CHAPITRE P
Les débuts d'Urbain IV; ses créations de cardinaux o; caractères de sa politique.
Alexandre IV était mort le 25 mai 1261. Le Sacré Collège se mit aussitôt en devoir de lui donner un successeur. Singulièrement réduit, il ne se composait plus que de huit membres. Le pape défunt, toujours fidèle à son caractère, n'avait jamais pu se décider à faire une promotion, embarrassé qu'il était entre les candidats que lui présentaient les cardinaux, les uns par népotisme, les autres dans le sincère désir de récompenser les plus dignes (2). Malgré leur petit nombre, les cardinaux assemblés à Viterbe ne purent d'abord parvenir à s'entendre. Les débats furent même très violents (3). Quant aux noms mis en avant et discutés, aux intérêts et aux passions qui se trouvèrent aux prises, à la manière dont les voix se partagèrent, on en est réduit aux conjectures. Il existait certainement un parti anglais, désireux de continuer la politique sicilienne d'Alexandre IV et de maintenir la concession faite à Edmond d'Angleterre; et l'âme devait en être Jean de Tolède, cardinal de Saint-Laurent vi Lucina. On se rappelle qu'il avait fait des intérêts anglais sa chose. De sérieux indices permettent de supposer qu'il était soutenu par Ottobono Fieschi, cardinal de
(1) Pour ce cliapitre, cf. Maubacli, Die Kardinâle und ihve PolUik um. die Mille des Xlll Jahrhunderls^ 1902 (non exempt de graves erreurs, notamment en ce qui concerne les promotions d'Urbain IV), et notre article : Les promolions de cardinaux sous Urbain IV, dans la Revue d'Histoire et Littérature religieuses, 1900, p. 322.
(2) Ann. S. Justinx, MG. SS. XIX, 181.
(3) Saba Malaspina, 803, parle de 1' « esprit de vertige » qui s'empara des cardinaux, et de leurs jalousies réciproques. Les Ann. S. Just. mentionnent la longue durée (trois mois) des délibérations.
Saint-Adrien; par Jean Gaëtani Orsini, cardinal de Saint-Nicolas in Carcere Tulliano; par Hugues de Saint-Gher, cardinal de Sainte- Sabine, tous trois créatures dlnnocenL IV, et par llicliard Annibaldi, le dernier survivant des cardinaux de Grégoire IX (i). D'autre part, il est probable qu'il y avait un parti de la conciliation avec le roi de Sicile, représenté tout au moins par le cardinal de Sainte- Marie in Via Lata. Gelui-ci avait prouvé en 1255 qu'il ne ressentait pas d'insurmontable aversion à traiter avec Manfred. Et, gibelin de cœur, il se voyait dans une position très fausse depuis que, en dépit de tous ses efforts pour intervertir les rôles, le roi de Sicile était décidément devenu le chef du parti gibelin, obligeant le pape à se tourner vers les Guelfes. Il n'avait qu'un moyen d'en sortir, faire choisir comme pape, ou lui-même, ou du moins quelqu'un qui consentirait à s'arranger avec Manfred. Ainsi entre ces deux hommes, Jean de Tolède et Ottaviano des Ubaldini, qui avaient eu plus que personne l'oreille d'Alexandre IV, et qui, durant tout son règne, avaient exercé sur lui, simultanément, des influences différentes, sinon contraires, la rivalité commençait au lendemain de la mort du pape. Les discussions durèrent plus de trois mois, sans qu'aucun nom pût réunir la majorité requise des deux tiers. Enfm (et à peu près au hasard, s'il fallait en croire des anecdotes postérieures) (2), les cardinaux convinrent de porler leurs voix sur le patriarche de Jérusalem, Jacques Pantaléon, que les affaires de son siège avaient récemment amené à la cour pontificale. Elu à l'unanimité, le 29 août, il fut couronné le 4 septembre et prit le nom d'Urbain IV.
(1) Ces différents- prélats avaient, durant les années précédentes, donné des gages de leur sympathie pour le projet anglais (cf. BFW. 14035, ordre d'Henri III à ses ambassadeurs de se conformer aux avis des cardinaux de Sainte-Sabine et de Saint-Adrien, et 14093, remercîments du même à divers cardinaux, dont Jean Gaëtani Orsini, Ottobono Fieschi, Hugues de Saint-Cher et Richard Annibaldi). Sur le rôle du cardinal de Saint-Adrien dans l'élection de Richard de Cornouailles au sénat, cf. plus haut, p. 246. Encore au début du pontilicat (l'Urbain IV. Jean de Heniinglord, procurateur de Henri III à la curie, se fait appuyer auprès du pape par les cardinaux Jean de Tolède, Orsini, de Saint-Cher et Fieschi (Shirley, Royal and other historical letters illustrative of the reign of Henry 111, II, 188). Dans la même lettre, les trois premiers sont qualifiés de <( prions negotii (c'est-à-dire l'affaire d'Angleterre) promotores. »
[2] Nous n'avons qu'un témoignage contemporain détaillé, et malheureusement il est si niulilé que l'on ne peut guèie en faiie usage; c'est la lettre citée ci-dessus de Jean de Hemingford. M. Grauert, dans son mémoire : Meister Johann von Toledo, dans les Sitzungsberichte der philos, philol. und histor. Classe der Kgl. Bayrischen Akadeniie der Wissenschailen, 1901, 132, en a proposé une restitution assez plausible, de laquelle il résulterait que l'élection se fit par compromis, les compromissaires élant les cardinaux de Tusculum, de Saint-Laurent in Lucina et de Sainte-Sabine.
La personnalité du nouveau pape est si marquée, elle a tant influé sur l'issue de la crise dont nous racontons l'histoire, que rien de ce qui peut la faire connaître n'est indifférent. A ce titre, le passé d'IU'bain IV nous intéresse (D. Il n'était plus jeune, étant né probablement dans les dernières années du XIP siècle. En dépit de son origine très modeste (il passait pour être flls d'un savetier), son éducation à Troyes, puis à l'Université de Paris, avait été excellente. Il n'en resta pas moins longtemps dans des positions plutôt inférieures; d'abord à Laon, oii il fut successivement clerc de l'évêque, puis curé, puis chanoine, ensuite à Liège, comme archidiacre. Très actif, d'ailleurs, très capable ; toujours prêt à se charger des besognes qui se présentaient, et volontiers mis en avant par son entourage. C'est ainsi qu'il rédige le cartulaire du chapitre de Laon, et qu'il va défendre ses intérêts en cour de Rome. Les nombreuses affaires auxquelles il est mêlé permettent de fixer sa biographie avec plus de détails qu'on ne le pourrait parfois pour des personnages bien plus haut placés dans la hiérarchie. L'événement décisif, dans sa vie, fut son voyage à Lyon, en 1245, à l'occasion du concile. Il y fit la connaissance d'Innocent IV, qui l'apprécia aussitôt. Désormais il allait être lancé dans les grandes affaires et n'en plus sortir. Ce fut d'abord une légation en Pologne, Prusse et Poméranie, qui lui fut confiée en 1247. Il eut surtout à restaurer la discipline ecclésiastique en Silésie et à rétablir la paix entre l'ordre Teutonique et ses vassaux prussiens. En 1251, nouvelle mission, toute politique cette fois. Il s'agissait de travailler l'Allemagne du Nord et d'y recj'uter des partisans à GuiJicUime de Hollande, le roi des Romains patronné par le Saint-Siège. On sait peu de chose suises actes, sinon qu'il eut à souffrir pour sa cause; il fut arrêté et quelque temps retenu prisonnier par des chevaliers du diocèse de Trêves partisans des Hohenstaufen. En récompense, il reçut du pape l'évêché de Verdun. Il ne l'occupa qu'un an, le temps d'y déployer ses talents d'administrateur et de politique, en rétablissant les finances très Obérées de cette église et en concluant un accord avec la commune, en querelle avec ses prédécesseurs. Dès 1255, il était appelé au siège patriarcal de Jérusalem. Les temps étaient
fi) Nous ne ferons guère sur ce point que rf^suraer Sieverf : Dcif^ Vnrleben des Papstes Urhan IV, dans Rômische Quartalschrift, 1896 et 1898.
difficiles pour la Terre Sainte ; le patriarche dut intervenir dans la querelle entre les Génois et les Vénitiens; il se plaça, suivant les vues d'Alexandre IV, du côté de ces derniers. Il eut aussi, devant les menaces d'invasion Tartare, à prendre les mesures de défense nécessaires; il ne s'y épargna pas. A en croire un de ses biographes, un panégyriste, il est vrai, il se serait fait adorer, aussi bien des pèlerins que des chrétiens de Terre Sainte. En 1261, il se rendit à la cour pontificale pour réclamer contre une donation faite par le pape aux Hospitaliers, et qu'il jugeait préjudiciable à son église. Ici encore, on retrouve le prélat énergique et soucieux de ses droits temporels. Sa présence accidentelle à la curie, lorsque mourut Alexandre IV, lui l'occasion de sa haute fortune.
C'était donc une vie bien remplie que la sienne. Les affaires, d'ailleurs, n'y avaient pas fait tort à la piété; n'en avaient pas banni les préoccupations religieuses. Il avait laissé une trace profonde partout où il avait passé, et sa grande réputation, non moins que les divisions qui séparaient les cardinaux, expliquent que leurs voix se soient réunies sur lui, bien qu'il ne fût pas un de leurs collègues. Si ses antécédents étaient bien faits pour donner la plus haute idée de sa capacité, dans quelle mesure permettaient-ils de prévoir sa conduite ? Par une heureuse rencontre, il s'était trouvé intervenir, et avec un grand rôle, dans les deux problèmes les plus graves que la papauté eût alors à traiter ; problèmes qui durant son propre pontiiicat s'imposeront encore, inégalement du reste, à son attention : je veux dire la lutte contre les Hohenstaufen et la défense de la Terre Sainte. Il s'était montré l'agent dévoué d'Innocent IV et d'Alexandre IV. D'autre part, homme nouveau, entièrement fils de ses œuvres, il n'était pas, comme ses deux prédécesseurs, ou comme tel cardinal parmi ceux qui l'avaient élu, par sa naissance même, pi'esque le prisonnier d'une coterie. Etranger au Sacré-Collège, et n'ayant même jamais résidé à la curie, sauf à longs intervalles et pour peu de temps, s'il servait, au loin, la pohtique pontificale, il n'avait jamais contribué à l'élaborer, à la fixer dans ses détails; n'en étant pas responsable, il n'y était pas servilement attaché; il se trouvait bien placé pour la continuer, mais avec indépendance. Enfin il connaissait bien l'Allemagne et l'Orient, mais non l'Italie. Cela, vu les circonstances, était presque un avantage. Il n'aurait, en abordant les questions italiennes, ni idées préconçues, ni relations exclusives et compromettantes.
En somme, le nouveau pape n'avait d'attaches étroites avec personne, et nul ne savait au juste ce qu'il ferait. C'est peut-être à cela même qu'il dut en partie son élection. Des partis irréconci-
liables, et dont aucun n'était assez fort pour s'imposer à l'autre, purent, de guerre lasse, s'entendre sur son nom, chacun espérant l'attirer à soi. De lait il est probable qu'il surprit tout le monde. Son acte le plus mémorable, Charles d'Anjou substitué à Edmond d'Angleterre comme candidat au trône de Sicile, était de ceux que rien n'annonçait d'avance. Jamais il n'avait eu à se prononcer sur l'alliance anglaise, conclue et entretenue alors qu'il se trouvait loin de la curie, à Verdun ou en Orient. D'autre part, et le fait est bon à, noter, quoique Français d'origine, et gardant un très affectueux souvenir à sa patrie champenoise comme aux églises où il avait occupé des fonctions, il n'était nullement inféodé aux intérêts politiques français. C'est hors de France que s'était surtout exercé son activité. A la différence de son successeur Clément IV, dont ce sei'a un des principaux titres au choix des cardinaux, il n'avait pas blanchi au sei'vice du roi de France ; il ne paraît même pas avoir été en relations avec la famille capétienne. S'il fut élu, ce n'est donc pas parce qu'on attendait de lui la politique qu'il suivit en effet. Il est possible qu'au moment de son élévation elle n'apparût pas clairement à ses propres yeux. En tous cas, il ne se la laissa certainement pas dicter par d'autres, et ses actes sont bien à lui. Nature énergique, dominatrice et audacieuse, inflexible sur son droit, prompte à assumer les responsabilités, prête aux brusques initiatives, impatiente de la contradiction, peu accessible aux conseils, incapable, en un mot, d'accepter de personne un mandat impératif, tel en effet nous apparaît Urbain IV. Et nous n'avons pas que ses actes pour permettre de le juger ainsi. Même dans le portrait qu'a tracé de lui, en mauvais distiques, un poète officiel, Thierry de Vaucouleurs (D, au milieu de formules banales empruntées au style de l'hagiographie, au milieu d'éloges qui visent surtout des vertus et des talents purement ecclésiastiques, régularité de vie, piété fervente, favorisée du don des larmes, éloquence de grand prédicateur, belle prestance de célébrant, belle voix même et science du chant sacré; quelques traits dépeignent le « grand cœur », le « soutien de l'Eglise, vaillant chevalier de tout ce qui intéressait sa liberté, ses droits, son honneur »; le travailleur si infatigable, qu'on ne savait pas comment son temps pouvait suffire à tout ce qu'il faisait. Mais le plus bel hommage rendu à cette puis-
(1) Auteur d'une Vie du pape, dédiée à son neveu le cardinal Ancher, publiée par Papire Masson, Librl sex de episcopis Urbis qui Romanam Ecclesiam rexerunt, et par Muratori, RIS. III, 2© partie, 405. Elle est d'ailleurs une des sources les plus intéressantes pour le règne d'Urbain IV (cl. sur l'auleur Vllistoire littéraire de la France, XIX, 355).
santé figure d'homme d'Etat, c'est l'admiration involontaire d'un ennemi. Vers la fm de 1262, des ambassadeurs Siennois étaient à la cour pontificale. Le chef de la mission, rendant compte aux prieurs de la commune et leur parlant du pape (D, allait aussitôt chercher un terme de comparaison dans les glorieux souvenirs laissés par leur grand compatriote du XIP siècle, ce pape Alexandre III qui avait bravé Frédéric Barberousse, l'avait vaincu, et que l'imagination populaire se représentait posant le pied, à l'entrevue de Venise, sur la tête de l'empereur humilié et prosterné devant lui. « Sachez, écrivait-il, que le pape fait ce qu'il veut ; il n'est personne qui ose le contredire, et comme vous le savez déjà par d'autres ^^\ il n'y a pas eu de pape, depuis le temps d'Alexandre III, qui ait été aussi énergique dans ses actes et dans ses paroles, et qui se soit moins soucié de ses proches, que ne fait celui-ci ». Et l'on avait eu dans l'intervalle un Innocent III, un Grégoire ÏX, un Innocent IV ! L'ambassadeur ajoute encore : « Il n'y a pas d'obstacles à sa volonté...; il fait tout par lui-même, sans prendre conseil. Il semble ne pas se conduire en pape, mais en seigneur temporel, et vouloir se soumettre la tei're, s'il le peut... Parfois il dit devant tout le monde, sur les affaires de Toscane, des paroles détestables ». C'est une bonne fortune que de posséder, dans ce rapport confidentiel et familier, un portrait pris sur le vif. Grâce à. lui, la physionomie d'Urbain IV ne reste pas masquée sous les formules officielles des bulles pontificales et des instruments diplomatiques. On aperçoit, dans le jeu même de ses facultés, cet homme auquel il n'a manqué peut-être qu'un règne plus long pour être compté parmi les plus saisissantes figures qui aient occupé le siège de saint Pierre. A deux siècles et demi de distance, il semble, à certains égards, par la grandeur de ses ambitions, par la fougue de son caractère, par l'intempérance de ses propos, comme une ébauche du « terrible » pape de la Renaissance, Jules II.
Qu'un tel homme ne se soit accommodé, ni des conseillers, ni des traditions que lui avait léguées son prédécesseur, le fait n'a rien qui doive surprendre. Mise à l'écart de ceux-là même qui avaient été le plus écoutés par Alexandre IV, nomination de nombreux cardinaux, changeant la majorité et la composition du Sacré- Collège, préférence donnée pour toutes les missions de confiance à ses propres créatures, il fallait s'attendre à tout cela.
(1) Son rapport a été publié par Pflugk-Harttung, Iter Italicum, 675.
(2) Le texte de Pflugk-Iîarttung porte : sicut nos credo scire firmUer per alios. Il faut évidemment substituer vos à nos.
Si résolu, toutefois, qu'il pût être, il se voyait dans une certaine mesure obligé de compter avec son entourage. C'est ainsi que sa première promotion de sept cardinaux (D, le 24 décembre 1261, semble avoir le caractère d'une espèce de transaction entre ses électeurs et lui. Deux d'entre eux montèrent au rang des cardinauxévêques : Hugues de Saint-Cher fut élevé à l'évêché d'Ostie, et Jean de Tolède à l'évêché de Porto (2). Plusieurs des autres membres du Sacré-Collège reçurent des satisfactions en la personne de leurs parents ou de leurs protégés. Jacques Savelli, allié ^3) ^^ cardinal Jean Gaëtani Orsini (le futur Nicolas III) devenait cardinal-diacre de Sainte-Marie in Cosmedin. Jusqu'ici, sa famille, bien qu'elle eût déjà donné à l'Eglise le pape Honorius III, ne s'était pas signalée, tant s'en faut, par sa fidélité au Saint-Siège. Le père du nouveau cardinal, et neveu d'Honorius III, Luca Savelli, avait, en 1234, présidé comme sénateur à l'un des plus vigoureux efforts qu'ait jamais tentés Rome pour se constituer en une commune indépendante du pape et suzeraine du Patrimoine et de la Campagne (^). Une seconde fois sénateur en 1266, il trouvera encore moyen d'entrer en difficultés avec Clément IV, qui le traita de voleur et de brigand (5). Mais Jacques Savelli s'affranchit des exemples paternels. Enchaîné
(1) Nous la connaissons par trois textes : une lettre de Saint-Louis à Eudes Kigaud, archevêque de Rouen, de la première moitié de janvier 1262 {Recueil des Historiens de France, XXI, 586); — une lettre de Roger Lovel, ambassadeur de Henri III (Rymer, Fœdera, éd. de Londres, 1727, I, 740; Shirley, op. cit., II, 204; BFW. 14172) en date du 6 février 1262; — et Thierri de Vaucouleurs. — Les indications données par le Trésor de Chronologie de Mas-Latrie et par la Hierar chia catholica Medii Mvi d'Eubel sont fort inexactes.
(2) S'agissait-il d'indemniser, en quelque sorte, ces deux cardinaux de leurs chances perdues d'arriver à la tiare, comme paraît l'insinuer Maubach, op. cit.. 89, n. 4. Il me semble plus probable qu'on est simplement en présence d'un des plus anciens exemples du droit d'option des cardinaux.
(3) « Affinis domini Gaetani » dit Lovel. Sa sœur Marsilia avait épousé en effet Napoleone di Matteo Rosso Orsini, frère du cardinal de Saint-Nicolas m Carcere Tulliano (Prou, les Registres d'Honorius IV, 823.
(4) Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom im Mittelalter, V, 163.
(5) Lettre du 15 juin 1266 (P. 19696). Luca Savelli mourut en fonctions (son épilaphe à l'Araceli dans Forcella, Iscrizioni délie Chiese e d'altri edificii di Roma, I. 117). Sa femme, la mère du nouveau cardinal, Jeanne des comtes Ildibrandini, appartenait à la branche de Santa Fiora, c'est-à-dire à celle qui soutenait les Gibelins en Toscane (Prou, op. cit., introduction, p. XIV). De ce côté encore, les origines du cardinal pouvaient sembler suspectes.
désormais par la reconnaissance à la politique du pape qui avait fait sa fortune, il fut l'un des quatre cardinaux chargés par Clément IV, en 12(35 (D, d'investir Charles d'Anjou du royaume de Sicile, ce qui semble indiquer que dans le Sacré-Collège il appartenait au parti de ce prince. Devenu pape sous le nom d'Honorius IV, il soutiendra dans des circonstances difficiles la cause angevine. Son exemple entraîna ses deux frères, Jean et Pandolphe, qui combattirent pour Charles d'Anjou ^"K — Ceoffroy d'Alalri, allié (3) de la famille de Richard Annibaldi, cardinal-diacre de Saint-Ange, et Hubert de Cocconato, familier (^) du cardinal de Sainte-Marie in Via Lala, furent créés, respectivement, cardinauxdiacres de Saint-Georges au A'élabre et de Saint-Eustache. Le premier, chapelain du pape, avait rempli une mission diplomatique auprès d'Alfonse de Castille (s). Le second appartenait à la famille piémontaise des comtes de Cocconato, possessionnés près de Chieri (6). Archidiacre d'Asti C^), chapelain d'Alexandre IV, il avait été quelque temps, sous ce pape, recteur du Duché de Spolète («). Enfin im chapeau (le titre n'était pas encore déterminé) était destiné à Simon Paltinieri, chanoine de Padoue, le même auquel Innocent IV avait jadis confié l'administration de l'évêché d'Aversa (9). Mais ce nom souleva de graves objections. D'abord il n'était pas
(2) Jean Savelli figure au nombre des nobles Romains que fit arrêter le sénateur Henri de Castille, après sa brouille avec Charles d'Anjou, en 1267; il fut relâché en donnant, son fils Luca comme otage (lettre de Clément IV, du 16 novembre 1267, P. 20165). Lui et son frère Pandolphe eurent leurs palais détruits par les partisans de Henri de Castille, et réparés en 1271 par ordre de Charles d'Anjou (Minieri-Rlccio, Saggio di Codice diplomatico, I, 78). Ils furent des premiers à rentrer à Rome après Tagliacozzo (Saba Malaspina, 850).
(3) Renseignement donné par Roger Lovel. Le testament de Geoffroi d'Alatri a été publié par M. Prou {Mélanges de VEcole de Rome, tome V [1885], p. 382). Il n'apprend pas grand'chose sur sa famille, qui parait avoir été apparentée à celle des seigneurs de Ceccano.
(4) Renseignement de Roger Lovel.
(5) Fanta, Ein Bericht ûber die Ansprûche des Kônigs Allons aut den deutschen Thron, dans Mittheilungen des Instituts fur OEsterreichische Geschichtsforschung , VI, 103.
(6) Sur cette famille un certain nombre d'actes ont été publiés par Sella, Codex Astensîs. Cf. dans Winkelmann, Acta Imperii Inedita, II, 741, une pièce de Charles d'Anjou les concernant,
(7) BFW. 14318.
(8) Tenckhoff, Der Kampf der Holienstaufen um die Mark Ancona und das nerzogtum Spoleto, 80 n,
(9' << Elecfiis quondam Adrersa^fis » dit Lovel (renseignement confirmé par la lettre de saint Louis), La nomination avait été faite par Innocent IV, le 17 nov, 1254 (Berger, Reg. Inn. IV, 8209),
prêtre; pai" bulle du 9 janvier 1262 (D, le pape déclara que jusqu'à son ordination il ne serait en rien compté comme membre du Sacré-Collège. Puis les bruits les plus fâcheux couraient sur son compte (2); ils avaient assez de consistance pour qu'Urbain IV ait cru devoir décider une enquête approfondie (3). Elle tourna à son avantage, grâce peut-être à l'influence de son protecteur, le cardinal de Saint-Adrien, dont il était le familier (^). On lui assigna le titre de Saint-Martin.
Urbain IV, ces quatre premiers choix le prouvent, ne connut pas les hésitations et les scrupules qui avaient toujours arrêté Alexandre IV. Il sut reconnaître au Sacré-Collège sa part d'influence. Mais en même temps trois autres nominations, où il dut ne consulter que lui-même, vinrent témoigner de ses préférences personnelles et laisser voir de quel côté allait s'orienter sa politique.
D'un seul coup, il appelait dans le Sacré-Collège trois Français, tous trois conseillers du roi de France, Tarchevêque de Narbonne, l'évêque d'Evreux, le trésorier de Saint-Martin de Tours. Les titres qui leur furent désignés plus tard (5) furent pour les deux premiers l'évêché de Sabine et l'évêché d'Albano, pour le troisième le titre de Sainte-Cécile. Parmi eux le plus en vue était incontestablement l'archevêque de Narbonne, Gui Foulquois, le futur Clément IV. Ce n'est pas ici le lieu de retracer la biographie de cet homme remarquable (6). H suffira d'en dire assez pour faire comprendre comment ce choix était à lui seul une indication. Né à Saint-Gilles, près de Nîmes, fils d'un homme qui avait été juge et chancelier des comtes de Toulouse Raymond V et Raymond VI ("7), il se trouva tout naturellement entrer en rapports avec Raymond VII. Il figure comme témoin au bas d'actes importants émanés de ce prince ou le concernant (^). Néanmoins sa grande fortune commença seulement sous le gendre et héritier de Raymond VII, sous Alfonse de Poitiers. Il fait partie du groupe des amis et des serviteurs de la
(2) « Cuî multa crimina opponuntur » dit déjà Lovel.
(3) P. 18227 (7 fév. 1262).
(A) Renseignement de Lovel.
(5) T.ovel dit expressément que la désijjnation ne fut pas faite tout de suite à cause de l'absence des nouveaux cardinaux. On décida seulement que les deux d'entre eux qui étaient évêques se partageraient les sièges de Sabine et d'Albano. L'attribution était déjà faite en octobre 1262 (P. 1841.5).
(6) Depuis que ce chapitre a été écrit a paru le livre de Heidemann. Papsf Clemens IV, I Theîl, où on trouvera une biographie détaillée de Clément IV avant son pontificat.
(7) Sur ce Pierre Foulquois, cf. Histoire du Languedoc, VII, 123 et 128).
(8) Ibid., VIII, 1059, 1065.
vieille dynastie nationale qui se rallièrent joyeusement au régime nouveau, quand saint Louis et son frère entreprirent en même temps, chacun pour ses Etats, dans ce Midi ruiné par la conquête violente, par vingt ans d'oppression, et tout frémissant encore, leur œuvre réparatrice à la fois et assimilatrice. En contribuant à réconcilier leurs compatriotes avec la domination française, ils méritèrent la reconnaissance des princes Capétiens, dont ils appliquaient si heureusement la politique. Or, parmi eux, un des plus zélés et des plus capables fut Gui Foulquois. Son nom est mêlé aux origines même du nouveau gouvernement. Dès J249, on le rencontre parmi les témoins des actes constatant les serments de fidélité prêtés par les villes et les barons du comté aux agents que Blanche de Castille avait envoyés pour en prendre possession au nom de son fils, alors en Egypte (i). En 1251, il figure au nombre des jurisconsultes qui, en déclarant le testament de Raymond VII invalide pour vices de forme, rendirent à Alfonse le service de le dispenser de payer intégralement les legs pieux considérables qu'avait ordonnés son beau-père (2). En 1255, c'est sous sa direction qu'est rédigé le mémoire (3) qui énumérait les griefs du comte contre les consuls de Toulouse, et fut le point de départ de sa longue lutte pour la ruine des libertés municipales de cette ville (^). L'année précédente, il avait assisté le sénéchal du Venaissin dans ses recherches pour établir les droits et revenus d'Alfonse dans cette province (5). Ce représentant zélé des intérêts de son maître est en même temps associé aux mesures de réparation, c'est-à-dire aux enquêtes générales chargées de recueillir les plaintes et d'y donner suite. De 1252 à 1254, il prend part à celle qui parcourt le Quercy, l'Agenais et le Toulousain, et rédige, d'accord avec ses collègues, deux importantes oj^doiinances (6). Ji s'y distingua sans doute, puisque saint Louis se le fit prêter par son frère, quand il voulut, en 1254, faire procéder dans les parties du Languedoc qui relevaient de sa couronne, à une vaste enquête en vue de préparer la restitution de tous les biens mal acquis au domaine C^). Gui Foulquois fit partie de la commission et paraît même en avoir dirigé
(1) Hist. du Languedoc, VIII, 1200.
(2) Ibid., 1292.
(3) Ibid., 1375.
(4) Ibid. VII, 562.
(5) Layettes du Trésor des Charles^ n" 4096 (tome III, 206).
(6) Histoire du Languedoc, VII, 2« partie, 419, et VÎII, 1325.
(7) Op. cit., VI, 849, et VII, 2' partie, 173.
les opérations U)^ du moins en ce qui concerne la sénéchaussée de Beaucaire, de 1254 à 1257. Car lorsqu'on en vint à la sénéchaussée de Garcassonne ^^\ une nouvelle carrière s'était déjà ouverte à lui. D'abord laïque, marié, père de famille, il était entré dans les ordres après la mort de sa lemme ^^\ et en 1257 le cliapitre du Puy l'avait élu comme évêque ^^K Cette dignité resserra encore ses relations avec saint Louis ; il siège au Parlement, en 1258 (^) ; il est auprès du roi en 1259; il obtient de sa faveur une décision sur la régale, avantageuse pour son église (•^); il négocie, sur l'ordre du pape, un arrangement, à propos de Beaucaire, entre le roi et l'archevêque d'Arles C^). Enfin c'est le moment où par les rapports personnels fréquents, et les services réciproques, se noua entre le roi et lui cette amitié véritable dont, devenu pape, sa correspondance contient la si fréquente expression. Le 10 octobre 1259, les chanoines de Narbonne le postulèrent comme archevêque (^). Il lut en effet, l'année suivante, transféré à ce nouveau siège, où le suivit la bienveillance du roi. L'éloignement ne l'empêcha pas de reparaître souvent à la cour; et c'est là que vint le chercher la nomination d'Urbain IV. Quelque irréprochable que fût Gui Foulquois comme homme d'Eglise (sur sa piété et sur ses mœurs tous les témoignages sont unanimes), quelque zèle qu'il eût montré dans son court passage dans ses deux diocèses (9), il est bien clair que c'était son long passé d'administrateur et de politique qui avait attiré sur lui l'attention d'Urbain IV, et la certitude que le choix fait de leur conseiller et ami serait très agréable à saint Louis et à Alfonse de Poitiers. Enfm Gui Foulquois, sans avoir été à son service, connaissait aussi Charles d'Anjou. Au printemps de 1251, lors de la campagne commune qu'avaient faite en Provence, pour y réduire les villes re-
(1) Il préside l'assemblée des notables de Béziers en 1254 (Baluze, Concilia Galliœ Narbonensis, 68). Le préambule du registre des actes de la commission pour Garcassonne {Hist. du Languedoc, VÎI, 2° partie, 197) dit que le roi delegavit dominum Guidonem Fulcodii et quosdam ejus collegas.
(2) Il ne figure pas dans les actes des enquêteurs pour cette sénéchaussée.
(3) Il est dit clerc du roi dans un document d'août 1256 {Layettes du Trésor des Cnartes^ n" 4282, tome III, p. 314).
(4) Cf. la lettre du chapitre au roi {ibid., n° 4388, p. 392). Le pape conlirma l'élection {Reg. Vat., 25, année 3° d'Alexandre IV, lettre 668, citée par Eubel, Hierarchia catholica Medii Mvi].
(5) Registres des Olim, I, 75.
(6) Gallia Christiana, II, instr. 234.
(7) Ibid. 235.
(8) Baluze, Concilia Gallix Narbonensis, App. 161-162.
(9) Cf. Tillemont, Vie de saint Louis, IV, 357 et suiv.; Gallia Chris tiana, II, 717, et VI, 75.
belles, le comte d'Anjou et le comte de Poitiers, il avait fait partie de la suite de ce dernier, assisté à leur victoire complète, souscrit les traités du 30 avril et du 7 mai, qui consacrèrent la seigneurie de Charles d'Anjou sur Arles, et la coseigneurie des deux frères sur Avignon d). Quelques années plus tard, en 1256, quand saint Louis rendit la sentence d'arbitrage (2) qui devait mettre fm à la grave querelle élevée entre Charles d'Anjou et sa belle-mère Béatrix, veuve de Raymond Bérenger, l'une des clauses fut que Guillaume de Ravenne, ancien baile de Raymond Bérenger, rendrait ses comptes à Charles d'Anjou, et cela en présence de Gui Foulquois, chargé de les vérifier. Cela semble un indice que Gui Poulquois jouissait de la confiance de Charles. Ainsi au mieux avec tous les membres de la famille Capétienne, très au fait des questions du Midi de la France, y compris celles de Provence, il était très propre à seconder les desseins du pape; et nul mieux que ce cardinal, qui conserva toujours un aussi bon souvenir du temps qu'il avait passé dans l'administration royale, n'aurait pu représenter au sein du Sacré-College l'esprit de dévouement à la monarchie capétienne qui était propre au clei'gé et aux fonctionnaires français. — Raoul Grosparmi, le nouvel évêque d'Albano, était aussi de l'entourage de saint Louis. Archidiacre de Nicosie, puis trésorier de Saint-Prambourg de Sentis, puis custode de l'église de Péronne (3), garde du sceau royal (^), on le voit assister comme témoin aux actes diplomatiques les plus importants; en 1255, aux conventions conclues pour le mariage de Louis, fils aîné du roi de France, avec Bérengère de Castille; en 1258, au traité de Corbeil entre la France et l'Aragon. A la suite d'une élection contestée, il devint évêque d'Evreux, en 1259, par la volonté et la nomination d'Alexandre IV (5). Saint Louis honora de sa présence sa conséci^ation(6); depuis, le journal d'Eudes Rigaud, archevêque de Rouen, et les registres des Olim, le montrent, à plusieurs reprises, auprès du roi de France ^"7), ou siégeant au Parlement (s). — Quant à Simon
(1) Cf. Stemfeld, Karl von Anjou als Graf der Provence, 69, 72 {ibid. à l'app. n» 9 le texte du traité avec Arles), et Foumier, Le Royaume d'Arles et de Vienne. 187. Le texte du traité avec Avignon dans Layettes du Trésor des Chartes, n" 3937, tome III, p. 127.
(2) Ibid., n" 4300, III, 329.
(3) Ibid., n- 4192, 4411, 4412.
(4) Olim, I, 75.
(5) Layettes du Trésor des Chartes, n" 4498.
(6) Journal des visites d'Eudes Rigaud, dans Recueil des Historiens de France, XXI, 581.
(7) Ibid., 584-5 (en ont. 1260, juill. 1261).
(8) Olim, I, 503.
de Brie, il appartenait à une ianiilie cliampenoise bien vue à la cour du roi Thibaut. Trésorier de Saint-Martin de Tours, conseiller du roi de France depuis 12(30 au moins (i), il était, quand le choix du pape tomba sur lui, garde du sceau royal.
Il est bon de noter que ces trois derniers cardinaux mirent longtemps à rejoindre la cour pontificale. Ils ne quittèrent Paris que le 22 mars 1262 (2). a l'automne, l'évêque de Sabine était encore en France, et il était question pour lui d'y rester provisoirement (3). Il dut arriver à la curie vers le milieu de novembre (^). Une bulle du 9 janvier 1263 (5- est la plus ancienne au bas de laquelle on trouve la souscription du cardinal d'Albano; celle du cardinal de Sainte- Cécile n'apparaît que le 13 novembre 1263 (6). Cela prouve que ce n'est pas à leur influence, mais à sa propre initiative, qu'est dû le revirement par lequel le pape, dès les premiers mois de 1262, substitua, comme pivot de sa politique, l'alliance française à l'alliance anglaise. Il ne fut pas plus l'instrument des nouveaux cardinaux que des anciens. Ei c'est sans doute parce que ses projets étaient déjà bien arrêtés dans son esprit, qu'il avait jeté les yeux sur les hommes qui lui paraissaient pouvoir le mieux les servir.
La même pensée le guida dans la seconde promotion de cardinaux, à laquelle il procéda au mois de mai 1262 ^'7), c'est-à-dire à un moment où les pourparlers étaient déjà certainement entamés avec la France, et où il s'agissait d'assurer des appuis nouveaux à une œuvre déjà commencée. Cette fois encore, il fit à l'élément italien sa part; il tint compte des recommandations de son entourage. Deux des nouveaux promus allaient siéger dans le Sacré-Collège à côté d'un proche parent ; c'étaient le cardinal-diacre de Sainte- Marie in Porticu, Matteo Rosso Orsini, neveu de Jean Gaëtani Orsini, cardinal de Saint-Nicolas in Carcere TuUiano^ et Annibaldo Annibaldi de Molaria, créé cardinal-prêtre de la Basilique des Douze-Apôtres, un parent de Richard Annibaldi, cardinal de Saint-Ange. Pour ce dernier, rien de mieux attesté, plus tard, que
(1) Olim., I, 128, 503.
(2) Journal d'Eudes Rigaud, loc. cit., 586.
(3) P. 18415 (21 oct. 1262).
(4) Dorez et Guiraud, les Registres d'Urbain IV , II, n" 156; Heidemann, op. cit., 90.
(6) Les bulles présentant des souscriptions sont d'ailleurs peu nombreuses, et il est possible que le cardinal de Sainte-Cécile fût arrivé depuis quelque temps déjà à la curie.
(7) Date donnée par Grégoire, doyen de Bayeux, dans sa Vie d'Urbain IV, publiée par Papire-Masson, Libri sex de episcopis Urbis qui Romanam Ecclesiam rexerunt, fol. 224.
son zèle pour les intérêts de Charles d'Anjou; il avait sans doute, dès le début, fait très bon accueil aux projets du pape, et c'est cela qu'Urbain IV avait voulu récompenser d). Faut-il admettre que la même attitude, de la part de Jean Orsini, avait valu un second chapeau à sa famille ? C'est encore à l'aristocratie romaine qu'appartenait Jordan Pironti de Terracine, un personnage considérable, tant par sa naissance que par les fonctions qu'il avait exercées. Très en faveur ainsi que ses parents auprès d'Innocent IV et d'Alexandre IV, sous-diacre et notaire du Saint-Siège, il avait été à deux reprises, en 1253 (2), puis de nouveau à partir de 1259 (3), recteur de Gampanie et de Maritime; il gérait, depuis 1256, et occupait en titre, depuis 1257, le vice-cancellariat de l'Eglise romaine (^). Il devint cardinal-diacre des SS. Côme et Damien. Avec de tels noms, Urbain IV affirmait la solidarité qui, malgré tout, unissait dans une certaine mesure son pontificat aux pontificats précédents. Mais, simultanément, trois Français entraient dans le Sacré-Collège. D'abord le propre neveu du pape, Ancher, comme cardinalprêtre de Sainte-Praxède; puis Guillaume de Bray, comme cardinalprêtre de Saint-Marc; et Gui de Bourgogne, abbé de Cîteaux, comme cardinal-prêtre de Saint-Laurent in Lucina. Et l'on peut leur adjoindre l'archevêque d'Embrun, Henri de Suze, nommé à l'évêché d'Ostie en remplacement de Hugues de Saint-Cher qui, on ne sait pourquoi, n'avait pas pris possession du siège qui lui avait été destiné lors de la première promotion. Ni Ancher ^^\ ni Guillaume de Bray n'ont jamais joué de rôle considérable; leur nomination on peut le supposer, fut surtout une faveur personnelle (s). Le nouveau cardinal de Saint-Laurent C^) s'était lait remarquer du pape dans un voyage fait à la curie pour les affaires de son ordre («) ;
(1) Le cardinal des Douze-Apôtres, bien qu'il ait plus tard pris part à l'investiture de Charles d'Anjou, est d'ailleurs un théologien bien plus qu'un politique; dominicain, ancien étudiant et professeur à Paris, très lié avec saint Thomas et auteur d'un traité, Commentarius in IV libros sententiarum.^
(4) P. page 1473.
(5) Il n'est guère connu que par ses fondations à Troyes (cf. sa notice dans ïlJistoire littéraire de la France, XXI, 295, et son épitaplie dans l'église Sainte- Praxède, publiée par Forcella, Iscrizioni, etc., II, 495). Salimbene, 55, fait de lui un fils du pape. Il se montra reconnaissant envers la mémoire d'Urbain IV, et ce fut lui qui provoqua la rédaction de la vie de Thierri de Vaucouleurs.
(6) Comme le remarque Maubach, op. cit., 100, Guillaume de Bray, archidiacre de Reims lors de son élévation, ancien doyen de Laon, avait pu, dans cette ville, connaître le futur Urbain IV.
(7) Cf. sur lui Gallia Christiana, IV, 996.
(8) Il le gouvernait depuis 1260 au moins (P. 17896).
Urbain IV avait aussitôt décidé do le retenir auprès de lui (i). Très propre au maniement des affaires religieuses, il devait, sous Clément IV, justifier la confiance du Saint-Siège dans une grande légation dans le Danemark, la Suède et une partie de TAUemagne (''^'; il ne se mêla jamais beaucoup dans les affaires proprement politiques.
Mais le choix de Henri de Suze était hautement significatif. Tout d'abord le pape honorait en lui un des princes du droit canonique (3). Quelque chose de la gloire de celui qu'on prit fliabitude d'appeler VHosliensis devait rejaillir sur son siège épiscopal. De plus, Urbain espérait tirer parti des relations qu'il avait acquises au cours de sa vie passée. Quoique Italien d'origine, c'est en France et en Angleterre qu'il avait fait sa carrière. Au sortir de l'Université de Bologne, où il avait obtenu le' doctorat, il était allé chercher fortune à Paris, où il a certainement enseigné quelque temps. On le trouve ensuite en Provence, dans l'entourage du comte Raymond Bérenger (^.), puis en Angleterre, où il élait dès i2'i0 (5). En i24'i, Henri III l'employait comme procureur en cour de Rome dans une négociation assez singulière; il s'agissait d'obtenir la déposition de l'évêque de Winchester, élu, ei conlirmé par le pape, malgré le roi et en dépit de ses privilèges (s). n échoua d'ailleurs complètement. La lettre dithyrambique par laquelle Innocent IV vanta à Henri III son zèle et son habileté (^), sonne un peu taux, et a tout fair d'avoir été soUicitée par lui, pour mettre sa responsabilité à couvert et apaiser le mécontentement probable du roi. Peut-être aussi était-il un peu gêné d'avoir trop bien fait ses affaires en même temps qu'il manquait cehes de son maître. Car au moment même où il séjournait à la curie, il se trouva qu'il fut élu à l'évêché de Sisteron, vacant depuis trois ans par suite de la querelle des chapitres de Sisteron et Forcalquier, qui se disputaient le droit d'élection («). Et il obtint en même temps du pape le droit de cumuler avec cette dignité d'autres bénéfices jusqu'à concurrence de trois
(1) Cf l'éloge qu'il fait de lui dans sa lettre au chapitre de Cîteaux (P. 18755).
(2) BFW. 10517 b. — 10617, catalogue des actes concernant cette légation.
(3) Voir sa notice (non exempte d'erreurs) dans Schulte, Geschichte der Quellen und Literatur des canonischen Redits, II, 123.
(4) En 1239, il assiste à Ja convention conclue entre le comte et Arles. Il élait alors prieur du chapitre d'Antihes (Albanès, Gallia Chrisuana novissima. I. 712;
(5) Mathieu Paris, éd. Luard, IV, 33.
m Ibid., 286, 351, 353.
(7) P. 11437 (22 juin. 1244).
(8) Albanès, op. cit., I, 712.
cents livres (D. Mathieu Paris, qui n'était pas homme à ne pas remarquer des coïncidences susceptibles d'être mal interprétées, en conclut immédiatement qu'Henri de Suze avait employé à s'acheter à lui-même un évêché l'argent que le roi lui avait confié pour payer la déposition de l'évêque de Winchester (2). Le fait est que l'envoyé royal, pareil au corbeau de l'arche, pour parler comme le chroniqueur de Saint-Alban, ne remit plus les pieds en Angleterre. Il a déclaré lui-même (3) qu'il avait quitté ce pays à cause de la jalousie qui avait coutume d'y régner entre nationaux et étrangers, et pour diverses autres raisons qu'il n'a pas jugé à propos de déduire. Mais il est certain, et cela suffit peut-être à réfuter les insinuations malveillantes, que ses bons rapports avec Henri HI ne cessèrent pas, ou en tous cas furent renoués ('i). Revenu en Provence, le nouvel évêque eut en même temps l'occasion de se rencontrer souvent avec la comtesse douairière Béatrix et avec le nouveau comte, Charles d'Anjou ; il intervint même dans leurs querelles pour les réconcilier (5). Entre les deux souverains de Provence et d'Angleterre, à la fois si proches alliés et qui allaient se trouver en rivalité au sujet de la Sicile, Henri de Suze était donc très propre à servir de médiateur; il pouvait être utile aux projets du pape. De plus, élevé, en 1250, à l'archevêché d'Embrun (s). il avait été, en 1251, envoyé par le pape auprès de Guillaume de Hollande, en Allemagne, et dans cette mission avait eu l'occasion de se rencontrer avec le futur Urbain IV, alors archidiacre de Laon (''). Plus tard, en 1259, il fut un instant légat dans la Marche de Trévise, chargé d'y combattre Ezzelin. Il est vrai que c'est surtout par sa science juridique, plus que par son énergie militaire, qu'il éblouit les populations W. Dans une position très fausse, et peu soutenu par Alexandre IV, on se rappelle qu'il n'avait rien entrepris de sérieux contre Ezzelin,
(1) Albanès, op. cit., instr., 455.
(2) Ed. Luard, IV, 286 et 353. Paris nous apprend aussi que Henri III avait donné à Henri de Suze la dignité de custode de l'hôpital de Sainte-Croix, près Winchester.
(3) Dans son ouvrage Suvnun super titulis decretalium.^ cité par Schulte, op. cit.. II, 124 n.
(4) En 1254 (BFW. 13944), Henri III l'accrédite pour prendre possession de la Sicile. Son séjour en Angleterre et ses relations avec ce pays sont évidemment la raison pour laquelle Roi. Pat., 132, le dit de Anglia.
(5) Albanès, op. cit., 713.
(6) Sur son administration, voir Gallia Christiana, III, 1079.
(7) Jacques, archidiacre de Laon, est ténic>in du privilège donné par Guillaume à l'archevêque d'Embrun, le 15 déc. 1251 (BFW. 5054). Sur la conduite de l'archevêque, cf. Maubach, op. cit., 94 n.
(8) Roi. Pat., 1.32. Cf. plus haut, pp. 125 et 139.
laissant les autres et le hasard travailler pour lui. Cette légation, qui aurait pu être périlleuse, n'en restait pas moins un titre qui contribuait à justifier sa promotion.
Ainsi, en six mois, et moins d'un an après l'élection d'Urbain IV, quatorze cardinaux étaient venus grossir les rangs du Sacré-Collège, qui se trouvait presque triplé. Désormais (et c'est un fait d'une portée considérable), il renfermait un parti français, qui se perpétuera, qui restera, jusqu'à la fin du siècle, un des principaux facteurs de la politique ecclésiastique, en attendant qu'au siècle suivant il se confonde avec le Sacré-Collège lui-même. Capacités dévouées, ou nullités dociles, car il y avait des uns et des autres, le pape, en tous cas, était maintenant sûr d'une majorité. D'autant qu'il ne tarda pas à ramener à lui plusieurs des cardinaux de son prédécesseur, prompts à comprendre une politique qu'ils n'avaient point prévue ni imaginée. Mais quelques opposants restèrent irréductibles; Urbain IV aura à lutter contre eux, et lui mort, ils essaieront encore d'amener un changement de système. On souhaiterait de pouvoir tracer en quelque sorte la carte politique du Sacré- Collège. On est fixé du moins sur l'attitude d'un certain nombre de ses membres. Il n'y a aucun doute pour l'éveque de Sabine, qui continuera Urbain IV; pour l'éveque d'Albano, qui après Bénévent réorganisera l'Eglise sicilienne, autant dans l'intérêt de Charles d'Anjou que dans celui du Saint-Siège; pour le cardinal de Sainle- Cécile, qui négociera le traité d'investiture de la Sicile. Chacun de ces hommes avait complètement fait siens les projets du pape. Le cardinal de Saint-Adrien écrira à saint Louis pour l'exhorter à prendre à cœur l'entreprise sicilienne d). Le cardinal Richard Annibaldi fera du zèle pour le comte de Provence, au delà même des vœux d'Urbain IV, en préparant son élection comme sénateur de Rome (2). Les cardinaux de Saint-Martin, des Saints Corne et Damien (3)^ de Sainte-Marie in Porticu, exerceront sous Urbain IV des fonctions si importantes, qu'il faut supposer que le pape avait en eux pleine confiance; ils ne devaient pas être de l'opposition. Les cardinaux Ancher, Annibaldo Annibaldi, Jean Gaëtani Orsini,
(1) Hampe, dans Neues Archiv, XXII, 365.
(2) Saba Malaspina, 807. Celui-là devait d'ailleurs changer de parti connue le prouve son rôle antifrançais au conclave qui élut Grégoire X {Ann. Plac, 554).
(3) Dans une lettre de l'envoyé anglais à la curie, Jean de Ilemingford, fi Henri III, qui doit être de l'été 1262 (Shirley, II, 104, à la date de 1254, mais cf. BFW. 14182), il est question d'un dominus Jordanus^ représenté comme très opposé aux droits et intérêts du roi d'Angteterre. Si, comme il est probable, il s'agit du cardinal, on aurait là une indication sur sa politique; il dut voir d'un bon œil l'abandon de l'alliance anglaise.
Jacques Savelli, Geoffroi d'Alairi, feront partie, sous Clément IV, des délégations chargées d'investir ou de couronner Charles d'Anjou (1); missions de pur apparat, pour lesquelles cependant on ne serait pas allé choisir des adversaires. Voilà, sans doute, quels étaient les soutiens de la politique d'Urbain IV (^). — Quant aux adversaires, il n'y a pas à chercher longtemps. Jean de Tolède et Ottaviano des Ubaldini se voyaient réunis dans une commune disgrâce, dissimulée un peu, pour le premier, par sa dignité nouvelle d'évôque de Porto. Leurs idées, qui avaient régné sous Alexandre IV, étaient maintenant tout à fait abandonnées; écartés de toutes les missions politiques, ils deviennent de simples souscripteurs de bulles. — Entre deux, des honunes dont il est impossible de démêler le rôle, dont la physionomie môme (si l'on excepte naturellement les cardinaux d'Ostie et de Saint-Laurent in Lucina) a un peu de peine à sortir de la pénombre. Quelques-uns, sans doute, inclinèrent au moins par moments du côté de l'opposition; on ne pourrait comprendre autrement comment elle eut parfois assez de force pour faire réfléchir même un Urbain IV (3). Tout compte fait, le nouveau pape n'en avait pas moins sa liberté. Gomment en userait-il ?
On n'attendit pas longtemps pour le savoir. Tel qu'on l'a vu, l'hésitation n'était pas dans son caractère. Il n'était pas homme à prendre son parti de l'abaissement où il voyait la papauté réduite en Italie, ou à se contenter de a sauver la face » par des for-
(1) P. 19434 et 19495.
(2) De précieuses indications sont aussi données par quelques lettres de Clément IV. Plus porté, on le sait, que son prédécesseur, à tenir compte de l'opinion des cardinaux (cf. Maubach, 115 et suiv.), 11 lui arrivait souvent de n'en consulter que quelques-uns, ceux qu'il savait être favorables à ce qu'il voulait. Le V août 12G5 (P. 1920(i), il écrit à Charles d'Anjou pour lui envoyer une lettre reçue du cardinal de Sainte-Cécile, légat en France, et relative aux secours financiers que désirait le roi; il ajoute qu'il l'a communiquée seulement aux cardinaux Jean Gaëtani Orsini, Annibaldo et Richard Annibaldi : « Nec enim omnibus rnmmunicnre volvmii'i. quia non omnium unus est nnimus. et deiectorum publicatîo posset parare detnmentum ». Un peu plus tard c'est aux seuls évêques de Tusculum et d'Albano qu'il communique une nouvelle lettre du légat (P. 19302). Par une lettre du 31 décembre 1265 (P. 19500), on voit que le cardinai Jean Gaëtani Orsini s'entremettait activement pour faire réussir un emprunt au profil de Charles d'Anjou.
(3) Au conclave qui suivit la mort de Clément IV, on signale comme chefs du parti français Jean Gaëtani Orsini, Ottobono Fieschi. Simon de Padoue; comme antifrançais Richard Annibaldi, Ottaviano des Ubaldini, Gui de Cîteaux.
mules, el à s'imaginer qu'il avait détrôné Manfied, parce qu'il le qualifiait d' « ancien prince de Tarente ». Il alTirma donc tout de suite sa politique. Elle est remarquable par la netteté avec laquelle il donne, aux deux problèmes en présence desquels il se trouvait, des solutions opposées. Pas un instant, il ne crut pouvoir se passer d'un prétendant à installer sur le trône de Sicile ; le rêve de la conquête directe ne traversa pas son esprit. Mais pas un instant il ne crut pouvoir laisser à un autre qu'à lui-même le soin de combattre Manfred dans l'Italie impériale et les bénéfices du succès. Ainsi les deux parties de son programme sont maintenues distinctes, on verra avec quel scrupule. Cependant elles restent étroitement liées dans son esprit, en ce sens que sa politique italienne lui semble une condition de la réussite de sa politique sicilienne et une garantie contre ses conséquences possibles. Il a compris que surtout après les précédents créés par un demi-siècle d'union entre le Royaume et l'Empire, tout roi de Sicile, fût-il la créature du Saint-Siège, subirait la tentation, qu'avaient déjà éprouvée les rois normands du XIP siècle, d'intriguer dans l'Italie impériale et d'y prendre pied. Il veut prévenir ce danger. D'autre part, avec une confiance qui étonne, il se refuse à sacrifier l'avenir pour se tirer d'affaire dans le présent; il prétend tirer bon parti d'une situation désespérée pour tout autre que pour lui; il tient à discuter de très près et à rédiger à l'avantage du Saint-Siège les conditions auxquelles il concédera la Sicile. Il faut donc qu'il semble libre, et non pas acculé à la nécessité de traiter à tout prix, et que le prétendant qu'il aura choisi se croie son obligé, au lieu de se sentir indispensable. D'ailleurs, en chassant Manfred des positions avancées qu'il occupe dans l'Etat pontifical, en Toscane, en Lombardie, il facilite le succès et diminue les risques de l'expédition sicilienne; il acquiert donc le droit de réduire l'enjeu par lequel il faudra tenter relui qui l'entreprendra. En un mot, le traité se signera en France, mais c'est en Italie qu'en seront arrêtées les clauses.
Ces considérations nous dictent notre plan. C'est en môme temps qu'Urbain IV a commencé, c'est parallèlement qu'il a poursuivi, et ses négociations en vue de faire accepter la Sicile à un prince français, et sa campagne diplomatique et militaire dans l'Italie centrale et la Haute Italie. Mais la logique exige qu'avant de raconter ce qu'il a fait pour s'assurer un sauveur, on expose ce qu'il a tenté, sinon pour s'en passer, du moins pour n'en pas trop dépendre.