CHAPITRE
Urbain IV et la Toscane.
Cette politique toscane le peint tout entier, diplomate à Toccasion, capable d'habileté, mais avec une prédilection marquée pour les moyens énergiques.
Il ne perdit pas son temps à négocier avec des irréconciliables. Sans doute, dès le mois de novembre 1261 il reçut une ambassade des Siennois (i). Mais il est peu probable qu'il se soit fait de grandes illusions sur le caractère de cette démarche. C'était une simple formalité, presque obligatoire au début d'un nouveau pontificat ; les Siennois se devaient à eux-mêmes de paraître regarder la sentence qui les avait frappés comme un acte irréfléchi et tout personnel d'Alexandre IV, sur lequel son successeur ne pouvait manquer de revenir. Mieux encore, c'était une reconnaissance en pays ennemi ; ils avaient intérêt à connaître de près le nouveau pape et à savoir ce qu'il fallait attendre de lui. Quant au fond des choses, si on l'aborda réellement, il est clair que deux conditions furent immédiatement posées : Le pape abandonnerait les Guelfes, et les Siennois abandonneraient Manfred. Or de ces deux conditions le Saint-Siège aurait pu à la rigueur accepter la première ; il y avait si peu de temps qu'il était Guelfe ! Mais comment espérer que Sienne, la ville des longues rancunes, la ville qui trouvait naturel de tenir officiellement registre de ses griefs et de dresser le catalogue de ses haines (^\ pût se détacher du prince qui lui avait fait connaître les joies de la vengeance, et signifier leur congé aux mercenaires qui avaient vaincu à Monlaperti 1 S'il y avait eu un moment où le Saint-Siège aurait pu choisir entre les deux factions qui divisaient la Toscane, ce moment était passé : Urbain IV eut le bon sens de le comprendre tout de suite.
(1) Archives de Sienne, Consiglio générale, X, 2.
(2) Cf. le Memoriale délie olfese fatte al Comune e ai cittadini di Siena ordinato neW anno ms^ publié par Banchi {Archivio Storico Italiano, 3» série, XXII. 199).
Il faut pourtant faire une exception. Il existait une fissure dans la confédération gibeline. Ce n'était un mystère pour personne que les Pisans n'y étaient entrés qu'à leur corps défendant (i). Ils n'éprouvaient pour Manfred aucune sympathie particulière ; ils se sentaient peut-être gênés à son égard, ayant jadis pris part à une ligue dirigée contre lui (2); ils lui en voulaient surtout de la neutralité qu'il prétendait bien garder entre eux et les Génoises); ils devaient s'inquiéter de ses projets sur la Sardaigne (^). Par contre, ils attachaient du prix à garder de bonnes relations avec le pape, et s'étaient arrangés pour le lui faire savoir, à l'heure même où ils les compromettaient en lui désobéissant. Protégés par Alexandre IV, ils avaient eu l'adresse de se prêter de bonne grâce à ses tentatives pour les réconciUer avec Gênes, et la bonne fortune qu'au moment où il publiait le compromis qui imposait un armistice aux belligérants, la question de fait fût déjà tranchée en leur faveur, ou sur le point de l'être, et cela sur les deux théâtres de la guerre ; en Syrie, par la défaite de la Hotte génoise devant Acre et la ruine du quartier génois ; en Sardaigne, par la prise de la forteresse de S. Igia(^); en sorte qu'ils avaient pu réunir les mérites de l'obéissance et les avantages de la victoire. L'avènement d'Urbain IV, qui comme patriarche de Jérusalem s'était acquis des titres à leur reconnaissance, pouvait ouvrir pour eux une ère de faveur véritable ; d'autant plus que les Génois venaient d'accompUr une démarche qui excitait au plus haut point contre eux l'indignation de la curie (*3). Pour se dédommager ailleurs de leurs pertes en Syrie, ils étaient entrés en relations avec l'empereur grec Michel Paléologue, — un schismatique ! — avaient conclu avec lui le traité de Nymphée, et coopéré au moins d'intention à la prise de Gonstantinople, qui fut arrachée aux Latins le 25 juillet 1261, durant l'interrègne entre Alexandre IV et Urbain IV. Le nouveau pape élu, l'excommunication et l'interdit ne se firent naturellement pas attendre. Que les Pisans abandonnassent Manfred, ils pou-
(1) Cf. plus haut, p. 210.
(2) Cf. plus haut, p. 181.
(3) Sur l'alliance de Manfred avec Gênes, cf. plus haut, pp. 142 et 184.
(4) Cf. plus haut, p. 142.
(51 Sur ces faits, voir Caro, Geniia und die Mâchte am Mittelmeer. I, 51 et suiv. L'armistice fut promulgué par le pape le 6 juillet 1258; c'était le 24 juin qu'avait eu lieu la bataille d'Acre. La prise de S. Igia est de la fin de juillet, elle constituait en somme une violation du compromis; le pape ferma les yeux, et en fait les hostilités cessèrent soit en Syrie, soit en Sardaigne.
(6) Caro, op. cit., 105 et suiv.
valent tout obtenir du Saint-Siège contre les Génois ii). La tentation (lut être forte. Pour une fois que leurs éternels adversaires se trouvaient excommuniés, il était dur de l'être aussi, et cela par fidélité à un prince qui protégeait ces mêmes adversaires.
La seule difficulté était que Pise détestait Lucques à l'égal de Gênes. Elle tenait à l'alliance sicilienne pour autant qu'elle s'en promettait la revision des traités de 1254 et 1250. Mais qu'on parvînt à arranger cette vieille querelle, elle quitterait sans doute la ligue gibeline. C'est à quoi s'employa Urbain IV.
Déjà Alexandre avait usé envers les Pisans de ménagements qui attestent les espérances qu'il fondait sur eux. Au lieu de les excommunier d'emblée, c'est à l'amiable qu'il s'était efforcé de les séparer de Manfred. Il est vrai que le légat maître Guala, venu pour appuyer de sa parole les lettres de son maître, fut expulsé de la ville ; c'est alors que furent lancées contre elle les premières sentences ^^). Ui'bain IV revint à la charge, et poursuivit durant presque tout son règne, sans se lasser, avec une longanimité et des égards doublement remarquables chez lui, des négociations intermittentes qu'il est difficile de suivre en détail, les lettres qui nous en ont conservé la trace étant rares et souvent de date incertaine. On sait seulement qu'au mois de novembre 1262 elles parurent un instant en assez bonne voie pour qu'on s'en alarmât à Sienne (3); elles faillirent réussir en juillet 1263. Le 14 de ce mois, Urbain IV envoyait aux Pisans son maréchal, Siger de Sassetta, et un de ses chapelains, frère Mansueto, qui déjà en 1257 avait été auprès d'eux le ministre du pardon du Saint-Siège (^). Ces délé-
(1) En Sardaigne, notamnienl, c'esl du pape que dépendait l'exercice d'un des moyens d'influence les plus précieux dont pussent disposer les Pisans; l'archevêque de Pise revendiquail la qualité de primat et légat-né de Sardaigne. 11 pouvait mettre son autorité au service des intérêts de la commune. Mais un curieux procès-verbal de visLle de la Sardaigne par l'archevêque Frédéric Visconti, du 23 mars au 25 juin 1263, publié dans le Codex diplomaticufi Sardiniœ, I, 380 (HPM., X) constate que celui-ci se heurta à l'opposition de l'archevêque de Torres, lequel produisit des lettres du pape lui défendant d'user de sa légation; le motif était l'excommunication portée contre les Pisans pour leur alliance avec Manfred.
(2) Ce fait est connu par P. 18700 (BFW. 9363; Rinaldi, Annales Ecclesiastici, ad a. 1263, par. 75). Nous ne savons pas d'ailleurs s'il se place sous Alexandre TV ou sous Urbain IV.
(3) Freidhof, Die Stâdte Tusciens zw Zeit Manfredis, II, 11, d'après Arch. de Sienne, Consiglio générale, X, 84. C'est à ces négociations que je serais tenté, comme Otto, Berardus-Studien, dans Mittheilvnoen des Instituts iilr Œsterreicliische Geschichtsiorschimg, XXII, 255, de rappoj-ter la lettre mon datée) citée à la note précédente; laquelle ordonne aux Pisans d'envoyer des ambassadeurs à la curie avant le 18 novembre. Rinaldi la place en 1263, mais il est alors singulier qu'elle ne fasse aucune allusion aux négociations de juillet 1263 racontées ci-dessus.
gués, chargés de procurer la paix avec Lucques, étaient pourvus en outre des pouvoirs nécessaires pour absoudre Odou Gualduccid), un des plus en vue et des plus populaires parmi les citoyens de Pise, ancien amiral en Sardaigne (2), qui passait pour « le principal persécuteur de l'Eglise » ^^\ qui avait représenté sa patrie comme plénipotentiaire à la conclusion de la ligue gibeline (^), et qui maintenant voulait entrer en religion; conversion d'un bon augure pour celle de ses concitoyens. Ceux-ci, en effet, accueillirent volontiers les ouvertures du pape, et la négociation marchait fort bien, quand les Lucquois attaquèrent tout à coup le château d'Aginolfo. Exaspérés, les Pisans armèrent aussitôt. Cependant Urbain IV ne se découragea pas (&); et ce succès qu'il avait manqué de si peu, il pouvait sans chimère, dans l'été de 1263, l'espérer à bref délai.
Par ailleurs, il n'en était déjà plus aux espérances, mais aux résultats.
Beaucoup moins enclin qu'Alexandre IV à s'arrêter aux formalités, un de ses premiers soins avait été de consommer la réconcihation officielle des Guelfes et du Saint-Siège en accordant l'absolution aux exilés Florentins, encore excomnmniés à cause de la part qu'ils avaient prise à l'exécution de l'abbé de Vallombrosa. Il montra tout de suite de quel côté étaient ses sympathies en intervenant pour faire adoucir le sort des prisonniers Lucquois détenus à Sienne ^^K Mais il ne pouvait lui suffu-e de s'être fait le patron d'un groupe d'exilés déconcertés, indociles d'aiUeurs et portés à chercher leur salut beaucoup moins dans sa protection que dans des alliances aventureuses et lointaines (^). En quelques mois, il sut relever les Guelfes, matériellement et moralement, les transformer en un grand parti sûr de sa force, et en même temps les habituer à renoncer à toute politique particulière, à ne
(2) Ann. Jàn., 237 : « De quo populus Pisanus pluiiinuni con[idebal ».
(4) Freidhof, op. cil., II, 22.
(5) Cf. le groupe de lettres des 30 et 31 juillet à Mansueto et Siger de SasseUa, à Pise, à Lucques, au prieur des Dominicains de Toscane, au légat Gualon [Reg. Urb. IV, II, 316-320) pour engager Lucques à lever le siège d'Aginolfo, Pise à suspendre ses préparatifs de guerre.
(6) P. 18754; sur la date cf. Otto, Berardus-Studien, 255.
(7) Cf. plus haut, pp. 220-^5.
compter que sur le Saint-Siège, h pieiidi'e auprès de lui leur mot d'ordre.
Ce ne fut pas par des subsides fmanciers ou des renforts militaires — il n'était pas en mesure d'en offiir; ni par ces piivilèges, ces provisions de bénéfices, ces dispenses, qu'avaient coutume de prodiguer les papes ; menue monnaie bonne tout au plus pour dédommage!', dans une faible mesure, ceux qui souffraient pour la cause de l'Eglise; insuffisante pour provoquer des dévouements nouveaux. Il eut le mérite, sinon de découvrir, du moins de reconnaître et de manier d'une façon supérieure l'arme qui allait lui permettre de porter le désordre et la désunion dans le camp gibelin, et d'enchaîner les Guelfes à sa politique, par leurs intéiets connue par leurs rancunes satisfaites. Arme qui ne peut atteindie tout le monde — c'est au moment même où Urbain IV va amener tant d'adhérents au parti que les Guelfes d'Arezzo se découragent et font défection (h — mais d'une efficacité terrible contre ceux qu'elle vise. Arme bien appropriée à une autorité toute morale, c{ui à presque toutes les époques du Moyen-Age a présenté un singulier contraste de faiblesse et de force, bravée de près et toute puissante au loin (2).
Il y avait longtemps que la papauté était en fréquentes relations avec les grandes maisons de banque italiennes. Presque toutes entretenaient des représentants à la cour pontificale, où ne manquaient pas les bonnes opérations à faire, au service — ou aux dépens — du pape et des curiales. Depuis Grégoire IX au moins, quelques-unes d'entre elles exerçaient une charge officielle à la cour pontificale (3). En même teii)i)S, elles avaient des agences dans toute l'Europe, de gros intérêts engagés de tous côtés. Tout ce monde de financiers et de marchands était dans la clientèle du Saint-Siège. Qu'un Italien voyageant en France ou en Angleterre fût détroussé par quelque brigand féodal, ou méthodiquement rançonné par quelque souverain, ou victime de la mauvaise foi d'un débiteur récalcitrant, le pape était toujours prêt à intervenir en sa faveur, et dans un temps où le grand commerce se débattait au milieu de tant de difficultés et de dangers, on devine combien
(1) Le 1" fév. 1262 (Arch. de Sienne, Riiormagionil, se place le Irait é. rappela plus haut, p. 208, n. 7, entre les Guelfes et les Gibelins d'Arezzo. Il était garanti par Sienne; cela en donne le caractère.
(2) Ce qui suit est, quant au fond, la reproduction d'un mémoire lu par moi an V' Congrès scientiiîque international des catholiques, tenu à Fribourg en Suisse en 1897, dont un résumé a paru dans les Comptes rendus du Congrès.
(3) Cf. ma thèse latine, De mercatoribus camerœ apostolicœ sdsculo XllI.
précieuse était la protection apostolique. Cependant, jusque vers le milieu du XIIP siècle, on ne peut pas dire que laristocratie marchande, dont rimportance grandissait chaque jour dans les villes toscanes, ait tait preuve de préiérences jjien ai'j'ètées en laveur de la papauté, au cours des conflits où celle-ci avait été engagée. Si pour bien des raisons les banquiers avaient intérêt à rester en bons termes avec le pape, Frédéric II aussi avait été un bon client et un puissant protecteur. En somme, les sympathies de la classe commerçante étaient divisées. A Florence, où dans les armées précédentes elle venait de tant contribuer au développement de la ville, elle tenait, dans l'ensemble, pour le paiti guelle U), dont elle faisait la force, sans d'ailleurs, comme on l'a vu, se piquer plus que de raison de docilité pour le Saint-Siège. A Sienne elle était gibeline (2). Ainsi l'esprit municipal l'emportait sur des intérêts de classe qui n'étaient encore ni évidents ni bien pressants. Mais ces intérêts, il dépendait du pape de les faire naître. Il avait sur les marchands italiens une prise singulièrement forte, étant aussi puissant pour leur nuire que pour les servir. Il lui suffisait de cesser de les protéger ; mieux encore, de les mettre hors la loi ; au lieu d'obliger leurs débiteurs à les satisfaire, d'annuler toutes leurs créances ou d'en retarder jusqu'à nouvel ordre le paiement, en vertu du droit que le Saint-Siège s'attribuait de casser tous les contrats ; au lieu de réprimer les attentats dont ils pouvaient être victimes, d'autoriser la saisie de leurs personnes et de leurs marchandises. Avec l'attention passionnée et toujours en éveil que les villes itahennes portaient à la prospérité de leur commerce, elles se sentiraient atteintes au point le plus sensible par de pareilles mesures; et celles même contre lesquelles le pape n'aurait rien pu directement se trouveraient obligées de céder. Urbain IV n'est pas l'inventeur de cette tactique ; seulement ce que ses prédécesseurs avaient essayé dans des cas isolés, il l'a fait en grand, d'une manière systématique, avec une parfaite conscience du but à atteindre, et le premier il a obtenu d'importants résultats.
C'est aux Siennois seuls que s'adressèrent d'abord ses coups. Plus mal vus que les autres à la curie, comme ayant été les premiers à appeler Manfred en Toscane, ils étaient très vulnérables, faisant précisément leurs affaires les plus considérables dans des
;i) Et encore faul-il lenir rompte de la lettre de reproches qu'Urbain IV adressait en juillet 1263 aux consuls et à l'art de la laine de Florence, à propos de leur attitude gibeline (R. III, 529; Reg. Urb. IV, II, 279).
(2) Cf. notamment une remarquable lettre publiée par Paoli et Piccolomini, Lettere volgari del secolo MU scritie da Senesi, p. 13.
pays où le Saint-Siège exerçait librement son influence, comme la France et l'Angleterre.
Vers les premiers jours de l'année 1262, le pape renouvela la sentence d'excommunication déjà lancée contre Sienne par Alexandre IV d), et défendit aux débiteurs de négociants siennois de s'acquitter envers eux (2). Maître Milon, doyen rural de Brioude, fut chargé de faire observer cette défense.
Il faudrait se garder de croire que ces sentences soient restées lettre morte. Sur la manière dont elles étaient exécutées, nous avons un témoignage très curieux dans une lettre que le marchand Siennois Andréa des Tolomei écrivait de Troyes, le 4 septembre 1262, à ses associés résidant à Sienne (3). Comme tous ses pareils, il avait consenti des prêts à de nombreux monastères ; il ne peut parvenir à se faire rembourser. Les abbés de Saint-Bénigne de Dijon, de Saint-Pierre de Plavigny, les abbesses de Jardin-lez- Pleurs, près Troyes, et de Mont-Notre-Dame-Iez-Provins, refusent de le payer, alléguant les ordres de maître Milon et la crainte d'être excomnmniés. Ayant des fonds disponibles, et voulant, suivant l'usage des maisons de commerce itahennes établies en France, fes confier à des monastères, il n'ose s'adresser aux Cisterciens, ses dépositaires habituels. Ils sont, dit-il, trop soumis à l'Eglise; on risquerait de ne pas ravoir son argent à volonté. Il s'adresse aux moines de Saint-Jacques de Provins ; ceux-ci sont accoutumés aux opérations de ce genre, en tirent de beaux bénéfices, et n'ont aucune envie de se brouiller avec leurs clients pour complaire à la cour de Rome. Encore n'ose-t-il pas faire ce dépôt en son propre nom, mais au nom de marchands de Parme avec lesquels il est en relations d'affaires. Il devait entreprendre une tournée en Flandre ; il y renonce ; aucun Siennois n'ose y aller. De même tous les Siennois établis en Angleterre ont dû s'en retourner. Chacun parle de rentrer chez soi. Les Génois aussi quittent la Champagne (^). C'est un coup terrible pour les foires; le pays est ruiné, consterné ; mais si le pape, comme on s'y attend, envoie l'ordre d'arrêter les Siennois et de saisir leurs biens, il sera obéi ; il ne
(2) Je ne connais cette bulle que par une allusion qui y est faite dans une lettre pontificale du 26 janvier 1262 {Reg. Urb. IV, I, 71). Le pape dit avoir défendu ne quis illis (Senensibus) vel eurum alicui de debitis responderet eonundeni.
(3) Paoli et Piccolomini, op. cit., p. 25.
(4) Les Génois étaient excommuniés à cause de leur alliance avec Michel Palénlogue, et dans le courant de 1262 le pape les avait menacés de faire expulser leurs marchands de tous les pays où ils résideraient (cf. Caro, Genua imd die Mnchte am Mittelmeer, I, 125).
manquera pas de pillards pour prollter de l'aubaine. Dans ce cas, on espère du moins que le roi de Navarre donnera aux marchands le délai d'usage pour* quitter le pays (i), mais rien n'est moins sûr. Ce document prouve que les décrets du pape rencontraient une certaine résistance chez ceux, fussent-ils même des religieux, qui étaient intéressés au maintien et à la régularité des relations commerciales (2). Mais, regardés par beaucoup connue un excellent moyen de s'affranchir de leurs obligations, interprétés de plus et étendus d'une manière abusive par ceux-là même qui étaient chargés de les applique!' (3), ils n'en jetaient pas moins un trouble profond dans les affaires, et causaient un grave préjudice aux marchands qui en étaient l'objet. Immédiatement les intéressés parlèrent de réconciliation avec le pape. Mais cette politique heurtait trop le sentiment public, violennnent surexcité en faveur de Manfred, et travaillé par Provenzano Salvani et les autres négociateurs de l'alliance sicilienne. Sienne ne fit donc pas de brusque volte-face, seulement on vit aussitôt s'y dessiner deux partis. Durant tout le cours de l'année 1262, d'activés négociations ont lieu entre le pape, d'une part, et d'autre part, non pas précisément la commune de Sienne, mais la corporation des marchands représentée par ses consuls. Ces négociations sont tolérées par le gouvernement officiel de la commune, mais surveillées avec des soins soupçonneux ; elles causaient une défiance extrême. Ainsi, en autorisant les consuls des marchands à envoyer des ambassadeurs au pape, on stipule que ces ambassadeurs recevront leurs instructions en présence du capitaine et des prieurs des vingt-quatre, et devront prêter caution de ne se charger d'aucune autre mission secrète (^). Au mois d'août, sur le bruit que le pape, poussant ses
(1) D'après les Privilèges et coutumes des ioires de Clianipagne, le délai que le comte devait accorder aux marchands sujets d'un de ses ennemis, avanl de pouvoir saisir leurs biens, était de quinze jours (cf. Bourquelot, Etudes sur les ioires de Cliampagne, I, 326, dans les Mémoires présentés à l'Académie des Inscriptions, 1865.
(2) On en a encore la preuve dans les mesures de rigueur que maître Milon dut prendre contre les récalcitrants. Il excommunia un grand nombre de débiteurs de marchands siennois qui refusaient de s'acquitter entre ses mains (bulle d'Urbain IV, du 20 mars 1264, Reg. Urb. IV. II, 780).
(3) Maître Milon, outrepassant les ordres du pape, excommunia l'abbé de Lagny, qui avait bien proclamé l'excomnumication contre les Siennois, mais ne voulait pas procéder à leur expulsion, non encore prescrite par les bulles pontificales. La sentence fut levée par Urbain IV {Cartulaire de Lagny, Bfbl. Nat., londs latin, n" 9902, fol. 16; cf. Bourquelot, op. cit., I, 185).
(4) Arch. de Sienne, ConsigUo générale, X, 35 (18 mai 1262). De même, Scolto di Domenico et ses associés, qui avaient une question particulière à débattre avec le pape (ils étaient au nombre de ces banquiers d'Alexandre IV auxquels
avantages, est sur le point d'envoyer à Sienne trois cardinaux, pour exploiter les mécontentements et mettre la discorde dans la ville, les Siennois demandent au vicaire de Mani'red de leur faire barrer le chemin par cent mercenaires allemands ; on fera avertir sous main les cardinaux que les routes ne sont pas sûres et qu'ils aient à rester chez eux. Les propres banquiers du pape, des Siennois, se chargeront de la commission W. Ainsi les magistrats de Sienne faisaient tout pour empêcher, entre la cour pontificale et une partie de leuj's administrés, des conmiunications qu'ils sentaient bien être dangereuses. D'ailleurs à quoi bon négocier ? Le conseil n'était-il pas décidé, comme il l'avait déclaré aux consuls des marchands, à n'accepter aucune transaction qui impliquât l'abandon du parti de Manfred et la soumission à l'arbitrage du pape. Quelques mesures que le pape pût édicter contre les commerçants siennois, la commune ne céderait pas ; aux consuls des marchands de faire en sorte que leurs subordonnés quittassent les pays où ils ne seraient pas en sûreté (2). Un peu plus tard, on leur ordonne d'obliger à revenir tous les marchands qui sont en France ou à la cour pontificale (3); cette dernière disposition visait évidemment les Buonsignori ; il s'agissait de priver le pape des services de ses banquiers. Ainsi les négociants siennois, qui payaient pour les torts de leurs compatriotes, voyaient ceux-ci se désintéresser complètement de leur sort. De là leur mécontentement, toujours grandissant, et des troubles dont on retrouve la trace dans les registres de délibération de la commune. Au mois de novembre, le conseil interdit les sociétés qui se formaient un peu partout dans la ville, à moins qu'elles ne fussent autorisées par le capitaine du peuple et les vingt-quatre (^). Quelques jours plus lard, dans une bagarre, l'un des vingt-quatre fut tué; des menaces de mort furent proférées contre ses collègues. Il n'y a aucun doute sur le caractère et le sens de cet attentat; les coupables étaient presque tous des négociants ou des banquiers; leurs noms se retrouvent dans
Urbain IV demandait des comptes; cf. ma thèse De mercatoribus camerx apostoUcpsj, reçoivent la permission d'envoyer un agent à la curie, mais moyennant l'engagement de ne rien pratiquer ni contre Manfred ni contre Sienne {iMd., X, 62 v°; 27 août 1262).
(1) Ibid., X, 58 V.
(2) Ibid., X, 48 V (juillet 1262).
(3) Ibid., X, 88.
(4) Ibid., X, 87 (7 nov. 1262).
la liste de ceux qui bientôt après obtinrent l'absolution d'Urbain IV (1). Sienne semblait à la veille d'une guerre civile.
Un incident précipita la ciise. On verra comment, au mois de novembre 1262, Manfred négociait sa paix avec le pape, si bien que le bruit d'une réconciliation probable se répandit en Toscane (2\ Il y avait de quoi agiter les Siennois d'espérance et de crainte. La paix faite entre le Saint-Siège et le roi de Sicile, le seul grief d'Urbain IV contre eux s'évanouissait ; et la levée des sentences qui les frappaient s'ensuivait nécessairement. Mais l'une des conditions de cette paix ne serait-elle pas le retrait des troupes que Manfred avait en Toscane, et en ce cas pourraient-ils maintenir leur suprématie ? Ils se hâtèrent d'envoyer aux nouvelles (3); leurs aml)assadeurs partirent pour Orvieto, où résidait alors le pape. Ils s'y rencontrèrent avec les représentants des Lucquois et des Guelfes. Ceux-ci étaient très inquiets de la perspective d'un accord qui, s'il se concluait, refroidirait certainement les sentiments du pape à leur égard. Ils venaient, à force de plaintes, de prières, réclamer d'Urbain IV une intervention plus efficace en Toscane qui le compromît définitivement. Ils demandaient de l'argent, des soldats, toute une expédition militaire dirigée contre les villes gibelines et spécialement contre Sienne. Qui l'emporterait, de ces deux influences qui se disputaient Urbain IV? La pacification de Sienne en dépendait.
Le rapport que les ambassadeurs siennois adressèrent à leur gouvernement (^) dissipa bientôt toutes les incertitudes. Ils commençaient par constater (et l'événement leur donna raison) que le succès des négociations entre Manfred et le pape était fort douteux. De fait, peu de jours plus tard, l'acte solennel par lequel le pape prenait sous sa protection les Guelfes de Città di Castello (s) semblait prouver que partout son parti était pris en faveur des Guelfes. Quant aux affaires toscanes, Urbain IV d'après eux était
(1) Ce sont Salimbenuccio Salimbene, Robbaconte Renaldini, Geri Bonigr (atie?), Meo di ser Tnghirato, Meo di Tavena, I.ora Paganelli, Mino di Orlando, Vga di Accharisio, Chiavellinn Perena (?) di ser Renaldino. — Cf. Reg. Urb. IV, 175. Tls furent frappés par le conseil de peines très fortes. T.e traité conclu en 1267 entre Sienne et ses exilés fjuelfes stipulait la restitution des amendes perçues à cette occasion (Reg. Clem. JV, n" 472, p. 148. — C'est sans doute par allusion à ce meurtre que (conformément d'ailleurs à l'habitude des villes italiennes de flétrir les partis exilés de sobriquets injurieux) les Guelfes siennois furent qualifiés de pars Assessinorum (Freidhof, op. cit., II, 28).
(2) Cf. plus loin, p. 391.
^3) Arch. de Sienne. Cnns. gen.. X, 90 (16 nov. 1262).
(4) Ptlugk-Harttung, lier Italicum, p. 675.
(5) R. III, 500 (BFW. 9300).
aussi prévenu que possible contre les Siennois. Lucquois et Guelfes l'assiégeaient de leurs doléances et lui dénonçaient Sienne comme (( la racine et le soutien de tout le mal » dont souffrait la Toscane; propos bien inutiles, ajoutaient les ambassadeurs, car il en était convaincu d'avance. Son langage, même public, était « détestable »; il n'y avait aucune bonne volonté à espérer de lui; et contre les résolutions d'un honune aussi autoritaire, les rares amis que Sienne comptait à la curie se trouvaient impuissants.
C'en était fait de la dernière espérance des infortunés banquiers siennois. Puisque la paix générale ne se ferait pas, puisque ni leurs concitoyens ni Urbain IV ne voulaient céder, ils n'avaient plus qu'à se résigner à. la faillite, ou à séparer leur cause de celle de leur patrie, en faisant au Saint-Siège leur soumission particulière. Beaucoup prirent ce dernier parti ; dans les premiers jours de décembre 12(32, ils quittèrent la ville en masse d).
Très déconcertés, les Gibelins siennois se hâtèrent d'écrire à Manfred pour protester de la fidélité de la commune, et rejeter sur les intrigues du pape la responsabilité de ce qui s'était passé (2). Ils s'épuisèrent ensuite en efforts pour faire rentrer leurs concitoyens (3), allant jusqu'à invoquer la médiation des cités voisines ('i); ils ne purent y parvenir, et il ne leur resta que la consolation de se venger, suivant l'usage, sur les tours et les maisons des nouveaux Guelfes ^^\ L'attitude de ces exilés volontaires eut son expli-
(1) Dès le 4 déc. 1262, le conseil général de Sienne délibérait à ce sujet (Arch. de Sienne, Cons. g en., X, 95 v°). Cf. dans Tommasi, Storia di Siena, II, 23, la liste des familles qui s'exilèrent; 11 y en eut vingt-six. Il y eut d'ailleurs des négociants qui tinrent bon, malgré les pertes qu'ils subissaient. En 1264, Sienne se préparant à traiter avec Lucques. songea à lui imposer l'obligation d'indemniser les citoyens Siennois des sommes qui leur avaient été confisquées en France ou ailleurs (Freidhof, Die Stâdte Tusciens zur Zeil Maniredis- II. 32). Elle n'aurait pas stipulé ainsi en faveur d'exilés devenus des adversaires.
(2) Arch. de Sienne, Cons. gen., X, 96 V; délibération du 6 décembre.
(3) Ibid., X, 95 v°, 96 v". 97; et Rilormagiom. à la date du 12 décembre; on promet des sauf-conduits aux exilés qui voudront rentrer. Il ne semble pas que personne en ait protlté. Mais quatre personnages, Pietro di Cristoforo, Meodi Rinaldo e( Meo di Incontrato des Tolomei, ainsi que Ranieri di Turchio, faits prisonniers, achetèrent leur libération en jurant fidélité à Manfred et à la commune et au peuple de Sienne (Freidhof, op. cit., II, 28; acte du 23 sept. 1263). Cela ne les empêcha pas de retourner plus tard au parti guelfe {ihid., 37, acte du 24 juin 1265, et Reg. Clém. IV, 472).
(4) L'intervention de Pise est attestée par une bulle d'Urbain IV, non datée (piobablement du début de 1263), dans le recueil de Bérard de Naples (Ms. n" 761 de la Bibl. municipale de Bordeaux, fol. 75 V).
(5) L'incendie du palais des Tolomei est mentionné dans la chronique dite des Aldobrandini fBibl. communale de Sienne, A TII, 25, fol. 31). Une autre clironique anonyme {Ihid., A III, 26, fol. 19 v°) parle de la destniction du palais des Saliinbeni. Le traité de 1267 {Reg. Clem. IV, 472) ordonne la réparation du préjudice causé.
cation et sa lécojiipense, quand le 5 janvier 12G3 (D, Urbain IV exempta nominativement quatorze maisons de banque siennoises des sentences qu'il avait portées. Cette liste est d'autant plus intéressante qu'on y voit figurer un certain nombre d'hommes qui jusqu'alors avaient joué un rôle important dans la politique siennoise, et pris part aux actes les plus favorables à Manfred et au pai'ti gibelm (2). Leurs iiitéi'èts. menacés par le pape, avaient été plus forts que leurs opinions et leurs attaches de parti ; c'étaient bien là des adhésions dont la politique d'Urbain IV avait tout le mérite.
Le pape venait en somme de créer la parte guelfe siennoise, qui n'existait pas avant lui. Pour prouver que l'expression n'est pas tj'op forte, il suffît de voir quels furent, dans les années suivantes, les ciiefs et les principaux membres de la parte. En 1265, les deux capitaines de l'Université des Guelfes de Sienne étaient Pierre des Tolomei et Notto Saliml)ene, deux émigrés de 1262; et sur les douze conseillers qui leur sont adjoints , cinq figurent parmi les banquieis absous en jan\ier 1203(3). Il en est de même en 1267, lors de la paix éphémère conclue par les Guelfes siennois avec leurs compatriotes gibelins, pour leur plénipotentiaire, Jacopo di Giovanni, pour quatorze conseillers sur les trente-six que complaît alors le parti, et pour un bon nombre de ses simples adhé-
(1) Reg. Urb. IV, II, 175. La liste comprend notamment les Salimbeni et les Tolomei. La sociélé de Bonaventura di Bernardino, Orlando Buonsignori et Francesco di Guido, alors au service de la Chambre apostolique, n'y figure pas. C'est qu'elle n'avait jamais été comprise dans les sentences générales portées contre les Siennois (cL lettres des 26 janv. et 6 juill. 1262, et 25 juill. 1263; Reg. Urb. /K, I, 71-73 et 277). De même elle fut plus tard exceptée, dès le début, de la mesure qui autorisa la saisie des biens des Siennois (5 juill. 1263, Reg. Urb. IV, I, 161-164). — Depuis deux autres maisons siennoises obtinrent l'absolution {Reg. Urb. IV, I, 511 et 532; 28 lev. et 12 mars 1264).
(2) Ainsi Ranerio di Rusiichino, absous le 5 janvier, était en mars 1262 l'un des quatre de provision de la commune; comme tel il prend part au conseil qui, le 10 mars, vote 500 livres à Francesco Semplice, vicaire de Manfred en Toscane, et promet de lui obéir en tout ce qui touche l'honneur de Manfred (Arch. de Sienne. Cens, gen., X, 18 v»). — Ricovero di Buonaguida, l'un des vingt-quatre, vote encore le 24 sept, des mesures destinées à secourir les Gibelins florentins [ibid., X, 71). — Salimbene, dont les fils émigrèrent en décembre 1262, avait, à la veille de Montaperti, prêté à la ville 118.000 florins pour solder ses hommes d'armes (cf. Freidhof, L 18). — D'autres s'étaient distingués dans la lutte contre Florence et le parti guelfe. Ainsi Arrigolo di Accharisio est un des témoins du traiié imposé en 1254 par Florence à Sienne (Furni, p. 205). Le même, en 1259, avait été un des ambassadeurs qui obtinrent de Manfred l'envoi de Jordan d'Anglona fTommasi, I, 299).
(3) Ce sont Arrigolo di Acchcrisio, Ciampolo Albizzi, Meo di Tavena, Guglielmo Rinaldi, Grifo di Jacopo; on peut encore y ajouter Rigo, dont le père Ranerio di Rusiichino avait été lui aussi absous en 1263 (Comp. à Reg. Urb. IV, II, 175, le document publié par Freidhof, II, 37).
rents (i). Les noms prouvent d'ailleurs que beaucoup d'autres, sans être expressément mentionnés dans la bulle d'absolution de 1263, sont proches parents de quelques-uns de ceux qui y sont nommés; ils durent quitter Sienne vers le même moment et pour les mêmes causes. Tout cela concorde à merveille : peu nombreux — la liste de 1267, en dehors des trente-six conseillers, ne renferme que soixante et onze noms — mais riche et influent, le parti guelfe, à Sienne, fut toujours, avant tout, un syndicat de banquiers.
Le premier succès obtenu par le pape était encourageant ; il persévéra dans la voie où il était entré, frappant les Siennois de peines de plus en plus sévères. Au commencement de 1263, il leur confisqua 6.000 marcs d'argent ; cette somme, répartie entre les débiteurs des marchands siennois par les soins de maître Milon, devait rester entre leurs mains ; il leur était interdit de s'en dessaisir autrement que sur l'ordre formel du pape^^). Le Jeudi Saint (29 mars), renouvellement de la défense de payer aux Siennois l'argent qui leur est dû ; s'ils ne se sont pas soumis à l'Eglise avant l'Ascension, s'ils n'ont pas, à cette date, remis en liberté les prisonniers Lucquois qu'ils ont en leur pouvoir, le pape autorisera partout la saisie de leurs biens (3). L'Ascension arrivée (10 mai) sans que Sienne eût rien changé à sa politique, Urbain IV exécuta partiellement sa menace. Il décréta le séquestre sur les marchandises siennoises jusqu'à concurrence de 10.000 marcs (^), et prescrivit à maître Milon de se faire remettre les 6.000 marcs précédemment réservés, et de les verser entre les mains de représen-
(1) Comparez les listes de Reg. Urh. IV, II, 175, et de Reg. CJem. JV, 472. — On peut aussi en rapprocher la liste donnée Reg. Urh. IV, II, 274.
(2) Je ne connais cette bulle, certainement antérieure au 29 mars 1263 (cf. plus loin) que par l'analyse qu'en donne P. 18556. Elle constituait une aggravation par rapport à la bulle de l'année précédente en ce qu'il s'agissait, semble-t-il, d'une confiscation partielle des créances des Siennois, non d'un simple retard dans leur paiement.
(3) Sentence analysée dans P. 18556. — P. 18754 (BFW. 9364; exhortation aux Siennois à délivrer ou du moins à bien traiter leurs prisonniers), pièce non datée, publiée par Rinaldi d'après le recueil épistolaire de Bérard de Naples (Bibl. Vallicelliane, C. 49, fol. 143) doit être de la même époque ou un peu antérieure.
(4) Reg. Irb. IV, II, 252 (4 juin 1263). Dans cette somme totale de 10.000 marcs élaient compris les 6.000 déjà confisqués. — Bonavenlura di Bernardino et ses associés, banquiers du pape, « quorum obsequium est noMs et ipse Ecclesie continue oportumim » furent encore exceptés {Reg. Urh. IV, I, 161). — Le pape déclara que les débiteurs des Siennois ne pourraient jamais être poursuivis par leurs créanciers au sujet des sommes qu'ils auraient ainsi versées h maître Milon (Reg. ÏJrb. IV, II, 779 et 781, 15 et 20 mars 1264), et il autorisa celui-ci à procéder nu besoin contre les débiteurs récalcitrants et à les citer devant la curie {ibid., 780. 20 mars). Le 13 avril {ibîd., 796) il lui assignait sur les sommes confisquées un traitement de 15 livres tournois par mois.
tants des Lucquois, comme une indemnité des dégâts qu'avait faits Sienne sur le territoire de Lucques et des mauvais traitements qu'elle iniligeait à ses prisonniers (D. Sur les 4.000 marcs qui restaient, 2.000, en vertu d'un ordre du 23 octobre, durent être remis à Radicofani, refuge des Guelfes siennois et attaquée pour ce motif par Sienne; et le reste conservé en lieu sûr (2). En 1264 encore, le pape menaçait les Siennois, s'ils persistaient dans leurs hostilités contre Radicofani, de nouvelles mesures du même genre (3).
-\ cette date, il y avait longtemps qu'ils n'étaient plus seuls en butte aux sentences pontificales.
Dès le 29 mars 1263 (Jeudi Saint), Urbain IV somme les Florentins de se soumettre à l'Eglise et de renoncer à l'alliance de Manfred avant l'Ascension ; s'ils refusent, leurs biens seront partout mis sous séquestre, sans préjudice d'autres peines spirituelles ou temporelles (^). Le jour de l'Ascension (10 mai), ce délai fut prorogé jusqu'au 29 juin (5) ; en môme temps, une sommation semblable était faite à Pistoia (6). A cette date, le pape suspendit jusqu'à nouvel ordre le paiement de toutes les dettes dues à des citoyens des deux villes ; il annonçait, pour le 15 août, l'ordre de saisir dans toute la chrétienté leurs personnes et leurs biens ('^). Le 15 juillet, s'adressant spécialement aux consuls et à l'art de la laine, à Florence, qu'il rendait responsables de l'attitude de leur patrie, il parlait de les frapper d'un blocus commercial, en interdisant aux Vénitiens et aux autres Italiens fidèles à l'Eglise de leur acheter du drap ou de leur vendre de la laine (s). C'eût été atteindre Florence dans son industrie la plus prospère, et tarir l'une des principales sources de sa richesse. D'ailleurs, toutes les mesures étaient prises pour em-
(1) p. 18556; Reg. Vrh. IV, II, 253 (4 juin 1263). Sur les mesures prises plus tard au sujet de ces 6.000 livres, Lucques s'élant rapprochée de Manfred, cf. R. III, 562, et Reg. Urb. IV, II, 752).
(2) Reg. Urb. IV, II, 722; cf. 729 et BFW. 14932). Radicofani ne paraît d'ailleurs pas avoir touché cette somme. Car une bulle de Boniface VIII du 28 ocL 1298 fArch. de Sienne, Riformagioni) rapporte que Sienne avait été condamnée à 8.G00 marcs d'amende envers l'Ej^lise et 2.000 de dommages-intérêts envers Radicofani. Après d'interminables procès Boniface VIII remet aux Siennois leur dette envers l'Eglise, en leur enjoignant de transiger avec Radicofani pour l'indemnité.
f4) Lettre mentionnée dans des bulles du 9 août et du 27 sept. 1263 {Reg. Urb. IV, II, 337 et 410).
(5) Ibid.
f6) Reg. Urb. IV, II, 556 (30 avril 1264).
(7) Ibid.
(8) R. III, 529; Reg. Urb. IV, II, 279; «... Vos soli eslis et nuUi alii, qui contra nos et eamdem Ecclesiam predictam detinetis hoc tempore civitatem »,
pêcher les intéressés de se dérober aux sentences qui les frappaient. Prévoyant une saisie, les Florentins, qui avaient fait dans les foires françaises ou à Venise des achats considérables de draps (1), essayaient de les faire passeï' sous le nom et le couvert de négociants romains ou originaires d'autres villes guelfes. Urbain IV en avertit le doge de Venise et Charles d'Anjou, les priant de faire une enquête rigoureuse pour déjouer cette fraude (2). Tous les draps qui seraient reconnus appartenir à des citoyens de villes rebelles au Saint-Siège devaient être séquestrés. Désormais sommations, avertissements, sentences, se succèdent régulièrement aux diverses dates où le Saint-Siège avait coutume de promulguer ses excommunications solennelles : le 18 novembre, jour de la Dédicace de la Basilique de Saint-Pierre (3), le Jeudi Saint (17 avril) 1264 (^), le jour de l'Ascension (29 mai) (s), n semble qu'Urbain IV hésitât encore à faire le pas décisif en accomplissant toutes ses menaces (6). Enfin, le 17 juillet, il chargea l'abbé de Ripoli et le prieur de Sainte-Cécile de Florence de faire saisir et garder à la disposition du Saint-Siège les biens des rebelles florentins dans toutes les villes de Toscane, de Lombardie, de Romagne, des Marches d'Ancône et de Trévise, et particulièrement à Venise et à Bologne f^). Tous les marchands toscans appartenant au parti gibelin se trouvaient désormais dans la même situation que les Siennois.
Toutes ces sentences, l'un des premiers soins de Clément IV, à son avènement au trône pontifical, fut de les confirmeras); w les imita ou les renouvela bien souvent par la suite, soit contre les
(1) On sait que l'une des spécialités industrielles de Florence, l'art de calimala, consistait à produire des draps fins en retravaillant des draps communs provenant de Flandre et achetés aux foires de Champagne (cf. Perrens. Histoire de Florence, I, 193, et Bourquelot, op. cit., I, 167).
(2) R. III, 542; Reg. Urb. IV, II, 337 (9 août 1263).
(3) Acte mentionné pour Florence, dans Reg. Urh. IV, II, 557 (29 avril 1264); pour Pistoia, ibid., 556, 30 avril 1264).
(4) Cf. pour Pistoia, ibid., 693 (26 juillet); pour Florence, ibid., 574 (28 mai 1264).
(5) Cf. pour Pistoia, ibid. Il n'y a aucun doute que la même sommation n'ait été faite aussi à Florence,
(6) A propos des divers procès mentionnés ci-dessus et dont nous n'avons pas le texte, il est dit simplement que le pape procéda ad qiiasdam monitiones et com.minationes.
(7) R. III, 617 n.
(8) Dans une bulle en faveur des Salimbeni de Sienne (Arch. de Sienne. Riformagioni, 20 juin 126.5), Clément IV rappelle qu'il a renouvelé solennellement les sentences de son prédécesseur, le Jeudi saint et le jour de l'Ascension. — Dans une bulle du 2 juin (Reg. Clem. IV, 86) il fait allusion à la confirmation des procès contre les Florentins.
mêmes villes, soit contre les autres cités dont il eut à se plaindre. Le procédé se recommandait par son efficacité ^i). Sans doute Urbain IV ne fit pas plus céder Florence et Pistoia qu'il n'avait pu arracher Sienne à l'alliance de Manfred. Il y fallut des menaces plus effectives encore et des dangers d'un autre ordre. L'aristocratie militaire et féodale qui dominait alors à Florence, par exemple, n'était guère disposée à sacrifier ses attaches gibelines à des intérêts commerciaux qui n'étaient pas les siens. Mais à Florence et à Pistoia comme à Sienne, Urbain IV avait du moins réussi à provoquer de très nombreuses défections. Dui'ant les années 1263 et 1264, un grand nombre de maisons de banque (2), représentant chacune plusieurs familles influentes et un personnel considérable d'agents et d'associés, se font absoudre par le Saint-Siège. Et le
(1) Un curieux témoignage prouve combien la leçon avait porté et laissé de souvenirs. En 1285, Lucques demanda à Florence de faire avec elle une expédition contre Pise. Cela était contraire aux ordres du pape. Florence répondit que « comune Florentie opportet ohedire Ecclesie Romane, eo quod persone et res Florentinorum sunt in fortia domini pape et Ecclesie Romane, et sic non modicum dubitandum est de veniendo contra precepta domini pape. Et recordatur quod actenus comune et mercatores Florentie receperunt maximum dampnum per precepta ecclesiastica. » (Gherardi, Le Consulte délia Repubblica Fiorentina, I, 271).
(2) Il peut être intéressant d'en donner la liste pour autant qu'on peut la dresser d'après les registres pontificaux. Elle comprend, en somme, toutes les maisons qui comptent dans la seconde moitié du XIIP siècle. Ce sont, pour Florence, par ordre de dates, Dolce et Boldro da Borgo et Ugo Monaldi {Reg. Urb. IV, II, 362; 5 août 1263; bien plus tôt, cependant, Urbain IV avait déjà prescrit au prieur des Prêcheurs de Florence de procurer quelques secours à Castra Gualfredi, un des associés de celte maison; ibid., 70, 9 fév. 1262^; Cavalcante délia Scala {ibid., 363, et Winkelmann, Acta Imperîî Inedita, II, 730, 27 août; c'était le 12 août 1263 qu'il avait prêté serment; cf. plus loin, p. 348, n. 2); Filippo Rndulfi et Franchetto Rimbertini (ibid., 364. 27 août); Cambio di Manerio Bellicozzi (ibid., 411, 26 sept.): Gianni di Bonaguida Bardi [ibid., 410, 27 sept.); Ildibrandino Belliricioni {ibid., 428, 23 oct.); Ilidibrandino di Benvenuto del Bene [ibid., 429, 27 oct.); Ildibrandino di Gerardo dei Acquerelli {ibid.. 430, 2 nov.); Camparino di Tedaldo de Bella (i&id.,447,10 nov.); Dosio di AJbizzo (ibid., 'f-63, 5 dcc); Duccio di Rogerio Vlnciguorra Ubid.. 46.5, 23 déc); Cambio di Filippo [ibid., 501, 5 fév. 1264); Giovanni Rossi {ibid., 557, 29 avril); Tedicio Marcoaldi, Rogerio di Leone, Riccio di Ranieri, Matteo Deomidiedi {ibid., 558-561, 11 mai); Lambertuccio Abbati (ibid.. 570, 14 mai); Cerchio di Olivieri Cerchi {ibid., 574, 28 mai); Bardo di Lamberlo Frescobaldi {ibid., 701, 3 août); — pour Pistoia, Guido di Bartolommeo {ibid., 556, 30 avril 1264); Giusto di Lanfranco (ibid., 693, 26 juill.): Egidio Donodei (Und., 702, 30 juill.); Bandino Ammannati {ibid., 703, 30 juill.). Nous citons les noms de ceux qui semblent donnés comme les chefs; chaque société compte un grand nombre de membres. - Enfin une lettre d'Urbain IV, du 18 juillet 1264 {Reg. Urb. IV, II, 689) fait allusion à la soumission de marchands de Prato, San Miniato, Poggibonsi et autres cités et lieux de Toscane. Il est probable que les sentences pontificales avaient donc été plus étendues que les textes ne nous l'apprennent directement.
mouvement continue durant les premiers mois du pontificat de Clément IV d).
Contrairement à ce qui s'était passé pour Sienne, les exilés florentins trouvèrent au dehors un parti déjà constitué; ils n'eurent qu'à s'y encadrer ; ils n'en prirent pas la direction militaire et politique, qui resta aux mêmes mains que par le passé, à celles de quelques grands seigneurs comme Guido Guerra. Il put arriver même que quelques-uns ne s'y lissent pas inscrire. Le 12 août 1263, à Orvieto, le Florentin Cavalcante délia Scala faisait sa soumission (2). Entre autres choses, il pj'omettait que ses associés et lui quitteraient Florence avant le 8 octobre pour aller vivre, « s'ils étaient Guelfes, à Lucques ou dans une localité fidèle à l'Eglise; et s'ils étaient Gibelins, dans une localité fidèle à l'Eglise, en dehors des diocèses de Florence ou de Fiesole ». Clause remarquable à plus d'un titre. Elle prouve d'abord l'efficacité des mesures d'Urbain IV, qui non seulement obligent à se déclarer les indifférents, les timides, les Guelfes honteux, mais contraignent des adversaires proprement dits, des Gibelins, à venir à résipiscence. Surtout elle montre que même alors le pape distingue entre fobéissance à sa politique et l'accession au parti guelfe. Celui-ci n'est pas tellement le parti de l'Eglise qu'on ne puisse être en fort bons termes avec elle, tout en restant Gibelin ; le tout est d'avoir renié Manfred. Et ainsi l'on constate une fois de plus qu'abstraction faite des alliances qu'une série de hasards leur avaient fait contracter, la querelle des factions florentines restait, clans son fonds, tout à fait indifférente au Saint-Siège.
En fait, cependant, ceux même des exilés volontaires qui ne penchaient pas d'avance vers le parti guelfe, voyant bon gré mal gré leur fortune liée à la sienne, durent y entrer ou du moins s'en rapprocher singulièrement. Il s'ouvrit largement à ces recrues nouvelles : sa composition et ses tendances en furent modifiées. Les habitudes d'esprit de ceux qui y dominent désormais expliquent les méthodes dont il usera, après 1267, pour exploiter et assurer
(1) Le 2 juin 1265, quelques membres des Cerchi se font renouveler l'absolution d'Urbain IV (Reg. Clem.. IV, 86, 124). De même, le 3 juin, pour Jacopo Riccomanni et Alberlino Rota et autres Frescobaldi [ibid., 87 et 125). Le 13 juillet, Fuccio Rossi et Cino di Jaco])n di Ardiccione {ibid.. 143.) Ce sont des Florentins. Le 20 juin, Clément IV confirrha l'absolution des Salimbeni (Arch. de Sienne, Riiormagioni), et l'accorda le 23 oct. à Rimbotto Bonajuti et à ses fils {Reg. Clem. IV, 158).
(2) Acte inséré dans un acte du 9 décembre 1263 fArch. du Vatican, Miscellaneal, par lequel l'abbé de Sainte-Geneviève de Paris constate que Tommaso Spigliati et Rocco di Cambio, de cette société, ont rempli les engagements contractés en leur nom.
sa victoire; il frappera ses adversaires à la bourse, non par des destructions sauvages, mais par des conilscations méthodiques; il s'emparera de la puissance linancière; il régnera par Fargent, et prendra le caractère d' « une colossale maison de banque » d). Mais comme d'ailleurs la parte florentine n'en continue pas moins à se ressentir de ses origines premières, et à garder quelque chose d'aristocratique : pour y pénétrer, la gente nuova se détache du peuple; la nécessité lui fait une loi de ce que la vanité lui conseillait déjà; elle entre en même temps dans la noblesse et dans le « guelfisme » (2). Double mouvement, à la fois social et politique, auquel les mesures d'Urbain IV n'ont pas peu contribué.
Elles ont eu un autre résultat, plus immédiat, et plus directement voulu par leur auteur. Dans toute la Toscane, le parti guelfe fui comme entraîné en dehors de ses voies anciennes par ce flot d'adhérents nouveaux. Ces Guelfes de la onzième heure dépendaient beaucoup plus du Saint-Siège que les Guelfes de la veille. D'abord le pape a pris ses précautions, qui l'assurent de la fidélité de ses nouveaux alliés. La première a consisté à se réserver, à lui-même ou à ses agents spéciaux, la faculté de les absoudre. Ainsi l'archevêque de Tyr, légat chargé en France des intérêts de la Terre Sainte, qui avait l'autorisation d'absoudre les anciens partisans de Frédéric II, se vit défendre, par Urbain IV (3)^ puis par Clément IV (^), d'user de ses pouvoirs en ce qui concernait les marchands italiens. En outre, des conditions très sévères et très précises sont mises à la levée do l'excommunication. Le 20 février 1263 ^^\ Urbain IV envoie
(1) Salvemini, Magnati e popolani^ ... 63.
(2) Salvemini, op. cit., 278, a cité un exemple très remarquable, celui des Cerchi, la famille qui joue un si grand rôle dans l'histoire florentine de la fm du XIII" et du début du XI Y" siècle. Déjà riches en 1260, ils n'étaient pas nobles. Quelquesuns d'enire eux combattent à Montaperti, mais ils n'étaient pas Guelfes et ne quittent pas la ville après 1260; le chef de la maison, Cerchio des Cerchi, est même conseiller en novembre 1260. Mais il se fait absoudre par le pape (cf. plus haut, p. 348), prête de l'argent à Charles d'Anjou, et en 1267, après la victoire des Guelfes, plusieurs Cerchi sont faits chevaliers. — Sur les créations de chevaliers faites en 1267, après le triomphe des Guelfes, et dans les années suivantes, soit par la commune, soit par les princes Angevins, cf. Salvemini, Fm dignità cavall&resca nel comiine di Firenze, 25 et 148. — Ce qui est vrai de Florence est vrai de Sienne. Là aussi les banquiers profitent des circonstances pour se glisser dans la noblesse et miême dans l'aristocratie territoriale; ainsi Notto Salimt)ene et Pierre desTolomei, investis par Charles d'Anjou, en 1268, le premier des châtellenies d'Orgia et San Quirico, le second de celle de Monteagutolo del Bosco (cf. plus loin, livre III, chap. IV, in fine).
(3) R. III, 494 n. (6 juill. 1263).
(4) P. 19510 (1" janv. 1266)
(5) Reg. Urb. IV, I, 213.
à maître Milon la formule d'absolution des Siennois ; ils doivent promettre d'obéir à l'Eglise, de renoncer à toute alliance avec iVlanlred, de ne jamais le choisir pour seigneur, d'aider l'Eglise contre lui. Souvent, une amende pécuniaire est stipulée pour le cas de violation des oJjligaUons contractées ^^^ Ordinairement, ceux qui obtiennent l'absolution doivent quitter leur patrie et aller s'établir provisoirement dans quelque ville guelfe et amie du Saint- Siège ; soit que cette condition soit exécutée d'avance (comme dans le cas des quatorze compagnies siennoises absoutes le 5 janvier 1263) (2); soit que le pape lixe aux intéressés un délai pour la remplir (3) ; soit qu'il l'impose après coup en vertu de la promesse générale d'obéissance qu'on a dû lui faire (^). Aucun document n'est plus explicite, quant aux exigences du Saint-Siège, que l'acte déjà cité contenant les engagements contractés le 12 août 1263, en présence des cardinaux de Sainte-Cécile et de Sainte-Marie in Porticu, par Gavalcante délia Scala en son nom et au nom de ses associés i^K Outre les clauses ordinaires, ils promettent de prêter secours et conseil aux Guelfes florentins réfugiés à Lucques, de contribuer, pour leur quote-part, aux taxes que s'imposerait le parti guelfe, de lui fournir, à la volonté du pape, des armes et des chevaux; de combattre au contraire les Gibelins maîtres de Florence, et de n'acquittei' à Florence aucun impôl, tant que la ville ne sera pas soumise au Saint-Siège. Ils s'obligent à fournir la liste de tous leurs associés, avec indication de leur part dans l'entreprise; de tous leurs commanditaires et clients et de ceux qui ont des fonds chez eux. Naturellement les dispenses pontificales ne s'appliqueront qu'à ceux des associés qui auront fait leur soumission personnelle dans un délai déterminé; eux seuls auront le droil de faire les affaires de
(1) Par exemple 50U marcs pour les Bardi de Florence {Becj. Urb. IV , II, 410); 500 marcs pour Ildibi'andino di Bellincione (ibid., 428); 1.000 marcs pour Ildibrandino di Benvenulo del Bene {Ibid., 429); 2.000 marcs d'eslerliiis pour les Ammannati de Pistoia [ibid., 703); autant pour les Frescobaldi de Florence {ibid., 701). La somme devait varier suivant l'importance de la banque.
(2) Reg. Urb. IV, II, 175. ^
(3) Castra Gualfredi, Dolce del Borgo et leurs associés promettent, le 30aoûll2D3, de (juilter Florence, les uns avant le 15 sept., les autres avant le 8 oct. Le 29 sept., le pape leur prolongea ces délais jusqu'au I" nov. [Reg. l'rb. IV, I, 1B4). Cf. plus haut l'exemple des Scali.
(4) Le 18 juillet 1264 [Reg. Urb. IV, II, 689, R. III, 617), le pape ordonne à tous les marchands de Florence, Pistoia, Prato, San Miniato, Poggibonsi et autres lieux, qui ont fait leur soumission, d'aller résider à Assise.
(5) Cf. plus haut, p. 349, n. 2. — On pourra en rapprocher la bulle d'absolution de Rimbotto Bonajuti et de ses fils {Reg. Cléni. IV, 158), et aussi, comme curieuse contre-partie, les engagements pris par trois ToLomei et Ranieri di Turchio, visâ-vis de Sienne et de Manfred, en 1263 (cf. plus haut, p. 343, n. 3).
la société et d'en recouvrer les créances jusqu'à concurrence de la somme qui leur en revient. L'argent appartenant à des associés qui persisteraient dans la rébellion sera mis sous séquestre dans les mains d'un dépositaire désigné par le pape, ainsi que l'argent dû à des créanciers Toscans ou Lombards du parti gibelin. A partir du 8 octobre, la société ne pourra plus employer que des commis ou des apprentis qui soient en règle avec l'Eglise. Enfui tous les accords, conventions, aliénations, faits en vue d'éluder les précédentes dispositions, étaient d'avance déclarés nuls. Le tout stipulé à peine d'une amende de deux mille marcs d'esterlins. — Il est piquant d'avoir à constater que toutes ces précautions n'empêchèrent pas le pape d'être joué par certains banquiers, qui trouvèrent moyen de rester impartialement en relations d'affaires avec les Gibelins comme avec les Guelfes (D.
Mais le pape a d'autres garanties encore, plus précieuses peutêtre ; ce sont les services mêmes qu'il rend aux banquiers qui viennent à lui. Ce n'est pas seulement la neutralité qu'il leur offre avec ses avantages tout négatifs ; la protection apostolique succède pour eux à la persécution ; c'est désormais à leur service et contre leurs débiteurs récalcitrants ou retardataires que s'exercent les censures ecclésiasliques (2). Même protection dans l'ordre politique; il y avait là une obligation morale que le pape ne songea pas à répudier. Par exemple les Siennois absous au commencement de 1263 sont déclarés « fils particuliers » de l'Eglise romaine ; exilés volontaires pour la cause du pape, le pape se charge de leur procurer un asile ; il ordonne à tous les fidèles de l'Eglise de les accueillir; il les installe à Radicofani et les y protège contre les agressions de leurs compatriotes; il promet de les faire indemniser de tous les dommages qui leur seraient causés, d'échanger contre eux, s'ils venaient à être capturés, les prisonniers qu'il pourrait avoir en sa possession, et de ne conclure avec les Siennois aucun traité sans y sauvegarder leurs intérêts (3). Mais en s'habituant à compter sur le Saint-Siège, les émigrés Siennois ou Florentins qui
(1) Cf. dans ma thèse De mercatonbus camerœ apostolicœ sœc. XIII, le cas des Buonsignori.
(2) Cf. Reg. Urb. IV, II, 426; 25 oct. 1263, ordre de contraindre au paiement les débiteurs de Bonaventura di Bernardino et G"; de même Und., 458, 9 nov.; ceux-là sont spécialement favorisés comme banquiers de la Chambre, mais cf. pour d'autres banquiers, ibid., 508 (20 fév. 1264), 518-521 (13 janv.-6 fév. 1264), 533 (23 mars 1264); 536 (13 janv.), 542 (27 mars), 562 (28 mars); 945 (8 sept.).
(3) Reg. l'rb. IV, II, 274; 6 mars 1263. Cette pièce porte le titre bien caractéristique de conditiones et pacta habita inter Romanam Ecclesiam et Senenses morantes extra civitatem Senensem.
forment désormais le gros du parti s'habituent aussi à lui obéu-. A partu' de 1203^1), et tant que durei'a la crise, le pape a \raiiiit"iil les Guelfes dans la main. C'est lui qui les représente, qui négocie en leur nom, qui leur donne leui'S cliels. Désormais plus dlnsiibordinatioii, plus de diplomatie particulière. Les Guelfes ne se permettent plus de se mêler de politique générale, d'encouragejde leur propre initiative l'un ou l'autre des prétendants à J'Empire; de réveiller les ambitions de Gonradin, sans tenir compte de la haine irréconciliable que les papes ont vouée aux Hohenstaulen, ou de faire signe à Richard de Gornouailles, avant que le Sahit-Siège ait prononcé sur sa candidature. Ils laissent, en s'en désintéressant, et comme s'il ne s'agissait pas, en fin de compte, de leur donner un souverain, Urbain IV écarter Gonradin de la couronne impéiiale, ou jouer son jeu de bascule entre liichard de Gornouailles et Alfonse de Gastille. Dans le prince étranger qu'Grbain IV, puis Glément IV appelleront en Italie cojnme champion de l'Eglise, ils sont prêts d'avance à acclamer leur propre protecteui; et la victoii'e l'emportée, ils s'en remettront au Saint-Siège du soin de stipulei* pouj' eux. Le paiti guelfe est devenu vraiment le parti du pape, dès que, parmi ses membres, beaucoup ne lui eurent été amenés que par l'obéissance au pape, ou par la crainte du pape.
Ge fait a eu une portée considérable. Précisément au moment où venait de s'élever et de conquérir le premier rang cette aristocratie marchande et financière dont la prépondérance allait donner à l'histoire toscane sa physionomie, l'initiative d'Urbain IV faisait d'elle la cliente de la papauté ; le Saint-Siège mettait la main sur cette force nouvelle à laquelle l'avenir appartenait. Une fois passée la crise où le parti gibehn joua ses dernières chances, à peine Manfred et Gonradin vaincus et disparus, le parti guelfe allait se trouver le maître en Toscane, et avec lui l'influence pontihcale s'établir pour de longues années. Le u guelQsme », avec sa signitication nouvelle de dévouement au Saint-Siège, entra dans les traditions politiques de Florence, de Sienne ou de Lucques ; désormais unies parce qu'elles étaient gouvernées par la même classe et que l'esprit de parti faisait oubUer les vieilles livalités municipales.
Il est vrai qu'à d'autres égards, l'alliance étroite contractée avec les Guelfes a pesé lourdement sur la politique du Saint-Siège et
(1) En 1262 encore, les Lucquois et les Guelfes florentins avaient envoyé une ambassade à Gonradin. On n'en sait du reste presque rien que les nojns des envoyés (Hampe, Konradin von Hofienstauien, 331). Mais c'est la dernière trace des relations entre eux et le prétendant.
lui a rendu impossible d'accomplir ce qui aurait dû être toujours
— et ce qu'il regarda souvent — comme sa véritable mission. Gomme les Hohenstaufen, les papes, en s'engageant avec une des deux factions en présence, en élargissant le fossé qui les séparait, en obligeant à se prononcer des gens qui ne demandaient qu'à rester neutres, en propageant ainsi l'esprit de parti, ont renoncé eux-mêmes au rôle d'arbitres placés au-dessus des partis et cherchant à les réconcilier. Tous leurs efforts — même les plus sincères
— pour reprendre ce rôle, viendront échouer contre les défiances invincibles et très exphcables des Gibelins et contre les passions des Guelfes. Grégoire X, Nicolas III, Benoît XI, en feront successivement l'expérience.
La politique d'Urbain IV a donc exercé une influence décisive sur l'évolution du parti guelfe. Elle n'a pas moins contribué à l'issue de l'expédition de Charles d'Anjou. Condamnés au plus dur sacrifice, obligés d'abandonner les propriétés, les affaires, les établissements qu'ils avaient dans leur pays, pour sauvegarder leurs intérêts lointains, les banquiers et les négociants qui avaient émigré à la voix d'Urbain IV virent dans l'entreprise angevine une chance unique de rentrer dans leurs foyers, de retrouver la sécurité, la liberté de leur commerce; ils firent des vœux pour son succès. Sans doute la plupart restèrent banquiers, plus encore que Guelfes, et peu disposés à coui'ir des risques désintéressés. Du moins, quand l'occasion se présenta d'entreprendre, avec les garanties désirables, une grande opération financière, et de prêter en même temps un appui efficace à la cause, ils n'hésitèrent pas ; au moment décisif, nous verrons qu'ils fournirent à Charles d'Anjou les sommes sans lesquelles son expédition eût échoué. En dernière analyse, c'est donc Urbain IV qui assura au champion du Saint-Siège la supériorité financière qui le fit triompher. Rien qu'il ne l'ait peut-être pas expressément piévu, ce n'est pas le moindre des services que ce pape habile et énergique a rendus à la cause angevine.
Enfin les marchands et les banquiers toscans eux-mêmes ne furent pas sans recevoir quelque compensation des dures extrémités auxquelles ils s'étaient momentanément résignés. Villani d) raconte que l'exil des Guelfes florentins (surtout après leur expulsion de Lucques), fut l'origine de leur richesse ; beaucoup d'entre eux allèrent outre monts, en France, qui n'avaient pas coutume de s'y rendre ; ils rapportèrent à Florence des fortunes. Il faut