CHAPITRE IV
Urbain IV et la Lombardie.
Sa politique lombarde semble au premier abord moins digne d'intérêt. Il avait sur ce pays des prises moins fortes, et très absorbé par l'Italie centrale, ceux de ses actes qui concernent l'Italie septentrionale paraissent par comparaison peu nombreux. Il s'en faut cependant qu'il s'en soit désintéressé, ou que sa ténacité et sa netteté de vues ordinaires lui aient fait défaut.
La conduite qu'il y tient est en parfaite harmonie avec celle qu'il avait suivie en Toscane. Ici encore, ce qui le distingue aussitôt de son prédécesseur, c'est qu'il comprend la nécessité qui s'impose, au milieu de la mêlée générale, d'être avec quelqu'un et d'avoir un parti. Il revient au système de la clientèle, sans avoir pour cela les mêmes raisons personnelles qu'Innocent IV, et à défaut de relations de famille, il compte sur les liens de la reconnaissance. Naturellement, il n'a garde de perdre de vue les protégés traditionnels du Saint-Siège. Ainsi il accorde à Bertolino Tavernieri une rente annuelle de cent livres impériales, assise sur les revenus de Carpi, en remplacement des concessions qui lui avaient été faites dans le Royaume et qui se trouvaient illusoires (D. D'autre part, il s'entoure de Lombards. Sur les quatorze cardinaux qu'il a créés, tous ceux (pii ne sont pas, ou ses compatriotes, ou membres de la noblesse romaine, sont issus de la Haute Italie. Il en est de môme pour deux de ses principaux fonctionnaires dans l'Italie pontificale, Guiscard de Pietrasanta et Manfred, élu de Vérone ; et comme maréchal de sa cour, il choisit un noble de Reggio, Boniface de Ganossa (2). Enlm et surtout, il prend position dans les querelles locales. Pas plus qu'ailleurs il n'avait hésité entre les Guelfes et les Gibelins, il ne perdit son temps, en Lombardie, à se demander oii étaient ses amis et où ses ennemis.
(1) 17 nov. 1263; R. III, 329 n.
(2) R. III, 570 n.
Il va de soi qu'il traita constamment et résolument Pallavicini en adversaire irréconciliable. Il renouvela les sentences portées contre lui (i\ il aggrava lueuie, au moins momentanément, les rigueurs de l'interdit lancé contre les villes de son parti (2); n ouvrit une enquête sévère contre révoque de Plaisance ^^\ qui l'avait jadis introduit et reçu en triomphe dans sa ville épiscopale (^), et contre l'abbé de Saint-Prosper de Reggio, qui passait pour un de ses fauteurs (5). Mais par contre, à Topposé d'Alexandre IV, qui tout en frappant les Torriani et le peuple Milanais, alliés de Pallavicini, n'avait pu se décider à se j'approcher des nobles, les anciens alliés d'Ezzelin ; il oublia sans peine, en appelant Guiscard de Pietrasanta à un poste de confiance, que podestat de Plaisance en 1259, c'était lui qui avait engagé dans l'amitié des Romano la ville qu'il gouvei'nait (6'; il ne tint pas davantage rigueur au gros du parti des nobles Milanais, estimant que toute difficulté pour l'avenir ayant disparu avec la mort d'Ezzelin, il n'y avait pas lieu d'épiloguer sur le passé. Il leur tendit franchement la main et lia même son sort au leur d'une façon qui devait plus tard devenir gênante pour le Saint-Siège. L'archevêché de Milan vaquait depuis que Léon de Perego, en son temps chef de la noblesse, était mort en exil, au cours des guerres civiles, en 1257 C^); le chapitre s'étant divisé entre Raimondo délia Torre, un parent de Martino, naturellement soutenu par tous les siens, et un certain Francesco de Settala, qui appartenait à la faction des nobles. Celui-ci finit par se démettre, mais dans l'intervalle l'élection était dévolue au Saint- Siège, et Urbain IV ne voulut pas entendre parler d'un Torriani ; il nomma, le 22 juillet 1262, Otton Visconti, archidiacre de l'église de Milan W. Un récit assez postérieur, impossible à contrôler, mais que divers indices rendent du moins vraisemblable, attribue ce choix à une vengeance d'Ottaviano des Ubaldini, qui gardait du temps de sa légation en Lombardie une dent contre Martino délia Torre, coupable d'avoir protégé contre ses fantaisies et ses convoi-
fl) P. 18452 (5 janv. 1263).
(2) Le 18 nov. 1263, il révoque tous les privilèges autorisant certains prélats à célébrer malgré l'interdit. Cette mesure ne nous est connue que par une lettre du 13 janv. 1264 (R. III, 560; Beg. Urb. IV, II, 749; P. 18779; BFW. 9383), qui d'ailleurs l'annule en partie.
(3) 23 fév. 1264 (R. III, 568; Reg. Urb. IV, II, 509; P. 18807).
(4) Cf. plus haut, p. 134.
(5) Reg. Urh. IV, II, 738 (4 déc. 1263).
(6) Ann. Placentini, 510.
(7) Cf. plus haut, p. 115.
(8) Giuiini, 552.
lises le trésor du monastère de Saint-Ambroise (D. Quoi qu'il en soit du motif, la participation du cardinal n'est d'ailleurs guère douteuse (2), si l'on se rappelle (|u'Otton Visconti avait été son camérier durant cette fameuse légation. Il était devenu ensuite sous-diacie et chapelain d'Innocent IV (3). issu d'une famille de capitaines, les ressources de l'archevêché, comme sous Léon de Perego, allaient être mises au service de la noblesse. Urbain IV revenait aux procédés, au personnel, de l'avant-dernier pontificat; mais Martino avait toutes les raisons du monde de ne pas reconnaître son choix ; Pallavicini et lui y répondirent en s'emparant des biens de la mense, ce qui valut à Milan, déjà en mauvais termes avec le Saint-Siège, une nouvelle sentence d'interdit. Il s'ensuivit une guerre civile acharnée, dont le principal épisode fut le siège d'Arona sur le lac Majeur. Au mois de mars 1263, l'archevêque se jeta dans cette place avec trois cents bannis Milanais. Pallavicini et les Torriani vinrent aussitôt l'attaquer avec des contingents de Milan, Crémone, Brescia et Plaisance, et s'en emparèrent après quelques semaines. Otton Visconti put s'enfuir à grand'peine (^). Désormais le point d'honneur et l'obligation morale d'assurer le dernier mot à l'autorité ecclésiastique forcèrent les papes à se solidariser avec l'archevêque proscrit, et par suite avec son parti. Durant des années ils lutteront pour l'imposer aux Milanais et le faire accepter par les Torriani ; le jour où ces derniers, brouillés avec Pallavicini, se seront ligués avec Charles d'Anjou, le Saint- Siège se verra placé vis-à-vis d'eux dans la situation la plus fausse, sans cependant rien relâcher de ses exigences. L'histoire de Milan tendit de plus en plus à se résumer dans la querelle entre les
(1) Galvagno Fianiriia, 299. 11 raconte d'une façon très piquante comment Martino ayant appris que le cardinal prétendait se faire donner un rubis de grande valeur conservé dans le trésor de Saint-Ambroise, l'expulsa de la ville avec d'ironiques respects. Levi, Il cardinale Oltaviano, dans VArchivio delta Società Romana dl Storia patria, XIV, a publié des pièces relatives à des démêlés que le cardinal eut en effet avec Grégoire, abbé de Saint-Ambroise, déposé par lui et rétabli par le pape, ainsi qu'un inventaire de ses joyaux qui atteste sa passion pour les pierres précieuses.
(2) Cela achève de peindre le cardinal; on voit que pour être resté gibelin en Toscane il n'était pas devenu favorable aux amis de Manfred en Lombardie.
(3) Cf. son cursus hon.orum reconstitué par Levi, Registri... Ottaviano degli Ubaldini, 169 n. En 1252, le cardinal l'envoyait à la curie soutenir ses demandes de secours.
(4) Ann. \Plac., 513. L'archevêque de Milan avait été secouru par son suffraganl, l'évêque de Novare. Dans la suite il se brouilla avec lui et l'excommunia parce qu'il avait, craignant de voir ravager ses domaines, livré aux Milanais des otages confiés à sa garde. Le pape prescrit à l'archevêque de l'absoudre (27 nov. 1263. R. III, 556).
Torriani et Otton Visconti ; et en fm de compte l'ambitieux et intrigant archevêque évinça ses adversaires, et le premier de sa famille parvint à fonder à Milan la seigneurie qui après bien des vicissitudes devait rester Tapanage des siens, et servir de fondement à leur grandeur. Par là le choix fait par Urbain IV se trouva prendre une importance historique ; en attendant il eut pour résultat de rengager à fond dans les querelles milanaises.
Dans ses rapports avec Azzo d'Esté, il montra, en sens opposé, la même précieuse faculté d'écarter les souvenirs gênants et inopportuns. Alexandre IV, dans les derniers temps, était en froid avec ce seigneur auquel il ne pardonnait pas d'avoir traité avec Pallavicini, et parlé de Manfred comme d'un souverain légitime. Urbain IV rétablit avec lui la meilleure intelligence. On ne sait rien sur les conditions dans lesquelles se fit ce rapprochement ; cela même tendrait à faire croire qu'il n'y eut pas de réconciliation proprement dite, pas de traité, pas de désaveu de sa conduite passée imposé à Azzo d'Esté. Urbain IV (il le pouvait, puisque par prudence ou faiblesse son prédécesseur n'avait pas excommunié formellement le marquis, et qu'ainsi on ne se trouvait pas en présence d'un acte sur lequel il fût impossible de revenir sans formalités précises), Urbain IV dut se dire qu'il obtiendrait difficilement d'Azzo qu'il s'humiliât et reconnût des torts qu'il ne se sentait pas ; plus difficilement encore qu'il tournât ses armes contre Pallayicini, avec lequel il n'avait personnellement aucun motif de querelle, les traités de 1259 leur ayant assigné à tous deux des domaines bien délimités et parfaitement distincts d). Mais il n'avait non plus aucun intérêt à soutenir son puissant voisin, ni aucun besoin de lui, après le succès de la campagne de 1259, si foudroyant que des liens bien étroits n'avaient pas eu le temps de se nouer entre ces deux alliés d'un jour. Il pouvait rester neutre; et à la rigueur cela suffisait au pape. L'essentiel était qu'après avoir reconnu du bout des lèvres le roi de Sicile, pour faire plaisir à Pallavicini, il ne se tournât pas vers lui, pour son propre compte et pour lui demander son patronage. Car alors c'était toute lltalie septentrionale qui échappait au Saint- Siège. Urbain IV aurait créé ce danger en réclamant des explications et des satisfactions. Il le conjura en traitant le marquis en
(1) On ne sait presque rien, pour l'époque qui correspond au règne d'Urbain TV, sur les relations entre le marquis et son groupe de villes, d'une part, Pallavicini et le sien, de l'autre. Elles semblent avoir été pacifiques. En 1263, on constate une rupture commerciale, pour des motifs purement commerciaux, puis une réconciliation entre Mantoue, d'une part; Venise, Crémone et Milan, de l'autre (Astegiano, Codex diplomaticus Cremonœ, I, 322-3).
ami. Il fut sans doute tacitement entendu entre eux que les événements de 1259 n'avaient en rien troublé la bonne harmonie, la ruine d'Ezz^lin compensant ce que pouvait avoir de fâcheux le fait d'avoir prêté la main à Pallavicini. Azzo se consacra tout entier à ses intérêts propres; ils avaient de quoi l'occuper, car on se souvient que la crise qui suivit la mort d'Ezzelin ne lui avait pas été favorable d). Dépouillé de la charge qu'il exerçait à Mantoue, en termes médiocres avec Padoue, et voyant son allié le comte de San Bonifazio chassé de Vérone, il ne lui restait comme point d'appui que Perrare. Les guerres qu'il soutint contre ^'érone ne furent pas heureuses ou du moins n'amenèrent pas le résultat désiré (2); en revanche, à Manloue, le parti des délia Riva et des Savioli, qui avait « détruit ses privilèges », fut expulsé par le parti des Gaffari, ce qui, sans lui rendre, à ce qu'il semble, ses fonctions de capitaine du peuple, rétablit du moins son influence (3). Nous ignorons si Urbain 'IV fut mêlé à ces événements, mais il les vit sûrement d'un bon œil. Quand il mourut, le 17 février 1264, le vieux marquis qui avait tant contribué à l'élévation de sa famille, put, sur son . lit de mort, recommander à son petit-fils Obizzo, au nom des exemples de toute sa vie, de rester toujours fidèle à TKglise (^), et de voir dans cette alliance le gage le plus certain de la fortune future de sa maison. Le pape, de son côté, lui rendit un hommage ému tant dans sa lettre de condoléances à Obizzo (5) que dans une circulaire aux villes de la Marche de Trévise et de la Pvomagne (6). H fit plus : justifiant pleinement sa confiance, il s'efforça d'assurer à son héritier une prise de possession facile. Les choses furent d'ailleurs très aplanies par le dévouement qu'Azzo avait su inspirer. Le jour même de sa mort, Ferrare, établissant officiellement chez. elle le régime seigneurial, élisait Obizzo comme « gouverneur, recteur et seigneur général et perpétuel de la ville et
(1) Cf. plus haut, pp. 127-131.
(2) Ann. Veron., 16 (dont la valeur est du reste médiocre: cf. Salzer. Ueher die Anlànge der Signorie in Oheritalien, 294, n. 8). Mais d'ailleurs dans les années soixante Vérone est sûrement régie par le parti opposé aux San Bonifazio, comme le prouvent les noms de ses podestats {Syllabus potestatvm, dans Cipolla, Antiche Cronache Veronesi, 395; avec mention d'expulsions et condamnations politiques).
(3) Ann. Mant., 23-24.
(4) BFW. 14218 a. Cf. dans Muratori, Antichità Estensi, TI. 18 (BFW. 14217) le testament du marquis. A quel point il était réputé l'ami de l'Eglise, on peut le voir par l'éloge emphatique et diffus, mais enthousiaste, que font de lui les Ann. S. Just., 183-185.
(5) P. 18816; Reg. Uro. IV, II, 761, 5 mars 1264.
(6^. P. 18808; R. III, 569; Reg. Urb. IV, II, 762, 26 fév. 1264.
de son district » ^D. Presque aussitôt, Venise, Ferrare, Mantoue, Padoue, Rimini, Tarcheveque de Ravenne, et les partisans de l'Eglise à Modène, Parme, Bologne et Reggio, le choisissaient comme capitaine général. Le pape s'empressa d'applaudir à cette élection, exhortant ceux qui y avaient pris part à prendre à cœur les affaires d'Obizzo et à le soutenir énergiquement contre ses ennemis qui étaient aussi ceux de l'Eglise (■^). Ainsi se resserrait l'alliance traditionnelle du Saint-Siège et de la maison d'Esté, et ce qui aurait pu être pour la dynastie une crise grave, l'avènement d'un tout jeune homme, lui fut au contraire l'occasion d'un accroissement de pouvoir et d'influence. Le pape faisait siens les intérêts d'Obizzo pour lui ôter toute tentation d'aller chercher quelque autre protecteur. A quel point la politique pontificale était adroite, on put le voir bien vite, quand le nouveau marquis fut devenu dans l'Italie septentrionale le plus vigoureux adversaire de Pallavicini et le plus ferme allié de Charles d'Anjou.
En attendant, le choix fait de lui comme capitaine général commun — il s'agit d'une fonction toute militaire et non d'une seigneurie — par un si grand nombre de villes ou de factions, prouve que dans la Romagne et la partie limitrophe de la Lombardie les dissensions civiles, apaisées depuis les dernières années d'hmocent IV (3), venaient de se réveiller, et que les partis, sans être encore aux prises, se dressaient de nouveau les uns contre les autres dans une attitude menaçante ; dans la Marche de Trévise aussi, la paix de 1262 ^^^ était déjà, à vau-l'eau. Fait grave et symptomatique, dont les causes immédiates ne sont pas partout visibles. A Parme, les Annales de la ville nous apprennent que, dès 1263, « une grande discorde s'éleva entre les partis de l'Eglise et de l'Empire sur le point de savoir si l'on recevrait ou non le seigneur Oberto Pallavicini », alors au comble de la puissance, et très désireux de transformer en une véritable domination l'influence qu'il exerçait depuis 1260(5). Les impérialistes, c'est-à-dire ses amis, l'emportèrent, mais pas au point de n'être pas obligés à une transaction : la ville promit de soutenir le marquis, de lui fournir des contingents militaires, de lui faire un traitement annuel de mille livres, payable moitié à Noël et moitié à la Saint-Pierre; mais par
(1) BFW. 14218.
(3) Cf. plus haut, pp. 44 et suiv.
(4) Cf. plus haut, p. 130.
(5) Cf. plus haut, p. 133.
contre il s'interdisait d'y pénétrer sans Taveu des habitants d). Néanmoins c'en était fait de la trêve, vrai miracle d'équilibre, si péniblement maintenue entre les Parmesans (2). — Bologne subit la répercussion de troubles qui agitèrent sa voisine et vassale Imola ; elle eut à y remettre la paix entre les factions locales des Mendoli et des Brizi, non sans avoir elle-même à souffrir de luttes entre les Lambertazzi et les Geremei, au cours desquelles elle faillit tomber entre les mains de Pallavicini, pour qui toute proie était bonne. On dut recourir à une espèce d'ostracisme et bannir les plus compromis dans les discordes (3). ■ — Mais plus qu'à des circonstances locales ou à des ambitions particulières, il est certain qu'on doit attribuer cette recrudescence des passions à la politique agitatrice d'Urbain IV.
Il avait, on le voit, tenu à reprendre contact avec tous ceux que leur passé ou leurs intérêts du moment orientaient vers la curie. Il avait aussi cherché à conquérir des adhérents nouveaux, et surtout (l'expérience du passé prouvait que cela n'était pas inutile), à établir fortement sur les uns et sur les autres l'ascendant du Saint-Siège. C'était déjà l'objet de sa politique toscane ; mais ici les moyens mis en œuvre furent différents. Il ne se sentait pas assez sûr de sa puissance pour agir de haute lutte ; puis les procédés violents qui l'avaient si bien servi ailleurs auraient été beaucoup moins efficaces auprès de villes dont le commerce lointain était moins développé. En revanche il avait un autre point d'attaque, que lui désignaient les conditions générales de la Haute Italie, pays qui avait été le principal théâtre de la lutte entre l'Eghse et l'Empire; pays où la présence de puissants groupes d'hérétiques, si elle était, par le plus grand nombre et le plus ordinairement, tolérée avec indifférence, soulevait cependant parfois de vives réactions; pays enfm, on l'avait vu à diverses reprises et tout récemment encore en 1260, très susceptible d'être secoué par de violentes émotions religieuses. Il fit donc appel au zèle pieux, au dévouement à l'orthodoxie et à l'Eglise. En cela, il suivait les traces de ses deux prédécesseurs. Son originalité fut de m.ieux comprendre qu'il fallait discipliner et entretenir ces sentiments au moyen d'ins-
(1) Ann. Plac, 514; Ann. Parm., 678.
(2) Cf. plus haut, pp. 26, 28 et suiv., 121.
(3) Savioli, Annali Bolognesi, III, 366-368, et III2, 388, 390, 396. Il faut remarquer que la tentative de Pallavicini n'est attestée que par des témoignages assez postérieurs. Mais elle n'a en soi rien d'invraisemblable.
titutions durables (i). Il s'appliqua à coordonner les efforts déjà tentés en ce sens et à en provoquer de nouveaux. Il va de soi qu'il continua de favoriser l'Inquisition (2). Surtout il paraît avoir tjeaucoup encouragé les groupes locaux qui s'étaient formés dans certaines villes pour la défense de la foi et des libertés ecclésiastiques. Tel était l'objet, à Parme, de la société de Saint-Hilaire, destinée quelques années plus tard à jouer un grand rôle, sous le nom de société de la Croix, et à recevoir les marques de la protection très particulière de Charles d'Anjou. Le 30 mai 1264, on voit Urbain écrire à l'abbé de Saint-Jean de Parme pour lui ordonner de faire verser à cette société, par le clergé de Modène, Parme et Reggio, une somme de cent livres impériales par an, pendant trois ans (3). Des associations de ce genre étaient bien probablement le noyau du parti des a dévoués à l'Eglise » qui existait, fortement constitué, avec des capitaines à sa tête, non seulement à Parme, mais à Modène, à Reggio et à Bologne ('*). Tantôt, de l'exil, ils harcelaient du moins sans trêve leurs adversaires de l'intérieur ; tantôt, restés ou rentrés dans leur ville, ils se perpétuaient, à côté de son gouvernement officiel, le surveillant, le combattant au besoin, et contrôlant son action au nom et dans l'intérêt de l'Eglise. L'invention fut trouvée si bonne que le Saint-Siège, dans la suite, la propagea dans les villes lombardes au fur et à mesure qu'elles lui firent leur soumission (5). Sans l'avènement du régime seigneurial, qui mit une telle différence entre les conditions politiques des deux pays, les sociétés de ce genre auraient pu devenir elles aussi des institutions régulières et jouer dans la Haute Italie un rôle analogue à celui
(1) Originalité qu'il ne faut pas exagérer. Déjà Grégoire IX, à la suite du grand mouvement de 1233, avait essayé quelque chose de semblable (cf. sur le caractère de ses tentatives Winkelmann, Friedrich II, II, 483). Il y a d'ailleurs une nuance; en comparant par exemple la règle qu'il donna aux fratres Milltiae Jesu Christi de Parme (P. 9922) avec la règle donnée aux frères de la Glorieuse Vierge Marie par Urbain IV, on trouve que le côté politique est plus accentué dans cette dernière. La règle de Grégoire IX s'applique aux deux sexes; dans celle de 1261, des « sœurs » n'auraient point de raison d'être. La première, moins absolue, permet de porter les armes dans loute cause licite; elle ne renferme pas l'article si caractéristique sur les sedandis tiimultibus civitatum; elle ne prévoit pas de couvent, mais une seule caiégorie de membres vivant dans le monde; elle n'interdit pas les fonctions publiques. C'est un tiers-ordre, non un ordre religieux militaire.
(3) Reg. IJrb. IV, II, 659.
f4) Le pape y fait allusion, le 26 fév. 1264, comme à une institution déjà existante (cf. plus haut, p. 362, n. 2).
(51 Bôhmer, Acta Imperii Selecta, 686, a publié une lettre de Clément IV du 31 mars 1267, approuvant à Crémone un consortium, fidei et pacis. — Une institution analogue vers le même temps fut établie à Plaisance (Ann. Plac, 520, et Astegiano, Codex diplomaticus Cremonœ, 340).
de la iJarte guella dans les coiiiniuries toscanes. Urbain IV, à s'appuyer sur elles, gagna du moins de prendre pied dans les villes même où son intluence n'était pas souveraine.
Mais sa création la plus singulière lut celle d'un nouvel ordre religieux militaire, les chevaliers de la Bienheureuse et Glorieuse Vierge Marie, curieuse tentative pour retourner, contre les ennemis intérieurs de la chrétienté, une idée qui avait si brillamment réussi contre ses ennemis extérieurs. En 1261, un Bolonais, Loderingo des Andalô, proche parent du célèbre sénateur de Home, avait fondé, avec quelques amis, nobles de Bologne, de Reggio ou de Modène, une pieuse association pour laquelle ils sollicitèrent l'approbation du Saint-Siège. Urbain IV vit aussitôt le parti qu'il pourrait en tirer, et l'un de ses premiers actes fut de la j'econ naître et de lui donner une règle dont les dispositions (nous laissons de côté celles qui ont un caractère purement religieux) valent la peine d'être analysées (^). 11 devait y avoir deux catégories de membres. Les uns, clercs ou laïques, vivaient en commun sous la règle de saint Augustin. D'autres, sorte de Tiers Ordre, restaient dans le monde et pouvaient user du mariage, mais étaient astreints aux autres obligations des frères, et notamment à l'obéissance envers les supérieurs. Ainsi l'ordre n'exigeait pas de vocation exceptionnelle, et s'ouvrait à tout laïque désireux de mener une vie plus fervente. Le recrutement en serait aisé ! Mais nul ne pourrait être admis s'il était suspect d'hérésie. Cette clause n'était ni aussi superllue qu'il seniblerait dans un pays comme la Lombardie, ni de pure forme, étant donné le genre de services que le pape comptait demander aux nouveaux religieux, ni d'application rare, vu la pratique des tribunaux d'Inquisition, ipii donnaient un sens très large au mot suspect, et les habitudes de la curie, qui voyait dans la résistance à la politique pontificale une présomption d'hérésie. Il s'agissait en somme d'exclure tous ceux qui de près ou de loin avaient eu quelque relation avec les Pallavicini, les Ezzelin et autres adversaires du Saint-Siège. — Les frères « pourraient porter les armes pour la défense de la foi catholique et de la liberté ecclésiastique, toutes les fois que cela leur serait spécialement ordonné par l'Eglise romaine ». Si, dans la ville où ils résidaient, une guerre civile surgissait, et s'ils voulaient intervenir pour apaiser quelque combat, « ils pourraient seulement, avec la permission de l'ordinaire, revêtir des armes défensives et tenir à la main une baguette de bois ». Ainsi se révèle le double rôle qu'on leur destinait : de
(1) P. 18195; 23 déc. 1261. Cf. Federici, Istoria dei Cavalieri Gaudenii. La fondation remonte encore aux derniers temps d'Alexandre IV.
conciliateurs entre les partis et de soldats du Saint-Siège et de l'Eglise. La première de ces tâches aurait pu être singulièrement bienfaisante. Dans l'Italie du Xlir siècle, on en aurait difïïcilement trouvé une autre plus digne de tenter le zèle religieux. Mais au point où en étaient les choses, et les papes, et Urbain IV plus que tous les autres, ayant tellement pris position dans les querelles de parti, il était bien difficile de servir à la fois la cause de l'apaisement et celle du Saint-Siège. — De quelque manière qu'ils comprissent leur rôle, les frères avaient besoin, pour assurer leur indépendance, de se tenir à l'écart des magistratures et en dehors des partis. Il leur était donc interdit « d'accepter aucun office public, à savoir aucune podestatie de ville ou de bourg ou de faction. Ils ne devaient pas assister aux conseils des villes, sinon s'il y avait lieu d'y soutenir la cause de la foi et de la liberté ecclésiastique, ou en vue de la paix, et d'autres œuvres de piété, ou encore sur un ordre spécial du Saint-Siège. Ils ne prêteraient aucun serment aux podestats ou recteurs des villes ou autres localités ». En somme leur règle leur prescrivait de s'arracher aux conceptions étroites du patriotisme municipal et de l'esprit de parti, pour se mettre tout entiers au service du pape. Car il était sous-entendu naturellement que le pape pourrait dispenser les frères des obligations qu'il leur imposait. Il comptait bien les employer à ses desseins, dût-il pour cela leur enjoindre de rechercher ces podestaties qu'en principe il leur défendait d'accepter. On en eut la preuve par la seule circonstance où des membres de l'ordre aient marqué dans l'histoire. Après la bataille de Bénévent, quand il voulut à la fois rétablir l'ordre et faire reconnaître son autorité dans Florence, Clément IV chargea deux chevaliers de la Glorieuse Vierge Marie d'aller en prendre le gouvernement; l'un d'eux était précisément le fondateur, Loderingo des Andalo. Si ce dernier venu dans la grande famille des ordres militaii-es avait duré et prospéré — on sait qu'il tomba très vite dans le relâchement et que peu d'années après la fondation les membres en étaient poursuivis du sobriquet gouailleur de Irati godenti (les frères fêtards) — il serait devenu sans doute le centre autour duquel aurait pu se rallier cette ligue de l'orthodoxie que la papauté s'acharnait à fonder.
Tous les actes qui viennent d'être résumés avaient un même objet : en partie par une tactique nouvelle, en partie par la mise en œuvre plus habile et plus persévérante de procédés anciens,
ressaisir rinfluence dans l'Italie septentrionale. Mais Urbain IV, dépassant de beaucoup les visées de ses prédécesseurs immédiats, ne bornait pas là ses ambitions. Il a rêvé, faisant valoir les anciens droits que l'Eglise prétendait sur ces deux provinces, d'annexer à l'Etat pontifical la Romagiie et la Marche de Trévise. Nous sommes obligés de réserver pour un chapitre suivant (i) l'exposé de la preuve qui permet de lui attribuer ces projets. Nous ne pouvons ici que signaler quelques indices, malheureusement vagues et obscurs, mais qui s'éclairent et se précisent une fois qu'on est au courant de ses desseins secrets, et qui le montrent occupé déjà à en préparer l'exécution. Il ne faut peut-être pas attacher grande importance à ses tentatives pour recouvrer les possessions territoriales du Saint-Siège dans le Nord de ritalie. Ses efforts en ce sens, tout à fait en rapport avec ceux qu'il faisait dans l'Etat pontifical, sont aussi trop conformes aux traditions de la papauté pour qu'on soit bien fondé à y deviner comme l'amorce d'une politique plus personnelle. Cependant l'âpreté avec laquelle il revendiqua vis-à-vis de Bologne, sans succès d'ailleurs, les droits de l'Eglise romaine sur Medicina et Argelata, contraste bien curieusement avec le silence qu'Alexandre IV avait gardé sur cette vieille question (2). S'il tenait tant à remettre la main sur ces domaines, n'était-ce pas qu'il y voyait comme les points d'appui d'une domination future ? — Ce qui est plus digne de remarque, c'est l'habitude qu'il prend de traiter la Marche de Trévise et la Romagne presque en dépendances de la province de l'Etat pontifical qui en était limitrophe. En 1262, on trouve un agent qui portait le titre singulier de « légat en Romagne pour la reconquête de la Marche d'Ancône », et que l'on voit, même par menaces, lever sur les villes des contingents militaires (3). Ainsi la Romagne était grevée d'une sorte de servitude politique au profit des Etats do l'Eglise. En l2G^i (-*), le cardinal de Saint-Martin reçut en même temps que le rectorat dans la Marche d'Ancône, la légation dans la Romagne et les patriarcats de Grado et d'Aquilée (c'est-à-dire la Marche de Trévise). Nous avons là un fonctionnaire de l'Etat pontifical dont l'autorité, à un titre différent, il est vrai, se prolonge au delà de la frontière et justement dans les territoires convoités. Ne dirait-on pas que cette espèce d'union personnelle devait préparer une annexion plus
(1) Cf. ch. VII.
(2) Cf. BFW. 9307; P. 18523, 9 juill. 1262; P. 18936; R. III, 618; Reg. Urb. IV, II, 873; BFW. 9470.
(3) BFW. 14185; 13 oci. 1262.
(4) P. 18917 (BFW. 9438).
complète ? Et ce n'est pas par hasard sans doute que pour cette double fonction Urbain IV avait choisi un Padouan, lequel succédait lui-même, dans la Marche d'Ancône, à l'élu de Vérone, originaire de Reggio. Il semble que par le choix des hommes qu'il employait, comme par les pouvoirs qu'il leur conférait, le pape ait voulu multiplier les rapports entre ces régions et les accoutumer à se Considérer, sinon encore comme membres d'un môme tout, du moins comme étroitement solidaires les unes des autres. — Enfm ses projets sont encore ce qui explique le mieux la faveur extraordinaire qu'il témoigne à la maison d'Esté. Il voulait sans doute se servir d'elle un peu comme Frédéric II s'était servi d'Ezzelin, et Manfred de Pallavicini, et lui faire jouer sur un nouveau théâtre le rôle que dans le premier tiers du XIIP siècle elle avait tenu dans la Marche d'Ancône. Nul doute que le marquis ne se prêtât à cette politique; il avait tout intérêt à relever, non plus de l'Empire, nécessairement jaloux de sa grande situation, mais du Saint-Siège, qui était en train de l'aider à se la faire. Et ainsi le pape aurait dominé l'Italie du Nord-Est par l'entremise d'un puissant feudataire, chargé en quelque sorte à la fois de représenter et de dissimuler son autorité.
De toutes les régions de l'Italie, celle oii Urbain IV avait le moins de puissance réelle lui a inspiré cependant les ambitions les plus positives et les plus vastes. Un pareil trait est révélateur; et à voir avec quelle audace il lâche la bride à son imagination et laisse ses espérances dépasser ses ressources, on pénètre dans le fond même de son caractère. Cet esprit de décision si prompte et si ferme qui renouvelle la politique pontificale, est le fruit d'une confiance inébranlable et presque exaltée en lui-même et dans les destinées du Saint-Siège.
Vers le milieu de l'année 1263, il avait le droit de s'y abandonner. L'ordre presque rétabli dans l'Etat pontifical, la Toscane travaillée, divisée et presque ébranlée; en Lombardie, le faisceau des alliances de Manfred définitivement dénoué; les deux premières années de son pontificat avaient été bien remplies. Or, c'est à ce moment même que les négociations engagées par lui au sujet de la Sicile entraient dans leur phase décisive; c'est le 17 juin 1263 que pour la première fois il était amené à présenter à Charles d'Anjou des propositions précises. On est préparé désormais à en aborder l'étude. On ne s'étonnera ni des prétentions qu'il y exprime, ni des illusions qu'il y laisse apercevoir.
11 importe toutefois de rappeler au préalable le long travail diplomatique qui avait précédé, et dont l'instrument du 17 juin est la conclusion, avant d'être la base et le point de départ de négociations nouvelles. L'histoire aussi en est instructive; les idées qui y furent agitées ont conti'ibué pour leur part à orienter le règne du futur roi de Sicile.