‹ Les origines de la domination angevine en ItalieChapitre 23 sur 59 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Manfred et l'État pontifical.

C'est au mois d'octobre 1258 (D que le nouveau roi de Sicile, dans une pièce tout à fait calquée sur les actes analogues émanés de la chancellerie de Frédéric II, nommait Percival Doria vicaire général du Duché de Spolète, de la Marche d'Ancône et de la Romagne. Si cette dernièi-e province figure ici, c'est simplement désir de se rattacher à l'oj'ganisation administrative des derniers temps du règne de Frédéric (2); car Manfred n'y avait point d'adhérents et ses agents ne tentèrent pas d'y prendre pied. Se plaçant absolument sur le même terrain que son père, dont en ce moment même il revendiquait partout l'héritage, il regardait comme caduque la cession, jadis faite par l'Empire à l'Eglise, de la Marche et du Duché de Spolète. Il n'y a aucun doute que la résolution si grave de passer de la prétention aux actes ne lui ait été inspirée en grande partie par des appels, des sollicitations analogues à celles qui lui étaient venues d'autres régions de l'Italie (3). Au moment où il envoyait Percival, des ambassadeurs de Fermo et d'Iesi étaient à sa cour (^) ; il savait déjà pouvoir compter sur ces deux villes, les plus hostiles au Saint-Siège, et qui, jusqu'au bout, devaient être son principal appui dans la province. Il les en récompensait d'avance, très libéralement. A Fermo ^^\ il conhrmait le privilège jadis accordé par Frédéric II (6)^ ainsi que les acquisitions faites depuis par la ville, soit en vertu du privilège du cardinal Renier, soit autrement ('^K

(1) BFW. 4681 (Winkelmann, Acta Imperii Inedita, I, 415).

(2) Ficker, Forschungen, etc., II, 511.

(3) Le fait de ces appels esl attesté par Saba Malaspina, RIS. VIII, 800; cf. la note suivante.

(4) Leur présence est mentionnée dans les diplômes cités aux notes suivantes. Dès 1257, le pape était obligé d'interdire à Fermo de recevoir des ambassadeurs de Manfred (BFW. 4667 a.; Cronache di Fermo, 416).

(5) BFW. 4682; Winkelmann, Acta, I, 414.

(6) Fermo avait reçu plusieurs privilèges de l'empereur (BFW. 3314-3316, août 1242, et BFW. 3824, sept. 1250). Manfred n'en mentionne qu'un, probablement le dernier.

(7) Nafurellcmeiil le pi'ivilège de Renier n'est pas expressément visé. Mais la liste des localités énumérées dans le diplôme de Manfred comprend à peu près celles que contenait déjà le privilège du cardinal, et celles que Fermo avait acquises depuis 1250 (cf. plus haut, p. 259, n. 7).

A lesi (1), il renoiivelaiL la chajte octroyée en 1239 par Enzio (2), il donnait en outre diverses localités dont les principales étaient StalTolo (3) et Serra San Quirico; il promettait enfin de faire respecter par Sinigaglia le traité qui la liait à sa voisine (^).

Les succès de Percival Doria furent rapides. Mais on ne peut les suivre, les sources narratives faisant à peu près défaut, que par les privilèges expédiés par lui ou par son maître. C'est ainsi (|u'on le voit se faire reconnaî[?'e successivement par Sant'Elpidio ^^\ Civitanova (6)^ Recanati et Cingoli ('='), Fano (^), Matelica (9), San Ginesio(io), TolentinodD, Fabrianod^)^ Roccacontradad^)^ Macerata(i^). De résistance, il ne paraît pas en avoir rencontré de bien grande. La mollesse du pape était un sujet d'étonnement et d'ironie pour

(1) BFW. 468.3 4; Baldassiiii, App. XLI-XLII.

(2) BFW. 13300 (le cardintU Renier l'avait conlinné dans ses grandes lignes le 13 févriei- 1248; BFW. 1,3645).

(3) Staffolo faisait partie du comté d'Osimo (Cecconi, Carte diplomatiche Oaimane, XXX) qui se trouvait lésée. Ce fut sans doute une des raisons pour lesquelles elle fut bien moins favorable à Manfred qu'elle ne l'avait été à Frédéric.

(4) Ainsi les villes de la Marche continuèrent leur jeu de bascule, se faisant confirmer par l'un ce qu'elles tenaient de l'autre. C'est à ce moment qu'Iesi, prenant des mesures pour la garde de ses archives, témoigne une égale sollicitude pour les privilèges qu'elle avait reçus du Saint-Siège et ceux qu'elle tenait des Hohenstaufen (Gianandrea, 213).

(5) BFW. 14071 (1" déc. 1258; dalé de Civitanova, dont la soumission était donc déjà un fait accompli).

(6) BFW. 14073 (7 déc), confirmé par Manfred en juillet 1259 (BFW. 4705).

(7) Ces deux localités se liguent avec lesi, nd honorem et reverentiam domini Manfredi, le 20 décembre 1258 (BFW. 14074, Baldassini, App. XLIV) ou 1259 ((lianandrea, 215). Cingoji reçut le 17 déc. 1258 ou 1259 un privilège de Percival (Mazzatinti, (l}i Archiri dltalio. III, 201, donne le texte entier qui porte anno Domini MCCLVIU ... lertie indictionis, éléments chronologiques en désaccord. BFW. 14119, s'appuyant sur le chiffre de l'indiction, adopte l'année 1259. On est pourtant tenté de rapprocher ce privilège du traité avec lesi. Il y a beaucoup de flottement dans la-manière dont la chancellerie de Percival comptait l'indiction; cf. BFW. 14074).

(8) Le pape en parle encore comme d'une ville fidèle le 29 janv. 1259 (P. 174.59). i^e 16 février, Percival lui accorde un privilège (BFW. 14078).

(9) BFW. 14080. privilège de Percival pour San Ginesio, est déjà daté de Matelica. 26 fév. 1259. Le 20, Annibal Transmondi avait encore adressé une citation à la ville, dans une affaire privée (BFW. 14079). Le 12 juin 1260, Henri de Vintimille, successeur de Percival, lui accorde un privilège.

(10) Privilège de Percival, cf. note précédente.

(11) Privilège de Percival, du 2 mars 1259 (BFW. 14081; Santini, Saggio d'i menwrie... di ToJentinn. 362\

(12) Privilège de Percival, du 5 mars (BFW. 14082), confirmé par Manfred, en juillet (BFW. 4703).

(13) Roccaconlrada est aujourd'hui Arcevia. Privilège de Percival du 5 mars (BFW. 14083\ publié par Scheffer-Boichorst, Neiies Archîv, XXIV, 206'.

'141 Privilège de Manfred, de juillet 1259 (BFW. 4702).

les contemporains eux-mêmes (D. En dehors de la Marche, Alexandre demanda vainement des secours à Bologne (2) et à Pérouse (3). Dans la province, il n'eut que des fidélités tout à fait passives, et médiocrement résolues, comme celle d'Ancône (^), ou vite découragées, comme celle de Fano ^^\ ou intéressées, comme celles de Sinigaglia et de Camerino, toutes deux hostiles à Manfred par besoin de s'opposer à leurs voisines; l'une parce qu'elle aspirait à se dégager de ses liens avec lesi (6), l'autre parce qu'elle s'acharnait à maintenir son bourg neuf de Santa Maria dei Galli, qui nuisait à Matelica (7). I] n'y eut guère de lutte qu'autour de Camerino, et quand cette ville eut été prise, en août 1259, par la trahison de son podestat Ranerio di Ugolino, puis détruite de fond en comble après l'expulsion du pai'li populaire, favorable à l'Eglise '^), un coup d'œil sur la carte suffit pour montrer que sauf dans l'extrême nord, le pape ne conservait point d'adhérents (9). Cela dès le milieu de 1259. Dans les années qui suivirent, jusqu'à la mort d'Alexandre, la situation ne paraît pas s'être modifiée, si même elle ne changea

(1) BFW. 14077; lettre de Jacopino des Rangoni, podestat, et de la commune de Bologne au pape, s'élonnant qu'il n'appelle pas tous les fidèles de l'Eglise à la défende de son patrimoine et de ses droits. — On ne peut guère citer qu'un acte d'énergie, la privation de la dignité épiscopale infligée à lesi (lettre du 23 janvier 1259, Gianandrea, 211).

(2) Par lettre du 29 janvier 1259 (BFW. 9184). Malgré le zèle que les Bolonais témoignaient en paroles (cf. la note précédente], on ne voit pas qu'il ait rien obtenu.

(3) Cf. plus haut.

(4) Le pape la remercie de sa fidélité, le 5 déc. 1258 (P. 17430). Le 16 fév. 1260, il éprouvait quelques craintes sur sa constance (P. 17789).

(5) Cf. page précédente, n. 8.

(6) C'est ce qu'on peut inférer des termes mêmes du diplôme de Manfred pour lesi (Cf. page précédente, n. 1).

(7) Cela peut s'inférer du privilège de Henri de Vintimille qui donne précisément Santa Maria dei Galli à Matelica, avec droit de le détruire.

(8) Cf. ."^aba Malaspina. RIS. \'III, 801. Acquacotta, I, 84. montre d'après une enquête de 1268 (cf. Mazzatinti, Gli Archivi dltalia. II, 166) que Camerino avait une première fois reconnu Manfred en mars 1259, puis fait retour à l'Eglise. Elle fut reprise le 12 août, et le peuple expulsé le 14, d'après un registre de comptes conservé aux archives de la ville (Acquacotla, I, 85 n.; cf. Mazzatinti, II, 173). Ughelli, Ilalia Sacra, I, 557, communique une inscription, placée sur le mup de la cathédrale, attribuant au 1" août 1258 la ruine de Camerino. Mais cette inscription semble de date récente et ne peut faire foi, non plus qu'une autre {Wid., 558) relatant la reconstruction de la ville en 1260. Il y a donc lieu de rectifier la date de BFW. 14100 a.

(9) La seule ville sur laquelle nous ne soyons pas expressément renseignés est Ascoii, et son attitude, vu sa situation, ne peut guère avoir été douteuse.

pas plutôt au détriment du Saint-Siège ^D ; c'est seulement pour ce m(3ment qu'on a la preuve de la défection d'Osimo (2). Divers actes émanés d'Henri de Vintimille, comte d'Ischia, successeur, depuis le commencement de 1260, de Percival Doi-ia (3). le montrent en possession à peu près assurée de la province ^^).

Les privilèges accordés par Manfred ou par ses agents renferment naturellement, suivant les cas, des dispositions fort diverses qu'il ne serait pas toujours intéressant d'énumérer en détail. Mais certains traits généraux doivent être relevés. Gomme on pouvait s'y attendre, le roi de Sicile se regarde en principe comme héritier de tous les domaines et droits dont avaient joui successivement l'autorité impériale et pontificale ^5). Beaucoup plus puissant dans la Marche qu'il ne le fut jamais en Toscane, il n'eut pas à se résigner à rester autant en deçà des prétentions de Frédéric IL II va de soi pourtant qu'il dut faire leur part aux villes qui l'accueillaient. Non seulement il leur confirma partout au moins ce qu'elles avaient eu

(1) Un cas intéressant est celui de Rinaldo de Brunforte, un des plus en vue des hobereaux de la Marche, et dont les revirements permettent de suivre les alternatives de la lutte. Podestat de Pérouse au commencement de 1259 (P. 17523, 26 mars), il avait en somme maintenu la ville dans la lidélité au Saint-Siège. Après s'être un instant rapproché de Manfred et avoir encouru l'excommunication en envoyant des présents à Percival Doria, il revient au pape, qui l'absout (P. 17706, 13 nov. 1259). En 1260, il passe décidément au parti du Hohenstaufen, dont il va devenir un des plus fermes soutiens dans la Marche (BFW. 14133 et 14166, privilège en sa faveur de Henri de Vintimille; 4720, privilège de Manfred 1. — En 1260 aussi se place un privilège du roi pour Conrad « de Accolis », un autre seigneur de la région (BFW. 4719).

(2) Elle était brouillée avec l'Eglise au début du règne d'Ui-bain IV; cf. la lettre que ce pape lui adresse le 12 nov. 1261 (Martorelli, Memorie historiche d'Osimo, 122).

(3) Le dernier acte émané de Percival est du 17 déc. 1259 (BFW. 14119), le premier d'Henri de Vintimille du 17 mars 1260 (BFW. 14121 b.). Comme en Toscane, Manfred dans la Marche a très fréquemment changé de vicaires généraux, et employé surtout des Apuliens (Percival et Vintimille peuvent être tenus pour tels, malgré leur origine génoise, a raison des intérêts qu'ils avaient dans le Royaume^.

(4) BFW. 14130, pour San Ginesio (mention y est cependant faite d'une révolte de cette ville); 14131 pour Tolentino (concession du bourg de Belforte^ confirmée par Manfred en oct. 1260, BFW. 4724); 14132 pour Matelica (datée de San Severino\ 14145 pour Cingoli. — Seule Fano paraît avoir momentanément fait retour à l'Eglise; du moins une lettre du pape, de la fin de décembre 1260 ou du commencement de janvier 1261, prescrivait-elle à son chapelain André, recteur de la Marche, de surseoir à l'exécution des peines portées contre la ville fP. 18011, Amiani, Memorie storiche... di Fano, II, 56; cf. I, 211). Le pape proleste par cette même lettre contre une agression de Fossombrone contre Fano.

(5) Le principe est posé dans BFW. 4682 (Manfred y concède à Fermo les droits et juridiction quam et que curia nostra habet dans les lieux énumérésl Même formule dans BFW. 4683 pour lesi. Comme son père, Manfred s'empara souvent des biens d'Eglise, notamment de ceux de P'arfa au diocèse de Fermo (cf. dans VArrhwh) delJa Società Roinana di Storia patria, XI, 305 et suiv., l'article cité p.. 260, n. 1). ■

sous son père, mais il y ajouta souvent; tantôt par des concessions entièrement nouvelles, comme à lesi, comme à Matelica (qui reçut le bourg de Santa Maria dei Galli, avec faculté de le détruire et d'en amener les habitants chez elle); tantôt en reconnaissant des acquisitions faites dans l'intervalle à un titre quelconque et même par une concession du Saint-Siège (dans ce cas, bien entendu, pour sauver le principe, aucune mention n'étant faite du privilège apostolique). 11 en fut ainsi pour Permo, pour Tolentino, à qui Henri de Vintimille concéda Belforte, que lui avait déjà donné Alexandre IV (D, pour Fano, qui obtint confirmation des traités qu'elle avait imposés à Fossombrone. Mais ce à quoi les villes de la Marche paraissent avoir tenu davantage encore, c'est à l'extension de leurs franchises municipales. Ainsi Fano réclame et obtient la libre élection du podestat, sous la seule réserve qu'il sera un fidèle du roi de Sicile; en première instance, aucun citoyen ne pourra être cité au dehors; le service d'ost est limité à un rayon de trente milles, et la commune pouri'a s'en acquitter en envoyant à son choix soit de ses bourgeois, soit de ses sujets; elle ne sera jamais astreinte à livrer des otages. Des conditions très analogues sont faites à Fabriano (2), à Tolentino et Roccacontrada, excepté, en ce <iui touche ces deux dernières villes, l'élection du podestat (3). n suffit de comparer les privilèges que Fano et Fabriano avaient reçus de Fi'édéric II poui' constater un très réel progrès (^). Suivant l'usage, les villes de la Marche avaient su faire rendre à la situation tout ce qu'elle comportait d'avantages matériels. C'était d'ailleurs leur unique objet, et à l'adresse de ceux qui, parce que l'Eglise y était mêlée, persisteraient contre l'évidence à voir dans les guerres italiennes du XIIP siècle des guerres religieuses, il faut rappeler

(1) P. 16455, 7 juillet 1256; Santini, Saggio di memorie ai Tolentino, 300, avec la date fausse de 1257.

(2) BFW. 14082. Lepodeslat devra être confirmé par le vicaire général. Le rayon dans lequel sera dû le service d'osl est de vingt milles. La ville aura toujours le libre choix des ambassadeurs à envoyer à la cour royale.

(3) Mais en 1262 Tolentino obtient du moins de Conrad d'Antioche, alors vicaire général, la limitation à 800 livres d'Ancône du salaire qu'elle devait payer à ses podestats (BFW. 11173, Santini, 363).

(4) Le 12 sept. 1250 (BFW. 13774) le vicaire Gautier de Palear accorde à Fabriano l'élection de son podestat pour l'année courante (pour l'avenir on devait se conformer aux statuts généraux de Frédéric II), et l'exemption du ser-vice d'ost et de chevauchée pour un an; le reste comme en 1259. En avril 1243, l'empereur avait dispensé Fano de collecte ])our un an. d'ost et de chevauchée pour cinq ans, confirmé les consuls présents ou à venir (non les podestats) et décidé que pour les procès importants, les citoyens ne pourraient être soustraits aux magistrats municipaux qu'au profit de la Haute Cour impériale ou de la Cour des vicaires généraux de la Marche (BFW. 3359).

les très curieuses garanties que quelques communes, au moment même oii elles se soumettaient à l'ennemi du Saint-Siège, tinrent à stipuler en faveur des libertés et des propriétés ecclésiastiques d). En dehors de la Marche, l'empressement fut moindre, et la seule cité qui se donna à Manfred fut Gubbio. Elle ne se résignait pas à la perte de son comté, qu'Alexandre IV lui avait enlevé (2); ce fut naturellement en le lui offrant que Percival Doria la gagna (3). Dans cette région, les progrès ultérieurs du roi de Sicile dépendaient de ce que ferait Pérouse. Gomme elle avait reçu du pape les dépouilles de Gubbio, on aurait pu croire qu'elle serait amenée par son intérêt à faire montre de zèle pour l'Eglise. Mais précisément au mois de juillet 1259, un arrangement intervint par lequel les deux communes se partagèrent l'objet du litige (^). A l'esprit de conciliation dont les Pérugins firent preuve en cette circonstance, on ne peut trouver d'autre motif que le désir de ne pas avoir h combattre Manfred. Si l'on songe que depuis l'année précédente ils étaient alliés de Fermo, même contre le recteur de la Marche (5)^ on s'expliquera les alarmes très vives qu'Alexandre conçut à leur sujet, et qui se manifestèrent, au cours de 1259, par de nombreuses et pressantes instances (6). On a vu d'ailleurs comment ces inquiétudes ne se justifièrent pas; comment les nécessités de leur politique toscane les décidèrent à tenir une conduite pleine de contradictions apparentes, que faute de meilleur terme on est bien obligé d'appeler neutralité; leurs sympathies sont pour l'Eglise; leurs actes seraient plutôt favorables au roi de Sicile. Ce furent aussi ses alliances tos-

(l)Tolentino, Fabriano, Fano et Roccacontrada demandent garantie du libre séjour pour les séculiers et les réguliers, respect des libertés et des biens ecclésiastiques; les trois dernières villes — en prévision de l'interdit — stipulent en outre que le clergé ne pourra être astreint à célébrer les offices.

(2) Cf. plus haut, p. 255.

(3) BFW. 14085 (priv. du 7 mars 1259).

(4) Fossato devait être remis à Pérouse; Castiglione Aldovrandi (cf. plus haut, p. 233) rasé; les seigneurs de Coccorano, protégés des Pérugins, rétablis dans leurs droits; le reste du comté de Gubbio demeurerait aux mains de cett« ville jusqu'à l'expiration de la concession que le Saint-Siège en avait faite à Pérouse. Cf. Ansidei et Giannantoni, / cndici délie sommissioni al comune di Perugia, dans Boll. délia Società Umhra, etc., III, 202, et pour l'exécution, ibid., X, 199-204. Ciftà di Castello avait servi d'arbitre entre les deux villes. Naturellement le pape affecta de ne pas reconnaître l'arrangement. Le 17 mai 1259 (Arch. de Pérouse, Codici délie sommissioni, C, 71), l'évêque de Pérouse, subdélégué du délégué pontifical Hubert de Cocconato, avait encore sommé Gubbio de laisser Pérouse jouir du comté. Et très logiquement le pape réclame à Pérouse tout le cens dû à la Chambre apostolique dont, suivant l'arrangement, Gubbio devait payer la moitié (P. 17651, 2 août 1259).

(5) BFW. 9167; 15 juillet 1258.

(6) Cf. plus haut, p. 196.

canes qui entraînèrent Orvieto. Il n'est guère douteux, à priori, que Manfred n'ait cherché à y tirer parti des relations et des intérêts qu'y avaienl conservés, depuis 1251, ses parents Lancia (d. Mais Orvieto était par tradition l'amie de Florence, l'ennemie de Sienne; ses milices combattirent donc à Montaperti dans les rangs de l'armée guelfe et contre les troupes royales. Quant aux autres grandes communes de l'Etat pontifical, Viterbe, Spolète ou Anagni, elles avaient reçu, ou on leur avait laissé prendre, non pas peut-être de quoi enchanier leur reconnaissance, mais de quoi décourager toute surenchère.

Toutefois le mieux que le Saint-Siège pût se promettre, même des villes les plus résolues à ne pas lui être infidèles, c'était la neutralité. Leur indifférence était notoire pour les intérêts généraux qui pouvaient être engagés dans la lutte entre les papes et les Hohenstaufen. Dans le traité de protectorat qu'elle conclut avec Cagli en 1259 (2), Pérouse lui promettait son appui contre tout le monde, sauf le pape ou l'empereur, mai^quant par là que le cas échéant elle ne se croirait pas obligée de soutenir par les armes sa qualité de sujette du Saint-Siège. Les réserves correspondantes de Cagli étaient plus curieuses encore, parce que rédigées d'une façon plus précises, et inspirées par les préoccupations du moment. Par une allusion évidente à Manfred, elle exceptait u quiconque dominerait la province en totalité ou en partie, en fait ou en droit », disposée qu'elle était à reconnaître impartialement le plus fort. Des sentiments analogues peuvent se lire entre les lignes du traité, évidemment provoqué par l'attente d'une crise sérieuse, que Todi et Spolète conclurent le 3 octobre 1259 (3), et auquel elles invitèrent à accéder leurs voisines Narni (^), Orvieto, Assise et Foligno. Sans doute, on prétend agir « pour l'honneur de l'Eglise », mais c'est là formule creuse ; pas un mot n'est dit des secours à donner au Saint-Siège contre une attaque qu'on devait croire imminente ; l'objet vrai de la convention est pour les villes contractantes de se garantir mutuellement leurs droits, chacune dans son évêché; en sorte que les événements passent au-dessus d'elles sans léser leurs intérêts particuliers.

(1) Cf. plus haut, p. 156, et Fourni, 233, 239, 240, 244, qui prouve que les l.ancia avaient encore des biens à Orvieto.

(2) Ansidei et Giannantoni, loc. cit., 198.

(3) BP'W. 14110; Sansi, Documenti in stissidio délie Memorie Vmhre, 310; cf. du même Storia di Spoleto, I, 91.

(4) Narni accède en effet le 30 octobre (Sansi, ibid.j

Les villes de l'Etat pontifical eurent d'ailleurs bientôt l'occasion de témoigner leurs sentiments par leurs actes. Le pape la leur fournit en les conviant — inutilement — à s'associer à lui pour le premier et le seul effort sérieux qu'il ait tenté contre Manfred. Au commencement d'octobre 1260, quelques semaines après que la victoire de Montaperti eut exalté les armes de Manfred et mis la Toscane à ses pieds, le comte Henri de Vintimille s'était porté à Gubbio avec des forces considérables. Son but était, sans aucun doute (la tentative sera plus d'une fois reprise par la suite), d'aller donner la main à Jordan d'Anglona et aux troupes de Manfred en Toscane. En ce péril, un chapelain du pape avait été député auprès de Pérouse pour l'exhorter à être ferme, vigilante et fidèle. Il obtint de bonnes paroles. Assise, en môme temps, consultait sa puissante voisine sur ce qu'il y avait à faire; on lui répondit d'aller aux renseignements (1). Le recteur du Duché entreprit alors d'organiser une ligue entre les villes de sa province les plus menacées, Foligno, Spello, Assise, Bevagna, Gualdo. Celles-ci, sans r,efuser, prétendirent, en s'engageant, réserver les ti-aités et l'amitié qui les liaient à Pérouse. Elles agissaient par le conseil des Pérugins eux-mêmes, qui n'usaient de leur influence sur leurs clients que pour soulever des difficultés ^^\ et paraissaient donner à entendre que le service de l'Eglise serait bientôt incompatible avec leur alliance. C'est alors que ce premier projet abandonné, à ce qu'il semble, par suite des obstacles qu'il rencontrait (3)^ le pape en conçut un autre, plus vaste, embrassant tout l'Etat pontifical. Dans le courant de novembre (^\ il invita toutes les villes à un congrès. Elles envoyèrent en effet des ambassadeurs, mais sans les munir des pleins pouvoirs demandés par le pape. Pérouse avait nettement interdit aux siens de prendre aucun engagement, et conseillé à Città di Castello et à Spello d'en faire autant (^l Viterbe et d'autres encore tinrent la

(1) Arch. de Pérouse, Consiglio Maggiore, 249 v°-250; délib. du 1" oct. 1260.

(2) Celte influence se manifeste par des traits caractéristiques. Non seulement toutes ces petites villes consultent Pérouse sur leurs démarches, mais Spello et Foligno font rectifier par elle la formule des pouvoirs qu'elles se proposent de donner à leurs ambassadeurs.

'31 Le recteur refusa la formule qui avait été délibérée avec les Pérugins. Pérouse lui envoya des ambassadeurs pour insister, exhortant en même temps les villes à ne pas céder. La suite des faits nous échappe, mais à l'avenir, il ne fut plus question de cette figue. Sur cette affaire, Arch. de Pérouse, Consiglio Maggiore. 111, 113 v°, 116 v°, délib. des 14, 19, 24 octobre.

(4) Pinzi, Storia di Viterbo, II, 79, a publié la lettre adressée à X'iterbe le 28 nov. 1260. Pérouse avait reçu la sienne avant le 15 novembre {Consiglio Maggiore, 122).

(5) Elle avait même songé un instant à n'envoyer personne {Consiglio Maggiore, 122, 15-22 novembre).

même conduite d). Dans ces cundiiiuns, Alexandre ne put que convoquer un nouveau congrès, pour le 13 janvier 1261, en annonçant d'avance les demandes sur lesquelles il comptait provoquer la délibération (2), Les villes devraient promettre de se réconcilier sincèrement les unes avec les autres, de n'accueillir ni Manl'red, ni ses troupes, ni ses envoyés, ni ses lettres, de se défendre mutuellement contre toute attaque de sa part, dans toute l'étendue des Etats de l'Eglise, d'obéir enfin à des capitaines nommés par le pape pour diriger la résistance. Ces propositions n'eurent aucun succès. Dès qu'elle les connut, Pérouse rappela ses ambassadeurs, restés à la curie après le premier congrès. Elle se déclara prête à servir l'Eglise, mais refusa catégoriquement d'entrer dans une ligue quelconque, autorisant seulement Foligno et Spello à prendre part à une ligue restreinte aux villes du Duché, suivant une formule soigneusement pesée (3). Viterbe se tU représenter au congrès du 13 janviei', mais ne voulut pas s'obliger à servir dans le Duché de Spolète; et son, refus, dont d'autres, sans doute, prirent aussi prétexte pour se dérober, suffit à tout remettre en question. Nous ne savons pas ce que Viterbe répondit au pressant appel que lui adressa Alexandre IV (^), ni si la ligue pai'vint à se constituer sur le papier. Il est sûr qu'elle n'eut jamais d'existence active et sérieuse; et cela ne peut surprendre après les dispositions que nous venons de constater chez les villes, auxquelles rien n'était plus étranger que le dévouement désintéressé au Saint-Siège, sinon l'idée de se considérer comme solidaires et compatriotes les unes des autres. Les quelques mois qu'Alexandre IV avait encore à vivre ne furent marqués par aucune entreprise militaire ; et pendant l'interrègne qui suivit sa mort, les cardinaux anxieux et divisés n'eurent pas de soucis plus cuisants, pour hâter l'élection d'un nouveau pape, que ceux que leur causèrent les projets de Manfred sur le Duché et l'incertitude des résolutions de Pérouse (5).

(1) Pinzi, II, 81.

(2) IMd., lettre du 22 décembre, à Viterbe. Nous connaissons les demandes du pape par les délibérations du conseil de Pérouse {Consiglio Maggiore, 129, 10 décembre) et par la lettre du pape du 26 janvier (cf. plus loin).

(3) Consiglio Maggiore, 129-131, 10 et 16 déc. 1260.

(4) Lettre du 26 janvier 1261 (Pinzi, II, 84).

(5) BFW. 9257 (FiCker, Forschungen, etc., IV, 447).

Page 1