VI, 75 (RIS., XIII
(4) Cf. plus haut, p. 161.
San Miniato, de San Giniignano, d'Oivieto, elle fut sauvée moins par l'énergie de ses citoyens que par le vicaire de Manfred et ses mercenaires allemands.
Le 4 septembre 1260, la bataille de Montaperti, à jamais célèbre dans l'histoire et dans la poésie italiennes, la journée sanglante
Che jece VArbia colorata in rosso U)
anéantissait les forces de la ligue guelfe. En en recevant la nouvelle, Manfred écrivit aux Siennois une lettre propre à faire croire que les événements récents avaient enflammé en lui cet esprit de parti auquel il était longtemps demeuré étranger. Les Florentins y sont traités de rebelles, d'ennemis de Dieu et des hommes, qui s'étaient criminellement opposés aux décrets de la Providence divine, c'est-à-dire au progrès de la puissance du roi. Rappelant leurs attaques et leurs menaces contre Sienne, Manfred exhortait les vainqueurs à pousser jusqu'au bout leur vengeance. Ce n'était pas assez que « le fer eût privé Florence de la fleur de sa jeunesse », il fallait que l'incendie détruisît les derniers restes de la ville et lui ôtât toute chance de se relever jamais (2). Lorsqu'il lançait cet appel presque sauvage, le roi de Sicile ignorait encore qu'il n'en était pas besoin. Comme d'un seul élan, les vainqueurs, à la poursuite des vaincus, étaient entrés dans Florence, sous le commandement de Jordan d'Anglona et de Guido Novello, capitaine des Gibelins florentins, f^es principaux Guelfes, désespérant de la résistance, s'étaient enfuis à Lucques ou en Lombardie. Devant l'étendue de son succès, Manfred se ressaisit. Il revint à la modération, s'il est vrai, comme l'affirme un écrivain il est vrai très postérieur (3)^ qu'à la diète gibeline convoquée à Empoli pour décider du sort des vaincus, il ait fait combattre par Jordan d'Anglona, et en fm de compte rejeter, la proposition des Pisans et des Siennois qui n'allait à rien moins qu'à raser Florence. Mais, sauf ce dernier excès, il ne fit rien pour empêcher les Gibelins d'exploiter leur victoire. Florence dut rendre gorge. Par le traité du 25 novembre (^), contre-
(1) Dante, Enfer^ X, 85.
(2) BFW. 4723 (Schirrmacher, Die letzten Hohenstaufen, p. 619).
(3) Savini, De bello Arhiano (ms. consente à la bibliothèque de Sienne). Sur la valeur de ce récit, cf. Freidhof, op. cit., II, 5, qui l'accepte. On sait que la tradition Florentine, représentée par Villani, VI, 82 (RIS., XIII, 213) et Dante, Enfer, ch. x, attribuait le salut de Florence à Farinata des Uberti.
(4) BFW. 14141; Delizie degli eruditi Toscani, IX, 13 et 24 (il y a deux instruments distincts, l'un tout politique et constatant les cessions de territoires ci-dessus mentionnées, l'autre renfermant des clauses commerciales et d'aide réciproque).
partie de celui de 1254, elle renonçait à toute prétention sur iVlontalcino, Montepulciano, Castiglione dei Latroni, Menzano, Gasale, Poggibonsi, Staggia, llldibrandesca ou la Pannochiesca; elle abandonnait en un mot ses possessions et ses clients. En même temps, par un contre-coup de la bataille de Montaperti, s'accomplissait dans la plupart des autres villes toscanes la même révolution qu'à Florence. Ce fut un véritable changement à vue. Dès le 10 octobre (i), 8an Gin:iignano reprenait son podestat gibelin, le Florentin Neri Piccolino des Uberti, qu'elle avait chassé neuf années auparavant (^). Le 8 décembre, Pistoia retombée aux mains des Gibelins revenait à ses affmités naturelles en signant avec Sienne un traité d'aUiance et d'amitié (3). Le 20 avril 1261, les guelfes qui occupaient Corlone reconnaissaient la seigneurie temporelle de l'évêque d'Arezzo (^), rouvraient leurs portes aux gibelins, juraient la parte gibeline (5). Le 12 mai (s), Volterra traitait avec Gautier del Monte, vicaire de Jordan d'Anglona; elle promettait de ne jamais rappeler les Guelfes, sans l'assentiment du roi de Sicile, et de ne choisir que des podestats gibeUns. A cette date, Lucques et Arezzo (7) étaient les seules connimnes restées hdèles au parti guelfe, comme un an auparavant Sienne et Pise avaient seules représenté le parti gibelin. Et à la confédération guelfe avait succédé une confédération gibeline, qui, elle aussi, s'étendait sur la Toscane presque entière.
Elle fut créée par un acte intervenu le 28 mai 1261, à Sienne, entre les communes de Pise, Florence, Sienne, Pistoia, Volterra, San
(1) Davidsohn, Forschungen, II, 107.
(2) Cf plus haut, p. 157, n. 2.
(3) Arch. de Sienne, Calefio Vecchio, 370 (les clauses en sont analogues à celles du traité entre Sienne et Florence cité plus haut, p. 207, n. 4).
(4) Sur les démêlés de l'évêque avec les guelfes Cortonais qu'il avait d'abord soutenus, cf. plus haut, p. 192.
(5j Guazzesi, DeW antico dominio del vescovo di Arezzo in Cortona, 122. Dans cet arrangement il n'était pas question des droits cédés par l'évêque à la commune d'Arezzo en 1258 (cf. plus haut, p. 192). Voir aussi Mancini, Cortona net Medio Evo, 65, qui elle des inscriptions, encore subsistantes au XVP siècle.
(6) Mailei, Storia di Volterra, 193 (avec la date du 12 mai 1260, qu'il faut évidemment rectiher, puisque les milices de Volterra combattirent à Montaperti dans les rangs de l'armée florentine (dès le 15 septembre 1260, Volterra avait reçu Gautier del Monte i Cecina, Notizie... di Volterra, p. 57, n. 4.).
(7) L'attitude d'Arezzo nous est connue par BFW. 14142 (lettres des guelfes florentins à Conradin). L'année suivante les parti guelfe et gibeline d'Arezzo se réconcilièrent sous les auspices de Sienne (ratifications du 1" février 1262, Arch. de Sienne, Rilormagioni).
iMiniato, Prato, San Gimignario, CuUe et Poggibonsi (i). Les clauses doivent nous retenir quelque temps. Avant tout, il s'agissait d'une ligue contre Lucques et les Guelies expulsés de Florence, Pistoia et autres lieux, aussi longtemps qu'ils persisteraient dans leur rébellion. Un article déterminait la quote-part que fouinirait cliacun des alliés dans là solde de 500 hommes d'armes destinés à harceler sans relâche le territoire Lucquois. Aucune paix ne pourrait être conclue que d'un commun accord; et l'on fixait d'avance les conditions au-dessous desquelles on ne descendrait pas. Il faudrait que Lucques restituât à Pise toutes les localités que Florence lui avait adjugées par l'arbitrage de 1254 ^2), et notamment Motrone, Sala, Gastiglione di Versigha (3), Massa Garrara et toute la Lunigiane jusqu'à la Magra; en un mot, qu'elle renonçât à cet accès vers la mer pour lequel elle avait tant lutté. Les chents que Pise avait dans la région, notamment les nobles de Gorvaja et de Vallecchia, seraient rétablis dans leurs biens. Non seulement les conquêtes faites aux dépens de Pise, mais celles mêmes qui avaient été faites sur l'Empire, seraient arrachées aux Lucquois. Le territoire de l'ancienne châtellenie impériale de San Miniato, dont on a vu que Lucques s'était emparée après 1250, devait être partagé entre Pise, qui aurait Gastiglione di Val di Serchio, Montecalvoli, Santa Maria al Monte, et Pistoia, qui aurait Monsummano et Monte- Vettolini. Les nobles de Fucecchio, autres hobereaux de la région, toujours en conflit avec Lucques, rentreraient dans tous leurs droits et possessions. Pour San Miniato enfm, elle faisait partie de la ligue gibeline et intervenait au traité comme commune indépendante; il est clair qu'il ne pouvait plus être question pour Lucques de tenir, comme jadis (^), garnison dans sa citadeUe. Ici encore, ce que l'on poursuivait, c'était donc la ruine complète des résultats obtenus par la ligue guelfe, de 1250 à 1254. Quant à Manfred, le traité était bien censé conclu «pour son honneur et son exaltation»; l'acte constitutif faisait mention expresse de l'assentiment de son vicaire général Jordan d'Anglona. Seulement, en fait on ne pensait à lui que pour escompter les secours qu'on pourrait en tirer. Les parties contractantes, était-il dit « s'efforceront de leur mieux d'obtenir que le roi de Sicile entretienne cinq cents hommes d'armes en Toscane, pour faire, de concert avec la ligue, la guerre aux Lucquois et aux
(1) BFW. 14161 (Freidhof, op. cit., II, 22).
(2) Cf. plus haut, p. 161.
(3) Je n'ai pu identifier cette localité que Repetti, I, 605, confond à tort avec Gastiglione di Val di Serchio.
(4) En 1258; cf. plus haut, p. 154.
Guelfes ». Sienne même alla plus loin, jusqu'au cynisme. Elle ne voulait pas être dupe, et elle craignait de l'être ; ses griefs particuliers étaient vengés par la défaite de Florence; celle de Lucques ne profiterait qu'aux Pisans. Elle eut le front d'exiger d'avance de Jordan la promesse de prendre à sa charge une partie de ses obligations (1). Mais pour les intérêts propres de Manfred, il n'était nullement question de les servir. Au contraire, on répudiait toute solidarité avec sa politique générale, et notamment avec son hostilité à l'égard du Saint-Siège. Pise s'était montrée particuhèrement jalouse de bien affirmer à ce sujet son indépendance. Elle avait beaucoup hésité à entrer dans la ligue et à prêter à Manfred le serment de iïdélité (2). Sans doute, ses démêlés avec Lucques l'y sollicitaient; mais comme d'habitude elle avait à tenir compte d'intérêts plus lointains et plus complexes. Engagée dans le Levant dans une guerre acharnée contre Gênes, il lui importait beaucoup de ne pas compromettre les bonnes relations qu'elle venait de rétablir avec le pape. Dans son désir passionné de tout concilier, elle alla, soit inconscience, soit que la demande, étant donnée la situation politique, fût alors moins étrange qu'elle ne le semble aujourd'hui, jusqu'à solliciter du pape la permission de traiter avec Manfred. Il est vrai qu'Alexandre IV, loin de se sentir rassuré par cette démarche sur la portée du traité qui se préparait, la reprocha aux Pisans comme une ironie et une insulte (3). Ceux-ci n'en passèrent pas moins outre; niais ils réservèrent formellement, en accédant à la confédération, les pactes et promesses qui les liaient à l'Eglise romaine (^). D'une façon générale, d'ailleurs, on prenait soin de déclarer que la ligue ne pourrait pas être considérée comme dirigée contre le Saint-Siège. On était donc bien loin d'épouser la querelle de Manfred. Bien plus, certains articles du traité témoignaient visà-vis de lui, d'une défiance non dissimulée. C'est ainsi que les communes contractantes s'engageaient à reconnaître et à soutenir, et à faire reconnaître et soutenir par le roi de Sicile et son vicaire, les podestats, capitaines, anciens et prieurs de Pise et de Sienne, tant ceux qui étaient actuellement en fonctions, que ceux qui seraient élus à l'avenir. Il semble que ces deux puissantes com-
(1) Traité secret du 16 mai, résumé dans Freidhof, II, 11.
(2) Le 1(3 mai, Jordan d'Anglona et Sienne ne savaient pas encore si elle s'y déciderait (BFW. 14158). Cf. Freidliof, II, 11, qui a très bien analysé l'attitude de Pise.
(3) P. 18055; BFW. 9249. — Le 29 janvier 1261, le pape avait écrit à Pise pour la détourner de s'unir à Manfred (BFW. 9255).
(4) Ils réservaient aussi leurs conventions avec Venise, également précieuses à cause de leur guerre avec Gênes.
munes, jalouses de leur indépendance et se souvenant des jours de Frédéric II, aient redouté de la p|irt de Manlred quelque entreprise sur le libre choix de leurs magistrats. De môme les confédérés veilleraient de concert à ce que le vicaire royal en Toscane ne conclût aucun arrangement avec les Lucquois avant que ceux-ci n'eussent fait les restitutions demandées. On ne jugeait donc pas impossible, môme alors, que Manfred voulût se rapprocliei' des Guelfes et se les concilier. Et l'on n'avait pas tout à fait tort, ainsi que l'événement le montra.
Quelle indépendance entendaient se réserver les amis de Manfred, on peut le mesurer par la conduite que tint la ville même qui lui paraissait la plus dévouée, et précisément quelques jours avant la conclusion de la ligue. Les intérêts de sa politique l'exigeant. Sienne n'hésita pas à écrire à Richard de Gornouailles (D une lettre dans laquelle, oubliant de parler de son amitié avec cette Pise qui avait été la première instigatrice de la candidature d'Alfonse de Gastille, s'excusant presque d'avoir accepté les secours de ce Manfred que le roi d'Angleterre était censé devoir déti'ôner, elle se prononçait nettement en faveur des droits du piince anglais et saluait en lui le roi légitime d'Allemagne. Il n'y avait pas deux ans qu'elle avait invité Manfred à briguer l'Empire ^2)- et dans l'intervalle elle avait contracté vis-à-vis de lui la plus lourde des dettes de reconnaissance.
Ainsi, quand les communes gibelines de Toscane choisissaient Manfred comme seigneur, c'était uniquement pour elles. Sans doute, il ne tarda pas à y trouver aussi son compte, et à devenir le maître plus qu'on ne l'eût souhaité. On vit une fois de plus, en action, la fable de l'homme et du cheval. Mais il dut toujours avoir la main légère, et encore ne pût-il éviter toutes les ditficultés. Une rapide comparaison de son gouvernement avec celui de Frédéric II montrera les différences et fera comprendre sa situation. Gonnne son père, il nomme régulièrement des vicaires généraux chargés de le représenter dans la province; au premier d'entre eux, Jordan d'Anglona, accrédité à la fm de 1259, succéda Francesco Semplice,
(1) BFW. 14159 (20 mai 1261).
(2) Cf. plus haut, p. 204.
vers le l®'" janvier 1262 (D; encore un Apulien et un parent du roi, ce qui était bien conforme aux traditions de Frédéric IL Manfred s'en écarta, au contraire, quand pour remplacer Prancesco Semplice il choisit, dans l'été de 1264 (2)^ un grand seigneur de Toscane, Guido Novello, peut-être voulait-il précisément calmer quelque défiance des Gibelins toscans, en leur donnant pour chef l'un d'entre eux. Les formules de nomination des vicaires généraux (3) sont calquées sur celles qui étaient en usage au temps de Frédéric II et leur donnent les mêmes pouvoirs; il est remarquable que Manfred, avant même d'avoir officiellement posé sa candidature à l'Empire, en exerçait tous les droits, comme la chose la plus naturelle du monde. Les vicaires généraux étaient en même temps les chefs de la confédération gibeline; ils percevaient de chaque ville sa quotepart dans la solde des hommes d'armes entretenus par la ligue (^). Au besoin, ils réclamaient des avances extraordinaires, ou une augmentation des contingents fixés. Là, non sans marchander et se faire prier, les villes cédaient assez facilement; pour la guerre contre les Guelfes et les Lucquois, on ne lésinait pas (5). Il est plus difficile de dire dans quelle mesure Manfred chercha à faire revivre la prétention qu'avait eue son père de nommer partout les podestats, et dans quelle mesure on s'y résigna. Les podestats s'intitulant par la grâce de Dieu et du roi, on peut déjà en conclure qu'il n'était pas sans influence sur leur choix, mais on ne voit pas clairement sous quelle forme. La ville pour laquelle les textes donnent le plus de renseignements, c'est Sienne, et ils sont peu précis. En 1260, Manfred avait, à la demande de la commune elle-même, désigné directement le podestat (6). En 1261, son vicaire général, renouvelant ici encore une pratique de l'administration frédéricienne, conserva pour lui la podestatie, soit qu'il se la fût attribuée de sa
(1) Sa nomination doit se placer entre le 16 novembre 1261, date où Jordan d'Anglona tient encore un congrès à Pistoia (Davidsohn. Forschvngen. II. 115) et le mois de mars 1262, où il est lui-même en Toscane (BFW. 14172 a.). Entre eux, un certain Bérard d'Acqu aviva fit l'intérim et porta le titre de vicaire général (Davidsohn, loc. cit.). Bérard appartenait également à la noblesse du royaume, si, comme cela paraît probable, il était parent de Rinaldo d'Acquaviva, vicaire à Papia inferius usque Mutinajn, puis capitaine de Viterbe, au temps de Frédéric II (Ficker, Forschungen, II, 504).
(2) Sur la date, cf. BFW. 14216.
(3) BFW. 4712 (pour Jordan d'Anglona), et 4733 (pour Francesco Semplice). — Cependant ces vicaires s'intitulent royaux, non impériaux.
(4) Cf. la quittance de Fr. Semplice (BFW. 14216).
(5) Cf. les délibérations du conseil de Sienne des 18 mai et 4 septembre 1262 (Arcb. de Sienne, Cons. Générale, X. 35 et 66 v»), et Davidsohn, loc. cit., 118.
(6) Cf. plus haut, p. 205.
propre autorité, soit qu'elle lui eût été conférée plus ou moins librement. Il la fit gérer en son nom par des vicaires amovibles (D. En 1262, le podestat fut Giliolo de Palù. Nous ignorons comment il avait été nonmié. Il dut déplaire, car le 5 septembre de cette année, le conseil décidait de ne choisir, pour l'année suivante, aucun membre de sa famille (2). Là dessus une lettre du vicaire général Francesco Semplice défendit aux Siennois de procéder à l'élection et à la confirmation du nouveau podestat (3). Mais s'agit-il là d'une mesure exceptionnelle, d'un empiétement sur les droits de la ville, ou au contraire du rappel d'une obligation permanente? Même difficulté pour la capitainerie du peuple. Le 4 septembre 1262, Sienne réélit pour l'année suivante le capitaine alors en fonctions, Gerardino des Pli; mais à la condition que Manfred et son vicaire approuveront ce choix (^*). Etait-ce, vis-à-vis du roi, une marque de déférence toute volontaire, ou l'accomplissement d'un engagement? A Volterra, Jordan d'Anglona s'était emparé de la podestatie aussitôt après Montaperti (s). En 1264, la ville promettait une prime de six cents livres à qui obtiendrait du vicaire le droit de nommer le capitaine du peuple (6). La même année, on voit San Gimignano procéder, librement en apparence, à l'élection de son podestat C^), mais on ne peut douter que la ratification subséquente du vicaire général ne fût indispensable. Ce qui semble certain, c'est que cette question du choix des magistrats était brûlante.
Une autre, bien plus délicate encore, se posait à propos de l'ancien domaine territorial de l'Empire; à propos aussi des petites communes toujours menacées par les grandes, et dont quiconque voulait être le maître en Toscane avait le plus grand intérêt, à l'exemple de Frédéric II, à sauvegarder l'indépendance. Manfred n'était pas en mesure de maintenir partout des exigences et une politique que son père n'avait fait triompher qu'avec tant de peine et en provoquant tant de mécontentements. Sa conduite Varia suivant les cas. Il fit complètement son deuil de la châtellenie de San Miniato^^);
fl) BFW. 141 M-, 14147, 14149 (Jordan d'Anglona fait payer son salaire à son vicaire Guercio d'Acqui; remplace Guercio par Petricciolo de Fermo). (2) Arch. de Sienne, Consiglio générale, X, 67. f3) Ihid. 60 (délib. du 11 sept.).^
(4) IMd., 66.
(5) Cf. plus haut, p. 208, le traité conclu le 12 mai 1261 avec Gautier del Monte, vicaire à Volterra de .Jordan d'Anglona.
(6) Cecina, p. 62, et Maffei, p. 210, citent le décret (du 20 nov.). D'après le traité du 12 mai, il semble que la ville eût le droit d'élection du podestat (mais sans doule sauf ratification).
(7) Davidsohn, Forschunqen, II, 119; mais cf. 126-127.
(8) Cf. son privilège à San Miniato d'avril 1263 (BFW. 4743).
on a vu comment l'acte constitutif de la ligue gibeline de 1261 en disposait tout autrement que pour la lui attribuer. De même, il ne tenta pas de lemettre la main sur le comté de Sienne, qu'avait jusqu'au bout tenu Frédéric II. En 1262, on constate que San Quirico, jadis résidence du vicaire impérial, est régie par un podestat siennois, tout comme dans la période qui avait suivi l'année 1250 (D. Manfred agrandit même notablement le territoire siennois en y ajoutant Montepulciano (2), cela par une dérogation au privilège de Frédéric II qui avait proclamé l'immédiateté de cette ville (3). Ce fut la récompense de Montaperti. Ce fut aussi une exception dans sa politique, car ailleurs il est visiblement favorable à la liberté des petites villes. Les vassales de Florence et de Lucques vaincues ne devinrent pas les vassales de Pise ou de Sienne victorieuses. Dans la ligue de 1261, des localités comme Volterra, San Gimignano, San Miniato, Colle, Poggibonsi, stipulent en communes souveraines. Cela est dû, non à une modération plus grande des villes gibelines, mais à l'influence du roi de Sicile (^). En même temps, il se préoccupe de recouvrer pour lui-même une partie du domaine impérial. Sa ténacité à vouloir garder pour lui l'Ildibrandesca, que Sienne réclamait avec non moins d'obstination, amena un conflit très aigre, quoique dissimulé. Tandis qu'il installait dans le comté un vicaire pour le gouverner en son nom ^^\ les Siennois s'efforçaient de faire en détail accepter leur juridiction ou reconnaître leur suzerriineté par les bourgades (6) et les hobereaux de la région. Le 30 octobre 1262, ils renouvelaient leur traité de 1251 avec Ildibrandino di Bonifazio C^), comte de Santa Fiora. Quelque temps auparavant, ils avaient obtenu la soumission de Pepo et Napoleone,
(1) Arch. de Sienne, Cons. Générale, X 27. Déjà, comme conséquence de Montaperti, Sienne avait eu la soumission de Montalcino, le 8 septembre 1260 (Calelfo Vecchio, 371 v°).
(2) BFW. 4726; 20 novembre 1260. A ce moment cette ville n'avait pas encore été prise; elle se soumit seulement le 5 juillet 1261 (BFW. 14162), promettant de prendre son podestat à Sienne, et de laisser bâtir chez elle un donjon, remis aux Siennois.
(3) BFW. 3414 (févr. 1244).
(4) Cf. son privilège pour Colle (BFW. 4729). — A Poggibonsi et San Gimignano, il fit rebâtir les murs rasés par les Florentins (Davidsohn, Forschungen, II, 109-111).
(5) Le premier qui soit mentionné est Bartolommeo des Asti, vers le mois de mai 1262 (Arch. de Sienne, Cons. Générale, X, 36 v»). Il avait eu sans doute un prédécesseur.
(6) Par exemple Batignano (près Grosseto) se soumet à Sienne le 17 août 1261 (Arch. de Sienne, Calefio delV Assnnta, fol. 713), et de nouveau le 17 décembre 1265 (ibid.. 716 vo).
(7) Arch. de Sienne, Rilormaqiom; rés. dans Freidhof, II, 8 n.; cf. BFW. 14186. — Ces perpétuels renouvellements montrent bien l'incertitude de toutes ces relations.
vicomtes de Gampiglia (D. Ceux-ci s'engageaient à recevoir garnison dans leur château de Gampiglia di Val d'Orcia, à payer un cens, à soutenir Sienne contre tous ses ennemis sauf Orvieto (2). Quelques jours plus tard, ce fut le tour des seigneurs de Lattaja (3), autres vassaux des Ildibrandeschi; puis, en 1263, celui des comtes Pannochieschi (^), et, en 1264, celui des seigneurs de Fornoli (5). Bien que toutes ces conventions fussent conclues, suivant la formule de style « pour Thonneur du roi Manfred », auquel on jurait fidélité en même temps qu'à Sienne, il est trop clair qu'elles témoignaient d'une vive rivalité entre les Siennois et le vicaire du roi de Sicile. Cette rivalité se manifesta surtout à propos de Grosseto. Sienne n'avait pu prendre son parti de l'acte par lequel Manfred, retenant cette ville dans son domaine immédiat, l'avait autorisée à élire elle-même ses podestats. En décembre 1261, elle envoyait au roi, inutilement, une ambassade pour le supplier de lui rendre Grosseto (6). Le 17 mars 1262, elle s'adressait au vicaire général pour qu'il obligeât, du moins, les gens de Grosseto à choisir comme podestat un Siennois ('^). Simultanément, elle ne négligeait pas de travailler la ville. Les partisans qu'elle y avait décidèrent de former un popolo qui prendrait son point d'appui et son mot d'ordre à Sienne, et aurait un podestat particulier qui devrait être un Siennois. Naturellement à Sienne on accueillit l'idée avec enthousiasme (8). Mais le représentant de Manfred, Bartolommeo des Asti, riposta en concentrant entre ses mains les fonctions de podestat de Grosseto en même temps que celles de vicaire de l'Ildibrandesca (9). Les Siennois n'en poursuivirent pas moins leur idée. Le 17 juin, le Conseil des Vingt-Quatre décidait de faire partir pour Grosseto un certain Lambertesco; bien entendu ce n'était pas pour susciter des embarras au podestat royal, ni pour le troubler dans l'exercice de sa charge; il s'agissait seulement d'être « le seigneur du popolo de Grosseto » et de la maintenir dans la concorde, en vue d'assurer la sécurité de la ville elle-même, de Sienne et de Manfred do). Comme
(1) 18 août 1262; Arch. de Sienne, Riformagioni.
(2) Sur l'hostilité des vicomtes contre Sienne, cf. plus haut, p. 159.
(3) 27 septembre 1262; Arch. de Sienne, Caleffo Vecchio, fol. 430.
(4) 17 novembre 1263; ibid., fol. 433.
(5) 10 septembre 1264; ibid., fol. 456. Ils s'étaient déjà soumis en 1254; cf. plus haut, p. 161.
(6) Arch. de Sienne, Cons. Générale, X, 1 v».
(7) Ibid., 21. On lui demandait en même temps son appui pour recouvrer la Maremiiie. Quelques jours plus tard, Sienne y envoyait un capitaine et des troupes {îbid., 24).
(8) Ibid., 25 (18 avril 1262).
(9) Ibid., 36 vo (23 mai 1262).
(10) Ibid., 44 yo.
on pouvait s'y attendre, ce beau zèle pour le roi de Sicile finit par un contlit avec ses agents. Le parti siennois à Grosseto s'empara, par un coup de force, de la citadelle, ainsi que de la personne de Bartolomnieo des Asti qui fut envoyé sous bonne garde à Sienne et détenu dans le palais du capitaine du peuple. Et Sienne de s'excuser auprès de Manfred (D; ce qui ne l'empêcha pas de recommencer. Le vicaire général en Toscane, Francesco Semplice, ayant désigné à Grosseto, pour l'année 1263, un podestat pérugin, les Siennois écrivirent à Lambertesco de faire en sorte qu'on expulsât cet intrus, mais adroitement et sans que la chose parût venir d'eux(2). En même temps ils invitaient les gens de Grosseto à envoyer chez eux choisir un podestat (3); et ils les autorisaient, sous réserve de l'approbation du gouvernement siennois, à se rédiger des statuts (^). Il semble qu'ils aient fini par avoir gain de cause et par exercer, comme protecteurs du popolo de Grosseto, une espèce de condominium sur la cité tant convoitée par eux (5).
Il est probable que l'absence de documents est le seul motif qui empêche de suivre, entre Pise et Manfred, un conflit du même genre. Car' le roi de Sicile ne se crut lié, ni par le diplôme de son père, ni par l'acte constitutif de la confédération gibeline, qui avaient atti'ibué la Lunigiane aux Pisans (6). n eut dans cette région un vicaire général, absolument comme Frédéric II avant décembre 1248. De ce vicaire on ne sait guère que le nom, Bernardo ou Bernabo Malaspina; et aussi qu'il administrait entre autres choses, au nom du roi de Sicile, un certain nombre de bourgs dépendants de la mense épiscopale de Luni; Manfred l'avait confisquée comme
(1) Sur ces événements (août et commencement de septembi'e\ ibid., 63 v°-67 v*». Bartolommeo fut relâché le 15 septembre.
(2) Ibid., 73 vo (29 sept. 1262).
(3) /bzd., 77 vo (12 oct. 1262).
(4) Ibid., 70 vo (20 sept. 1262).
(5) En effet, un acte du 2 juin 1264 (Arch. de Sienne, Calefio delV Assunta, fol. 34 v»), par lequel un certain nombre de guelfes exilés de Grosseto font leur soumission à Sienne et au roi de Sicile, leur impose entre autres l'obligation d'observer « les ordonnances et statuts du peuple de Grosseto, faits au temps de Lambertesco, capitaine dudit peuple de Grosseto, lesquels ordonnances et statuts avaient été confirmés par le peuple de Sienne, au temps de Gerardino des Pii, capitaine du peu])le et de la commune de Sienne. » Il s'agit là des mesures prises en 1262, qui auraient donc clé durables.
Une autre querelle moins grave éclata entre Sienne et Francesco Semplice à propos du bourg de Staggia, contesté entre Poggibonsi et Sienne; le vicaire mit les parties d'accord en le gardant pour lui. Il est vrai qu'il promit de le rendre plus tard à Sienne (Arch. de Sienne, Cvns. Générale, X, 12-20, févr.-mars 1262).
(6) BFW. 3746; cf. plus haut, p. 200.
l'avait déjà fait son père (D. On peut croire cependant que les Pisans ne le voyaient pas d'un très bon œil; et un indice vient confirmer ce que la seule ATaisemblance permettrait déjà de supposer. Après la mort de ce Bernardo, survenue au plus tard au commencement de 1267, ses héritiers, à savoir son frère Isnardo et son fils Jacobino, s'empressèrent de remettre à Pise les biens de l'église de Luni; ce qui montrerait que la ville les revendiquait et s'y croyait des droits^^).
Enfm, le fait qu'en 1263 le comté d'Arezzo était administré par un vicaire royal (3), fait voir que là aussi Manfred s'était préoccupé d'asseoir sa domination en Toscane sur une base territoriale, au risque de mécontenter les communes dont il restreignait la juridiction, et arrêtait les ambitions. Nul doute, s'il l'eût pu, ou osé, qu'il n'etit suivi partout cette politique. Les cas dans lesquels il crut devoir s'en écarter, comme ceux dans lesquels il l'appliqua, permettent de mesurer la résistance et la défiance qu'il rencontrait.
Tant de froissements, non moins que les restrictions égoïstes par lesquelles les villes toscanes avaient limité leur concours à la Toscane et aux questions qui les intéressaient directement, achèvent de mettre en lumière la vraie physionomie des conventions conclues en 1261, et restées en vigueur dans les années suivantes. Conventions singulières, qui marquent une étape dans l'acheminement vers le régime de la seigneurie, et dans lesquelles on ne sait s'il faut voir des sujets qui reconnaissent leur souverain, des alliés qui traitent en égaux, des villes qui engagent à leur service un condottiere, sorte d'entrepreneur de guerre qu'on paie en lui accordant une part d'autorité; car il y a un peu de tout cela à la fois. Si cet accord bâtard, mêlé de tant de réserves, se maintint en somme jusqu'à la chute de Manfred, et alla plutôt se resserrant, cela a été dû surtout à la résistance acharnée de ceux contre lesquels il était dirigé. Les Lucquois et les Guelfes, en tenant tête jusqu'en 1264 aux forces réunies de la confédération gibeline et du roi de Sicile, ont cimenté l'union de leurs adversaires.
De même, si Manfred parvint à la longue à atteindre son objet, qui était surtout d'entraîner les villes toscanes dans sa lutte contre
(1) Beg. Clem. IV, 435. — Que les habitants du diocèse de Sarzane-Limi adhérassent à Manfred, on en a la preuve par une bulle d'Urbain IV du 1" décembre 1263 (BFW. 9375; R. III, 557).
(2) Reg. Clém. IV, 435 (1" mars 1267). Bernabô, par son testament, fait en 1261 (mais il vécut au moins jusqu'en 1265, comme on le verra plus loini, avait d'ailleurs léf>iiô à l'évoque do Luni ce qu'il avait usurpé sur lui fcf. Sforza, RibJiotera storica delln Lumnimia. dans Atti e Memorie per Je proviricie Parmensi e Modenesi. 1" série, VII, 215).
(3) BFW. 14196.
la papauté, c'est que, après qu'il se fût prononcé contre les Guelfes, la communauté d'ennemis, sinon d'intérêts, fmit par jeter ces derniers dans les bras du Saint-Siège. Mais avec quelle peine se noua cette alliance, et après quelles hésitations! C'est que, impérieusement commandée par les circonstances, elle n'était, ni plus conforme qu'une autre à la nature des choses, ni conseillée par l'expérience d'un passé récent, ni inspirée par les préférences du parti guelfe.
Constatons d'abord qu'avant Montaperti elle n'était même pas ébauchée; pas plus du côté du pape que du côté des Guelfes. Ni le serment de fidélité prêté par Sienne à Manfred, ni l'envoi en Toscane d'un vicaire et de troupes royales, ni la guerre déclarée aux Florentins, n'avaient déterminé Alexandre IV à se relâcher de ses rigueurs contre Florence ou à frapper les Siennois (D. Les positions étaient restées les mêmes qu'en 1258, à la veille de l'intervention de Manfred. De là un contraste saisissant. D'un côté l'armée florenline, une armée d'exconununiés, entêtés dans la révolte. De l'autre, cette ville de Sienne avec les scènes émouvantes qui s'y déroulent au commencement de septembre 1260, avec les accès de dévotion presque convulsive par lesquels s'expriment tour à tour l'angoisse du péril et l'ivresse de la victoire; ce ne sont que processions de pénitence, consécrations de la ville à la Vierge; puis triomphantes actions de grâces, dédicaces d'ex-voto, constructions d'églises commémoratives; autant de manifestations officielles du sentiment populaire et général (2). A ce moment encore, quel était donc le parti du pape? Sans doute, les Italiens du Moyen-Age étaient moins portés que nous à regarder comme inséparables la ferveur religieuse et l'obéissance à l'autorité ecclésiastique. Mais par contre, ils étaient fort habitués à voir le Saint-Siège lancer ou retenir ses foudres suivant les besoins de sa politique. Par sa sévérité pour les uns, comme par ses ménagements pour les autres, Alexandre IV donnait donc lieu de croire qu'en prenant position contre Manfred, il n'entendait pas se déclarer contre Sienne et les Gibelins, ni surtout pour Florence et les Guelfes. Cette distinction semble étrange. Elle s'explique par les singulières illusions dans lesquelles
(1) Sans doute ceux-ci pouvaient être regardés comme implicitement compris dans les sentences générales promulguées contre les adhérents de Manfred. Mais ils ne furent expressément excommuniés que le 18 novembre 12fiO.
(2^ Cf. Perrens, op. cit., .508 et 526; Freidhof, op. cit., I.
son indolence l'induisait à se complaire. Lui-même a déclaré plus tard (1) que presque tout le monde s'attendait à voir les Siennois, à peine vainqueurs, congédier les troupes de Manfred, qu'ils n'avaient appelées que pour les venger des Florentins. Apparemment alors il n'eût pas trouvé grand'chose à redire à leur victoire. En attendant sa conduite mettait à l'aise tous ceux qui avaient des sympathies gibelines. Certains prélats toscans en témoignèrent. L'évêque de Sienne présida en personne à toutes les cérémonies religieuses qui précédèrent ou suivirent Montaperti. L'évêque d'Arezzo, homme de guerre plus qu'homme d'Eglise, combattit le jour de la bataille dans les rangs de l'armée siennoise (2). Leur exemple ne signifierait pas grand'chose si l'on pouvait voir en eux des rebelles (3); tant de prélats du Moyen-Age se sont lancés, le cœur léger, dans des conflits avec le Saint-Siège! Mais le cas de ces deux évêques est tout différent. Jamais ils n'eurent même l'idée de braver le pape. Dès qu'à la curie on parlera ferme et clair ils obéiront. L'évêque de Sienne s'exilei'a de sa ville épiscopale frappée d'interdit (^). Celui d'Arezzo qui, une première fois déjà, était passé aux Guelfes, sur l'ordre d'Innocent IV, leur reviendra de nouveau sur l'ordre de Clément IV; il acceptera même, en 1265, les fonctions de capitaine de la ligue guelfe toscane (5); et tout gibelin qu'il fût de famille et de cœur, on a vu qu'il était si peu dévoué à Manfred qu'en 1255 il était allé servir dans les rangs de l'armée de l'Eglise qui envahissait la Fouille (6). En agissant comme ils le firent en 1260 ils ne croyaient pas déplaire et ne déplaisaient pas en effet. Le pape n'était pas encore guelfe, et loin de deviner et de prévenir sa politique future qu'il ignorait encore lui-même, on était plutôt tenté de ne pas le prendre au sérieux, même quand il savait ce qu'il voulait, et qu'il le disait. Il s'était montré si irrésolu, si pacifique, si enclin à s'en tenir aux mots! Pérouse, par exemple, sollicitée par lui de refuser le passage aux troupes de Manfred, avait décidé au contraire de l'accorder, et de ne se compromettre en rien jusqu'à nouvel ordre.
(1) BFW. 9248.
(2) Unde episcopus Aretinus profugis multum nocuit cnpievdo et occidendo, dit Ptolémée de Lucques, 80.
(3) Comme l'évêque de Grosseto, par exemple, adhérent de Manfred, Jusqu'au bout et malgré le pape (le 9 septembre 1262, Sienne en lui demandai! ( de prêter appui à Manfred, lui promettait de plaider, quand besoin sérail, sa cause auprès du pape; Arch. de Sienne, Consiglio Générale, X, 68 V).
(4) Il était exilé encore au temps de Clément IV (P. 20100). Il était d'ailleurs une créature du Saint-Siège, Romain d'origine, promu par Innocent IV évêque de Cefalù, puis de Sienne (cf. Eubel, Hierarchia, etc., à ces deux diocèses).
(5) BFW. 14254.
(6) Cf. plus haut, p. 192.
(( Le jour où le pape et l'Eglise feront la guerre pour de bon, ajoute presque en propres termes le procès-verbal de la délibération, alors la commune de Pérouse verra ce qu'elle a à faire » (D. Ainsi, même contre Manfred, les démarches d'Alexandre IV paraissaient être de pure forme ; c'était une attitude qu'il gardait par routine ; du moins on feignait de le croire quand on y avait intérêt. A bien plus forte raison dans les affaires toscanes, où la curie n'avait pas de traditions, serait-il toujours incapable de prendre un parti énergique. En résumé on n'était nullement certain qu'il souhaitât le succès des Guelfes; on était persuadé qu'il ne le voudrait jamais avec assez de l'ésolution pour l'assurer.
Aussi s'explique-t-on que les Florentins aient jugé inutile d'acheter son concours par leur soumission. Des bénédictions leur importaient peu, et ils ne pouvaient attendre de lui autre chose. Il est vrai que ces bénédictions auraient donné à leur cause une sorte de légitimité. Mais c'est à un autre pouvoir qu'ils préférèrent la demander, au risque de froisser vivement le pape, et tant ils avaient encore sur le cœur la protection étendue par lui sur les conspirateurs gibelins. Ils s'adressèrent à l'Empire; cela n'est pour surprendre que ceux qui persisteraient à voir dans les Guelfes un parti d'irréductible opposition à l'autorité impériale. Le rare est que L'Empire étant pour l'heure vacant et contesté, les Florentins, pour être plus sûrs de réussir quelque part, ou pour mettre leurs services aux enchères, allèrent chercher simultanément tous ces compétiteurs que l'Italie ne connaissait guère encore que par leur nom, par les traditions qu'il pouvait évoquer, par leurs velléités d'intervention. Et d'abord Alfonse de Gastille. Il avait commencé de songer à l'Italie et à l'Empire sur les sollicitations de Pise, l'éternelle ennemie; il avait été l'allié d'Ezzelin (un crime aux yeux des Guelfes <2) quand c'étaient les Gibelins qui le commettaient); il se réclamait de sa parenté avec les Hohenstaufen: cela n'empêcha pas les Florentins de lui. envoyer un ambassadeur (c'était le célèbre Brunetto Latini), chargé de lui proposer l'appui du parti guelfe contre Manfred, son rival naturel (3). Si Alfonse fût entré dans ces vues, on eût assisté à un curieux revirement; Pise devenue le plus ferme soutien du roi de Sicile, elle qui jadis complotait avec le roi de Gastille de le détrôner. Mais les négociations engagées assez longtemps avant
(1) Arch. de Pérouse, Atti del Consiglio Maggiore, 141 (8 mars 1260).
(2) Cf. plus haut, p. 192.
(3) Villani, VI, 74, ap. Muralori, RIS., XIII, 204; et BFW. 14137 (lettre de Bonaccurso Latini à son fils Brunetto, peu après Montaperti).
Montaperti (i), probablement dès qu'avait éclaté l'accord de Manfred et des Siennois, lurent sans doute interrompues par la nouvelle du désastre. Que pouvaient désormais olTi'ir les Florentins? — En même temps, ou bien peu de temps après, Florence avait député auprès de Richard de Gornouailles un certain Gugiielmo Beroardi : Il se trouvait à la cour du prince, à VVorms, vers les mois d'août et de septembre 1260, c'est-à-dire au temps même de la bataille décisive (2). On ignore d'ailleurs quel accueil il reçut. Dès qu'il eut appris la défaite, jugeant tout perdu, il revint en Italie. — Mais bien plus curieuses encore que ces pourparlers engagés simultanément avec les deux rois des Romains sont les avances faites dans le même temps à Gonradin et à ses agents à, la cour pontificale.
Gonradin, au cours de la brève et tragique expédition qui l'a fait entrer dans l'histoire, ayant, dès son apparition en Italie, rallié autour de lui tous les débris du parti de Manfred; et tous deux ayant succombé victimes de la même hostilité du Saint-Siège, et sous les coups du même adversaire, on est facilement tenté, par une sorte de simplification, de voir en eux les deux champions successifs d'une même cause. Les historiens favorables à l'Empire ont pris l'habitude de reconnaître à Manfred comme une quasilégitimité, et de lui donner place parmi les représentants authentiques des droits des Hohenstaufen. Ils oublient son usurpation eties paroles amères échappées plus tard à Gonradin contre l'infidèle tuteur qui l'avait dépouillé. En réalité ce sont deux rivaux, dont les ambitions se seraient sans doute heurtées quelque jour, sans la survenance d'un troisième compétiteur, et sans la mort prématurée de Manfred, qui permit à Gonradin de reprendre la place, devenue libre, de protecteur et de champion du parti gibelin. Mais au moment où nous sonnnes les Gibelins ne songeaient guère, à lui. Ils n'y avaient même jamais songé; qu'on se rappelle les négociations de Pise avec Alfonse. Ils n'avaient aucun droit ni aucune prétention sur son alliance qui, à défaut d'autre chose, apportait du moins le prestige de grands souvenirs. Les Guelfes pouvaient la briguer; leur passé ne les gênait pas: ils l'avaient si complètement oublié ; ils se sentaient si peu liés par lui ! Et pour l'obtenir ils avaient le plus fort des arguments; il leur suffisait de montrer les Gibelins soutenant Manfred. G'est ainsi que la première fois qu'il
(1) Jamdudum, dit BFW. 14137.
(2) On ne connaît sa mission que par la lettre des guelfes Florentins à Gonradin (BFW. 14142). — La lettre des Siennois à Richard (BFW. 141591 fait allusion à des négociations postérieures.
a été question d'une intervention de Gonradin en Italie, ce fut au profit du parti guelfe.
Dans le courant de Tannée 1260, Gonradin avait à la cour pontificale deux ambassadeurs, Gonrad Kropf et Gonrad « Bussarus ))(i). On ne sait rien de certain sur leur mission; mais l'objet en était sans doute d'exciter davantage encore le pape contre Manfred, et en profitant de l'horreur que lui inspirait l'usurpateur, de le mieux disposer pour l'héritier légitime. G'est avec ces envoyés que s'abouchèrent d'abord les Florentins. Ils leur demandèrent de se prononcer pour eux, et de venir déployer à leur tête l'étendard de Gonradin. Les ambassadeurs acceptèrent et se mirent en route. Sur le chemin, avant même d'être sortis des terres de l'Eglise, ils furent attaqués par un certain Pvaullo Sordo^^); « Bussarus » périt; Kropf parvint à gagner Floience. On pensa généralement que Manfred n'était pas étranger à ce guet-apens (3). Si l'accusation est fondée, il faudrait donc croire qu'il redoutait le seul nom de Gonradin. Kropf parut à Montapei'ti, puis continua de lier sa fortune à celle des Guelfes llorentins; il se retira avec eux à Lucques (^).
Ou Alfonse, ou Richard, ou Gonradin, n'importe, mais pas le pape; tel semble donc être, jusqu'à Montaperti, le mot d'ordre des Florentins. G'était leur réponse k l'hostilité mal déguisée que leur témoignait Alexandre.
L'issue de la bataille vint modifier brusquement les dispositions du pape. Il comprit tout de suite qu'il était lui-même un des vaincus. Il recommença de s'intéresser à la Toscane, dès qu'il vit Manfred s'y installer. Et une fois les Guelfes écrasés avec la connivence du roi de Sicile, il n'eut plus d'hésitation; c'étaient bien eux qui étaient le vrai parti de l'Eglise! Sa première réponse à la bataille de Montaperti fut une sentence d'excommunication solennelle prononcée
(1) Cf. sur eux Schii-rmacher, p. 478 et Hampe, Konradin von Hohenstauien, 24-25. r.e premier est Conrad Kroff de Fluglingen, qui apparaît à plusieurs reprises dans l'entourage de Conradin. Le nom du deuxième est sûrement estropié. Kroff devait périr sur l'échafaud en même temps que Conradin (Hampe, p. 319).
(2) Un parent des Annibaldi d'après Saba Malaspina, I, 5, RIS. VIII, 798.
(3) C'est l'accusation que portent contre lui les guelfes Florentins (BFW. 14142), et Urbain IV (lettre au roi d'Aragon du 26 avril 1262, P. 18283; BFW. 9280). — Sur ce meurtre, on a comme témoignages, outre les trois textes qui viennent d'être cités, trois bulles : d'Alexandre IV (dans le formulaire de Richard de Pori; Hampe, Urban IV u. Manired, 79), d'Urbain IV, R. III, 485 n. et de Clément IV (P. 19747).
(4) BFW. 14142.
le 18 novembre contre les Siennois et les Gibelins florentins^), accompagnée d'une sommation catégorique adressée à Sienne d'avoir à abjurer le serment de lidélité prêté à Manfred, à licencier ses mercenaires allemands, à prendre le Saint-Siège pour arbitre de ses démêlés avec les Guelfes (2). En même temps, il engageait les Lucquois à la résistance, les prenait sous sa protection et parlait de leur venir en aide (3). Dans la lettre qu'il leur écrivait, il exprimait aussi l'espoir que les Guelfes llorentins s'empresseraient de solliciter leur réconciliation avec l'Eglise. Ainsi, sans s'adresser aux coupables, ce qui eût été trop de condescendance, il leur faisait offrir leur pardon; ce n'était déjà guère dans les habitudes du Saint- Siège. Enfin, averti des négociations qui préparaient la ligue gibeline du 28 mai, il fit de son mieux pour les traverser; d'une part, en essayant d'agir sur Pise, celle de toutes les villes toscanes sur laquelle il jugeait, avec raison, avoir le plus d'influence i^); d'autre part, en envoyant en Toscane un de ses notaires, maître Guala, chargé d'y rétablir la paix (s). n ne vécut pas assez pour apprendre l'échec de tous ses efforts. Il mourut le 25 mai, trois jours avant que fût officiellement formée la confédération gibeline.
Quel accueil faisaient cependant les Guelfes à ces avances du Saint-Siège? Certes, dans la situation où ils se voyaient réduits, ils n'étaient plus en mesure de l'ien dédaigner, môme la protection apostolique. Ils l'acceptent donc, ils en prohtent, ils se vantent bien haut de la posséderas). Rien ne prouve qu'ils aient essayé de la mériter. Ils ne paraissent pas avoir donné à Alexandre IV la possibilité de les absoudre. Surtout ils continuaient leurs relations avec un prince qui ne pouvait pas ne pas devenir l'ennemi du Saint-Siège par le fait même qu'il aurait obéi à leur appel, et ainsi, au moment oiî ils avaient le plus besoin du pape, qui s'offrait d'ailleurs à eux, ils semblaient prendre à tâche de se rendre impossible de recourir à lui.
(1) P. 17969 (BFW. 9247).
(2) P. 17946 (BFW 9248). Cette pièce fait allusion à la précédente; Potthast l'a donc mal datée'en la plaçant en septembre ou octobre. Conçue en partie dans les mêmes termes que P. 17969, elle doit être de très peu postérieure.
(3) P. 17879 (avec une date fausse; la pièce est sûrement postérieure à Montaperti); BFW. 9242. — Déjà Bonaccurso Latini écrit à son fils que les guelfes se sont réfugiés à Lucques sous la protection de l'Eglise (BFW. 14137). — Cf. 14142.
(4) Cf. ses lettres à Pise (on se souvient que cette ville lui avait fait demander la permission de traiter avec Manfred; cf. plus haut, p. 210; son capitaine, Opizo, passa par la curie, en se rendant auprès du roi), BFW. 9249 (P. 18055), et BFW. 9255 (BFW. 9146, P. 17165 a. sont identiques à 9255. et mal datées^
(5) 16 février 1261 (BFW. 9256).
(6) BFW. 14137, 14142.
Au commencement de 1261, ils revenaient en effet à la charge auprès de Gonradin. Dans une longue lettre, ils racontaient les événements survenus en Italie, excusaient — assez gauchement — ou mieux cherchaient à dissimuler sous de mauvais prétextes leurs négociations avec Richard de Cornouailles (i), vantaient leur fidélité qui leur avaiL l'ait repousser,» Tannée précédente, les avances de Manfred, enhn affirmaient à Gonradin qu'il lui suffirait de paraître et de dissiper par sa présence le faux bruit de sa mort, pour arracher son royaume à son rival (2). On possède la réponse qu'ils reçurent du jeune prince, ou mieux de ceux qui gouvernaient pour lui (3); elle est pleine d'éloges pour leur loyahsme; Gonradin faisait espérer son arrivée ou celle d'un légat, aussitôt qu'il aurait pu consulter les princes allemands; il leur promettait son appui contre Manfred, les Gibelins et les Siennois.
Tout cela, il est vrai, n'était que paroles en l'air, dont l'effet, s'il se produisait jamais, se ferait longtemps attendre; Gonradin n'avait que neuf ans. Aussi les Guelfes, sans cesser de négocier avec lui (^), cherchèrent-ils ailleurs un avantage immédiat. G'est alors qu'ils s'avisèrent de prier Richard de Gornouailles et Henri III de faire expulser d'Angleterre les commerçants siennois (s); première idée de la tactique dont Urbain IV recueillera plus tard de si grands résultats. La mesure sollicitée pouvait être un désastre pour Sienne, dont les commerçants avaient fondé à Londres de puissantes maisons. KUe eût vengé les Florentins et débarrassé leurs propres marchands d'une concurrence redoutable. Pour réussir, ils ne durent pas épargner, vis-à-vis de Richard, les assurances de dévouement (6); ils le reconnurent sans doute comme roi des Romains. Par là, s'ils ne blessaient pas le pape à l'endroit le
(1) Ils racontaient que Guglielmo Beroardi, envoyé par eux à Gonradin, avait été retenu par Richard à Worms. Cependant la route d'Italie en Bavière ne passait pas par Worms (Cf. BFW. 5373 a.)
(2) BF'W. 14142. Cette pièce est postérieure au 16 février, car il est question de la mission en Toscane du chapelain pontifical Guala (Cf. plus haut, p. 223).
(3) BFW. 4778.
(4) Hampe, Gonradin von Mohenstaufen, 331 et suiv. a montré, en effet, qu'outre l'ambassade des Florentins en 1261, il y en eut une deuxième, en 1262, envoyée en commun par les Florentins et les Lucquois. On ne sait d'ailleurs à peu près rien que les noms des ambassadeurs (Bonaccorso Adimari et Simone Donati pour Florence, Orlando Hustichelli et Guido Obizi pour Lucques).
(5) Le fait est connu par la lettre des Siennois à Richard, destinée à conjurer ce péril (BFW. 14159).
(6) Strictement parlant, il n'y avait pas duplicité dans leur conduite; c'est la Sicile qu'ils offraient à Gonradin, et l'Empire à Richard. Néanmoins les intérêts de ces deux princes étaient tellement contraires, qu'il y a quelque chose d'incohérent dans toutes ces négociations.
plus sensible, comme ils le faisaient en invitant Gonradin à descendre en Italie, ils devançaient du moins une décision que le Saint- Siège se réservait jalousement le droit de prendre seul.
On se tromperait donc, en somme, en faisant datei- du pontilical d'Alexandre IV leur alliance avec la papauté. A son successeuiseulement était réservé l'honneur de la conclure. C'était d'ailleurs justice; car bien que dans les derniers mois il eût cherché à les servir, il ne faut pas, quand on juge son règne, en rester sur cette impression ; elle résumerait sa politique d'une manière très inexacte. En réalité, il les avait irrités quand ils étaient puissants; humiliés, il ne les avait pas assez secourus pour se les rattacher; il leur avait donné trop peu, et trop tard.
Le principal intérêt pour nous de la démarche des Guelfes auprès de Richard est peut-être d'avoir provoqué, de la paît des Siennois, une lettre destinée à parer le coup qu'on voulait leur porter d). Nous y avons déjà fait allusion à plusieurs reprises ; il convient d'y revenir et de la rapprocher de la lettre des Guelfes à Gonradin. Ge sera la conclusion naturelle de ce chapitre. Les deux écrits se ressemblent : pièces diplomatiques destinées probablement à rester secrètes, ils sont cependant rédigés à la façon de manifestes ou de pamphlets, diffus et emphatiques, mais éloquents et habiles ; et on dirait qu'ils se répondent. Or, de pamphlets proprement dits, nous n'en avons guère pour cette époque qui nous fasse connaître les arguments qu'employait chaque parti, lorsque, non content d'étreindre l'adversaire à la gorge, il essayait de discuter avec lui, ou de plaider sa cause devant l'opinion. Aussi nos deux documents sont-ils sans prix pour qui veut apprendre, non pas certes ce qu'il y avait au fond des querelles toscanes (là-dessus ils ne pourraient qu'égarer), mais les grands mots spécieux dont on cherchait à couvrir la mesquine réalité. Gar c'est là ce qui frappe au premier abord, le contraste entre les faits et les phrases. Naturellement chacune des deux cités (ne peut-on donner ce nom aux Guelfes, cette Florence de l'exil qui transportait partout avec elle son podestat, son capitaine, son conseil, toute son organisation municipale avec l'invincible espoir de rentrer bientôt dans ses murailles) chacune des deux cités refait à sa façon et de
(1) BFW. 14159 (Gebauer, Leben und Thaien Kaiser Richards, p. 600), 20 mai 1261
son point de vue l'histoire de la guerre, mettant de son côté la justice, le droit, la liberté, et affirmant n'avoir agi que par légitime défense. Sienne surtout, dont le succès n'avait pas adouci l'âpre rancune. Sienne remonte au déluge, aux premiers troubles de la Toscane, et on ne saurait imaginer plus saisissant réquisitoire que celui qu'elle dresse contre les Florentins (i). Mais cela ne suffît pas; il faut flétrir dans l'adversaire un rebelle sans foi ni loi, un ennemi de tous les principes sur lesquels repose la société. Alors ces factions, que l'analyse de leurs actes nous a fait voir si égoïstes dans leur horizon si borné; qui, si elles concluaient un traité les enchaînant par des engagements précis, ne pouvaient à leur gré y introduire à propos de l'Eglise, à propos de l'Empire, trop de distinctions, d'exceptions, de restrictions, soucieuses avant tout de ne pas être entraînées plus loin qu'elles ne voulaient, dans des luttes de principe qui les intéressaient peu; aujourd'hui qu'une alliance est à conquérir au prix de quelques protestations, les voici qui découvrenl tout d'un coup qu'elles n'ont pris les armes que pour l'Eglise et l'Empire, dont les destinées se seraient jouées dans les étroites limites de la Toscane. Et avec l'inconscience qu'inspire l'esprit de parti, elles se renvoient l'une à l'autre des reproches qu'elles méritent toutes les deux; elles se prétendent chacune le champion authentique et exclusif des causes qu'elles ont trahi tour à tour. Pareillement excommuniées, aux invectives de Sienne contre Florence protectrice de l'hérésie, violatrice des privilèges ecclésiastiques les plus sacrés, dévastatrice de monastères (2), fait écho l'indignation des Florentins contre les fauteurs de Manfred, oppresseur de l'Eglise. Et Sienne, après la bulle solennelle lancée contre elle le 18 novembre, ose rappeler encore, comme si elles continuaient d'avoir cours, les paroles d'encouragement qu'elle aurait reçues d'Alexandre avant Montaperti; tandis que Florence fait sonner bien
(1) Gebauer, p. 600, 602. « Sane Florentini, rebelles Dei et hominum manitestissimi, antiqua, immo innata inllati superbia, longe diu inhumanUer procurarunt habere totius Tuscie monarchiam, et subjugare sibi nos et alios eiusdem provincie... Sic cèleras civitates et municipia Tuscie firmaverant simùibus jaculis vulnerare, et quos ingens libertas et predîcta nobilUas fecU perpiscuos, supponere turpiter ad tributum... »
(2) Gebaiier, p. 602 : « Et non contenti temporalium dominatu, presumpserunt sacrilegi ad spiritualia ingerere manus suas, instituentes abbates et clericos in ecclesiis, velut papa, et, quod est prophanum audire, post destructionem ecclesie Aretine, in venerabilem patrem, vita sanctîssimum, abbatem Vallis Vmbrose, impias intulerunt manus, amputando sibi caput in publica concione; multa monasteria et ecclesias regulares et alias ubique per diversas diocèses Pise, Pistorii, Aretii, Clusii et Volterre in conlemptum apostolice sedis et fidei christiane igné et ferro vastarunt. »
haut les marques de sympathie que dans son malheur le pape lui a prodiguées. Voilà l'obéissance pour l'Eglise; voici maintenant la fidélité pour l'Empire : « Sachez, écrivent les Siennois à Richard (D, que de tous les sujets de l'Empire nous sommes les plus loyaux; aucun événement ne pourra nous séparer .de lui; iious avons toujours obéi au nom impérial avec un humble dévouement; les Guelfes de Florence et les Lucquois l'ont toujours combattu. Nos vœux ont toujours appelé César; eux ont toujours travaillé en sens contraire. Le futur prince et empereur romain, quel qu'il soit, que nous accorderont Dieu et le Saint-Siège, nous le recevrons le cœur soumis... Nous avons lutté pour l'Empire contre ces Guelfes qui le foulaient aux pieds; nous avons si bien défendu dans cette province son domaine et ses droits que César, quand il viendra, les trouvera intacts, et prendra pacifiquement possession de la province soumise ». Et rappelant toute la conduite des Florentins, depuis dix ans, ils se donnaient le plaisir d'y relever tous les attentats contre les droits impériaux. Ils ont cruellement détruit le bourg de Poggibonsi, « excellente propriété et domaine de l'Empire ». Ils ont rasé les murs de San Gimignano « qui est terre d'Empire ». Ils ont, « ce qui est encore plus révoltant pour la nature humaine, témérairement conçu et publiquement annoncé l'intention d'usurper le droit d'élire l'empereur sur ceux auxquels la nature et la force l'ont donné ; ils ont dit d'eux-mêmes qu'ils créaient un nouvel empire et rejetaient toutes les candidatures jusqu'alors produites, ne faisant aucune mention des princes allemands et des autres ayants droit, sinon pour les combattre » (2). Cela, semble-t-il, est une allusion aux pourparlers des Guelfes avec Conradin, tels que l'esprit de parti les défigurait. Mais écoutons maintenant une autre cloche. Les Siennois supplient Richard de ne pas prêter l'oreille aux Flo-
(1) Gebauer, p. G04 : « Noscatis siquidem, nos esse terram et iideles imperii inter alios puriores, a quo nullum nos accidens possit avellere, impewiali nomîni semper humiliter et dévote paruimus, Guelfl semper de Florentia cum Lucanis in contrarium laborarunt. Cesarem semper petivimus; per eos semper est procuralum oppositum. Venturo principi et imperatori Romano, quemcumque noMs Deus et apostolica sedes concesserit, arnica lidelitatis servitia fideliter impensuri, inclinatis mentibus recipiemus eumdem... Ad exaltationem imperatorîe maiestatis pro imperio utiqiie lusque?] mine pugnavimus contra Guelfos prelatos, qui sacrum imperium conculcabant. Defensavimus utîque sic hujus provincie imperii domanium et jura viriliter, quod veniente Cesare... jura sua consequetur illesa et m quieto totam provînciam subjugatam possidebit. »
(2) Gebauer, p. 602 : « Et quod horrihilius est humane nature, temerarie conceperunt et publiée nuntiabant usurpare electionem imperii ab illis quibus ipsa natura, vis, vigor, potentia et defensio ministravit, dicentes de se ipsis novum fabricare imperium et omnibus ad ipsum intendentibus contraire, de excellentissimis Alamanie principibus et aliis, nisi in oppositum, nulla habita mentione- »
rentins qui u cherchent à les noircir par de fausses et mensongères suggestions ». C'est tout ce qu'ils disent des accusations portées contre eux, et que l'on devine; il était plus facile de les écarter d'un mot dédaigneux que de justifier, par de bonnes raisons, la mainmise sur leur comté, après 1250 (n'était-il donc pas une terre d'Empire, mieux encore que San Gimignano ou Poggibonsi), ou l'invitation adressée à Manfred de briguer l'Empire (n'était-ce donc pas là un empiétement sur les droits des princes allemands ?) Car un caractère est commun aux deux plaidoyers ; à peu près irréfutables quand ils prennent l'offensive, leur seule ressource pour la défense est dans une merveilleuse faculté d'oublier les souvenirs gênants. Et à chacune des parties on serait presque tenté de donner raison quand on écoute ce qu'elle dit de l'autre; et à toutes deux on se hâte de donner tort quand on supplée ce qu'elles taisent d'ellesmêmes, et surtout quand on voit ces irréconciliables adversaires se réclamer avec la môme énergie exactement des mêmes causes.
Car, en lisant ces mémoires, ce n'est pas seulement l'inconséquence des partis qui apparaît à chaque ligne, et leur facilité à perdre de vue leurs principes quand leur intérêt le commande ; c'est plus encore; c'est leur impuissance à formuler des principes spécifiques qui les distinguent l'un de l'autre; et cela, au moment même où ils cherchent à donner à leurs luttes une raison d'être et une justification.
Tous deux, on l'a vu, déclarent avoir servi à la fois l'Eglise et l'Empire; ils n'ont pas l'idée qu'entre eux il faille choisir. Cela est très clair notamment dans le langage des Siennois. Les Florentins, disent-ils, « voulaient s'attribuer les honneurs et les droits de l'Empire et abaisser notre mère, la vénérable Eglise » (D. Les deux crimes sont dénoncés avec une égale indignation, tout comme sont partout mis sur le même rang, dans les mêmes formules respectueuses, les droits des deux pouvoirs. Tout ce que le pape peut revendiquer. Sienne le lui reconnaît. Le César qu'elle attend, c'est celui qu'aura (( concédé le Siège apostolique ». Qu'eût-on pu souhaiter de plus à la curie que ce privilège de faire l'empereur? Mais en même temps elle assigne comme but de ses efforts l'exaltation de la majesté impériale. Les contradictions dans lesquelles tombe facilement une polémique décidée à faire arme de tout contre l'adversaire ne suffiraient pas à expliquer ce langage, dont l'illogisme choque ceux qui se sont habitués à prendre la querelle du Sacerdoce et de l'Em-
(1) Gebauer, p. 602 : « Satagebant siquidem sibi attribuere honores et jura imperii, et deprimere reverendam matrem Ecclesiam impie laborabant. »
pire pour un dramatique conflit d'idées. En réalité, ce n'est pas du tout sous cette forme que se la représentaient les cerveaux italiens, en dépit des manifestes où Frédéric II avait si nettement posé le problème des rapports de l'Eglise et de l'Etat, en dépit de ce qu'avaient tenté les papes pour confondre leur cause avec celle de la religion même. Ils n'y voyaient qu'une guerre d'intérêts et d'ambitions matérielles. Nous ne sommes pas encore au XIV® siècle où l'on se passionne pour les discussions de philosophie politique, où légistes et théologiens ont construit deux systèmes opposés, dont l'un affranchit TEtat, dont l'autre exalte l'Eglise. Dans l'Italie du XIIP siècle, tout en se combattant, on est à peu près d'accord sur les théories parce qu'on n'y pense guère; les partis se reprochent mutuellement leurs rébellions contre la légitimité politique ou religieuse; il est impossible d'apercevoir qu'ils ne se soient pas fait la même conception de cette légitimité. Le droit public, pour les uns et les autres, est fondé sur l'entente du Sacerdoce et de l'Empire. On les aurait priés d'en préciser les conditions qu'ils l'auraient fait de même, sans doute, par les mêmes raisonnements d'écoles et avec l'aide des mêmes comparaisons traditionnelles. L'histoire des partis, leurs revirements, leurs palinodies nous l'avaient déjà montré, et nous le constatons une fois de plus, il n'y a pas de doctrine guelfe et de doctrine gibeline ; jamais mots n'ont été plus vides de sens ; jamais guerre plus acharnée n'a mis en question moins de principes. Il y a un même fonds d'idées communes, banales et confuses, sur lequel on vit de part et d'autre (D.
(1) M. Donati, dans une série d'articles : Lettere politiche del secolo XIII suUa guerra del 12S0 fra Siena e Firenze, parus dans ie Bullettino Senese di Storia pairia, III et suiv., a émis l'idée que plusieurs des lettres utilisées ci-dessus n'étaient que des exercices de rhétorique. J'avoue qu'il ne m'a pas convaincu. Son seul argument ou a peu près, est d'ordre littéraire; c'est la grande ressemblance de style que présentent ces pièces émanées de chancelleries différentes, et leur caractère déclamatoire. Mais il régnait alors dans toutes les chancelleries un style amphigourique commun. Je suis surtout frappé du grand nombre de renseignements précis et vraisemblables que contiennent ces documents, au milieu de fleurs de mauvaise rhétorique. D'ailleurs, même s'il fallait y voir des fictions, elles n'en seraient pas moins, et M. Donati est le premier à le proclamer, presque aussi intéressantes pour l'histoire des idées politiques, puisqu'elles émanent sûrement d'un contemporain très bien informé et qui a dû tenir à prêter à ceux qu'il faisait parler un langage en situation.