CHAPITRE
Urbain IV et l'État pontifical (i).
L'argent étant le nerf de la guerre, des finances en bon état étaient la première condition de cette indépendance que souhaitait Urbain IV. Sur ce point encore, il trouvait une situation fort obérée. Alexandre l\ avait beaucoup dépensé, beaucoup emprunté, et compté sur les subsides ou les remboursements de l'Angleterre pour se remettre à flot. Cette ressource, éventuelle et très aléatoire déjà, Urbain IV savait que ses projets interdisaient de l'escompter. Ce n'est pas le lieu d'exposer en détail les mesures qu'il crut devoir prendre (2); les résultats seuls nous intéressent. Il liquida, non sans peine et au prix d'une banqueroute partielle, les dettes de son prédécesseur. Fidèle à son goût pour les hommes nouveaux, il changea le camérier (le sien fut un Français comme lui, Pierre, doyen de Sens); il changea les banquiers de la Chambre apostolique. Pei'suadé que les intéi'êts parleraient plus haut que les sympathies politi(iues, il n'hésita pas à confier cet important service à une maison siennoise d'attaches gibelines, celle que dirigeaient Orlando Biionsignoii, P)0naventura di Bei'nardino et Francesco di Guido (3). Il avait eu la main heureuse; ces banquiers lui rendirent, à lui-même et à Clément IV, d'inappréciables services; on peut dire, sans exagération, qu'ils ont assuré la victoire finale de sa politique. En quelques mois, il parvint à amasser un trésor de guerre considérable, qu'il destinait à couvrir les frais de la guerre de Sicile, qu'épuisèrent, il est vrai, les malheurs de la fm de son règne (^), mais qui n'en suffit pas moins aux grosses dépenses par lesquelles il acheta ses premiers succès.
(1) Cf. Hampe, Urhan IV und Manired, paru depuis l'impression de ce chapitre.
(2) Cf. Gottlob, Pâpslliche Darlehensschulden des 13 Jahrhunderts (H.T., XX, p. 679).
(3) Cf. notre thèse latine, De mercatorihus cam.erœ apostolicœ sxculo XIII.
(4) Cf. ses lettres de quête aux évêques d'Espagne, de Portugal et du midi de la France (Reg. Urh. IV, I, 463-4, 13 et 17 juin, et 468, 27 juin 1264). Dans la dernière il s'exprime ainsi : « OLim noMs sollertem et efficacem dantibus operam ut Ecclrsia îloiiKind Tolevarclur nh iinportalvVnnn et qraiidvnn sarcina deldlorum. nuihus emn muliipliciter invenirnuf; pregravatam, cum ipsa fam totaliter quasi metam
Quelque attention, toutefois, qu'il ait accordée à ses finances, sa grande préoccupation, intime et tenace, était ailleurs. Il voulait reconstituer ce domaine temporel du Saint-Siège qu'avaient mutilé tant de concessions et d'usurpations, et dont, au moment où il montait sur le trône, toute une province était aux mains de Manfred. Lui-même s'est expliqué à cet égard dans un langage où, à travers les formules de chancellerie, perce une passion sincère et profonde : l'ambition de faire rendre gorge à ces hommes « qui, étant les vassaux de l'Eglise, et tenus, en vertu de leur devoir de fidélité, de conserver, de défendre, d'aider même à recouvrer les possessions du bienheureux Pierre, ne craignent pas cependant d'étendre des mains avides sur des biens dont la dévotion des empereurs et des princes a doté le Saint-Siège » 'i). Ses contemporains, amis et adversaires, sont d'accord pour voir dans ce sentiment l'un des principaux mobiles de sa politique. « Sachez, écrivaient à leur gouvernement les ambassadeurs Siennois qui le virent en novembre 1262, qu'il vient de faire saisir Jacques de Bisenzio et le tient enfermé dans la forteresse de Montefiascone ; dans la Marche, comme vous le savez, il dépense beaucoup d'argent, emprisonne tout le monde; il fait tout cela de lui-même, sans prendre conseil. Il semble ne pas se conduire en pape, mais en seigneur temporel, et vouloir se soumettre la terre, s'il le peut » (2). Et Thierry de Vaucouleurs ne croit pas pouvoir mieux faire sa cour qu'en rappelant les efforts de son héros pour restaurer le pouvoir temporel. Il remplit une grande partie de son poème de l'énumération des châteaux, des fiefs, des juridictions et des droits utiles réintégrés par lui dans le domaine immédiat de l'Eglise. Par endroits, on s'imaginerait lire, péniblement versifiée, l'analyse de quelque cartulaire du Saint-Siège, de quelque nouvel appendice au Liber Censuum. Rien n'arrête Urbain IV; aucun titre légal — les donations en apparence les mieux en règle sont révoquées, en même
liherationis oitingerel, demum oportuit priorum nngustias onenim necessario renovarî ». — Plus tard Clément IV exposant sa détresse financière à Charles d'Anjou ajoute : « Quanquam noster... predecessor, tuno habens midta reposita, que in hec tenipora fovsilan reservabat, coactus iuerit ante tempus universa consumere... »
(2) Pflugk-Harltung, lier Italicum, p. 676.
temps que les possessions engagées sont rachetées, et que les usurpations sont punies; aucune acception de personnes; — les mesuj'es prises atteignent aussi bien les partisans de l'Eglise que ses ennemis; elles frappent ensemble et les villes et cette aristocratie turbulente de neveux de papes et de parents de cardinaux ménagée ou même favorisée par des papes issus de la noblesse romaine, mais pour lesquels le fils d'un savetier de Troyes n'a pas de raison de se montrer partial. Les églises même et les abbayes ne sont pas épargnées. Les moyens pourront changer; la procédure, la diplomatie, l'argent, la force, Urbain saura tout employer, suivant l'occurrence et successivement; le but reste toujours le même.
Bien d'autres, avant lui, avaient eu le souci de fortifier, de multiplier les prises par lesquelles la papauté, se cramponnant au sol italien, y trouvait un point d'appui pour défendi'c son indépendance, r^es papes les plus énergiques s'étaient toujours transmis cette politique comme une tradition; et les plus faibles n'y avaient dérogé qu'fi leur corps défendant. Mais précisément peu de papes ont été plus faibles qu'Alexandre IV; en sorte que le contraste est violent entre lui et son successeur. 11 n'y a pas seulement changement d'orientation, il y a réaction, et réaction systématique. Mis en présence des mêmes questions et des mêmes hommes, nous allons voir Urbain IV ne faire souvent autre chose que prendre le con trépied de son prédécesseur et défaire ce qu'il avait fait. Autant qu'on peut en juger (faute de documents, il est malheureusement impossible de dresser, avec la certitude de n'y pas laisser de lacunes, la liste des fonctionnaires mis à la tête des diverses provinces de l'Eglise), Urbain IV paraît avoir révoqué assez vite les agents qu'il trouva en place, et recruté les siens d'après des principes différents. Dans le Patrimoine, le recteur, vers la fm du pontificat d'Alexandre IV, était maître Renier de Viterbe (D, un Gapocci, neveu et cousin de deux cardinaux qui avaient tous deux pris une grande part au gouvernement de l'Etat pontifical. Il ne semble pas être resté longtemps en fonctions sous Urbain IV (2). En tous cas, en 1263, on lui trouve comme remplaçant, d'abord Guido de Piglio (3), puis Guiscard de Pietrasanta (^). Pour la Gampanie et la
(2) Aiirun document, avant 1263. ne nous fait connaître le nom du recteur du Patrimoine. Mais dans une bulle du 23 janvier 1203 (R. III, 504), Urbain IV parle d'une mission qu'il avait confiée quelque temps auparavant à Renier de Vilerbe. et il n'est qualifié que de chapelain apostolique.
(3) Il était en fonctions le 17 février (R. III, 507).
(4) En fonctions le 14 juillet (P. 18589). Antérieurement il s'était distingué dans la guerre contre Spolète (Thierri de Vaucouleurs, RIS. III, 2" partie, p. 412).
Maritime, tout renseignement fait défaut avant le milieu de 1263 d). Quant à la Marche d'Ancône et au Duché de Spolète, ces provinces, jusqu'à la mort d'Alexandre I\', avaient été séparées; la première sous Annibaldo Trasmondi des Annibaldi, neveu du pape, la seconde probablement sous Hubert de Cocconato (2). Urbain IV les réunit et les confia à Manfred, élu de Vérone, de la famille des Roberti de Reggio (3). Guido de Piglio était un fonctionnaire de carrière, un Campanien; il avait déjà été recteur de la Sabine, sous Innocent IV (^). Par contre, Guiscard de Pietrasanta et Manfred des Roberti étaient deux nouveaux venus dans les cadres de l'administration pontificale, étrangers par leur naissance aux Etats de l'Eglise et n'appartenant pas non plus, par leur passé, à ce personnel de la chapelle, de la chambre, de la chancellerie, dans lequel les papes choisissaient le plus souvent leurs recteurs, quand ils ne les prenaient pas parmi leurs parents, dans l'aristocratie romaine ou dans le Sacré-Collège. Même, par une dérogation, non sans doute à une règle immuable, mais du moins à l'usage ordinaire, Guiscard étaft laïque; il fallut lui donner des vicaires i7i spirituatibus (5). Le double choix du pape n'en était pas moins aussi heureux qu'il était peu conforme aux précédents. Guiscard de Pietrasanta sortait d'une famille milanaise qui s'était toujours signalée par son hostilité à Frédéric II. Son père, Pagano, avait été podestat de Gênes en 1232; son élection brouilla momentanément la vihe avec l'empereur (6). Un de ses parents figurait parmi les ambassadeurs lombards qui étaient allés en Allemagne exciter le roi Henri à la révolte contre son père ('''). Lui-même avait souffert pour la cause dans les cachots de Frédéric (s), et depuis, une série de
(1) A cette date le recteur était Jordan Pironti, cardinal des SS. Côme et Damien (P. 18623, 13 août).
(2) Cf. Tenckhoff, 85 n.
(3) Cf. la bulle accréditant le nouveau recteur (il n'est pas nommé, mais il ne peut s'agir que de Manfred) auprès d'Osimo; du 8 nov. 1261 d'après Cecconi, Carte Diplomatîche Osimane, 7; du 12 d'après Martorelli, 122. — C'est par erreur que P. 18578 et R. HT, 523 n. donnent la qualification de recteur du Duché à Pierre de Ferentino, chargé le 26 juin 1263 d'absoudre Cagli. Dans le registre il porte simplement le titre de chapelain du pape (Dorez et Guiraud, Les registres d'Urbain IV, II, 268).
(5) L'évêque d'Amelia (7 août 1263, Reg. Urh. IV, tome I, 301). Le 10 janv. 1264, frère Barthélemi d'Amelia, Mineur, inquisiteur dans la province de Rome, était chargé d'aider Guiscard en agissant contre les rebelles par des peines spirituelles (P 18775).
(6) Giulini, Memorie spettanti alla storia di Milano nei secoli hassi, IV, 337. ■il) Ann. Plac, 470.
'8^ Ann.. Januenses, dans MG. SS. XVIII, 223.
podestaties gérées avec éclat, à Gênes et dans les villes guelfes de Toscane, à Florence et à Lucques, l'avaient mis en lumière dans le parti et donné une haute idée de sa vigueur et de son esprit d'entreprise (D. En 1258, il avait contribué à réconcilier à Milan les nobles et le peuple (2); en 1259, dans la grande crise qui sépara la Lombardie en deux coalitions, il s'était rangé du côté d'Ezzelin (3), suivant en somme le parti auquel, secrètement, inclinait le Saint-Siège. Les Roberti, eux aussi, étaient des victimes de Frédéric II; ils avaient connu l'exil, la résidence obligatoire assignée par mesure de police, les cautions élevées, les fuites précipitées (^); et dans la Marche d'Ancône, en combattant Manfred, l'élu de Vérone allait servir ses rancunes de famille non moins que la politique du pape.
Urbain IV, lorsqu'il attirait à son service ces deux hommes, avait-il songé uniquement à l'Etat pontifical, ou aussi à la grande situation des Roberti en Lombardie, à l'influence que Guiscard pouvait avoir à Milan et dans les villes qu'il avait gouvernées ? Peut-être, par leur intermédiaire, espérait-il renouer, en Lombardie et en Toscane, avec les autres membres de cet ancien « parti de rp]glise » qu'Alexandre IV avait laissé, si mal à propos, se désorganiser et se détacher du Saint-Siège. Quoi qu'il en soit de ces arrière-pensées qu'on soupçonne, il avait mis la main sur deux instruments merveilleusement appropriés à ses projets. Tous deux le servirent avec autant de zèle que de capacité. Guiscard de Pietrasanta devait périr victime des haines soulevées par les revendications inflexibles dont il se faisait l'agent. Quant à l'élu de Vérone, après avoir, autant par son esprit de conciliation que par la force (5), ramené une grande partie de la Marche dans l'obéissance au Saint-Siège, tombé aux mains de Manfred, deux papes successifs s'emploieront pour sa délivrance avec une ardeur qui
(1) A Gênes en 1252 (Ann. Jan. 231), à Florence en 1254 (Hartwig, Quellen und Forschiingen zur altesten Geschichte der Stadt Florenz, II. 205); à Lucques en 1255 [Ann. Jan. 233). — Sur son rôle important à Gênes, cf. les Ann. Januenses. Comme podestat de Lucques, il se rendit à Gênes pour négocier l'alliance de cette ville avec Lucques et Florence contre Pise. IL était donc très engagé dans le parti guelfe.
(2) Giulini, IV, 517.
(3) Ann. Plac, 510.
(4) Reg. Clem. IV, 801 (détails sur les perséculions subies par Gui et Gérard des Hoberli, frères de l'élu).
(5) Dans sa lettre à Osimo (cf. page précédente, n. 3) le pape oppose l'élu de Vérone à ceux qui l'avaient précédé comme recteurs et dont il avoue la regiminU asperitas et les indebite exactiones.
témoignera du prix qu'ils attachaient à ses services (D. Mais il faudra l'ordre formel de Clément IV pour décider le belliqueux prélat, irréconciliable adversaire des Hohenstaufen, à prêter le serment qu'on réclamait de lui pour prix de sa libération, de ne jamais porter les armes contre le roi de Sicile^).
Ainsi secondé, Urbain IV put se mettre à Toeuvre et essayer d'accomplir la tâche que nous avons vu qu'il s'était assignée. Ce n'est pas à dire qu'il n'ait parfois fait fléchir ses principes, et il y a lieu de distinguer entre l'ensemble de l'Etat pontifical et les régions qui lors de son avènement étaient soumises à Manfred. Là, il fallait bien céder quelque chose pour provoquer ou récompenser les retours. On ne doit donc pas s'étonner si Urbain IV montra beaucoup de condescendance vis-à-vis des villes de la Marche. Parfois la soumission de telle d'entre elles ne nous est précisément connue que par l'octroi d'un privilège dont les clauses contrastent avec les exigences que le pape faisait valoir ailleurs.
Au début, l'élu de Vérone remporta de brillants avantages (3). Le pape ne le laissait manquer de rien ; il disposait de sommes énormes; un agent spécial était chargé de lui recruter des auxiliaires dans la province limitrophe de la Romagne(^); enfin tout lui permettait un effort énergique. Il avait en face de lui Conrad d'x\ntioche, neveu du roi de Sicile, envoyé par lui comme vicaire général pour remplacer Henri de Vintimille (s). Conrad, dans l'été de 1262, tenta une attaque sur Spolète et subit un sanglant échec (6). Il s'était retiré dans la place très forte de Montecchio, où il se croyait en sûreté, quand brusquement les habitants se révoltèrent, s'emparèrent de lui et des siens, et le retinrent sous bonne garde,
(1) P. 18996, 19036, 19332. — Cf. P. 19013 (concession à l'élu de tous les revenus de l'Eglise à Carpi).
(3) Cf. sur l'histoire de la Marche l'ouvrage souvent cité de Tenckhoff.
(4) Cet agent, Jacques, prévôt d'Embrun, s'intitule ad recuperationem Marchie Anconitane in Romaniola legatus. Cf. son ordre à Ravenne de fournir cent cavaliers (13 octobre 1262, BFW. 14185).
(5) Conrad donne dès le 16 mars 1262 un privilège à Tolentino (BFW. 14173). (6i W'W. 141R2 fShirlev, TI, 104, lettres de Jean de Hemingford à Henri HT.
avec la date fausse de 1254).
après avoir fait main-basse sur tout ce qu'il possédait d). Cet événement eut pour contrecoup la soumission au pape de plusieurs villes; et d'abord Osimo, à laquelle, le 29 août, l'élu de Vérone accordait, outre l'absolution des censures encourues pour avoir adhéré à Manfred, la protection apostolique et l'investiture d'un certain nombre de bourgs de son district (2), Quelques mois plus tard, le pape conlirmait ces concessions (3). Dans la suite, Osimo fut encore appelée à bénéficier de l'attitude de ses voisines Recanati et Castelfidardo. Gi'égoire IX avait, en 1240 (^), transféi'é d'Osimo à Recanati la dignité épiscopale; Urbain IV rétablit les choses sur l'ancien pied (5). Quant à Castelfidardo, le successeur de l'élu de Vérone, le cardinal de Saint-Martin, devait par deux actes successifs consacrer sa sujétion à Osimo (s). a peu près en même temps qu'Osimo, Gubbio, c'est-à-dire la seule ville, en dehors de la Marche, qui eût jusqu'alors reconnu Manfred, se réconcihait également avec le Saint-Siège c^). Elle fut comblée de privilèges ; le 20 avril 1263, le pape lui confirmait la possession de Pergola, Montesecco et de ses autres domaines situés sur le versant N.-E. de l'Apennin, dans la Marche d'Ancône («); le 25, il l'invitait à occuper et à détenir jusqu'à nouvel ordre ]e teri'itoire de Cagli (9); c'était flatter ses plus chères rancunes. Puis ce fut le tour de Camerino; le 15 septembre, le parti populaire (qui était en môme temps le parti de l'Eglise), exilé depuis plusieurs années, s'emparait de la ville par un coup de main do). Sur ces entrefaites, le beau-père de
(1) BFW. 14182; Saba Malaspina dans RIS. VIII, 807. — Cf. une bulle de Clément IV, du 7 août 1267, félicitant les habitants de Montecchio de leur conduite en cette occurrence et les autorisant à garder leur butin (BFW. 9808).
(2) BFW. 14183 (Cecconi, 7; confirmé plus tard par Nicolas IV en lev. 1288; Theiner, Codex diplomaticus dominn temporalis^ 297). Le 28 nov. (BFW. 14188, Cecconi, 7, l'élu accordait une nouvelle bulle d'absolution k Osimo.
(3) 4 mai 1263; P. 18529; Martorelli, 126 (avec date fausseV
(5) Le 27 juillet 1263 fP. 18599; BFW. 9337, avec la date du 23 juillet) Tévêché fut retiré à Recanati. L'évêque de Recanati fut transféré à lesi (P. 18678). — Le 2 août 1263 (R. III, 576 n.), Benvenuto, archidiacre d'Ancône, était nommé procurateur de l'éghse d'Osimo. — Le 28 février 1264 (P. 18811) il devient évêque; cf. P. 18823, 18825 (R. III, 575). — Recanati fut comme avant 1240 soumis à l'évêché d'Umana (13 mars 1264; R. III, 576 n.). — Le 12 décembre 1289, Nicolas IV rendait à Recanati la dignité épiscopale (I.anglois, Registres de Nicolas I\\ 1918).
(6) 29 juillet et 27 sept. 1264 (Cecconi, p. 8).
(7) Privilège d'Urbain IV pour Gubbio, le 6 sept. 1262 (Archivio Storico per le Marche e per VUmbria, IV, 429).
(9) Bricchi, Annali di Cagli, 125.
(10) Acquacotta, Memorie di Matelica, 85.
(Conrad d'Antioche, Galvano Lancia, essayait de le délivrer, à la tête d'une brillante armée où se pressait la fleur de la noblesse sicilienne; mais il assiégea inutilement Montecchio et dut se retirer à l'entrée de l'hiver d). Cette nouvelle victoire du parti pontifical lui amena de nouvelles adhésions. C'est probablement à la fln de 1262 qu'on peut placer la soumission de Castelfidardo, destinée d'ailleurs à être éphémère (2), et dans la première moitié de 1263 celles de Fano, Pesaro (3) et San Ginesio (^). C'est certainement au mois de juin qu'eut lieu celle de Cagli (5), qui avait déjà été bien près de se faire au mois de novembre précédent (6). Le pape, qui se méfiait de cette ville, exigea, ce qui était naturel, qu'elle rappelât ses exilés c^), puis lui imposa un podestat de son choix (s). Mais elle recouvra son éveché (9), et obtint, plus tard, avec la remise (10) de toutes les peines qui lui avaient été infligées, la conflrination de la localité voisine si convoitée par elle de Gartocceto (iD. Dans l'espace de moins de deux ans, grâce à l'habile mise à proflt de quelques succès militaires, grâce à l'or prodigué sans compter (12)^ grâce aux secours obtenus des provinces voisines, mais grâce surtout à une intelligente indulgence pour les fautes passées et à des faveurs accordées à propos, l'élu de Vérone était parvenu à ramener dans l'obéissance une partie importante de la Marche d'Ancône.
(1) Saba Malaspina dans RIS. VIII, 807. Il est vrai que Conrad parvint à s'évader en janvier 1263 (Davidsohn, Forschungen, II, 117). Cf. BFW. 9808.
(2) L'élu de Vérone pouvait séjourner à Castelfidardo le 13 et le 19 décembre (BFW. 14190-14191). — Sur la défection de cette ville et la façon dont elle fut punie, cf. plus haut.
(3) Elle était un fait accompli vers le milieu de juillet (P. 18590, R. III, 529).
(4) Cette soumission ne nous est attestée que par P. 18906 qui est du 11 mai 1264; mais comme le parti pontifical n'avait cessé de perdre du terrain depuis le milieu de 1263, on peut présumer qu'elle est bien antérieure.
(5) BFW. 9326 (R. III, 522. 20 juin); P. 18578 (25 juin); BFW. 9327 (26 juin).
(6) Les ambassadeurs siennois à la curie l'annonçaient à leur gouvernement (Pflugk-Harttung, Iter Italicum, p. 676).
(7) P. 18592-18593 (R. III, 530). Dans Bricchi, Annali di Cagli, 135, curieuse lettre pontificale du 23 sept. 1263, témoignafit des difficultés auxquelles donna lieu l'exécution de ces ordres.
(8) 24 août 1263; Bricchi, 120.
(9) P. 18578 et 18861; Bricchi, op. cit., 132.
(10) Bricchi, 131; R. III, 523 n.; 28 avril 1264.
(11) P. 18869. Cf. Theiner, Codex diplomaticus dominii temporalis Sanctœ Sedif^, p. 162. C'était la confirmation d'un acte du cardinal de Saint-Georges en Vélabre, du 21 janv. 1251 (BFW. 13785).
(12) Rapport des ambassadeurs siennois dans Pflugk-Harttung, Iter Italicum, 676 ; « in Marchia, sicut scîtis, expendit magnam pecuniam ». Cf. Thierri de Vaucouleurs, RIS. III, 2* partie, 412 : « Qui (l'élu de Vérone) licei expendens trh ginta millia vei plus Librarum... »
Ailleurs, les choses se passèrent autrement. Là où il avait affaire, non plus à des rebelles dirigés, organisés, soutenus par le souverain étranger auquel ils s'étaient donnés, mais seulement à ses propres sujets, isolés et désunis, Urbain IV ne croyait pas avoir de ménagements à garder dans ses revendications. Toutefois il agit avec une méthode, un souci de la forme qui caractérisent le gouvernement pontifical. A peu près partout, l'opération fut conduite à la façon d'un procès; d'un procès, il est vrai, où le pape était juge et partie et se donnait invariablement raison; mais où du moins l'adversaire, régulièrement invité à constituer ses mandataires, à produire ses titres, à les défendre, était admis à épuiser tous les moyens dilatoires que la procédure pouvait fournir. La sentence était enfin rendue, et avec les documents dont nous disposons, il n'est pas toujours aisé de dire si elle était dictée par l'équité, ou (conune on en a parfois l'impression) fondée sur quelque vice de forme qu'une interprétation pharisaïque des textes permettait de constater. Quand elle était repoussée, ce qui était le cas ordinaire, la force avait son tour; Urbain IV n'hésitait jamais à l'employer. Partout à la fois s'allumèrent donc des conllits, dans lesquels le Saint-Siège eut le plus souvent le dernier motU).
C'est ainsi que Narni dut renoncer à San Gemini, sur lequel eUe avait jeté son dévolu (2), et que le pape déclara solennellement ne relever que du Saint-Siège (3). Narni refusa d'abord de céder (^*), essaya même de mettre la main sur deux autres possessions de l'Eglise, Otricoli et Stroncone (5) ; elle Unit par se soumettre en juin 1264, et obtint la levée des sentences lancées contre elles à propos de San Gemini (6). — a Rieti, Urbain eut des démêlés avec deux podestats successifs, Nicolas d'Antignano ('') et Offreduccio, qui tous deux s'étaient emparés de biens de l'Eglise. Le second sui'-
(1) Il n'y a qu'une exception, c'est Pérouse, toujours mieux trailée que les autres. Elle ne reçoit que des faveurs; le 18 mai 1263 (Ansidei et Giannantoni, Codici délie sommissioni..., dans Bullettino... per VUmbria, X, 215), le pape, alléguant les maux qu'elle avait supportés pour sa fidélité à l'Eglise, lui confirme le privilège que ses citoyens ne pourront être cilés en justice en dehors de leur ville. Ihid., 218, confirmation par le pape d'une sentence de la commune, fes conditions faites à Cagli (cf. page précédente) furent aussi obtenues par l'entremise de leurs vieux alliés les Pérugins.
(4) R. III, 501 (23 déc. 1262). Cette bulle est une défense adressée à Spolète de secourir Narni contre San Gemini.
(5) P. 18933; 3 juin 1264.
(6) R. III, 480 n.
(7) R. III, 496 n. (13 déc. 1261).
tout détenait rimporiant château de Miranda, au S.-E. de Terni, et fut quelque temps soutenu dans sa résistance par la ville qu'il gouvernait. Le pape réclama son expulsion de roflice de podestat et finit par l'obtenu', ainsi ((ue la i-eslitution de Mii'anda (i). — Le cas de Spolète, de cette ville si favorisée d'Innocent IV et Alexandre IV, et si durement traitée par leur successeur, est particulièrement intéressant, en ce qu'il montre avec quel dédain Urbain IV traitait les droits acquis, avec quelle ténacité les villes les défendaient. Les Spolétains avaient pris possession de la Terra degli Amolli, sur laquelle on se souvient qu'ils avaient de vieilles prétentions, reconnues par Innocent IV en 1247 et Alexandre IV en 1255 (2). Us avaient de plus irrité le pape en soutenant Narni dans ses démêlés avec la curie (3). Urbain IV commença par racheter la forteresse de Gesi, centre militaire ds la Terra Arnolla, non comprise, semble-t-il, dans les concessions faites aux Spolétains, mais qui leur avait été engagée, durant les pontificats précédents, ainsi que tant d'autres possessions du Saint-Siège (^). Il fit ensuite sommation à Spolète de produire ses privilèges (5). La ville eut beau faire, elle fut, par sentence du 23 janvier, condamnée à restituer la Terra. Les difficultés qu'elle fit pour accepter l'arrêt (c'est seulement au mois de juin (6) qu'elle jure d'obéir aux ordres du pape), puis pour l'exécuter C^), ne firent que lui valoir un trai-
(1) Sur cetle affaire, cf. Thierri de Vaucouieurs, RIS. III, 2' partie, p. 413; et une série de bulles ponlificales. Le 18 octobre 12G2, le pape ordonne à l'évêque de Rieti de donner un sauf-conduit à Offreduccio, Bonconte et Marcuccio de Miranda, qui le demaiidenl pour se i-endie à la curie (Naudé, Instauratio tabularii maioris templi Reatini, p. 10). — Le 27 octobre, il lui écrit de citer de nouveau Offreduccio à comparaître dans les huit jours (R. III, 495). — Le 13 décembre, renouvellement de cet ordre (Naudé, ibid.j. — Le G janv. 1263, lettres à l'évêque de Terni et à la commune de Rieti, réclamant la restitution de Miranda et l'expulsion d'Offreduccio (R. III, 496 n,). — Le 11 avril, ordre à l'évêque de Rieti, à la demande du nouveau podestat de la ville, Citladino d"Orvieto, d'absoudre les anciens fauteurs d'Offreduccio (P. 18515). — L'ordre fut exécuté, mais le pape se plaignit plus tard de la précipitation excessive de l'évêque qui n'avait pas observé toutes les formes (P. 18696; 30 oct. 1263).
(2) Cf. plus haut, p. 254.
(4) Thierri de Vaucouieurs, RIS. III, 2' partie, p. 409. — Ce rachat était un fait accompli dès le V ocl. 1262 (R. III, 506 n.; Re(i. Urbain I\\ i, 59).
(5) Cf. un très long récit des démêlés qui s'ensuivirent dans la sentence du 23 janvier (P. 18475; R. III, 504). La lettre du 23 déc. 1262 (R. III, 501) paraît être une des citations visées dans P. 18475, non la première en date.
(6) Cf. la lelti'e des ambassadeurs de Trévise à leur ville (Cappellctli, Le Ciiiese dltalia, X, 643; RFW. 14203). — Sur les détails de la lutte, dans laquelle Guiscard de Pietrasanta avait commandé les troupes pontificales, voir Thierri de Vaucouieurs, RIS. III, 2* partie, 412.
(7) Sur les moyens dilatoires invoqués par Spolète, cf. R. IIÏ, 524 (9 juilL 1263), et 531 (23 juillet 1263).
iement plus sévère (i). D'abuid une amende de mille marcs d'esterlins. Puis le pape réintégia dans le domaine direct de FEglise et soumit à l'administration de fonctionnaires pontificaux les localités de Ferentillo, GoUestatte et Gastelritaldi, qui toutes trois figuraient dans le privilège de 1247; défense fut faite à Spolète d'y nommer des recteurs ou podestats. Nouvel accès de résistance de la ville si durement traitée. Urbain IV alors entreprit de détacher d'elle et de protéger contre elle les seigneurs voisins d'Arrone et de Gasteldilago, auxquels depuis si longtemps elle cherchait à imposer sa suzeraineté (2). H se fit remettre, par ces derniers, leui' bourg de Perrocchio (3), soumis à Spolète depuis 1212 (^); il empêcha, en invoquant le domaine éminent de l'Eglise, la vente d'Arrone, que ses maîtres lassés ou intimidés voulaient faire aux Spolétains ^^K Geux-ci Unirent par se soumettre, mais non sans avoiitenu bon jusqu'au printemps de 1264 (6).
Dans le Patrimoine, Urbain IV était plus encore qu'ailleurs intéressé à rétablir et à maintenir l'ordre, tel qu'il le concevait, car c'est dans cette province qu'il résida durant tout son pontificat, partageant son temps entre Viterbe, Montefiascone, Orvieto. Gela même lui rendait plus facile l'exécution de ses projets, car outre qu'étant sur place il pouvait agir avec plus de rapidité et de décision, les avantages considérables que les villes retiraient de la présence de la cour pontificale les disposaient à se résigner à des sacrifices. Autre circonstance favorable : l'inextricable enchevêtrement des intérêts et des droits C^'. Presque tous les points sur
(1) Cf. la sentence du 23 juillet (R. III, 531), et les diverses lettres du pape des 21-23 juillet (R. III, 532 n.).
(2) Déjà la bulle du 23 juillet interdisait à Spolète de molester ces seigneurs, c'est en partie à leur défense qu'avait concouru Guiscard (Thierri de Vaucouleurs, loc. cit.).
(3) R. III, 540 (31 juin. 1263),. Le pape, dans cette bulle, promettait de ne 'pas rendre Perrocchio aux Spolétains, si la justice s'y opposait, et de sauvegarder les intérêts des seigneurs d'Arrone et Casieldilago dans toute convention à intervenir avec Spolète. L'objet du pape, en mettant la main sur Perrocchio, était de punir Spolète de son refus de payer les mille marcs auxquels elle avait été condamnée (Thierri de Vaucouleurs, ibid.).
(4) Sansi, Documenti, etc., 220 n. Il semble d'après Vaucouleurs, 412,;^ue Perrocchio dût servir de gage pour le paiement des mille marcs d'amende.
(5) R. III, 540 n. — Ibid. (et P. 18G26, Theiner, Codex diplomaticus dominii temporalis^ I, 154), une lettre à Terni, Rieti et aux fidèles de l'Eghse dans le Val de Spolète, leur enjoignant de défendre les seigneurs d'Arrone.
(6) Spolète était encore en rébellion le 13 mars 1264 (P. 18824). Elle élait réconciliée avec l'Eglise le 10 juillet; le pape, à cette date, lui demande comme à une ville fidèle des secours contre Manfred (R. III, 616; BFW. 9461); il lui fit rendre Perrocchio le 6 août (R. III, 618).
(7) Cf. plus haut, p. 251 et suiv.
lesquels portaient les revendications de l'Eglise étaient contestés entre plusieurs communes ou seigneurs de la région, qui s'appuyaient sur des actes en bonne forme, mais contradictoires. Si le droit était douteux, la possession de fait était toujours précaire et instable; tout le monde l'avait exercée tour à tour, sans parvenir à la conserver, sans avoir le temps de s'y habituer au point de n'en plus pouvoir supporter la perte. En invoquant un titre supérieur pour s'emparer des objets en litige, le pape au fond ne lésait très gravement personne; et chacun se consolait de se voir provisoirement évincé, en songeant que le voisin n'était pas plus heureux. C'est ce qui explique qu'Urbain IV ait pu, tout en restant en bons termes avec Viterbe, et, presque jusqu'à la fin, avec Orvieto, se saisir au nom de l'Eglise des localités auxquelles ces deux villes avaient à diverses reprises réussi à faire reconnaître leur suzeraineté (i).
Entrons maintenant dans le détail. L'Isola MarLana au lac de Bolsène était, on s'en souvient, occupée par les seigneurs de Bisenzio; le domaine éminent en était contesté entre Viterbe et Orvieto (2). Le pape annula les serments que les habitants de l'île avaient dû prêter aux Bisenzio et à Orvietu, et sans même daignermentionner leurs engagements vis-à-vis de \ iterbe, les fit rentrer dans le domaine immédiat du Saint-Siège (3). Les Bisenzio, qui résistèrent, furent chassés par la force de l'Isola Martana et aussi de l'Isola Bisentina, dans le même lac, où le pape fit élever une ciiadelle^^). Valentano avait été engagé par l'Eglise à Pandolfo Gapocci, qui avait reconnu le tenir en fief d'abord de Viterbe, puis d'Orvieto (s). Urbain le racheta à Pandolfo et le garda pour lui, écajtant les prétentions d'Orvieto (6). — Marta était disputée entre Pierre de Vico, qui l'avait reçu en gage d'Alexandre IV, et les Bisenzio; Viterbe croyait aussi y avoir des droits C^). Le pape mit \ico et les Bisenzio d'accord en les indemnisant les uns et les autres (^), puis demanda à inspecter les titres de Viterbe (9), et sans doute ne
(1) Il faut ajouter que là où les Intérêts de l'Eglise n'étaient pas en jeu, Urbain IV se montrait bienveillant. Ainsi il confirma aux habitants d'OrvietO' l'exemption de péages dont ils jouissaient à iMoiileliascone en verlu de privilèges d'IIonui'ius lll et Innocent IV (13 février 1262; Fumi, Codice diplomatico délia città d'Orvieto, p. 232)
(2) Cf. plus haut, pp. 251, 253.
(3) Bulle du 15 nov. 1262 (P. 18429; R. III, 499).
(4) Thierri de Vaucouleurs, dans RIS. III, 2' partie, p. 411.
(5) Cf. plus haut, pp. 251-252.
(6) Thierri de Vaucouleurs, ibid.; R. III, 499 n. (bulle du 21 juillet 1263).
(8) Thierri de Vaucouleurs, ibid., p. 410.
(9) Bulle du 30 janv. 1263 (R. III, 507).
les trouva pas suffisants, car il garda et fortifia Marta d). Il avait de même, dès Tété de 1262, fortifié Montefiascone (2). Ainsi il avait acquis pour le Saint-Siège une position très solide autour du lac de Bolsène, dans la partie septentrionale du Patrimoine. Il compléta son œuvre en couvrant le pays du côté de la Toscane; il enleva le château d'Arsa (3), près Castro, au comte Ildibrandino de Santa Piora; il mit en état de défense Radicofani, n'hésitant pas à révoquer, comme dangereuse pour la sûreté de la place, une donation faite par Alexandre IV au couvent de Sainl-Lauient d'Oi'vieto ^^K Quelques mois plus tard, il devait y mettre la meilleure des garnisons en y installant les Guelfes Siennois exilés (^). Il est vi'ai qu'il n'osa pas aller jusqu'au bout et reprendre Acquapendente aux Orviétans qui l'avaient réoccupé. Après bien des réclamations, ce fut lui celte fois (jui céda (s). — Dans la région du sud de \'iterbe, il eut un autre mécompte plus grave; il manqua l'occasion favorable pour briser la puissance de la maison de Vico. Le chef de la famille, Pierre III, était mort sans enfants au début de l'année 1263, léguant ses biens à l'Eglise C^). Le pape, naturellement, voulut se mettre en possession de l'héritage, et émit la prétention de décider à qui devait revenii' le titre de préfet de Rome (»). Mais un parent et homonyme de Pierre III s'était emparé de la succession et notamment des deux importantes localités de Bieda et Gività Vecchia. Il refusa de les rendre, en dépit des sommations pontificales, arguant (défi qui devait être particulièrement sensible au pape) de sa qualité de citoyen Romain pour ne pas se soumettre au jugement du Saint-Siège (9). Et comme sur ces entrefaites la guerre entre Urbain IV et Manfred avait repris avec une intensité nouvelle, il se mit en relations avec le roi de Sicile et trouva en lui un appui qui lui permit de se maintenir. Si Urbain avait réussi à s'assurer l'héritage des Vico, il se serait trouvé le maître du Patri-
(1) Thierri de Vaucouleurs, ihid.
(3) Thierri de Vaucouleurs, ibid., p. 412.
(4) P. 18386; 24 juillet 1262.
(5) Reg. Ufb. IV, II, 274 (6 mars 1263).
(6) Thierri de Vaucouleurs, ibid., 412. — Cf. la très curieuse enquête sur les droits du Saint-Siège à Acquapendente, faite par le vicaire de Guido de Piglio, en avril 1263 (Theiner, Code.r. diplomaticus dominii temporali^, p. 146).
(7) Thierri de Vaucouleurs, ibid., p. 413.
(8) R. III, 507; 17 fév. 1263.
(9) R. m, 509; 24 avril 1263. — Cf. sur ces événements Pinzi, Storia di Viterbn, II, 112-114; Calisse, / prefetti di Vico, 30-32.
moine; même en Taisant la puii de cet insuccès, ce qu'il avait obtenu n'était pas peu de chose.
La Campanie et la Maritime, provinces limitroplies du royaume de Sicile, où une partie du sol appartenait à des barons napolitains (1), et qui pour ce double iiioUl' étaient particuliéremenl exposées aux intrigues de Manl'red, ne méritaient guère moins que le Patrimoine d'attirer l'attention du pape. Là, ce sont moins les communes que la noblesse qui lui créaient des diliicultés, encore qu'il ait eu à réprimer les convoitises de Velletri, acharnée à s'emparer du château de Lariano ("-^^ et à déieiidre Aiiccia contre ellemême en lui interdisant de se donner un seigneur au préjudice des droits de l'Eglise (3). Mais le plus difticile était de détruire ce qui avait été l'œuvre de prédilection de quelques-uns de ses prédécesseurs, et non pas seulement le résultat de leur faiblesse ou de leurs complaisances; de dépouiller tous ces parents ou clients de Grégoire IX et d'Alexandre IV que ces deux papes Gampaniens avaient favorisés et enrichis. Urbain IV l'entreprit. Gratiano Belmonte avait reçu d'Alexandre IV les deux tiers des re^enus de Guarcino près Alatri, il prétendait encore y exercer la juridiction, se fondant sur un privilège accordé à un de ses ancêtres par Adrien IV. Le pape lui fit lâcher prise (^K liinaldo de Jenne, ne\eii d'Alexandre IV, dut abandonner Trevi, Filettino et Valle Pietra, qu'il avait tenus en fief de son oncle (5); et l'église d'Anagni, qui
(1) Cf. P. 18735, 18844, et R. III, 613. Un exemple frappant est celui de Coniad d'Antioche, le neveu de Manfred, propriétaire du château de Saracinesco près Tivoli. Dans une autre région des Etats de l'Eglise, on trouvait aussi des seigneurs à cheval pour ainsi dire sur ia frontière, laquelle en élait rendue comme indéci.-.e. C'était entre le duché de Spolète et les Abruzzes. Ainsi la famille de Marerio, dont on verra plus loin le rôle dans les guerres entre Urbain IV et Manfred, Charles d'Anjou et Conradin. Elle paraît avoir été possessionnée aux environs de Hieti, dans le Duché de Spolète (Hampe, Konradin von Holienstaufen, 233, n. 1\ mais en même temps avait des biens dans le Royaume (voir les mesures prises à ce sujet par Charles d'Anjou (Del Giudice, Codice diplomatico di Carlo I e II d'Angid. I, 245, n.l. Dans le voisinage, à ce qu'il semble, étaient les Brancaleone « de Romania » (cf. sur eux plus haut, p. 191, et plus loin, livre III, ch. nil. D'un document pubhé parDel Giudice, op. cit., 31, n. 2, il résulte qu'André Brancaleone avait des fiefs in imperio (sur le sens probable de ce mot, cf. Hampe, loc. citJ et par sa femme dans l'Abruzze.
(2) P. 18198 (28 déc. 1261), défense à Velletri de molester Lariano. — Même date {Reg. Vat. 27, fol. 11), ordre à Lariano de rester fidèle. — Velletri dut payer une indemnité (R. III, 507). — Sous Clément IV, de nouvelles difficultés s'élevèient à propos de ce même Lariano.
(3) P. 18297 (5 mai 1262).
(4) Cf. R. III, 490 {Reg. d'Urbain /K, n" 111; 29 juin 1262), et P. 18542 (27 mai 1263V
(5) Thierri de Vaucouleurs, 409 (le texte imprimé donne à tort Ferentino au lieu de Filettino) raconte les démêlés entre Rinaldo et quelques autres nobles qu'il voulait expulser de leurs droits de copropriété. Il parle, en termes vagues, de la
croyait aussi avoir des droits sur ces localités, fut déboutée de ses prétentions (i). La famille Gonti se vit particulièrement mal traitée. Jean Gonti, un petit-neveu d'Innocent III, un neveu du dernier cardinal de Sainte-Marie au Trastevere (2), voulait acheter Giulianello près Velletri; Urbain IV s'y opposa (3). Son beau-frère Matteo Gonti d'Anagni, neveu de Grégoire IX (^), avait, de concert avec Thomas et Baudouin, seigneurs de Supino (encore une famille de longue date protégée par le Saint-Siège) (5), commis toutes sortes de ravages sur le territoire de Frosinone. Ils furent immédiatement frappés d'exconnnunicalion W, et ne purent se faire absoudre que moyennant une promesse d'obéissance et une caution très forte C^K Enfin quelques mois plus tard, à une époque, il est vrai, où la lutte contre Manfred avait repris avec une ardeur nouvelle, un autre neveu de Grégoire IX, Nicolas d'Anagni (s)^ l'ancien camérier d'Alexandre IV, allait être un jour brusquement sommé de remettre à un envoyé pontifical le château de Gastro, sans autre
guerre que lui fit Urbain. Reg. Vrb. /V, II, 78 (15 mars 1262; cf. n" 70) confie à l'abbé de Subiaco la garde de Trevi confisquée. Rinaldo fut indirectement soutenu par Anagni [ibid., I, 84). Il y a dans le formulaire de Richard de Pofi (Bibl. nat., ionds ialin, 14766, fol. 222 v"), une lettre pontificale non datée sommant [Rinaldo] d'évacuer [Trevi] à peine de privation de son fief de Jeune; elle est probablement antérieure à celle du 15 mars 1262.
(1) De Magistris, Istoria délia città... d'Anagni, 152, publie un document du 15 oct. 1262 dont il résulte que l'évêque d'Anagni prétendait nommer les recteurs de ces trois bourgs, et que la question fut portée devant le pape. Le 31 mai 1263, le pape lui ordonnait de révoquer une sentence d'excommunication indûment lancée par lui contre Trevi {Arch. du Vatican, Arm. XIII, caps. 6, n" 27). Une lettre de Clément IV (P. 19074) montre qu'en fin de compte le dernier mot resta à Urbain IV.
(2) Jean Conti était fils de Paul Conti, fils lui-même de Richard de Sora, frère d'Innocent III. Cette généalogie est établie par des actes des 3 mai 1226, 15 déc. 1238, 24 mai 1256, 12 oct. 1257, publiés par Contelori, Genealogia familix Comitum.
(3) Reg. Urb. IV, I, 202 (19 janv. 1263).
(4) Les documents l'appellent Matteo d'Anagni ou de Papa. Il était fils d'Athônulfe, frère de Grégoire IX (Contelori, op. cit., p. 43, d'après une bulle d'Honorius III). Il avait une sœur, Philippa, qui épousa Jean Conti (cf. des actes du 15 déc. 1238 et du 12 oct. 1257, dans Contelori, op. cit., pp. 5 et 8).
(5) Un Rinaldo de Supino avait été, en 1238, recteur du Duché (BFW. 7187 et 7199); il était du nombre des seigneurs Campaniens possessionnés des deux côtés de la frontière, mais en 1240, Frédéric II lui fait confisquer ses fiefs de Spelunca (Sperlonga?) et S. Anastasia près Fondi (BFW. 2786). De 1248 à 1251, il est vicaire de Guillaume de Hollande en Romagne (BFW. 4926, 13732, 13789); on le voit aussi intervenir dans la Marche (BFW. 15112).
(6) P. 18623, avec la date du 13 août; l'original (Arch. du Vatican, Arm. XIII, caps. 6), donne : IV idus augusti.
(7) Reg. Urb. IV, I, 508, sans date (la pièce est incomplète).
(8) Cf. la dispense super deieclu natalium que lui donne Grégoire IX le 30 juiu 1227 {Reg. Greg. IX, 147).
raison, sinon que vu les circonstances, le pape désirait l'avoir en sa possession (D.
Ainsi, dans ses diverses provinces, Urbain IV avait recouvré pour l'Eglise quantité de domaines aliénés par elle ou usurpés sur elle. Au fur et à mesure qu'il réoccupait des points importants, il s'empressait de les fortifier. Déjà le grand restaurateur de l'Etat temporel. Innocent III, avait compris la nécessité d'enlacer le pays dans un réseau de places en bon état et confiées à des garnisons sûres (2). Ce système défensif, Urbain IV paraît s'être appliqué avec le plus grand soin à le développer et à l'entretenir. Les textes signalent bon nombre de travaux de construction ou de réfection entrepris sur ses ordres. Nous avons déjà parlé (3) de ceux qu'il (it exécuter dans le Patrimoine, à l'Isola Bisentina, à Marta, à Montefiascone, à Radicofani. Il fit aussi réparer le château de Lariano (^), près Velletri, celui de Trevi (5) près Spolète ; il n'eut pas plutôt repris San Gemini à Narni qu'il prescrivit d'y construire une citadelle (6). Naturellement il se proposait de choisir, pour les postes de châtelains, des hommes de confiance. Il semble avoir eu une certaine prédilection pour les Templiers; du moins plusieurs des châtelains dont les noms nous sont connus appartenaient à cet ordre qu'il avait pu voir à l'œuvre en Orient, du temps où il était patriarche de Jérusalem, et dont il avait sans doute apprécié les capacités militaires et la fidélité (^). En même temps, il s'efforçait d'empêcher l'érection de nouveaux châteaux-forts féodaux. Qu'il ait interdit à Jacques de Bisenzio d'en construire un auprès de Toscanella W, cela s'explique sans peine vis-à-vis d'un homme turbulent et avec lequel il avait des difficultés par ailleurs. Mais on le voit faire prendre d'assaut et raser un château bâti par un certain Nicolas
fl) Bulle du 11 janvier 1264 (Reg. Urb. IV, I, 496).
(2) Cf. les Gesta Innocenta III, ch. 9 et 14 (Migne, Patrologie latir^e, CCXIV),
(3) Cf. plus haut, pp. 321-322.
(4) Le 18 déc. 1261, il se fait rendre compte de l'état du château {Reg. Vat. 27, fol. 11). Le 2 fév. 1263, il ordonne de consacrer à le réparer 300 livres de provinois que Velletri vient de lui payer comme amende (R. III, 507).
(5) Thierri de Vaucouleurs, dans RIS. III, 2' partie, p. 410.
(6) P. 18616 (4 août 1263).
(7) Frère Bérard « de Gallerceto » nommé châtelain de Cesi le 1" oct. 1262 (Reg. Vat. 27. fol. 11). — Frère Raymond, nommé châtelain de Perrocchio le 4 août 1263 (R. III, 540 n.). — Frère Martin était châtelain de Trevi près Subiaco, le 31 mai 1263 (Arch. Vat., Arm. XIII, caps. 6: cf. P. 19074).
(8) P. 18400 (13 sept. 1262). Il y avait aussi cette circonstance particulière que Jacques de Bisenzio s'était engagé à tenir ce château de Toscanella, alors qu'il devait s'élever sur un territoire pour lequel Jacques était vassal immédiat de l'Eglise.
di Ranuccio et ses frères dans le lundus Sempronianus, qu'ils avaient acheté de l'abbé de Saint-Anastase de Rome; puis les indemniseï' riclieiiient en considération de leur lldélilé (D. L'expérience avait appris le danger des forteresses aux mains de l'aristocratie; les amis de l'Eglise pas plus que ses adversaires n'étaient à l'abri des soupçons inquiets du pape.
Et ce ne sont pas seulement les intérêts de l'Eglise romaine, ce sont ceux des autres églises, des monastères, du clergé en général, qu'Urbain IV défend contre les nobles pillards. C'est ainsi qu'il prend parti pour l'éveque de Tripoli Paul Gonti, dans le démêlé qu'il avait au sujet de Marino avec son cousin Nicolas de Poli (2) ; démêlé au cours duquel l'éveque avait été frappé, emprisonné, contraint de renoncer à ses droits ^3). C'est ainsi encore qu'après avoii' pris sous la protection apostolique la célèbre abbaye de Parfa en Sabine (^), il saisiL avec empressement la première occasion de prouver que cette protection n'était pas un vain mot, en faisant rendre au monastère le bourg de Bocchignano, que d'incommodes voisins avaient usurpé (5). Enfin les entreprises d'un Annibaldi, Riccardo di Pietro, engagèrent le pape dans un conflit destiné à durer autant que son règne; ce personnage s'était emparé du palais épiscopal et des biens de l'éveque d'Ostie; rien ne fut épargné pour le forcer à lâcher prise (6).
On pense bien qu'Urbain IV ne montra pas une énergie moindre là où il s'agissait, non plus seulement de recouvrer des propriétés, mais de faire reconnaître par ses sujets, et notamment par les grandes communes des Etats de l'Eglise, les droits dont l'ensemble
(1) Thierri de Vaucnuleurs, RIS. III, 2' partie, p. 410.
(2) L'éveque de Tripoli éfaif fils de ce Paul Conti, neveu du pape Innocent III, dont il a été question plus haut, p. 324, n. 2; Nicolas était fils de Jean de Poli, autre neveu d'Innocent III par son père Richard de Sora. Cf. sur cette généalogie Contelori, op. cit. Sur l'éveque de Tripoli voir Rôhricht, Geschiclite des Kônigreichs Jérusalem, p. 971.
(3) Reg. Urb. IV, 10.
(4) Guiraud, La badia di Farfa alla fine del secolo Xlll (dans VArchivio délia Sncietà Romana di Storia patria, tome XV).
(5) R. III, 550 n. fl3 juin 1264).
(6) Sommation à Riccardo d'avoir à indemniser l'éveque (15 mars 1263, Reg. Urb. IV, I, 229). Il n'y obéit pas et fut excommunié. Après avoir un instant manifesté la velléité de se soumettre, il se décida de nouveau à résister. Le 15 fév. 1264 {Reg. Vrb. IV, II, 7.54) le pape annule tous ses actes. Le 14 [ihid., 755) il avait ordonné à Tivoli de l'écarter du rectorat. Cf. ibid., II, 763 (3 mars 1264). — Le pape inlervient aussi en faveur de la commune d'Assise contre Paul. Todino, Leonardo et Rinaldo, fils et neveux de feu Fortebraccio fP. 18560, 18566, R. III, 610; Reg. Urb. IV, II, 663).
composait la souveraineté politique du Saint-Siège. Personne ne s'étonnera qu'il ait vigoureusement défendu les libertés ecclésiastiques contre les attaques accoutumées dont elles étaient l'objet (i), ni qu'il ait ti'availlé à propager l'Inquisition et à combattre l'hérésie (2). Sur ces deux points, même son faible prédécesseur lui avait donné l'exemple. Mais on le voit réclamer avec fermeté les cens dus au Saint-Siège (3), s'opposer avec vigilance à toute nouvelle création de commune qui pourrait être préjudiciable aux intérêts de l'Eglise (^), et surtout surveiller les velléités d'indépendance des villes. Etait-il dans son programme de restreindre leur liberté dans le choix de leurs magistrats municipaux, podestats ou consuls, de faire, pour les Etats de l'Eglise, ce qu'avait fait Frédéric II pour l'Italie impériale, ce que tentait Manfred dans les régions qui lui obéissaient? Quelques actes isolés ne permettent pas de raffirmer. Si par exemple il désigne à Cagli (ville nouvellement soumise) le podestat qu'elle doit élire (5), si à Toscanella, il exclut d'avance, comme suspects, tous les candidats Romains ^^\ si à Gorneto il se réserve un droit de confirmation ('''), on doit voir là, sans doute, des mesures inspirées par des circonstances particulières (s)^ plutôt que l'application d'un système. Quant aux capitaines du peuple, cette institution nouvelle qu'Alexandre l\\ tout en l'interdisant, avait eu la faiblesse de laisser s'établir, Urbain sut faire la part de la nécessité et des faits accomplis. Il paraît avoir toléré officiellement les capitaines (9) là où ils existaient avant lui; ailleurs, il en interdit
(1) Cf. sa bulle au podestat et à la commune d'Anagni [Reg. Urb. IV, II, 207; 18 fév. 1263).
(2) Cf. P. 18382 (21 juin. 1262).
(3) Vis-à-vis de Rieti (P. 18549, 31 mai 1263).
(4) P. 18736 (R. III, 557; Reg. Urb. I\\ II, 736 737; 10 déc. 1263).
ib) R. III, 530 n. (24 août 1263). Sur les réclamations de la commune rejetées par le pape, cf. Rricchi, Annali di Cagli, 135 (bulle du 23 sept. 12631
(6) Défense d'élire Pierre Romani ou tout autre Romain [Reg. Urb. I\\ I, 150'- Sur ce Pierre Romani, cf. R. III, 558; P. 20131; Hampe, Konradin von Hohenstauien, p. 342, qui a le premier montré qu'il doit très probablement être distingué de Pierre IV de Vico.
(7) Bulle du 9 sept. 126* (R. III, 626, P. 19017).
(8) Cela paraît résulter des expressions même de la bulle mentionnée à la note précédente. Pour les grandes communes je ne connais pas d'exemple d'une intervention analogue.
(9) Toujours dans la bulle relative à Gorneto, il prévoit comme possible l'élection d'un capitaine. Dans beaucoup de villes on voit des capitaines en fonctions sans qu'il y ait trace de protestalions du pape. Une circulaire du 10 juillet 1264 (R. III, 616, Reg. Urb. IV ^ II, 858), adressée aux villes du Duché et du Patrimoine, fait mention de capitaines à Todi, Spolète, Narni et Assise. Il y a là à la fois la preuve que le Saint-Siège reconnaissait officiellement les capitaines, et la liste des communes qui à cette époque en avaient.
riiiiroduction. Le peuple de Fereniino ayant choisi comme capitaine à vie Landon de Montelungo : « Nous ne voulons pas, écrit le pape à révêque du lieu, de ces créations de capitanies, surtout dans le Patrimoine de l'Eglise; nous ne voulons pas que cette cité, que la province soient troublées sous de tels prétextes et que les troubles y engendrent la discorde; ni que leur fidélité soit corrompue par de telles nouveautés ». L'évêque était chargé de proclamer la nullité de l'élection, et d'obUger Landon à déposer sa charge, et les gens de Perentino à cesser de le reconnaître (i). D'autre part, et cela partout, il interdit aux capitaines ou aux fonctionnaires analogues, sgravatores, priores, de s'ériger en juges d'appel à l'exclusion des recteurs pontificaux. Cette défense, promulguée le 18 novembre 1262 (2), pour entrer en vigueur à partir du l^'" janvier suivant, fut maintenue par lui avec la plus grande ténacité, sinon toujours avec un plein succès (3).
Tous ces actes, tous ces faits, suffisent à définir les tendances de la politique d'Urbain IV. Si maintenant, se plaçant vers le milieu de l'année 1263, on essaie de s'en représenter les résultats, force est bien de reconnaître qu'ils étaient incomplets et gros d'illusions et de dangers. La Marche soumise à moitié seulement, et pour le reste au pouvoir de Manfred, les quelques échecs subis par le pape, les quelques usurpations sur lesquelles il lui avait bien fallu fermer les yeux, tout cela n'était pas encore le plus grave. A Piome même, il était bien loin d'être le maître.
Sans doute, là aussi, il avait su améliorer la situation héritée de ses prédécesseurs. Des deux personnages qui avaient été élus sénateurs à vie par les deux factions dont la rivalité troublait Rome, l'un, Manfred, paraît avoir de lui-même renoncé à faire valoir ses droits (^); et ce n'est pas un des moindres avantages des négociations dans lesquelles on verra qu'Urbain IV s'était laissé engager avec lui, que de l'avoir décidé à cettç abstention. L'autre, Richard de Cornouailles, était bien moins dangereux, en dépit de l'appui qu'il avait dans le Sacré-Collège, et par là auprès du peuple
(1) Bulle du 21 mars 1264 (Reg. Urb. IV, II, 775). Une autre bulle du 1" mai concerne la même affaire {ibid., 795). Ce fut l'origine d'une longue lutle qui se prolongea sous Clément IV.
(2) Il y est fait allusion dans une bulle du 10 sept. 1263 (P. 18645).
(3) On verra plus loin les événements dont Rieti fut le théâtre.
(4) Tout au moins on ne trouve pas trace d'intervention de sa part.
de Rome. Le pape lui signifia qu'il ne pouvait tolérer l'élection à vie d'un sénateur (i). Lui fit-il accepter sa décision, en l'amusant avec sa candidature à l'Empire, ou profita-t-il de son impuissance évidente à rien tenter pour ne tenir aucun compte de sa personne; toujours est-il qu'il manda auprès de lui les chefs des factions et trouva moyen de les mettre d'accord (2) pour l'abandon de leurs candidats respectifs, l'établissement d'un gouvernement provisoire confié à des boni homines (3), et la reconnaissance de la haute souveraineté du Saint-Siège (^^ La paix était rétablie, mais bien précaire, tant qu'on n'en serait pas revenu à un régime régulier. C'est à Rome, on le verra, c'est dans l'esprit d'indépendance et les divisions de partis des Romains qu'Urbain IV rencontrera pour la première fois un obstacle insurmontable à ses plans de réorganisation de l'Etat pontifical; obstacle devant lequel il lui faudra dévier de la ligne de conduite qu'il avait toujours suivie, et solennellement déclaré vouloir suivre. En attendant, et même dans cette Rome pacifiée, il n'osait pas revenir. Une querelle presque privée l'en tenait éloigné. Lorsqu'il avait liquidé la situation financière très embarrassée d'Alexandre IV, quelques banquiers romains étaient les seuls créanciers du Saint-Siège avec lesquels il n'eût pas réussi à conclure un concordat. Il n'osa pas affronter de près leurs plaintes (s). Le spectacle de ce pape, sur le point de disposer d'une couronne, et impuissant, soit à satisfaire ses créanciers, soit à faire taire leurs criailleries, ce contraste en dit long sur la situation du Saint-Siège à cette époque.
A ne considérer même que les points sur lesquels Urbain IV était vainqueur, il s'en fallait que ses succès, s'il eût gardé tout son sang-froid, fussent de nature à lui inspirer une confiance sans mélange. Il avait bénéficié d'une circonstance favorable, celle même qui à Rome lui avait facilité les choses : le désir de Manfred d'éviter toute provocation en un moment où il cherchait à traiter et tant que dura la longue négociation de deux ans dont nous retracerons plus loin les péripéties. Se défendre dans la Marche d'Ancône, qu'il occupait déjà à l'avènement d'Urbain IV, soit qu'il espérât se faire définitivement céder cette province, soit plutôt qu'il y tînt comme à
(1) Urbain IV rappelle ce fait dans une bulle du 11 août 1263 (P. 18621; Martène, Thésaurus Anecdotorum, II, 26).
(2) Thierri de Vaucouleurs, 408.
(3) Il en est question dans la lettre du 11 août mentionnée ci-dessus.
(4) Thierri de Vaucouleurs, 409.
(5) Thierri de Vaucouleurs, ibîd. — Dans une lettre du 25 oct. 1262, le pape écrit encore aux gens de Narni qu'il ne peut se rendre h Rome à cause des troubles qui y régnent (BFW. 9295).
un utile objet d'échange ; et par ailleurs donner des gages de son esprit de conciliation en s'abstenant de toute attaque, telle paraît avoir été sa tactique. Il est remarquable que tandis que durant les derniers mois d'Alexandre lY de nombreux documents signalent ses menées, que de tous les côtés, de la Toscane, de la Marche, du Royaume, on voit ses agents et son or s'infiltrer dans l'Etat pontifical, y provoquer des adhésions, y fomenter des révoltes, y préparer la voie à ses armées, au contraire, de la fin de 1261 au milieu de 1263, il semble se replier sur lui-même, relâcher l'étreinte dont il enserrait déjà la papauté, et attendre; Urbain IV avait donc ses coudées franches. Il pourra bientôt voir qu'il était plus facile de reconquérir pied à pied l'Etat pontifical, sous les yeux du roi de Sicile volontairement neutre, que de s'y maintenir contre lui. D'autant qu'il a d'avance travaillé pour Manfred, par les mécontentements qu'il a provoqués. Ces dynasties de hobereaux, qu'il a chassées ou voulu chasser de positions passionnément convoitées par elles, ce sont celles même dont la fidélité intéressée à des papes qui les ménageaient, avait, après tout, rendu grand service au Saint-Siège. Parmi ceux contre lesquels il eut à sévir, on a vu figurer, outre les parents de Grégoire TX et d'Alexandre IV, Pierre IV de Vico, l'héritier de ce Pierre III dont le retour au parti de l'Eglise, en 1244, avait été si sensible à l'empereur et tant contribué à ébranler sa situation dans le Patrimoine (D; Pandolfo Gapocci, dont la famille avait été représentée dans le Sacré-Gollège par deux précieux auxiliaires de la politique pontificale ; Nicolas de Poli, dont le père. Jean de PoU, avait, en 1256, combattu dans Rome contre le peuple soulevé en faveur de Rrancaleone, l'ennemi du Saint-Siège (2) ; Riccardo di Pietro Annibaldi, l'un des deux sénateurs qui en 1259 avaient remplacé Gastellano des Andalô. sous l'influence et pour la plus grande satisfaction du pape '^^ : enfin Landon de Montelungo, dont jadis Innocent IV avait vanté et récompensé la fidélité ('^), et qui était parent de ce Grégoire, patriarche d'Aquilée, envers lequel, pour ses services comme légat en Lombardie, le Saint-Siège avait contracté une véritable dette de reconnaissance. Il y avait peut-être quelque imprudence àUrbainlV, si fondés que fussent souvent ses griefs, à se brouiller ainsi avec presque toute l'aristocratie de ses Etats. Il risquait de susciter des partisans, de créer de nouvelles facilités à Manfred, pour le jour
(1) Calisse. / prefetti di Vico, p. 26.
(2) BFW. 14000.
(3) Cf. plus haut, p. 244.
(4) BFW. 7682.
où celui-ci voudrait reprendre l'offensive. Ainsi Pierre IV de Vico deviendra pour les derniers Hohenstaufen un auxiliaire intermittent et infidèle, à coup sûr, mais précieux à l'occasion par ce don d'initiative énergique qui précisément faisait défaut à Manfred d). Sans doute, il est le seul, parmi les victimes d'Urbain IV, dont on sache avec certitude qu'il se vengea du pape en se mettant au service du roi de Sicile (2). Mais ne s'apercevrait-on pas qu'il eut plus d'un imitateur, si seulement les documents permettaient de mieux suivre, dans le détail de leurs variations politiques, parfois si brusques, un plus grand nombre de barons de l'Etat pontifical ? En tous cas, lorsque Manfred, dans les derniers mois du pontificat d'Urbain IV, resserrant toujours ses lignes d'investissement autour du pape, essaya de le forcer dans Orvieto; quand, au printemps de 1265, il entreprit d'arracher Rome à la petite garnison provençale qui l'occupait pour Charles d'Anjou, et d'y devancer son rival, ces deux tentatives qui faillirent réussir (et leur succès eût peut-être changé le cours des événements) furent grandement favorisées par le désordre et le mécontentement r[ui régnaient dans l'Etat pontifical. C'est ce qui donne quelque importance, même pour l'histoire générale, à tant d'obscurs et monotones conflits.
Ainsi — l'expérience allait le faire voir — pas plus à Urbain IV qu'à aucun de ses prédécesseurs et de ses successeurs du Moyen- Age, il n'était réservé d'établir sur des bases solides l'autorité temporelle du Saint-Siège. Comme les plus heureux et les plus habiles d'entre eux, il put bien interrompre la prescription qui menaçait d'abolir tels ou tels des droits historiques de la papauté; il ne put pas en assurer la reconnaissance définitive. Toutefois, ne rabaissons pas trop l'œuvre du grand pape. Si elle était incomplète, elle était considérable; si elle était fragile, elle avait des dehors brillants. On ne peut lui demander d'avoir su lire dans l'avenir; et quand il
fl) On verra plus loin son rôle en 1264 et 1265.
(2) Pent-êfre aussi pnurrait-on y joindre les Bisenzio; cf. plus loin. — On remarquera aussi qu'un Capocci. Angelo, devait être en 1267 un des chefs des Gibelins romains. À la même époque, Nicolas d'Anagni favorisera sous main Conradin. Il faut aussi mentionner la famille de Marerio (cf. plus haut, p. 323) : deux de ses membres, deux frères sans doute, Jean et Philippe (ce dernier beaufrère par sa femme de l'ancien cardinal de Saint-Georj^es-en-Vélabre. Pierre Capocci), joueront un grand rôle, h la fm du règne d'Urbain IV, dans les troubles de TE (al pontifical (cf. plus loin). Philippe se soumit au pape dès avant Bénévent; iJ ne paraît pas en avoir été de même de Jean. Charles d'Anjou les traita rigoureusement l'un et l'autre; aussi tous deux adhérèrent-ils à Conradin (cf. les textes réunis par del Gludice, Codice diplomnficn di Carlo I e II d'Angiô, I, 245 n., et Hampe, Konradin von Hohenstaufen, 67, 120, 232-233).
considérait le passé, quand il s'éniimérait à lui-même ce qu'il avait déjà fait, il est excusable d'avoir cru qu'il serait aussi heureux dans ce qui lui restait à faire. D'autant que pour exalter son ardeur et sa confiance en lui-même, il avait les triomphes, partiels eux aussi, mais éclatants, mais pleins de promesses, de sa politique toscane.