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CHAPITRE VIll

La Toscane après la mort de Frédéric II. Les confédérations guelfe et gibeline et le triomplie

des Guelfes (1).

Si l'on franchit l'Apennin, si de la Haute Italie l'on passe en Toscane, la situation de la papauté, vers la lin du règne d'Alexandre IV, n'apparaît pas plus brillante. Appliquée à un pays et à des conditions tout autres, la même politique d'abstention, par indifférence, par impartialité, ou par irrésolution, a donné les mêmes résultats; prévenu par un adversaire plus entreprenant, moins scrupuleux et mieux doué du tact des circonstances, le Saint-Siège est vaincu sans même avoir eu le temps de décider s'il combattrait, ou pour mieux dire oublié, négligé et évincé plutôt que vaincu.

On a vu dans quel paradoxe se résume la situation de la Toscane, durant les dernières années du règne de Frédéric II. Nulle part son système ne paraît mieux affermi; nulle part il n'est au fond plus fragile, car il ne s'appuie sur rien, et ne rencontrant guère d'adversaires déclarés, il ne trouve guère d'amis dévoués. Sauf Pise, compromise à fond vis-à-vis du Saint-Siège, et de longue date tellement comblée par les Hohenstaufen qu'elle n'a plus rien à désirer, les villes supportent avec impatience le régime impérial; sans qu'il y ait aucune différence à faire entre celles que l'empereur avait soutenues dans les guerres de la première partie de son règne, et celles qu'il avait combattues; — ou entre celles que les historiens modernes considèrent volontiers comme impérialistes, et celles qui passent pour avoir entretenu des sentiments tout contraires; entre Sienne, par exemple, et Florence. La tranquillité règne, dans la mesure, bien entendu, où le mot peut être employé en parlant de l'Italie du iMoyen-Age; et l'ordre n'est troublé que par quelques

(1) Sur les faits étudiés dans ce chapitre et les deux suivants, cf. outre le tome I de VfHstoire rie Florence de Perrens; Freidhof, Die Stàdte TuscAens zvr Zeit Monfredis, et Hartwig, Ein Menschenalter Florentiner Geschichte, dansDZG, I;Bandi, / castelli délia Val d'Orcia, dans Boll. Senese di Storia patrîa, IX.

guerres civiles comme celle qui a éclaté à Florence entre Guelfes et Gibelins, haineuses et violentes, mais circonscrites. Seulement les vieilles rivalités continuent de couver sous cette paix extérieure et forcée. Partout, les vicaires généraux de l'empereur sont reconnus, mais partout aussi on oppose à leurs ordres, avant d'y obéir, la force d'inertie, les suppliques, enfm tous les procédés dilatoires. Les villes reçoivent de l'empereur leurs podestats, mais elles réclament ouvertement, ou récriminent sourdement, contre cette atteinte à leurs libertés municipales. Le domaine impérial, très agrandi par les confiscations opérées de 1238 à 1240, est soustrait à leurs atteintes; mais elles s'en regardent comme dépouillées, et leurs convoitises s'exaspèrent devant cette tentation placée sous leurs yeux et à leurs portes. En sorte que ce qui semble le signe le plus éclatant de la puissance de l'empereur est en réalité la cause de son impopularité, et partant de sa faiblesse secrète.

Cela explique la crise de 1251; la spontanéité, l'unanimité avec lesquelles on se soulève. Florence n'eut môme pas la peine de chasser son podestat impérial, mort le même jour que son maître, s'il faut en croire Villani W ; mais elle s'empressa de rappeler ses proscrits, ou mieux les proscrits de l'empereur, les membres du parti guelfe. Sienne, suivant son habitude en pareil cas, s'empara de son comté. Détail caractéristique, le fils et vicaire général de Frédéric II, Frédéric d'Anlioche, y avait désigné comme châtelain un certain Arrigo Gaitani, de Pise; celui-ci, les circonstances étant changées, et « par respect pour la commune de Sienne (2) «^ renonça de lui-même au bénéfice de cette nomination; à la demande de ses concitoyens, les Siennois l'indemnisèrent d'une partie des frais d'équipement qu'il avait dû faire (3). Dans les années qui suivent, San Quirico, l'ancienne résidence des châtelains impériaux, est gouvernée, au nom de Sienne, par des vicaires ou des podestats siennois (^); la ville impose sa suprématie à un certain nombre de petits seigneurs de sa banlieue (s), et se substitue partout aux prétentions et aux droits de l'administration impériale (6). — Volterra

(1) Villani, VI, 42.

(2) Ob reverentiam comunis Senensis.

(3) Arch. d'Etat de Sienne, Consiglio générale, III, 85 V; 8 décembre 1251.

(4) Cf. pour 1257, Tommasi, Storia di Siena, I, 288. — En 1262 le juge Griffolus était podestat de San Quirico pour Sienne {Consiglio générale, X. 27).

(5) Voir Arch. d'Etat de Sienne, Caleffo delV Assunta, p. 688, la soumission de Bertoldo et Ildibrandino di Bertoldo de Montorgiale; et plus loin. p. 161.

(6) Beaucou]) des localités que l'on voit passer ainsi sous l'autorité de Sienne figurent parmi celles où le vicaire général Pandolfo de Fasanella avait en 1245 fait procéder à un inventaire des droits de l'Empire (Ficker, Forschungen, etc., IV, 409).

se mit en possession de tous les anciens biens de l'évêché, confisqués par l'empereur en 1240 (D. Mais Télu qui, du vivant de l'empereur, n'avait pu se montrer dans le pays, y accourut à la première nouvelle de sa mort, se lit reconnaître, et entreprit de recouvrer son temporel (2). — Un document de 1258 prouve que, à cette date, Lucques occupait tous les territoires qui constituaient l'ancienne châtellenie de San Miniaio; tout porte à croire qu'elle n'avait pas attendu si longtemps pour s'y installer (3). — A Arezzo, plus trace, à partir de 1251, de vicaires impériaux administrant le comté ; comme à Volterra, l'élu se met immédiatement en devoir de faire valoir les droits dont il a été dépouillé, notamment sur Gortone (^). Enfin Gittà di Gastello, incorporée malgré elle à la Toscane, revint d'elle-même à l'Eglise et sollicita l'absolution que le légat Capocci, cardinal de Saint-Georges au Vélabre, lui accorda sans difficulté (s). A ce pillage général, Frédéric d'Antioche n'essaie même pas de s'opposer. Au premier bruit de la mort de l'empereur, lui et ses officiers ont cessé leurs fonctions (6). n est en Fouille, auprès de Conrad IV, au plus tard en février 1252 (^); après janvier 1251 ^^\ on ne constate plus sa présence en Toscane (9); s'il y est resté quelque temps encore, assurément il n'y a rien fait d'important. Dans le vicariat voisin « d'iVmelia à Gorneto et de la Maritime »,

fl) Montevoltraio (cf. sur ses destinées, d'abord sous l'évêque de Volterra, puis sous le vicaire général de Toscane, BFW 13214 et 13573) se soumet à Volterra le 3 mai 1252 (Cecina, Notïzie istoriche di Volterra, p. 49). Quercelo, dont le nom figure parmi les possessions épiscopales dans les privilèges de Henri VI (1186; Stumpf, n» 4584) et de Frédéric II (1220; BFW, 1219), se soumet de même en août 1252 (Cecina. oj). rit... p. .50). — Monte Cerboli, Pomarance, Leccia, Sasso, Serazzano (toutes ces localités figurent aussi dans le privilège de 1186) reconnurent également l'autorilé de Volterra, qui conclut à leur sujet des arrangements avec les évêques Renier, en 1253. et Albert, vers 1262 (cf. Repelti, Dizionario, etc., à ces divers noms, et les documents analysés dans Cecina, op. cit., 52 et 58).

(2) Cela résulte de dépositions de témoins dans un procès de 1254 (Davidsohn, Forschungen zur Geschiclite von Florenz, II, Aus den Stadtbuchern und Urkunden von. San Gimignano, pp. 82-83).

(3) Le 26 février (Arch. d'Etat de Lucques, Tarpea), le conseil de Lucques décidait que les habitants de Fucecchio. du Val d'Arno inferiore, du Val di Nievole, de la Valle Ariana, du Val di Lima, contribueraient aux frais de garde de la Hocca de San Miniato et de Santa Maria al Monte. — Ainsi Lucques avait acquis le droit de garnison à San Miniato. Cela semble une atteinte à la situation de pleine indépendance qui est celle de celle dernière ville dans les traités de 1251 (voir plus loin). Elle avait été opprimée par sa grande alliée.

(4) Cf. plus loin, les phases du conflit entre l'élu Guglielmo des Ubertini et Cortone.

(5) BFW. 13806; Muzi, Memorie ecclesiastiche di Citlà di Castello, II, 128.

(6) Davidsohn. FnrscJumrjen. etc., p. 83.

(7) BFW. 13868 b.

(8) BFW. 13788 b.

(9) Il faut, en effet, rayer BFW. 13835a. et 13860 a. tirés de Freidhof, Die Stâdte Tusciens zur Zeit Manfredis. Il s'agit d'Une simple faute d'impression. Freidhof parle de deux expéditions de Frédéric d'Antioche pour lesquelles Sienne fournit

c'est mieux encore; les représentants de Frédéric II livrent euxmêmes les territoires qu'ils étaient chargés de gouverner, et le désaccord de leurs mesures atteste leur profond désarroi. Là la principale question était celle de Tlldibrandesca, ce comté, fief de TEglise romaine, que Frédéric avait enlevé à ses possesseurs légitimes, le comte Guglielmo di Ildibrandino, et son neveu le comte Ildibrandino di Bonifazio di Ildibrandino, pour les punir de leur fidélité au Saint-Siège, et qu'il avait par là même soustrait aux ambitions rivales de Sienne et d'Orvieto. Le 31 décembre 1250 (i), le vicaire général Galvano Lancia, un parent de ce iVlanfred Lancia qu'on a vu jouer un si grand rôle dans la Haute Italie, ordonnait de la remettre à Sienne. Il alléguait des instructions de l'empereur, dont il s'efforçait encore de cacher la mort (2). iManifestement, il s'agissait pour lui de se concilier la puissante commune et de se ménager ainsi les moyens de faire une retraite honorable au milieu de la débâcle qu'il prévoyait; et aussi — préoccupation bien remarquable à cette époque — de mettre en avant son neveu Manfred, le fils de Frédéric II, et de lui procurer en Toscane des adhérents et peut-être une situation (3). En exécution de sa lettre, Grosseto, dès le 27 jan-

des contingents; la première en Lunigiane, au mois d'août, la seconde à Castigiione Chiusino, en novembre. Quant à la date de l'année, il indique à quelques lignes de distance, 1251 et 1249. C'est le second chiffre qui est le bon, comme le prouvent, d'abord un rapprochement avec BFW. 13725, 13726, 13734 Dr?., puis la formule, qui a tant embarrassé Freidhof : in servitium principls mandati dom'mi régis. Le princeps est l'empereur, et le rex Frédéric d'Antioche, qui porte souvent ce titre. C'est aussi par erreur que Maacini, Cortona nel Medio Evo, 40, d'après Alticozzi, Risposta apologetica al libro delV antico dominio del vescovo d'Arezzo sopra Cortona, 247, date du 18 septembre 1251 une lettre de Frédéric d'Antioche à Cortone. Elle est de 1250 (BFW. 13775). Dans l'une des déposilions citées plus haut, p. 154, n. 2 on lit : eo tempore quo sonitus evenit in Tuscla quod dom. imperator obiit, dom. Frederigus et alii oUiciales, qui erant pro eo in Tuscia, cessaverunt ab oUiciis.

(1) BFW. 13779 (Ficker, Forschungen, IV, 427).

(2) Ces ordres ont-ils réellement existé, c'est ce qu'il me paraît bien difficile de dire. Il n'en reste pas trace en dehors des affirmations, évidemment suspectes, de Galvano Lancia; à moins qu'on ne veuille avec Tommasi, Storia di Siena. I, 263, en voir comme la préparation dans une lettre d'octobre 1249 par laquelle Galvano Lancia invite Sienne à prendre i'Ildibrandesca sous sa protection (cf. BFW. 13734 a.); mais cela me semble bien douteux. — Il n'est pas impossible en soi que Frédéric II se soit décidé à la fm de son règne à une mesure analogue après tout à celles qu'il avait prises en faveur de Pise et de Lucques, et qui pouvait lui sembler inévitable. — Mais je crois comme M. Ficker {Forschungen, II, 518), que Galvano ne pouvait, le 31 décembre, ignorer la mort de l'empereur; son acte reste donc, en tous cas, un témoignage de la nécessité où il croyait être de se concilier Sienne à tout prix.

(3) Ce n'est que par une arrière-pensée de ce genre qu'on peut expliquer la formule employée dans la lettre de Galvano : « ... pro parte serenlssimi domini nostri Cesaris et Ulustris viri domini Manfredi predicto cornmuni Senarum assignetis. » — On trouve aussi, dans l'acte de soumission de Grosseto à Sienne, les mots ad honorem ... domini Manfredi...\ et Manfred était excepté des personnes contre lesquelles Grosseto s'engageait à aider Sienne.

vier 1251 ^^\ se soumettait aux Siennois, s'engageant à choisir parmi eux ses podestats, à les aider à prendre possession de toute l'Ildibrandesca, et spécialement des revenus qui appartenaient jadis à la curie impériale; enfm à ne jamais traiter sans leur avis avec leurs ennemis et nommément avec les comtes Guglielmo et Ildibrandino. Radicondoli et Belforte, ces deux châteaux que Guglielmo lui-même avait engagés à Sienne, en 1221 et 1237, que Frédéric avait réclamés depuis, et dont une transaction avait reconnu la jouissance par indivis à Tadministration impériale et à la commune, tombèrent naturellement aux mains des Siennois avec plusieurs autres domaines des Ildibrandeschi (2). Mais au même instant le neveu et subordonné de Galvano, Manfred Lancia, vicaire dans la Marennne et dans Tlldibrandesca, prenait sur lui une initiative toute différente. En échange du droit de bourgeoisie, il abandonnait à Orvieto plusieurs des bourgs qui constituaient le comté : Pitigliano, Sorano, Sovana, Selvena, Samprognano (3) ; en somme, la région située entre la mer, le Monte Amiata et le lac de Bolsène. Orvieto s'empressa de les rendre aux comtes Ildibrandeschi, qui s'engagèrent à respecter les anciens traités de leur famille avec la commune (^). Mais quelques semaines plus tard, Ildibrandino, brouillé avec son oncle, se retournait du côté de Sienne, ratifiait les traités de 1221 et 1237, et recevait en retour les localités que Sienne avait occupées, Magliano, Castiglione di Val d'Orcia, Radicondoli, Belforte (5); en sorte que, sauf Grosseto demeurée au pouvoir de Sienne, Tlldibrandesca était reconstituée au profit de ses anciens maîtres, seulement partagée entre deux branches rivales et sous l'influence de deux communes ennemies. — Ainsi, dès le milieu de Tannée 1251, absolument rien ne subsistait de ce domaine

(1) BFW. 13786 (Ficker, Forschungen, IV. 428).

(2) Cf. plus loin. Sur l'histoire antérieure de Radicondoli et Belforte, voir BFW 12782, Toinmasi, DeJV historié di Sieno, I, 255, BFW. 13385, 13388, 13394, 1339H. 13508, 13510.

(3) BFW. 13781 fFumi, Codice diplomatico d'Orvieto, p. 185), 8 janvier 1251. — Cf. ibid., pp. 186 et suiv., diverses acquisitions de terrain faites par Manfred Lancia et Jacopo son frère à Orvieto et dans son district.

(4) Cela est prouvé pour Pitigliano par BFW. 13798, 20-29 mars 1251 (Fumi, p. 192). Il semble que les autres localités aient suivi les destinées de Piti0iano; en tous cas, dans les années qui suivent, on les trouve aux mains des Ildibrandeschi (cf. les articles qui les concernent dans Repetti, Dizionario).

(5) Cf. l'analyse de traité (mai 1251) dans Tommasi, I, 271. — Tommasi nomme encore le bourg de Selvena, mais probablement par erreur; on a vu plus haut qu'il avait passé aux mains d'Orvieto. — Cf. sur l'accord entre Ildibrandino et Sienne BFW. 13818-13819 (Fumi, p. 195); et dans les Archives de Sienne, CaleHo delV Assunta, fol. 344, un acie du 31 octobre 12.54 par lequel Ildibrandino jure de nouveau fidélité à Sienne et promet de lui payer ce qu'il lui doit.

impérial dont la conservation et raccroissement avaient été parmi les principaux objets de la politique de Frédéric II. De tous ses actes, ceux-là seuls sont respectés qui profitent à quelques grandes villes : Lucques garde la Garfagnana et Pise la Lunigiane, quoi que puissent dire le pape ou l'évêque de Luni.

Une fois perdus les domaines qui leur servaient de point d'appui, les agents impériaux n'avaient plus qu'à vider les lieux. Ils le iirent de bonne grâce; tous étrangers au pays, à la différence de leurs collègues de la Haute Italie, et n'y possédant ni biens, ni relations, ni influence personnelle, ils n'avaient aucun moyen de se défendre et aucun intérêt à le faire. Rien n'est curieux comme la conviction où ils semblent être, tous les premiers, que leurs devoirs et leur pouvoir ont pris fin par la mort de leur maître. Seuls peut-être les Lancia (cela donne la clef de leur conduite) rêvèrent un établissement en Toscane. Ils y renoncèrent bien vite; dès 1252, on les retrouve en Sicile oii ils ont rejoint Frédéric d'Antioche. Après les vicaires généraux, les podestats ou recteurs des villes. Innocent IV, le 26 mars, interdit à tous ceux qui avaient été nommés par Frédéric II ou par Frédéric d'Antioche d'exercer leurs charges, et aux communes qu'ils administraient de leur obéir ou de leur payer leur salaire (i). Cet ordre était-il bien nécessaire ? En tous cas, il fut vite obéi (2), et dès 1251 il n'y a partout que des podestats et des capitaines par la grâce de Dieu (3). Tandis qu'en Lonibardie les chefs du parti impérialiste continuent de se faire honneur des fonctions que Frédéric leur a conférées, et que Conrad leur reconnaît, les titres impériaux disparaissent au sud de l'Apennin, et rien n'y rappelle plus qu'on est en terre d'Fmpire.

Jusqu'ici rien de nouveau, et le spectacle nous est familier; la Toscane l'avait donné après la mort de Henri VI et, dans une moindre mesure, après le départ d'Otton IV, enfin, à chaque éclipse de l'au-

(1) Lettre ci l'élu d'Arezzo: BFW. 8368 (R. III, 79; Beg. Inn. IV, 5334).

(2) Le point où l'on rencontra la plus longue résistance est peut-être la petite ville de San Gimignano, où Neri Piccolino des Uberti (un frère du fameux Farinatal, parvint à se maintenir durant quelques mois (Davidsohn, Forschiingeu, etc., p. 83). Il fut expulsé par la force peu après le 10 juin. — Pour Arezzo, cf. la letlre du comte Guidoguerra aux Bolonais, leur annonçant que la ville diutins bellis civUUms laUqnta i(un suppos'uH colla snn Ecclesie Romane, et a décidé de demander un podestat Bolonais (Savioli, Annali Bolognesi, III, 2' partie, 280).

(3) Ainsi à Sienne, dès 1251, le podestat Ventriglio di Guido degli Ventrigli de Pise (Arch. de Sienne, Consîglio générale, III, passim). Pour Volterra, cf. Cecina, Notizie... di Volterra, 47. Pour Cortone, cf. Mancini, 40 (5 avril 1251).

torité impériale ; ce sont toujours les fonctionnaires impériaux chassés et les mêmes domaines usurpés par les mêmes villes. Mais en 1197 ces villes avaient eu la notion très nette d'intérêts analogues à défendre contre un commun adversaire, et de là était née la Ligue toscane. Après 1250, elles n'obéissent qu'à des instincts de jalousie, d'égoïsme et de rancune; elles se partagent en deux coalitions qui embrassent toutes les principales communes et les dynasties féodales.

L'année 1251 les voit se former. Dès le 19 juin, Pise, Sienne et Pistoia concluaient un traité de défense mutuelle contre les attaques de Florence ou de Lucques d). A ce traité accédèrent bientôt, mais plutôt en clients qu'en égaux, et pris à la solde des cités contractantes, d'abord a le pai'ti des Gibelins » de Florence (2) (ils se trouvaient encore dans la ville et n'en furent expulsés que quelques semaines plus tard), puis les Ubaldini du Mugello (3), le comte Napoleone de Mangona (^), une partie des comtes Guidi, c'est-à-dire Guido de Romena et ses cousins Guido et Simone Novello (5), enfui les Gibelins d'Arezzo et de Prato (6). De son côié, Florence s'alliait, le 17 août, à Lucques et à San Miniato; les trois communes se promettaient aide militaire et expulsion de leurs bannis respectifs C^). Le l^"" septembre (^), Orvieto et Florence renouvelaient les traités qu'elles avaient conclu en 1229 et 1235 contre les Siennois. Le 20 octobre. Gênes, heureuse d'une occasion d'atteindre en Toscane l'adversaire qu'elle trouvait partout devant elle, sur la Rivière, en Sardaigne, en Orient, signait avec Florence et Lucques une convention dirigée contre Pise (9). Le 20 décembre, la parte guelja d'Arezzo resserrait son alliance avec Florence ou mieux avec les Guelfes qui y dominaient (10). Enfm, il va de soi que Florence pouvait compter sur l'un

(1) Arch. de Sienne. CaleHo Vecchio, 311-313; cf. l'analyse de Freidhof, Die Stâdte Tusciens, I, 2-3.

(2) BFW. 13826 (22 juin 1251; Archivio Storico Italiano, > Série, IV, 2, 37). — Cf. dans Freidhof, op. cit., 1, 27, le traité du 24 juillet 1251, stipulant que Pise, Sienne et Pistoia soutiendraient les Gibelins Florentins tant qu'ils seraient dans la ville, et les prendraient à leur solde dans des conditions déterminées s'ils venaient à en être chassés.

(3) Qjnipris dans le trailô du 22 juin; le ratifient le 23 juillet (Freidhof, I, 3).

(4) Le 23 juillet (Freidhof, I, 3).

(5) Le 30 juillet {Archivio Slorico Italiano, S* Série, IV, 2, 39-40), Guido et Simone Novello ratifièrent le traité le 13 décembre {ibid., 41).

(6) Résumé du traité dans Freidhof, I, 5.

(7) Archives de Florence, Capitoli, XXVI, 124.

(8) Fumi, Codice diplomatico d'Orvieto, 198-199.

(9) Liber Jurium reiptiblicœ Januensis, I, 1115; cf. Ann. Jan., 230. Le traité fut ratifié à Florence le 10 novembre (Arch. de Florence, Capitoli, XXVI, 116 v^).

(10) Arch. de Florence, Capitoli, XXIII, 138 v». Les guelfes d'Arezzo empruntent 650 livres à Florence.

des comtes Guidi, ce Guidogueria qui, dès avant la mort de Frédéric II, avait embrassé le paiti guelfe; et aussi sur les ennemis naturels attachés aux flancs de Sienne, les hobej-eaux ou les petites comnmnes de sa banlieue, Montalcino, iMontepulciano, Pepo Visconte de Campiglia. Quant aux Ildibrandeschi, on a vu comment ils s'étaient séparés, l'un prenant parti pour Sienne, et l'autre pour Orvieto et par conséquent poui' Florence.

Qu'y a-t-il au l'ond de ces divisions? A coup sûr, ce n'est pas le dévouement à l'Empire ou le dévouement à l'Eglise. Aux villes qui venaient de se ruer à la curée avec l'ai'deur que l'on sait, pourraiton sans ridicule prêter quelque soin de la légitimité impériale et des droits et des intérêts de Conrad, l'héritier des Hohenstaufen? Bien loin que l'une ou l'autre des ligues en présence s'arme pour le maintien du l'égime fi'édéricien, le fait même qu'elles s'attaquent est encore une révolte contre ce régime, car, parmi les libertés que l'empereur avait tenu à enlever aux conmiunes toscanes figurait en premier lieu celle de se battre. Quant à l'Eglise, la suite de ce récit fera voir si l'on y pensait. En réalité, aucune question d'ordre général n'est en cause (D. De là vient que Gênes et Orvieto, en entrant dans la ligue florentine, peuvent trouver tout naturel de limiter d'avance leur intervention, et de s'engager à combattre l'une seulement des villes du parti adverse. De là vient aussi qu'un certain nombre de communes secondaires, Volterra, Colle, Poggibonsi, San Gi-mignano, se montrent préoccupées d'une seule chose : sauvegarder leur indépendance par leur neutralité, et louvoyer entre les grandes villes qui se battent à côté d'elles sans trop se compromettre avec aucune. S'efforcer d'étouffer dans son sein le germe des discordes civiles, d'arrêter la propagation des noms et des haines de parti (2); choisir par système des podestats lombards, donc étrangers aux querelles toscanes; aux exigences des Florentins qui sans cesse demandent quelque chose, ne jamais opposer de refus, mais des excuses, des promesses, des réponses dilatoires; au besoin prendre

fl) On peut en citer une autre preuve remarquable. Sienne, en 125(5 et 1257, eut pour podestat Uberto et Ruffino, membres de la famille bien connue de Mandello, de Milan, fils de ce Robaconle qui s'étail signalé comme podestat de Florence en 1237-1238. Ainsi elle n'avait aucune répugnance pour un nom qui avait brillé au premier rang du parti anti-impérialiste, au temps de Frédéric II. Et d'autre part ni Uberto (qui pourtant avait été podestat de Florence en 1251), ni Ruffino ne répugnaient, le premier à soutenir Pise contre Florence et Lucques, le second à pi'ésider aux premières relations entre Manfred et la ville qu'il gouvernait. On ne voyait donc dans les querelles toscanes qu'une affaire purement locale, sans lien aucun avec l'ancienne lulte du parli de l'Eglise et du parti de l'Empire.

(2) Davidsohn, ForscJumgen, II, 85,

des demi-mesures en leur faveur et par exemple leur fournir des vivres ou des chevaux, mais toujours en faisant en même temps auprès de leurs adversaires quelque démarche qui prévienne la rupture (h; surtout être toujours aux aguets, à chercher d'où vient le vent, et témoigner un besoin maladif, et qui se trahit par de perpétuels envois aux renseignements, de savoir ce qui se passe, quel parti remporte, et notanmient ce que font les autres petites villes voisines dont la situation est analogue; voilà de 1251 à 1254 l'histoire de San Gimignano. On n'y considérait donc pas la lutte de Florence contre Pise et Sienne comme un conflit de principes ou de sentiments d'ordre élevé et auxquels il aurait été naturel que tout le monde s'intéressât, mais comme une rencontre d'appétits dont on redoutait d'être victime, quel que fût le vainqueur.

Les raisons véritables de la guerre n'apparaissent nulle part avec plus d'évidence que dans les traités même qui la terminent (2) — provisoirement — en 1254, et constatent la victoire de Florence sur Pistoia (3) (i^r février), sur Sienne (^) (11 juin), et sur Pise (5) (4 août). Pistoia rappelait ses bannis, alliés des Florentins et des Lucquois, et s'engageait par contre à ne pas donner asile aux bannis des villes du parti adverse, et à dénoncer les traités qui la liaient aux Gibelins florentins. Elle promettait enfln son appui militaire, sauf, pendant six ans, contre Sienne et Pise. Les Florentins, pour s'assurer d'elle mieux encore, y établirent un château et y mirent

(1) Ainsi le 9 avril 1253, Florence demande aide contre ses ennemis. San Gimignano promet de faire ce qu'elle pourra. Le 11 mai, Pise et Sienne à leur tour demandent l'alliance de San Gimignano, ou du moins la prient de ne pas attaquer PisLoia. San Gimignano répond qu'étant prope terras et iortiain com. de Florentia, elle ne peut les aider comme elle voudrait, absque dampno r)iaximo; elle promet de tout faire quod ad ipsorum honorem pertinebit. — Puis, après quatre délibérations, les 24, 27, 28, 29 mai, et des décisions contradictoires, on s'arrête à n'envoyer pour le moment aucun contingent aux Florentins, mais à s'informer de ce que fait Colle. — Le 31, on vote tout de même l'envoi de 10 chevaliers et 50 fantassins. — Enfin, le 4 juin, sur la nouvelle que les Florentins marchent contre Pise, on décide de leur envoyer un ambassadeur pour les supplier de laisser en arrière, à la garde de Florence ou ailleurs, le contingent de San Gimignano, par crainte des représailles que les Pisans pourraient exercer sur les gens de San Gimignano qui commercent chez eux (Davidsohn, op. cit., 89-90).

(2) Sur le détMil des hostilités, voir les ouvrages et articles cités ci-dessus de Perrens, de Freidliof et de Hartwig. Je ne connais que le titre du mémoire de Casanova, Pistoia e la lega ghibellina nel 1251, dans Bullettino Pistoiese, l.

(3) Santoli, Bullettino Storico Pistoiese, V, 63.

(4) Arch. de Sienne, CaleHo Vecchio, p. 329 (BFW. 13934; résumé dans Freidhof, I, 9; longuement analysé par Fumi, p. 203). C'est dès la fin d'avril que Florence avait désigné ses plénipotentiaires [Caleffo Vecchio, p. 330 v»).

(5) BFW. 13939-13940; Liber Jurium reipublicœ Januensis, I, 1197, 1201; Ann. Jan., 231-233; Ptolémée de Lucques, 78; Freidhof, I, 8,

garnison (D. — Sienne renonçait a toute prétention sur Montepulciano et iVlontalcino. Elle livrait la forteresse de Gaïupiglia, que les Florentins devaient rendre à Pepo Visconte; elle promettait de traiter avec ce dernier, avec Guillaume Ildibrandini qui serait indemnisé de toutes ses pertes, et avec Orvieto (2). Suivaient naturellement les clauses ordinaires relatives aux bannis, — Pise accordait libi'e passage sui' son territoire aux marchandises llorentines, et s'en remettait à l'arbitrage de Florence pour tous ses démêlés avec Lucques et Gênes. La sentence, on peut le croire, ne lui lut pas fa\orable. L'arbitre décida que Pise rendrait aux Génois Lerici(3); aux Lucquois Motrone, iMassa, Gorvaja, c'est-à-dire les localités de la \ersiglia dont elle s'était emparée (^); il se paya de sa peine en réclamant pour lui-même le droit d'occuper Ripafratta, jusqu'à complet paiement des indemnités de guerre dues par les Pisans; enfui la forteresse pisane de Pontedera, qui commandait et barrait le cours de l'Arno, dut être rasée. — Ces traités déjà si avantageux inaugurèrent une période de paix envahissante, durant laquelle Floi'euce compléta et consolida son triomphe par d'incessants progrès. Elle établissait sa domination à Poggibonsi ^5) et à XOltei'j'a i^'\ ainsi punies de leur sympathie pour Sienne, et à San Gimignano, traitée avec une brutalité sans égale ('?) malgi é les complaisances plus ou

(1) Viliani, VI, 54.

(2) C'est seulement le 5 février 125G que fut conclu le traité entre Sienne, et Umberto et Ildibrandino, fils du comte Guillaume alors décédé (Aich. de Sienne, Caleiio Vecchio, fol. 339 vo). — Ce traité si désastreux du 11 juin 1254 n'empêche pas Sienne, durant les mois qui suivent, de se faire reconnaître ou renouveler des droits de suzeraineté sur un grand nombre de petits seigneurs de sa banlieue immédiate (cf. notamment une série de pièces du 29 juillet, dans ('altifo dell Assunta, 693-4, et Caleiio Vecchio, 331-332 vo); puis libid.) la soumission de Muntelatrone, le 30 octobre. — Autres traités analogues en déc. 1255 (Assunta, 700 v»'.

(4) Cf. dans Dal Borgo, Raccolta di scelti diplomi Pisani, 187, la convenlion conclue en 1254 entre Pise et les noblies de Corvaja et de Vallecchia.

(5) Les Florentins détruisirent même en partie ce bourg qui fut rebâti après Montaperti (Davidsohn, Forschungen, II, 109).

(6) Cf. les documents cités par Cecina, Notizie... di Volterra, 53-55, desquels il résulte que Florence fait à son gré modifier les statuts de la ville. — Florence acheta aussi des maisons à Volterra, procédé ordinaire des grandes communes pour s'assurer des petites (Arch. de Florence, Capitoli, XXVI, 215-222).

(7) La conduite de Florence vis-à-vis de San Gimignano est très caractéristique (étant donné surtout qu'il ne s'agissait pas d'une ville ennemie réduite de force). Malgré de timides essais de résistance, la ville dut s'astreindre à ne prendre que des podestats Florentins, modifier ses statuts au gré de Florence, et consentir à la destruction de ses murailles (Davidsohn, Forschungen, II, 93-100). On remarquera qu'à San Gimignano comme à Volterra, les modifications imposées aux statuts tendaient à fortifier l'autorité du podestat. C'était une lactique naturelle du moment oîi le podestat était Florentin. — C'est sans doute à ce moment aussi que Lucques s'assujettit San Miniato (cf. plus haut).

moins volontaires qu'on en avait obtenues. Elle se donnait de l'air en achetant aux comtes Guidi, de la brandie guelfe comme de la branche gibehne, une partie de leurs possessions (i). Elle imposait à Sienne, le 31 juillet 1255 ^^\ un nouveau traité qui confirmait et précisait les stipulations du précédent. Elle prenait pied dans Arezzo, où elle avait d'abord soutenu le parti guelfe (^\ puis réconcihé les Guelfes et les Gibelins (^); et où elle se fit reconnaître le droit de nommer le podestat et le capitaine du peuple pendant trois ans (5). Enfin Pise, qui, à la réflexion, avait déchiré le traité de 1254, était, à la suite d'une brillante campagne des Florentins, des Génois et des Lucquois, obligée de l'accepter de nouveau en 1256, et cette fois de l'exécuter (6).

Ainsi Florence avait soumis la petite voisine gênante qu'était pour elle Pistoia. Florence et Lucques avaient conquis l'accès vers la mer que leur disputaient Pise et Sienne; agrandi leur territoire; fait triompher, chez elles et dans leur sphère d'intluence, le principe de la subordination des petites communes aux grandes, et chez leurs ennemis le principe tout contraire. Pas plus dans la série de conventions qui consacrent ces résultats que dans celles qui avaient organisé les deux hgues, l'Eglise ou l'Empire, le pape ou Conrad ne sont même nommés; mais on rencontre à chaque ligne des noms familiers à quiconque connaît l'histoire antérieure de la Toscane, noms de seigneuries, de bourgs ou de châteaux, enjeux permanents de contestations sans cesse renouvelées. C'est-à-dire que les guerres des années cinquante ne sont que la suite et le recommencement de celles ([ui, un quart de siècle plus tôt, avant la rupture du Saint-Siège et de Frédéric II, avaient déjà mis aux prises Florence, Lucques et Orvieto d'une part, Pise, Sienne et Pistoia de l'autre; les mêmes villes groupées de la même manière et pour la défense des mêmes intérêts, permanents et purement locaux.

(1) Cf. les actes cités par Perrens, I, 407 notes.

(2) BFW. 13967 (original aux archives de Sienne, Riiormagioni; enregistré au Caleiio Vecchîo, fol. 335).

(3) Archives de Florence, CapitoU, XXIX, 189; traité du 25 août 1254 entre Florence et les guelfes d'Arezzo, qui promettent de lui donner baliam et iortiam de la ville. — Le 28 août 1255 {ibid., 305 vo), la parte guella d'Arezzo reconnaît avoir emprunté à Florence 12,000 livres.

(4) Archives de Florence, ïbid., fol. 252-254; documents des 9-11 mars 1256 (nomination de syndics par les deux partis; Florence garantit la paix).

(5) Ibid., 254 v»; traité du 24 mars 12.56, entre Florence et Arezzo.

(6) Ann. Jan., 234-236; BFW. 14012, 14014. Sienne avait aidé Pise de ses subsides (Arch. de Sienne, Riformagioni, 9 juin 1256).

Une circonstance était seulement venue rendre la querelle plus acharnée encore. Elle prenait le caractère inexpiable d'une guerre civile, .depuis que s'était posée la question des bannis. Chaque vil 1b avait les siens, ou peu s'en faut; mais à Florence surtout, et dans quelques villes voisines comme Prato et Arezzo, les Gibelins, expulsés à leur tour comme l'avaient été les Guelfes durant les dernières années de Frédéric II, donnaient le spectacle déjà banal dans la Haute Italie, encore rare en Toscane, d'un groupe compact et organisé (1) d'exilés, errante cité du dehors, qui dans leur haine contre la

(1) Ce mot organisé appellerait une étude, celle des origines des parti. On sait qu'un des traits les plus remarquables de la vie politique italienne à la fin du Moyen-Age, c'est que les factions n'y restent pas de simples groupements spontanés et un peu flottants, analogues à nos modernes partis, mais, par une transformation qui a eu pour grave conséquence d'en perpétuer la durée, se constituent en universités., en personnes morales, associations très étroites, pourvues d'organes administratifs, gouvernées par des magistrats, régies par des statuts, dotées de biens souvent considérables, animées d'un esprit de corps ti'ès ardent. La langue italienne, ici plus riche d'une nuance que la française, distingue les parti, ou partis ainsi organisés, des partiti, ou partis ordinaires. Les parti sont issues des mœurs politiques générales et du même état d'esprit qui a donné naissance a tant d'associations fondées sur la classe ou la profession, à tant de sociétés de nobles ou de popolani, à tant de corporations ou de groupements de corporations. Elles caractérisent plus spécialement la Toscane. Sans doute, ainsi que nous le rappelons ci-dessus, de longue date, dans la Haute Italie, les hommes qui avaient mêmes opinions, mêmes intérêts, et surtout mêmes haines, -et qui disputaient à d'autres la prééminence ou la place, avaient senti le besoin de l'union et de la discipline. Mais, dans cette région, les luttes civiles de la première moitié du XIIP siècle ont été longtemps, au moins en gros, des guerres sociales; les factions, dans bien des cas, ont adopté pour cadres les sociétés de chevaliers ou de popolani. En Toscane, où dès leur entrée en scène les guelfes et les gibehns représentent pour ainsi dire l'esprit de parti à l'état pur, dégagé des intérêts de classe, les parti qu'ils forment apparaissent tout de suite comme distinctes des autres groupements antérieurs. Elles sont aussi et se maintiennent complètement distinctes de la cité. Dans la Haute ItaUe, les factions, lorsqu'elles ne se confondent pas avec une classe, n'aspirent d'ordinaire, au début du moins, qu'à mettre la main sur les rouages du gouvernement communal; rappelons par exemple la formule si caractéristique de l'acte de fondation de la ligue de 1259 (cf. plus haut, p. 119) : commune Crémone, scilicet partem Barbarasorum que nunc est commune Crémone et régit Cremonam. De même à Bologne il résulte des recherches de Vitale, Il dominio délia parte guella in Bologna, 1280-1327, que la faction des Geremei, qui correspond à peu près au parti guelfe et domina ordinairement dans la ville à la fin du XIIP et au début du XIV siècle, se borna longtemps à « être la commune » et ne se donna une organisation autonome qu'après des tâtonnements et des revirements. Elle l'avait peut-être (car cela même n'est pas certain) en 1273 (p. 27); elle ne l'eut pas de 1280 à 1306, elle la reprit cette dernière année (p. 113). A Florence et dans les villes qui se modèlent sur Florence, la parte guella profitera de sa victoire pour se tailler une large place comme institution spéciale accolée aux institutions municipales, associée à elles — avec part prépondérante — dans le gouvernement de la cité, mais ne s'absorbant pas en elles. Les origines des parti toscanes se placent durant la période que nous étudions.

cité du .dedans n'hésitaient pas à sacrifier la patrie commune et à réclamer le concours de l'ennemi héréditaire. Appel tout de suite entendu, et grâce auquel les sobriquets de deux coteries aristocra-

II est difficile de préciser davantage. Pour nous en tenir d'abord à Florence, la première mention d'une pars ghibellina, régie par des capitaines, passe (cf. Caggese, Su Vorigine délia parte guella e le sue relazioni col comune, dans Arcliivio Storico Itallano^ 1903, 281) pour se trouver dans les instruments qui fondent la ligue gibeline-pisane-siennoise de 1251 (cf. plus haut, p. 158). On remarquera cependant que dans ces actes le mot capUaneus est donné comme synonyme de procurator et de sindlcus; il désigne peut-être des plénipotentiaires chargés de traiter et des délégués au conseil de la ligue, plutôt que des chefs permanents de la parte. En tous cas, il est clair que ..celle-ci est encore en voie de formation; le « capitaine » reçoit mandat particulier de chacune des familles qui la composent. Quant aux guelfes, Frédéric II, dans une lettre de février 1248 (BFW. 3665), mentionne la partem guelphorum; faut-il déjà prendre paoteni au sens technique? En tous cas, le document allégué par Salvemini, La dignità cavalleresca net comune di Firenze, 74, pour prouver qu'il y avait des capitani di parte guelia dès 1248, n'a pas, comme l'a montré Caggese, , /oc. cit., 269, la portée qu'il lui attribue. Les pro Ecciesia capitanei dont il y est question sont les chefs du parti de l'Eglise dans toute la Toscane. En 1260, lorsqu'après la bataille de Montaperti les guelfes ont été chassés de presque toutes les villes, un trouve de même un « podestat général », un capitaine, un conseil et une université des guelfes « de Florentia et atiis Tuscie terris ». Tous les exilés, dans une commune détresse, ont formé bloc et se sont donné une constitution calquée, on le voit, sur celle d'une ville. Il n'y a pas encore là une parte guelia proprement florentine. — Dans un acte du 12 août 1263 lArcli. du Vatican, lîtstruinenta iMiscelianea; l'acte est inséré dans un autre du 9 décembre 1263) des banquiers florentins qui font leur soumission au pape prometlent que Lucanis et giieliis contribuent in collectis; les guelfes apparaissent donc ici comme une corporation s'imposant des taxes. — On sait que d'après Villani la parte guelia ne daterait que de 1267, année du retour triomphal des guelfes. Ceci n'est évidemment à accepter que sous bénéfice d'inventaire. Mais peut-être le renseignement du chroniqueur, malgré les inexactitudes dont il est accompagné, n'est-il pas à rejeter aussi complètement que l'a fait Salvemini, toc. cit. Un point est sûr : l'année 1267 a été décisive pour l'histoire de la parte; elle lui a donné une raison d'être, en quelque sorte, à savoir la gestion des biens confisqués aux gibelins pour indemniser les guelfes. Comment la propriélé collective, qui suppose la personnalité civile, a pu pousser les factions « à se constituer administrativement, comme elles l'étaient déjà politiquement », c'est ce qu'a bien vu M. Caggese, loc. cit., 281-283). — En dehors de Florence, il existe à Arezzo, en 1251, une parte guelia, qui emprunte 650 livi-es aux Florentins (Aich. de Florence, Capitoli, XXXIII, 138 v"); nouvel emprunt de 12000 livres en 1255 libid., XXIX, 305 v°); puis les guelfes en 1256 traitent avec la parte ghibellina de la même ville {ibid., 252-253). En novembre 1261, nouveau traité; cette fois le conseil des gibelins d'Arezzo et le ca.pitaine de la milice gibeline demandent aux Siennois de le garantir (Arch. de Sienne, Riiormagioni, à la date du 19 nov.). Le traité (ibid.., V fé^^:'ier 1262) emploie les expressions de collegia ghibellinorum et guelioruni. — En janvier 1261 (BFW. 4728) Manfred concède « à Vuniversité de la parte gibeline » de San Miniato les biens des exilés. — En 1265 les (( capitanei partis ac universitatis guelioTum de civitate et comitatu Senarum... in presentia et cum consiJio et auctoritate consilii dicte parfis » nomment un Plénipotentiaire (Freidhof, op. cit., II, 37).

Ces quelques indications n'ont pas la prétenlion d'épuiser une question de dates ,jue l'intéressant mémoire de Caggese n'a fait qu'effleurer. On voit que l'évolution qui aboutira partout à la création de la parte est encore inégalement avancée. Ell€ l'est assez, cependant, pour justàfier l'iexpression d'organisé que nous employons ci-dessus.

tiques florentines passèrent de proclie en proche dans toutes les villes toscanes et même dans les villes limitrophes de TEtat pontifical, pour fournir un nouvel aliment aux discordes.

Ce n'était pas que ces noms bizarres, dont l'origine devint si vite un problèihe pour les contemporains eux-mêmes, semblassent destinés d'avance à être des articles d'exportation. Ils ne rappelaient aucun principe d'application universelle. De même qu'à l'origine ils n'avaient rien eu de commun avec la querelle du Sacerdoce et de l'Empire, de môme ils ne répondaient à aucune division de classes. Car c'est une erreur d) (pie l'opinion, longtemps accréditée, et presque classique, qui voit dans les Gibelins les représentants de l'idée aristocratique, et dans les Guelfes les champions de la cause populaire.

Sans doute Florence, depuis 1250, avait adopté une constitution nouvelle, plus démocratique. A l'imitation de ce qui se passait alors dans la Haute Italie (2), et par les mêmes causes générales (3), le peuple, ou plutôt la bourgeoisie des arts ou métiers maieurs, s'était formé en corps politique distinct et avait placé à sa tête, sous le nom de capitaine, un défenseur de ses intérêts, et un chef militaire. Ce capitaine était assisté de douze anciens (^). Mais cette constitution, ce ne sont pas les Guelfes qui l'ont faite. Elle est antérieure à leur rentrée dans la ville, antérieure à la mort de Frédéric II. Sans doute aussi les Gibelins la voient de très mauvais œil. Quand, dix ans plus tard, ils redeviendront temporairement les maîtres,

(1) Elle a été vigoureusement combattue par Salvemini, Magnati e popolani in Firenze dal 1280 al i295; nous devons beaucoup à cet ouvrage pour ce qui va suivre. Cf. aussi, outre le mémoire cilé plus haut de Caggese, les articles de Santini, Studi sulV antica costituzione del comune di Firenze, dans VAï'cliivio Storico Italiano, 1903, et les pages qui terminent l'ouvrage de Volpe, Studi sulle istituzioni comunali a Pisa, sec. XII-XIII.

(2) Cf. dans Salzer, Ueber die An^ange der Signorie in Oberitalien, p. 103, n. 34, les dates de l'institution de la capitainerie du peuple dans un grand nombre de villes italiennes. Après Hartwig [Quellen und Forschungen, etc., II, p. 203) et Santini, Documenti delV antica costituzione del comune di Firenze, 482, il a signalé que Florence avait eu déjà en 12444245 deux capilaines du peuple; mais cette mstitution ne dura probablement pas. Sur son caractère, cf. Santini, Studi, etc., 334 n. 1, qui identifie les capilaines du peuple et les capitaines de la societas fidei, fondée vers cette époque. Dans cette societas, il voit d'ailleurs, non pas la confrérie religieuse et militaire, destinée à combattre les hérétiques, et dont la tradition attribue la création à saint Pierre de Vérone, mais « une institution éminemment politique », sorte de première ébauche du popolo vecchio.

(3) Sur les causes économiques de la lutte entre magnats et popolani, cf. Salvemini, op: cit., 42 et suiv.

(4) Sur les caractères de la constitution Florentine à cette époque, cf. Hartwig, loc. cit. et Villari, / due primi secoli délia stori.a di Firenze, I, 155; sur ses origines : Santini, Studi, etc.

leur premier soin sera de l'abolir. Mais s'ils veulent « détruire le peuple de Florence (D », ce n'est pas comme Gibelins, c'est comme nobles; et les Guelfes aussi sont des nobles. Ces deux factions (2) se recrutent dans le même milieu; elles ne divisent pas du haut en bas la société et la cité florentines; ennemies entre elles, on les oppose toutes les deux aux popolani. Les Guelfes en sont toujours distingués avec soin, même de ceux qui suivent leur fortune. Guelfi et populares (3)^ guelli nohiles et populares (^), telles sont les formules qu'ils emploient, même quand ils écrivent et agissent ensemble. Parfois, on constate entre eux de l'hostilité. En 1250, le popolo à peine constitué s'empresse de raser jusqu'à une certaine hauteur les tours des magnats, sans faire de différence entre les partis (5). En 1267, la victoire guelfe est loin d'être une victoire populaire; tout au rebours, la parte guelfa, « l'association la plus rigidement aristocratique de la commune », prend la place du popolo (6); et plus tard, au temps des grandes luttes sociales, l'insti-

(1) Villani, VI, 56.

(2) Salvemini, La dignità cavalleresca, 74, et Magnati e popolani, 285, a même soutenu qu'elles étaient un démembrement de l'ancienne societas milituîn. Cela a été contesté, avec raison semble-t-il, par M. Caggese, loc. cit. Il montre 1° que le texte de Villani, VII, 17, d'après lequel les capitani di parte guelia s'appelèrent d'abord consoli dei cavalieri, est sans valeur; 2° que dans le statut de la parte de 1335 ne se rencontre pas l'expression capitanei partis seu cnnsules militum; 3° que dans le passage des Consulte délia Repubblica Fiorentina, éd. Gherardi, I, 17; 13 mars 1280, où il est question des consules militum comme assistant à une réunion du conseil général, ceux-ci ne sont pas identiques aux capitaines de la parte; 4» que la societas militum a parfaitement pu durer, avec un caractère différent, et a duré en fait en même temps qu'existait la parte guelfa. Par contre nous ne comprenons pas ce que peut Valoir l'argument suivant : « Si la parte était une dérivation directe de la societas militum, elle devrait être formée, au moins à sa source, et partout, exclusivement de magnats... On ne devrait pas voir, par conséquent, le fait que la parte guetta de Prato, en partageant les biens des gibelins » s'occupe de pourvoir les pauvres (pp. 284-285); alors que quelques lignes plus haut M. Caggese a écrit : « Dans toutes ces communes, où se forme la parte, elle a des caractères très divers. » Et en effet, d'une ville à l'autre, ce sont des éléments tout différents qui entrent dans les rangs des guelfes et des gibelins; il en résulte qu'on ne peut raisonner ici par analogie. — D'ailleurs, en ce qui concerne Florence, M. Caggese reconnaît l'essentiel de la thèse de M. Salvemini, savoir que le popolo « fut presque étranger aux luttes entre guelfes et gibelins, et que la parte guelia se présente à nous avec un caractère presque exclusivement magnatizio » (p. 285). Qu'à Prato, au contraire, « le caractère populaire ait prévalu » (p. 308), cela conflrmp ce que nous disons ci-dessus, que les mots de guelfes et gibelins ne répondaient à aucune division de classes.

(31 BFW. 14137 (Lettre de Bonaccursio Latini à son fils Brunetto, sur la défaite de Montaperti).

(4) BFW. 14142 (l.ettre des guelfes Florentins à Conradin, au début de^/1261).

(5) Villani, VI, 32.

(6) Salvemini, op. cit., 11 et 284-285.

tulion du priorat, celle du gonfalonier, et les Ordinamenti di giustizia, sont dirigées contre les nobles guelfes, aussi bien que contre les nobles gibelins <i).

C'est donc conimeltre un contresens que d'appeler guelfe le régime du primo popoto, ou popolo vecchio, ce gouvernement aux institutions semi-démocratiques qui fonctionne à Florence de 1250 à 1260 (2). Il est seulement vrai que durant cette période, le peuple, sans épouser d'ailleurs toutes leurs passions (3), est allié des Guelfes contre les Gibelins. Et il est vrai aussi que cette alliance était plus naturelle et plus facile ({ue ne l'eût été l'alliance contraire. Frédéric l'avait préparée : en persécutant les Guelfes, en même temps qu'il comprimait les aspirations des popolani, il les rapprochait les uns des autres dans une commune hostilité pour lui-même. Puis la noblesse florentine n'était pas homogène par ses origines, et l'on pouvait y distinguer les anciens hobereaux du comté, devenus citadins de façon plus ou moins volontaire et plus ou moins complète, et les familles nouvelles, enrichies dans le commerce et dans la banque et vivant noblement tout en continuant les affaires (^). Sans généraliser plus que de raison, sans oublier que les Guelfes eurent pour chefs un Guidoguerra, des comtes Guidi, un comte Maginard de Panico (5), et que le négociateur de leur première entente avec le pape, l'auteur de leur brouille avec Frédéric II, avait été le cardinal des Ubaldini (ces exceptions d'ailleurs confirment la règle, car tous ces hommes au fond sont des transfuges de familles gibelines, et le cardinal au moins s'en souviendra toujours); on peut, dire que d'ordinaire les féodaux furent gibelins (6) et que la gente nuova, aux subiti giiadagni ('^), fournit aux Guelfes la plupart de

(1) Salvemjni, op. cit.

(2) Salvemini, op. cit., 6 et 7.

(3) Ainsi le peuple, après leur première expulsion en 1251, réadmit dans la ville, l'année suivante, les chefs gibelins (ceux-ci d'ailleurs ne durent pas profiter tous de cette mesure de clémence, puisque dans les traités imposés à Sienne en 1254 et 1255 il est question d'exilés Florentins). On a vu plys haut, p. 162, comment en 1256 il avait procuré la réconciliation des guelfes et des gibelins d'Arezzo. 11 est curieux de voir aussi Florence appuyer contre San Gimignano, en 1254, les revendications de lel de ses citoyens du parti gibelin (Davidsohn, op. cit., 1)3).

(4) Salvemini, op. cit., 22 et suiv.; del lAmgo, Dante nei tempi di Dante, p. 1 et suiv. : La gente nuova in Firenze.

(5) BFW. 14142.

(6) C'est cette circonstance qui explique pourquoi, bien que la querelle des guelfes et des gibelins n'eût dans son origine rien à voir avec la lutte du pape et de l'empereur, en fait ce furent les gibelins qui prirent fait et cause pour ce dernier. La noblesse du comté avait toujours été protégée par les empereurs, et il n'avait pas tenu à eux qu'elle n'échappât aux entreprises de la commune

(7) Dante, Enfer, XVI, 72.

leurs adhérents (i). Ceux-ci sortaient du peuple, ils en étaient donc moins loin; d'ailleurs leurs intérêts s'enchevêtraient avec ceux de beaucoup de popolani^ qui avaient leurs capitaux placés dans les grandes banques, ou s'en trouvaient au contraire débiteurs (2). Gela permit plus tard aux magnats guelfes d'échapper beaucoup mieux que les gibelins aux conséquences de la législation antinobiliaire de la fm du XIIP siècle; « aux lois qui les frappaient comme grands, comme chevaliers, ils résistaient comme banquiers » (3). Cela explique aussi que dès le temps du popolo vecchio, dont la politique entreprenante, en quête de débouchés, obéissait à des préoccupalions financières, économiques et commerciales qui révélaient leur infiuence et leur donnaient satisfaction, ils aient pu s'accommoder sans peine d'un état de choses que détestaient les Gibelins (^). Mais d'ailleurs « guelfisme » et démocratie sont si loin de se confondre qu'à Sienne le popolo se donne à lui-même l'épithète de gibelin (s). Car Sienne aussi a un popolo organisé depuis longtemps (6), et qui obtient peu à peu d'être associé au gouvernement dans des conditions définies. Dès 1240, lorsqu'on crée la commission de contrôle des Vingt-Quatre dont l'autorité s'exerce sur toutes les magistratures, il s'y réserve la moitié des places. Vers 1257 il entre aussi dans la commission législative des treize emendatores constituti C^) . Quelques années auparavant, en 1253 au plus tard (^), il avait accompli le pas décisif en élisant un capitaine. De même à Pise la capitainerie du peuple fait son apparition en 1254 (9). Ainsi ces deux villes (10) ont des institutions très analogues à celles de leur grande adversaire. Ce n'est pas le contraste, comme on aurait pu le croire, c'est la ressemblance au contraire des formes politiques qu'elles

(1) Cela fut de plus en plus vrai, à mesure que, l'alliance ayant fini par être contractée entre les guelfes et le Saint-Siège, celui-ci usa des moyens dont il disposait pour peser sur les grandes maisons de banque. Sur le caractère de « colossale maison de banque » qu'eut plus tard la parte guelfa, cf. Salvemini, op. cit.. 63.

{% Salvemini, op. cit., 74.

(3) Del Lungo, op. cit., 48-49.

(4) On notera le fait qu'en 1254, parmi les témoins Florentins de la paix imposée à Sienne, figurent un certain nombre de banquiers, dont Jacopo délia Scala (Fumi, Codice diplomatico d'Orvieto, 203).

(5) Zdekauer, Il Constituto di Siena delV anno 1262, lxv. En 1263, à un groupe de guelfes exilés qui font leur soumission au parti dominant, on imposera le serment de << maintenir » le peuple de Sienne (Freidhof, II. 28).

(6) Zdekauer, xlih; dès 1213, il y avait à Sienne une Societas popuU.

(7) Ibid., LXV.

(8) IMd., Lxiv.

(9) Salzer, op. cit., 103.

(10) On notera aussi que Volterra, amie sinon officiellement alliée de Sienne, installe aussi la capitainerie du peuple en 1253 (Cecina, Notizie istoriche délia città di Volterra, 50).

adoptent, et de l'évolution qu'elles parcourent, qui jette alors les communes toscanes les unes contre les autres avec plus de violence que jamais. Cette classe nouvelle du popolo, riche, active, fi^re et sûre de sa force, avide de se faire sa place au soleil, qui est si désireuse de conquérir à l'intérieur sa part de pouvoir, ne l'est pas moins, dans son propre intérêt, d'assurer au detiors la prépondérance et l'expansion de la patrie. Partout, bien que nulle part cela ne soit plus visible qu'à Florence, son avènement surexcite l'esprit d'entreprise des cités, qui se donne carrière dans les rivalités accoutumées. Celles-ci ne se compliquent d'aucune propagande constitutionnelle.

A vrai dire, l'espiit toscan, positif et réaliste, n'en aurait même pas conçu l'idée. On n'ambitionnait pas la gloire de servir de modèle aux autres; mais chaque ville souhaitait de voir chez ses amies ou ses clientes un régime propre à maintenir son influence, et chez ses adversaires un régime propre à les affaiblir. Florence, gouvernée cependant par les popolani^ impose à Volterra et à San Gimignano de modifier leurs statuts, en vue d'y renforcer l'autorité du podestat contre le popoJo et ses représentants (D. C'est qu'elle a stipulé qu'elle aurait la haute main dans la nomination du podestat qui serait florentin. Sienne, toute gibeline qu'elle est, provoquera à Grosseto la formation d'un popolo parce qu'elle y trouve un moyen de prendre pied dans la ville (2). Sienne et Pise, victorieuses de T'iorence, y laisseront ou y feront abolir ces institutions populaires qui leur paraissent excellentes pour elles-mêmes, et qui s'établissent, précisément alors, chez leur alliée, chez Pistoia, tombée aux mains des Gibelins (3).

Quand donc elles répondaient à l'appel des Gibelins florentins, ces deux villes voulaient seulement, en bonnes ennemies, entretenir à Florence une discorde profitable à leurs propres intérêts. Ce n'est pas une « politique gibeline » qu'elles adoptaient ; il n'en existait pas qui distinguât spécifiquement les Guelfes des Gibelins. Mais par le fait même qu'elles soutenaient ceux-ci comme elles auraient d'ailleurs soutenu ceux-là, si, exilés au lieu de leurs adversaires, ils eussent fait appel à leur concours, la note de « gibelinisme » s'attacha au contraire à leur politique traditionnelle, qui était de contenir et d'abaisser Florence. A leur exemple, leurs amis

(1) Cf. plus haut, p. 161, n. 6.

(2) Cf. plus loin, chap. x, pp. 215-216.

(3) C'est en 1263 qu'est pour la première fois mentionné un capilaine du peuple à Pistoia (Zdekauer, Brève et ordinamenta populi P'istorn anni MCCLXXXIV,

p. XXI).

furent catalogués gibelins, tandis que ceux des Florentins étaient classés guelfes. Il se trouvait partout des uns et des autres. La plupart des communes toscanes avaient de longue date pris position. Mais dans leur sein il existait d'ordinaire deux factions (où donc les rivalités de classes ou simplement les questions de personnes n'avaient-elles pas introduit la discorde?) La faction dominante restait naturellement fidèle aux alliances traditionnelles; mais la plus faible adoptait non moins naturellement l'alliance opposée et prenait l'étiquette qu'elle semblait comporter. Enfm, même dans les villes qui ne demandaient qu'à rester neutres, on suivait avec intérêt, avec anxiété, le conflit qui se déroulait; on cherchait à en deviner l'issue, à en prévoir les conséquences; on faisait des vœux; il était difficile que tout le monde formant les mêmes, et comprenant de la même manière les intérêts de la patrie, on parvînt à ne pas se diviser. C'est ainsi que les nouveaux noms de guerre se répandent d'une ville à l'autre (D, et très vite (2), non pas à mesure que se propagent telles ou telles formes constitutionnelles, mais à mesure que grossissent les deux clientèles qui se groupent autour de Florence et de Pise dans leur lutte pour l'hégémonie. Ils ne sont que les noms nouveaux d'une vieille chose, la rivalité à laquelle on est toujours ramené, car elle seule explique l'histoire toscane, entre la ville du passé, la république maritime grandie par la faveur impériale, par la croisade, par les aventureuses expéditions d'outre-mer et le commerce à main armée; et la jeune cité, qui! s'enrichissait par les procédés tout modernes de l'industrie et de la banque, en attendant de créer la Renaissance, mais qui, soucieuse d'asseoir sa future grandeur sur de solides bases territoriales, restait du Moyen- Age par sa passion d'étendre sa juridiction, d'élargir sa banUeue, de s'assujettir bourgs, châteaux et seigneuries.

Les mots d'ailleurs ont leur importance. Ceux-ci rappelaient déjà, et l'avenir y associa de plus en plus, le souvenir d'une série toujours

(1) L'exemple de San Gimignano montre avec une clarté parfaite comment se propa^renl les expressions de guelfes et gibelins et quel rapport il y a entre elles et la querelle de Florence avec Pise et Sienne. Le 4 février 1251, le podestat Albertone des Fredi de Modène fait publier : quod nulla persona... canere deheat alignas cantiones inter gueJfos et ghiMllos... et quod nulla verba otiosa unus alteri occasione guelforum et ghiMllinorum dicat, vel occasione castri de Montaia vel occasione Florentinorum, Senensium et Pisanonim, vel rampognam faciat unus contra oJterwn de predictis... » En même temps, défense de porter des armes (Davidsohn, Forschungen, II, 85).

(2) Il serait intéressant de noter ville par ville la date à laquelle ils apparaissent pour la première fois. Les historiens modernes les plus exacts ont presque toujours cédé à la tentation de les employer là même où les textes n'en parlent pas. Cela est arrivé même à Salvemini.

plus longue de coups de main, de sanglantes bagarres, d'expulsions, de ruines ou de crimes. Il suffisait de les adopter pour se détester davantage. Les haines qui divisaient les villes toscanes s'exaspérèrent de tout ce que les violences et les trahisons des Gibehns avaient laissé de rancunes au cœur des Guelfes florentins, et à chaque parti, un mot d'ordre commun donna plus de discipline et de cohésion.

Ce fut aussi un fait de grande conséquence que l'habitude prise alors d'accoler l'épithète de guelfe à la politique florentine. Les années écoulées de 1250 à 1260 ont été décisives pour Florence. Ses succès, sinon définitifs, du moins assez éclatants pour la mettre hors de pair parmi les cités toscanes, et lui assurer la prépondérance, désormais incontestée, sur son comté et les hobereaux de sa banlieue, lui avaient inspiré la pleine conscience de ses forces et acquis un passé de gloire qu'elle n'oublia jamais. En même temps, son commerce, son industrie, sa banque prenaient un essor prodigieux. Par là, alors qu'en politique elle ne regarde guère encore et ne peut rien en dehors des frontières de la Toscane, elle conquiert une importance et une notoriété universelles. C'est l'époque où elle commence à frapper ces célèbres florins d'or que ses marchands et ses banquiers vont bientôt faire connaître et porter partout avec eux. Le fait qu'elle est la première et la seule ville toscane à émettre des espèces de circulation européenne atteste l'avance qu'elle avait prise sur ses voisines, qui bientôt ne seront même plus ses rivales, après avoir jusqu'alors paru balancer sa fortune. Moment unique de paix au dedans et de victoire au dehors, de prospérité et d'activité, vers lequel se reportera toujours avec complaisance l'imagination de la postérité, et dans lequel tous les historiens de Florence, de Villani à Machiavel, verront par surcroît l'âge d'or de la simplicité, de la probité, du désintéressement, du patriotisme ^i). A tout cela, les Gibelins ont été étrangers, ou plutôt hostiles; alliés à l'ennemi, ils ont lutté contre cette grandeur naissante de leur patrie, dont il n'a pas tenu à eux d'arrêter les destinées. Presque à leur entrée dans l'histoire, les circonstances leur ont imposé cette attitude; ils y apparaîtront fixés pour toujours. Désormais, c'en est fait de leurs chances d'avenir. Un accident pourra pour quelques années les ramener à Florence en vainqueurs et en maîtres; ils ne tarderont pas à en être chassés de nouveau, et leurs chefs, tout au moins, (( n'apprendront jamais l'art de revenir w (2). Les Guelfes, au con-

(1) Perrens, I, 401; cf. les textes si caractéristiques de Villani, VI, 70 (RIS. XIII, 201): et Macliiavel, Istorie Florentine, II, 19.

(2) « Ma i vostrl non appreser ben quell' arte, » dit Dante à Farinata des Uberti (Enfer, X, 51).

traire, bénéficient des succès qu'ils a'ont pas remportés seuls, mais auxquels ils se sont associés, et de la bonne fortune qu'ils ont eue de paraître incarner la patrie, à l'instant oii la patrie se sentait vivre avec tant d'intensité. Leur nom même avait porté bonheur. Du coup, ils eurent pour eux toutes les forces qui s'agitaient dans Florence et tendaient vers l'expansion. Le « gueliisme » devint, et pour un siècle, une des traditions politiques de la grande ville, et comme la raison sociale sous laquelle elle poursuivit sa politique entreprenante; elle y fut officiellement fidèle, pour le dehors, même s'il arrivait à son j^opolo de tracasser, à l'intérieur, les magnats de la parte.

Maintenant le mot de guelfe a un autre sens encore. Il évoque l'idée de dévouement au Saint-Siège; il semble synonyme de partisan de l'Eglise. Combien il était éloigné de l'être au début, malgré l'alliance accidentelle et précaire contractée sous Frédéric II, et comment il le devint en effet, après quelles traverses et quelles hésitations, la suite de cette histoire nous l'apprendra.

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