite du Tibulle sous le nom d'Ovide).
* Ep. 82, 8: libet ridere ineptia$ graecas quas nondum, quamvis miren excussi. Zenon..:; ct. Ep. 33, SS 4, (et 115 45, 4; 64,7; 80,4;
^ Cf. USENER, Epicurea p. LV. |
$ Ep. 13, 4: Non loquar tecum stoica lingua, sed hac submissiore ; ce qui précéde n'est pas une pensée d'Epicure, mais un bionisme: saepius opinione quam re laboramus (cf. TÉLÈS, 9, 7 sq.).
'* Ep. 74, 30: Sequitur illud quod me responsurum esse dicebam. Ce qui suit, c'est la théorie de l'apathie, telle qu'elle est exposée par TÉLÈS p. 56, 13 (cf. GIESECKE p. 31, note 1; HENSE, 7é/és p. 58); dans l'Ep. 119, 14, Sénéque attribue à Horace une expression qu'il a lue dans une chrie cynique (crinitus puer en parlant d'un échanson).
* Ep.-1,4 (cf; Ep. 40, 12; 52, 115,38,.6; 100, 1. sq; Yat. quaest. IM ZEN
En Sor.
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comprit alors que l'action du diatribiste romain complèterait heureusement dans son esprit celle des philosophes populaires grecs et de Démétrius. C'est une véritable cure morale qu'il s'impose avant de mourir. Dans toute la seconde moitié de la correspondance, la pensée de Sextius est constamment présente 5 on sent que le grand philosophe romain vise à continuer la propagande entreprise un siécle auparavant par le fondateur de la secte maintenant éteinte ?.
Nous en savons assez sur les sources diatribiques de Sénéque. Nous pouvons à présent comparer le répertoire des thémes. de philosophie populaire grecque que nous avons proposé dans notre introduction avec une liste des pensées diatribiques formulées par Sénéque. Ce sera la maniére la plus simple de nous rendre compte de leur importance dans l’œuvre du moraliste.
Thème 1. — La morale seule importe. Re/ictis ambriguitatibus et syllogismis et cavillationibus et ceteris acuminis Inriti ludicris, dic in avaritiam, dic in luxuriam (Ep. 108, 12; ct. De benef. VIL 1, 2-78; Ep. 20, 2; 24,15; 26,9 ;.45, 4-5; AIO 049293- 71. 582, 10,5; 83,^ 177-899, 8.66.95; 89,8 et 13-19; 94, 24 sq. et 39; 106, 11; 108, 6; 108, 23 et 35; BT 251175 125 117,21: et 32 1 Fragment. 17 t Taase).
Th. 2. — Contre les arts libéraux. /7aec omnia in Illum supervacuum studiorum liberalium gregem coice* (Ep. 88, 45; cf. ΤΟΊ 3 Sete; Ep. 09, Lo).
Th. 3. — Contre la dialectique. Mu/tum temporis verborum cavillatio eripuit, captiosae disputationes quae acumen
* Ep. 64, 2-5; 73, 12-15; 98, 12; 108, 17 sq.; Nat. quaest. VII 32, 2.
? La comparaison des textes (COLUMELLE IV, 3 et De benef. ll, 11, 4 sq.) permettrait de supposer que le Graecinus utilisé par Columelle est un dernier disciple de Sextius Niger. ;
? Texte contenant une citation de Démétrius.
* Texte contenant une citation de Sextius.
? Ce texte fait l'éloge de Socrate qui fotam philosophiam revocavit ad mores.
5 Contre les Stoiciens: fotum genus istuc exturbandum iudico ; pro veritate simplicius agendum est, contra metum fortius.
' La comparaison diatribique des « arts libéraux » avec des servantes est
faite par Sénéque: Artes ministrae sunt; sapientia domina rectrixque est (Ep. 85, 32; cf. p. 44, note 1).
irritum ‘exercent (Ep.:45, 5; cl. Dé beñel du TOP |
Ep. 45, 8; 48, 4-6 et 9 sq.; 82,8 sq. ét 192002222750
83, 8-11 et 17 sq.; 88, 42. ξᾳ:; 102, 20;- 105, 12; 109 7 960
11,2:et:5; 143; 1:et 15: 113,26; TI 0201
Th. 3 a. — Caractère nocif de la philosophie purement théorique.
Supervacua ex animo tollenda sunt (Ep. 88, 35; cf. ibid.
36, sq.).
Th. 4. — Contre la physique et l'astronomie. Venio nunc ad
illum qui caelestium notitia gloriatur...; hoc scire quid proderit?? (Ep. 88, 14).
Th. 5. — Contre la rhétorique. A//qui... veniunt, non ut res excipiant, sed ut verba, quae tam sine profectu alieno dicant quam sine suo audiunt (Ep. 108, 6; cf. Ep. 83, 17).
Th. 6. — Contre la grammaire et l'histoire. Quaeris Ulixes ubi erraverit, potius quam efficrías ne nos semper érremus (Ep. 88; 7; ct. Apocor. 1; De brev. vit. 19, TEE PRO 8-0; Nat. quaest. Ml pr. 9-7; Ep. 59,5; 08, EL τοὺ A0 6059 TUS; 20-72 8D 337
Th. 7. — Contre les mathématiques. Metir/ me geometres docet latitundia potius quam doceat quomodo metiar quantum homini satis sit (Ep. 88, 10; cf. bid. 13).
Th. 8. — Contre la musique. Ad musicum transeo: doces me,
quomodo inter se acutae ac graves (voces) consonent...
fac potius quomodo animus secum meus consonet (Ep. 88, 9). !
Th. 9. — Contre la médecine, [Philosophos] non aliter intueri decet quam medicos quorum tituli remedia habent, pyxides venena? (Frag. 18 Haase).
! La dialectique, dit-il, ne fournit que des artificii veternosissimi nodos; le mot qui revient le plus souvent dans les textes cités est celui de cavi/latio, qui se trouve déjà employé dans un fragment de Fabianus (De brev. vit. 10, 1). Cette seule observation suffirait à réfuter l'idée bizarre de WEISSENFELS (De Seneca Epicureo, p. 23 sq.) attribuant l'hostilité de Sénéque contre la dialectique stoicienne à ses lectures de psychologie épicurienne.
? C'est le seul texte de Sénéque contre les sciences naturelles; il l'a
d'ailleurs abondamment réfuté lui-même (cf. p. 254) ; l'auteur est entraîné, dans la lettre 88, par sa source diatribique; il semble parler contre sa propre . opinion et se tire d'affaire en mêlant l'astronomie et l'astrologie, car il con- -
tinue ainsi: ut sollicitus sim, cum Saturnus et Mars ex contrario stabunt. "CE p.57, note 2.
Th.10.— Le but de la morale est la recherche du bonheur. Sj quid est, quod vitam beatam potest facere, id bonum est suo jure (Ep. 44, 6; cf. Ep. 23, 3; 59, 15 sq.; 90, 27).
Th.11.— Le bonheur est dans la tranquillité de l’âme. Quid est beata vita? — Securitas et perpetua tranquillitas (Ep. 92, 3; cl. De benef. VIL 2, 3 (texte de Démétrius) ; Ep. 44, 7; 74, 30).
Th.12.— Le seul bien, c'est ce qu'on ne peut pas perdre. Zauda... quod nec eripi potest, nec dari (Ep. A1, 8; cf. De provid. 6, 5; Ep. 59, 18; 74, 23-29 ; 98, 1 sq. et 13: texte de Sextius).
Th.12a. — Les dons de la fortune sont des prêts sans valeur. Magnus animus... nihil horum quae circa sunt suum 1udicat, sed ut commodatis utitur (Ep. 120, 18; cf. Ad Marc. 9;
- Ad Helv. 5, 4; Ad Polyb. 9,5; Thyest. v. 613-618; Troades, v. 4-6; 259-263; De const. sap. 5, 4; De benef. 1 15, 6; De brev. vit. 17, 4; De tranq. an. 11, 1 sq; /bid. 12 (exemple de Crésus); Nat. quaest. IM pr. 7; IV pr. 22; Ep. 8, 3-4 pror 36,1; 4139; 74/1588, 12; 118, 2).
Th.13.— Renversement de toutes les valeurs fixées par les préjugés. (Sapiens) adversus opinionem omnem vadit (De const. sap. 14, 4; cf. Ad Helv. 6, 1; Ep. 26, 6; 29, 8?; 31,1 sq.; 95, 54 et 59; 123, 6).
Th.13a. — Mépris de l'opinion vulgaire. /zducenda est. virtus quae mendacia et contra verum placentia exstirpet, quae nos a populo, cui nimis credimus, separet (Ep. 94, 68; eiue, CHAR Devil beat. A, nv De.otio.1, ἃ sq.; De morib. 24; 36; Ep. 44, 6; 48, 9; 67, 12; 87, 5; 91, 19 sq. (texte de DES 94, 52 sq. et 58; 99, 17; as 11).
Th. 13 5. — ll faut braver les coutumes en ne cachant rien de sa vie. Tunc lelicem esse te ludica, cum poteris in publico vivere (Ep. 43, 3; ct. De benef. VII 15, 7 texte de DémétriüsSEpz 63, T
! Le thème 12 b n'a pas été traité par Sénéque, qui admet la thèse stoicienne des « biens préférables » : il a soin cependant de bien marquer que ces commoda n'ont pas de valeur réelle: commoda sunt in vita et incommoda utraque extra nos; vir bonus... tam sine commodis beatissimus est quain non est sub incommodis miser (Ep. 92, 16 ; cf. Ep. 123, 13).
? Ce texte contient l'opposition cynique : videri-esse.
Th.14.— Les barbares doivent servir d'exemple. Quaedam gentes beneficio egestatis non novere luxuriam (De ira MI 2, 1; ct: De iralil,4; Ep. 90, 16:et 174). |
Th.15.— La gloire n'est pas un bien. Gloria vanum et volucre quiddam est auraque mobilius (Ep. 123, 16; cf. Ep. 29,12; 31,10; 42/95 TU2 19}
Th.15 a. — Le déshonneur n'est pas un mal. /grominia tu putas quemquam sapientem moveri posse? (Ad Helv. 13, 4; ct. Decprovid. 4; 5; Ep. .99, δ. 91; 20):
Th.15 ὁ. — Le succès et les applaudissements du public ne doivent pas être recherchés. Contemnas voluptatem. ex plurium adsensione venientem (Ep. 1, 12; cf. Ep. 59, 15).
Th.16.— La noblesse de naissance n'est pas un bien. Qui genus iactat suum, aliena laudat (Herc. Fur. v. 340 sq.; ci. De benef. |I 28, 1 et 3; Ep. 44, 1 sq. ?).
Th.17.— La puissance n'est pas un bien. Non est qnod invideas quos magnos felicesque populus vocat (Ep. 94, 60; ct. De ira 11 21, 7; Ad Polyb. 1,2; De clem, L S; τ PRES sap.. 13, 3; Phoeniss. v. 6460; Oedrp..v:.6, SA EN 0 BE 105, 4 ?).
Th.18.— La servitude n'est pas un mal. Servus est. — Sed fortasse liber animo.. — Servus est. — Hoc illi nocebit? ostende quis non sit : alius libidini servit, alius avaritiae... (Ep. 4, T T2 ct. Ep δι, 94)
! Ce texte contient une citation de Posidonius qui est visiblement influencé sur ce point par la philosophie populaire; le thème 14a (utilisation d'exemples de peuples étrangers pour illustrer une observation morale et réfuter l'opinion courante) est employé: Ad Helv. 7, 1 (au sujet de l'exil); De ira MI 26, 3 et De provid. 4, 14 (sur les Germaids)s en ce gui concerne l'inceste il est fait allusion au thème cynique: Apocol. 8.
^ Ce thème est adapté aux différences des classes sociales à Rome (affranchis, chevaliers, etc.): De benef. III, 18, 2; De vit. beat. 24, 39: Ep. 31, 11 et 44, 6.
?* La preuve donnée est l'observation que tout pouvoir est fragile: Med. v. 221 sq.; Agamemn. v. 57 sqq.; De tranq. an. 10, 5 sq.; 11, 12. Ce tee est abondamment traité dans les tragédies.
^ Le droit au suicide empêche l'esclave d’être dts cavis. asservi: De benef. Ill 20, 1; Ep. 77, 14.
ΤΗ. 19. --- L'exil n'est pas un mal. /n ex//rum eo.-I1mmo lorsan in requiem (Remed. fort. 8, 3; cf. Ad Helv. 4, 2; 6, 1 sq.; De morib. 43; Ep. 9, 18; 24, 17 !).
Th.20.— La richesse n'est pas un bien. Non sunt divitiae bonum (De provid. 5, 2; cf. Ad Polyb. 2, 3; De ira MI 33, 4; De const. sap. 6, 7 et 13, 3; De brev. vit. 2, 4; De benef. VII 1, 7 (Démétrius) ; /bid. 9, 1 (/d.); ibid. 11, 1 (/d.) ; De tranq. amc ib 9r ED. 17,35 41,4; 42, 9; 45:0; 73/42; (Sextius); 00755 01, 25;:89; 90707,9317 92, 311 115,8 sq.et:16.sq.).
Th.20 a. — La richesse n'est qu'un prêt. Drvitem illum putas?... pauper est. Quare? quia debet. Quantum? inquis. Omnia. Nisi lorte iudicas interesse utrum aliquis ab homine an a fortuna mutuum sumpserit (Ep. 87, 7; cf. Ao Marc. 10, 05 Ep, 89,12? et/120,.18).
Th.20 ὁ. — La richesse provoque les crimes et crée la discorde. Circa pecuniam plurimum vociferationis est: haec fora defletigat...; haec est sanguine nostro delibuta (De ira ΠΡΟ. 2-35 Detra M 2T, 1$ Ep. 14, 9: 119,6).
Th.20 c. — La richesse asservit. Spernendae opes : auctoramenta sunt servitutum (Ep. 104, 34 ?).
Th.20d. — Le riche sans vertu ne vaut que ce que vaut sa bourse. Z7scus tanti est quantum habet: immo in accessionem eius venit quod hàbet...; idem evenit magnorum dominis patrimoniorum : accessiones illorum et appendices sunt (Ep. 87, 18; cf. Ep. 115, 14; De remed. fort. 10, 3; De provid. 6, 31).
Th.20e. — La recherche des métaux précieux est pernicieuse.
.. Jili (antiqui) quidem non aurum nec argentum... (ín) ima terrarum faece quaerebant (Ep. 90, 45; cf. De benef. VII, 10, 2-4; /Yat. quaest. V 15, 1 et 2).
! L'exil est jugé «indifférent», de méme que la maladie, la douleur, la pauvreté et la mort: Ep. 82 8S 10 et 12; l'exil est considéré comme sans effet sur le sage qui est partout chez lui: Ad /7e/v. 8, 5 sq.; 11, 7 (texte imité de Varron, mais contenant une interprétation stoïcienne).
? [l'image est transposée, £p. 88, 12: nous ne sommes que des « coloni » dans nos propriétés.
? C'est en général le « désir» de la richesse que Sénèque considère comme la cause de l'asservissement (th. 83).
* L'image est transposée et développée.
Th.20 f. — La pauvreté n'est pas un mal. Paupertas nulli malum est nisi repugnanti (Ep. 123, 16; ct. Ad Helv. 10,812) 100000 Thyestes v. 449 sqq.; De tranq. an. 8, 2-A (Bion) et 8; De provid..4,.5;6,; 6; Ep. 11,3:6;.20, 1.88..; 9800100
Th.21.— La force d'un athlète n'est pas un bien. Luctatores et totam oleo ac luto constantem scientiam expello ex his studiis liberalibus (Ep. 88, 18; cf. De iral 14, 2; une comparaison de l'athléte et du sage au profit du second est. Tate; 355.78, 10€)
Th.21 a. — Les qualités physiques de l'homme seront toujours inférieures à celles de certains animaux. Cum te ad velocitatem paraveris par lepusculo non eris (Ep. 124, 22; cf. De: benert. ΘΙ 2S nna TOR
Th.22.— La santé n'est pas un véritable bien. Non magis amares virum... robustum et lacertosum quam gracilem et languidi corporis: ergo ne rem quidem magis adpetes (Ep. 66, 24; cf. Ep. 14, 1 sû.; 15,1:5q.5.92, TTE
Th.23.— La beauté physique n'est pas un bien. Quid excol/s : formam? — cum omnia feceris, a mutis animalibus decore vinceris (Ep. 124, 22; cf. Ep. 31, 10; 66, 2). |
Th.23a. — Il est dangereux pour une femme vertueuse d’être belle. Minore miseria deformis (uxor) habetur quam formosa servatur (Fragm. 53 Haase; cf. De remed. fort. 16, 6).
Th. 24 et 24 a. — La vieillesse n'est pas un mal; elle ne doit pas étre inactive. Tantum vitia et vitiorum ministeria senuerunt: viget animus...; hunc ait esse florem suum (Ep. ἡ 26, 2; cf. ibrd.. à: De const.sap. 17,25, Ep. 12,88 TM ED ibid. 5). |
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! On se souvient de la liste diatribique des circonstances que l'opinion vulgaire considére comme les plus grands des maux (cf. p. 14). Chez Sénéque, on trouve les « groupes » suivants: Paupertas, mors (Ep. 2, 4); paupertas, ignominia, luctus, dolor (Ep. 59, 8) ; morbus, dolor, paupertas, exilium, mors (Ep. 82, 10); mors, exilium, mala valetudo, dolor (Ep. 82, 14); paupertas, infamia, orbitas (De prov. 4, 5); orbitas, exilium, mors (Ibid. 6, 2); exilium, egestas, luctus (Ad Marc, À).
? Méme en dehors de l'athlétisme professionnel, la force physique ne doit pas être considérée comme un bien: Ep. 15, 2 sq.; 31, 10; 66, 24. ἢ
* On voit l'influence du thème 21 a sur la formule adoptée par Sénéque; — le grand écrivain renouvelle l'arsenal diatribique conformément au génie de ses modèles. :
— 269 “-- Th.24 δ. — Les vieillards ne doivent pas se comporter comme des jeunes gens. Numera annos tuos et pudebit eadem velle, quae volueras puer, eadem parare (Ep. 21, 21).
Th.25.— La mort n'est pas un mal. /Vors malum non est (Ep. IX IO cr Ad: Marc. 19,5. et. 20: Ad. Polyb. 9, 3 sq.; Phaedr. v. 139; Agamem. v. 589-592; De benef. VM 1, 7 (Démétrius); Fragm. 28 Haase; De remed. fort. 2, 8; Nat. quaest. V| 32, 4-6; Ep. 4, 3-5; 30, 3-6; 65, 24; ΤΊ, 16- 23; 91, 21 (Démétrius) ; 120, 15-18 ?).
Th.25a. — La vie n'est pas un bien. Spiritus inter vilia numerandus (De tranq. an. 11, 4; cf. Ad Marc. 10).
Th.25 ὁ. — Aprés la mort nous serons dans un état semblable à celui qui précéda notre naissance ?. /r; eum restitutus est locum (frater) in quo fuerat antequam; nasceretur (Ad Polyb. 9, 2; cf. Ad Marc. 19, 5; Troades, v. 407 sq.; Ep. DAS f, 15 102, 2T *).
Th.25 c. — Le chemin qui mène à la mort ὃ est aisé. Patent undique ad libertatem viae multae, breves, faciles (Ep. 12, 10).
Th.25 d. — La mort rend égales toutes les conditions. Aequat
omnes cinis ; impares nascimur, pares morimur (Ep. 91, τε οι; 106),
Th.26.— L'indépendance morale donne le bonheur. 7uzc beatum esse te ludica... cum visis quae homines eripiunt, optant, custodiunt, nihil inveneris, non dico quod malis, sed quod velis (Ep. 124, 24; cf. Ep. 51, 9 et 53, 11).
! Sur l'avidité, qui est particulièrement monstrueuse chez un vieillard, cf. De moribus 18 (Woelfflin).
? Le développement de la plupart des passages cités repose sur l'alternative suivante: ou bien c'est le néant qui suit la mort, ou bien c'est un état préférable à la vie d'ici-bas; dans les deux cas, l'homme n'a rien à redouter, car la mort le délivre des innombrables maux de l'existence. On trouve un souvenir de Lucréce dans l'épitre 30 (S 12): Agere gratias dis omnibus decet quod satiatus ad requiem... perductus est. ll en est de méme dans les
. Troades, v. 397-400.
5. La comparaison diatribique de la mort et du sommeil n'a pas été utilisée par Sénéque.
* L'origine de ce passage n'est pas épicurienne, ainsi qu'on l'a prétendu ; cf. TÉLÉS, p. 61, 2-4.
ὃ Sénéque s'est servi surtout de ce thème pour démontrer le droit au suicide.
* La méme idée se trouve ee prinee à propos de la fin du monde, /Yat. quaest. ΠῚ 29, 9; VI 1, 8.
nr
Th.27 (cf. th. 12). — Pour être indépendant, il faut se passer de — tous les biens matériels. Multis serviet qui corpori servit — 3
(Ep. 14,1; cf. Ep. 9, 3; 65, 21).
Th.28.— Il faut restreindre nos besoins autant que possible.
Contemnite omnia quae supervacuus labor velut ornamentum ac decus ponit (Ep. 8, 5; cf. Ep. 4,10; 17, 4: 48, 9-7 ; 45, 10-12; 108, 18 (Sextius) ; 110, 12 et 17 sa).
Th.29. — Il faut revenir à la simplicité de la nature. Ad /egerm naturae revertamur (Ep. 25, 4; cf. Ep. 41, 9; 48, 9; 98, 14; 122, ὃ 5α.). à
Th.30. — Nous devons satisfaire nos besoins aussi simplement et aussi naturellement que possible. D/scamus... desideriis naturalibus parvo parata remedia adhibere (De tranq. an. 9, 2; De vit. beat. 20, 5; Ep. ὃ, 5; dT, ARR 119, 2-4).
Th.30a. — Les animaux doivent nous servir d'exemple de sim-
plicité . Animalibus satietas monstrat, quis cibo debeat esse, quis potioni modus (Ep. 59, 13; cf. Ep. 60, 2).
Th.31. — Il faut satisfaire notre faim aussi simplement que. possible. Aspice culinas nostras et concursantis inter tot ignes cocos: unum videri putas ventrem, cui tanto tumultu comparatur cibus? (Ep. 114, 26; cf. Ad Helv.
10,3; De vit. beat. 11, 4; Dé provid. 3, 13; ED