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CHAPITRE VII

L'établissement de l'influence de Manfred en Ligurie, en Sardaigne, en Piémont.

Les résultats obtenus par Manfred en Lombardie, si brillants qu'ils fussent, étaient cependant incertains tant qu'il ne les aurait pas complétés par des établissements ou des alliances dans le Piémont et la Ligurie. C'était pour lui affaire, non d'ambition, mais de sécurité; car de ce côté seulement pouvait se produire l'unique éventualité fâcheuse qui l'ait menacé avant l'avènement d'Urbain IV, c'est-à-dire une intervention anglaise. Il l'avait tout de suite compris, et par lui ces deux provinces qui depuis quelques années avaient leur histoire à part, à peu près dépourvue de points de contact avec celle des régions voisines, se trouvèrent entraînées de nouveau dans les combinaisons de la politique générale italienne.

Depuis la réconciliation des partis accomplie en 1251 d), Gênes, la grande ville de la Ligurie, n'avait cependant pas connu la tranquillité intérieure; mais les troubles qui y régnèrent n'ont plus rien de commun avec l'ancienne lutte des pontificaux contre les impérialistes, des Fieschi contre les Mascherati. La ville fait seulement connaissance à son tour avec les luttes sociales, et dans une certaine mesure au moins, avec la seigneurie. Le 18 février 1257, un soulèvement éclatait; les classes inférieures tenues jusqu'alors à l'écart par l'aristocratie des riches propriétaires et armateurs, se saisissaient pour la première fois d'une part dans le gouvernement, en se constituant en popolo, et en se donnant un capitaine, Guillaume Buccanegra. Buccanegra fut élu pour dix ans, avec cette clause (qui se retrouve dans l'établissement de plus d'une seigneurie) que s'il venait à mourir dans ce délai, un de ses frères lui succéderait. On lui conféra les pouvoirs les plus étendus, y compris le droit de modifier, d'accord avec les trente-deux anziani qui devaient lui servir de conseil, les statuts de la commune. En fait, il usa de ses

(1) Cf. plus haut, p. 24.

droits, non en chef du peuple, non dans les intérêts de ceux de qui il les tenait, mais en vrai seigneur, avec des vues toutes personnelles et sans autre idée que de se maintenir et de se rendre le maître de l'état tout entier (i). Toutefois, il ne changea rien à la politique extérieure de la ville qui continua d'être tout entière orientée vers la mer et vers les entreprises lointaines; c'est dans ses relations avec la Toscane et avec Venise qu'il y aura heu de l'étudier. On verra donc plus loin les raisons qui poussèrent Gênes, en 1257, à rechercher l'amitié de Manfred. Ce qu'il faut relever dès maintenant, c'est l'empressement de ce dernier et les concessions commerciales très graves (2) dont il paya une clause insérée dans le traité d'alliance, et par laquelle les Génois s'interdisaient de donner asile, passage, aide ou conseil à ses ennemis, ou aux expéditions mihtaires dirigées contre lui. C'est aussi le soin qu'il prit de ne pas laisser prescrire des engagements qu'il jugeait très précieux pour lui, et de renouveler le traité en 1259 (3) et 1261 (^). On voit aisément que tout cela était dirigé contre Edmond .d'Angleterre. Si ce prince, ou plutôt ceux qui le représentaient, se mettaient enfm en devoir d'agir, la flotte génoise serait un auxiliaire presque indispensable. Le leur -enlever d'avance était un très habile coup de partie. Et Manfred s'en était avisé, sans attendre même le jour où il avait ceint lui-même la couronne que le pape offrait au prince anglais, et singulièrement étendu, par son intervention dans l'Italie impériale, les positions qu'il aurait à défendre.

Gênes allait bientôt lui servir aussi de base d'opérations pour pénétrer en Sardaigne (5). Au nombre de ses serviteurs les plus dévoués (6) se trouvait un Génois, membre d'une illustre famille du parti impérialiste, et qui était venu chercher fortune en Sicile, Percival Doria. Du chef de sa mère, ce Percival avait des droits sur des domaines situés dans le judicat de Torres, un des quatre judicats ou royaumes entre lesquels l'île était partagée. Entre

(1) Sur la révolution, et sur les caractères du gouvernement de Buccanegra, cf. Caro, Genua und die Màchte am Mittelmeer , I, chap. i et vi.

(2) BFW. 4664.

(3) Il fut confirmé par Manfred, sous forme de privilège, le 22 mars 1259 (BKW. 4692). Le 17 septembre, entre les mains d'un ambassadeur de Manfred, et donc à ce qu'il semble sur son initiative, les Génois juraient à nouveau le traité (sur la date, cf. Caro, op. cit., 98, qui rectifie BFW. 4692).

(4/ BFW. 4732.

(5) Bien que cet événement se place sous le règne d'Urbain IV, la suite des faits nous engage à le rapporter à cette place.

(6) On le verra plus loin jouer un rôle très actif à la tête des troupes de Manfred dans l'Etat pontifical.

temps, il voulut les faire valoir, et à cet effet organisa une expédition à Gênes ; entreprise toute privée, en somme, mais à laquelle la commune s'intéressa par un prêt. Dans l'acte intervenu à ce sujet le 6 avril 1262 d) il fait allusion à des secours que lui avait promis le roi de Sicile. Aucun récit ne nous apprend ce qui suivit; mais on le devine, lorsqu'on voit Urbain IV, en juillet 1263, faire prêcher en Sardaigne une croisade contre Manfred pour lui arracher le royaume de Torres (2). Manfred avait aidé Percival et s'était servi lui-même. Il s'était rappelé fort à propos que ce royaume aussi faisait partie de l'héritage des Holienstaufen, et qu'un des fils de Frédéric II, Enzio, prisonnier des Bolonais depuis 1249, en portait encore le titre (3). n avait profité de la captivité de son frère, comme il avait profité de l'absence et de la minorité de son neveu, pour le dépouiller en fait, peut-être sous prétexte de sauvegarder ses droits.

Quant au Piémont, durant les années qui suivent la mort de Conrad et d'Innocent IV, tout l'intérêt continue à se concentrer autour d'Asti, alors engagée à la fois de deux côtés. D'une part, elle lutte contre la sourde désaffection, puis contre l'hostilité déclarée de ses voisines du sud-ouest, Mondovi, Guneo, Fossano, Savigliano, désireuses de se débarrasser de l'alliance inégale, protectrice et tyrannique qu'elle leur avait imposée en 1251 (^). D'autre part, elle reprend en 1255, et toujours pour les mêmes motifs, sa vieille querelle avec le comte Thomas de Savoie. La lutte tourna encore mal pour le comte, plus mal même que la première fois; vaincu par les Astigians, il fut saisi et emprisonné par les Turinois révoltés contre lui, retenu quelque temps par eux, ensuite remis à Asti, et contraint, pour obtenir sa liberté, de signer, en 1257, une paix désastreuse (s). Bien qu'Asti, par habitude, se réclamât encore du pouvoir qui l'avait protégée dans le passé (elle saisit l'occasion d'un

(1) Codex diplomatîcus Sardinise, I, 380 {Ilist. Patriœ Monumenta X)\ Liber Jurium reipublicœ Januensis^ I, 1401 (avec ind. IV; le Codex Sardiniœ donne ind. IH).

(2) R. III, 528; Reg. Urb. IV, II, 321.

(3) Dans son testament (du 6 mars 1272) Enzio en dispose (BFW. 14576).

(4) Cf. plus haut, p. 6.

(5) Sur ces événements, voir Merkel, Un quarto di secolo di vita comunale e le origini délia dominazione Angioina in Piemonte, p. 72 et suiv.; Wurstemberger, Peter II von Savoyen, I, 361; Hellmann, Die Grafen von Savoyen und dos Reich, 212 et suiv.

traité conclu avec Turin pour alïirmer sa sympathie pour a le seigneur Oberto, marquis Pallavicini, vicaire général du Saint-Empire en Lombardie, pour la commune et les citoyens de Pavie, Crémone, Plaisance, Verceil, et pour tous les autres amis du parti impérialiste lombard (i) »), on se persuaderait difficilement de rattacher ses entreprises à quelque vue générale, à quelque programme d'ensemble (2). Elle ne sert, au moins intentionnellement, personne qu'elle-même; elle n'a pas derrière elle un parti qui la soutienne. Ses adversaires, au contraire, furent conduits à rechercher au loin des alliances, et par leur fait il arriva que des querelles, obscures en elles-mêmes, qui passaient inaperçues en Italie et n'y faisaient aucun bruit en dehors des limites étroites du Piémont, prirent une importance européenne, et eurent des conséquences durables. Pour échapper à Asti, ses anciennes sujettes allaient se donner au comte de Provence, et lui fournir ainsi l'occasion de prendre pied en Italie. Quant à Thomas de Savoie, ses attaches de famiUe et ses antécédents politiques furent cause que ses malheurs eurent le don de passionner l'Angleterre, la France, le Saint-Siège, et même, en un sens différent, la Sicile.

Fils du comte Thomas P'", frère de Béatrix, la veuve de Raymond Bérenger, comte de Provence, et la belle-mère d'Henri III, de Richard de Cornouailles, de saint Louis et de Charles d'Anjou, il était donc oncle par alliance de ces quatre princes, et dans les meilleurs termes avec eux. Rien de mieux établi, notamment, que le crédit, impatiemment supporté par les Anglais, dont jouissaient Outre-Manche les nombreux fils de Thomas P''. Aussi les cours de France et d'Angleterre prirent-eUes fait et cause pour lui. Saint Louis et Henri III cherchèrent à peser sur les Astigians en s'emparant des personnes et des biens de ceux de leurs nationaux qui faisaient le commerce au delà des Alpes. En cela, ils étaient encouragés par Alexandre IV (3)^ qui lui aussi se prononçait pour Thomas II, d'abord parce qu'il semble s'être fait un devoir de lui continuer ses faveurs, comme à tous les anciens protégés de son prédécesseur; mais surtout parce que sa captivité se trouvait entraver indirectement les affaires Siciliennes. Les princes de Savoie, en effet, les preuves en abondent, avaient épousé très chaudement le projet qui consistait à placer leur petit neveu sur le trône de

(1) Cod. Aste7isis, III, 1093.

(2) C'est, il nous semble, un défaut du mémoire d'ailleurs très solide de Merkel, de parler sans cesse de la ligue « gibeline » que dirige Asti. Le mot, et la chose aussi, sont étrangers à la politique piémontaise d'alors.

(3) P. 16641; Mathieu Paris, V, 674; Guillaume de iNangis, HF. XX, 390.

Sicile. Sans cesse on les voit mêlés aux négociations anglo-ponlificales (1). Ainsi, déjà, l'acte du 6 mars 1254 par lequel, sous réserve de l'approbation de son maître, le notaire apostolique, maître Albert, conférait pour la première fois la Sicile à Edmond, con liait aussi à huit comniissaires, nominativement désignés, le soin de rédiger les conditions délinitives d'investiture. Parmi les huit tiguraient trois des frères de Savoie, Pierre, Thomas et Philippe, élu de Lyon (2). Quelques semaines plus tard, Thomas était à la cujie, comme ambassadeur de son neveu, chargé précisément de suivre les affaires de Sicile (3). D'avance il avait été payé de son zèle par la collation de la principauté de Gapoue (^), ce qui lui créait un intérêt à la conquête. Enlln, il paraît avoir été désigné pour commander l'armée d'invasion que l'on songea un instant à former (5). D'autre part, c'est à Pieri-e, resté auprès du roi d'Angleterre, que s'adi-esse Innocent IV quand il s'agit de faire passer à Henri III des avis concernant l'expédition, et de lui recommander, par exemple, une sage économie dans l'emploi de ses fonds (6). Quand, pai' la mort de Conrad, ce fut Manfred que visa plus personnellement l'entreprise anglaise, on aurait pu croire que les comtes de Savoie se sentiraient quelque peu embarrassés. Manfred, en effet, avait épousé Béatrix ('^), une hlle de leur défunt frère Amédée IV W; et était ainsi leur alhé exactement au même degré que Henri III. Cependant ils n'hésitèrent pas à suivre la conduite que leur conseillaient, et l'extrême intérêt que quelques-uns d'entre eux avaient à conserver les bonnes grâces du Saint-Siège, et leur situation avantageuse en Angleterre, qu'il leur importait tant de maintenir (9). Seulement, c'est alors que l'issue malheureuse de la guerre contre Asti vint les paralyser. Thomas, le plus engagé précisément dans la politique pontificale, était réduit à l'impuissance; ses frères ne

(1) Hellmann, op. cit., 210 et suiv.

(2) BFW. 13930.

(3) Le pape fait allusion à cette ambassade dans BFW. 8754 (31 mai 1254).

(4) Celle concession, à lui faile par Edmond, est confirmée par Innocent IV le 31 mai 1254 (BFW. 8753), et par Henri III le 3 octobre (BFW. 13943).

(5) BFW. 8757 (9 juin 1254); le pape lui défend de produire le privilège qui lui confère Capoue, avant d'arriver dans le royaume à la tête d'une armée.

(0) Lettre du 22 mai 1254 (Wurstemberger, Peter II von Savoijen, IV, 180; P. 15379;.

(7) Ce mariage, décidé en 1247 (BFW. 4632 d. et 3626) avait été célébré en 1248 ou 1249 (BFW. 4632 /.). Il serait intéressant de savoir si Béatrix vivait encore à cette époque. Elle était sûrement morte en 1259 (BFW. 4701 a.).

(8) Mort le 24 juin 1253 (Wurstemberger, op. cit., I, 336).

(9) Pierre de Savoie figure au nombre des négociateurs que Henri III accréditait le 26 juin 1257 (BFW. 14035) pour obtenir du pape une atténuation des conditions mises à l'investiture de la Sicile. Il ne put d'ailleurs se rendre à la curie.

pouvaient pour le uioinent que s'occuper de le délivrer. Mais bien plus, Henri III lui-même prit tellement à cœur la mésaventure de son parent, qu'il en oublia tout le jeste et vida, pour le délivrer, son trésor. En mars 125Ô ^i), c'est cela qu'il alléguait pour s'excuser auprès du pape de son retard à s'acquitter de ce qu'il devait à la Chambre apostolique, et de sa lenteur à envoyer des troupes en Sicile. Il aurait aussi voulu, disait-il, faire partir pour la curie une ambassade solennelle, et comptait choisir à cet effet, un des princes de Savoie, quand était survenue la captivité de leur frère. On s'explique donc à merveille l'irritation du pape contre les Astigians. Alanfred, au contraire, sans y intervenir personnellement, avait toutes les raisons du monde de suivre avec une joie mauvaise les événements qui se déroulaient en Piémont. Sans y songer, Asti lui rendait le signalé service d'écarter de lui jusqu'à la possibilité d'une expédition anglaise.

Mais bientôt cette possibilité reparut. A l'automne de 1257, Thomas de Savoie, nullement abattu, était délivré, bien décidé à reprendre la lutte et à se venger des humiliations et des pertes éprouvées. D'autre part, tout au commencement de cette même année, Télection de Richard de Cornouailles à la royauté des Romains était venue fournir à l'Angleterre un deuxième motif de s'inquiéter de ce qui se passait en Italie. Pour l'introduire dans la péninsule, et lui former le noyau d'un parti, le nouveau roi devait tout naturellement jeter les yeux sur la maison de Savoie, à laquelle, d'ailleurs, il était pour le moins aussi attaché que son frère (2). Avant tout, il avait donc intérêt à aider le comte Thomas à rétablir sa puissance. Entre eux l'entente était tout indiquée. En effet, par deux diplônies datés d'Aix-la-Chapelle, 14 avril 1258, Richard annula les traités que Thomas, contraint et forcé, avait dû consentir à ses sujets Turinois, alliés des Astigians; et lui promit, au cas où les Turinois ne voudraient pas reconnaître ses droits, ou se soumettre au jugement de la cour royale, de lui fournir, pour guerroyer contre eux, cent chevaliers pendant quarante jours, et en plus quatre cents livres d'esterlins ^^\ Dans le courant de 1258, Thomas ht un séjour en Angleterre, où le roi et la reine ne lui épargnèrent pas les subsides (^); il revint en Savoie à l'automne, se préparant à engager les hostilités. Par son intermédiaire, c'était en

(1) BFW. 5287 et 13996.

(2) Lui aussi avait aidé Thomas de Savoie de sa bourse (Mathieu Paris. V, 548).

(3) BFW. 5341, 5342.

(4) Wurstemberger, op. cit., I, 406; Mathieu Paris, V, 675.

somme Richard de Gornouailles qui essayait d'une politique d'intervention active en Italie. Cela au moment où les projets que iXianlred commençait à former sur l'Italie du Nord devaient lui taire désirer très vivement la prolongation de l'interrègne de lait qui durait depuis tant d'années; car la situation, tout à fait irrégulière en droit, qu'il songeait à acquérir, était évidemment incompatible avec l'existence d'un pouvoir impérial reconnu et respecté. D'ailleujs, tout progrès de l'inlluence anglaise risquait de faire se réveiller, menaçantes, les prétentions déjà à demi oubliées d'Edmond. Une fois de plus, sa bonne étoile le servit. La complication qu'il redoutait (le mot de danger serait sans doute trop fort) fut écartée par la mort de Thomas de Savoie, survenue le i^*" février 1259 d). Il ne laissait que des enfants en très bas âge; personne qui pût, pour le moment, reprendre la querelle particulière de la maison de Savoie contre les communes piémontaises.

Richard, il est vrai, ne se découragea pas tout de suite, et chercha d'autres concours, un peu de tous les côtés. Tout d'abord, il voulut profiter, lui aussi, du grand renversement d'alliances qui s'effectuait à ce moment dans la Haute Italie; et comme Ezzelin était engagé avec son compétiteur Alfonse, il adressa naturellement ses avances au marquis d'Esté et à Pallavicini. Dans le courant de 1259, il leur écrivit à l'un et à l'autre. Au premier, il rappelait comment son père, fidèle à l'Empire entre tous les fidèles, avait facilité à Frédéric II cet aventureux voyage à travers la Lombardie qui avait été l'origine de sa haute fortune; mais comment lui-même s'était tourné contre l'empereur, dès que celui-ci avait rompu avec l'Eglise; comment alors Frédéric, oubliant les services passés, l'avait poursuivi de ses vengeances, et fait périr son fils dans une prison sicilienne. Consentirait-il maintenant à reconnaître en Alfonse un rejeton de la race maudite des Hohenstaufen ? Comparant ensuite rapidement ses titres à la couronne à ceux de son rival, qu'il s'efforçait de ridiculiser et de déprécier, Richard terminait en vantant sa fidélité à l'Eglise, dont l'Eglise entière témoignait (2). Auprès de Pallavicini, il se bornait, dans une lettre complimenteuse et vague, à accréditer l'évêque de Vicence, jadis banni par Ezzelin et envoyé par le Saint-Siège en Angleterre, et qui, maintenant, profitant des circonstances, essayait de regagner son siège (3). n est très impro-

(1) M. Paris, V, 407-408.

(2) BFW. 5361 (Winkelmann, Acla Imperii inedita, I, 455).

(3) BFW. 5363 CWinkelmann, op. cit., II, 75). Winkelmann admet que la lettre fut écrite seulement après la chute d'Ezzelln; mais la raison qu'il en donne est une pure hypothèse.

bable d'aileurs que ces démarches aient eu le moindre résultat; Azzo, aussi bien que Pallavicini étant déjà engagés ou sur le point de s'engager avec Manfred. Ce qui élail beaucoup plus sérieux, c'était l'autre projet caressé par Richard. Il s'agissait, prévenant par surprise le roi de Gastille, de faire inopinément le voyage de Rome (1) pour aller y recevoir la couronne impériale (2). Les choses se présentaient bien. Il venait de renouer avec le patriarche d'Aquilée, Grégoire de Montelungo, auquel il avait, en 1257, annoncé son élection, et qui lui avait dès lors fait toutes ses offres de service (3). Travaillé par le patriarche (et, s'il faut en croire ce dernier, par tout un parti en Italie, prélats, villes et seigneurs (^)), le pape se montrait favorable. Le 14 mars, il envoyait une circulaire aux grands et aux villes de l'Empire pour les engager à soutenir Richard (5). Le 30 avril, il se déclarait, dans une lettre au prétendant, prêt à tout ce qui pourrait contribuer à son élévation (6). Dans ces conjonctures, l'ami le plus zélé que la cour d'Angleterre eût au sein du Sacré Collège, Jean, dit de Tolède, cardinal de Saint-Laurent in Ijucina, croyait devoir presser Richard de saisir l'occasion aux cheveux, et d'accourir sans attendre d'être appelé. Dans un billet familier, recommandant au prince les deux moyens, adroite corruption et initiative audacieuse, dont le concours lui assurerait le succès, il glissait son conseil délicat, sous la forme d'une allusion biblique : « Qui a ramené Jacob de l'exil dans sa patrie, sinon sa magnanimité de cœur? Il se fit précéder de présents qui apaisèrent son frère, et arrivant avec décision, il trouva grâce » c^). Le prétendant se mit en mesure de suivre au moins la première partie du conseil. En effet, le 29 octobre (8), Henri III autorisait son frère à lever une taille sur ses domaines, en raison des sommes considérables dont il avait besoin pour son prochain voyage à la cour pontificale. Malgré tout, au dernier moment, soit le manque d'ar-

(1) De très bonne heure, Richard s'était montré préoccupé de se faire un parti à Rome. Il existe dans le iormulaire de Richard de Pofi (Bibl. nat., fonds lat., no 14766, fol. 166 v«; cf. Hampe. NA., XXX, 675) une lettre de lui dans laquelle il annonce son élection aux Romains et promet d'accroître leurs droits et honneurs.

(2) BFW. 5362.

m BFW. 11800.

(4) BFW. 11826-7 (Winkelmann, I, 586-7).

(5) BFW. 9189 (on connaît l'exemplaire adressé au comte de Bourgogne, Layettes du Trésor des Chartes, III, 448) et celui adressé à Aix-la-Ctiapelle.

(6) BFW. 9196.

f7) BFW. 11828. Sur ce cardinal, voir le mémoire de Grauert, Meister Johann von Toledo, dans Sitzungsherichte der philosophisch-philologischen und der historischen Classe der K. h. Akademie der Wissenschniten zn Munchen, 1901.

(8) BFW. 5362.

gent, soit les troubles du royaume et le mécontentement des barons anglais, firent contremander l'expédition, et de nouveau, les relations de Richard avec l'Italie se ralentirent.

Il n'en restait pas moins un personnage aux yeux des Italiens ; en 1260 et 1261, il est l'objet des sollicitations en sens contraire de la part d'abord des Guelfes, ensuite des Gibelins toscans (D. Puis brusquement, au printemps de 1261, il rentre en scène tout à fait, et cette fois en compétition directe avec Manfred. Peut-être sans avoir même posé sa candidature; surtout, en tous cas, grâce aux efforts du cardinal de Saint-Laurent iti Liicina, qui n'hésita pas à se ruiner, à contracter des emprunts, à hypothéquer un monastère qu'il avait fondé pour se procurer les ressources nécessaires à sa campagne électorale (2), il fut élu sénateur perpétuel de Rome par l'une des factions qui se disputaient la ville (3); l'autre choisissait le roi de Sicile (^).

Toutes ces tentatives montrent ce que fut sa politique italienne : tâtonnante, décousue, agitée plutôt qu'active; elle renfermait cependant une inconnue dont il fallait bien que ses adversaires tinssent compte dans leurs calculs. Malgré tout, il rendait impossible d'oublier son existence; d'autant plus qu'à ce même moment son neveu Edmond se rappelait ses droits sur la Sicile et accréditait des plénipotentiaires pour en prendre possession (s). Si blasé que pût être Manfred sur ces menaces qui se renouvelaient toujours, sous des formes différentes, et ne se réalisaient jamais, savait-il si quelque chose ne sortirait pas un jour de tant de démarches? Après avoir, par la ruine d'Ezzelin, détruit, dans son germe, le parti d'Alfonse de Gastille, il devait souhaiter de prendre des mesures qui, en écartant aussi Richard de la péninsule, lui permissent d'y rester le maître. Longtemps il s'était contenté d'assister aux événements en spectateur, laissant se dissiper d'eux-mêmes les orages successifs qui s'étaient formés. Il est probable que la double élection au Sénat fut l'incident qui le décida à agir avec vigueur pour barrer le chemin à l'influence anglaise. Il n'était pas en mesure de se prévaloir du titre que lui avaient conféré ses partisans; mais il se serait abandonné lui-même s'il avait toléré que Richard fît ce qu'il ne pouvait faire, et devînt le seigneur de Rome. Or, si le roi des Romains devait descendre en Italie, ou y envoyer une armée, ce serait assurément

(1) Cf. plus loin, chap. x.

(2) BFW. 14169, lettre de ce cardinal au roi d'Angleterre. f3) BFW. 141.55 (lettre des Romains à Richard).

d] Thierri de Vaucouleurs, VHa Urhani IV, RIS. ITI, 2' parlic, 408 (5) BFW. 14152-14153.

par le Piémont. La maison de Savoie, affaiblie par les malheurs et la mort du comte Thomas, n'en gardait pas moins une des portes de ritalie, et était prête à la lui livrer (D. A cette porte, il fallait mettre un verrou. Dès le mois de juillet 1261, Manfred s'était assuré pour jouer ce rôle d'Alexandrie et du marquis de Montf errât.

Malheuieusement nous ignorons tout le détail de ses démarches, ainsi que les mobiles auxquels obéirent ses nouveaux alliés. Il est pei'mis de penser que les attaches qu'il avait avec le pays, par la famille de sa mère, ne lui furent pas inutiles. On aimerait à savoir s'il ne ht pas d'ouvertures à Asti, qui avait eu, qui pouvait avoir encore à soutenir le poids de la lutte contre la maison de Savoie, et qui d'ailleurs, supplantée dans le Piémont méridional par Charles d'Anjou (2), aurait dû, semble-t-il, faire bon accueil à une proposition d'alliance. Peut-être mit-il son concours à trop haut prix. Asti ne se souciant pas de se donner un seigneur. Mais sur tout cela, on ne peut faire que des hypothèses. Si l'on veut rester sur un terrain solide, il faut se borner à analyser les quelques pièces qui permettent de constater les résultats de négociations dont le fil nous échappe.

Un des faits remarquables de l'histoire du Piémont, à ce moment, c'était l'espèce de résurrection de la puissance du marquis de Montfcrrat. Profitant très habilement des discordes civiles d'Alexandrie, le marquis Guillaume s'était fait, en 1260, reconnaître comme seigneur et suzerain par l'un des partis, celui des Trotti, auquel il assura la domination dans la ville (3). n s'assujettit ainsi la commune qui depuis de si longues années luttait pour assurer son indépendance vis-à-vis de sa famille.

Or, le 31 juillet 1261, en présence, entre autres témoins, de Geoffroi de Ravenburg, maréchal du roi, Bérard d'Arnario, capitaine royal en Lotnbaî'die a Papia superius, s'engageait vis-à-vis du marquis de Montferrat à lui conserver tous les droits qu'il avait sur la ville et les hommes d'Alexandrie, « sauf la seigneurie de Manfred, par la grâce de Dieu roi de Sicile, et la fidélité à lui due ».

iV Sur ses bonnes relations persistantes avec Richard, cf. BFW. 5364.

(2) Cf. plus loin, livre III, ch. V.

(3) BFW. 14139 (Moriondi, Monumenta Aquensia, II, 33). Cf. Salzer, op. cit., 192, sur les formes si curieuses de ces arrangements, mélange de seigneurie au sens nouveau du mot, et de féodalité. L'arrangement définitif, après relour des Trotii dans la ville, et expulsion des Lanzavecchia leurs adversaires, est du 13 octobre 1260. Le 13 décembre, un parent du marquis, Bastardino de Montferrat, était installé comme podestat (Moriondi, I, 237). — Les exilés d'Acqui reconnurent également le marquis le 5 octobre {ibid., 236, BFW. 14138). En 1264, ce sera le tour de Nizza délia Paglia (Savio, Indice del Moriondo, 226).

De son côté, le marquis promettait au capitaine royal son aide pour le service du roi, dans toute l'étendue de son ressort (D. Il était entendu qu'on enverrait en conmiun des ambassadeurs à Manfred, pour prendre des arrangements définitifs.

Quelques mois après, le 22 octobre 1261, Guillaume de Montferrat jurait entre les mains de Bérard d'Arnario d'observer toutes les conventions conclues entre lui-même, d'une part, et de l'autre ledit Bérard et le marquis Jacques de Busca, agissant au nom du roi ; aussi bien en ce qui concernait le serment de fidélité à prêter à Manfred, qu'une alliance matrimoniale à contracter avec lui (2).

Ainsi Manfred, se rattachant aux traditions de Frédéric II, et traitant déjà le Piémont tout entier en province soumise, avait rétabli l'ancien vicariat ou capitainerie « en amont de Pavie ». Suivant les habitudes de son père, suivant sa propre pratique en Toscane, dans la Marche, enfin partout ailleurs qu'en Lombardie, il en avait confié ladministration non à un grand seigneur du pays, mais à un Apulien (3). Le fait qu'au lieu de reconnaître tout simplement Guillaume de Montferrat, comme il avait reconnu Pallavicini, il avait tenu à nommer lui-même un homme qui fût pour lui vraiment un fonctionnaire, semblerait prouver qu'il attachait au Piémont un prix tout particulier. Gomme bases solides de sa puissance, il possédait les engagements de deux grands seigneurs, les marquis de Montferrat et de Busca; il possédait surtout Alexandrie où il agissait tout à fait en maître, nommant à son gré les podestats (pour 1262 (^) il désigna son parent Ubertino d'Anditô de Plaisance), et entretenant une garnison de deux cents chevaliers. Fort habilement, il y consolida sa situation en y réconciliant les partis et en y laissant rentrer les exilés. En 1262 enfin, F'amitié tout à fait intime contractée entre Alexandrie et Pavie f^) vint établir une certaine solidarité et faire pour ainsi dire la jonction entre ses domaines piémoniais et le groupe de villes qui subissaient son influence par l'intermédiaire de Pallavicini.

Ainsi était complété le réseau dont il avait enlacé l'Italie du nord. Et l'importance de ces dernières acquisitions venait de ce qu'elles paraissaient garantir tout le reste, et rendre définitifs les résultats des traités de 1259, en écartant à jamais cette intervention étrangère dans laquelle le Saint-Siège voyait son unique chance de salut.

fl) Moriondi, II, 36; BFW. 14165.

(2) Moriondi, II, 37; BFW. 14168.

(3) Berardiis armarius Apuliensis {Ann. Plac, 513). f4) Ibid.

(5) Moriondi, I, 238.

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