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CHAPITRE IX

La diplomatie guelfe et la diplomatie gibeline jusqu'à la bataille de IW ontaperti.

Si limité que soit leur horizon, si exclusivement qu'elles s'absorbent dans leurs querelles locales, les villes toscanes sont trop habituées aussi aux interventions étrangères pour que l'idée ne leur vienne pas de les provoquer à leur profit. Seulement, dès qu'il s'agit de diplomatie lointaine, les deux sentiments dont elles vivent comme en vit toute l'Italie du Moyen-Age, et qui, dans le cercle ordinaire de leur action, concourent à éterniser leurs querelles et à rendre indissolubles les liens formés par l'esprit de parti, c'est-à-dire le patriotisme municipal et la passion de la vendetta, ces deux sentiments n'ont plus d'objet et ne peuvent plus être pour elles des guides toujours écoutés. Elles vont au hasard des impressions et des circonstances. Aussi ces mêmes villes qui dans les affaires toscanes font admirer leur persévérance dans leurs desseins, leur résolution de ne jamais s'avouer définitivement vaincues, leur fidélité aux amitiés une fois contractées; au dehors, dans leurs relations avec le pape, le roi des Romains et ensuite le roi de Sicile, avec les autres acteurs de la politique européenne, il n'est rien dont elles se piquent moins que d'esprit de suite, de logique et d'entente; chacune pour son compte, sans consulter les membres de sa ligue, ni souvent son propre passé, s'engage en des négociations contradictoires et inattendues, vraies aventures diplomatiques. Et d'autre part les alliances qu'elles sollicitent se refusent longtemps ou se dérobent. C'est que, de même que les deux confédérations toscanes n'ont ni le sentiment ni l'intention de s'armer l'une contre l'autre pour la cause de l'Eglise, ou pour celle de l'Empire, de même ni pour Innocent IV, ni pour Conrad, ni pour personne, les différends entre Pise et Florence, entre Guelfes et Gibelins, ne sont, en soi, chose intéressante, dès l'instant où il ne s'agit pas d'en profiter pour prendre pied en Toscane. Cela, personne n'y pensait, du moins immédiatement après 1250, Conrad par impuissance, Innocent IV parce qu'il ne voyait que la Sicile. Quand, plus tard, ceux qui se disputaient la Sicile, l'Italie, l'Empire, recommencèrent (à songer à la Toscane et à y chercher un point d'appui, ils eurent d'abord quelque peine à comprendre qu'ils ne le trouveraient qu'en

se mettant au service d'un des partis toscans; ils hésitèrent à subordonner, même provisoirement et en apparence, leurs vues générales à des intérêts et à des passions de clochers. S'ils proposent leur intervention, c'est donc sous une forme qui la rend inacceptable aux Toscans, ou du moins peu désirable; s'ils contractent des alliances, c'est avec des arrière-pensées qui en font presque des malentendus. Il en résulte qu'au premier abord leur diplomatie, à eux aussi, a quelque chose de décousu et de déconcertant; il semble que le hasard préside à toutes les combinaisons. — Rien de mieux suivi, e,n résumé, que la politique des villes toscanes en Toscane, rien d'aussi incohérent que leur politique au dehors, si ce n'est la politique des puissances avec lesquelles elles négocient.

Voyons le détail des faits; et d'abord, qu'attendait-on du pape, et que fit-il? Le premier soin des Florentins guelfes fut de chercher à se prévaloir de l'entente qui avait existé entre eux et le Saint-Siège dans les dernières années de Frédéric II. Ils essayèrent d'en garder le bénéfice, fût-ce en prolongeant ou en créant une véritable confusion d'idées; ils dénoncèrent à Innocent IV la ligue siennoise, qu'ils accusaient d'être hostile à l'Eghse, et lui demandèrent de se prononcer contre elle. Mais les Siennois se hâtèrent de protester (h. Ils avaient à la cour pontiflcale un agent officieux des plus influents en la personne de leur concitoyen Bonifazio di Bonsignore, alors banquier du pape (2). Ce fut lui qu'ils chargèrent d'abord de les défendre. Puis, quand le pape fut venu à s'établir à leur portée, ils lui envoyèrent des ambassadeurs (3)^ mais pour justifier leur politique, non pour la désavouer, non pour solliciter ou accepter sa médiation auprès de leurs adversaires (4). Mais en même temps, ils

(1) Archives de Sienne, Consiglio Générale. III, 24 (5 août 1251).

(2) Cf. sur ce personnage, son rôle et sa maison de banque, ma thèse latine De mercatoribus canierse apostolicse sxc. XHI.

(3) Dès le 18 juin, Sienne avait décidé d'envoyer des ambassadeurs à Innocent IV et leur ordonnait de s'entendre avec Bonifazio di Bonsignore pour trouver un personnage qui pût être, auprès du pape, defensor et ad/utator de Sienne (Arch. de Sienne, Consiglio Générale, III, 8 v»). Ces ambassadeurs ne partirent pas, sur la nouvelle que le i)ape se rendait à Pérouse. — Le 16 octobre {ibid., 61), nouvelle délibération; on écrit à Pise que Sienne se propose d'envoyer des ambassadeurs ad scusandum nos. — Leur départ est résolu le 21 novembre (ibid., 84).

f4) Ces ambassadeurs doivent parler au pape «... ita quod ex dictis vestris vos interpellare non possit de compromisso aliquo seu pace vel treuga aliqua facîenda. » (Instructions envoyées aux ambassadeurs Siennois par le podestat Ventriglio di Guido des Ventrigli; Archivio storico ItaUano, 3* Série, IV, 2, 42; BFW. 13866). — Ces instructions, non datées, sont postérieures de peu au 28 novembre 1251; cf. la note suivante.

se sentaient si peu ennemis de l'Eglise qu'ils n'hésitèrent pas à prier Innocent IV de prescrire à son piincipal représentant en Toscane, l'élu d'Arezzo, de cesser de travailler contre les Gibelins d'Arezzo et de Florence (i). Deux sollicitations en sens contraire, c'était plus qu'il n'en fallait pour déterminer Innocent IV à demeurer neutre. On a vu, par l'exemple de la Lombardie, que l'intervention dans les querelles locales était pour lui un moyen, nullement un but ; il n'aspirait qu'à s'en dégager. Les raisons qui l'avaient obligé à accorder aux affaires de la Haute Italie plus d'attention qu'il n'eût voulu n'existaient pas pour la Toscane. Les seules victimes de Frédéric II avaient reçu satisfaction, puisque les Guelfes florentins étaient rentrés triomphants dans leur ville, et que les Ildibrandeschi avaient recouvré leurs domaines; l'Eglise ne leur devait plus rien (2). Conrad n'était pas à craindre; il n'entretenait plus aucun représentant, ni même aucune relation en Toscane (3); et Sienne, par sa conduite depuis la mort de Frédéric II, s'était assez compromise pour qu'on pût l'en croire quand elle affirmait n'avoir rien de commun avec l'ennemi de l'Eglise. Innocent IV avait le droit et le moyen de ne pas prendre parti; il en usa.

Son intention se manifesta presque immédiatement par l'absolution qu'il accorda à Sienne, sans lui demander autre chose que de supprimer certains statuts contraires aux libertés ecclésiastiques (^); mieux encore, par la défense adressée à Orvieto, qui faisait partie de l'Etat pontifical, de continuer ses hostilités contre Sienne (s); par son indulgence pour les anciens partisans de Frédéric II (6); enfin par ses efforts renouvelés à trois reprises différentes

(1) Mêmes instructions. La démarche en faveur des gibelins d'Arezzo avait été décidée, à la demande de ceux-ci, le 28 novembre (Arch. de -Sienne, ConsigUo Générale, III, 87 v»).

(2) Cf. d'ailleurs Reg. hm. IV, 5521 (9 janvier 1252; en termes très éiogieux le pape confirme à Guglielmo di lidibrandino tout ce qu'il tient du Saint-Siège); et Reg. Inn. IV, 5910 (13 août 1252, privilège en faveur de Guidoguerra).

(3) Tommasi, Storia di Siena, I, 272, parle bien d'ambassades échangées entre Conrad et Sienne et qu'il semble rapporter à 1251. Mais la comparaison de son récit avec BFW. 4609 prouve qu'il se trompe sur la date. Ces relations sont de l'hiver 1253-1254.

(4) Archives de Sienne, Consiglio Générale, III; cf. Tommasi, op. cit., I, 272. Cf. Reg. Inn. IV, 5546. — Un peu plus tard (11 février 1254, R. III, 227), il autorise l'évêque de Sienne à absoudre les Siennois qui commercent avec Pise.

(5) 26 mars 1252; Fumi, Codice diploniatico d'Orvieto. 201 (BFW. 8461 avec la date du 27 mars).

(6) Le 13 juillet 1252 il ordonne d'absoudre le comte Tegrino de Modigliana et son fils Guido, comtes Palatins de Toscane, qui avaient livré jadis à Frédéric 11 l'évêque de Sarsina (P. 14461; BFW. 8493; R. III, 128; Reg. Inn.' IV. 5874). Tegrino, au mois de février, était encore en mauvais ternies avec le pape (P. 14512; BFW. 8454; R. III, 113). Il appartenait à la famille Guidi.

pour réconcilier les factions qui déchiraient la Toscane. Dès la fin de 1251, aussitôt après son installation à Pérouse, il avait invité les intéressés à lui envoyer des délégués munis de pleins pouvoirs pour négocier la paix en sa présence. Sur leur refus, il avait fait partir pour Florence, en janvier 1252, les cardinaux de Saint-Ange et de Saint-Nicolas in Carcevc Tulliano, qui échouèrent complètement dans leur mission. Il revint à la charge le 26 août, en accréditant comme légats en Toscane les cardinaux d'Albano et de Saint- Eustache U); ce dernier particulièrement propre à servir de négociateur; de la famille des Fieschi, comtes de Lavagna, à laquelle appartenait le pape lui-même, il se trouvait, proche allié des deux branches ennemies des comtes Guidi. Ces nouveaux pourparlers ne réussirent pas davantage. Les documents ne permettent pas d'en suivre le détail; on sait du moins qu'un autre cardinal s'y intéressa passionnément et n'épargna rien pour les faire aboutir; c'était Ottaviano des Ubaldini. De la Lombardie, où il se trouvait encore comme légal, 11 éci'it à ses deux collègues pour stimuler leur zèle; il insiste auprès d'eux en faveur de ses proches, « victimes depuis longtemps de violences injustes et ruineuses »; à son frère, à sa famille, à Guido Novello, au podestat des Gibelins exilés il recommande de faire montre de bonne volonté pour se concilier les bonnes grâces des légats, et laisse entrevoir, comme récompense, le triomphe de leur cause (2). Ainsi ce même Ottaviano que nous avons vu, en Lombardie, se plaindre de la mollesse du pape à pousser la guerre, et éprouNer quelque peine à entrer dans ses vues pacifiques, se fait, en Toscane, le défenseur des Gibelins. Il travaille pour les proscrits florentins; il avait déjà, quelques mois plus tôt, prêté aux Siennois ses bons offices auprès d'Innocent IV (3). Tant il est vrai qu'en combattant Frédéric II il n'avait pas cessé d'être gibelin de cœur, mot que personne encore ne regardait comme synonyme d'adversaire de l'Eglise. Il revint dès qu'il le put au parti qu'il n'avait quitté que par obéissance. Il ne cessera de lui prodiguer les bons offices, jusqu'au jour où un nouveau revirement de la politique pontificale viendra lui imposer encore une fois, sinon une palinodie, du moins

(1) Cf. les pouvoirs donnés à ces rardinaux fP. 14697; BFW. 8518; R. 111, 137), et la lettre adressée à Florence (P. 14698; BFW. 8519; F5. III, 135). Ce dernier document raconte les deux négocialions antérieures; nous ne les connaissons que par lui.

(2) Levi, Registri dei cardinali Ugolino d'Ostia e Ottaviano degli Ubaldini, 170- 172, 182 [tiFW. 13886-13888).

(3) C'est sur une lettre du cardinal Ottaviano que les Siennois avaient décidé, en novembre 1251, d'envoyer un ambassadeur au pape (Arch. de Sienne, Consiglio Générale, III, 81).

une réserve suffisante pour sauver les apparences. Rien ne caractérise mieux la politi(iue d'Innocent IV que le lait qu'elle a été soutenue et peut-être inspirée par un tel homme. Bien loin de proiiter de la situation pour assurer le triomphe délinitil" des Guelfes, il semble par moments que le pape fasse presque des avances aux GibeUns; en ce sens tout au moins que le rétablissement de la paix en Toscane ne pouvait qu'être favorable au parti qui se trouvait momentanément le plus faible (i).

D'autres considérations conseillaient d'aiUeurs au pape la neutralité. Gomme chaque ville, l'Eglise avait sa liste de revendications, toujours en réserve et prête à être produite au bon moment. Innocent IV ne manqua pas de la présenter, après 1250, comme son prédécesseur, Honorius III, l'avait fait en 1220, en un temps où Frédéric II n'avait rien à lui refuser. Elle s'était même grossie de griefs fournis par la pohtique de l'empereur, depuis 1239, ou par la conduite des villes depuis la mort de Frédéric. C'est ainsi que le pape entreprend, sans succès d'ailleurs, de se faire rendre la Garfagnana, détenue par Lucques en vertu du privilège reçu de Frédéric II; on eut le spectacle piquant d'une ville guelfe se fondant pour résister au pape sur une concession de l'empereur (2). — Gomme autrefois, il prend contre Sienne la défense du vassal de l'Eglise, Guillaume Ildibrandini (3). — Voilà pour les droits du Saint-Siège; mais il appuie également, c'était son rôle, les efforts que tentent pour rentrer dans leurs domaines deux des prélats dépouillés par Frédéric : l'élu d'Arezzo et l'élu de Volterra. Il réussit (^), au moins en partie, mais au prix de conflits avec Arezzo (&), avec Gortone (s), qui

(1) Il revint à la charge encore en 1253 (lettre du l^r mai à Pistoia, citée par Santoii, BuUeliino storico Pisioiese, V, 57),

(2) Cf. les lettres d'Innocent IV aux Lucquuis, et au cardinal Ottaviano, presque aussitôt après la mort de l'empereur (P. 14172, 14175; BFVv'. 8306, R. III, 38). il revint bientôt à la charge et ordonna à l'évèque de Floi-en-ce de pi'endre en main l'administration de la Garfagnana au nom de l'Eglise (P. 14450, BFV/. 88'Jl, sans date). — Cf. encore, de la fin du pontificat, P. 15389 (BFW. 8747, R. III, 2GU; 25 mai 1254).

(3) Le 9 janvier 1252 (R. III, 110) il lui confirme à nouveau tout ce qu'il tient de l'Eglise. — A la même date, il interdit à Orvieto de le molester à propos de Piancastagnaio (Arch. du Vatican, Arm. XIII, caps. 2, n. 3j.

(4) On peut le conclure de ce qu'il supprima les pensions qu'il avait ordonné au clergé de Sienne de payer aux élus d'Arezzo et de Volterra et à l'archidiacre d'Arezzo (R. III, 184).

(5) On peut le supposer d'après la lettre de Guidoguerra citée p. 157, n. 2.

(6) Cf. la bulle du 25 septembre 1252 confirmant une sentence du cardinal de Saint-Adrien, confirmant elle-même l'excommunication prononcée pai' labDê de San Miniato contre Cortone, à cause de son refus de reconnaître les droits de l'élu, notamment sur une partie des revenus de justice, et sur le choix du recteur (publiée dans Guazzesi, Antico Dominïo del vescovo di Arezzo in Cortona, pp. 101- 104, avec date fausse du 1" octobre; rés. dans Mancini, Cortona, etc., p. 43; R. III, 79, n.).

fut excommuniée pour avoir refusé de se soumettre à la juridiction temporelle de l'élu d'Arezzo; avec Sienne, à propos du bourg et des mines de Montieri, dépendance de l'église de Volterra, vainement réclamés par l'élu aux banquiers Siennois auxquels Frédéric d'Antioche les avait jadis engagés d). Volterra du moins fut de meilleure composition; à l'amiable, elle restitua au prélat, à titre viager et sous certaines charges, les localités de Ripomarancia, Monte Gerboli, la Leccia, Sasso et Serrazzano, confisquées par Frédéric en 1240, et occupées par elle en 1250 (2). A San Gimignano, l'élu réussit à rétablir au moins son influence; la ville fut louée de sa docilité (3). — A Florence le pape ne réclame rien, mais contre cette commune si peu soucieuse des « libertés ecclésiastiques », il est obligé de prendre leur défense ^^K — Reste enfm Pise; elle occupe une place à part dans l'esprit d'Innocent IV; il n'a jamais cessé de nourrir pour elle les sentiments d'un bon Génois; elle est peut-être la seule ville toscane dans laquelle il ait résolument et toujours vu une adversaire. A son passage à Gênes, en 1251, il avait solennellement promis à ses concitoyens de ne jamais traiter avec les Pisans, tant que ceux-ci ne leur auraient pas donné pleine satisfaction, notamment au sujet de I^erici (5). — Nous avons passé en revue, l'une après l'autre, toutes les grandes communes toscanes, pour constater qu'il n'en est aucune avec laquelle le Saint-Siège ne se trouve avoir quelque difficulté spéciale, et cela, quel que soit du reste celui des deux partis auquel elle se rattache. Dès qu'il cesse de tout subordonner à la lutte contre l'Empire; dès qu'il suit, sur chaque point, la conduite que lui dictent ou ses passions personnelles ou sa situalion de chef de l'Eglise, la politique du pape en Toscane se décom-

(1) Reg. Inn. IV, 6347, 68G1, 6878.

(2) Cecina, p. 52. — Cf. ibid., p. 58, la convention conclue plus tard entre Vollerra et 1© nouvel évêque, Albert. Le premier accord n'avait pas empêché de nouvelles contestations très vives; l'élu songea à obtenir du pape l'excommunication de Volterra et demanda contre elle secours à San Gimignano (Davidsohn, Forscliungen, II, 90).

(3) P. 14278. — Les documents analysés par Davidsohn (Forschungen, II, 82 et suiv.) font connaître à peu près la transaction intervenue. On reconnut à l'élu la connaissance des causes d'appel (p. 83); on remit entre ses mains les tours et fortifications (p. 88). — Innocent IV s'est-il aussi occupé de l'église de Luni, dont les Pisans détenaient les dépouilles? Il a tout au moins essayé de lui venir en aide (bulle de 1251, Lyon, ordonnant à l'évêque de conférer au chapitre, pour l'indemniser des dommages que lui a causés Frédéric II, un de ceux de ses biens qui sont généralement inféodés à des laïques; rés. dans Sforza, Bibliofeca storica délia Lunigiarta^ dans Aiti e Memorie per le provincie Parmensi e Modenesi, V série, VII, 215).

(5) BFW. 8391; P. 14331.

pose donc forcément en un certain nombre .d'actions particulières sans lien les unes avec les autres; elle ne peut se ranger, en quelque sorte, dans les cadres existants et se mettre toute au service d'une des deux factions en présence. Innocent IV se tiouve amené à se mêler activement aux affaires toscanes sans avoir cependant aucun motif de préférer les uns aux autres les Guelfes ou les Gibelins, et en inquiétant ou en mécontentant tout le monde.

Gela eût changé peut-être si Conrad eût vécu. Ce dernier eut trop à faire dans le royaume pour rien tenter en Toscane avant 1253. Au printemps de cette année, un ambassadeur envoyé par lui traversa le pays(i); c'est tout ce qu'on en peut savoir. En autonme on le voit faire part à Sienne de la prise de Naples (^), jusqu'alors aux mains des rebelles; succès décisif qui le rendait maître de ses Etats. Il est vrai que sa lettre, qui ne contient rien de spécial à Sienne, a bien l'air d'une circulaire (3); rien ne prouve qu'elle n'ait pas été envoyée à d'autres villes, et même à des villes du parti guelfe; et il serait excessif d'y voir la preuve d'un parti déjà pris en faveur des Gibelins. Ce qui en dit un peu plus, c'est déjà le titre de capitano del comiune di Siena per la grazia di Dio e di domino re Currado, donné dès le mois d'octobre (^) à Ruggieri da Bagniuolo, élu, en août 1253, à la charge nouvelle de capitaine du peuple de Sienne. Puis, en février 1254, des ambassadeurs du roi se trouvaient à Sienne i^\ qui répondit en l'invitant à venir en Toscane protéger le parti gibelin (6). Enfm, un de ses derniers actes paraît avoir été la nomination d'un vicaire général en Toscane c^). Il se préparait peut-être à s'entendre avec les Gibelins, démarche qui

(1) Cela résulte d'un payement fait par San Gimignano à un personnage « qui ivit Colle ad assotiandum ambasciatorem domini régis Curradi (Davidsohn, Forschungen, etc., p. 88). Rien ne prouve d'ailleurs que cet ambassadeur lût accrédilé auprès des villes toscanes; il pouvait aller en Lombardie ou en revenir.

(2) BFW. 4609 (Schirrmacher, Die letzten Hohenstaulen, 592).

(3) Il faut la rapprocher de BFW. 4608, 4610, 4611.

(4) BFW. 13923 (Lettre de Tuto Arrigo Acatapane, agent chargé de lever des mercenaires pour Sienne, à Ruggieri di Bagnuolo; dans Muratori, Antiquitates, II, 1047).

(5) BFW. 13924 a.

(6) Tommasi, op. cil., I, 272. On a vu plus haut qu'il place à tort cet échange d'ambassades en 1251 (cf. p. 175, n. 3).

(7) BFW. 4631.

eût certainement rejeté le pape vers les Guelfes. La mort ne lui laissa pas le temps de l'accomplir.

Manfred ne fut d'abord pas en mesure de reprendre Tidée. Pour se présenter aux habitants de l'Italie impériale, il manquait (on va voir que la chose n'était pas tout à fait indifférente), du titre, même contesté, de son prédéceseur. Il avait d'ailleurs besoin de toutes ses forces pour se maintenir en Sicile; et comme tout en combattant le pape il ne cessait de négocier avec lui, il ne fallait pas, par des entreprises lointaines, rendre un accord plus difficile. Enfin, en Toscane, personne alors ne l'appelait. Il se trouva que la mort de Conrad avait presque coïncidé avec l'écrasement de la confédération gibeline, qui se résignait à traiter. Une seule ville, c'était Pise, n'acceptait pas sa défaite, et tentant de nouveau le sort des armes, moins de deux ans après avoir signé la paix, pouvait éprouver le besoin d'alliances étrangères. Mais elle alla les chercher d'un tout autre côté. Elle s'adressa à Alfonse le Sage, roi de Gastille.

Sa politique est un curieux témoignage de la force que conservait malgré tout l'idée impériale. Si le temps est proche où des princes aventuriers pourront se tailler des états en Italie, sans autres titres que la force ou la volonté des populations, il n'est pas arrivé encore; et les Italiens du XIIP siècle peuvent bien trouver pesante l'administration impériale, ils n'en regardent pas moins l'autorité de l'Empire comme la seule légitime et la source de toutes les autres. Pour attirer Alfonse en Italie, c'est l'Empire que les Pisans prennent sur eux de lui offrir, sans aucun droit d'ailleurs; mais cette fiction les met en règle à leurs propres yeux. Leur première démarche auprès d' Alfonse semble immédiatement provoquée par la nouvelle de la mort de Guillaume de Hollande d), le roi des Romains reconnu par le pape, qui n'avait rien fait en Italie que confirmer quelques actes d'Innocent IV, et auquel les Italiens ne commencèrent à songer que lorsqu'il y eut lieu de le remplacer. Dès le 18 mars 1256, l'ambassadeur pisan, Bandino Lancea, déclarait au nom de ses concitoyens et des habitants de l'Empire choisir Alfonse comme roi des Romains et empereur (2) en considération de sa naissance, et comme issu de la famille des ducs de Souabe « à laquelle appartient l'Empire » (3). Affectation à l'égard des Hohenstaufen d'un loyalisme bien peu sincère, à en juger par la façon dont on verra

(1) Le 28 janvier 1256 (cf. BFW. 5286 b.].

(2) BFW. 5484.

(3) Par sa mère Béalrix, Alfonse était le petit-fils de Philippe de Souabe, frère de Henri VI et oncle de Frédéric II.

que Pise traitait les droits de Gonradin et de JViani'red sur la Sicile. Nous n'avons pas à insister pour le moment sur les conséquences de cet acte en tant qu'il fut l'origine de la candidature d'Alfonse à l'Empire. Mais les clauses du traité d'alliance conclu séance tenante entre Alfonse et Pise sont importantes pour la politique italienne. Naturellement, Pise se faisait conflrmer tout ce qu'elle tenait des empereurs (D; elle devait aider le roi dans ses luttes contre les Sarrasins et obtenir en échange une partie des conquêtes qui pourraient être faites dans l'Algarve ou en Afrique *2); elle s'assurait dans tous les états d'Alfonse les privilèges commerciaux les plus étendus (3). Même lorsqu'elle semblait le plus absorbée par la politique locale, elle stipulait toujours en grande puissance commerçante et maritime. — D'autres clauses regardaient plus spécialement la Toscane. Alfonse s'engageait à soutenir Pise dans ses guerres contre Florence, Lucques et Gênes par l'envoi d'un capitaine avec cinq cents chevaliers au moins, à partir du 1" mai. Pise promettait de faire reconnaître Alfonse par les Gibelins florentins, Sienne, Pistoia et Arezzo, et d'aider à arracher aux Florentins et aux Lucquois les parties du domaine impérial qu'ils occupaient. Très habilement, escomptant l'attitude facile à prévoir de ses adversaires, elle trouvait moyen de confondre sa cause avec celle de l'Empire et d'Alfonse. A lij'e le traité, il semblerait qu'elle faisait une grande faveur au roi de bien vouloir, pour son compte, combattre les Florentins. On remarquera aussi que pas un mot n'était dit des terres d'Empire dont s'étaient emparées certaines villes de la ligue gibeline, et notamment Sienne. Implicitement, le nouveau candidat à l'Empire les leur abandonnait donc. Ce précédent fit fortune; désormais, puisque les villes italiennes, au lieu de se soumettre à des princes qui venaient s'imposer à elles par leur autorité propre, choisissaient, appelaient elles-mêmes celui qui devait régner sur elles, elles pouvaient faire leurs conditions; la première — tacite ou formelle — fut toujours la reconnaissance de leurs usurpations. On verra les difficultés que rencontra Manfred pour avoir voulu s'y soustraire; et plus tard Henri de Castille et Charles d'Anjou s'y soumirent entièrement. — Le traité réglait encore la situation qui serait faite aux Pisans dans le royaume de Sicile, si Alfonse ou son fils venaient à le conquérir. On se doutait peu alors qu'un jour viendrait où Manfred, et après lui Gonradin, seraient tout l'espoir des Gibelins

(1) BFW. .5485.

(2) BFW. 5486.

(3) BFW. 5487 (15 avril 1256)

toscans! — Enfin, au moment môme où Pise proclamait, en traitant au nom du parti gibelin, son attachement à ce parti, elle n'hésitait pas à charger Alfonse, comme la chose la plus naturelle du monde, de négocier sa réconciliation avec le Saint-Siège (D.

En somme, pour la collation d'un vain titre (dont elle n'avait d'ailleurs aucun droit de disposer), Pise faisait à Alfonse l'honneur de l'enrôler à son service. Son propre concours, elle ne le promettait que sur les points où elle était personnellement intéressée. La convention était à son avantage exclusif. C'est sans doute la raison pour laquelle elle ne reçut même pas un commencement d'exécution. Alfonse n'envoya jamais les secours promis et ne fit rien pour sauver Pise de la seconde défaite que lui infligèrent les Florentins, les Lucquois et les Génois coalisés. Mais si le traité de 1256 est resté lettre morte, il demeure très curieux par ce qu'il révèle des sentiments de Pise à l'égard du pape, de Manfred, de ses voisines toscanes.

L'année suivante du moins, Pise obtenait un grand avantage qui lui tenait fort au cœur; elle faisait sa paix avec le Saint-Siège. Innocent IV avait suivi de près Conrad dans la tombe. Son successeur, Alexandre IV, n'avait aucune raison d'hériter de ses sympathies génoises. De plus, né pour subir l'iniluence d'autrui, s'il fut gouverné dans les affaires de la succession sicilienne et de la succession impériale par le cardinal Jean de Tolède, il suivit, dans les affaires toscanes, les conseils du cardinal gibelin, Ottaviano des Ubaldini (2). La reconnaissance lui en faisait presque un devoir. Salimbene raconte que les huit cardinaux réunis à Naples après la mort d'Innocent IV, retenus dans la ville par le podestat qui voulait les contraindre à une prompte élection, et ne parvenant pas à s'entendre, convinrent de procéder par compromis; et le cardinal Ottaviano, auquel on s'en remit du soin de choisir le pape, désigna son collègue d'Ostie et Velletri (3). Une autre anecdote veut que le nouveau pontife ait dit à celui à qui il devait ainsi la tiare : «Je serai

(1) BFW. 5486.

(2) On notera cependant qu'un des premiers actes d'Alexandre IV fut la confirmation des privilèges accordés à Lucques, en Sicile, par Henri VI (BFW. 8928: R. III, 330). Mais on ne doit pas voir dans cet acte une manifestation de sympathie parliculière pour un des deux partis toscans. La suite le prouvera.

(3) Salimbene, 232.

pape de nom, et toi de fait » (D. Authentique ou non, le propos résume assez bien la politique d'Alexandre en Toscane. On devine ce qu'elle put être, étant donnés les sentiments gibelins du cardinal de Sainte-Marie in Via Lala, dont l'esprit de parti lut toujours une des passions dominantes. Pour commencer, il devait voir en Pise l'alliée de ses parents et de ses amis politiques; on peut penser qu'il plaida sa cause auprès du pape.

Ce n'est toutefois que plus de deux ans après l'avènement d'Alexandre que la réconciliation fut consommée. Une première fois, les instances des Pisans avaient été repoussées à cause des biens appartenant à l'église de Lucques, qu'ils persistaient à détenir (2). Enfin, le l^"" avril 1257, Alexandre IV chargeait son pénitencier, frère Mansueto, de les absoudre des sentences qui pesaient sur eux depuis si longtemps (3). Ji est vrai que c'était à des conditions fort dures; on leur demandait de désavouer tout leur passé politique. Mais quelques mois plus tard au pardon a succédé la faveur; le pape leur confirme tous leurs privilèges, et particulièrement ceux que leur avait accordés Frédéric II (^). C'est un signe des temps de voir Pise se faire ainsi garantir par le Saint-Siège ce qu'elle tenait de l'Empire; et en même temps une curieuse contrepartie du spectacle donné par Lucques, qui opposait au pape des privilèges impériaux. Alexandre IV, on le voit, n'était plus disposé à sacrifier les Pisans aux Génois. Bien au contraire, si, renversant les rôles, il montrait tant de bienveillance aux premiers, c'était peut-être pour faire sentir aux seconds son mécontentement. Gênes, en effet, victorieuse de Pise, en 1256, ne s'était pas contentée des résultats obtenus et des conquêtes faites sur les côtes italiennes; un nouveau sujet de querelle venait de surgir en Sardaigne (s); et comme le Saint-Siège avait là des intérêts ou du moins des prétentions, il d\it prendre ombrage du nouveau compétiteur qui entrait

(1) Perrens, Histoire de Florence, I, 413; d'après VIstoria genealogica délie famiglie toscane, descritta dal P. don Eugenio Gamurrini.

(2) BFW. 9055 (R. III, .390; 28 avril 1256). Les démarches de Pise avaient d'ailleurs commencé dès l'année précédente (Davidsohn, Forschungen, II, p. 95).

(3) BFW. 9100. Pise devait entre autres choses s'engager à ne jamais accepter comme roi des Romains ou empereur que celui qui serait reconnu par l'Eglise, obéir en tout à l'Eglise romaine et à ses légats, restituer tout le butin qu'elle avait fait en 1241, lors de la capture de la flotte qui portait les prélats se rendant au concile; verser 10,000 livres pour l'érection d'un hôpital, etc..

(4) G août 1257; P. 16961; BFW. 9119.

(5) Sur cette affaire cf. Caro, Genua und, die Màchte am Mittelmeer, pp. 17 et suiv. Chiannus, juge de Cagliari, et copropriétaire, avec les Pisans. du château de Cagliari, avait traité avec les Génois le 20 avril 1256, leur cédant ce château, qu'il les aida à conquérir sur les Pisans.

en ligne. Il s'alarma bien davantage encore quand la guerre eut gagné rOrient(i). Dès 1256, Vénitiens et Génois s'étaient querellés à Acre; en 1257 éclatèrent de véritables hostilités. x\ussitôt les Vénitiens, ainsi qu'il était indiqué, recherchèrent l'alliance de Pise et conclurent avec elle, le 18 juillet 1257, le traité de Modène, qui stipulait entre autres choses qu'en Syrie la colonie pisane devait venir en aide à la colonie vénitienne (2). Naturellement Alexandre IV . fit aussitôt l'impossible pour mettre un terme à une guerre si funeste à la Terre-Sainte (3). Mais en attendant, quant à l'objet précis de la querelle, c'est aux Vénitiens qu'il donnait raison; et indirectement par suite aux Pisans; son représentant sur les lieux, le patriarche de Jérusalem, Jacques de Troyes, prit parti contre Gênes (^). Surtout la guerre eut presque aussitôt un contre-coup imprévu. Gênes, avec deux ennemis sur les bras, avait besoin au moins de la neutralité de Manfred, qui était presque le maître d'intercepter ses communications avec l'Orient, et dont les Etats pouvaient servir de point d'attache à des corsaires ennemis. Cette neutraUté, il n'était pas bien difficile de l'obtenir; outre l'intérêt qu'avait la Sicile à continuer de commercer librement avec les trois grandes républiques marchandes, malgré la guerre qui sévissait entre elles, Manfred, on le conçoit, s'il avait eu vent de la clause qui le concernait dans le traité entre Alfonse et les Pisans, ne pouvait qu'être bien disposé en faveur des Génois. De là le traité qu'il conclut avec Gênes, en juillet 1257 ^^\ c'est-à-dire, et ce n'est pas sans doute une simple coïncidence, au moment même où Pise et Venise contractaient leur alliance. Il reconnaissait aux Génois d'importants privilèges commerciaux; il promettait surtout de ne souffrir, sur son territoire, aucune attaque, aucun armement dirigé contre eux. Eux, de leur côté, prenaient les mêmes engagements, qui de leur part avaient une grande importance; car dans la combinaison, chère à la politique pontificale et à la politique anglaise, qui consistait à placer Edmond d'Angleterre sur le trône de Sicile, Gênes était nécessairement un des principaux facteurs (6). On camptait sur elle pour fournir la flotte nécessaire. En se refusant

(1) Cf. sur cette guerre, Caro, op. cit., pp. 28 et suiv.; Heyd, Histoire du commerce du Levant au M. A., I, pp. 344 et suiv.; Rôhricht, Geschichte des Kônigreichs Jérusalem, 897 et suiv.

(2) BFW. 14040.

(3) Caro, op. cit., 51 et suiv., sur les négociations du pape avec les belligérants. '4; Heyd, loc. cit., 346.

(5) BFW. 4664. — Manfred d'ailleurs n'allait pas au delà de la neutralité, comme le prouve son privilège pour Venise [ibid., 4665, sept. 1257).

(6) Cf. Caro, op. cit., pp. 46-50, qui a très bien fait ressortir l'importance du traité.

par avance à exécuter les projets du pape, les Génois le poussaient vers leurs adversaires (D; la bulle du 6 août en faveur des Pisans semble une réponse à l'accord intervenu entre Gènes et Manfred.

Ainsi Gênes était devenue l'alliée de Manfred, et le pape Tanii et le protecteur de Pise. Si Ton songe à la situation politique des dernières années du règne de Frédéric II, on ne peut imaginer de revirement plus complet. Mais qu'on jette les yeux sur la Toscane, et rien ne semblera changé. Ni Pise, ni Gênes n'ont essayé même d'entraîner dans leurs alliances nouvelles les villes de leur groupe; seulement les divergences de vues sur une question qui semble si grave n'affectent en rien les relations de parti. Lucques et surtout Florence n'étaient certainement pas gagnées à Manfred par l'exemple de Gênes; Florence allait bientôt le prouver clairement (2). Mais on ne saurait en conclure que Gênes eût le moins du monde perdu le droit de compter sur l'amitié des villes guelfes toscanes; celles-ci ne lui demandaient qu'une chose, de rester l'adversaire de Pise; en 1258, des ambassadeurs Lucquois vinrent lui offrir deux mille marcs d'argent pour l'aider à soutenir la guerre (3). De même, les liens qui unissaient Pise à Sienne et au parti gibelin toscan ne sont pas relâchés. En 1256, au plus fort de la guerre de Pise contre Florence et Lucques, les Siennois hrent passer aux Pisans quatre mihe hvres(^); et plus tard on reverra les deux villes combattre ensemble. Ft cependant, non seulement Sienne et les Gibelins n'avaient pas suivi Pise dans son évolution vers le Saint-Siège, mais ils en faisaient en même temps une toute contraire. C'est au moment même où les Pisans sollicitaient leur absolution du pape, et concluaient avec Alfonse leur traité éventuellement dirigé contre Manfred, que les Siennois paraissent avoir commencé à nouer des intrigues avec ce dernier (&). C'est de l'automne 1257, c'est-à-dire

(1) Un autre indice du refroidissement des relations entre le pape et Gênes, c'est l'excommunication lancée à deux reprises différentes contre les Génois, une première fois en 1256, à cause de leur refus d'insérer dans leurs statuts les constitutions contre les hérétiques {Ann. Januenses^ 236); une seconde fois le 14 février 1258, pour une querelle toute privée, il est vrai (Caro, op. cit., p. 52, n. 1).

(2) En ce qui concerne Pistoia, alors aux mains des guelfes, cf. aussi le récit (que je ne puis contrôler) d'après lequel le podestat Martino da Canciso aurait été déposé pour ses relations avec Manfred (Salvi, Istona dl Pistoia, I, 199, et Freidhof, op. cit., I, 10).

(3) Ann. Januenses, 240; cf. Caro, op. cit., p. 99.

(4> Acte du 9 juin 1256 constatant un second versement de 2,000 livres (Arch. de Sienne, Riformagionij.

(5) En mars 1256, Sienne paie des messagers qu'elle avait envoyés en Fouille et en Lombardie (BFW. 13993 a., d'après Freidhof, op. cit., I, 11). Il n'est d'ailleurs pas absolument certain qu'il s'agît là de missions politiques.

très peu dé temps après la réconciliation de Pise et du Saint-Siège, que datent les premières ouvertures certaines qu'ils lui firent par l'ambassade de Pj'ovenzano Ildibrandini Salvani, le chef du parti gibelin à Sienne (D. Peu après on constate la présence à la cour de Sicile de toute une colonie de Gibelins florentins (2); et quand, en février 1258, les Gibelins Gortonais eurent été chassés de leur patrie, c'est encore auprès de Manfred qu'ils allèrent chercher du secours (3). Ainsi chaque ville toscane conserve la liberté de sa politique, et l'on ne paraît pas s'inquiéter dee contradictions qui peuvent en résulter.

La complication fut encore accrue en 1258 par un événement qui vint à la fois brouiller les Florentins avec le pape et rallumer leur querelle avec Sienne. Auparavant déjà, les relations étaient fraîches entre le pape et Florence, qui pendant quelque temps avait été frappée d'interdit. Affaire tout ecclésiastique (il s'agissait d'une contestation à propos du monastère de Sant-Ilario, près Fiesole) et qui n'avait pas d'importance; la sévérité d'Alexandre prouve seulement qu'il ne se croyait pas tenu de ménager en tout les Florentins (^). En 1258, les choses allèrent beaucoup plus loin. Les Gibelins restés nombreux à Florence conspiraient pour s'emparer du gouvernement. Découverts, ils furent exécutés ou expulsés (5). Cela se passait à la fm de juillet. Les Florentins crurent apercevoir dans cette intrigue la main du cardinal des Ubaldini et le dénoncèrent, en termes très vifs, au pape et au Sacré-Collège (6). Us l'accusaient de s'être concerté avec le sénateur de Rome, le Bolonais Brancaleone des Andalô, alors presque en guerre ouverte contre le pape; avec Pierre de Vico, un remuant baron de l'Etat pontifical dont on retrouvera bien souvent le nom dans ces pages; enfm avec les Gibelins florentins réfugiés auprès de Manfred et avec Manfred lui-même. Sous des prétextes mensongers, il aurait recruté des mercenaires

(1) BFW. 4667 a et 14045 a.

(2) BFW. 14061, 14062.

(3) Cf. Mancini, Cortona nel Media Evo, 62, qui ne cile pas ses sources.

(4) Cf. sur cette longue querelle qui remplit les années 1255 à 1257, P. 1611S,

(5) Sur cette affaire, cf. Villani, VI, 65.

(6) BFW. 14061, 14062. Ces deux pièces sont probablement d'août 1258.

romains ou lombards pour attaquer Florence par surprise. Aux premiers il aurait fait croire qu'il s'agissait seulement d'escorter sa propre nièce, fiancée à Pierre de Vico; aux seconds, qu'amenait Loderingo des Andalô, l'oncle de Brancaleone, il aurait dit qu'on les enrôlait au service du sénateur et de Manfred. Si l'entreprise avait échoué, c'était, d'après les Florentins, grâce à leur vigilance et aussi à la répugnance que manifestèrent un grand nombre des soudoyers en apprenant le véritable but de l'expédition. A côté de ces griefs précis venaient les insinuations vagues. Les Florentins se posaient en défenseurs et en victimes de la liberté de l'Eglise, de la liberté de l'Italie, dont le cardinal était l'ennemi juré; sa conduite comme légat, en Lombardie et dans le Royaume, l'avait assez prouvé. Etait-ce d'accord avec Manfred qu'il avait fomenté la conspiration? D'après leur langage, les Florentins n'étaient pas en mesure de l'affirmer; mais il est clair qu'ils auraient bien aimé à le faire croire.

L'accueil que le pape allait faire à cette lettre devait révéler ses vrais sentiments à l'égard des Guelfes, et décider de l'attitude des Guelfes à l'égard du Saint-Siège.

Qu'y avait-il de fondé dans l'accusation portée contre le cardinal? Son rôle est une énigme d'autant plus irritante qu'on entrevoit confusément qu'il dut être très grand (D. On se rappelle ses antécédents. Ses sentiments gibelins avaient dû s'exaspérer par la contrainte môme qu'il s'était imposée, au temps de son passage dans les rangs des Guelfes; par l'échec des tentatives de réconciliation auxquelles il avait été mêlé (2); par les mesures prises contre sa famille, à laquelle il a toujours porté un intérêt très vif (3); par le bonheur insolent de ceux qu'il détestait. Enfm il n'était pas homme à reculer devant un coup de main exécuté par force ou par ruse. Aussi, sans considérer comme des preuves les dénonciations des Florentins, on doit reconnaître qu'ils pouvaient sans invraisemblance s'en prendre au cardinal du danger qu'ils avaient couru. La complicité d'Ottaviano avec les Gibelins est au moins probable. Ce qui est beaucoup plus douteux, c'est que ceux-ci aient agi de concert avec Manfred. Il est probable qu'ils l'ont sollicité; mais rien

(1) Voir sur le cardinal Levi, Il cardinale Ottaviano degli Vbaldini, dans VArchivio délia Società Romana di Storia patria, XIV, 231.

(2) Cf. plus haut, p. 176.

(3) Cf. les lettres en faveur de ses parents que le cardinal obtint plus tard de Clément IV (Jordan, Notes sur le iormulaire de Richard de Pofi, dans Etudes d'histoire du Moyen-Age dédiées à Gabriel Monod, 338; Reg. Clém. I\\ 708, et P. 20104-.5).

ne prouve qu'il leur ait donné le droit de compter sur lui d). Toute sa conduite ultérieure montre au contraire qu'il chercha longtemps à rester en dehors et au-dessus des partis, et que même, à tant faire que de choisir entre eux, il aurait préféré les Guelfes. D'ailleurs, le peu de valeur des insinuations des Florentins se prouve par leur imprécision même. S'ils avaient eu des preuves, ils n'eussent pas manqué de les produire; c'eût été sur l'esprit du pape le plus fort des arguments. Tandis qu'ils se bornent à faire allusion aux bruits vagues de trahison et de complicité avec les ennemis de l'Eglise qui couraient sur le cardinal Ottaviano. Ces bruits même sont probablement injustes ; mais on s'explique comment ils ont pu s'accréditer et chez les contemporains et chez les modernes. Opposé en Lombardie ou en Sicile à Frédéric II, à Conrad, à Manfred, Ottaviano était intimement uni, en Toscane, à des hommes qui avaient été les alliés des Hohenstaufen, et qui allaient le redevenir. Sa position passablement fausse le condamnait à réussir; au premier échec il courait grand risque d'être soupçonné de trahison. Or, il n'avait guère eu que des échecs. Il avait généralement été malheureux — par la faute du pape plus que par la sienne — dans sa légation de Lombardie (2); en Sicile, il s'était tiré d'un très mauvais pas en abandonnant à Manfred, par traité, tout le royaume moins la Terre de Labour (3); traité fâcheux, aussitôt désavoué par le pape, dont on pouvait se demander si le cardinal, en le concluant, avait abandonné par faiblesse les intérêts de l'Eglise, ou abusé de la bonne foi de son adversaire. Son caractère ne le mettait pas au-dessus des souçons. Incrédule, de mœurs fastueuses, détesté pour sa rapacité et toujours tourmenté de besoins d'argent, comme trop de créatures d'Innocent IV il n'avait rien d'un prélat que l'habit et les bénéfices. Aussi les mauvais propos ne l'épargnaient-ils pas de son

(1) Il est vrai que Villani, VI, 65, l'affirme, ainsi que les écrivains postérieurs. Mais ils écrivent à une époque où l'on était porté, sous l'impression des événements ultérieurs, à se représenter Manfred comme l'allié nécessaire des Gibelins. Ce qui me paraît décisif, c'est que les guelfes Florentins, rappelant, dans la lettre qu'ils écrivirent à Conradin après Montaperti, tous leurs griefs contre Manfred, ne font pas allusion à cette inlrigue, alors qu'ils parlent, au contraire, des offres d'alliance que leur fit le roi aussitôt après son couronnement (BFW. 14142).

(2) On remarquera que le podestat Florentin qui le dénonce au pape était Jacobino di Bernardo des Rossi, de Parme, qui pouvait avoir des raisons particulières de lui en vouloir de son échec devant Rivergara en 1252 (cf. plus haut, p. 21). — Les Florentins, dans leur lettre au Sacré Collège, rappellent ce que le cardinal « fecit in Lomhardia, in regno et in oliis partibus..., cum o^licium legationis habehat. »

(3) Cf. l'introduction.

vivanUD. Pour les historiens modernes, son attitude, difficile à comprendre, l'a fait souvent mal juger. Gibelin en Toscane (et à ce mot Tusage attache une idée qu'on a de la peine à écarter), on le voit dans l'Etat pontihcal en intimes relations avec toute cette noblesse turbulente qui causera plus tard tant d'embarras au Saint- Siège, et sera la matière toujours docile des intrigues siciliennes ; avec un Matteo Gonti d'Anagni (2)^ un Pierre de Vico, un Gonrad d'Antioche (3), le propre petit-fils de Frédéric II, un rejeton de la a race de vipères ». Sous Alexandre IV, qui ne combat guère Manfred qu'en paroles, et use sa passion contre lui dans de stériles négociations avec l'Angleterre, la faveur du cardinal de Sainte- Marie iïi Via Lata est à son comble. Elle s'éclipse, au contraire, il est relégué à l'écart de toutes les grandes affaires, dès qu'arrivent, avec Urbain IV et Glément IV, des papes énergiques et décidés à en finir avec Manfred en utilisant ce qu'ils ont sous la main, c'està-dire, vu les circonstances, le paiti guelfe. G'était plus ({u'il n'en fallait pour faire attribuer au cardinal des sympathies pour Manfred ou même un accord secret avec lui (^). Mais les preuves de cet accord sont encore à faire; et les faits peuvent s'expliquer autrement. Le cardinal était simplement un honmie qui distinguait entre la Toscane et le reste de l'Italie, au point de ne pas hésiter à poursuivre, en Toscane, une action parallèle à celle de Manfred, sans pour cela, par ailleurs, épouser sa cause et souhaiter le maintien de sa domination en Sicile. Pareille ligne de conduite semble aujourd'hui une gageure. De son temps, s'il est vrai qu'elle a donné à bon nombre de ses actes un air un peu louche, elle ne paraissait, ni tout à fait

(1) Cf. notamment Salimbene, 196, qui se fait l'écho du bruit (certainement erroné) d'après lequel Innocent IV songeait à déposer Ottaviano du cardinalat pro eo quod nimis erat imperialis. et negotla Ecclesie non bene fideliter fac'iPbat. — Voir aussi (195) comment en pleine cour pontificale et devant le cardinal Guillaume Fieschi, il rapporte les propos qui couraient à Parme sur le compte du légat : « Parmenses dicunt quod proditor erit Parme, sicut fuit Faventie. »

(2) Levi, Registri dei cardinali Ugolino d'Ostia e Ottaviano degli Ubaldini, p. 186.

(3) BFW. 14072. A noter que, durant sa légation dans le Royaume, il a successivement pour camériers frère Benvenuto, qui devint évêque de Gaëte et faiblit un instant devant Manfred, puis Sinibaldo d'Alabro, frère de Pandolphe d'Alabro. lequel fut plus tard un des fauteurs de Manfred dans l'Etat pontifical, excommunié pour ce fait par Urbain IV (Levi, Il cardinale Ottaviano, 259).

(4) Ptolémée de Lucques (p. 79), raconte par exemple que quand Manfred envoya des troupes en Toscane ce fut à la requête des Gibelins « et Octavia.ni cardinalis de Musello. » L'assertion n'est à retenir que comme témoignage des bruits qui couraient, h est clair qu'aucune preuve formelle ne fut jamais faite de cette connivence, sans quoi on ne s'explique pas-que le Saint-Siège eût toléré pareille trahison. Au temps de Ptolémée, une tradition simplifiée — et fausse, avait eu le temps de s'établir sur la politique du cardinal, trop complexe pour être bien comprise.

contradictoire, ni impossible à tenir avec un peu d'adresse. Après tout, elle ne différait pas tellement de celles que suivaient certaines villes toscanes. En tout cas, elle ne paraît avoir soulevé aucune objection de la part de l'homme qui semblait le plus intéressé à ne pas tolérer, dans son entourage, de connivence avec Manfred; je veux dire le pape lui-même.

Auprès de ce dernier, on a vu quel était le crédit d'Ottaviano. Assez influent pour inspirer souvent la politique pontiflcale, il était assez puissant pour pouvoir poursuivre, sans se gêner, ses vues personnelles, indépendantes au besoin de celles du pape sans leur être contraires. Après tout, ses intrigues à droite et à gauche étaient fort indifférentes à Alexandre qui lui-même, alors, passait tout aux barons de la Campagne romaine, et n'avait encore aucun grief contre les Gibelins toscans. Le cardinal, sans doute, n'eut pas de peine à faire approuver par le pape ce que sa conduite avait d'avouable; à faire rejeter comme calomnieuses les allégations qui auraient pu être gênantes. Les Florentins reçurent pour toute réponse une lettre très dure (D; tout en protestant qu'il faisait grand cas de leur dévouement, le pape repoussait dédaigneusement leurs accusations, et les menaçait de sa colère s'ils y persistaient.

L'irritation de se voir éconduits poussa les Florentins à un acte de violence. Ils se saisirent de l'abbé de Vallombreuse, Tesoro Beccaria, qu'ils soupçonnaient, on ne sait pourquoi (2)^ de complicité dans la conspiration gibeline, lui arrachèrent des aveux par la torture et le mirent à mort, le 4 septembre 1258 (3). C'était peut-être une injustice, certainement une violation des immunités ecclésiastiques. Le 25 septembre (^), le pape fulminait l'excommunication et l'interdit contre les Florentins et les sommait de comparaître devant lui, par ambassadeurs, avant le 1^"" novembre. Ils s'exécutèrent et envoyèrent à Anagni leur podestat en personne avec quelques autres de leurs concitoyens. Nous possédons encore le

(1) BFW. 9171; P. 17328 (Gebauer, p. 564).

(2) Peut-être lui en voulaient-ils déjà à propos du procès relatif au monastère de Sant' Ilario (cf. plus haut) auquel l'abbé de Vallombreuse était mêlé. Au reste la tradition de sa culpabilité se perpétua à Florence; Dante (Enier, XXXII, 119) place en enfer, parmi les traîtres :

Quel di Beccheria Di cui segô Fiorenza la gorgiera.

(3) J'adopte la chronologie de Schirrmacher, Die letzten Hohenstaufen, p. 468, et de Winkelmann, BFW. 14062.

(4) BFW. 9172; P. 17378. — L'interdit fut promulgué à Florence le 22 octobre par l'archevêque de Pise (Perrens, I, 456).

curieux récit de ceux-ci (D; si ce ducunienL, qu'il est impossible de contrôler, n'est pas un roman inspiré par le délire de la persécution et par la mauvaise conscience des Florentins, qui sachant avoir i'ourni des griefs h tout le monde, soupçonnaient partout des ennemis, il donne la plus haute idée de l'esprit d'intrigue du cardinal Ottaviano, de son absence de scrupules et de son audace. Il aurait commencé, sous les yeux mêmes du pape, par réunir une force armée, comme s'il eût été en guerre avec les ambassadeurs. Puis, pendant que ceux-ci traitaient leurs affaires à la curie, il leur préparait un retour difficile. Il excitait les barons de la Campagne, et notamment Pierre de Vico et Conrad d'Antioche, à les faire assassiner. Il ameutait contre eux les. Romains auxquels il rappelait une injure qu'ils avaient jadis reçue des Florentins à Orvieto; et les Colonna, sous prétexte qu'un d'entre eux, l'archevêque de Messine, avait eu des démêlés avec Pepo de Gampiglia, un client de Florence en Toscane. Par son influence, son collègue le cardinal de Saint- Ange détourna ses parents, les Annibaldi, de donner aux ambassadeurs l'escorte qu'ils souhaitaient. Personne ne respectait les sauf-conduits du pape. Enhn, ils trouvèrent des barons compatissants (entre autres Matteo Gonti) qui les accompagnèrent (2)^ et, évitant la grande route de Rome, se jetant à travers la montagne, par Subiaco et Arsoli, passant, non sans crainte, au pied de Saracinesco, le château de Conrad d'Antioche, ils arrivèrent enfm à Rieti, où ils se sentirent en sûreté. Dans leur négociation ils avaient d'ailleurs entièrement échoué (3). Hs rapportaient de leur voyage — avec des griefs nouveaux contre le cardinal — la certitude que le pape serait inflexible.

La brouille entre Florence et Alexandre IV prend toute sa signification si on la rapproche de ce qui se passa quelques mois plus tard à Arezzo. Là jouait le premier rôle un homme dont la situation avait quelque analogie avec celle du cardinal des Libaldini; c'était l'évêque Guglielmo des Ubertini. Lui aussi appartenait à une famille florentine attachée au parti gibehn ; lui aussi, successeur d'un évêque qui était mort victime des vengeances de Frédéric II, il

(1) BFW. 14072 (Gebauer, 559). La lettre est datée de Rieli, 3 décembre 1258. Elle a été republiée par Levi, Archivio délia Società Romana di storia patiia, XI\'.

(2) On remarquera le rôle prêté à Matteo Conti, pourtant un ami du cardinal (cf. plus haut, p. 189). Parmi les barons (lui les tirèrent d'affaire, les ambassadeurs nomment aussi Andréa di Brancaleone; ce n'est probablement pas un parent du sénateur de Rome (voir sur lui et sa famille les documents publiés par del Giudice, Codice diplomatico, etc., I, 31).

(3) Les guelfes Florentins n'étaient pas encore absous en 1260, après Montaperti (BFW. 9242).

avait, durant les dernières années de l'Empire, par obéissance au pape, marché avec le parti guelfe (i); il lui était même resté fidèle quelque temps après 1250. Il comptait se servir de lui pour recouvrer le temporel de son église, perdu sous Frédéric II, et notamment ses droits sur Cortone; nous avons déjà fait allusion à ce conflit. Il y réussit d'autant mieux que Cortone, en se faisant gibeline, avait irrité contre elle les cités voisines. Le l^"" février 1258 (2), les Guelfes Gortonais exilés, les Florentins et les Arétins s'en emparèrent par surprise, la détruisirent en partie, chassèrent les Gibelins et construisirent une forteresse. L'évêque, qui profitait de l'opération, donna aux AréLins, en remerciement du service rendu, le quart de ses droits sur Cortone, et leur engagea les trois autres quarts, promettant de ne pas les aliéner sans leur consentement (3). Mais bientôt, on ne sait pourquoi, la brouille se mit entre les vainqueurs; tout simplement sans doute parce que l'évêque, vengé de ses griefs personnels sur les Gibelins Gortonais, revint vis-à-vis des Gibelins Arétins et Florentins à l'attitude que lui conseillaient ses traditions de famille. Il se mit, contrairement aux conventions, à négocier la cession à Pérouse de ce qui lui restait de droits sur Cortone; à Pérouse où précisément s'étaient réfugiés les exilés Gortonais. C'est alors que ses ouailles se plaignirent de leur pasteur à Alexandre IV(^). Ils dénonçaient dans sa conduite et dans son changement de parti une tactique habile et perfide; l'évêque voulait ruiner les deux factions l'une par l'autre pour devenir le seul maître. Ils lui reprochaient d'être l'ami le plus cher des ennemis de l'Eglise, d'Ezzehn et de Manfred; accusation contradictoire, puisqu'Ezzelin était déjà presque en guerre avec tous les adhérents lombards de Manfred; accusation certainement fausse en ce qui concerne le roi de Sicile, dont l'évêque était l'adversaire. En 1255, il avait levé un corps de troupes pour aller le combattre en Pouille, aux côtés du cardinal de Sainte-Marie in Via Latai^). Qu'avec un pareil acte dans son

(1) BFW. 8042.

(2) BFW. 14050 a.

(3) Gutizzesi, Dell' anlico dominio del vescovo di Arezzo in Cortona, pp. 113-121, a publié les conventions conclues entre l'évêque et Arezzo; on n'y trouve d'ailleurs pas l'acte constatant l'engagement de non-aliénation, que nous ne connaissons que par BFW. 14075.

(4) BFW. 14075. Cette lettre est de la fm de 1258 ou du commencement de 1259, car elle parle d'Ezzelin comme vivant encore, et elle émane du podestat Stuldus Beringerii Jacobi, lequel doit être le même que Asiuldus de Florentia, le conquérant de Cortone (Muralori, RIS., XXIV, 856), SLoldo Giacoppi des Rossi (Villani, VI, 67) eL Astulfus Rubeus sive de Acoppis, podestat en 1258 et 1259 d'après les Ann. Aretini (RIS., XXIV. 860).

(5) Cf. un document résumé par Mancini, Cortona. etc., p. 43, d'après lequel il fit lever des taxes sur ses vassaux pour solder les archers qu'il emmena au service de l'Eglise.

passé, il pût avec raison être réputé Gibelin, c'est simplement une preuve de plus que le mot n'a pas de sens et ne répond à rien en dehors des limites de la Toscane. Sans doute les Quelles étaient intéressés à faire croire le contraire. Aussi tous les hommes qui, connue Ottaviano des Ubaldini ou GugUelmo des Ubertini, prétendaient rester fidèles au Saint-Siège sans renier leurs attaches gibelines, furent-ils successivement dénoncés au pape par eux, et presque pour les mêmes raisons. Mais aussi la plainte contre l'évêque d'Arezzo ne fut pas mieux accueillie que ne Tavait été celle contre le cardinal. Le pape ne prit aucune mesure contre lui^i), et quant à l'événement qui avait été l'occasion de la querelle, à la prise de Gortone, qui était, après tout, une victoire guelfe, il le déplora, ou tout au moins en blâma vivement les excès ^"^K

Rupture avec Florence, réconciliation avec Pise, voilà, avant la bataille de Montapej'ti, les deux actes les plus importants d'Alexandre IV en Toscane. Ni l'un ni l'autre ne permettait de prévoir de quelle manière allait se faire le classement déflnitif des paitis. Ce classement, si quelque chose le préparait et l'annonçait, ce n'était certes pas la docilité plus grande des Guelfes vis-à-vis du Saint- Siège. Veut-on encoi'e un trait? Vers le moment où se passèrent les événements qui viennent d'être racontés, Alexandre IV jugea à pi'opos de conlier à frère Jean d'Oliva, de l'ordre des Mineurs, une mission extraordinaire contre les hérétiques toscans. Partout l'inquisiteur put remplir son olïice et obtint des autorités les mesures qu'il réclama; seule, la guelfe Florence l'expulsa ignominieusement (3). A en juger par ce qui nous semblerait aujourd'hui le plus sûr critérium, quels seraient, des Guelfes ou des Gibelins, ceux qui s'apprêtaient à devenir le paiti du pape et de l'Eglise? Pour écarter cette impression, il sufïit d'ailleurs de se rappeler que les Siennois et les Gibelins seront bientôt excommuniés à leur tour, pour leurs relations avec Manfred, et supporteront cette sentence

(1) C'est par erreur que BFW. 14075 affirme le contraire, en visant une notice de Posse, Analecta Vaticana, 169, qui se rapporte en réalité à un évêque d'Ascoii.

(2) Cf. sa bulle aux Clarisses de Corlone, qui avaient été victimes du sac de la ville (P. 17385). Un certain nombre d'Arétins, excommuniés à raison des excès par eux commis, furent absous par l'évêque en 1259 (Guazzesi, op. cit., 121).

(3) Le fait est attesté par la lettre des Siennois à Richard de Cornouailles le 20 mai 1261 (BFW. 14159, Gebauer, p. 600). — Et Florence, dans cette affaire, pèse sur les villes qui dépendent d'elle. Le 25 octobre 1258, le podestat de San Gimignano avait condamné un hérétique au bûcher, à la requête de Jean d'Olive. Mais le 21 juillet 1259, sur des avis venus de Florence, le conseil de San Gimignano décide de ne pas insérer dans les statuts de la ville les constitutions contre les hérétiques édictées par Alexandre IV et présentées par ledit inquisiteur. On finit par transiger (Davidsohn, Forschungen, II, 103-105).

avec la même équanimité que les Guelfes. C'est que, de part et d'autre, si la foi chrétienne était très vivante, au moins dans la masse et en dehors des cercles u épicuriens » ou hérétiques, elle s'alliait à merveille avec l'indifférence pour les foudres de l'Eglise, si prodiguées qu'on avait fini par s'y faire, puis par les dédaigner. Gela revient à dire que le sentiment religieux ne jouait aucun rôle dans les luttes de parti. En réalité on était guelfe ou gibelin par intérêt ou par habitude. On n'était pas guelfe pour obéir au pape, ni gibelin parce qu'on voulait combattre l'Eglise ou la hiérarchie. Et — nous croyons que la démonstration en est faite — il serait aussi déraisonnable, après les événements de 1258, de voir dans les Guelfes des fils toujours dociles du Saint-Siège, qu'il le serait, après les événements de 1250, de prendre les Gibelins pour les champions des droits de l'Empire, ou pour les adhérents fidèles des Hohenstaufen.

Et nous touchons cependant à la crise décisive de laquelle allaient sortir constitués les deux groupements politiques qui pendant bien des décades d'années se partageront l'Italie. Et rien encore, ni principe, ni engagement, n'enlevait à aucun des deux partis la liberté de ses alliances. Gomme pour en fournir la preuve, au dernier moment, à la combinaison destinée à triompher une double intrigue faillit substituer une combinaison toute contraire.

Le complot gibelin, ou mieux la vengeance qu'en tirèrent les Guelfes, n'avait pas seulement brouillé Florence avec le Saint-Siège. Il provoqua une nouvelle guerre entre Florence et Sienne. Cette dernière ville, en effet, avait donné asile aux bannis florentins, contrairement aux traités de 1254 et 1255. Sommée de les expulser, elle s'y refusa (D. C'était un casus belli. Des deux côtés on commença d'armer et de se mettre en quête d'alliances.

Or, à ce moment môme, par une coïncidence dont les suites furent considérables, une puissance nouvelle entrait en scène qui jusqu'alors s'était tenue sur la réserve. Le iO août de cette décisive année 1258, Manfred avait pris la couronne; et quelles conséquences eut cette usurpation, comment, entraîné par ses propres actes, il adopta aussitôt dans toute l'Italie une politique agressive et entreprenante, c'est ce qu'on a déjà vu plus haut; c'est ce que montrera

(1) La sommation fut signifiée à Sienne le 2 octobre 1258 (Archives de Florence, CapîtoU, XXIX, 318; cf. BFW. 14068).

encore la suite de cette histoire. Comme en Lombardie, comme dans TEtat pontilical, il voulut intervenir en Toscane, où la guerre imminente lui offrait une occasion. Seulement, sollicité depuis un an par les Siennois et les Gibelins, c'est à leurs adversaires qu'il proposa son amitié. A la fin de 1258, il faisait des avances à la fois à Florence (i) et à Pérouse (2).

Ses préférences s'expliquent. Dans les termes où les Florentins étaient désormais avec le Saint-Siège, le nouveau roi devait penser que non seulement ils ne seraient empêchés par aucun scrupule de s'aUier avec un homme qui n'était pas plus solennellement excommunié qu'eux-mêmes, mais qu'ils saisiraient avec empressement un moyen de faire repentir le pape de les avoir traités sans ménagement (3). Puis, parfaitement indifférent entre Guelfes et Gibehns, son instinct le portait à se tourner vers les plus forts comme étant les plus utiles; Florence et ses alliées n'avaient-elles pas, peu d'années auparavant, vaincu la confédération pisanosiennoise? Sans doute Florence avait jadis combattu Frédéric II que soutenaient les Siennois. Mais ce passé tout récent paraissait déjà bien loin, tant la situation était changée; ce n'est pas en représentant de la légitimité impériale que Manfred pouvait avoir la prétention de se poser. D'ailleurs il devait savoir mieux que personne avec quelle impatience Sienne, au fond, avait supporté l'administration impériale. N'était-ce pas par son oncle, et en son nom, qu'avait été accomplie, au profit de Sienne, l'évacuation précipitée de l'Ildibrandesca? Et précisément le désir de recouvrer cette région était l'un des motifs de son intervention en Toscane. Puisqu'il fallait choisir, il est donc naturel qu'il ait choisi contre Sienne — et par là contre Pise, devenue d'ailleurs presque la meilleure amie du Saint-Siège en Toscane. Quant à Pérouse, son amitié serait précieuse en facilitant les communications de la Toscane avec Icf Marche d'Ancône où Manfred avait déjà pris pied; et elle semblait facile à obtenir. Cette ville, dans les troubles récents de l'Etat pontihcal, ne s'était pas conduite en docile sujette du Saint-Siège; et puis elle suivrait probablement Florence. Quoique en pays d'Eglise, elle s'était souvent mêlée aux affaires toscanes; si elle était restée neutre dans les conflits survenus depuis 1250, elle avait, dans les grandes guerres du temps de Frédéric II, combattu contre Sienne

(1) BFW. 14142.

(2) On peut l'inférer de P. 17451 (15 janv. 1259), et P. 17523 (26 mars;.

(3) Je regarde, en effet, comme probable que les ouvertures de Manfred, certainement postérieures à son couronnement, le sont aussi à l'excommunication des Florentins.

coin nie .alliée de Florence et d'Orvieto. Sans doute — ainsi les divisions gagnaient de proche en proche — il existait maintenant dans ses murs un parti gibelin. On Tavait bien vu quand elle avait pris sous sa protection les Gibelins Gortonais expulsés par les Guelfes Arétins. Mais ne pouvait-on espérer que son passé serait plus fort que ses récentes sympathies? D'ailleurs, rien sans doute, à ce moment, n'était plus loin de l'esprit de Manfred que de fonder sa domination sur l'écrasement des Gibelins. La paix entre les factions, sous son autorité, voilà quel était son rêve, et il se flattait de le réaliser en se présentant à la Toscane connue protecteur d'une ligue Plorentino-Pérugine.

Il fut vite déçu. De prime abord les Florentins rejetèrent ses offres, peut-être parce qu'ils persistaient dans leur idée fausse de voir en lui l'instigateur du complot gibelin auquel ils venaient d'échapper, peut-être par rancune contre la mémoire de Frédéric II, peut-être parce qu'à ce moment encore ils ne désespéraient pas de se réconcilier avec le pape, peut-être parce que Manfred, comme il le fit plus taj'd avec les Siennois, leur marchanda trop son concours, et leur laissa trop voir que l'alliance devait se faire dans son intérêt exclusif et n'impliquait pas, de sa part, l'engagement de soutenir partout, et connue les Florentins voulaient qu'ils le fussent, les intérêts llorentins. Plus tard Florence devait se faire auprès de Gonradin un titre de son refus, comme s'il eût été dicté par le loyalisme à l'égard de l'Empire. G'est bien probablement le dej*nier sentiment auquel on obéit.

Quant à Pérou se, grand fut l'émoi d'Alexandre IV en apprenant les efforts tentés pour ébranler sa fidélité. Il venait d'écrire aux Pérugins, le 11 janvier 1259 (i), une lettre d'éloges dithyrambiques où il rappelait, en les exagérant, leurs services passés, où il les appelait le peuple de Dieu, où il les comparait aux Macchabées. On ne serait pas habitué aux hyperboles de la chancellerie pontificale, qu'on soupçonnerait là une arrière-pensée; déjà inquiet des dispositions de Pérouse, il aurait voulu la retenir en la prenant par les compliments. Gependant il ne parlait encore que des progrès des agents de Manfred dans la Marche d'Ancône, et invitait Pérouse à les arrêter. Mais, dès le 15 janvier (2)^ c'est Pérouse elle-même qu'il conjurait de rester fidèle. Il avait donc reçu connaissance de quelque tentative faite pour la séduire. Et le 26 mars 0), il ne devait pas être

(1) BFW. 9181.

rassuré encore, car à cette date il renouvelait ses instances auprès du podestat de Pérouse.

En même temps que se succédaient publiquement les lettres pontificales à ^adresse des Pérugins, de la curie paitaient d'autres exhortations, mystérieuses celles-là, et non pas contraires, mais inspirées par des sentiments un peu différents. Alexandre IV adjurait Pérouse de fermer Toreille aux offres de Manfred, Tennemi de FEglise. Ottaviano des Ubaldini lui soufflait de repousser celles de P^lorence, la cité des Guelfes, ('ar Florence, tout en décourageant Manfred, n'entendait pas demeurer isolée, elle faisait sonder Pérouse et Orvieto, parlant de renouveler les anciens traités. A cette combinaison, qui eût donné à la confédération florentine une prépondérance écrasante, le cardinal Ottaviano, en bon gibelin, opposa un plan tout contraire : il tenta d'entraîner Pérouse dans l'orbite de Sienne (D. Au mois de janvier 1259, il chargea une de ses créatures, le prieur des Prêcheurs de Sienne, frère Orlandino, d'attirer l'attention des Siennois sur la diplomatie florentine. Pour la traverser, il leur conseillait d'envoyer immédiatement à Pérouse une ambassade secrète qu'il ferait appuyer par ses propres agents. L'avis ne fut pas perdu. Vers la fm de février 1259, Pérouse, moyennant 10.000 livres adroitement distribuées à ceux de ses citoyens qui avaient des sympathies gibelines, faillit traiter, non avec les Florentins, mais avec les Siennois, et sous les auspices et par l'entremise d'Ottaviano auquel les Siennois s'en étaient remis de régler les conditions. Quoique le détail des pourparlers nous échappe, on devine sur quelle corde dut appuyer le cardinal, en voyant quelles furent dans les années suivantes les principales préoccupations

(1) On ne connaît, malheureusement, cette négociation que par les allusions vagues qui y sont faites dans Arch. de Sienne, Consiglio Gen., VIII, 74-87 et 92. Elle a été signalée très sommairement par Tommasi, Storia di Siena, I. 299. et d'après lui par Levi {Archivio délia Società Bomana di storia patria, XIV, 267). En janvier 1259, on décide que de iacto Perusii et Vrheveteris provideatur secundum consilium litterarum domini cardinalis. On envoie un ambassadeur au cardinal; et un agent secret qui ira à Pérouse travailler avec ceux du cardinal ne predictum negotium compleatur cum Florentinîs (il s'agit évidemment de l'alliance à conjurer). Ou vole un présent de 1,000 livres au cardinal. Le 19 février, les Gibelins de Pérouse demandent 10,000 livres, promettant de faire un traité avec Sienne. Le 24, au retour de son envoyé, Sienne en principe décide de traiter; le renvoie au cardinal pour discuter les conditions. — Le 10 mars, l'agent, de nouveau de retour, apporte ces conditions, qu'on juge peu avantageuses. Sienne, pourtant, le 20, nomme un plénipotentiaire qui part pour Pérouse. Il ne paraît pas y avoir rien lait. Le 19 avril, on avertit le conseil que le prieur des arts de Pérouse est prêt, moyennant finances, h empêcher l'alliance entre Pérouse et Florence. Les négociations n'étaient pas encore absolument rompues au mois de juin {ibid., 31-34 v») sans que l'on voie quel en était alors l'objet précis

des Pérugins. Cortone était en train de devenir, entre Pérouse et Arezzo, Tobjet d'une de ces implacables querelles de frontière qui, de deux villes voisines, faisaient presque fatalement deux ennemies. Le 8 août 1258 (D, les exilés Cortonais avaient pris à bail, de Pérouse qui. promettait de leur en garantir la jouissance, les terres situées entre la Ghiana et le lac Trasim.ène. En échange, ils devraient le service militaire à toute réquisition, et désormais, même une fois rentrés dans leurs foyers, ils ne prendraient jamais leurs podestats ailleurs qu'à Pérouse. Dès ce moment Pérouse n'eut qu'une idée, rebâtir Cortone pour la maintenir sous sa protection. C'est dans cette intention qu'elle avait négocié avec l'évêque d' Arezzo l'achat de ses droits sur Cortone. La simple annonce de ces pourparlers avait soulevé la colère des Arétins. Dès lors, comme d'autre part Arezzo et Florence venaient de se lier l'une à l'autre par un traité de défense et de garantie réciproques, conçu dans les termes les plus généraux et les plus catégoriques (2), n devenait bien difTicile à Pérouse de s'entendre avec Florence, à moins de sacrifier son projet favori 0). Malheureusement pour le cardinal, cela ne suffisait pas pour la rejeter vers Sienne. Ici encore, on est réduit aux conjectures; on sait seulement que l'affaire manqua à cause d'exigences des Pérugins, jugées inacceptables par les Siennois. Il est probable qu'il s'agissait de Montepulciano. Mettre la main sur cette place était l'un des principaux avantages que Sienne pût attendre de la victoire. Mais la maintenir indépendante de Sienne, et par là s'éviter à eux-mêmes un dangereux voisinage, était depuis longtemps une des règles de conduite de Pérouse. Sans doute elle demanda des promesses, des garanties, qui lui furent refusées. En fin de compte, incapable de concilier autrement des intérêts et des ambitions contradictoires, peut-être aussi par suite de ses divisions intérieures et faute d'une majorité nettement prononcée dans un sens, elle se décida à demeurer neutre.

Disons de suite, et pour n'y pas revenir, qu'elle persévéra jusqu'au bout dans son attitude. Neutralité active, du reste, de gens toujours soucieux à la fois de ne se brouiller sans retour avec

(1) Le traité est analysé dans Mancini, Cortona nel Medio Evo, p. 61.

(2) 15 mai 1258; Arch. de Florence, CapitoU, XXIX, 178 v». Les deux villes se garantissaient mutuellement leur bonus status.

(3) A quel point elle y tenait, on le voit par ce qui se passe l'année suivante. Les sénateurs de Rome, sollicités par Florence de contracter une alliance, demandent conseil à Pérouse. Pérouse s'informe des conditions, et réclame qu'on stipule la reconstruction de Cortone (Arch. de Pérouse, Atti del Consiglio Maggiore, 223; délibération du 24 avril 1260).

aucun des deux partis, et de tirer profit des événements quels qu'ils fussent. Refusant son concours à Manfred, Pérouse, malgré les ordres du pape, accorde cependant libre passage à ses troupes, à l'armée qui vaincra à Monlaperti (D. Mais elle engage les Gortonais, sollicités par le vicaire de Manfred de marcher contre Florence, à imiter sa propre réserve (2). Elle refuse malgré l'invitation de Sienne, d'interdire à ses marchands de se rendre à Florence (3). A la requête des Orviétans, elle prie le vicaire de Manfred de ne pas attaquer Montepulciano, mais elle ne veut pas s'engager à la défendre, non plus que les autres localités situées dans la sphère d'influence d'Orvieto (^). A la veille de Montaperti, elle poursuit le rêve chimérique de réconcilier les partis par sa médiation (5); au lendemain de la bataille, on la trouve aussitôt en très bons termes avec le vicaire de Manfred, négociant avec lui à la fois la reconstruction de Gortone et la délivrance des prisonniers Orviétans (6). A quelques semaines de là, c'est une réponse évasive qu'elle donne aux Gibelins et à l'évêque d'Arezzo qui imploraient son aide pour rentrer dans leur ville C^). Grâce à beaucoup de tact et d'esprit de suite, elle avait évité d'être entraînée dans le grand conflit. Exemple unique, d'autant plus curieux à signaler que dans sa conduite, si différente de celle de toutes ses voisines, Pérouse obéissait pourtant à des considérations analogues. G'étaient ses intérêts locaux qui lui conseillaient l'abstention, comme ailleurs ils inspiraient le plus fanatique esprit de parti.

L'échec flnal de la tentative du cardinal des Ubaldini n'ôte d'ailleurs pas grand'chose à l'intérêt qu'elle présente. D'abord, aucun acte ne pourrait mieux servir à caractériser sa politique. Il essaie de séparer Pérouse de Florence à une heure 011 il pouvait se demander encore si Florence n'en viendrait pas à accueillir les avances de Manfred. Il ne travaillait donc pas pour le roi de Sicile. Mais il s'efforce encore de procurer l'union de Pérouse avec Sienne à un moment où il ne devait pas ignorer que Sienne était près de se donner à Manfred. La perspective de servir la cause du roi de Sicile ne suflisait donc pas pour l'arrêter. En réalité, quand il s'agissait de la Toscane, indifférent à tout le reste, il ne voyait que

(1) Arch. de Pérouse, ibid., fol, 141; délibération du 8 mars 1260

(2) IMd., 225 vo (délib. du 30 avril 1260).

(3) Ibid., 158 vo (30 avril 1260).

(4) Ibid., 166 vo.

(5) Ibid., 91 (2 sept. 1260).

(6) Ibid., 96 et suiv. (15 sept. 1260).

(7) Ibid., 255 (25 nov. 1260).

les intérêts du parti gibelin (*), dont il s'était constitué, à la cour pontificale, Tagent permanent et le protecteur secret, mais fidèle. Surtout, on est invinciblement tenté d'aller plus loin encore. Ne peut-on admettre que dans toute cette affaire Ottaviano ne fut que l'instrument du pape, ou du moins n'agit qu'avec son approbation tacite et la certitude de n'être pas désavoué s'il réussissait? Les Siennois ont raconté plus tard, dans une lettre qu'ils adressèrent, le 20 mai 1261, à Richard de Gornouailles (2), que se voyant menacés par Florence, ils avaient imploré l'appui du pape. Celui-ci leur avait répondu qu'il ne voulait et ne devait pas intervenir par les armes, mais qu'il frappait leurs adversaires de peines spirituelles. C'est alors qu'ils auraient accueilli les offres de Manfred. Ce témoignage n'est confirmé par aucun autre, et en lui-même il est tendancieux. Ecrivant à Richard, les Siennois avaient intérêt à lui faire croire, d'une part, qu'ils jouissaient du patronage moral du Saint- Siège, d'autre part, qu'ils n'avaient eu recours à Manfred qu'en désespoir de cause. Ils devaient donc insister sur les bonnes paroles que le pape leur aurait données, réduire à rien, au contraire, le concours effectif qu'il leur aurait fourni. Ils devaient dire qu'ils étaient allés chercher le pape, tandis que Manfred était venu les chercher (ce dernier point est certainement faux). Mais ces réserves faites, il doit y avoir quelque chose de vrai dans leur récit. Sous une forme ou sous une autre, qu'elle soit venue de lui-même, ou de Sienne, ou du cardinal des Ubaldini, l'idée d'une entente avec les Gibelins toscans a dû traverser l'esprit du pape. Il aurait donné à leur ligue, comme dans l'affaire de Pérouse, l'appui de sa diplomatie officielle ou occulte. Idée au fond assez naturelle; Alexandre IV, on l'a vu et on le verra de reste, n'avait aucun parti pris contre les Gibelins, et il désirait certainement l'humiliation de Florence. Inquiet d'abord des pourparlers engagés entre cette ville et Manfred, les voyant peut-être sur le point d'aboutir, il a dû chercher à se ménager une parade; puis, au contraire, voyant les Siennois, après le refus des Florentins, s'offrir à Manfred, il a pu se hâter de se

(1) On remarquera que les Siennois le considérèrent toujours comme un ami sur lequel ils pouvaient compter. Le 4 décembre 1262 (à un moment où Sienne était fort troublée par l'exil volontaire d'un certain nombre de ses citoyens attirés au parti guelfe par les mesures sévères d'Urbain IV), le conseil général décidait d'envriyer des agenis au cardinal Otiaviano (qu'un voyage devait amener aux environs de Sienne), pour lui recommander les affaires de la commune {Arch. de Sienne, Cons. Générale, X, 95 v»; cf. Levi, Ottaviano degli Ubaldini, dans VArchivio délia Sorietà Rnmnna di storia pntrin, XIV, 302). De même, San Gimignano, en 1261 et en 1264, pendant les vacances du trône pontifical, envoie aux nouvelles auprès du cardinal (Davidsohn, Forschungen, II. 111 et 121).

(2) BFW. 14159.

proposer à eux dans l'espoir de prendre les devants et de couper le chemin au roi de Sicile.

Si notre hypothèse était vraie, la démarche du cardinal prendrait une portée bien plus grande; ce serait vraiment la contre-partie de celle que Manfred avait faite auprès des Florentins. Tentatives opposées, mais si étroitement solidaires que le succès de l'une eût entraîné le succès de l'autre; car si Manfred était parvenu à séduire Florence, Sienne ne pouvait plus espérer que dans le Saint-Siège; et si, au contraire, Sienne avait été gagnée par le pape, Florence aurait bien vite cessé de faire fi du roi de Sicile. Tentatives manquées qui montrent comment les alliances toutes contraires qui finissent par se conclure entre la papauté et le parti guelfe, d'une part, Manfred et les Gibelins de l'autre, furent le résultat, non d'une tradition politique invétérée, non d'une préférence permanente, mais seulement de circonstances accidentelles.

Sienne cependant ne pouvait se contenter de ce que le pape pouvait lui offrir. Il lui fallait quelque chose de plus réel. Puis elle subissait l'influence de Provenzano Salvani, le plus considérable alors de ses citoyens et presque son « seigneur » (D, un client personnel du roi de Sicile. Aussi néglige-t-elle le pape, comme Florence avait repoussé Manfred. Tout en continuant à se servir à Pérouse des bons offices du cardinal des Ubaldini, elle se reprit à rechercher le roi dès qu'elle sut que son alliance était redevenue disponible.

Mais c'est avec lenteur, par degrés, et comme avec une certaine défiance, que l'on s'engage de part et d'autre. Le 5 février 1259, le conseil de Sienne avait décidé d'envoyer un ambassadeur à Manfred, et des lettres à son vicaire dans la Marche, qui était alors

(1) Cf. Dante, Purgatoire, XI, 109 :

« Di lui che del cammin si poco piglia Dinanzi a me, Toscana sonô tutta, Ed ora appena in Siena sen pispiglia, Ond' era sire, qiiando fu distrutta La rabbia fiorentina, che superba Era in quel tempo, si com' ora è putta.

Quegli è, rispose, Provenzan Salvani:

Ed è qui, perché fu presuntuoso A recar Siena tutta aile sue mani. »

Percival Doria (D. Le 15 avril, des ambassadeurs de Manfred étaient à Sienne (2). Hs demandaient, avant toute chose, que la commune jurât fidélité à leur maître. On ne s'y résolut qu'après très mûre l'éflexion; l'affaire fut d'abord envoyée à l'examen du podestat et du capitaine; puis soumise successivement au conseil secret et au conseil de la Campana ou conseil général (3). Ces lenteurs montrent qu'on n'obéissait pas à un entraînement. Enfm, le 17 mai, un envoyé siennois prêta à Manfred le serment demandé; celui-ci prit en échange la ville sous sa protection (^). C'étaient là, de part et d'autre, des obligations aussi vagues qu'étendues; et chacun des deux contractants avait pris le plus grand soin de ne pas s'engager d'une manière trop précise au service de l'autre. Sienne n'avait qu'une politique, sa haine contre Florence; or il n'est pas parlé dans la convention de guerre contre Florence. Manfred n'y eût pas consenti ; il n'avait pas renoncé à l'espoir de faire accepter son hégémonie à l'amiable, par les Florentins (5) comme par les Siennois. Et il restait l'alhé de Gênes, ennemie acharnée de Pise, laquelle pourtant était toujours l'amie de Sienne. On voit combien étaient enchevêtrées et contradictoires les relations politiques. Le roi, d'autre part, était en guerre ouverte avec le pape; ce qu'il venait chercher en Toscane, c'était sans doute un accroissement de puissance ; peut-être, pour l'avenir, quelque titre à briguer l'Empire, mais avant tout, pour le présent, des adhérents nouveaux à enrôler dans sa coalition contre le Saint-Siège. Or, loin d'en trouver par son alliance avec les Siennois, ceux-ci déclaraient très expressément qu'ils ne pourraient être tenus de marcher contre le pape (6). Restriction qui témoigne, et du respect que les Gibelins eux-mêmes professaient pour l'Eglise, et de leur répugnance à distraire de leurs querelles locales la moindre partie de leurs forces. Mais ce traité qui, à chacune des deux parties contractantes, refusait précisément ce qu'elle désirait, elles allaient tâcher de l'exploiter à leur profit, d'en forcer le sens, d'en étendre la portée, enfm de s'entraîner l'une l'autre. Sienne, singulièrement aidée d'ailleurs par l'imprudence des Florentins eux-mêmes, réussit la première

(1) Arch. de Sienne, Consiglio Générale, VITI, 77 v».

(2) Ihid., 91 vo.

(3) Ibid., 7. Tel est le sens de cette délibération, que Tommasi, I, 291, date faussement de mai 1258, et résume inexactement.

(4) BFW. 4699, 4700, 4701.

(5) On en aura plus loin une preuve manifeste. Peut-être à ce moment même envoyait-il des ambassadeurs à Florence et à Arezzo (Freidhof, op. cit., I, 12).

(6) BFW. 4700.

à conipromeltre le roi en sa faveur. A Manfred, au contraire, il faudra des années (sans parler du concours indirect que lui prêta la politique intransigeante d'Urbain IV) pour obtenir de son alliée un acte d'hostilité directe contre le Saint-Siège. Il est vrai que dans l'intervalle il s'était payé autrement de ses services en rétablissant à son profit, et au grand mécontentement de Sienne, une partie de cet édifice de l'administration impériale qu'elle s'était si fort empressée de démolir après 1250. Sienne se résigna, pour avoir son concours contre Florence.

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