CHAPITRE m
La dissolution de la Ligue lombarde.
Résolution de pratiquer la politique de clan, laquelle impliquait naturellement la subordination des principes aux avanlages matériels, des intérêts généraux et collectifs aux intérêts locaux et particuliers ; et, d'autre part, absence de toute rancune personnelle contre les membres du parti impérial; — une fois bien pénétrées ces dispositions du pape, on ne s'étonne plus de son attitude en apprenant la prise de Rivej^gara, au mois d'octobre 1252, et ce qui en fut la suite, que les nobles Plaisantins venaient d'acheter, par l'abandon du parti de l'Eglise, leur retour dans leur patrie. Jugés d'après ses déclarations officielles, ces événements étaient un désastre; jugés d'après ses pensées de derrière la tête, ils n'avaient qu'une médiocre importance, si même ils ne devaient être regardés comme avantageux, en tant qu'ils limitaient la guerre et facilitaient sur d'autres points l'œuvre d'apaisement qui se poursuivait pour le plus grand profit des amis du pape. En eux-mêmes, Innocent IV était embarrassé pour les blâmer trop fort ou les déplorer trop haut. Après tout, Filippo Visdomini et les siens se rattachaient aussi au clan; ils avaient les mêmes droits que les autres à adopter cette maxime du chacun pour soi que le pape venait de trouver toute naturelle quand les Fogliano, par exemple, l'avaient mise en pratique. Sans doute, leur cas était un peu différent; ils n'avaient pris conseil que d'eux-mêmes, non du Saint-Siège; et ils étaient allés jusqu'à prêter serment de fidélité à Conrad, ce qui pouvait sembler un peu trop. Mais Innocent IV venait lui-même, quelques mois plus tôt, de négocier avec ce prince; il pouvait renouer encore, n'éprouvant pas à son égard la même intransigeance que pour son père. Qu'ils vinssent à s'entendre, et les relations avec le roi redevenaient innocentes; de là, en attendant, à paraître excusables, il n'y avait qu'un pas. En somme, en faisant tout seuls leurs affaires, les nobles de Plaisance avaient moins froissé le pape qu'ils ne l'avaient soulagé, en le dispensant de l'obligation morale de s'occuper d'eux.
Aussi ne vit-il en tout cela ni une délection à punir (D, ni un échec à venger, ni un danger plus pressant à conjurer, ni en un mot une raison nouvelle d'agir avec vigueur; mais au contraire, une occasion pour choisir enfin, entre les deux systèmes qu'il poursuivait concurremment et entrecroisait depuis deux ans. Ce fut la fm de ce qu'on peut appeler la politique de la Ligue lombarde, et le triomphe défmitif de sa politique personnelle. La première paraissait condamnée par les faits, la guerre n"ayant pas été heureuse, et en grande partie par suite de l'inertie des villes lombardes ellesmêmes. L'autre, au contraire, avait amené déjà et allait donner encore des résultats.
La lettre adressée le l^"" janvier 125o à Tévéque de Novare servit pour ainsi dire de transition. Il en a déjà été question plus haut (2); on a vu que le pape, tout en y recommandant encore à ses partisans de soutenir la guerre, s'il le fallait, y offrait la paix à ses adversaires. A quelles conditions, c'est ce qu'il est curieux d'examiner. Ils doivent revenir à la communion de l'Eglise; mais il n'est rien dit des marques de repentir et des satisfactions qui seront réclamées pour le passé; et tout porte à croire qu'on ne se proposait pas d'être bien exigeant. Ils doivent adhérer à la Ligue lombarde; ceci n'est mis que pour la forme. Un an auparavant, en pleine lutte, on n'en avait pas demandé tant à Lodi, avant de l'absoudre; un an plus tard on ne l'imposera pas non plus à Verceil. A notre connaissance, c'est d'ailleurs la dernière fois qu'un document pontifical ou autre parle de la Ligue. De Guillaume de Hollande, pas un mot; et ce silence est à peine surprenant, car jusqu'alors il faut convenir que le pape ne s'était guère préoccupé de faire reconnaître son candidat par les Italiens. Il n'avait presque jamais parlé de lui dans sa corî'espondance avec les villes ou avec ses légats. Il n'avait pas davantage attiré son attention sur l'Italie, sinon pour lui dicter des privilèges à concéder ou à confirmer. L'autorité impériale lui paraissait avoir du bon. en tant qu'exercée par Thomas de Savoie, ou Thomas de Fogliano, elle leur conférait un titre et des droits; par ailleurs, visiblement, il ne se souciait guère de se créer à lui-même des difficultés en invitant un prétendant odieux à la moitié de la Lombardie à intervenir en deçà des Alpes. En somme, il glissait très vite sur les conditions d'ordre général. Sur ({uoi donc insiste-t-il, et quel obstacle l'empêclie, oubliant le passé, de traiter d'ores et
(1) On ne trouve pas trace d'une mesure prise par lui contre les Visdomini. Plus tard, mais à un moment où la situation n'avait pas changé, Alexandre IV les favorisera.
(2) Cf. p. 22.
déjà en amies toutes les villes lombardes? Uniquement des intérêts privés que, du reste, on doit le reconnaître, il n'aurait pu abandonner sans déloyauté, mais auxquels il attache une importance exclusive. De cela témoignent non seulement ses actes, mais ses déclarations réfléchies. Dans cette lettre, par laquelle il semble ouvrir les bras aux Lombards qui voudraient venir à lui, il introduit une réserve, il place une barrière ; l'évêque de Novare ne pourra absoudre, avant restitution complète, les détenteurs de biens appartenant aux Avogadri, de Verceil, ou à d'autres fldèles du Saint-Siège. Clause si équitable assurément qu'elle allait de soi; il n'en est pas moins caractéristique de la voir ainsi mise en relief comme la seule condition expressément formulée, et sur laquelle le pape se déclare d'avance intransigeant.
Ainsi Innocent IV veut la paix. Non plus la paix telle qu'il avait espéré encore la voir se conclure en 1251, la paix telle qu'il était de tradition de la souhaiter à la curie. Là on avait l'habitude de réclamer avant tout des satisfactions de principe : qu'on reconnût l'autorité de l'Eglise romaine, qu'on se conformât dans les grandes lignes à ses directions, qu'on la laissât, par exemple, désigner librement l'empereur ou régler l'attitude qu'on aurait vis-à-vis de lui. Quant aux querelles locales, elles étaient en elles-mêmes indifférentes au Saint-Siège, quoique à l'occasion il sût les exploiter très habilement pour ses Ans. Aussi ne demandait-il qu'à ne plus s'en mêler, dès qu'il ne s'agissait plus de punir des adversaires ou de récompenser des amis. Surtout il ne négligeait rien pour élever plus haut l'esprit de ses adhérents. Il s'efforçait de leur persuader qu'ils combattaient pour des principes communs à eux tous; qu'ils devaient donc rester étroitement unis, aQn d'en assurer le triomphe; et que la pacification ne pouvait être que générale, le jour où les adversaires, dûment humiliés et repentants, capituleraient sur toute la ligne.- Et il était presque parvenu à créer en eux ce sentiment; bien factice encore, d'ailleurs, et destiné à disparaître dès qu'il cesserait d'être constamment entretenu. Tout au rebours, c'est une pacification en détail que prépare maintenant Innocent IV, et c'est aux questions locales qu'il regarde. A partir de la lettre à l'évêque de Novare, c'est fini des appels aux armes, des exhortations enflammées, des développements pathétiques sur la liberté de l'Eglise et la liberté de l'Italie, qui avaient si souvent et si longtemps retenti dans la correspondance pontificale. Il n'est plus question que de traités partiels pour réconcilier sur chaque point les factions; traités qui doivent satisfaire et indemniser les partisans de l'Eglise; mais aussi traités qui doivent être durables, et partant équitables même
pour d'anciens adversaires. Lorsque, sans préjudice des faveurs plus spéciales réservées aux membres du clan, le dernier des hommes envers lesquels TEglise se sent responsable sera ramené dans sa patrie et réintégré dans ses biens et dans ses droits, alors le pape aura concilié ses devoirs de reconnaissance, d'honneur — et de parenté — avec son vif désir de se consacrer tout entier aux affaires siciliennes.
Veut-on voir en action sa politique, et trouver quelque part, dans les faits, un commentaire de la lettre à l'évêque de Novare? Il faut de préférence jeter les yeux aux extrémités opposées de la Haute Italie, sur la Romagne et le Piémont.
Dans la Romagne s'effectue, au cours des années 1252 et 1253, une pacification progressive et bientôt complète. Elle est l'œuvre, sous les auspices du pape, de son mandataire l'élu de Ravenne ; elle témoigne d'un rare esprit de modération. Pour en concevoir l'idée. Innocent IV, d'ailleurs, n'avait pas attendu l'insuccès de la politique belliqueuse. C'étaient déjà des instructions nettement conciliantes que celles quil avait données à l'élu, au mois de décembre 1251, dans une lettre curieuse qui nous renseigne avec une grande précision sur Tétat et les forces respectives des partis. Une circonstance rendait cette attitude plus facile : Conrad n'avait point de représentant en Romagne. Déjà, dans les derniers temps de Frédéric II, cette province presque entièrement perdue pour l'Empire était administrativcment l'attachée au vicariat de la Marche d'Ancône et du Duché de Spolète. Après 1250, les officiers impériaux n'avaient pu se maintenir dans ces régions. La tâche assignée à l'élu était donc avant tout le rétablissement de la paix ; c'était seulement faute d'y parvenir qu'il devait soutenir énergiquement les amis de l'Eglise, c'est-à-dire les communes de Rimini, Césène, Paënza, et les exilés de Ravenne, ou Traversari, contre les anciens adhérents de l'empereur, c'est-à-dire l'évêque de Montefeltro, les communes de Montefeltro et Urbino, les Ravennates de l'intérieur, les exilés de Pvimini (ou Omodei), les exilés de Césène, de Faënza et de Bertinoro d). L'élu obtint assez vite des résultats. Dès le mois de janvier 1252, l'évêque et la commune de Montefeltro, Urbino et les Omodei, d'une part; de l'autre Rimini et Césène, le
(1) BFW. 8436-8438.
choisissaienl pour arbitre (i); et peu après il pouvait rendre une sentence dont le texte, inallieujeuseinent, ne nous est parvenu que très mutilé (2). C'est ainsi qu'on ne voit pas si quelques conditions touchant la politique générale lurent imposées aux impérialistes (comme par exemple la reconnaissance de Guillaume de Hollande). D'ailleurs, entre les Omodei et la faction adverse des Gambancerri, la balance était tenue très égale. Chacun des deux partis pourrait choisir dans le sein de l'autre un certain nombre d'otages, qui seraient envoyés résider à même distance de Rimini. Ils se partageraient également les fonctions et les places dans le conseil. On rendait aux Omodei leurs biens confisqués, et on cassait les sentences portées contre eux. — Vint ensuite le tour de Ravenne. En décembre 1252, l'élu fut reconnu comme médiateur par les Ravennates de l'intérieur qui sollicitèrent de lui l'absolution, et lui promirent obéissance aux ordres de l'Eglise (3). Malheureusement, ici encore nous n'avons qu'une partie de la sentence d'arbitrage (^); les dispositions qui rétablissent les individus dans leurs droits, obligent les partis à se faire réciproquement remise des dommages causés, annulent enhn les actes qu'ils avaient pu obtenir l'un contre l'autre, soit de l'Empire, soit du Saint-Siège. A la suite de ce succès, l'élu de Ravenne devint podestat de la ville. En février 1253, il réconciliait également entre eux les habitants de Bagnacavallo(5). — Restait enfin à accorder Ravenne et Bologne. Ce traité fut conclu le Il juillet 1253(6)^ et de celui-là on est sûr qu'il ne renfermait que des stipulations d'intérêt local. De l'Eglise, de l'Empire, du pape, de Guillaume de Hollande ou de Conrad, il ne jugeait pas nécessaire
(1) Tonini, SLoria di Rimini, III, 535 (l'adhésion de Césène au compromis se déduit du document cité dans la note suivante).
(2) Ibid., 538. La date manque.
(3) Il les avait sommés de s& soumettre dès le 24 septembre 1251 (BFW. 13850). Ils le firent seulement l'année suivante (BFW. 13906-13907).
(4) Tonini, op. cit., III, 541. La date manque, mais elle est sûrement antérieure au 11 juillet 1253, car à ce moment l'élu était podestat de Ravenne (BFW. 13921) et il ne porte pas encore ce titre dans la sentence. Cf. dans Tonini, III, 540, un statut du 4 décembre 1253 obligeant à l'observation perpétuelle du susdit compromis.
(5) Tarlazzi, Appendice ai Monumenti Ravennati d'i Fantuzzi, I, 223-238. Il n'y a point de clauses intéressant la politique générale.
(()) BFW. 13921 (Savioli, III, 299). Le traité est d'ailleurs intéressant par la manière dont il règle le double conflit toujours pendant entre Ravenne el Bologne, et donne satisfaction aux grands intérêts permanents de cette dernière ville de ce côté : avoir un débouché vers la mer par Argenta et le Pô di Primaro, et profiter des revenus des salines de Cervia. Ces deux localités étaient reconnues à Ravenne, mais Bologne devait toucher la moitié des droits sur le sel et jouir, pour ses marchands, de l'égalité de traitement dans tout le district Ravennate et notamment à Argenta.
de dire un mot. — Grâce à cette série de conventions successives, la Roniagne se trouvait tranquille pour quelques années.
Le spectacle qu'offre ie Piémont est tout autre. Là le fait dominant était la rivalité du comte Thomas de Savoie et d'AsM, alors à Tapogée de sa puissance et de son ambition, et qui avait entrepris d'arracher au comte les domaines qu'après Frédéric II, Innocent IV et Guillaume de Hollande lui avaient concédés d). Le pape prit parti pour son protégé avec la dernière énergie, employant pour lui les mêmes moyens que s'il se fût agi des intérêts les plus vitaux de l'Eglise. Il alla, notamment, jusqu'à donner l'ordre de saisir partout les personnes et les biens des citoyens d'Asti (2). Puis Thomas vaincu ayant conclu avec la ville un traité par lequel il se reconnaissait son vassal pour certaines de ses possessions (3)^ demanda à la curie et obtint la révocation de ces mesures de rigueur (^). Il semblait donc disposer presque à volonté des foudres du Saint-Siège. Innocent IV, d'ailleurs, s'obstinait à lui faire rendre raison. Car c'est à la suite de ces événements qu'il entreprit de lui faire concéder, par Guillaume de Hollande, Annone et le comté entre Asti et Alexandrie (5). Gomme toute acquisition de ce genre était expressément et d'avance interdite au comte par son arrangement avec Asti, les demandes du pape, si elles avaient été écoutées, auraient créé un nouveau casus belli. La passion qu'Innocent IV apporte dans cet obscur conllit contraste avec l'esprit de conciliation qu'il montre ailleurs, mais cette anomalie ne peut nous surprendre; ne s'agissait-il pas d'un neveu?
Les événements de Ptomagne et de Piémont ne sont pas seulement très propres à éclairer les deux aspects opposés de la politique du pape. Ils en font apercevoir aussi les premiers effets, tout différents suivant que chez les membres du parti de l'Eglise, officieusement prévenus qu'on ne réclame plus leur dévouement, et qu'on les laisse libres d'agir au mieux de leurs intérêts, et chez les membres du parti de l'Empire, officiellement avertis que le Saint-Siège n'attend d'eux, pour leur rendre ses bonnes grâces, qu'un peu d'équité à l'égard de leurs voisins et adversaires, suivant que chez eux prédomine l'un ou l'autre de deux sentiments contraires. Tantôt les vieux motifs de discorde conservaient tout leur empire
(1) Cf. plus haut, p. 37.
(2) Reg. Inn. IV, 6038.
(3) 28 juillet 1252: Codex Astensis, III, 1006 (Cf. Merkel, Un quarto di secolo etc., p. 66).
(4) Reg. Inn. IV, 6038 (il est probable, bien que ce ne soit pas dit dans le traité, que Thomas s'était engagé vis-à-vis d'Asti à intervenir auprès du pape).
(5) Cf. plus haut, p. 37.
sur les esprits. Goninie ils étaient antérieurs au conflit de la curie avec Frédéric II, et n'avaient pas été créés par lui, ils ne s'évanouissaient pas par la seule raison que ce conllit semblait s'apaiser; ils continuaient de jeter villes ou factions les uns contre les autres. Parfois même (c'était le cas d'Asti, si entreprenante, à ce moment, et si active) l'espèce de trêve de fait établie dans la Haute Italie entre l'Empire et le Saint-Siège paraissait une bonne occasion pour entrer en campagne; on était sûr de n'être pas détourné de ses ambitions propres et immédiates par quelque mot d'ordre ou quelque appel venu de loin. Cette conduite était assurément la plus conforme à l'histoire et à la logique. Mais il arrivait ailleurs qu'à force d'entendre et de prononcer de grands mots, on avait fini par se faire illusion, par croire qu'on avait combattu, non pour des questions de mur mitoyen, mais pour de graves intérêts de politique générale. Les représentants naturels de ces grands intérêts ne faisant plus appel à leurs champions, on se figure tout naturellement qu'on n'a plus qu'à poser les armes, quitte à régler avec un vif désir de s'entendre, et partant sans peine, les querelles locales que par une illusion momentanée on est disposé à regarder comme secondaires, occasionnelles et récentes, alors qu'en réalité, pour insignifiantes qu'elles soient en elles-mêmes, elles sont les plus invétérées, et ont paru longtemps les plus graves. Tantôt la continuation ou même l'exaspération des conflits, tantôt l'apaisement, voilà donc ce qu'apporte la politique pontificale. Mais l'apaisement gagnait de proche en proche, et durant les dernières années d'Innocent IV, comme sous Alexandre IV qui suit la môme ligne de conduite, bien des traités attestent d'abord la lassitude générale dont nous avons reconnu les premiers symptômes dès 1251; mais annoncent autre chose encore : un commencement d'indifférence pour les questions qui avaient si longtemps passionné. Gomme jadis la mort de Henri VI, celle de Frédéric II était une crise; mais les mille conflits qui après 1197 avaient fait explosion avec fureur s'éteignent maintenant en des transactions et reçoivent les uns après les autres des solutions au moins provisoires. On se battra encore — on se battra toujours — mais plus tout à fait pour les mêmes objets.
Reprenons la liste de ces querelles. Entre Bologne et Modène, la haute vallée de l'Apennin, connue sous le nom de Frignano, était un enjeu souvent contesté. Cela n'avait pas empêché les deux villes, à la fin, de faire cause commune pour l'Eglise contre Fré-
déric II. En 1251, encore tout au souvenir de leur récente confraternité d'armes, quand Modene demanda au pape (il avait son mot à dire, le Prignano étant domaine Mathildique) Tinvestiture officielle de la région convoitée, Bologne déclara hautement n'y rien prétendre d). Se repentit-elle de cette concession? En 1255, Giberto da Gente, podestat de Parme, était appelé à trancher de nouveau le litige en qualité d'arbitre (2). Mais bien que sa sentence ait été rendue par défaut contre les Bolonais, qui avaient épuisé, pour la conjurer, les moyens dilatoires, et opposèrent à son exécution la force d'inertie (3), on ne voit pas que les hostilités aient repris. — Plus au nord, on sait quelles luttes s'étaient engagées, entre les communes riveraines, pour la possession du cours du Pô, et au sujet de la « Tagliala », ce canal de navigation qui coupait la grande boucle du fleuve et évitait les péages Mantouans; Crémone et Reggio l'avaient créé, et iVlantoue s'acharnait à le détruire ou à l'intercepter. En 1254 encore, on se battait autour de Borgoforte (^). Mais le 21 juin 1257, Mantoue et Crémone traitaient ensemble, sous les auspices de Brescia (s); et la première reconnaissait à la seconde la possession de Luzzara, qui gardait l'entrée du canal. Quelques jours auparavant, le 9 juin, Mantoue et Reggio avaient organisé leur condominium. sur les localités de Gonzaga, de Pigognagha, et des deux Bondeno, c'est-à-dire sur le contesté que traversait le canal («). Vienne en 1259, après la chute d'EzzeUn, la réconciUation de Vérone et de Mantoue C?), et la question du Pô pourra sembler réglée. — Dans la Lombardie centrale, Brescia et Bergame étaient en paix depuis 1251 (8); en 1255, elles délimitaient à l'amiable leur commune frontière du côté de Volpino (9). Un cas tout à fait curieux est celui du traité conclu le 20 juin 1254 entre Lodi et Plaisance (lo).
(1) Cf. plus haut, p. 13, n. 1.
(2) Cf. les pièces publiées par Savioli, III2, 312-320.
(3) Cela résulte des Ann. veteres Mutinenses, RIS, XI, 65, qui disent à l'année 1257 : « Legati Mutine, Mediolani, Brixie, Mantue, Ferrarie, Parme et Regii, iverunt Bononiam cum potestatibus Mutine causa recuperandi Frîgnanum, et non potuerunt habere aliquam rationem, sed solum habuerunt consilium générale communis Bononie. » Cette démarche collective de toutes ces villes en faveur d'une solution pacifique est d'ailleurs caractéristique.
(4) Ann. Mant., 23.
(5) Ficker, Forschungen, IV, 436.
(6) Tiraboschi, Memorie Modenesi, V, 53; cf. d'Arco, Storia di Mantova, III. 305.
(7) Cipolla, Documenti per la storia délie relazioni diplomatiche fra Verona e Mantova nel secolo XIII, 91; cf. plus loin.
(9) Liber potheris communis civitatis Brixiae, 848-850.
(10) Analysé de façon très insuffisante par Poggiali, V, 251 (BFW. 13936). Le texte est aux archives municipales de Plaisance, Registrum Parvum, fol. 379.
Les deux communes stipulaient pour dix ans une trêve dont seraient exclus seulement les Overgiiaglii de Ludi. Chacune d'elles s'interdisait de molester sur leur propre territuiic les citoyens de l'autre, et devait môme les laisser pénétrer librement sur le sien, mais seulement pour cultiver les terres qu'ils y posséderaient. Le commerce du Pô serait libre le dimanclie et le mercredi de chaque semaine. Si Pallavicini, vicaire impérial en Lombardie, ou Crémone, ou Pavie, laisaient une expédition contre Lodi, les Plaisantins pourraient y prendre part, sans que la trêve fût censée rompue, mais à condition que l'attaque n'eut pas lieu par le territoire de Plaisance. Les Lodigians pourraient en faire autant contre Plaisance sous une réserve analogue, à la requête d'un légat du Saint-Siège, de Milan ou de Brescia. Ainsi nous avons là deux villes qui règlent, en ce qui les conceiiie, leurs querelles particulières sans renoncer à leurs alliances proches ou lointaines. En traitant, elles se croient obligées de prévoir qu'un mot d'ordre étranger peut d'un instant à l'autre les rejeter dans la guerre; et pour -bien marquer que si elles se combattent de nouveau, ce sera, non en tant que voisines en désaccord sur leurs limites, mais comme membres de partis opposés, elles imaginent de neutraliser leur commune frontière.
Mais la ville la plus intéressante à observer, c'est assurément Milan, l'ancien centre de la Ligue lombarde, dont l'histoire agitée et pleine de contradictions semble résumer en elle tous les contrastes, et plus qu'aucune autre atteste la différence des temps.
Au lendemain de la mort de Frédéric, elle avait été parmi les premières villes à manifester le désir de la paix, témoin son traité particulier avec Pavie U). Si elle avait renouvelé la ligue lombarde, elle ne paraît pas avoir pris part aux combats sous Rivergara. Bientôt on la voit faire accueil à un transfuge du parti impérial, dont la conduite tout égoïste et en somme assez louche ne donnait que de faibles garanties au parti de l'Eglise. C'était le marquis Manfred Lancia. Brouillé, pour les raisons qui seront exposées plus loin, avec Conrad et Pallavicini, il fut élu à la fin de 1252 podestat de Milan pour trois années à partir du i^"" janvier 1253 (2). A cette charge qu'il faisait gérer par des vicaires, il ne tarda pas à joindre la podestatie d'une autre ville de la Ligue lombarde, de Novare (3). Par intérêt personnel, désir de se faire valoir, en rem-
(1) Cf. plus haut, p. 11.
(2) Ann. Plac. Gib., 506; G'alvagno Fiamma, RIS, XI, 684.
(3) Au plus tard le 7 août 1253. Il l'exerçait encore le 14 octobre 1254. Cf. Merkel, ManireUi I et II Lancia, 135.
portant des succès qui satisferaient les intérêts de ceux qui l'avaient mis à leur tête, ambition de conquérir pour lui-même des podestaties nouvelles, et de les disputer à Pallavicini, engagé de son côté dans la môme entreprise, il donna aussitôt à la politique milanaise des allures belliqueuses, ranimant les querelles mêmes qui venaient de s'apaiser, et par exenjple la guerre avec Pavie. Inutile de dire que c'est à propos de la Lomellina que les deux villes entrèrent de nouveau en lutte en 1253. Les Milanais s'emparèrent de Mortara, succès après lequel Pavie dut traiter (i). Les efforts de Lancia se portèrent ensuite sur Verceil, toujours au pouvoir des impérialistes. Dans l'automne de 1253, il l'attaqua de concert avec les Milanais, les Novarais et les exilés Vercellais, c'est-à-dire l'évêque et les Avogadri. Mais il échoua dans un assaut donné le 3 octobre (2). La guérie prit lin en janvier 1254 (3) par une série de conventions conclues entre Pavie d'une part, Novare et Milan de l'autre ; puis Novare avec Verceil ; puis les Vercellais de l'intérieur avec leurs exilés, et ces derniers avec Pavie. Ainsi la paix se trouvait rétablie dans toute la région. Les divers belligérants se restituaient mutuellement leurs conquêtes ; on confirmait expressément la paix de Mortara. Les exilés de Verceil pourraient rentrer, à l'exception de huit d'entre eux, désignés par le podestat pour rester en exil durant six ans, mais ({ui, en compensation, conserveraient pendant trois ans la garde de leurs châteaux, tous les autres châteaux qui étaient soumis à la commune de Verceil avant 1236 devant lui revenir. Les biens étaient restitués de part et d'autre; on se tenait réciproquement quitte des fruits perçus et dommages causés. Toutes les ventes de biens des Avogadri faites depuis 1248 étaient annulées, toutes les sentences rendues contre eux cassées. Seraient membres du conseil de la eredenza de Verceil tous ceux qui l'étaient lors de l'exil des Avogadri. Ces conventions, on le remarquera, étaient tout à fait conformes et à la politique générale d'Innocent IV et en particulier aux intentions qu'il avait exprimées en faveur des Avogadri, restés les dernières victimes de leur obéissance au Saint-Siège. Aussi, conséquent avec lui-même, les approuva-t-il pleinement (^), et cela en dépit d'une clause bien
(1) Nous ne connaissons cette guerre que par un auteur assez postérieur, Galvagno Fiamma (RIS, XI, 684); cf. Giulini, IV, 487, et Merkel, op. cit., 136.
(2) Mandelli, I, 322, a établi cette date.
(3) Ibid., 324; cf. Hist. Patriœ Mon., Leg. Municip. II, 1457-1466.
(4) BFW. 8721 (P. 15337; 17 avril 1254). Le pape, à la requête des Avogadri eux-mêmes, ordonnait à l'évêque d'Ivrée d'absoudre un certain nombre die clercs Vercellais du parti impérial, en reconnaissance des services qu'ils avaient rendus pour le rétablissement de la paix. L'évêque exécuta cet ordire le 22 ou 23 mai (Mandelli, I, 336; cf. pour la date Tallone, op. cit. 294).
faite pour l'inquiéter, d'après laquelle les Vercellais devraient pendant trois ans choisir leur podestat à Pavie, ville dévouée aux Hohenstaufen s'il en fût, et malgré que Milan, du fait qu'elle avait provoqué ces arrangements, et y avait présidé, dût pratiquement renoncer à combattre le parti impérialiste.
Elle y avait si bien renoncé qu'elle ne lit pas la moindre opposition quand Pallavicini, qui avait secouru Pavie en 1253, et en 1254 contribué aussi par ses bons offices à la pacification de Verceil, fut en retour élu podestat par ces deux villes (i). En d'autres temps, jamais elle n'aurait toléré sans lutte que le représentant officiel de TEmpire s'installât ainsi à ses portes. Et l'on put même bientôt se demander si faisant un pas de plus, elle n'allait pas lier partie avec lui. Après la mort de Conrad, survenue le 21 mai 1254, les événements firent de nouveau de Manfred, tuteur.de son neveu Gonradin, le régent et le maître de fait du royaume. Or Manfred n'avait aucune raison, bien au contraire, d'entrer dans la brouille de son frère avec les Lancia, brouille dont il avait été pour une bonne part la cause et la victime. Il renoua donc d'excellents i-apports avec son oncle Manfred Lancia. Mais en même temps, il comptait bien bénéficier du loyalisme envers les Hohenstaufen que professaient Ezzelin et Pallavicini. Il avait un intérêt évident à réconcilier ces trois hommes. Précisément, Manfred Lancia et Pallavicini, dont l'antagonisme était fort atténué sans doute par la disparition de Conrad, avaient d'eux-mêmes engagé des pourparlers. Manfred en accueillit la nouvelle avec une joie extrême, multipliant les messages aux deux parties pour les presser de s'entendre contre l'ennemi commun et de barrer le passage à toutes les forces transalpines ou lombardes qui viendraient lui disputer la Sicile; allusion aux inquiétudes que lui causaient, soit les négociations de la curie avec l'Angleterre, soit les levées de troupes que les agents du Saint-Siège pouvaient faire dans la Haute Italie (2). Jusqu'où allèrent ces intrigues, dont le succès, non seulement aurait rétabli l'unité du parti de l'Empire, comme en 1252, mais l'aurait singulièrement fortifié en y faisant entrer les villes gouvernées par Manfred Lancia, c'està-dire Milan et Novare, — on ne peut le dire, faute de documents; mais il est certain qu'elles furent assez près de réussir pour exciter les alarmes de la curie. Quelques mois plus tard, en effet, dans les premiers jours du pontificat d'Alexandre IV, on s'attendait à voir Manfred Lancia traverser toute l'Italie pour venir rejoindre son
(1) Il était podestat de Pavie au plus tard le 18 janv. 1254 (BFW. 13924) et de Verceil le 12 juillet {ibid. 13947).
(2) BFW. 4644.
neveu à la lete d'une année lonibaide; par une circulaire, le pape ordonna aux villes qui se trouveraient sur son passage de s'opposer à lui (1). 11 est vrai que le bruit se trouva faux, et bientôt Alexandre rassuré put écrire à Milan (2) pour la louer de sa iidélité qui ne s'était pas démentie et se féliciter que Manfred Lancia fût rentré dans le giron de FEglise. Mais c'est un signe du profond changement survenu qu'on ait pu sans invraisemblance redouter pareille chose d'une ville qui entre toutes les autres s'était signalée par son hostilité aux Hohensiaufen.
En même temps, symptôme non moins caractéristique, recommençaient à Milan ces luttes entre la noblesse et le peuple qui avaient rempli les premières années du XIIP siècle, et qu'avait un peu apaisées l'obligation, s'imposant à tous les partis, de faire front contre Frédéric II. A quarante ans de distance, les situations se retrouvèrent si exactement semblables, que le pape, désireux de rétablir la concorde, ne crut pouvoir mieux faire que de recommande!" aux factions d'observer la sentence d'arbitrage rendue en 1214 par le podestat Oberto da Vidalta (3). Exhortations du reste parfaitement inutiles (^); la guerre civile continuera, dans les années qui vont suivre; elle redoublera même d'acharnement, se compliquant d'alliances extérieures (car maintenant aucun parti n'hésite plus à en contracter), et s'enchevêtrant ainsi dans toutes les querelles de la Haute Italie. Et l'on verra des Milanais s'entendre avec Crémone au sujet de Crème! Combien Milan, jadis si unie en face du péril commun, si conséquente dans sa politique et si tenace dans ses rancunes, n'était-elle pas infidèle à l'esprit de la Ligue lombarde !
Mais cette ligue existait-elle encore ? La rapide revue qui vient d'être faite de ce qui avait été le parti de l'Eglise permet, semblet-il, de répondre. Nulle part nous n'avons trouvé trace d'une action commune et concertée; et la ligue, cependant, ne se proposait pas d'autre objet que d'en établir une. Partout, au contraire, nous
(1) BFW. 8904; P. 15710.
(2) BFW. 8932; P. 15709.
(3) Lettre d'Alexandre IV, du 1" mai 1255 (R. III, 35G). La sentence d'Oberto de Vidalta est dans Corio, Historia... di Milano, éd. de 1554, p. 80.
(4) Sur le moment elles eurent une certaine efficacité, si c'est à elles qu'il faut attribuer la pacification à laquelle fait allusion une lettre du podestat de Milan à son collègue de Bologne (BFW. 13955). Mais on verra plus loin que la paix ne dura guère.
avons vu chacun ne s'occuper que de soi, les forces divergentes et centrifuges l'emporter sur celles qui tendaient vers l'union, et un mouvement se produire exactement inverse de celui qui s'était fait sentir durant le règne de Frédéric II. Alors toutes les provinces de la Haute Italie avaient été aussi furieusement déchirées les unes que les autres entre pontificaux et impériaux. Toutes entraînées, au moins par moments et tour à tour, spontanément ou par suite de l'intervention personnelle et des excitations du pape et de l'empereur, dans ce tourbillon de passions comnmnes, elles avaient vu leurs conllits particuliers se confondre dans une vaste conflagration. Toutes les villes s'étaient senties solidaires et avaient figui'é parmi les membres ou les advej'saires de la grande confédération qui affirmait son caractère général en s'intitulant officiellement Jjigue de Lombardie, Marche et Romagne. Mais du moment où l'on se reprit à s'occuper surtout de ce qui, parmi les objets de la querelle, était d'ordre local, comme ces questions locales, vu l'éloignement, étaient trop distinctes, .d'une province à l'autre, pour qu'à propos d'elles on pût facilement s'élever à la conscience d'intérêts communs, les diverses régions s'isolent, pour ainsi dire, et leurs histoires se séparent pour un temps plus ou moins long, jusqu'à ce que surgisse de nouveau quelque personnage, ou soit soulevé quelque principe, à propos duquel tout le monde ait à prendre parti. C'est province par province, presque ville par ville, qu'il faut suivre les annales de la Haute Italie. Le pays a perdu, avec la Ligue lombarde, son principe d'unité. Renouvelée si pompeusement, et avec l'annonce de si beaux projets, le 8 mars 1252, le dernier document qui la mentionne est du j^'" janvier 1253. Sans avoir jamais été dénoncée, elle s'évanouissait dans l'impuissance et l'indifférence.
Ainsi disparaissait une grande institution, associée à bien des souvenirs de guerre et de gloire. Trop idéalisée à coup sûr quand, oubliant tant de traits d'égoïsme ou d'étroitesse de vues, on a vanté en elle un instrument des plus nobles aspirations patriotiques, elle n'en représente pas moins, somme toute, le plus vigoureux effort qu'on ait tenté pour remédier au morcellement qui était le mal endémique de l'Italie, et concilier une certaine forme de sentiment national avec une vie municipale intense. C'était la fin de l'âge héroïque des communes. A ce moment surgissait dans l'Italie du Nord une institution nouvelle qui allait en changer l'aspect, et donner sa physionomie à l'âge suivant. C'est au sein du parti de l'Empire qu'il convient d'étudier d'abord la se\qneurie.