CHAPITRE X
La bataille de Montaperti.
La prépondérance gibeline et la domination de Manfred
en Toscane.
Soit calcul profond, soit indifférence réelle à un traité que les réserves dont il était accompagné lui rendaient moins utile, Manfred commença par se montrer peu empressé de profiter de la convention de mai 1259. Il eut Tart de se faire prier. Il attendit que Sienne, tirant elle-même les conséquences du serment de fidélité qu'elle avait juré, lui sacrifiât son indépendance. Le 13 juillet 1259, la ville décidait d'avoir pour l'année suivante un capitaine étranger, et, sur la proposition de Provenzano Salvani, on demanda au roi de Sicile de le désigner (D. Mais on stipulait qu'il ne devrait jamais avoir été podestat ni capitaine à Florence ou à Lucques, ni être ennemi ou rebelle de Sienne. Qu'est-ce à dire, sinon qu'on jugeait Manfred capable de vouloir imposer la conciliation, en installant dans la gibeline Sienne un capitaine guelfe. A cette invitation (les Siennois le pressaient aussi de préparer sa candidature à l'Empire), Manfred répondit avec réserve (2), un peu à côté de ce qu'on lui demandait. Beaucoup de remercîments, mais rien que des promesses, et qui n'étaient pas de celles dont l'accomplissement tenait le plus à cœur aux Siennois. Il parlait d'envoyer un capitaine et des troupes, mais la tâche qu'il leur assignait d'avance était de reconquérir l'Ildibrandesca. On se souvient des destinées de ce comté après 1250; Grosseto soumis à Sienne, le reste partagé entre Ildibrandino di Bonifazio (chef de la branche dite désormais de Santa Piora) vassal de Sienne, et Guglielmo di Ildibrandino (auteur de la branche de Pitigliano), vassal d'Orvieto. A ce dernier avaient depuis succédé ses deux fils, Umberto et Ildibrandino (3). En 1259, cette situation venait de changer. Le comte Umberto venait d'être assassiné, sinon sur l'ordre de Sienne, avec laquelle il avait long-
(1) Arch. de Sienne, Consiglio Générale, VIII, 52 v», 53.
(2) BFW. 4707 (11 août 1259).
(3) Cf. la généalogie donnée dans Repetti, Dizionario, etc., Appendice, p. 55.
temps guerroyé, du moins par des Siennois, que la commune avait aussitôt récompensés. Pour le venger, et aussi pour faire revivre les vieux droits de sa famille, son frère Ildibrandino provoqua la révolte de Grosseto contre Sienne d). C'était lui que Manfred songeait à mettre à la raison. On voit très bien pourquoi il avait mis en avant l'Ildibrandesca à soumettre. C'était le moyen de faire entrer une armée en Toscane, pour autre chose que pour faire la guerre à Florence, à laquelle il pouvait espérer que l'Ildibrandesca serait indifférente. Il serait dans le pays sans être obligé d'ores et déjà d'opter entre les deux partis qui s'y combattaient. Puis — il le déclarait tout haut — c'est pour lui qu'il entendait reprendre l'Ildibrandesca. Comme le Saint-Siège y revendiquait des droits, à tout le moins de suzeraineté, elle serait entre ses mains un gage de plus; sans parler de la base d'opérations qu'il pourrait en faire pour agiter le nord du Patrimoine, comme il agitait déjà la iMarche d'Ancône, et menacer de tous les côlés à la fois l'Etat pontifical.
Il envoya donc en Toscane, outre le podestat que lui demandaient les Siennois (2) et qui fut Prancesco Troghisio, désigné par une lettre du 7 octobre (3), un vicaire ou capitaine général avec un corps de troupes assez considérable. Il avait choisi pour ces fonctions, absolument analogues à celles des anciens vicaires généraux de Frédéric II, son cousin, Jordan d'Anglona, comte de San Severino. Il se trouve, par un hasard singulier, quexe choix nous est connu par la notification qui en fut faite aux Florentins, dans une lettre très courtoise et très flatteuse. L'objet de la mission de Jordan, y était-il dit, était de rétablir la paix chez eux et dans toute la Toscane (^); tant Manfred était loin d'entrer dans les vues des Siennois !
De fait, arrivé en Toscane vers la fm de décembre, le nouveau vicaire général se tourna aussitôt vers l'Ildibrandesca. Il alla mettre le siège devant Grosseto, qui se rendit à lui vers le mois de mars au plus tard. La ville reçut de Manfred un privilège étendu; elle devait toujours relever directement de lui, nonobstant les actes contraires par lesquels Frédéric II l'avait inféodée à d'autres, jouirait de franchises dans le royaume, aurait le droit de se choisir un podestat sous réserve de l'approbation royale (^l Des prétentions de Sienne,
(1) Sur ces faits cf. Tommasi, I, 298. — Sur le comte Umberto, cf. Dante, Purgatoire, ch. xi.
(2) En réalité les Siennois avaient demandé un capitaine. J'ignore la raison de changement.
(3) BFW. 4710.
(4) BFW. 4712.
(5) BFW. 4717 (avril 1260).
il n'était pas plus question que si elle ne les eût jamais manifestées. En même temps, Francesco Troghisiu, avec les milices siennoises, assiégeait deux autres places de l'Ildibrandesca, Monteano et Monte massi (1).
Mais les Florentins ne permirent pas à la guerre de se continuer ainsi sans leur intervention. Ils prirent fait et cause pour leur ancien allié, Ildibrandino de Pitigliano, le défenseur de Montemassi. Ils prétendirent par une démonstration militaire faire lever le siège de cette place, forçant ainsi le vicaire de Manfred à les traiter en ennemis (2). De fait, Francesco Troghisio dut se porter en toute hâte vers Sienne, pour la couvrir. Il emmenait avec lui une petite troupe de mercenaires allemands de Manfred. Il s'ensuivit, le 18 mai, une écliauffourée dans laquelle ces mercenaires, après un premier succès, furent finalement taillés en pièces, et perdirent leur enseigne que les Florentins insultèrent. La tradition florentine, dont Villani (3) s'est fait l'écho, voulait que Farinata des Uberti, le chef des exilés gibelins réfugiés à Sienne, eût enivré les Allenrands avant l'engagement, en apparence pour les animer au combat, au fond dans l'intention machiavélique de les y rendre impropres et de les faire battre. 11 aurait calculé que Manfred, pour venger l'honneur de ses armes, se départirait enfui de ces ménagements pour Florence qui désespéraient les Gibelins et les Siennois. L'anecdote vaut ce (pi'elle vaut; elle prouve du moins une chose : Manfred passait pour avoir été si hésitant qu'il avait fallu lui forcer la main. Et il est certain que l'escarmouche du 18 mai, insignihante en elle-même, amena le roi de Sicile et ses agents à se prononcer plus vigoureusement. Jordan d'Anglona vint en personne attaquer Montalcino, depuis si longtemps contestée entre Florence et Sienne, et reconnue à la première de ces deux villes par le traité de 1254 (^). Cette fois, il sortait de l'Ildibrandesca, de la sphère des intérêts propres de son maître, pour s'engager, dans l'intérêt de Sienne, dans des hostilités directes contre les Florentins. Et quelques mois plus tard, lors du grand effort que firent les Florentins pour sauver Montalcino, quand Sienne fut menacée par les milices coalisées de Florence, de Lucques, de Pistoia, de Prato, d'Arezzo, de Volterra, de Colle, de
(1) Sur ces faits, et les suivants, cf. Perrens, op. cit., I, 469 et suiv., Freidhof, op. cit., I, 10 et suiv.
(2) L'armée florentine quitta la viUe le 19 avril. Dès le 30, on voit par le registre des délibérations du conseil de Pérouse [Atti del Consiglio Maggiore, 158 v», 225 v»), que Jordan d'Anglano avait défendu tout commerce avec Florence, et demandé aux Corlonais de marcher contre les Florentins.