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CHAPITRE II

La politique personnelle d'Innocent IV.

En réalité, pourtant, la situation était profondément modifiée. On le vit tout de suite par la manière dont furent conduites les hostilités, qui n'avaient pas tardé à éclater. Dans l'ensemble, elles tournèrent fort mal pour le parti de l'Eglise, bientôt acculé à la défensive, au lieu de l'offensive qu'il s'était flatté de prendre. Le principal épisode fut le siège de Rivergara, qu'avaient réoccupé les nobles de Plaisance, qu'attaqua Pallavicini avec les Grémonais et les popolani Plaisantins. Cette bicoque se trouva concentrer un instant l'attention générale, parce que tout le monde était convaincu que si elle venait à succomber, les nobles de Plaisance abandonneraient le parti de l'Eglise; on avait aussi des craintes sur Parme, dont la fidélité était fort ébranlée. Et de fait, le 25 octobre (i), les exilés qui tenaient garnison à Rivergara capitulaient et consentaient à prêter serment à Conrad, dans les mômes conditions que l'avait déjà fait le peuple de Plaisance. Parmi leurs chefs était Pilippo Visdomini, qui reniait ainsi tout son passé. D'ailleurs un accord équitable ôtait aux nobles, pour l'avenir, tout motif de reprendre la guerre civile, et par suite écartait d'eux toute tentation d'avoir leur politique particulière et des alliances contraires à celles de leurs concitoyens. 11 était entendu que nobles et popolani se partageraient également toutes les charges; ils continueraient à former deux sociétés distinctes, ayant chacune son podestat, mais sous l'autorité du podestat de la commune. Et cet arrangement était placé sous la garantie de Pallavicini, de Crémone, de Pavie, des Parmesans exilés du parti de l'Empire. Plaisance semblait cette fois bien complètement perdue pour l'EgUse.

Or, qu'avait-on fait pour empêcher le désastre, et que fit-on pour le réparer? Le légat Ottaviano des Ubaldini avait écrit beaucoup de lettres aux assiégés pour leur remonter le moral, et à tous ses amis

(1) BFW. 13904 (Astegiano, Codex diplomaticus Cremonse, I, 58; Ann. Placentini Gibellini, 506).

de près et de loin, pour leur demander des secours ; Parme, Bologne, Ferrare, Faënza, Imola, le marquis d"Este, Mantoue, jusqu'aux marquis Alalaspina de Lunigiane (D. En lait d'opérations militaires, il ne tenta rien que d'intimider l'ennemi par une attitude menaçante. L'opinion s'en prit à lui de ce qui était arrivé; injustement peut-être, car sa correspondance donne l'impression que malgré tous ses efforts ses ressources furent toujours insuffisantes. Lui-même, et c'est là le point intéressant, n'hésita pas à s'en prendre au pape. Dans la collection de lettres extraites de son registre officiel qu'il réunit pour servir à la justification de sa conduite (2)^ n ne se fit pas faute d'insérer en tête celles qu'il avait écrites à Innocent IV et où, renversant les rôles ordinaires, il lui reprochait ses i'etards, lui remontrait que c'était à lui surtout à veiller aux affaires de la Haute Italie ^^\ lui exposait les conséquences funestes qu'entraînerait la perte de Rivergara; lui demandait enfin, non sans quelque audacieuse ironie, si oui ou non une raison plus ou moins mystérieuse rempechait de porter intérêt aux dangers que couraient les fidèles lombards (^).

On le voit, c'était la bonne volonté même du pape qu'incriminait son légat. En cela, il ne se trompait guère, et divers indices le prouvent. C'est d'abord, pendant le siège, la lenteur d'Innocent IV à envoyer des secours insuffisants (5). C'est ensuite l'accueil qu'il fit à la nouvelle de la capitulation. Sa première réponse que l'on connaisse (elle est passablement tardive) est une lettre du 1®"* janvier 1253 (6) adi-essée à l'évêque de Novare. Il commençait par déclarer qu'un des devoii's de sa charge était de se mettre en quête des brebis perdues, et de « se montrer miséricordieux envers ceux qui se prosterneraient humblement pour solliciter la pénitence. » En conséquence, il donnait pouvoirs à l'évêque d'absoudre villes et particuliers qui voudraient revenir à la communion de l'Eglise et

(1) Voir son registre, publié par Levi, Registri dei cardinali Ugolino dOstia e Ottaviano degli Uhaldini.

(2) Tel semble être en effet le caractère de son registre; cf. Ilistorisclie Zeitschri^t, Neue Folge, XXXII, p. 169; BFW. 13880.

(3) Levi, p. 161.

(4) Levi, p. 150. Ibid., p. 166; le cardinal, tout en se défendant de vouloir en accuser le pape, écrit le mot de « négligence. »

(5) Un ordre aux Génois de rembourser aux nobles Plaisantins 4.000 livres impériales jadis déposées dans leur ville par la commune de Plaisance (BFW. 8517); — un mandat de payer 300 livres impériales à ces mêmes nobles [Reg. Inn. IV, 6777); — une offre, Jugée illusoire par le cardinal, de payer la moitié de la solde de 500 à 600 mercenaires (Levi, pp. 166-168); — on n'obtint pas autre chose du pape.

(6) R. III, 149 IReg. Inn. IV, 6782).

à la Ligue loiribarde. Singulier début, alors que personne ne songeait à se prosterner devant lui. Olfrir ainsi la paix, de très haut, au lendemain d'un échec, c'était masquer sous de belles phrases le vif désir qu'on avait de la conclure. Dans la suite de la lettre, il est vrai, le pape chargeait l'évoque d'exhorter les cités de la Ligue à venir en aide à Parme, et à consentir à cet effet tous les sacrifices tinanciers nécessaires. Mais on remarquera en premier lieu que lui-même ne s'engageait à rien ; il eût été pourtant naturel qu'il prêchât d'exemple, si vraiment la chose lui avait tenu à cœur. En second lieu, le fait que la lettre était adi-essée à l'évêque de Novare, et non au cardinal Ottaviano, pourrait faire supposer que ce dernier avait déjà été rappelé à la Cour pontihcale. Il y était certainement le 27 janvier 1253 (h^ et bien que le 21 mars il soit encore qualifié de légat (2), il ne retouina jamais dans sa province et n'y fut pas remplacé. Ainsi le moment oii les Lombards auraient eu le plus besoin d'être soutenus et ralhés, c'est celui-là même que choisit le pape pour cesser de se faire représenter auprès d'eux par un mandataire spécial et permanent. Gela pourrait-il se comprendre de la part d'un homme qui aurait été disposé à s'obstiner dans la guerre à outrance ?

Aussi bien sa vraie politique est-elle toute différente. Pour en rendre compte, on est tout d'abord tenté de faire intervenir le sentiment qui déjà, au lendemain de la mort de fempereur, le rendait si pressé de bâcler dans la Haute Italie, une paix quelconque ; c'est-à-dire l'impatience d'avoir les mains libres en Sicile. Ce désir était chez lui plus ardent que jamais. Ne s'étant prêté qu'à son corps défendant à la promenade qu'on lui avait imposée à travers la Lombardie, il ne l'avait pas plutôt (juiltée que le renouveau d'intérêt qu'elle lui avait inspiré était disparu sans retour. En Sicile, il est vrai, il avait vu se dérober à lui le triomphe éclatant et rapide dont il s'étcfît flatté. Mais les alternatives d'espérance et de déception par l(^s(iuelles il avait passé, les combinaisons successives dans les- • juelles il s'était jeté avec passion : conquête du royaume par les seules ressources de l'Eghsc; négociations avec Conrad, offre de la Sicile, à charge de la soumettre, faite à Richard de Cornouailles ou à Charles d'Anjou; tout cela était plus absorbant encore que le tiiomphe, et de nature à le distraire mieux encore des affaires lombardes. 11 y avait là, pour négliger de venger Rivergara, une première raison très sérieuse, tirée de la situation politique géné-

(1) Reih Inn. IV, 6288.

(2) Reg. Inn. IV, 6418; P. 14923. Cf. R. III, 149, n. 4.

raie, et dont par suite tout autre, à sa place, aurait également subi Tattrait. Mais cette raison sulTisail-elle? Le pape pouvait-il faire à Tau tourne de 1252 ce qu'il n'avait pas fait au printemps de 1251, abandonner ses partisans à leur malheureux sort? C'est ici que le caractère même d'Innocent IV, son passé, ses attaches de famille, fournissent de sa conduite d'autres explications plus décisives, plus profondes et plus personnelles. Lui-même ne les a jamais explicitement déduites. Si on veut bien les démêler, il faut même se délier de son langage officiel; fermer l'oreille aux phrases oonvenues que lui inspiraient encore, de temps à autre, quoique de plus en plus rarement, au cours des années 1251 et 1252, l'habitude, le besoin de sauver les appaiences, et la rhétorique ordinaire de la chancellerie apostolique. C'est le détail de sa conduite qu'il convient d'étudier, dans les mois qui précèdent et qui suivent l'affaire de Rivergara, et spécialement sur les points, dans les questions où il pouvait avoir des sentiments et des intérêts propres, distincts de ceux qui étaient, pour ainsi dire, attachés à sa charge et hérités de ses prédécesseurs.

Voyons-le d'abord à l'œuvre dans sa patrie même, à Gênes. Les Génois n'étaient pas unanimes, loin de là, dans leur dévouement au Saint-Siège. Depuis des années, les partisans de l'empereur, ceux qu'on appelait les mascherali ou « masqués », avaient été exilés; mais ils rôdaient aux environs de la ville, cherchant à y provoquer un revirement. Au temps où il les redoutait encore, Innocent IV ne croyait pouvoir se montrer trop sévère; c'était lui qui excitait contre eux l'ardeur, trop tiède à son gré, de leurs concitoyens; le 26 avril 12A8(i), il avait écrit au podestat de Gênes de confisquer les biens de tous ceux qui seraient convaincus d'avoir intrigué pour Frédéric, de les faire expulser de toutes les villes de la Ligue lombarde: de les faire exclure, eux, leurs fils et leurs neveux, de toute podestatie et de toute charge. Mais ces sentiments de circonstance en recouvraient d'autres, plus anciens, qui se réveillèrent bientôt. « Les Fieschi comtes de Lavagna, disent les y\nnales de Gênes ^ les neveux du pape Innocent, étaient très attachés par les liens de parenté, d'alliance, par une longue amitié, aux mas-

(1) P. 12008; Ann. Jannenses. MG.. SS. XVIII. 225. Il y a, dans cette lettre du pape, une nuance de mécontentement très visible.

cherati de l'inLérieur et de rextérieur; ils s'efforçaient de tout leur pouvoir de les faire rétablir dans leurs droits. » Au fond, ils étaient des mascherati, passés provisoirement dans le camp du pape parce que le pape était leur parent. Ils firent si bien que les factions qui divisaient la noblesse génoise choisirent Innocent IV pour arbitre^). Gela se passait en 1250, du vivant de Frédéric. Sa mort facilita naturellement les choses, de part et d'autre, en privant les mascherati de l'appui sans lequel ils ne pouvaient espérer rentrer de haute lutte, et en permettant à Innocent IV de se montrer indulgent pour des actes qui étaient devenus chose du passé. Un de ses chapelains, maître Martin, prévôt de Parme, fut envoyé par lui à Gênes pour régler la question. Il ordonna de rappeler tous les bannis, ce qui fut exécuté (2); et même dans la suite, le pape « voulant extirper du cœur des mascherati tout reste de rancune », leur fit donner dix mille livres, afin de les indemniser des dégâts qu'on leur avait faits au temps de leur exil (3). Peu après, maître Martin fut récompensé par l'évêclié de Mantoue (^). Il devint désormais, pour les affaires lombardes, et quand il s'agissail de conciliation et de paix, l'homme de confiance du pape, qui paraît lui avoir su beaucoup de gré de ce premier succès obtenu (s).

A Gênes, Innocent IV, maître de la ville, en ouvre toutes grandes les portes, on est surpris d'avoir à dire à ses adversaires de la veille, tant il a l'air de les regarder désormais comme ses vrais amis. A Reggio, la situation était inverse, puisque c'était le parti de l'Eglise qui se trouvait en exil. Or le 17 août 1252, au moment même où commençait le siège de Rivergara, la paix se concluait entre ces exilés, notamment les Roberti et les Fogliano, et leurs concitoyens de l'intérieur (6). Et qui l'avait négociée? Précisément Guillaume de Fogliano, élu de Reggio, un proche parent d'Innocent IV C^), membre d'une famille 011 tout le monde venait d'être, ou allait être dans la suite, comblé par le pape de faveurs et de marques de

(1) Ann. Jan,, 228.

(2) IMd. 230 ad a. 1251. La date précise du rappel des bannis n'est pas donnée. D'après l'ordre du récit, elle paraît postérieure au passade d'Innocent IV h Gênes. Il faut cependant noter que le 3 juin (à un moment où le pape était encore dans cette ville), maître Martin y agissait pour confirmer en son nom la convention conclue entre Gênes et le marquis del Carretto (BFW. 8382).

(3) Ibid.

(4) Reg. Inn. IV, 5721 (31 mai 1252).

(5) Cf. plus loin, ch. n et v.

(6) BFW. 13879 (Memoriale potestatum Reginensium, éd. Muratori, RIS. VIII, 1119; Ann. Reg., 175; MG., SS. XXXI, 523).

(7) Salimbene, 60 et 231.

confiance. Quelles qu'aient pu être les clauses de l'accord (elles sont malheureusement inconnues), il n'est pas possible d'admettre que Guillaume de Pogliano ait agi autrement que sur les instructions, ou du moins avec l'approbation du Saint-Siège.

Un peu plus tard se produisaient, en ce qui concernait Parme, les conséquences du désastre de Rivergara. Dès le début de Tannée 1253, le podestat et le conseil de cette ville, se disant menacés d'une attaque des Grémonais, réclamaient des secours à Bologne; faute de les recevoir, ils parlaient de prendre des résolutions fatales, non seulement à l'alliance des deux cités, mais à tous les Lombards (D. Il y avait donc à Paime un parti qui désirait la guerre, et ne se résignait à la paix qu'à son corps défendant. Mais d'autres sentiments se faisaient jour (2). Geux qui voulaient la paix allèrent chercher le nouvel évoque de Mantoue, l'ancien pacilicateur de Gênes, qui demanda et obtint du pape l'autorisation de travailler à réconcilier les factions (3). A Parme même, Giberto da Gente se mit à la tête du mouvement. Il s'était volontairement exilé, en 1246, pour fuir la domination impériale (^), et avait profité pour rentrer de l'heureux coup de main de 1247. Au commencement de 1253, il avait été élu podestat de la mercadanza. c'est-à-dire de la réunion des corps de métiers (s). Au printemps de la même année (à ce qu'il semble), le peuple se constitua en corps politique distinct et lui confia aussi la podestatie (6).

Il est possible que cette révolution soit l'expression de tendances pacifiques. A Parme, le peuple, les marchands, étaient tout à fait

(1) BFW. 13011 (Savioli, Annali Bolognesi, IIP, 297; cf. ibid. la réponse de Bologne).

(2) Je pense que c'est à ce moment qu'il convient de placer le récit de Salimbene, 185-188, dont les données chronologiques ne sont pas claires. Les Parmesans bannis du parti de l'Empire obtiennent de rentrer après la mort de Frédéric. Mais à la vue de leurs maisons ruinées ils veulent se venger, et comme Pallavicini dominait à Crémone « et in multis alus civitatibiis « ils veulent lui livrer Parme. Leurs projets sont déjoués par un tailleur, Jean Barisello, qui excite un tumulte et, à la tête d'une troupe de cinq cents hommes, va de maison en maison obliger tous les suspects d'impérialisme à jurer « partem Ecclesie et precepta summi et romani pontificis. » La difficulté vient de ce qu'on ne voit pas de rentrée des bannis à Parme avant celle à laquelle présida Giberto da G'ente (cf. ci-dessus), et celle-là fut accompagnée d'indemnités.

(3) BFW. 8580 (R. III, 163; Reg. Inn. /V, 6794; lettre du 13 mars 12.53). .Te n'y trouve pas l'hésitation et la réserve qu'y remarque BFW.

(4) Ann. Parmenses. MO., SS. XVIII, 671.

(.5) Sur cette charge, cf. l'introduction et l'ouvrage de Salzer, Ueber die Anfange der Signorie in Oberitalien, pp. 97 et suiv.

(6) Il a les deux podestaties le 20 mai 1253 (BFW. 13919 l'appelle à tort, dès ce moment, podestat de Parme). Sur l'histoire du développement de son pouvoir cf. Salzer, op. cit., pp. 109-113.

en dehors des partis, et trop indifférents aux résultats de leurs luttes pour ne pas désirer avant tout les voir finir (D. En tous cas Giberto se crut qualifié pour servir de médiateur. Il dirigea les négociations avec Pallavicini et Crémone et parvint à faire conclure un compromis. Le pape en fut très satisfait. On possède encore la lettre du 18 mai 1253, par laquelle il félicitait les Parmesans, promettait de leur continuer ses subsides pour la garde de leur ville et de leurs forteresses, et donnait pleins pouvoirs à l'élu de Parme d'absoudre les exilés impérialistes réconciliés avec l'Eglise (2). Ces derniers rentraient à ce moment dans Parme, et avec eux les prisonniers Parmesans du parti de l'Eglise détenus jusqu'alors à Crémone. Le 20 mai, Giberto da Geiite, choisi de part et d'autre comme arbitre, réglait par sentence les indemnités réciproques (3); et cet acte avait pour témoins, outre plusieurs religieux franciscains ou dominicains, Jacopo des Rossi, et Gherardo et Guido de Correggio, c'està-dire des hommes dont le passé politique ressemblait beaucoup à celui de Giberto lui-même (^).

Ces événements de Gônes, de Reggio, de Parme, sont autant d'épisodes d'une même politique d'apaisement. Elle prend, suivant les lieux, des aspects différents qui la font paraître plus ou moins favorable au parti de l'Eglise. Elle ressemble, à Gênes, à un acte de magnanimité envers des adversaires réduits à l'impuissance. A Reggio, c'est sans doute une transaction où les exilés papalins espéraient trouver matériellement leur compte, quitte à cacher un peu leur drapeau. A Parme, c'est une capitulation de guerre lasse, et même, de la part de Giberto da Gente, presque une défection. Mais partout les choses s'étaient faites par la volonté du pape ou avec son consentement au moins tacite. Partout aussi les suites sont les mêmes. La paix faite au dedans, on est amené à pratiquer au dehors la neutralité. En effet, chaque parti n'a plus besoin de chercher des alliés, et n'a plus à combattre ceux de l'adversaire ; pour que tous deux puissent vivre côte à côte, il est d'ailleurs une condition indispensable, c'est que par un accord exprès ou tacite,

(1) Salimbene 70; cf. les remarques de Salzer, op. cit., 109.

(3) BFW. 13919 (Affô, Storia di Parma, HT, 396, et Statuta communis Parmœ digesta anno MCCLV, p. 211, dans la collection des Monumenta historica ad provîncias Parmensem et Placentinam pertînentiaj.

(4) Rossi et Correggio avaient pris part au grand exode des partisans d'Innocent IV, en 1245 (un an avant le départ de Giberto da Gente). Comme Giberto, ils avaient d'abord été impérialistes. Gherardo da Correggio, en particulier, avait été podestat de Parme en 1238 {Ann. Parmenses, 669). En 1247, ce fut lui que les exilés rentrés choisirent pour podestat (ihid., 671).

ils s'abstiennent de toute politique étrangère active pour éviter toute divergence <i).

C'est ainsi que Gênes, qui avant la mort de Frédéric II était officiellement comptée comme membre de la Ligue lombarde (2), ne prit pas part à son renouvellement, en 1252 0). Elle ne se crut pas obligée de combattre ou de bouder les villes qui reconnaissaient encore Conrad et demeuraient sous le coup des sentences pontificales. Le 30 octobre 1251, elle conclut un traité de commerce avec Pavie^^); le 26 avril 1253, elle en faisait autant avec Crémone et avec son podestat, Oberto Pallavicini, vicaire de l'Empire (&). En somme, depuis 1251, satisfaite d'avoir soumis la Rivière, elle ne renonce pas à son activité extérieure; mais tournant le dos à la Lombardie, elle se consacre tout entière à ses intérêts en Lunigiane et en Sardaigne, c'est-à-dire à sa guerre contre Pise, et à ses intérêts en Orient, qui allaient bientôt lui imposer une guerre contre Venise. Avec sa rivale de l'Adriatique elle reprendra ses rapports ordinaires; et l'alliance contre nature, conclue en 1239 sous les auspices de Grégoire IX, achèvera de devenir une chose du passé (6). La politique de Gênes se modifie donc profondément, et la mort de l'empereur marque un des points tournants de son histoire; mais, du moins tant que vécut Innocent IV, on ne voit pas qu'elle ait été pour cela en moins bons termes avec le Saint-Siège. Il suffit de relire l'espèce d'oraison funèbre que consacrent au pape les Anjiales officielles de la ville; on ne parle avec un pareil accent que d'un protecteur et d'un allié (''').

Tout comme Gênes, Reggio et Parme se reposèrent pour quelque temps dans la neutralité, et se tinrent à l'écart des guerres qui continuaient de désoler une partie de la Lombardie. Reggio, à vrai dire, depuis le traité de 1252, et sauf quelques reprises de troubles intérieurs, Reggio pendant plusieurs années n'a pas d'histoire. Parme en a une, et fort curieuse; avec Giberto da Gente, elle fit

(1) Cf. plus loin ce qui concerne les mesures prises à Parme.

(2) Cf. P. 12908.

(3) Voir plus haut, p. 19.

(4) BFW. 13858.

(5) BFW. 13916.

(6) La rupture n'eut cependant pas lieu tout de suite, car en 1251 Gênes concluait encore un traité avec Venise (Liber Jurîum, I, 1090).

(7) Ann. Januenses (MG., SS. XVITI, 232) : « ... idem sanctissimus pater diem clausit extremum; vir sum.me sanctUatis et henignitatis, eminentîs scîentie, illaris, largus et benignu& ad omnes, defensor et auctor ecclesie lihertatis, adeo talis et tantus fuit, quod mortem ejus clerus et populus vehid propria deplorabant: et de eo dictum est et dici potuit, ut de quibusdam in cronicis reperitur dictmn fuisse : aut non nasceretur, aut non moriretur talis homo. »

l'essai du régime tout nouveau de la seigneuj'ie (i). Giberio n'eut pas auU'e chose en vue que l'éLablisseuient de son autorité personnelle. Il procéda par degrés. Le service qu'il avait rendu, en négociant le traité du 20 mai, lui lut l'occasion de faire un pjemier pas. Une série de dispositions, votées par les divers conseils de la ville, le 18 juin 1253 (2), en même temps qu'elles conflrmaient et déclaraient inviolables et intangibles les accords conclus par ses soins, lui reconnurent, malgré les irrégularités de son élection, et lui prolongèrent pour cinq années, outre Tannée courante, les podestaties du peuple et de la niercadanza, avec un salaire de 1500 livres; enfin précisèrent et étendirent beaucoup les prérogatives de cette double charge. Garde de la ville et de toutes les fortifications de son district; droit de convoquer tous les citoyens, avec ou sans armes, et de les commander en tout ce qui serait nécessaire pour maintenir l'ordre; droit d'infiiger des peines rigoureuses et quelquefois arbitraires à quiconque lui refuserait obéissance, ou tiendrait des propos injurieux et subversifs, ou provoquerait un attroupement de jour ou de nuit, ou soulèverait « contre l'honneur du peuple et dudit seigneur Giberto un tunmlte pouvant dégénérer en scandale », ou ferait des distributions d'argent dans un dessein politique, ou formerait, sans l'autorisation de Giberto, une société quelconque, ou enverrait, sans la môme autorisation, des lettres ou des messagers à une comnmne voisine; voilà ce que lui conférèrent les Parmesans de l'un et de l'autre parti, affamés de tranquillité, et qui ne demandaient qu'une chose, se la voir imposer. D'autres seigneurs ont été avant tout les mandataires d'une faction, chargés d'assurer sa prépondérance, de satisfaire ses passions. Un chef de la police politique auquel on ne marchande pas les pouvoirs, tel est Giberto dans les débuts de son gouvernement, tel est le cai'actère que prend pour lui la podestatie du peuple. Il ne s'en contenta pas longtemps. Bien qu'il n'eût rien à craindre du podestat de la commune, dont l'autorité était au contraire mise à son service, et qui devait, sous peine de perdre sa charge et son traitement, respecter et faire respecter tous les statuts qu'on vient d'énumérer, il ambitionnait naturellement le titre ofiîciel le plus élevé. Il l'obtint dès 1253 (3).

(1) Au point de vue de l'histoire constitutionnelle, cf. Salzer, op. cit., 109-113, qui n'a pas touché à l'attitude politique de Giberto.

i2) Statuta communis Parmae MCCLV, 217-225. Cf. Ann. Parmenses Majores (MG., SS. XVIIT, 676), dont la chronologie est un peu confuse.

(3) On le lui voit pour la première fois dans une délibération du conseil général en date du 28 novembre, ratifiant les statuts du 18 juin {Statuta. etc., p. 226). D'après Affô, Storia di Parma, III, 396, et BFW. 13919, Giberto aurait déjà été podestat de la commune lorsqu'il rendit le 20 mai sa sentence d'arbitrage entre

Le podestat en fonctions, Enrico de Mozzo, avait été congédié pour lui faire place (i). En 1254 enfin, toutes ses fonctions lui furent confirmées à perpétuité, pour lui et ses héritiers (2)^ avec un salaire de deux mille livres impériales. Il se créa, et par ostentation, et par besoin de sécurité, une garde de cinq cents hommes qui raccompagnait partout (3); il eut dans son pouvoir toute la cité et le ressort de l'évèché (^).

Ce que fut l'homme, ce que fut son gouvernement, égoïste, eau teleux, avide, intéressé au point de vendre la justice et de falsifiei les monnaies; vindicatif, mais hypocrite, et qui se débarrassait de ses ennemis non par la force, comme un Ezzelin, mais par de cyniques comédies judiciaires, nous le savons par les statuts même qu'il fit rédiger ^^), par les Annales de Parme (s), et surtout par Salimbene C^), qui l'a bien connu et fréquenté familièrement, mais qui ne lui pardonne pas trois choses : de l'avoir accueiUi, quand il le quêtait, par des rebuffades d'avare; d'avoir voulu l'employer dans de louches négociations avec Modène; d'avoir refusé, après sa chute du pouvoir, de se laisser convertir par lui, et d'entrer dans l'ordre des Mineurs, malgré ses soixante ans, « pour donner le bon exemple aux autres. » Aussi le bon Franciscain ne nous fait-il grâce d'aucun

les partis. Cela est sûrement inexact; cf. la préface aux Statuta, par Ronchetti, p. XI, et Statuta, p. 209). Les Ann. Parmenses, p. 676, semblent dire qu'il aurait reçu la podestatie peu après la paix du 20 mai. Mais leur chronologie est ici assez confuse, peut-êlre même le texte en est-il altéré. La première élection lui conférait la charge pour la fin de l'année courante et les cinq années suivantes IStatuta, 209).

(1) Ann. Parm., 676.

(2) Il n'y a probablement pas lieu de distinguer, comme le veut Salzer, op. cit., 111, n. 58 et 59, une double prolongation, d'abord à dix ans, puis à vie. Les deux élections auxquelles il est fait allusion dans la ratification insérée dans les Statuta, p. 1, sont celles de 1253, pour cinq ans, et celle de 1254, à vie. Les Ann. Parm., 677, qui parlent de dix ans pour la seconde élection, sont à corriger comme l'a Justement observé l'éditeur.

(3) Salimbene, 230. Cf. Statuta, p. 11; la disposition qui interdit le port d'armes déclarée inapplicable aux agents de Giberto (1253).

(4) Ann. Parm., 677.

(5) Cf. notamment Statuta, p. 94; dérogation générale en ce qui touche Giberto aux statuts qui interdisaient à un podestat de faire voter des dispositions en sa faveur ou en faveur de sa farniglia, et la série des Statuta et hanna imposita per dominum Gibertum de Gente {ihid., 348 et suiv.; entre autres p. 350, Quod nullus vadat per 'civitatem nec extra ostia domus post tercium sonum campane; p. 353, De pena mutuantis vel dantis comedere vel bibere vel quid aliud servitoribus potestatis; p. 354, De pena hospitantium famosam personam; pp. 356-7, De pena portancium arma offendibilia, et de pena non permittencium se cercari de armis prohibitis; p. 358, De pena veniencium cum adunancia coram potestate vel efus judicibusj.

(6) Ann. Parm., 677.

(7) Salimbene, 229-230.

de ses « huit vices et folies. » Il est plus difficile de préciser exactement la position de Giberto vis-à-vis des factions ennemies. Tint-il la balance égale, justiliant les espérances qui l'avaient fait choisir comme seigneur? L'annaliste de Parme Taccuse de sympathies avouées et cyniques pour le parti impérial. Mais il est l'organe des récriminations des intransigeants du parti de l'Eghse d). Ayant rompu assez tard avec Frédéric, Giberto devait avoir conservé parmi ses adhérents bien des parents, bien des amis. Gela même l'avait désigné pour le rôle de médiateur, mais l'exposait aux soupçons. Les siens rentrés grâce à ses bons offices, on l'accusa d'être pour ainsi dire repris par eux; il lui fut impossible de se montrer impartial sans passer pour trahir ses nouveaux amis au profit des anciens. « Le parti de l'Eglise, écrit fanuahste, ressentait de lui une frayeur mortelle; on n'osait se parler à plus de deux ou trois à la fois. » Gela peut prouver seulement qu'il tenait la main à la stricte observation .de ses oi'donnances de police, a Si un meurtre était commis par un ami ou un parent du podestat, du parti impérial, on ne trouvait jamais aucune preuve contre le meurtrier ; on ne faisait contre lui qu'une enquête simulée. » Salimbene confirme cette accusation de partialité dans l'administration de la justice ; mais il en donne un autre motif plus vulgaire, la vénalité. Nous connaissons par lui les noms de deux victimes de sentences injustes, Jacopo Sanvitali et Berlolino Tavernieri ; si le premier appartenait sûrement au parti de l'Eglise, on ne peut guère en dire autant de l'autre. Fils de Bertolo Tavernieri, « qui soutenait à Parme la faction de Frédéric (2) «^ expulsé avec son père lors de la révolution de i2'i7 (3), il était rentré sans doute grâce à la paix de

1253. Son passé, il est vrai, n'avait pas empêché Innocent IV, toujours attentif à s'attaclier des adversaires par des liens personnels, de lui donner en mariage une de ses nièces, et de l'appeler à lui en

1254, au moment où il complaît prendre possession de la Sicile, pour le faire podestat de Naples et lui constituer dans le royaume de riches dotations (^). Mais cela suffi sait-il pour que les Parmesans du parti de l'Eglise, habitués à le voir dans le camp opposé, fussent disposés déjà à le considérer comme un des leurs? Quand Giberto,

(1) Les Annales de Parme ont une couleur anti-impérialiste assez prononcée. Il est curieux de remarquer combien, assez détaillées par ailleurs, elles deviennent laconiques pour les périodes où dominent dans la ville les impérialistes ou Giberto da Gente.

(2) Ann. Januenses, 221. Cf. Salimbene, 178 et 230.

(3) Ann. Placentîni, 494.

(4) R. III, 329 n.

après l'avoir d'abord accordée, kii relusa, en fin de compte, l'autorisation de se rendre à Tinvitalion du pape, et comme il passait outre, lit détruire son palais d); cet acte, qui s'explique sans doute par des raisons personnelles, était à coup sûr un mauvais procédé pour Innocent IV, mais ne prouvait pas nécessairement des sentiments impérialistes. On trouve d'ailleurs dans Fentoui-age de Giberto des hommes dont le nom seul atteste la fidélité à Innocent IV, ainsi Ugo Sanvitali et Girardino « Arcilis » (2). Rien enfui chez lui de ce sentiment si caractéristique des grands tyrans impérialistes ses contemporains, un Ezzelin, un Pallavicini : la haine du moine mendiant regardé comme un agent du Saint-Siège (3). Voilà pour sa politique intérieure. Dans sa politique extérieure, « son premier tort », il est vrai, à en croire Salimbene, « fut qu'il ne tenait pas nettement pour le parti de l'Eglise, mais était plutôt avec Pallavicini (^))). Seulement, ajoute le chroniqueur, non sans naïveté, (( il aimait mieux avoir pour lui la seigneurie de Parme que de la laisser à Pallavicini, car elle lui rapportait, avec de l'honneur, beaucoup de profit... voilà pourquoi il ne souffrait pas que Pallavicini entrât dans Parme (5) ». On voit où est la vérité. Au fond, ces deux hommes .étaient rivaux et adversaires. Mais Giberto, parvenu au pouvoir à la suite d'un traité conclu, non seulement avec les bannis Parmesans, mais avec les Grémonais et leur podestat, ne pouvait prendre aussitôt à l'égard de ces derniers une attitude agressive. En dehors des questions de parti, leurs relations étaient bonnes; c'est ainsi que Parme figure, par exemple, parmi les adhérents d'une convention monétaire conclue en 1254 sous les auspices de Pallavicini (6). D'autre part Giberto n'était pas le plus fort ; et quand son puissant voisin lui demandait sans ambages de céder la place, au heu de le prendre de haut, il fallait bien recourir aux ruses et aux demi-concessions C^). Mais des rapports d'affaires et de courtoisie, mêlés de beaucoup de défiance et qui n'allèrent jamais jusqu'à la reconnaissance officielle du vicariat impérial, à

(1) Salimbene, 357-358.

(2) Tous deux témoins d'une sentence d'arbitrage rendue entre Bologne et Modène (Tiraboschi, Memorie Modenesi, V, 48). Girardino est peut-être le même que le « Gerardus Arcilis » qui avait, en 1246, accompagné Giberto lui-même dans son exil « cum nollent obedire mandatis imperatoris. » Un membre de sa famille est donné comme parent d'Innocent IV dans Reg. Alex. IV\ 1139.

(3) Salimbene, 156-157.

(4) Salimbene, 228.

(5) Salimbene, 228 et 358.

(6) BFW. 13932.

(7) Voir le récit de Salimbene, 358, malheureusement peu clair.

cela se réduit son intimité avec Paiiavicini, qui en Un de compte le renversa du pouvoir d). Son acte principal fut son entreprise sur Reggio. Dans cette ville, on ne sait pourquoi, la paix de 1252 n'avait pas été exécutée; les exilés papalins n étaient pas rentrés. Mais en 1253, toujours conciliateur à bon escient, il s'y rendit en personne, y ramena lui-même Télu Guillaume de Fogliano et ses amis, promulgua une sentence d'arbitrage qui rétablit la paix et installa son frère Guido connue podestat. 11 accomplissait en somme une œuvre analogue à celle qu'il avait faite à Parme; uiais, coujuie on le voit, au profit sinon dans l'intérêt des bannis du parti de l'Eglise. Guido mort en 1254, il prit la podestaiie pour lui-même, la faisant gérer par un de ses neveux, Guido degli Angeli (2). Sa domination devait avoir, comme à Parme, un caractère démocratique; car ce fut le collège des juges, un art aristocratique, qui prit l'initiative d'un soulèvement contre lui. 11 fut renversé en 1255; on le lemplaça par Jacopo di Giliolo da Sesso, d'une famille absolument dévouée au parti impérial (3); ce qui tendrait à faire croire (^u'oii ne trouvait pas qu'il le fût assez.

11 faut donc retoucher quelque peu le portrait que tracent de lui les Annales de Parme. Nous le retrouverons dans la suite de cette histoire, et toujours à peu près le même, louvoyant entre les partis, presque neutre (^), plutôt d'ailleurs dans son hitérêl personnel (jue par une vraie modération, mais s'il avait quelque préférence, se rattachant plutôt au parti de l'Eglise. A bien des égards, il rappelle Oberto dell' Iniquità. Gomme lui, il est fort indifférent, quand sa propre grandeur est en jeu, aux querelles du Saint-Siège et de l'Empire; comme lui, il s'appuie sur les classes populaires. Seulement, tandis qu'Oberto, par le fait même qu'il avait abandonné les papalins, se vit débordé par les impérialistes, il a réussi à se maintenir en équilibre pendant plusieurs années, à égale distance des deux extrêmes, et sans se laisser entraîner d'aucun côté au delà de ses désirs et de ses intérêts.

(1) Ann. Parm., 677.

(2) Salimbene, 231 et 236; Ann. Regienses, 176 177 (MG., SS. XXXI, 523-4).

(3) Salimbene, 236, et Ann. Reg., 177. Sur le caracLère impérialisle de la famille de Sesso, cf. Salimbene, 156-7. Quelques indices prouvent d'ailleurs que le gouvernement de Reggio ne se départit pas de longtemps d'une certaine neutralité. Un acte du 10 jum 1257 mentionne comme témoins Orlando des HoberU à côté de Jacopo da Sesso (Tacoli, Memorie storiche di Reggio, III, 737). Même mélange de témoins dans un autre acte donné par Tiraboschi, Memorie Modenesi, V, 66.

(4) Salimbene, 178, énuméranl les divers seigneurs et chefs de parti des villes lombardes, tant du côté de TEmpire que du côté de l'Eglise, ne lui donne aucune épithète et paraît le regarder comme neutre.

Or, cette politique, il serait impossible de montrer qulnnocent ÏV ait eu pour elle un seul mot de blâme. Il semble l'avoir parfaitement admise. En lous cas, s'il éprouva quelque mécontentement, il ne fut ni profond ni surtout public. Peut-être l'incident de Bertolino Tavernieri aurait-il un peu gâté les choses, si le pape n'était mort sur ces entrefaites. Son successeur, tout en comblant Bertolino de faveurs (i), fit part de son élection à Giberto en des termes qui prouvent qu'on le regardait comme un ami du Saint-Siège ; il le qualifiait de fils dévoué et lui promettait sa bienveillance et sa faveur (2).

Il est donc bien certain qu'à Parme, comme à Reggio, comme à Gênes, Innocent IV acceptait pleinement les conséquences des réconciliations qu'il avait provoquées ou permises. Il se résigna sans difficulté à voir ces villes, ou ceux de leurs citoyens qui jusqu'alors avaient combattu pour sa cause, se tenir désormais à l'écart de la Ligue lombarde, qu'il venait cependant de faire renouveler. Il ne fit rien pour les ramener au combat.

L'explication, très logique au fond, de sa conduite, il faut la chercher dans ce qui semble au premier abord un paradoxe; dans le fait que parmi les villes de la Haute Italie celles qui se dégagent les premières de la guerre sont précisément celles où son influence était le plus puissante. Et de même, dans toutes les trois, les hommes qui se prononcent les premiers pour la neutralité, ou qui par leurs actes la rendent inévitable, ce sont précisément ceux qui forment ce qu'on peut appeler sa clientèle personnelle.

On sait comment ce groupe s'était constitué. Pieschi, Rossi, Fogliano, Roberti, da Gente, ces recrues toutes récentes du parti de l'Eglise n'étaient venues à lui que dans les dernières années de Frédéric II, quand la tyrannie soupçonneuse de l'empereur eut fini

(1) Il avait pour cela des motifs personnels; après la mort d'Innocent IV à Naples, Bertolino, qui était podestat, fit fermer les portes pour retenir les cardinaux dans la ville et hâta ainsi l'élection d'Alexandre. Cf. Salimbene, 232 et 358, qui parle de la reconnaissance du pape, et l'acte d'Alexandre en faveur de Bertolino, dans R. III, 328 n. 4.

(2) R. III, 315. On peut même se demander si, dans la révolution de Reggio cf. ci-dessus, p. 33), le Saint-Siège n'est pas intervenu pour défendre les intérêts de Giberto. En 1260, en effet, cette ville fut relevée de l'interdit auquel elle avait été soumise pendant six ans [Ann. Reg., 178). La dale de l'interdit coïnciderait donc à peu près avec celle de la révolution.

par leur faire la vie par trop pénible et inquiète, et surtout quand ils virent sur le trône apostolique un pape qui était lun d'eux, qui leur tenait par la famille ou l'aniitié, et mettait tout en œuvre pour se les attirer. Est-ce donc maintenant que ces clients du pape Tabandonnent? Nullement, mais ils l'entraînent avec eux; et du diuit de la parenté, de l'affection, de la reconnaissance, lui imposent à leur tour de les suivre.

Ils y ont peu de peine, tant il est disposé, en fait de dévoueujent, à leur rendre avec usure ce qu'il a reçu d eux.

Si l'on veut, ce qui est indispensable pour bien le connaître, mesurer l'inlluence qu'ils exercent sur son esprit, il suffit de parcourir son registre. On y verra comment le népotisme, après avoir été un des principaux moyens, reste un des principaux objets de sa politique. Il vit sans cesse entouré de ses neveux. A côté du cardinal Guillaume de Saint-Eustache, promu dès le début de son pontificat, il fait entrer dans le Sacré Collège un second membre de la famille Fieschi, Ottobono, créé à la fm de 1251 cardinal diacre de Saint- Adrien (1). Cinq Fieschi l'accompagnent à Naples quand il va prendre possession du royaume, après la mort de Conrad : le cai*dinal Guillaume de Saint-Eustache, pourvu de la légation dans le royaume, et les conites Alberto, capitaine général de l'armée pontificale, Niccolô, Jacopo et Tedisio de Lavagna (2); avec eux, un parent par alliance, ce Bertolino Tavernieri dont il a déjà été question, puis au premier rang de son armée, « quelques nobles Parmesans », des parents peut-être, en tous cas des amis personnels, venus pour chercher fortune à la cour du pontife resté fidèle aux amitiés contractées jadis par le chanoine de la cathédrale de Parme (3). Boniface de Fogliano, son neveu et chapelain, devient recteur du duché de Spolète(^); tandis qu'un autre neveu, Thomas de Fogliano, reste maréchal de la cour apostolique ^^\ Dans le personnel subalterne de la curie, sous-diacres, chapelains, clercs du pape, ses parents, déjà nombreux, le deviennent de plus en plus (6). En Lombardie,

(1) Nicolas de Carbio, ch. xxx.

(2) Ann. Jan., 232.

(3) Nicolas de Carbio, ch. xlii. Cf. une liste donnée par AlTô, Stoiia di Parma, III, 242, d'après un document des archives capitulaires de Parme.

(4) Il l'était le 13 mars 1252 (BFW. 15121) et le 17 avril 1253 (BFW. 8591).

(5) Il l'était déjà en 1249 (P. 13882). On le retrouve en cette qualité en 1251

(6) Cf. la liste (encore très incomplète) donnée par Winkelmann dans les Forschungen zur Deutschen Geschichte, X, 262. On peut y ajouter Bernard et Gui de Fogliano, chapelains du pape [Reg. Imi. IV, 6180. 6743): Ugo Hossi, sousdiacre et chapelain {ibid., 7805); cf. un privilège pour Albert Archilis, chanoine de Parme et neveu d'Innocent IV (rappelé dans Reg. Alex. IV, 1139).

d'autre part, il n'est pas moins attentif à pousser sa famille. Et d'abord, les Fogliano. Le 8 avril 1252, il conlirme à Guido de Fogliano la jouissance du bourg de Querzola, que son parent l'élu de Pteggio lui avait concédé en lief '-^K Le 17 juin 1253 (2), le roi des Romains Guillaume de Hollande nomme vicaire impérial en R,omagne Thomas de Fogliano, qu'il avait déjà précédemment investi de Gervia et Bertinoro (3). Nul doute qu'il n'ait agi à la sollicitation d'Innocent IV (^), qui confirma à son neveu cette utile dignité '•=>\ et le mit à même d'en tirer parti. Pour lui créer des relations dans le pays, il légitima une petite lille naturelle du fameux Paul Traversari, l'ancien seigneur de Ravenne ^^\ et la lui fit épouser. Thomas tant qu'il vécut, se trouva hériter à la fois des biens de Traversari et de sa domination sur Ravenne ("). Il se fit reconnaître aussi par d'autres villes, comme Ri mini ^^), et avec l'effacement de l'Empire, son gouvernement, dont l'histoii'e est d'ailleurs peu connue, dut être presque une seigneiuie indépendante (9), analogue à celle qu'en se servant aussi du nom de l'Empire, mais grâce à des diplômes émanés d'un autre prétendant, Oberto Pallavicini fondait vers le même moment dans le centre de la Lombardie. D'ailleurs, Innocent IV, tout en provoquant en faveur des Fogliano les privilèges de Guillaume de Hollande, continuait à leur donner du sien. Le 7 novembre 1254, il conliait au même Thomas et à ses frères Albert, Guido et Ugolino la garde du château de Garpineta, « qu'ils avaient jadis arraché aux mains des ennemis de l'Eglise; » et pour les aider dans cette mission, il leur abandonnait tous les revenus de l'Eglise à Bibianello et dans d'autres localités du diocèse de Reggio (lo). puis les Sanvitali. Innocent IV s'employait énergiquement à faire remettre à Ugo Sanvitali, à qui il l'avait jadis accordé dD, Garpi, que persistait à occuper Modène d^); devant l'obstination de la ville, il la frappa d'excommunication ds), Garpi, conmie Querzola, comme

(1) P. 14550 (BFW. 8464; Reg. Inn. IV, 5609j.

(2) BFW. 5157-5158.

(4) Pour Salimbene, 183, c'est même le pape qui fait Thomas comte de Romagne.

(5) Cf. P. 15554; et BFW. 13969 (acte de Thomas mentionnant la contirmation apostolique).

(6) Cf. sur lui Salimbene, 52, et BFW. 13289 a. et 13344 a.

(7) Salimbene, 52 et 183.

(8) BFW. 13969.

(9) BFW. 13969 montre la liberté avec laquelle il aliène les droits de l'Empire.

(10) BFW. 8854-8855 (P. 15554; R. III, 304).

(11) Tiraboschi, Storia délia Badïa di Nonantola, I, 474-5.

(12) Cf. plus haut, p. 4.

(13) Cf. la mainlevée de cette sentence (BFW. 13956) et l'arrangement conclu entre Ugo Sanvitali et Modène (Tiraboschi, Memorie Modenesi, V, 46).

Carpineta et ses dépendances, était un bien Mathildique. Dans l'impossibilité d'administrer elle-même ces propriétés dispersées, l'Eglise avait depuis longtemps pris l'habitude de les concéder à bail ou en fief; mais on voit quelle part Innocent IV taillait aux siens dans les domaines du Saint-Siège, recouvrés ou à recouvrei". — Dans un autre genre, Thomas de Savoie, ce nouveau venu dans la famille pontificale, était mieux traité encore. Il recevait (peut-être comme dot de sa femme) le produit de diverses sommes recueillies par des mandataires du Saint-Siège dans les provinces de Lyon, Tarentaise, Vienne, Besançon, Aix et Arles, et dans les diocèses de Turin, Ivrée, Asti et Alba (D. Ensuite le pape, non content de le faire absoudre des sentences encourues par lui comme spoliateur de biens d'Eglise, et d'en annuler rétrospectivement tous les effets (2), dépassant l»eaucoup, en sa faveur, les termes de l'arrangement qu'il avait conclu avec l'élu de Turin (3), lui reconnut en somme tout ce qui avait fait l'objet du litige. Guillaume de Hollande renouvela au comte de Savoie les concessions de Frédéric II : Turin, Moncalieri, Collegno, Montossolo, Gavarretto, Gastelvecchio, Ivrée, le Canavese et Lanzo; il y ajouta même Rivoli (^); le pape lui confirma (5) ces fiefs dont il lui avait reproché l'occupation comme une usurpation sacrilège, quand c'était de Frédéric qu'il prétendait les tenir. Il l'aida ensuite, nous verrons avec quelle vigueur, à les défendre contre Asti (6). Gomme s'il ne l'eût pas jugé assez pourvu, il insistait bientôt auprès de Guillaume de Hollande pour le faire investir du comté d'entre Alexandrie et Asti, et du château d'Annone qui était le centre traditionnel de l'administration impériale

(1) R. III, 102 (BFW. 8429-8431; P. 14323-14324; Reg. Inn. /K, 5495-5496).

(2) BFW. 8433 (23 oct. 1252); le pape déclare que le comte ne subira aucun préjudice du fait de son excommunication. — BFW. 8636 et Mathieu Paris, V, 255 (le pape fait payer au comte les revenus provenant de Flandre, qu'il lui avait fait jadis retenir comme excommunié). — Le 21 mai 1252, le pape fit aussi absoudre le frère de Thomas, Amédée,

(3) Sur les démêlés du comte et de l'élu, cf. plus haut, p. 15. Leur accord est du 3 juillet 12.51 (BFW. 13830). Thomas devait restituer Montossolo et Gastelvecchio, rendre à l'église de Turin les droits dont elle pourrait justifier à Moncalieri, s'en remettre concernant Lanzo à l'arbitrage du pape et jurer qu'il avait occupé Rivoli non pour lui, mais pour le compte de son frère Amédée. Le 18 mars 1252 (BFW. 8458) le pape accorde un délai à Thomas qui n'avait pu encore rendre Gastelvecchio occupé par les Astigians.

(4) 22 mai 1252 (BFW. 5086-5088).

(5) P. 14850, 14851, 14857, 14872; BFW. 8564, 8566 (28 janv. k 9 février 1253).

(6) Sur la querelle du comte avec Asti, cf. plus haut, p. 15, ainsi que BFW. 5089-5091 (trois mandements de Guillaume de Hollande prescrivant à tous les fidèles de l'Empire, et spécialement à Milan, d'aider Thomas à faire valoir ses droits contre Alba, Ghieri et Asti), et le chapitre suivant.

en ces régions d). Et à ses domaines piémonlais il s'occupait d'en ajouter d'autres au loin. Thomas, oncle d'Edmond d'Angleterre, était l'un des intermédiaires entre le Saint-Siège et la cour de Londres dans les négociations relatives à la Sicile (2). En reconnaissance, le premier usage que le jeune prince fit de son titre royal fut de lui conférer la principauté de Gapoue. Innocent IV, sans l'aveu duquel rien ne se faisait dans le royaume, ratifia ce privilège, le 31 mai 1254 (3), . — Enfm les Fieschi n'avaient pas été oubliés. Dès le 16 avril 1251, à Lyon, où il était venu avoir une entrevue avec le pape, Guillaume de Hollande, armant chevalier Niccolô de Lavagna, l'avait investi de Pontremoh, l'importante place située dans la haute vallée de la IMagra, au débouché d'un des principaux passages de l'Apennin (^). Il est vrai de dire que bien plus encore que ceux de Thonias de Savoie, ce privilège resta toujours nominal. Mais quelque temps après le pape confirmait à son neveu l'investiture de quelques fiefs relevant de l'église de Luni (5).

Ce relevé est déjà bien long: et pour donner l'impression vraie, il faudrait encore tenir compte des autres faveurs répandues en dehors même de la famille du pape, sur ses autres partisans (6). Nous citerons seulement, à raison de leur intérêt particulier, le privilège du 9 décembre 1251, concédant Quarantola (dans le diocèse de Reggio, encore un bien Mathildique) à Jean des Manfredi (7); ce n'était d'ailleurs que la confirmation d'un état de choses antérieur; les Manfredi étaient de longue date vassaux du Saint- Siège W; puis surtout ceux qui furent accordés à la maison d'Esté. Le 9 juillet 1252, Innocent IV garantissait à Azzo VII la possession légitime de tout ce qu'il avait conquis ou pourrait conquérir sur les ennemis de l'Eglise, depuis le moment où ils auraient été excommuniés (9). Le même jour, il lui rendait le grand service de perpétuer sa dynastie. Le fils d'Azzo, Rinaldo, pris comme otage par Frédéric II et emmené en Fouille, y était mort laissant un enfant naturel, Obizzo, né de ses relations avec une Napolitaine do).

(1) Il revint deux fois à la charge (BFW. 8605, 2 juin 1253; et 8752, 30 mai 1254).

(2) Cf. BFW. 8754 (P. 15416).

(3) BFW. 8753.

(4) BFW. 5034. Niccolô est traité dans ce privilège de fidelis et consiliarius noster. (.5) P. 15559.

(6) On notera spécialement tout ce que fait Innocent IV pour le clergé de Parme ou pour certains Parmesans (cf. Reg. Inn. IV, 5413, 5749, 6059, et Reg. Alex. IV, 1139).

(7) Tacoli, Memorie storîche di Reggio di Lombardia, II, 437.

(8) Overmann, op. cit., 113.

(9) BFW. 8489 [Reg. Inn. IV, 5873; R. III, 126).

(10) Salimbene, 53 et 178.

Innocent IV légitima ce fils et le reconnut capable d'hériter (D; il s'entremit en même temps auprès de Guillaume de Hollande en vue d'obtenir pour lui la légitimation impériale (2).

Tous ces actes, ainsi rapprochés, éclairent de lumières convergentes et mettent en plein jour l'une des grandes idées directrices d'Innocent IV. Sans doute, il n'est pas impossible de les justifier dans une large mesure. Tant de grâces faites aux dépens de l'Eglise ou de l'Empire étaient la contre-partie obligée des promesses, des menaces, des démarches personnelles enlin, par lesquelles, au temps où Je dévouement n'était pas sans mérite, le pape avait enchaîné à sa cause quelques amis dévoués. Le jour était venu, non pas tant de la curée vulgaire, que de la distribution des récompenses et du règlement d'indemnités. Il serait, d'autre part, exagéré de prétendi'e qu'Innocent IV ne s'est pas proposé autre chose que de satisfaire quelques appétits privés. On verra qu'à sa manière, et tels qu'on les comprenait de son temps, il essaya de servir aussi certains des intérêts généraux de l'Eglise. Il n'en est pas moins vrai que vu d'un certain côté, il apparaît avant tout comme l'agent d'une coterie. Sa politique est une politique de famille et de clan.

Or, que lui demandaient ces hommes auxquels il ne savait, ne voulait, ne pouvait rien refuser? Avant tout la permission et le moyen de conclure la paix. Ces fidèles du pape ne se confondaient pas tout à fait avec le vieux « parti de l'Eglise, » ils formaient un groupe cl part, et tandis que la ressemblance de leurs situations les rapprochait les uns des autres, tandis qu'ils se sentaient des intérêts distincts, mais analogues et conciliables, ils n'éprouvaient pas les passions, d'ailleurs bien affaiblies elles-mêmes, dont la Ligue lombarde, était née; des circonstances fortuites les y avaient jetés assez tard, transfuges du parti impérialiste; leur passé plus ancien les en séparait; ils n'hésiteraient pas à l'abandonner, dès qu'ils y trouveraient avantage, et se résoudre à les soutenir, de préférence et partout, c'était s'exposer à avoir quelque jour à prêter les mains à leur défection. On ne s'aperçut pas tout de suite de cette contradiction et de ce danger. Lors du voyage du pape en Lombardie, tout le monde se trouvait encore d'accord pour le pousser à la guerre. A ce moment, la ligne de conduite que lui traçaient les traditions politiques du Saint-Siège se confondait avec celle que l'invitaient à suivre ses préférences et ses sympathies. Bientôt elles divergèrent, et alors commencèrent les inconséquences. D'une part,

fl) BFW. 8490 {Reg. Inn. IV, 5881).

(2) BFW. 8494.

Innocent IV patronnait la Ligue lombarde renouvelée sous ses auspices; d'autre part, il favorisait des paix partielles qui en détachant d'elle quelques-uns de ses membres, Taffaiblissaient d'autant.

Et comment s'y serait-il opposé? A sa voix, les siens s'étaient bien condamnés à l'exil, ou à la guerre sans trêve ni merci; et cela d'autant plus facilement que beaucoup d'entre eux ne risquaient pas grand'chose, ayant déjà tout à craindre de l'empereur. Mais une fois disparu « l'impie Babylonien », l'homme dans lequel le Saint- Siège avait affecté de voir la cause presque unique de tous les maux de l'Eghse, le pape, qui au vu de tout le monde était maintenant passionnément occupé d'objets tout autres que la Lombardie, pouvait-il demander aux autj'es de s'entêter dans une lutte qu'il désertait et déclarait sans raison d'être? S'il fallait choisir, pouvait-il hésiter entre ceux qui s'étaient vraiment compromis par lui et pour lui, et le parti Lombard, lequel, après tout, quoi qu'il prétendît à l'occasion, avait surtout combattu contre l'empereur sa propre querelle?

Il y a plus. Ses instincts intimes, à demi inavoués, mais peut-être singulièrement puissants, étaient d'accord avec sa politique. Tout le premier, en bon chef de clan, il pensait et sentait comme ses protégés. Avant son avènement, comme cardinal, il passait pour avoir des sympathies impérialistes. Les nécessités de sa situation avaient refoulé ces sentiments sans les étouffer ; débarrassé de Frédéric II, il se retrouvait quelque tendresse pour le personnel du parti impérial dans les villes lombardes, il était fort disposé à s'entendre avec lui, en oubliant les récentes querelles. Là-dessus les événements de Gênes sont caractéristiques, comme aussi l'incident de Bertolino Tavernieri; il était allé chercher un adversaire de la veille pour le faire entrer dans sa famille et lui donner dans le royaume qu'il était en train de conquérir un poste de confiance. Une anecdote célèbre veut que Frédéric II, apprenant l'élection à la papauté de celui de tous les membres du Sacré Collège qui lui paraissait le plus favorable, se soit écrié tristement : « J'ai perdu un bon ami: aucun pape ne peut être gibeline ». Il se trompait un peu : un pape pouvait être gibelin pourvu qu'il n'y eût plus d'empereur. C'est ce que démontre toute une partie de la politique lombarde d'Innocent IV, celle oii détruisant son œuvre de ses propres mains, il facilite à ceux-là mêmes qu'il avait jadis conquis à la cause de la Ligue lombarde les moyens de l'abandonner.

(1) Galvagno Fiamma dans Muratori, RIS, XI, 680. Fiamma emploie le mot gibelin, conforme à l'usage de son temps, mais qui n'était pas usité en Lombardie au milieu du XIIP siècle.

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