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CHAPITRE XllI

Les résultats du règne d'Alexandre IV.

La conduite des villes de l'Etat pontifical achève de caractériser la situation. Partout le pontificat d'Alexandre IV se terminait dans fimpuissance; la papauté, avant et après lui, a connu de pires désastres, rarement de déception plus humiliante. C'est que la distance était grande des espérances de 1251 aux résultats de 1260. Qu'on avait peu prohté de la mort de Frédéric II, et qu'Innocent IV se trompait quand il la saluait comme une délivrance et comme l'aube du triomphe définitif ! Il semblait que la domination impériale ne se fût momentanément échpsée que pour faire voir à quel point le Saint-Siège était incapable d'en recueillir l'héritage. Jamais il n'avait reçu la soumission de ses adversaires lombards, ni joui en paix de ses Etats; et ce royaume de Sicile, un instant presque conquis par son prédécesseur, Alexandre IV ne s'était pas montré en mesure de le conserver. Bien plus, un nouveau Frédéric avait surgi, restauré, dans ce qu'elle offrait de plus menaçant pour l'indépendance temporelle de l'Eghse, l'œuvre du grand empereur, et reformé, contre la papauté, funité italienne. Tout cela sans titre légitime ou semblant de titre, en quelques mois, et beaucoup moins par ses propres efforts que par le concours de bonnes volontés spontanées. Ainsi rien ne manquait de ce qui pouvait souligner la défaite du Saint-Siège, lequel, au contraire, ne possédait même plus ce qui ne lui avait jamais fait défaut dans les moments les plus critiques de sa lutte contre Frédéric : c'est-à-dire un parti. Car en Lombardie ses anciens clients venaient d'adhérer, les uns à Ezzelin, les autres à Pallavicini et à Manfred, dans les deux cas à des excommuniés. En Toscane, il ne restait plus de disponible que l'amitié des Guelfes; encore Alexandre en était-il réduit à attendre que ces vaincus, ces exilés, qui ne lui faisaient même pas l'honneur de tenir à son concours, voulussent bien faire une démarche qui lui permît de les avouer et de les patronner. Dans ses propres Etats, les uns l'abandonnaient, les autres lui refusaient du moins leur aide ; si abaissée que fût l'autorité pontificale, ils ne songeaient qu'au danger de la grandir; au fond ils ne lui restaient fidèles que précisément parce qu'elle était faible et à condition qu'elle le demeurât. En sorte que le pape n'avait point d'amis, point d'alliés.

personne qui se crût intéressé à son triomphe et voulût y travailler; c'est là beaucoup plus encore que dans l'habileté et le bonheur de ses adversaires qu'étaient la nouveauté, la singularité et le grand péril de sa position.

Essayons de dégager les causes de ces échecs et les enseignements qu'ils apportaient.

L'histoire des quelques années qui s'écoulent de 1250 à 1258 offre ce grand intérêt qu'elle condrme, par une sorte de contreépreuve, ce que l'analyse directe des faits révèle et établit sur l'origine et la nature des partis italiens sous le règne de Frédéric IL

On s'est efforcé de montrer comment le particularisme municipal, les intérêts économiques, les querelles privées, avaient alluuié la guerj-e entre les villes, et dans cliaque ville entre les classes, et dans chaque classe entre les familles; comment, d'autre part, l'esprit d'association avait groupé en ligues de plus en plus étendues et de plus en plus stables, ceux que rapprochait le hasard, passé en habitude, d'une inimitié commune. En même temps les graves problèmes de politique générale que posait l'union de la couronne sicihenne avec la couronne impériale, et la création de l'Etat temporel du Saint-Siège, étaient venues raviver la querelle séculaire du Sacerdoce et de l'Empire, et la placer sur un autre terrain. Devenue avant tout une lutte pour l'hégémonie de l'Italie, la natui'e des choses conduisit les deux pouvoirs ennemis à s'appuyer sur les factions italiennes. Mais celles-ci s'étaient développées spontanément, fruit naturel du milieu, du moment, des institutions, de la race; et c'est après coup seulement que le pape et l'empereur, à force de les protéger, s'en étant faits les chefs, pal'urent et s'imaginèrent eux-mêmes les avoir créées, ou du moins leur avoir fourni un sens et une raison d'être. Ils ne leur avaient donné qu'un nom.

Accident presque sans conséquence ou péripétie momentanément décisive, suivant qu'on en considère les effets sur le développement, la transformation et la décadence du régime municipal et des partis, — c'est-à-dire sur l'évolution politique propre à l'Italie, — ou au contraire sur le duel qui se poursuit, en Italie, entre des puissances extérieures et comme superposées au pays, la mort de Frédéric II fournit l'occasion de constater une fois de plus qu'il y a bien là deux ordres de questions restées distinctes^ et que l'histoire

de la péninsule est double, pour ainsi dire, et se décompose en deux séries d'événements, lesquels se rencontrent et s entremêlent parlois, mais d'ordinaire se déroulent indépendamment les uns des autres et coimne dans des plans différents. Car d'un côté cette mort dispensa soudain le pape de la protection du rui de Fiance, lui permit de rentrer dans ses Etats, rejeta les HohensLaufen sur la défensive, et bientôt suivie de celle de Conrad, mit un instant la Sicile aux pieds du Saint-Siège, et faillit abaisser Manfied au rang de simple baron sicilien, modeste vassal de l'Eglise. Mais elle eut aussi pour effet de rendre à elles-mêmes, l'Italie ceutrale tout de suite, et bientôt la Haute Italie; ces pays que se dispulaieni les légats du pape et les vicaires impériaux, où les sentences d'interdit répondaient aux sentences de bannissement, où personne n'avait le droit de rester neutre, cessèrent, pour quelques années, d'être travaillés par des interventions étrangères. Or c'est à l'heure où il se dissipe qu'on s'aperçoit combien tout ce tumulte était superficiel. Il faut y regarder de près pour trouver quelque chose de changé dans le cours profond de l'histoire.

Rien de plus facile, en effet, que de ramener à l'unité, d'expliquer par une même loi, et de rattacher, sans solution de continuité, à des antécédents lointains, les événements, confus et imprévus en apparence, qui semblent renouveler en des sens très divers l'aspect des différentes provinces. Le fait qui domine tous les autres, dans la Haute Italie, c'est l'établissement du régime seigneurial. En Toscane, c'est la constitution du popolo, et surtout la formation des deux partis guelfe et gibelin. Quant à l'Etat pontifical, il a vécu dans une anarchie presque chaotique, sans que ses villes, préoccupées, chacune pour son compte, de conquérir des franchises plus amples, et ce qui en était la garantie, une banlieue plus étendue, soient parvenues à former les unes avec ou contre les autres des groupements un peu fixes. Mais si — et leur isolement géographique l'explique pour une bonne part — elles n'ont rien créé qui ressemble à la Ligue lombarde, elles n'en sont pas moins à peu près au môme point que les cités lombardes du XIP siècle ; pour elles aussi, la grande affaire est encore de régler de façon plus avantageuse les rapports avec le souverain. Les factions toscanes, d'autre part, résultante si complexe de tant de rivalités de détail, rappellent beaucoup, moins les noms, celles qui s'étaient comme cristallisées autour de Milan et de Crémone, durant les premières décades du XIIP siècle, à une heure où les libertés municipale? étant assurées, il s'agissait surtout de savoir qui les exploiterait à son profit; quelles villes jouiraient des domaines et des juridictions

abandonnées par l'Empire, et, dans chaque ville, quel parti ou quelle classe remplirait les conseils et exercerait les magistratures. Enfin la Haute Italie achève le cycle. Elle se lasse la première du régime qu'elle avait la première organisé, et dont les excès et les désordres avaient produit chez elle, plus tôt qu'ailleurs, l'inévitable désenchantement. Elle abandonne les formes politiques du Moyen- Age et adopte celles qui caractérisent la Renaissance. Mais, conservant sa vieille avance, elle ne fait que précéder les autres provinces dans l'étape qu'elles franchii'ont à leur tour. Il y a entre elles l'écart d'une ou deux générations. Elles se trouvent à trois phases différentes, mais d'un même développement, qui se poursuit avec la régularité d'une force irrésistible et fatale.

On ne peut dire qu'il recommence, après 1250, car il n'a jamais été interrompu. Frédéric II, Grégoire IX ou Innocent IV, qui ne l'ont pas inauguré, ne l'ont pas davantage arrêté ou dévié. C'est à peine si leur volonté puissante l'a parfois enrayé ; jusqu'à quel point, et dans quels cas, on peut s'en rendre compte en voyant ce qui se passe lorsqu'elle ne s'exerce plus. Si au nord de l'Apennin d'anciennes rivalités tendent désormais à s'apaiser, comme de guerre lasse, et à faire place à des questions nouvelles d), on doit en conclure que c'est le pape et l'empereur qui en les épousant les avaient entretenues. De même, les guerres qui recommencent aussitôt après sa mort (2) suffiraient à prouver que c'est bien Frédéric qui a imposé quelques années de trêve à Sienne et à Pise, à Florence et à Lucques. Il a aussi retardé dans les villes toscanes l'avènement du popolo, qui ne triomphe partout qu'après lui. Mais d'ailleurs beaucoup de ses actes, beaucoup de ceux du Saint-Siège, allaient au conti'aire dans le sens des événements, et ceux-là seuls ont eu des effets durables. Ainsi la hiérarchie administrative conçue par son génie organisateur s'est montrée viable en Lombardie, et en Lombardie seulement, parce qu'elle y répondait à un instinct général et à une nécessité du moment; elle a survécu dans la mesure où elle s'est confondue avec la seigneurie. Et sans doute il est mort à temps pour laisser au nouveau régime la place et la liberté de grandir; et bien des seigneurs, parmi les plus puissants, ne se sont élevés que par l'anarchie qui suivit sa disparition ; il n'en est pas moins vrai qu'il leur avait préparé les voies. De même les mesures opposées prises par lui-même et par le pape en faveur des factions florentines ont aidé l'esprit de parti à faire sortir d'une

(1) Cf. plus haut, ch. iv.

(2) Cf. plus haut, ch. viii.

vendetta privée le conflit célèbre qui semble d'autant mieux résumer le Moyen-Age italien tout entier, qu'on a souvent appliqué par erreur les noms de guelfes et de gibelins à des époques et à des provinces qui ne les connaissaient pas. Enfm les privilèges dont furent accablées de part et d'autre les villes de la Marche et du Duché devinrent pour elles des conquêtes définitives ; elles gagnèrent beaucoup à la bataille engagée à leur sujet; leurs ambitions innées s'en accrurent : le Saint-Siège s'en aperçut, la crise passée, en les retrouvant plus ingouvernables que jamais. Tout compte fait, les deux adversaires ont concouru n précipiter le mouvement qui entraînait l'Italie, beaucoup plus souvent encore qu'ils ne l'ont contrarié.

Ce ne fut pas de leur part calcul ou système; mais un sûr instinct les portait à utiliser les forces existantes, alors même qu'ils en invoquaient d'imaginaires. Ils pouvaient louer, celui-ci, chez les uns, la fidélité à l'Empire; celui-là, chez les autres, le dévouement à l'Eglise; en réalité, ils ne parvinrent jamais à détourner les Italiens de leurs intérêts locaux; mais en même temps qu'ils leur supposaient ainsi, ou essayaient de leur inspirer des sentiments qu'ils n'éprouvaient guère, ils satisfaisaient leurs aspirations véritables. Là avait été le secret de leur influence, et l'on est une fois de plus ramené à la même conclusion : s'fls semblèrent parfois diriger les événements, c'est qu'ils s'y adaptèrent.

S'adapter continuait d'être, après eux, l'unique moyen de réussir.

C'eût été peine perdue (si même quelqu'un, en ce temps d'interrègne de fait ou de droit, avait eu qualité pour cela), de réclamer l'obéissance en se fondant sur la mission historique de l'Empire, et d'évoquer le haut idéal de paix et d'ordre par la justice qui s'exprimait dans ce grand nom. La réalité y avait trop peu répondu! Plus tard, à mesure que l'Empire deviendra davantage chose du passé, on sentira — quelques-uns du moins sentiront — la grandeur et le prix de ce qui aurait pu être. Mais alors la « nef battue de la tempête » ne réclamait pas son pilote; la « cavale farouche

eL rétive » ne voulait pas de son cavalier d). Ni Ronie, ni l'Italie, ne songeaient à pousser le cri pathétique du poète :

Gesare mio, perché non m'accompagne ? <2)

Non pas que l'on méconnût le droit pubhc, et que l'on oubliât de quelle souveraineté on relevait. L'Empire tenait sa place dans les combinaisons politiques. Mais que l'on rapproche des vers de Dante ou des déductions de sa Monarchie, l'appel adressé par les Pisans à Alfonse le Sage ^^\ ou même la lettre des Siennois à Richard de Gornouailles (^), ou saisira la différence. D'un colé, l'homme de la doctrine et du rêve, logicien imperturbable et poète enthousiaste, doublement exposé à perdre contact avec la réalité. De l'autre, les plus positifs des politiciens, aux yeux desquels l'Empire a pour seul rôle de servir leurs ambitions, et qui ne pensent à ses droits que comme moyen de polémique, lorsqu'ils peuvent reprocher à leurs adversaires de les violer.

Il n'eût pas été plus facile de persuader aux Italiens d'alors, ou de leur inculquer à coups d'excommunication, que la religion était intéressée à ce que le pape conquît la Sicile, ou se fît obéir de Pérouse et de Spolète, de Fermo ou d'Iesi, ou reconstituât le domaine Mathildique, ou exerçât, sur la péninsule entière, l'espèce d'hégémonie bien intentionnée, mais entrante et indiscrète, à laquelle il aspirait, toujours prêt, sous prétexte qu'il n'en était aucun qui ne touchât à quelque intérêt ecclésiastique, à s'insinuer ou à s'imposer comme arbitre nécessaire de tous les conflits. La foi, sans doute, restait profonde et agissante au pays de saint François; en dépit du catharisme, en dépit de l'incrédulité qui avait gagné certains milieux, la religion régnait sur la grande majorité des âmes; elle dominait la vie privée; elle tenait sa place dans tous les actes ordinaires de la vie publique : élections de magistrats, rédactions de statuts, traités, contrats d'acomandigia; dans les grandes crises — on l'avait vu à Sienne en 1260 — c'était par elle que

(1) Dante, Purgatoire, VI, 77, 91 et suiv. :

Nave senza nocchiero in gran tempesta.

Ahi gente, che dovresti esser devota E lasciar seder César nella sella...

Guarda com' esta fiera è fatta fella, Per non esser corret.ta dagli sproni...

IMd., 114.

(X) ioia., 114.

(3) Cf. plus haut, p. 180.

(4) Cf. plus haut, p. 225.

s'exprimaient les angoisses ou les joies patriotiques. Mais elle n'inspirait pas les décisions politiques. La cause même de l'orthodoxie ne passionnait jamais longtemps. L'Inquisition soulevait de vives répugnances. On s'était bien croisé contre Ezzelin, mais comme tyran insociable beaucoup plus que comme hérétique. A bien plus forte raison, lorsque la foi n'était pas en jeu, se dispensait-on d'obéir au pape. Quant aux armes spirituelles par lesquelles il essayait de peser sur les volontés récalcitrantes, à force de les voir employées on avait fmi par s'y habituer. Gela dans tous les camps : les Gibelins n'étaient pas excommuniés plus souvent que les Guelfes, ne supportaient pas avec plus d'équanimité les sentences pontificales, n'étaient pas plus disposés à considérer les projets politiques du Saint-Siège comme des affaires purement temporelles, qui ne concernaient que lui; de bons chrétiens pouvaient s'en désintéresser, ou même les contrecarrer.

Pour rappeler que les destinées de l'Eglise étaient en jeu, il y avait bien le joachimisme. Un instant déconcerté par la disparition de Frédéric II, mort avant d'avoir rempli les destinées qu'on lui attribuait (D, il retrouvait une vie et une actualité nouvelles (2), à mesure qu'approchait la date fatidique annoncée par le prophète. Joachim de Flore, dans plusieurs passages de sa Concordance entre V Ancien et le Nouveau Testament, avait enseigné que le second (( état » ou âge du monde, celui du Fils, devait comprendre soixantetrois générations de trente ans, dont quarante-deux depuis la naissance du Christ; ainsi le troisième état commencerait en 1260(3). Ses disciples n'eurent garde de négliger cette donnée précise, bien faite pour surexciter l'attente et inspirer confiance. On la retrouve dans le commentaire pseudépigraphe sur Jérémie ; et tel récit de Sahmbene (^\ au pittoresque naïf et |)récis, permet de ressaisir faction profonde qu'ont exercée des écrits pour nous si complètement morts. En 1258, il se rencontra à Modène avec son confrère Gérard de Borgo San Donnino, qu'il avait beaucoup connu en

fl) Salimbene, 58 el 227, ruconle la peine qu'il eut à croire à la mort de l'empereur. Il en resta quelque temps ébranlé dans ses croyances joachimiles.

(2) C'est durant cette période qu'eut lieu la publication de V Introduction à l Evangile éternel, par Gérard de Borgo San Domino. Mais il convient de remarque r : 1" que Gérard faussait la pensée du maî(re (cf. Deniile, Dos Evangelium xternuin und die Commission zu Anagni, dans Archiv fur IJteratur-und Kircliengeschichte des Mittelalters, I; 2» que ne possédant plus le traité de Gérard, nous ignorons si et dans quel sens il y parlait de la querelle entre le pape et les Hohenslaufen.

(8^ Fourtiier, .laachin} de l'Iore, dans Bévue des Quesfions historiques. I,X\^IT (1900), p. 479.

(4) Salimbene. 233.

France. A peine réunis, les deux amis s'entendent pour causer joachimisme; Gérard demande à aller pour cela « dans quelque lieu bien à l'écart. Je le conduisis derrière le dortoir; nous nous assîmes sous une treille et je lui dis : Je veux savoir où et quand naîtra Tx^ntechrist. Alors il me répondit : « Il est déjà né, et grand, et bientôt il accomplira le mystère d'iniquité... Je n'ai pas vu son visage, mais je le connais bien par l'Ecriture. » Invité à prouver ses dires, Gérard se fait apporter la Bible et commente le dix-huitième chapitre d'Isaïe en l'appUquant au roi de Gastille, cet Alfonse le Sage dont les projets préoccupaient alors l'Italie (D. Salimbene reste incrédule; mais sur ces entrefaites « un grand nombre de frères et de séculiers arrivent dans un pré, derrière le dortoir, en se parlant entre eux avec tristesse. Et Gérard me dit : « Va entendre ce qu'ils disent... » J'allai et je lui rapportai : « Ils racontent que le seigneur Philippe, archevêque de Ravenne, a été fait prisonnier par Ezzelin » (2). n nie dit : » Tu vois que déjà commencent les mystères ! » C'est ainsi que ballottés entre les terreurs apocalyptiques et les rêves du millénarisme, les adeptes du joachimisme suivaient avec anxiété le drame qui se jouait : tel fait, qui de loin nous semble un accident sans importance, leur paraissait la plus significative des péripéties; dans chaque acteur nouveau qui entrait en scène, leur imagination prévenue craignait et désirait à la fois de reconnaître l'Antéchrist. Mais, et c'est en cela que l'anecdote est caractéristique, ils ne le cherchaient pas du même côté que le pape. Ils négligeaient Manfred, déjà si menaçant; Manfred, héritier de tous les anathèmes lancés contre son père et contre son frère; ils songeaient à un Hohenstaufen encore, mais d'une branche collatérale, à un prince lointain dans lequel le Saint-Siège ne pouvait guère voir un danger. Preuve nouvelle, s'ajoutant à bien d'autres, que « l'Italie mystique » ne prenait pas son mot d'ordre à la curie, et que le joachimisme est tout autre chose qu'une justification, à l'usage des illuminés, des ambitions très positives de la papauté. Le m.ouvement des Flagellants, que le joachimisme a beaucoup contribué à soulever, et qui éclate précisément en 1260(3), offre un autre exemple d'une grande manifestation religieuse qui naît et se développe indépendamment du Saint-Siège et ne se met pas à son service. Car de ce que Manfred et Pallavicini s'en sont défiés, et

(1) Cf. plus haut, p. 110.

(2) Cf. plus haut, p. 115.

(3) Salimbene, 240, note cette coïncidence et remarque que les Joachimites crurent que le mouvement des Flagellants inaugurait le règne de l'Esprit.

(( ignorant le don de Dieu » (^\ l'unL lepoussé des pays et des villes qu'ils gouvernaient, on ne peut conclure, en Tabsence de toute preuve, que le pape r^it provoqué, ou encouragé, ou qu'il en ait profité. Les textes qui nous en font connaître, trop sommairement, l'histoire, comme les Annales de Gênes, de Plaisance, de Parme, de Sainte-Justine de Padoue ^^\ ou la (U)roiiique de Salimbene, donnent l'idée que tout y lut accidentel et spontané. Gela commence à Pérouse, où un enfant au berceau miraculeusement inspiré, selon les uns, selon les autres, un ermite, se serait mis à prêcher la pénitence. Alors « tous les hommes commencèrent à aller nus dans la ville en se frappant avec des fouets » (3). La contagion « rapide comme le vol de l'aigle qui se hâte vers sa nourriture » (^), gagne aussitôt la Haute Italie et se propage de proche en proche. Les Bolonais, » chevaliers, gens de pied et peuple, vont, en se llagellant, jusqu'à Modène. Les gens de Modène font la même chose jusqu'à Reggio; ceux de Reggio, jusqu'à Parme; ceux de Parme veulent en faire autant jusqu'à Grémone ». Arrêtés, <( ils envoient des flagellants à Plaisance... et les Plaisantins en envoyèrent à Pavie » (5). L'opinion conti'aint ceux que l'enthousiasme ne saisirait pas. « Si quelqu'un ne se fouettait pas, il était réputé pire que le diable, et tous le montraient au doigt comme infâme et diabolique; et qui plus est, peu de temps après il encourait quelque malheur, mort ou grave maladie » (6). Parfois le podestat ou l'évêque conduisent le cortège. Il est visible cependant que ces autorités sont poussées plutôt qu'elles ne dirigent. Il semble qu'on puisse en dire autant des Mendiants, qui en 1233 avaient suscité, puis canalisé une agitation très analogue, laquelle néanmoins avait fini par les déborder. Averti des dangers qu'offraient ces formes tumultueuses et démagogiques de la piété, il est douteux que le Saint-Siège se soit

(1) Salimbene, 239,

(2) MG. SS. XVIII, 241, 512, 077 et XIX, 170. Seules les Anv. Plan., qui veulent justifier la conduite de Pallavicini, disent que « hec omnia fiehnnt vt disrordia et malum oriretur in Cremona, ut marchio perderet dominium. « Mais en supposanl qu'à un moment donné on ait en effet clierché à exploiter le mouvement contre Pallavicini, ce ne put pas en être la cause déterminante, puisqu'il commence en Ombrie. Les Ann. S. Just. disent seulement que Pallavicini crai<mait ;< ne ipse suum amitieret principotum. si cives divina gratia inspirati redirent ad, concordie unifatern et partem extrinsecam ad propria revocorent. Gaudinm siquidem et securitas tirannnrum est discordia, civif.atum. Sicnt enim piscis gaudet et deourrit in gurgite, ita ipsi in dissensionibus civiiim delectantur. »

(3) Ann. Jan.

(4) Salimbene, 239.

(5) Ann. Plac.

i6) Salimbene, loc. cil.

réjoui de voir recommencer l'expérience et dans des conditions moins favorables encore. En tous cas, on ne connaît d'Alexandre IV aucune lettre qui approuve ou recommande les Flagellants (D. Ceux-ci, d'autre part, ne s'inquiètent guère de ses intérêts. Tous les témoignages, y compris les plus hostiles au mouvement, s'accordent à dire » qu'il se fit par lui beaucoup de bonnes choses », restitutions, réconciliations, amnisties et rappels de bannis. Mais ces résultats, d'ailleurs très fugitifs, furent d'ordre tout privé. Il n'est question nulle part de grands traités de paix entre villes ou factions, comme en 1233. Nulle part, les forces respectives des partis ne se trouvèrent changées, du fait du mouvement; nous avons pu, sans en tenir compte, raconter l'histoire politique des provinces qu'il agita; et l'influence politique et temporelle du Saint-Siège fut si loin de sortir grandie de cette crise de ferveur religieuse, que l'année 1260 le vit au contraire plus humilié que jamais.

Ainsi ni Manfred, ni le pape, n'avaient la moindre chance de faire agréer et soutenir, pour elle-même, leur propre politique. En revanche, il leur était facile de faire accepter leurs services.

La péninsule était accoutumée de longue date aux interventions du dehors; suite fâcheuse de cette situation de dépendance de l'Allemagne que, sauf de courtes révoltes du sentiment national, elle subissait avec résignation, comme une fatalité. Mais nous touchons au moment oii l'habitude de mêler spontanément l'étranger à leurs discordes civiles va devenir, plus que jamais, le défaut invétéré et funeste des seigneurs et des villes italiennes. Tout a concouru à le développer en eux : les compétitions engagées, au sujet de l'Empire, entre Philippe de Souabe et Otton IV, entre Otton IV et Frédéric II, entre Frédéric II et son fils Henri, entre Frédéric II encore, puis Conrad, et Guillaume de Hollande, entre Alfonse de Castille et Richard, compétitions qui leur ont fourni, à maintes reprises, l'occasion, au lieu de recevoir leur souverain, d'en haut et de loin, de le choisir, en calculant les conséquences, pour la politique locale, du triomphe de chaque candidat; — Texpérience du dernier demi-siècle, qui avait appris à compter, comme sur une précieuse ressource, sur l'appui du pape ou de l'empereur; — enfin l'affaiblissement du patriotisme municipal, qui après avoir

fi) En ce qui concerne l'attitude soit des Mendiants, soit du pape, un témoignage intéressant est celui des Ann. S. Jufit., 179 « ... non solum viri médiocres sed rlinm snpirnfp.<; non irrafinvahiUtrr mirahantur, cnqilantes unde tantus fervorU impetus proveniret, maxime cum iste modus penitentie inaudîtus non fuisset n ^vinmn pontifice insfifiifvs qui tvnc Anaqnie residehat, nec ab alicufus predicatnrîs vel auctnrizaMHs persone industrîa vel facundia persvasus, sed a sîmplicihus siimpsit iniiinm. »

empêché de naître un patriotisme italien, est à son tour supplanté par l'esprit de faction.

De là tant de négociations, simultanées ou successives, souvent contradictoires, engagées avec Alfonse, ou Richard, ou Conradin, bientôt avec Charles d'Anjou; surtout, comme il était naturel, avec le pape et avec Manfred, plus à même et plus tentés d'y répondre. Il n'a pas tenu, on le sait, aux Milanais et aux Guelfes florentins de rester, après 1250, le « parti de l'Eglise »; et on ne saurait trop insister sur ce point que de Toscane, de Lombardie et de la Marche, on a devancé Manfred; on a songé à lui avant qu'il eût la peine de se proposer.

Sans doute, il n'y a rien là qui ressemble à du dévouement. Ni les principes, ni même les traditions n'influent beaucoup dans le choix que l'on fait d'une aUiance. Si les souvenirs laissés par vingt ans de lutte en commYm ne pouvaient pas s'être effacés tout à fait, surtout chez le personnel de l'ancien parti fi'édéricien, souvent uni par des liens de famille avec les Hohenstaufen; si Ubertino d'Anditô expulsé de Plaisance, Provenzano Salvani voyant sa patrie humiliée par les Florentins, lorsqu'ils cherchaient un vengeur, et c'était leur premier mouvement, regardaient vers la Sicile plutôt que vers la curie ; l'exemple de Manfred Lancia, si facilement brouillé avec Conrad, l'exemple surtout d'Ezzelin de Romano et de Pise, inventant la candidature exotique d'Alfonse de Castille, prouvent que ces habitudes de clientèle pèsent peu de chose quand les intérêts parlent en sens contraire. Surtout elles ne suffiraient pas, à défaut d'intérêts en jeu. Que l'on suppose les popolani Plaisantins restant les maîtres de leur vihe, les Siennois suffisant à se maintenir par leurs propres ressources contre leurs adversaires, les uns comme les autres auraient borné leurs regards à la Lombardie ou à la Toscane. De même pour les gens de Fermo ou d'Iesi, si le hasard ne les avait pas brouillés avec le recteur de la province. Réfugiés ou ambassadeurs, venus de leur propre initiative, ou délégués par leur ville ou leur parti, ceux qui de l'Italie du nord ou de l'Italie centrale se donnent rendez-vous à la cour de Manfred n'y viennent jamais qu'en solliciteurs, et pour suivre quelque intrigue égoïste.

Seulement cet égoïsme même donne prise sur eux. La même raison qui prévient toute velléité de sacrifice à une idée, endort aussi les défiances qu'on pourrait concevoir des hommes ; chacun pense trop exclusivement à ses intérêts locaux pour rester en garde contre ceux qui font profession de vouloir les soutenir; et il n'est pas un seigneur, pas une commune, pas une « université » de

nobles ou de popolani, de Guelfes ou de Gibelins, qui ne soit susceptible de souffrir un protectorat, alin de s'assurer une protection. En d'autres ternies, ces paiiis, que Frédéric II et le Saint-Siège avaient groupés autour d'eux, el que l'on a vus se dissoudre, ou se détacher de leurs anciens chefs disparus ou indifférents, ces parus subsistent toujours, ou du moins les éléments en sont là, prêts à se rapprochei' suivant les anciennes formules, ou à se réunir en des combinaisons nouvelles. L'esprit qui crée les coalitions, l'Italie en est pénétrée jusqu'aux moelles. Il suffit que ({uelqu'un se présente qui sache s'insinuer sur chaque point comme allié, avant de se faire accepter comme patron ou conune maître; satisfaire les intérêts locaux, leur persuader qu'ils sont solidaires, et les rendre tels en effet, en ce sens au moins que la victoire de chacun dépend des succès du chef choisi par tous.

Cette tactique supposait tout d'abord que l'on ne prétendrait pas être impartial. Elle exigeait aussi que l'on ne s'encombiât d'aucune doctrine, que l'on ne s'astreignît à aucune rancune, à aucune lidélité gênante. Il fallait accepter, pour en tirer parti, les institutions politiques et sociales que le cours naturel des choses appelait i\ la vie; reconnaître toutes les situations de fait, quand l'intérêt le commandait, à charge de concours et de réciprocité ; ne jamais heurter de front les grands courants d'opinion, les instincts irrésistibles, les tenir pour légitimes, au contraire, les flatter au besoin et les enrôler à son service; employer les moyens qui se présentaient, et non pas ceux que l'on eût préféré ; les arguments qui portaient sur les autres, et non pas ceux que l'on jugeait soi-même les meilleurs; en particulier, puisqu'il existait i'W chaque ville des factions irréconciliables, ne pas user son autorité à tenter entre elles des rapprochements impossibles; ne pas se retrancher dans l'indifférence, sous prétexte que l'objet de leurs querelles était insignifiant, mais se plier franchement à la nécessité de choisir entre elles, adopter des adversaires pour avoir des amis, soutenir ceux-ci en toutes choses et réputer siennes leurs ambitions et leurs victoires.

Comment le pape, comment le roi de Sicile avaient-ils joué ce rôle qui leur était ainsi tracé d'avance ?

Manfred s'y était montré tout à fait supérieur. Son véritable don comme chef d'Etat fut précisément le tact des circonstances. Administrateur, Frédéric II lui avait enlevé d'avance le moyen de

donner toute sa mesure ; il ne pouvait prétendre à d'autre mérite qu'à celui de conserver en bon état une machine bien montée. Homme de guerre, il manquait de décision et d'audace. Mais jamais il n'a laissé passer une occasion diplomatique. Jamais aussi il n'en a eu de plus belle qu'en 1258. Ses premières entreprises en Italie suivent de si près son usurpation de la couronne sicilienne, qu'on serait tenté d'y voir la suite d'un plan préconçu et bien lié. Dans la réalité, les appels auxquels il obéil lui vinrent de tous côtés, avant son couronnement; et d'autre part, il est Irop évident que la force des choses l'acheminait vers le trône, plus encore que l'ambition, il est trop certain qu'en tout état de cause il aurait fmi par s'y asseoir, pour qu'on doive croire qu'il ne se soit laissé décider que par la perspective d'alliances italiennes. Il y eut en tout cela simple coïncidence ; et qu'au moment de rompre sans retour avec le pape, il ait rencontré comme sous la main le moyen le plus efficace de peser sur lui, là. fut la part de la fortune. Son mérite fut d'en profiter sans hésiter et d'approprier à merveille ses prétentions aux possibilités, et sa tactique aux situations. L'Etat pontifical est la première région où il ait envoyé ses fonctionnaires. C'est qu'il savait y avoir affaire à des hommes très habitués à se voir disputés entre deux maîtres, et à profiter des contestations dont ils étaient l'objet, assez ém.ancipés pour désirer changer de souverain, pas assez pour ne pas trouver tout naturel d'en avoir un. Aussi est-ce comme tel qu'il se présente; d'ailleurs, comme il convient, les mains pleines de privilèges, mais exigeant l'obéissance et traitant de rebelle quiconque la refuse. — En Lombardie, c'est tout l'opposé. Là, pour traiter avec les villes ou les partis municipaux, force est désormais d'employer l'intermédiaire des seigneurs. Si Manfred, à l'exemple de son père, a ressenti quelque impatience d'avoir à compter avec eux, sa conduite n'en laissa rien paraître. 1^'étant même pas libre de choisir ses amis, puisqu'Ezzelin s'était exclu lui-même par son alliance avec Alfonse de Castille, il prit de bonne grâce ceux qu'il trouva; ne s'arrêtant pas à ce qui, dans leur passé, pouvait lui déplaire, et ne reprochant pas à Pallavicini d'avoir été l'adversaire de son oncle Lancia, ou à Azzo d'Esté d'avoir été rebelle et « traître » à Frédéric II. Et ne se trouvant pas en mesure de leur dicter des conditions, il se garda même d'en proposer. Il se met à leur service, accepte leurs combinaisons, épouse leurs inimitiés, se conforme à leur programme. Il veut leur amitié, non leur obéissance (1); il n'exige pas qu'ils se subordonnent à lui, même pour la

(1) On remarquera que le traité de 1259 (cf. pins haut. p. 119) ne contient pas la formule en rhonneur du roi Manfred, ou toute autre équivalente.

forme; il donne à Pallavicini un litre qui ferait de lui son délégué, mais tolère qu'il ne le porte pas de façon régulière. En échange de son patronage, il leur demande deux choses seulement : de le reconnaître comme roi de Sicile, ce qui n'ajoute rien à la solidité de sa situation, et de s'interposer en sa faveur auprès du pape, ce qu'il sait bien devoir être inutile. Au fond, le véritable avantage qu'il retire du concours qu'il leur prête, c'est ce concours même; c'est le fait d'avoir, aux yeux de l'Italie, coopéré à leur victoire. — En Piémont, il marie avec adresse, à son profit, les formes féodales aux formes de la seigneurie. — A Gênes, il offre un traité de commerce. — En Sardaigne, il saura s'associer à propos et pour son plus grcind profit à une revendication d'intérêts privés. — A Rome, où les adversaires du Saint-Siège ont pour mot d'ordre la libre élection du sénateur, il consent à se soumettre aux suffrages et à tenir d'eux ses titres au pouvoir qu'il désire. — Mais l'exemple de la Toscane offre un intérêt particulier, précisément parce qu'il y a plus de violence à se faire. Il répugne à s'engager à fond dans des querelles qui ne le touchent pas, à devenir l'homme de parti que les circonstances exigent, et surtout à s'entendre avec le parti vaincu, au lieu de nouer avec les vainqueurs des relations en apparence bien plus profitables. Il ne traite avec les Gibelins qu'après s'être d'abord offert aux Guelfes; il hésite une année entière avant de se compromettre sans retour par l'envoi d'un représentant officiel. Il répugne aussi, une fois installé dans le pays, à faire sur les droits et prérogatives jadis exercées par Frédéric II les concessions nécessaires ; il ne parvient pas sans peine à trouver une conciliation entre ses intérêts et ses vues propres, et les intérêts et les vues de ceux qui l'ont appelé. Il n'en est que plus remarquable qu'il ait fini, là comme ailleurs, par céder aux faits.

Il en fut merveilleusement récompensé. Il fit si bien qu'il eut la main dans tout ce qui passa de considérable, que pas une victoire ne se gagna qui ne le fût avec son aide et ne parût l'être pour son compte, et que les revirements décisifs qui marquèrent les années 1259 et 1260 purent lui être attribués et tournèrent entièrement à son profit. Au lendemain de Cassano et de Montaperti, il se trouvait l'idole de la moitié des Italiens ; débris de l'ancien parti impérialiste, se retrouvant et se reconnaissant autour d'un nouveau chef, ou recrues venues de l'ancien parti de l'Eglise, de tous il avait, en les ralliant à lui, refait une coalition plus fortement

organisée, plus homogène que janiai- (i). Il était l'aibitre de la péninsule. Succès si prodigieux que la légende s'empara de lui et que dans ce grand bénéficiaire des discordes civiles l'imagination populaire crut reconnaître la Discorde personniliée.

Saba Malaspina (2) rapporte, comme introduction à son histoire, une légende enfantine et grandiose à la fois, naïf essai d'explication d'un vocabulaire politique dont le sens était déjà perdu, et saisissante expression de l'horreur tragique inspirée par ces guerres atroces, interminables, si disproportionnées avec leurs causes apparentes qu'on leur cherchait une origine mystérieuse. « Jadis, pensent les esprits crédules, on vit apparaître au-dessus de la Toscane, dans un ciel chargé de nuées, deux formes féminines. Les roulements du tonnerre, répercutés dans le creux des nuages, brouillaient et confondaient leurs noms... On put discerner cependant que l'une s'appelait Gebellia et l'autre Guelfa. Elles luttaient ensemble, les bras enlacés, corps contre corps ; leur duel se prolongea des premières rougeurs de l'Aurore jusqu'à l'instant où le soleil atteignit le milieu de sa course. Chacune d'elles, tantôt avait ignominieusement le dessous, tantôt, comme revenue à la vie^ foulait l'autre aux pieds dans un joyeux triomphe... Victorieuses et vaincues successivement, à tour de rôle s'évanouissaient leur gloire et la crainte qu'elles inspiraient..., et les chances du combat étaient si égales, que ses phases alternantes semblaient de même durée à ceux qui les suivaient des yeux. » Or cetle vision fui aperçue à l'heure même où naissait Manfred.

Et l'on n'aurait encore qu'une idée imparfaite du point où était monté le prestige du nouveau roi, si l'on négligeait de rappeler le triomphe diplomatique remporté par lui, en dehors d'Italie, l'année même de Montaperti. Le 28 juillet étaient conclues à Barcelone les fiançailles de sa fille Constance avec l'infant Pierre d'Aragon, fils du roi Jacques le Conquérant (3). n se doutait peu que par cette union il préparait un des grands événements de l'histoire et assurait un vengeur aux Hohenstaufen. Mais pour un bâtard et un usurpateur

(1) Le Iraité du 11 juin 1259 en offre une preuve remarquable. On voit les pai'lies contraclantes stipuler pro se et aliis amicis utriusque partis in Lomhardia, Tiiscia et Marchia Triviriana. Notamment Pallavicini mentionne les Ubaldini, le comte Ildibrandino de la Maremme (de Santa Fiora) et les comtes Guido et Simone Novello et Guido de Romena. Ainsi le contact, interrompu depuis la mort de Frédéric II, tend à se rétablir entre les factions lombardes et toscanes.

(3) BFW. 14793 a., et surtout les documents analysés par Carini, Gli Archivi e le biblîoteche di Spagna, II, 185-186.

comme lui, cette alliance avec une des premières maisons souveraines d'Europe était comme une reconnaissance officielle et un brevet de légitimité.

Contre un pareil adversaire, Alexandre IV n'était pas de force.

Pour être tout à fait juste envers lui, il ne faut pas oublier la part de responsabilité qui revient à Innocent IV. Celui-ci, plus admirable par son énergie à affronter la mauvaise fortune que par son habileté à profiler de la bonne, avait fait les premiers pas dans toutes les voies fâcheuses où son successeur ne fit que s'enfoncer plus avant. Dans l'Etat pontihcal, il ne sut pas choisir entre la fermeté, qui eût contenu ses sujets, et le laisser-aller, qui les eût satisfaits; Alexandre IV parut chercher et trouver le point précis où l'on cesse d'être fort, tout en restant gênant. D'autre part, tout à ses projets sui' le Royaume, Innocent IV avait donné le fâcheux exemple de se désintéresser du reste de l'Itahe, aidé lui-même à se dissoudre l'ancien parti de l'Eglise en Lombardie, et découragé, en refusant de lui continuer sa faveur exclusive, l'ancien parti de l'Eglise en Toscane. A la place de cette politique de faction, qu'il avait cependant pratiquée lui-même avec tant de maîtrise, il s'était assigné des objets nouveaux : en Lombardie, la destruction de l'hérésie ; en Toscane, le rétablissement de la paix ; partout la reprise des domaines Mathildiques et la restauration des libertés ecclésiastiques. Politique vouée d'avance à l'insuccès, parce qu'elle ne s'appuyait sur rien, ni sur la force matérielle, qu'il ne possédait pas, ou employait ailleurs, ni sur la force de l'opinion. A vrai dire, d'ailleurs, elle était pour lui un devoir d'état plutôt qu'une tâche choisie par préférence et poursuivie avec passion. Il se résignait sans peine à perdre le contact avec l'Italie impériale. Il estimait avec raison que ce n'était pas sur ce terrain qu'il pourrait en finir avec les Hohenstaufen, et que son influence y devînt-elle tout à fait prépondérante, il n'en tirerait, pour l'entreprise sicilienne, aucune ressource sérieuse, n'y ayant rien à quoi les communes italiennes fussent moins propres qu'à une guerre d'offensive lointaine. Son erreur — excusable au lendemain de la mort de Frédéric, alors que Conrad lui-même se repliait en hâte sur la Sicile — fut de croire qu'une fois portée dans le Royaume, la guerre n'en sortirait plus. Son malheur fut de ne pas réussir à terminer cette guerre d'un coup. L'Angleterre, sur laquelle il compta d'abord, se révéla incapable même d'un effort; et il mourut avant d'avoir pu mener à terme la conquête directe. Erreur et malheur se trouvèrent singulièrement aggravés par le caractère de l'homme auquel il incomba d'en soutenir les conséquences. Alexandre IV commença par se

laisser retomber dans le projet anglais (D. L'expérience n'en fut pas plus heureuse que la première fois. Des ambassades, des promesses, des manifestes, il n'obtint pas autre chose; rien qui pût même inquiéter Manfred, le troubler dans ces distractions et ces plaisirs qui étaient un besoin de sa nature, faire contremander un déplacement de chasse à Lagopesole ou à San Gervasio (2). Désabusé, le pape se montra incapable d'inventer du nouveau. Par la singulière bulle du 18 décembre 1258 (3)^ il déclara caducs les droits d'Edmond, admettant cependant qu'ils pourraient revivre, si ce prince accomplissait enfin ses obligations, avant qu'eussent abouti les négociations qu'il se réservait lui-même la faculté d'engager avec d'autres. C'est-à-dire qu'il mécontentait l'Angleterre sans se débai'rasser d'elle. D'ailleurs, ayant repris sa liberté, il n'en usa pas. Il n'offrit à personne la Sicile, ne se rapprocha pas de Manfred, mais n'entreprit rien contre lui. Il ne parut pas s'imaginer que celui-ci voudrait sortir de ce statu ([uo incertain, et profiter du grand avantage qu'il avait, invulnérable dans le Royaume, de pouvoir, en Italie, cer'ner pour ainsi dire et étouffer la papauté. Des deux moyens qui s'offraient à lui pour parer à ce danger, il ne prit ni l'un ni l'autre. Il aurait pu favoriser une restauration impériale en Italie. Certes, Innocent IV, qui avait trouvé Guillaume de Hollande si utile contre Frédéric II, en Allemagne, ne s'était pas donné beaucoup de peine pour le faire reconnaître dans la péninsule. Du moins il le montrait de loin comme le souverain légitime; il n'avait aucun doute qu'il dût devenir empereur; il l'invita à plusieurs reprises à venir recevoir la couronne (^). Alexandre IV ne renouvela pas l'invitation (5)^ en tous cas n'y mit pas d'insistance; et Guillaume mort en 1256, sa place disputée entre deux prétendants, il ne fit rien de sérieux pour mettre fin à l'interrègne. S'il ne cédait pas simplement à une irrésolution naturelle que ses préférences même pour Richard ne parvenaient pas à vaincre, il jouissait sans doute du plaisir de prolonger son rôle d'arbitre, et se conformait aux

(1) Investiture à Edmond, du 9 avril 1255 (BFW. 8974, P. 15784\

(2) On connaît la passion de Manfred pour ces beaux pays de chasse de la Basilicale (cf. Fortunato, Il Costello di Lagopesole); passion dont les conséquences intéressent l'histoire; elle a été pour quelque chose peut-être dans son inertie en présence de l'invasion angevine (BFW. 4764 g.).

(3) BFW. 9178.

(4) P. 14195 (15 fév. 1251) et 15475 (juin 1254 environ).

(5) D'ailleurs, bien entendu, il ne refusait nullement de reconnaître Guillaume. Il le défendit môme C(^nlre l'intrigue qui aurait voulu lui opposer OItocar de Bohême (BFW.. 9008 et 9009 et Kempf, Geschichte des deutschen Reiches wàhrend des grossen Intcrregnmns. 156 et suiv.). — Sur le projet de voyage à Borne dont s'occupait Guillaume en 1255, cf. BFW. 5260 a.

traditions de la curie, qui étaient de tenir pour gagné par l'Eglise tout ce que l'Empire perdait en force ou en prestige, et de redouter comme un danger la prépondérance en Italie d'un empereur, fût-il créature du Saint-Siège. Comme si la Sicile n'offrait pas désormais, pour gouverner la péninsule, un meilleur point d'appui que l'Allemagne, ou comme si le « parti de l'Empire » ne pouvait pas se reformer sous un autre chef qu'un empereur! Quant ù prendre lui-même la direction politique de l'Italie (c'eût été le second procédé pour prévenir Manfred), sa conduite avait été pour cela bien trop timide, trop incohérente, trop maladroite, — peut-être aussi trop scrupuleuse, dans des circonstances où on ne pouvait guère se donner le luxe de l'être. Dominé par l'habitude de confondre en un seul bloc et de combattre au même titre les deux grands tyrans impérialistes et hérétiques de la Lombardie, ou bien il n'avait pas suivi les phases de la brouille qui les détachait l'un de l'autre, ou bien il n'avait pu prendre sur lui de surmonter son aversion pour Pallavicini; en tous cas, il s'était laissé surprendre par le traité du 11 juin 1259, qui réunissait le marquis avec le roi de Sicile et Azzo d'Esté dans une ligue contre nature à ses yeux seulement, et très explicable pour quiconque aurait été au fait de l'état vrai des choses. Sa mauvaise étoile, d'autre part, avait voulu qu'il se brouillât avec Florence à l'heure même où les Siennois venaient de faire à Manfred des avances très pressantes; il ne sut pas leur offrir des avantages suffisants pour les ramener à lui. Gomme d'ailleurs il était trop honnête pour passer par-dessus les crimes des Romano, trop pape pour oublier les violences antiecclésiastiques des Florentins, qu'il ne voulait, ni tolérer des alliances avec le roi de Sicile, ni tout subordonner à la lutte contre lui, il se vit condamné à rester neutre, c'est-à-dire isolé, c'est-à-dire vaincu, en fait, quel que fût le vainqueur. Il n'avait pas su être d'un parti, faute suprême, et moyen infaillible de se voir compté pour rien, en un temps et un pays qui ne respirait que l'esprit de parti (i).

Il laissait derrière lui deux tâches bien lourdes. D'abord celle qu'il avait lui-même reçue d'Innocent IV et n'avait pas accomplie :

(1) Il est bon de remarquer qu'Alexandre IV portait partout la même indécision constitutionnelle, laquelle entraînait les mêmes conséquences. C'est ainsi qu'en 1259 il reste neutre entre Michel Paléologue et la coalition formée entre Manfred, le despote Michel d'Epire, et le prince d'Achaïe, Guillaume de Villehardouin (coalition qui fut défaite à Achrida), manquant ainsi une occasion excellente de vendi-e son appui à Paléologue et de servir en Orient les intérêts religieux latins (cf. Norden, Das Papsttum und Byzanz, 382-3).

rccoiiquéiir la Sicile. En second lieu, restaurer en Italie l'influence du Saijil-Siège, perdue par sa iaute. Mais il laissait aussi des exemples précieux, à condition de ne pas les suivre et de faii'e tout le contraire. Urbain IV allait pratiquer vis-à-vis de son prédécesseur cette indépendance nécessaire. On a rarement vu deux caractères plus dissemblables et deux pontificats plus opposés.

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