CHAPITRE V
Les négociations préliminaires; l'abandon du projet anglais et l'offre de la Sicile à Charles d'Anjou.
A quelle date et sous quelles influences Urbain IV a-t-il conçu l'idée de proposer à un prince français cette couronne sicilienne que ses prédécesseurs avaient voulu mettre sur la tête d'Edmond d'Angleterre ? Il est dilïlcile de le dire avec certitude. Il la manifesta très vite; cependant il est probable qu'il ne l'apportait pas avec lui en montant sur le trône. Etranger jusqu'alors à la question, et depuis quelque temps éloigné d'Europe, il ne devait pas professer de système préconçu. Les événements prouvent de reste que ce ne furent ni saint Louis, ni Charles d'Anjou qui la lui suggérèrent. On a vu d'autre part que la création d'une fournée de cardinaux français a été la conséquence et non la cause du revirement du Saint-Siège. Peut-être la première pensée en vint-elle à quelque personnage plus obscur. On pourrait songer à maître Albert de Parme ou à Robert de Bari; le premier, agent attiti'é d'Innocent IV et d'Alexandre IV dans les affaires de Sicile, les avait traitées successivement avec Richard de Cornouailles, avec Charles d'Anjou, puis avec Edmond; il savait mieux ({ue persomie à quoi s'en tenir sur l'impuissance de l'Angleterre; il allait être le premier mandataire accrédité auprès de la Fi'ance (i). Le second était un de ces
(1) « Qui per quatuordecim annos et amplius pro tanta ordinatione et consummatione huius negotii missus ah Ecclesia laboravit » dit de lui André de Hongiie (MG. SS. XXVI, 563); — Il y a lieu de noter qu'il y eut simultanément deux personnages de même nom dont l'homonymie ne doit pas tromper. Le maître Albert de Parme, notaire apostolique, dont il est question ci-dessus (les lettres pontificales ne l'appellent ordinairement que maître Albert, mais son nom se trouve tout au long dans le rapport qu'il pi'ésenla à la curie sur ses ambassades, R. III, 405) est différent de maître Albert de Parme, scriptor du pape, collecteur en Allemagne et dans quelques autres pays sous Urbain IV et Clément IV (BFV*/. 92G2, 10514 a-f, 15030-15033, Reg. Urh. IV, I, passimJ. Sur la distinction, à la chancellerie apostolique, des titres de scriptor et notavius, cf. Bi'csslau, Jlandbiich der Urkundenlehre fur Deutscfiland und Italien, 215. — On sait que le notaire convaincu qu'on ne tirerait rien de l'Anglelerie, avait pris sur lui, en 1254, de différer l'exécution d'une formalité (pii aurait engagé Innocent IV vis-à-vis d'Edouard (cf. l'introduction).
émigrés siciliens trop impatients de rentrer pour se soucier beaucoup de savoir qui les ramènerait dans leur patrie ; ancien agent de Henri 111 et de Richard à la curie (i^ destiné à mourir pj'olo notaire de Charles d'i\njou, son zèle pour la cause anglaise semblait déjà suspect (2). Au i'oud, avec une nature connue celle d'Urbain 1\ , on est dispensé de chercher l'inspirateur et le conseiller; il était homme à se décider tout seul. Qu'il eût peu d'illusions sur l'Angleterre et peu de sympathie pour le prince médiocre et mal sûr qu'était Henri 111, on ne saurait d'aiUeurs ni s'en étonner ni en douter; il le fit voir tout de suite. Le clerc anglais Jean de Hemingford, venu à la cour pontificale pour les affaires de son maître, en lui annonçant l'élection du nouveau pape, ajoutait, par un mauvais jeu de mots : « Il a pris le nom d'Urbain; puisse-t-il l'être de fait aussi bien que de nom ! » Habitué qu'il était à la facilité d'Alexandre IV, il avait déjà trouvé dans son successeur un homme susceptible, difficultueux en affaires, et nullement disposé, dans les embarras que le roi pourrait avoir, notamment avec ses barons, à mettre, sans examen, toute son influence de son côté (3).
Toutefois, le premier indice irrécusable du changement qui se préparait, ce fut Richard de Gornouailles qui le constata à ses dépens. Aux yeux de ses apôtres les plus ardents, comme le nouveau cardinal de Porto, par exemple, l'alliance anglaise était faite pour les Plantagenets aussi bien que pour le Saint-Siège; elle n'avait pas pour objet unique de détrôner Manfred. C'était une plus vaste combinaison qui devait assurer, non seulement à Edmond la Sicile, mais à son oncle l'Empire d'une part et le sénat de Rome de l'autre. Or ce dernier projet, on a vu qu'Urbain IV y coupa court de suite, en signiflant à Richard qu'il n'entendait pas qu'un prince étranger pût devenir sénateur perpétuel (4); et en donnant lui-même à Rome une organisation provisoire, mais suffisante pour dispenser de recourir au comte de Cornouailles (s). Enfin, pour mieux marquer sa volonté de considérer l'incident comme clos, et de liquider le passé.
(2) Rapport de l'envoyé anglais Jean de Hemingford à Henri III, en 1261 (Shirley, op. cit., II, 191) : « Robertum de Bar, qui modo odiosus est pape, suspectum habeo, et quasi omnes prêter magistrum Albertum. » On voit d'ailleurs que ce passage tendrait plutôt à montrer que Robert de Bari, mal vu du pape, et Albert, encore favorable à l'Angleterre, n'ont pas eu d'influence sur la résolution d'Urbain IV.
(3) Shirley, op. cit., II, 188.
(4) Le pape fait allusion à cette défense dans une lettre à maître Albert, h propos de l'élection faite plus tard de Charles d'Anjou (11 août 1263, P. 18621).
(5) Cf. plus haut, p. 329.
il somma le prince de rembourser au cardinal Jean de Tolède Targent que celui-ci avait avancé pour son élection u). En tout cela, il agit avec une brusque décision. C'est qu'il y avait urgence d'autant plus grande que du sein même du Sacré-Collège étaient parties tout récemment, à l'adresse de Richard, des invitations à paraître en Italie (2). C'est aussi qu'il ne tenait à rien davantage qu'à éviter toute ingérence étrangère dans l'Etat pontifical. Pour l'Empire, il était moins pressé, et se montra moins catégorique, car il n'entrait pas dans ses vues de décourager complètement Richard, de peur d'être obligé de couronner aussitôt son rival, et de fmir ainsi l'interrègne avant d'avoir tiré de l'élection contestée tout ce qu'il voulait lui faire rendre. Mais il affectait une impartialité qui contrastait avec les marques de préférence qu'à certains moments tout au moins le prince anglais avait reçues de son prédécesseur. Le 27 aviil 1262 ^^\ il écrivait au roi de Castille qu'il ne pouvait, malgré ses instances, lui conférer la couronne impériale, attendu que Richard aussi y avait des prétentions et les faisait valoir. Il le pouvait d'autant moins que les deux parties, à bien des reprises, avaient déclaré ne pas vouloir soumettre leurs droits à son jugement. Cette réponse était moins que ne désirait le roi, plus sans doute qu'il n'aurait obtenu d'Alexandre. Elle marque l'intention où était le pape de traîner les choses en longueur, car il n'ignorait pas qu'Alfonse et Richard éprouvaient une égale répugnance à prendre la voie judiciaire, c'est-à-dire à paraître avouer que leur cause était discutable. S'il agissait ainsi, on verra d'ailleurs que ce n'était pas irrésolution ou faiblesse, mais calcul profond et arrière-pensées ambitieuses.
A cette date, il avait déjà donné à Henri III un premier avertissement, détourné mais fort clair, et spus une forme très habile.
Il se garda bien de le mettre en demeure, une fois de plus, de tenir ses engagements. Cela s'explique sans peine, s'il était déjà décidé à rompre. Car alors il lui importait de ne pas provoquer de promesses nouvelles dont il aurait été moralement obligé d'attendre l'effet, et surtout, en paraissant tenir encore quelque compte des conventions passées, il aurait affaibli la thèse juridique qui allait être la sienne, à savoir que ces conventions étaient d'ores et déjà
(1) Il est fait allusion h celle lellre dans la DittinUio infer fratres super nominatione electorum in imperatorem (Reg. Urb. IV, II, 358). Elle se trouve dans Richard de Pofi, Bibl. Nat., fonds latin, n° 14766, fol. 239; Hampe. NA. XXX, 688.
(2) Cf. la lettre du cardinal de Saint-Adrien (Hampe, NA. XXII, 359).
(3) R. III, 480; Reg. Urb. IV, II, 93. Réponse dilatoire analogue à Henri III, dans Richard de Pofi (Hampe, NA. XXX, 689).
caduques, n'ayant pas reçu, du lait de l'Angleterre, et dans les délais stipulés, même un commencement d'exécution. Mais, après tout, un fantôme de roi, connue Edmond, valait encore mieux que le nécuit. On pouvait toujours, en son nom, distribuer des diplômes, faire des promesses, enlin agiter la Sicile. Il était donc imprudent de prononcer sa déchéance avant d'avoir trouvé son successeur. Le refus essuyé, huit ans auparavant, de la part de Charles d'Anjou, montrait que la chose n'irait peut-être pas sans peine. La peau d'un ours bien vivant est de défaite dihicile, surtout quand on veut la vendre très cher. — D'autre part, on ne pouvait pas, sans s'exposer par trop au reproche de duplicité, faire des ouvertures à un tiers à l'insu de Henri III, puis mettre brusquement ce dernier en présence d'un fait accompli que rien n'aurait pu lui faire prévoir.
Urbain IV s'avisa d'un biais ingénieux pour tout conciUer. Dès le commencement de 1262 (D, il envoya en Angleterre un nonce, son chapelain maître Léonard, chantre de Messine, chargé de percevoir tous les arriérés de cens ou d'autres taxes dus à la Chambre apostohque, et en même temps toutes les sommes destinées à la Terre Sainte, et provenant du décime et du vingtième autrefois décrétés, ou de legs et de rachats de vœux. Acte msignihant en apparence : la mission de Léonard n'était pas isolée ; elle faisait partie d'un programme d'ensemble pour le recouvrement de tous les arriérés; d'autres missions du même genre partirent vers la même époque pour presque tous les pays (2). Mais il était une circonstance spéciale à l'Angleterre ; tous les revenus de la Terre Sainte y avaient été abandonnés au roi, en vue de la croisade qu'il avait fait vœu d'entreprendre et aussi de l'expédition de Sicile. Si donc il laissait sans protester opérer maître Léonard, il pourrait être présumé avoir tacitement renoncé à ses projets, et donc délié le pape vis-à-vis de lui. Dans le fait il agit tout autrement. Voyant à merveille où le pape voulait en venir, son inquiétude lui inspira une démarche auprès des rois de France et de Navarre. Il les pria de solliciter d'Urbain IV le maintien des droits de son fils 0). En même temps, il réclama auprès de la curie contre l'envoi du collecteur. Urbain IV, après avoir, à dessein sans doute, quelque peu tardé, lui répondit que les délais prévus dans la concession du décime
(1) Les pouvoirs de Léonard sont datés du 10 janvier {Reg. Urb. IV, I, 130 et 132).
(2) Fabre, Etude sur le Liber Censuum de VEglise romaine, 164.
(3) BFW. 14170. Ces lettres sont en réalité du 22 avril, date du document qui les précède dans le rôle; elle portent la formule Teste rege ut supra. Henri III n'a dû les écrire que sous le coup de la mission donnée à Léonard; peut-être aussi s'est-il inquiété des négociations engagées par Manfred, en janvier. Il faut donc, selon nous, rectifier la date donnée par BFW.
étaient expirés, sans qu'il eût commencé aucune des deux entreprises qui l'avaient motivée, et que les besoins de la Terre Sainte étaient bien gi'ands u). Lettre à dessein laissée obscure, et qui pourrait s'interpréter, suivant les cas, soit comme la révocation de l'investiture de la Sicile, soit simplement comme la révocation des subsides financiers consentis par le Saint-Siège. Urbain IV en arrivait exactement à ses fms. Se dispensant d'exécuter les traités en ce qui le concernait, en môme temps qu'il négligeait de les faire exécuter par le roi, il témoignait clairement qu'il ne leur accordait plus de valeur; mais tant qu'il ne l'aurait pas déclaré expressément et publiquement, il pourrait toujours y revenir, sans trop paraître se déjuger; et en attendant il prévenait l'Angleterre de son intention de reprendre sa liberté, sans cependant se brouiller avec elle.
Il va de soi qu'à ce moment il était déjà fixé sur la puissance qu'il allait convier à remplacer l'Angleterre. A vrai dire il n'avait guère eu l'embarras du choix. Dès l'instant où on ne voulait pas entendre parler de Conradin, en dehors duquel aucun prince allemand n'entrait en ligne de compte, il ne restait que la France, la Castille et l'Aragon. Le roi d'Aragon ne répugnait pas aux entreprises, mais il était l'ami de Manfred. Le roi de Castille n'était arrêté par aucun sentiment de ce genre; il avait déjà eu tout seul, et sans qu'on la lui suggéi'ât, l'idée de conquérir la Sicile. Mais cela même était un obstacle à ce que le Saint-Siège lui en confiât le soin. D'ailleurs il s'excluait lui-même par sa candidature à l'Empire; et à supposer qu'il y renonçât, il aurait toujours contre lui le souvenir de ses relations avec Pise, avec Ezzelin, avec les ennemis italiens du Saint-Siège. p]n somme il n'était qu'un brouillon, avec ses aspirations à une espèce de monarchie universelle, avec son besoin de briguer toutes les couronnes qui lui paraissaient vacantes, lui, souverain d'un royaume excentrique et sans grandes ressources. Il échouerait probablement ; et s'il réussissait, il deviendrait dangereux. Au fond, Urbain IV n'avait pu songer qu'à la France; et c'est à elle en effet qu'il s'adressa. Dès la fm de 1261, peut-être, en tous cas dès le commencement de 1262, maître Albert de Parme était à la cour de saint Louis, chargé de le sonder pour
(1) Reg. Urb. IV, I, 145 (lettre du 10 sept. 1262 à Jean Mansel).
lui-même ou pour un de ses lils ^^K Par souvenir sans doute du relus essuyé en 1253, ce n'est pas auprès de Cliarles d'Anjou que lut tentée la première démarclie.
Une lettre du pape à maître Albert nous apprend seule le peu que nous savons des premières impressions du roi de France (2). Il paraît n'avoir pas été arrêté un instant par l'idée de détrôner Majil'i'ed ; du moins cette objection ne ligure-t-elle pas parmi celles auxquelles lépond le pape. Il n'aurait pu d'ailleurs la présenter sans se déjuger lui-même; par le traité de Paris, conclu avec Henri III en 1259, n'avait-il pas promis de fournir pendant deux ans la solde de cinq cents chevaliers, destinés à prendre part à l'expédition sicilienne (3) •.> Do lait, du point de vue du droit la cause de Manfred n'était pas défendable; et il jugeait très sévèrement sa conduite vis-à-vis du Saint-Siège. Il eut bientôt l'occasion d'en donner la preuve. Au traité de Gorbeil, en 1258 (^), avait été convenu le mariage de son fils Philippe avec Isabelle, fille du roi d'Aragon. Le moment était venu de le célébrer ; le roi de France et le roi d'Aragon se rendirent à cet effet au-devant l'un de l'autre et se rencontrèrent à Glermont au commencement de juillet (5). Mais Jacques d'Aragon arrivait de Montpellier, où il venait précisément d'accomplir l'autre projet matrimonial dont il a été question plus haut, l'union de son fils Pierre avec Constance, hile de Manfred (6). Saint Louis se montra fort ému en apprenant qu'il pactisait ainsi avec un excommunié, ennemi de l'Eglise. Son premier mouvement fut de rompre; et le pape, auquel, un peu prématurément, on présenta la chose comme faite, lui en écrivit une lettre débordante de joie et d'éloges (''). Il se ravisa ensuite, mais en exigeant du roi d'Aragon une déclaration par laquelle ce prince protestait que jamais il ne pi'cndrait la défense de Manfred contre l'Eglise romaine ou ses ayants cause, et promettait aussi de ne pas soutenir contre Charles
(1) LeUrcs d'Ui'bain IV à Marguetile de Provence (P. 19021) el à Alfonse de Poitiers (Berger, Layettes du Trésor des Chartes, IV, n" 4853; 20 juin 1263). On ne sait même auquel des fils de saint Louis pensait le pape; la façon vague dont il s'exprime fait supposer qu'il lui en laissait le choix.
(2) P. 18440. Cette lettre est évidemment à placer bien plus tôt que ne le fait Potthast. Il n'y est pas encore question de Charles d'iVnjou.
(3) BFW. 14060, et Layettes, III, n" 4554. C'est évidemment l'expédition sicilienne qu'il faut entendre par le « servise Dieu ou de l'Yglise » dont il est parlé au traité.
(4) De Laborde, Layettes du Trésor des Chartes, III, n° 4412.
(5) Le roi de France y arriva le 2 {Journal d'Eudes Rigaud, dans IIF. XXI, 587).
(6) BFW. 4734 a.; cf. plus haut, p. 285.
(7) P. 18402; BFW. 9291. La lettre n'est pas datée, mais de peu postérieure à l'arrivée du pape à Montefiascone (il y est le 23 juillet).
d'Anjou les Marseillais et Boniface de Gastellane, alors en pleine révolte (i). Ces garanties données, la cérémonie eut lieu, le 6 juillet, par le ministère de l'archevêque de Rouen (2). Ainsi, Manfred avait évité l'humiliation de voir son alliance devenir, pour ceux qui l'avaient acceptée, le motif d'une espèce de mise à l'index; mais il perdait tous les avantages politiques qu'il avait pu se promettre du mariage de sa fille. Entre lui et le pape, saint Louis venait de montrer clairement qu'il prenait parti pour le pape. — D'autre part, le roi de France trouvait au projet qu'on lui soumettait des côtés très séduisants. Ardent zélateur de la croisade, il calculait ce que pourrait faire, pour la reconquête de Gonstantinople ou pour la défense de la Terre Sainte, un Etat comme la Sicile, lorsque soumise à son influence, toutes les ressources en seraient utilisées au profit de l'Orient chrétien. Du jour où les Normands, à peine maîtres de l'Italie méridionale, avaient commencé à subir la fascination de l'Orient, tandis que pour la première fois FEurope s'ébranlait pour la conquête du tombeau du Christ, la Sicile avait joué le rôle auquel sa position la destinait; point d'attaque contre Byzance, escale de ravitaillement sur le chemin de Syrie. Saint Louis n'était pas le premier à en apercevoir l'importance, qui était devenue presque proverbiale. Peut-être songeait-il, avec une amertume qui devait mal le disposer pour les Hohenstaufen, aux maigres secours que lui-même, lors de sa précédente expédition, avait obtenus de la mauvaise volonté hypocrite de Frédéric II W, Mais la considération de la croisade elle-même n'aurait pu lui faire commettre une injustice. Or il éprouvait des scrupules touchant les droits de Conradin. En cela, il restait conséquent avec lui-même : après sa déposition, il n'avait jamais cessé de traiter Frédéric II en souverain. A défaut de Conradin, il y avait Edmond, avec les droits qu'il tirait de la concession à lui faite par le Saint-Siège. Pouvait-on le supplanter ? Telles furent les objections de saint Louis. Urbain IV paraît en avoir conçu un peu d'humeur. Il s'en prit à des conseillers perfides qu'il imagina peut-être pour les besoins de la cause, et auxquels il supposa que le roi de France s'était montré trop crédule; il chargea son nonce de lui faire comprendre combien il était exagéré, et presque blessant, de témoigner plus de scrupules que le pape et les cardinaux, et de croire si facilement que des personnes si consciencieuses pourraient compromettre ainsi son salut et le leur propre. D'arguments, point, en dehors de l'argument d'autorité. Le
(1) Berger, Layettes, IV, 4774-4775.
(3) Berger, Saint Louis et Innocent IV, 317 et suiv.
pape s'en rapportait sans doute à maître Albert du soin de les faire valoir. Nous connaissons d'ailleurs, le Saint-Siège les ayant développés dans d'autres circonstances, ceux que le nonce dut employer. Les hésitations de saint Louis nous fournissent une occasion toute naturelle pour les indiquer.
Pour Gonradin, il suffisait de lui appliquer, dans toute leur rigueur, les principes du droit féodal sur la confiscation du fief. La Sicile était un fief du Saint-Siège, dont l'ancien possesseur, Frédéric II, privé, au concile de Lyon, pour révolte envers son suzerain, n'avait pu léguer à ses descendants ce dont il était justement dépossédé. Même pour ceux, et saint Louis en était sans doute, qui ne jugeaient pas que le Saint-Siège fût exempt de torts, ceux de Frédéric II étaient patents et singulièrement graves. La mesure prise contre les Hohenstaufen pouvait être rigoureuse et plus conforme à la théorie qu'à la pratique du droit : elle était strictement légale.
Le cas d'Edmond n'appai'aîtra pas comme beaucoup plus compliqué (1), si l'on se reporte à l'Iiistorique qui a été donné plus haut des négociations entre le Saint-Siège et l'Angleterre. Invoquait-on, en sa faveur, le privilège d'Alexandre IV du 9 avril 1255, le pape était fondé à répondre ce qu'il dira en 1263, ce que répétera Clément IV en J265, qu'il était devenu caduc, faute par TAngleterre d'avoir accompli, dans les délais voulus, les conditions qui y avaient été mises. Si l'on se rejetait sur la concession faite par maître Albert, en 1254, le pape pouvait dire que nonobstant la bulle confirmative d'Innocent IV, qu'Henri III possédait, il avait toujours manqué au traité la formalité dernière qui seule pouvait le rendre parfait : le légat n'avait pas renouvelé son privilège, dans la forme prescrite par le pape. — Sans doute, en admettant que dans le traité de 1255 l'Angleterre réservât les droits qui selon elle, résultaient pour elle du traité de 1254, comme aussi, après la bulle du 18 décembre 1258, en n'usant pas de la liberté d'action qu'il avait revendiquée, en tolérant, au contraire, et sans protester à ce qu'il semble, qu'Edmond fît en Sicile acte de prétendant et presque de souverain, le Saint-Siège avait semblé, en fait, reconnaître une certaine plausibilité aux prétentions anglaises et leur accorder le bénéfice du doute. Il y avait là une considération d'équité dont il aurait dû tenir compte. Mais d'obligation stricte et juridique, il n'en existait pas. Voilà ce que maître Albert dut développer à saint Louis.
fl) Nous exposons l'argumentation de Clément IV, dans ses bulles du 26 février 1265 (P. 19037-19038). Sur l'histoire des faits, cf. l'Introduction.
Ses efforts réussirent en partie. Le roi persista à refuser la Sicile pour lui-même ou ses fils, mais par des raisons de politique, et non de conscience (i), car il permit au nonce de l'offrir à son frère Charles d'Anjou. Nous ignorons comment fut mis en avant le nom du comte de Provence. Le plus probable (2) est que maître Albert avait reçu à cet effet des pouvoirs dont il devait éventuellement faire usage (3). L'autorisation de saint Louis n'était d'ailleurs pas une simple formalité, une façon de se débarrasser d'un solliciteur importun en le renvoyant ailleurs. Toute la suite de ce récit montrera qu'il ne serait venu à la pensée ni de Charles, ni d'Urbain IV, de passer outre si elle avait été refusée. La négociation venait donc de faire un très grand pas en avant. Mais ce premier résultat à peine obtenu fut remis en question par une péripétie qui retarda de plus d'un an la conclusion fmale.
Saint Louis était persuadé, et le nonce déjà en route pour aller trouver Charles d'Anjou, quand il fut inopinément rappelé. Le roi venait de recevoir des lettres du pape apportées par Jean de Valenciennes, sire de Caïffa. Il ne voulut pas les communiquer au nonce. Il lui dit seulement qu'il envoyait au pape un messager spécial, pour demander des explications sur certaines questions qui y étaient touchées; et en attendant la réponse, il invitait m.aître Albert à s'abstenir de poursuivre sa mission. Le nonce, très intrigué, protesta, faisant valoir l'urgence de l'affaire et l'impossibilité où il était de la suspendre sans avoir reçu d'instructions de sa cour. Saint Louis fmit par lui permettre de se rendre en Provence et d'entamer les pourparlers avec Charles d'Anjou, mais à la condition expresse de ne rien terminer jusqu'à nouvel ordre ('^).
Que contenaient donc ces lettres, qui pût ainsi changer les résolutions du roi ? Aucun témoignage direct ne nous l'apprend, mais
(1) « Excusatus fustis excusationibus ^ licet voluntati nostre repugnantibus » dit Urbain IV au comte de Poitiers (Berger, Layettes, IV, 4853). Il n'aurait pas qualifié de justes des objections dirigées contre la légitimité de l'entreprise en elle-même.
(2) Il semble en effet qu'Albert, après le refus de saint Louis, n'aurait pas eu le temps de demander et de recevoir de la curie des instructions nouvelles.
(3) On en avait usé ainsi en 1253 pour le même comte de Provence et Richard de Cornouailles.
(4) Nous connaissons ces faits par une lettre d'Urbain IV, du 25 oct. 1262 {Reg. Urh. IV, II, 146; R. III, 494).
il est facile de le conjecturer avec quelque certitude par leur date (elles sont de la lin de juillet 1262) d), par les circonstances où elles lurent écrites, et par le personnage qui en fut chargé.
Ce personnage, tout d'abord, nous est bien connu. Pendant trente ans, qu'il s'agisse de négocier ou de combattre, on trouve Jean de Valenciennes partout où les intérêts de l'Orient chrétien sont en jeu. Dès 1240, Grégoire IX vantait les démarches incessantes et les sacrifices personnels qu'il avait laits en faveur de l'Empire latin de Constantinople (2), En 1243, il est le représentant en France de l'empereur Baudouin (3). Un peu plus tard, il est mêlé aux préparatifs de la croisade de saint Louis; en qualité de sergent royal, il ligure parmi les commissaires chargés d'encaisser pour le compte du roi les fonds du décime ecclésiastique levés par les collecteurs pontificaux (^). Il accompagna saint Louis en Orient (5), et aux côtés de son maître ce diplomate et cet homme d'affaires se transforma en vaillant soldat (6); puis saisi tout entier par la fascination de la Terre Sainte, il s'y fixa, acquit par un mariage des droits sur la seigneurie de GaiTfa C^), et se consaci^a désormais à la défense de ce qui subsistait encore des établissements chrétiens. Avec les Erard de Valéry et les Geoffroy de Sargines, il est du petit nombre de ces volontaires d'une cause désespérée qui prolongèrent jusqu'à la fm du siècle l'agonie du royaume de Jérusalem, et honorèrent du moins la défaite par leur dévouement désintéressé.
Dans la première moitié de 1262, les terribles dangers que courait son pays d'adoption l'obligèrent à un voyage en Europe. En octobre ou en novembre 1261, le sultan mamelouk Bibars, monté sur le trône l'année précédente, avait rompu la trêve conclue par son prédécesseur et s'était jeté sur la principauté d'Antioche, inaugurant la série de campagnes victorieuses qui réduisirent à quelques places
(1) Urbain IV, dans une lettre à saint Louis (P. 18402), dit qu'il lui a envoyé Jean de Valenciennes « nuper de Viterbin recèdent es declinaturi apud Montem Flasconem ». Or il est encore à Viterbe le 21 juillet (P. 18383), et déjà à Montefiascone le 23 : ce jour-là il écrivait au roi de Navarre une lettre destinée à être portée par le même Jean de Valenciennes [Reg. Urb. /V, I, 144).
(3) De Laborde et Teulet, Layettes du Trésor des Chartes, II, n» 3123.
(4) HF. XXI, 532 et suiv.
(5) De Laborde et Teulet, op. cit., III, 3789.
(6) Tillemonl, Vie de saint Louis, lîl, 399-407; Joinville, éd. de Wailly, pp. 254- 256, 316.
(7) Sur cette question fort embrouillée, cf. Ducange, Les Familles d'Outremer, éd. Rey, p. 269. — On constate la présence de Jean de Valenciennes en Orient en 1257, 1258, 1259, 1261 (cf. Rôhricht, Reg esta regni Hierosolymitani, n°' 1259, 1269, 1271, 1298, et Tafel et Thomas, Urkunden zur âlteren Ilandels-und Staatsgeschichte der Republik Venedig, III, p. 42).
fortes sur la côte les possessions chrétiennes W, Les chrétiens lui demandèrent vainement la paix. Leur seule chance de salut était désormais dans de prompts renforts venus d'Occident; si souvent déçus dans cet espoir, ils s'y attachaient cependant avec une ténacité invincible, sentant bien qu'ils n'en avaient pas d'autre. Jean de V^alenciennes entreprit d'aller à la cour pontificale et en France réclamer et organiser les secours. Nul parmi les barons orientaux n'était plus propre, par son passé, à rempUr une pareille tâche.
Mais il n'était pas le seul à faire appel à ce qui pouvait subsister encore, en Occident, de l'antique esprit des croisades. A Viterbe même, il se rencontrait avec un autre solliciteur, celui-là même qu'il avait jadis servi, Baudouin, empereur de Gonstantinople (2).
On sait comment, le 25 juillet 1261, les troupes de l'empereur grec de Nicée, Michel Paléologue, entrèrent dans Gonstantinople, obligeant à une fuite précipitée l'empereur latin. L'infortuné Baudouin, déjà habitué à promener à travers l'Europe sa diplomatie et son dénûment (3), se voyait condamné à recommencer, dans des conditions plus lamentables encore, sa vie errante d'autrefois. Après un séjour en Grèce, il s'était, vers la fm de 1261, mis en route pour sa tournée, et sa première étape avait été le royaume de Sicile.
La géographie l'y invitait, mais aussi la politique. Il savait trouver en Manfred un ennemi de Paléologue. Gomme tous les princes qui au Moyen-Age ont régné sur l'Italie méridionale (-i), comme son père, et plus encore, Manfred était attiré par l'Orient et tenté d'y intervenir (s). Mais un revirement complet s'était produit depuis le temps de Frédéric II. Gelui-ci avait été l'allié de l'empereur de Nicée Jean Ducas Vatacès (6); il Uii avait donné en mariage sa fille Gonstance, la propre sœur de Manfred; il en avait reçu des secours dans sa lutte contre le pape. Manfred, au contraire, comme en
(1) Sur ces campagnes cf. Rôhricht, Etudes sur les derniers temps du royaume de Jérusalem (dans les Archives de VOrîent latin, II, p. 365 et suiv.), et Geschichte des Kônigreichs Jérusalem, 906 et suiv.
(2) Les pages qui suivent étaient écrites quand a paru le livre de Norden, Das Papsttum und Byzanz, avec lequel elles se rencontrent sur quelques points.
(3) Cf. sur les voyages antérieurs de ce prince Hopf, Geschichte Griechenlands vom Beginn des Mittelalters bis auf unsre Zeit dans VEncyclopédie de Ersch et Gruber, LXXXV, p. 254-256).
(4) Sur cette attirance de l'Orient pour les souverains de l'Italie méridionale, cf. Norden, op. cit., et du môme, Der Vierte Kreuzzug im Rahmen der Beziehungen des Abendlandes zu Byzanz.
(5) Sur sa politique, voir Norden, Das Papsttum und Byzanz, 329 et suiv.
(6) Voir notamment dans Hopf, op. cit., p. 254, la manière dont Frédéric II gêne, pour le plus grand profit de Vatacès, les armements de Baudouin. Sur sa politique orientale, Norden, op. cit., 321 et suiv.
témoigne son privilège poui' Spalato ^i^ et comme devait le prouver plus tard la fondation de Manfredonia, tournait surtout son attention sur la côte orientale de l'Adriatique, avec laquelle il cherchait à développer les relations commerciales de son royaume, et sur laquelle il était désireux de s'msLaller. Là il trouvait devant lui Michel II, le descendant de cette branche bâtarde des Gomnène qui après la prise de Constantinople par les croisés s'était maintenue indépendante des Latins dans le despotat d'Epire, avait fondé l'éphémère empire grec de Thessalonique, et entrant en rivalité, puis en lutte ouverte, avec les empereurs de Nicée, faillit balancer leur fortune et leur enlever l'honneur de renverser l'Empire latin. Manfred aurait pu, renouvelant la tradition de ses prédécesseurs normands, se présenter en conquérant sur les côtes albanaises ; il préféra y prendre pied à l'amiable (2). 11 épousa Hélène, hUe du despote, qui lui apporta en dot Durazzo, Bérat, Valona (3). Ce mariage décida de son attitude dans les conflits orientaux. Il envoya un contingent de mercenaires allemands servir sous les ordres de son beau-père (^), quand celui-ci, qui avait été obligé en 1254 de reconnaître la suzeraineté de Vatacès ^^^ se remit en campagne, après la mort de son vainqueur, contre son fils et successeur Théodore Lascaris II. Port de l'ahiance de Manfred, fort aussi de l'appui de son autre gendre, Guillaume de Villehardouin, prince d'Achaïe^^), le despote nourrissait les plus grands projets. Il s'agissait non seulement d'arracher Thessalonique à l'empereur de Nicée, mais d'enlever Constantinople aux Latins. Ainsi Michel voulait tenter ce que réalisera quelques années plus tard Paléologue, et comme ce dernier, il combattait les Latins avec des alliances latines. Manfred ne se faisait aucun scrupule de servir ses desseins ; ainsi que le
(1) BFW. 4689.
(2) On remarquera qu'il ne faisait là que suivre une politique vers laquelle avait un instant penché son père. Frédéric II, avant de s'entendre défmilivement avec Vatacès, avait été l'allié, en 1229, de Théodore-Ange Commène, despote d'Epire (Hopf, op. cit., 257). Après la défaite de Théodore par les Bulgares, son frère et successeur Manuel s'était étroitement rapproché du pape et avait prêté hommage à Geoffroi, prince d'Achaïe. Il s'appuyait déjà sur les Latins.
(3) Sur la date de ce mariage cf. l'art, de Ficker dans MiWieiluiigen des Instituts lûr Œsterreichische Geschiclitsforsohung , tome III, p. 358 (rés. dans BFW. 4701 a.). Manfred possédait dès 1257 les places qui constituèrent la dot d'Hélène (Miklosich et Muller, Acta et diplomata prœca res grœcas italicasque illustrantia, III, 239). Son mariage ne fit que légitimer ces acquisitions.
(4) Dès 1258, Manfred expédiait une flotte en Romanie {Hîstoria translationis sancti Thomx, dans Ughelli, Italia Sacra, VI, 774).
(5) Cf. sur ce traité Hopf, op. cit., 281.
(6) Le mariage de Villehardouin avec Anne, l'autre fille du despote, fut conclu après celui de Manfred, probablement pas avant 1259 (Hopf, op. cit., 282).
remarque l'historien grec Pachymère (i), il avait trouvé dans son héritage comme une tradition de famille, la rébellion contre FEglise, et ses Allemands ne voyaient rien d'étrange à attaquer une ville défendue par des Italiens.
Mais sur ces entrefaites Théodore Lascaris était mort à son tour; son fils, un enfant en bas âge, fut supplanté par Michel Paléologue(2). Paléologue sauva l'empire de Nicée de la coalition qui se formait contre lui. C'est en vain qu'il essaya de la dissoudre par des négociations; Manfred et le prince d'Achaïe, pleins de grandes espérances, restèrent inébranla])les (3). Mais ses troupes remportèrent, dans l'automne de 1259, la victoire décisive d'Achrida ou Pelagonia, où les chevaliers de Manfred furent taillés en pièces, où le prince d'Achaïe tomba aux mains des vainqueurs (^).
Au désir de venger cette défaite s'ajoutait, chez le Hohenstaufen, un ressentiment d'ordre privé. Sa sœur, après la mort de Vatacès, avait été retenue à la cour de Nicée. Violemment épris d'elle, Paléologue essaya de la séduire; et devant sa résistance, songea, afni de pouvoir l'épouser, à répudier sa propre femme. Il se donnait à luimême et donnait aux autres comme prétexte une pressante raison d'Etat, la nécessité de désarmer, de se concilier même, par une alliance de famille, les parents de l'impératrice. Argument peu sincère peut-être, mais qui démontre qu'à Byzance on croyait au péril sicilien. En attendant. Constance restait captive dans sa prison dorée; et l'un des objets de la politique de son frère était d'obtenir sa délivrance, de gré ou de force (s),
Baudouin trouvait donc Manfred vivement irrité, nullement découragé, si peu disposé à renoncer à ses vues sur l'Orient ^^\ que depuis la défaite d'Achrida il avait envoyé et continuait à entretenir au service de son beau-père un nouveau corps de mercenaires, auquel quelques premiers succès semblaient promettre une meil-
(1) Ed. de Bonn, I, 83.
(2) Paléologue règne d'abord comme tuteur de Jean IV; il est couronné seul le 1" janvier 1259.
(3) Cf. Georges Acropolite, éd. de Bonn, p. 175-176.
(4) Murait, Chronologie de V empire byzantin, a réuni les textes conrernant cette bataille.
(5) Sur cette affaire cf. Pachymère, III, 7. Sur Constance (appelée Anne par les écrivains byzantins), voir Schlumberger, Le Tombeau d'une impératrice byzantine à Valence en Espagne.
(6) Au loin d'ailleurs on lui attribuait des projets de conquête aux dépens de l'Empire grec (cf. le sirvenle du troubadour provençal Pierre Vidal; Raynouard, Choix des poésies originales des troubadours, V, 340, et Merkel, Uopinione dei contemporanei sulV impresa italiana di Carlo I d'Angiô, 44).
leure fortune (D. B^ntre Tempereur détrôné et le roi de Sicile, l'entente était tout indiquée. Assurément les projets du second n'auraient pu être réalisés qu'aux dépens du premier; mais ils avaient été si loin d'aboutir et Baudouin était si peu en mesure de s'en venger, qu'il ne pouvait mieux faire que de les oublier. C'était depuis longtemps le sort de l'Empire latin de subir des alliances intéressées, et de se servir de ses ennemis les uns contre les autres; et Baudouin ne répugnait nullement, la suite de son histoire l'a prouvé, à vendre, dès qu'il trouvait preneur, une partie des Etats qu'il ne possédait plus, afm de se pi'ocurer les moyens de recouvrer le reste, ou du moins de faire figure de prétendant. Y eut-il, entre son hôte et lui, quelque arrangement de ce genre, quelque partage éventuel des conquêtes à refaire ? Aucun document ne nous l'apprend. Il est certain du moins qu'à partir de leur entrevue en Fouille il crut pouvoir compter sur Manfred, et se comporta en toutes choses comme si son amitié eût été la meilleure carte qui restât dans son jeu.
Mais un roi mal affermi sur un trône usurpé et contesté ne serait pas libre de consacrer toutes ses forces à l'Orient. Il imagina du premier coup une solution aussi simple qu'élégante : faire reconnaître Manfred par le pape, pour se faire ramener par lui à Gonslantinople. Il allait s'acharner à la proposer. Ce n'était pas son coup d'essai; il aimait à se consoler de mal faire ses affaires en se mêlant d'arranger celles des autres. Seize ans auparavant, il avait offert sa médiation à Frédéric II et à Innocent IV, au moment où leur conflit atteignait à son paroxysme (2). Mesurant mal toute la grandeur des prétentions irréductibles de Manfred, et toute l'obstination du Saint- Siège, il recommençait une tentative analogue, presque aussi désespérée d'avance, car Urbain IV paraissait bien peu disposé à se prêter à une transaction.
Lui-même a rappelé plus tard à son allié (3) de quelle insistance il avait usé pour l'amener à ses vues, et comment il l'avait adjuré,
(1) En 1262, Nicéphore, fils du despote d'Epire, battit et fit prisonnier le général de Paléologue, Alexis Stratégopoulos, qui fut envoyé en Fouille, à Manfred, et ensuite échangé contre Constance fPachymère, I, 32; III, 7).
(2) Sur le rôle de Baudouin au concile de Lyon, cf. Berger, Saint Louis et Innocent IV, 127.
(3) Dans la lettre qu'il lui écrivit le 2 juillet 1263 (BFW. 14204; Martènc, Thésaurus Anecdotorum, II, 23). La chronique vénitienne de Martino da Canale {Archivio Storico Italiano, 1" série, VIII, 500), qui atteste aussi le fait essentiel, l'enlente intervenue entre Manfred et Baudouin en vue d'une action commune auprès d'Urbain IV, donne pour le détail une impression un peu différente. Ce serait Manfred qui, de lui-même, aurait chargé Baudouin de plaider sa cause auprès du pape, promettant, si le Saint-Siège voulait lui donner « sa grâce et pes ou
au nom de ses intérêts et au nom de son honneur, de faire à tout prix sa paix avec l'Eglise. Il parvint à le persuader ; si Mani'red, depuis longtemps résigné à Thostilité du Saint-Siège, et qu'aucun danger immédiat ne menaçait encore, rouvre tout d'un coup les négociations, et sans se laisser rebuter renouvelle et multiplie ses avances, il est clair qu'il obéissait à une influence, et ce ne peut être que celle de Baudouin.
Dès le mois de janvier 1262 U), ses ambassadeurs venaient offrir au pape, en échange de sa reconnaissance comme roi de Sicile, trois cent mille onces d'or payables en plusieurs termes, et un cens annuel de dix mille livres. Ces propositions furent écartées. A peine averti de cet insuccès, il demanda les bons offices du roi d'Aragon (2). Celui-ci était son ami, et en l'excusant plaidait un peu pour lui-même et justifiait le mariage de son fils. Il ne se fit donc pas prier pour intervenir. Mais pour toute réponse il s'attira un éloquent sermon, où on lui reprochait de ternir sa gloire et celle de sa race par une union avec une famille d'excommuniés et d'ennemis de l'Eghse.
C'est sur ces entrefaites que Baudouin arrivait en personne à la curie. L'empereur déchu était accompagné de bon nombre de ses compagnons d'infortune (^), aventuriers que les récents événements avaient chassés de leurs seigneuries orientales, ou qui sentaient que leur tour allait venir bientôt. De plus, à sa demande, le doge de Venise avait envoyé ses ambassadeurs Michèle Dauro et Marco Giustiniano(^). Dans d'autres conditions, les Vénitiens auraient sans doute été parfaitement capables de lier partie avec Paléologue. Mais la prise de Constantinople avait eu lieu avec la collaboration des Génois, et à leur profit; c'était assez pour que Venise, indignée, se posât en champion de la catholicité contre le Grec schismatique. Elle faisait sien, elle soutenait, semble-t-il, auprès du pape le plan que caressait Baudouin d'une vaste coahtion contre l'empereur de Nicée. Elle se prêtait, autant qu'il était en elle, à l'exécuter, en se réconciliant à ce moment même avec le beau-frère et l'allié de
au moins trive », de rétciblir d'abord l'empereur sur le trône d'e Constantinople, puis de reconquérir Jérusalem pour le compte de la chrétienté. Ce récit, qui paraît dramatisé un peu artificiellement, me semble moins sûr que le témoignage de Baudouin lui-même.
(1) BFW. 4733 a., Shirley, op. cit., II, 204.
(2) On peut se demander si là encore l'intermédiaire ne fut pas Baudouin, ou plutôt son fils. Philippe de Courtenay précéda son père en France et fut un des témoins de l'arrangement intervenu entre saint Louis et Jacques d'Aragon (cf. plus haut), qu'il avait peut-être contribué à préparer. C'était encore un service indirect rendu à Manfred.
(3) Il y est fait allusion dans P. 18350.
(4) Chron. de Canale, 502.
Manfred, Guillaume de Villehardouin, qu'elle avait jusqu'alors coiiibatlu à propos de TEubée (i). Elle proposait enlin d'équiper à ses frais les navires qui porteraient l'expédition. D'autre part, on n'a pas oublié que dans le même printemps de 1262, la Terre Sainte, par l'entremise de Jean de Valenciennes, se rappelait avec instances au souvenir d'Urbain IV. Viterbe, où la curie résidait alors, devenait le rendez-vous de tous ceux qui, pour des motiis et avec des objets divers, venaient supplier le pape de leur obtenir le secours de l'Europe chrétienne.
Tous ces solliciteurs étaient prêts à mettre en commun leurs efforts. Quoique l'Empire latin de Gonstantinople n'ait pas été, tant s'en faut, un soutien pour le royaume de Jérusalem, et quoique la reconquête de Gonstantinople et la défense de la Terre Sainte fussent, au fond, deux tâches parfaitement distinctes, on les avait si souvent recommandées ensemble et par les mêmes procédés au dévouement des fidèles, qu'on s'était habitué à les associer étroitement ^2) et presque à les confondre. Rien ne montre mieux la force de ce préjugé que la conduite de Jean de Valenciennes (3) et de Baudouin. Au heu de se regarder comme des concurrents, ils se traitèrent en alliés et se concertèrent ensemble; le second persuada sans peine au premier que tout serait sauvé quand marcheraient d'accord Manfred et le pape : la grande puissance spirituelle, seule capable de mettre sur pied une croisade, et le souverain qui s'offrait pour la conduire, et qu'en effet tout désignait pour ce rôle : ses ressources, son passé, sa connaissance des choses d'Orient, ses ambitions, un bonheur qui ne s'était pas démenti.
A l'appui de ce projet, les bonnes raisons ne manquaient pas. Quel scandale, si un pape monté sur le trône au moment où tombait Gonstantinople, où Bibars commençait ses courses victorieuses, continuait à ajourner la croisade après la chute des Hohenstaufen î et qu'il était facile à rétorquer, l'argument que le Saint-Siège avait toujours à la bouche pour justifier sa politique ! Gar puisque le concours de la Sicile était indispensable, pourquoi s'entêter à le conquérir, quand il n'y avait qu'à l'accepter; pourquoi une guerre longue, coûteuse, et après tout d'issue incertaine, alors qu'il suffisait d'une bulle au bas d'un parchemin ? Tels sont les thèmes que durent développer Baudouin et Jean de Valenciennes. Ils plaidaient
(1) Traité du 15 mai 1262 (Tafel et Thomas, Urkunden zur àlteren Uandels-und Staatsgeschichte der Republik Venedig, III, 40 et 51).
(2) Cf. Norden, op. cil., et Gottlob, Die pdpstlichen Kreuzzugssieueni des XIII Jahrilunderts.
(3) Sur l'attitude de celui-ci, cf. la lettre de Baudouin à Manfred (BFW. 142ai).
la cause de Manfred, l'un avec l'influence que lui valaient ses malheurs, et l'émotion qu'ils avaient excitée, l'autre avec l'autorité que lui assurait son long passé de dévouement à la Terre Sainte, tous deux en hommes qui ne comprenaient pas que la papauté pût sacrifier le patrimoine idéal et le domaine commun de la chrétienté à une politique de rancune, de routine, d'ambitions particulières.
Sur ces pressantes instances, l'intérêt sincère que l'ancien patriarche de Jérusalem portait à l'Orient chrétien, et que d'autres préoccupations avaient relégué au second plan dans son esprit, se réveilla avec force. D'avril à juillet, toute une série de mesures viennent en témoigner.
Et d'abord, en ce qui concerne la Terre Sainte, il fait dans tous les pays prêcher la croisade et organiser des quêtes ; ce soin fut confié aux religieux franciscains et dominicains (D. De plus, une taxe du centième fut établie pour trois ou cinq ans sur tous les revenus ecclésiastiques (2). En France, l'archevêque de Rouen, Eudes Rigaud, et Eudes de Lorris, chanoine de Bayeux, étaient chargés de la percevoir. Les sommes recueillies par eux devaient être versées à l'archevêque de Tyr et à Jean de Valenciennes lui-même, qui en régleraient feniploi, d'accord avec le roi de ^"'rance (s). Ces choix étaient significatifs; on ne pouvait remettre en de meilleures mains les intérêts de la croisade. On connaît déjà Jean de Valenciennes. Gilles, archevêque de Tyr, « l'une des plus grandes figures de l'épiscopat de Terre Sainte » (^), était lui aussi un ancien compagnon de saint Louis, qui lui avait inspiré son zèle. Titulaire, au moment des premiers succès remportés en Egypte, de l'éphémère archevêché de Damiette, devenu archevêque de Tyr en 1254, il avait, depuis lors, résidé constamment en Orient (s)^ sacrifiant toute sa fortune
(1) Pour la France, le royaume d'Arles, les fliocèses de Cambrai, Liège, Metz, Toul et Verdun, lettre au provincial des Dominicains de France, du 18 avril 1262 (Berger, Layettes^ IV, 4753; cf. 47(30-4765, 4767). — Cf. les pouvoirs donnés au ministre général des Franciscains le 21 mai 1262 (P. 18331). Pour la prédication de la croisade dans la Marche de Trévise, P. 18310, 18353. 18354, 18363. 18381; dans la Romagne P. 18324; dans la Lombardie P. 18314, 18318, 18330, 18344, 18352, 18366, 18372; dans le Danemarlv P. 18321; dans la Pologne P. 18335.
(2) Gottlob, Die pùpstlichen Krcuzzugssteuern des- XIII lahrhvnderts, p. 59. Pour l'Allemagne, P. 18375 (7 juillet); pour le Portugal, Berger, Layettes^ IV, 4773 (4 juill.); pour la Norvège, ibid., 4776 (7 juill.). Dans ces divers pays la concession était faite pour trois ans. Elle fut de cinq ans en France (P. 18461).
(3) Servois, Les emprunts de saint Louis en Palestine et en Egypte, dans la Bibliothèque de VEcole des Ctiartes, 1858, p. 113; Journal d'Eudes Rigaud, dans HF. XXI, 588. Ces mandataires s'étant montrés négligents, le pape chargea directement de la perception l'archevêque de Tyr fP. 18461; Berger, Layettes, IV, 4804).
(4) Delaville Le Roulx, Les titres de Vllôpital des Bretons d'Acre, dans Les Archives de V Orient latin, I, 423 el suiv.
(5) Rôhricht, Regesta regni Hierosolymifani, 1216, 1221, 1226, 1297, 1311.
au bénéfice de sa patrie d'adoption, et la dotant de nouveaux établissements liospitaliers. \'ei's le milieu de l'année 1201 (D, il était revenu en Europe chercher des secours. Il ne devait plus revoir l'Orient; il mourut à la tâche, en 1266, dans les fonctions de collecteur que le pape lui avait assignées. Il était homme à comprendre les idées de Jean de Valenciennes et de Baudouin; car l'affection qu'il éprouvait pour cette Terre Sainte, où quelques années plus tard, vieilli dans un labeur ingrat, il exprimait en termes touchants son désir d'aller njourir (-2), n'était égalée que par son indignation à voir détourner contre des chrétiens l'argent et les bras dont la Palestine avait un si pressant besoin (3).
Quant à Paléologue, son premier soin, après la prise de Gonstantinople, avait été d'envoyer des ambassadeurs porter au pape des offres de paix (^). Cette démarche explique peut-être qu'Urbain l\ soit resté plusieurs mois sans rien tenter d'important contre lui ; inertie qui fait mieux apparaître, par contraste, l'effet de la visite de Baudouin. Dès la fm de mai 1262, il adressait aux Frères Prêcheurs ou Mineurs, suivant les pays, une circulaire (^) dans laquelle, après avoir rappelé, les récents progrès des Grecs, la défaite et la capture de Guillaume de Villehardouin, et la prise de Gonstantinople, il se déclarait favorable aux projets d'expédition de Baudouin et des Vénitiens, et ordonnait de prêcher la croisade contre Paléologue, en promettant à tous les croisés le passage gratuit, offert par le doge de Venise, et toutes les indulgences de Terre Sainte. Le 5 juin (6), il sollicitait le concours de saint Louis en vue de l'entreprise, dont il précisait le programme : action, par terre, des seigneurs Latins d'Achaïe et de Morée, et diversion maritime des Vénitiens. Le 9 juin^'î'), il chargeait l'évêque d'Agen de lever, en France, diverses taxes dont le produit était destiné à cette croisade; le 20(8), n auto-
(1) Il arriva en Europe durant la vacance du trône pontifical entre Alexandre IV et Urbain IV (peut-être en même temps que ce dernier): se rendit d'abord en France, puis revint à la curie après l'élection d'Urbain (Berger, Layettes. IV, 4849).
(2) Déjà, en 1263, Urbain IV avait dû le retenir, au moment où il allait se rembarquer, pour lui confier la prédication de la croix en France {ibid.).
(3) Servois, art. cité, 288.
(4) Pachymère, II, 36, raconte, il est vrai, que des deux ambassadeurs l'un fut arrêté par les Latins de Romanie et écorché vif, l'autre revint sans avoir accompli sa mission. Mais son récit semble inconciliable avec une lettre du pape (P. 18605; Reg. Urb. IV, II, 205) qui fait aussi allusion à cette ambassade.
(5) P. 18332 (21 mai) aux Dominicains de Pologne; P. 18333; Reg. Urb. I\\ II, 131 (même date) aux Franciscains de France; P. 18338, 28 mai, aux Dominicains d'Aragon.
(6) P. 18350; Reg. Urb. IV, II, 132.
(7^ Ibid., 133-134.
(8) Ibid., 136 (P. 18361) et 137.
lisait Baudouin, de concert avec l'évêque d'Agen et l'archevêque de Rouen, à disposer des fonds recueillis en faveur de ceux qui prendraient la croix. En même temps, il intervenait à Gênes. Il excommunia la ville, cl la demande de Baudouin et des Vénitiens (i). Puis apprenant qu'un ambassadeur impérial y était arrivé le 5 mai, pour réclamer l'envoi d'une nouvelle flotte de secours, il écrivit aux Génois pour leur interdire de prêter aucune aide aux Grecs contre les Latins, et les sommer à nouveau, annulant tous les serments qu'ils avaient pu prêter, de rompre leur alliance avec Paléologue. Il les menaçait de faire expulser leurs citoyens de tous les pays de la chrétienté (2). Enhn il cassa le traité par lequel Guillaume de Villehardouin, prince d'Achaïe, avait, pour recouvrer sa liberté, cédé aux Grecs plusieurs places de Morée, entre autres Monemvasia et Mistra, et reconnu la suzemineté de Paléologue (3). C'était rallumer la guerre en Roinanie. Quelques semaines plus tard, une nouvelle lettre de l'empereur grec, appeî presque pathétique à la charité entre chrétiens (^*), ne recevait qu'une réponse courtoise, mais froide et évasive, accompagnée de promesses vagues et qui ne furent pas suivies d'effet (s).
Baudouin et ses amis avaient donc obtenu beaucoup, soit pour la Terre Sainte, soit pour l'Empire latin; mais rien encore qui sortît des traditions. L'article vraiment nouveau que contenait leur programme soulevait beaucoup plus de difïicultés. Ils ne semblent pas être parvenus à faire partager au pape les espérances qu'ils fondaient sur Manfred; mais ils le convainquirent de la nécessité de concéder quelque chose à l'opinion. Il surmonta ses répugnances pour écouter le roi de Sicile. L'occasion de renouer avec lui s'offrait d'elle-même. Le Jeudi Saint (6 avril 1262), il l'avait cité à comparaître, en personne ou par procureur, avant le l®"" août, pour se soumettre au jugement du Saint-Siège sur les divers crimes qui lui
(1) Ann. Jaii., 245.
(2) Résumé dans une leUre du 19 janv. 1263 {Reg. Urb. IV, II, 182). Sur l'inquiétude des Génois, qui désertent en niasse les foires de Champagne, cf. plus haut, p. 338.
(3) Sur ce traité, cf. Pacliymère, I, 31, et Nicéphore G'rigoras, IV, 1. Pachymère parle de l'annulation par le pape. La date qu'il attribue au traité (rriç yoOv 7ro>e(«ç vloxjcnç èroîv Traoa^/oap.ôvTwv S'jôi'j) est sûrement erronée, car Villehardouin était en liberlé' le 15 mai 12G2 (Tafel et Thomas, Urkunden zur alteren Staats-und Ilandelsgeschichte Venedigs, III, n" 348-349.
(4) Résumé dans une letlre d'Urbain IV {Reg., II, 295).
(5) P. 18399. Je ne puis voir dans celle lettre ce qu'y trouve Norden, Das Papsttum und Byzanz, 412, l'indice d'une véritable bonne volonté de la part du pape.
étaient reprochés (i). A rapprodic du lernie fixé, Manfred s'exécuta . ses ambassadeurs, introduits et soutenus par Baudouin et Jean de Valenciennes(2), l'excusèient de leur tnicux et obtinrent que le driui de comparution fût prorogé jusqu'au 18 novembre.
Dans la bulle assez postérieure où il l'appelle ces faits (3)^ Urbain IV s'est efforcé d'atténuer la portée de sa condescendance d'alors ; il l'explique par l'aljsence d'un grand nombre de cardinaux; il la réduit aux proporlions d'un simple incident de procédure; peut-être lui-même n'y vit-il jamais autre chose. Mais dans le moment, et de divers côtés, on crut y reconnaître le premier symptôme d'un véritable rapprochement. Un envoyé de Henri III qui se trouvait alors à la cour pontificale observait avec inquiétude ces pourparlers, dont le succès eût fait évanouir sans retour les rêves que caressait encore son maître. La mesure dilatoire arrachée au pape lui semble être pour Manfred une grande victoire diplomatique (^). A Gonstantinople, on s'y trompa davantage encore. Là les vainqueurs, presque effrayés de leur triomphe, s'imaginaient déjà que l'Occident tout entier se levait contre eux. Bien placés pour en juger, ils considéraient la Sicile comme le meilleur instrument de l'offensive vigoureuse que le Saint-Siège témoignait de vouloir prendre; ils crurent la réconciliation chose faite ; et il est singulier, à coup sûr, mais significatif, qu'un historien aussi renseigné, aussi mêlé aux grandes affaires que l'était Pachymère, ait pu voir, dans la décision par laquelle Urbain IV cassa le traité conclu entre Villehardouin et Paléologue, le résultat des prières de Manfred (s).
Nous savons maintenant ce que renfermait la lettre dont Jean de A'alenciennes s'était chargé pour le roi de France en quittant la cour pontificale, dans les derniers jours du mois de juillet. Depuis plusieurs semaines, saint Louis était informé qu'une croisade se préparait. On lui annonçait à présent que l'espoir renaissait de résoudre à l'amiable la question sicilienne. Pour lui comme pour tout le monde les deux choses se tenaient ; îa seconde faciliterait la première. Il y a tout lieu de croire, il est vrai, que la lettre du pape était écrite sur un ton à ne laisser aucun doute sur le fond de ses
(1) Reg. Urb. IV, II, 151.
(2) Dans la lettre qu'il écrivit plus tard à Manfred, Baudouin invoque, pour prouver les services rendus alors par Jean de Valenciennes, le témoignage des ambassadeurs eux-mêmes.
(3) Reg. Urb. IV, II, 151.
(4) BFW. 4737 a.
(5) Pachymère, I, 31 et III, 7.
sentiments, lesquels restaient très défavorables à Manfred (D. Il devait y avouer que sa concession au roi de Sicile lui avait été arrachée à force d'importunités, et qu'il ne se faisait pas d'illusions sur les résultats qu'on en pouvait attendre. Il maintenait les offres faites à Charles d'Anjou. Mais le porteur même de ce message peu encourageant était homme à y ajouter de son chef un commentaire rectiticatif. Urbain IV contestait la sincérité de son adversaire; Jean de Valenciennes dut au contraire prendre sur lui de s'en porter garant. Pour hésiter à le croire, saint Louis était trop attaché, non certes à Manfred, mais à la grande cause de la paix entre chrétiens, et trop convaincu que la croisade ne souffrait ni diversion ni retard. Enfin, tuteur vigilant des éghses françaises, il ne se souciait pas de les laisser accabler de taxes, fût-ce par la cour de Rome; en ce moment même, avec sa pleine approbation, on les imposait au profit de l'Orient; raison de plus pour s'abstenir d'une deuxième entreprise dont la charge retomberait encore sur elles. Tels furent, à coup sûr, les motifs pour lesquels il ne voulut pas, sans plus ample informé, rien permettre qui pût rendre la paix impossible en plaçant le pape et Manfred en présence du fait accompli et irrévocable. D'une part, il modéra le zèle de maître Albert et lui imposa de tout laisser en suspens, jusqu'à nouvelles instructions. D'autre part, il écrivit à Urbain IV, pour se joindre à ceux qui l'exhortaient à la paix (2).
(1) Que tel fût le sens des lettres ponlificales, cela me paraît résulter avec évidence de deux faits : 1° maître Albert, quand saint Louis veut l'empêcher de commencer les négociations avec Charles d'Anjou, lui déclare qu'il n'a reçu de son maître aucune instruction nouvelle lui prescrivant de surseoir à l'accomplissement de ses instructions antérieures (cf. la bulle d'Urbain IV, du 25 oct. 1262; Reg. Urb. I\\ II, 146). Son étonnement en présence de la nouvelle attitude de saint Louis, ses efforts pour en pénétrer les motifs, semblent prouver qu'on ne l'avait même pas averti que les pourparlers allaient recommencer avec Manfred. Si pourtant Urbain IV avait cru sérieusement possible de s'entendre avec ce dernier, il est clair qu'Albert aurait dû en être le premier prévenu, car alors il aurait été important de ne pas s'engager trop avant avec Charles d'Anjou; 2° au mois de novembre 1262, au moment même où Urbain IV négociait avec les ambassadeurs de Manfred, il faisait traîner les choses en longueur, attendant une lettre de saint Louis. Il envisageait encore comme possible l'hypothèse où saint Louis, avant même d'être informé de l'issue des pourparlers avec Manfred, accepterait la Sicile pour son frère. Il fallait donc que dans ses lettres au roi il eût présenté ces pourparlers comme peu sérieux et maintenu son offre de la Sicile (voir la dépêche des ambassadeurs Siennois, publiée par Pflugk-IIarttung, Iter Italicum,
(2) D'après la bulle d'Urbain IV, du 25 oct. (Reg. Urb. IV, II, 146), saint Louis aurait seulement dit qu'il voulait consulter le pape. Mais la lettre de Baudouin à Manfred fBFW. 14204) est plus explicite.
A quel point l'homme qui donnait ce conseil était l'arbitre de la situation, c'est ce que montrent l'impatience avec laquelle sa lettre était attendue, l'accueil qu'elle rencontra, l'effet qu'elle produisit.
Averti par maître Albert de l'incident survenu, le pape était naturellement anxieux de savoir jusqu'à quel point le roi se ravisait. Par malheur, le message de saint Louis mit très longtemps à parvenir à destination, soit qu'il ait tardé quelque temps à l'écrire, soit qu'il faille s'en prendre aux hasards du voyage. L'embarras d'Urbain IV était extrême. Il n'avait même pas la ressource, en attendant, de ne plus penser à l'affaire. Malgré lui, il se voyait mis en demeure de s'en occuper; car on approchait du terme assigné à Manfred; et l'on pouvait être assuré que ce dernier n'aurait garde de faire défaut; que bien au contraire, poussant ses avantages, il viendrait sommer le pape de s'expliquer, de formuler enfm ses conditions, prêt à le prendre au mot s'il les jugeait acceptables. A ce moment, en effet, son jeu était de traiter; et tout le monde, amis ou adversaires, lui en prêta l'intention. Vers la fm de l'été de 1262, on s'attendait à la curie à le voir sous peu comparaître en personne, et donner au Saint-Siège ce grand témoignage de déférence, d'empressement et de confiance (D. Un peu plus tard, au mois de novembre, le bruit que l'accord allait se faire se répandit en Toscane avec assez de persistance pour alarmer vivement les Gibelins, qui craignaient de perdre leur protecteur (2). A toutes les raisons qui pouvaient lui faire désirer la paix, aux arguments que Baudouin, naguère, avait fait valoir auprès de lui, et qui subsislaient dans toute leur force, un autre, plus pressant, venait de s'ajouter; quelque chose avait transpiré de ce qui se préparait en France (3), et il n'ignorait pas qu'il aurait bientôt sur les bras un ennemi redoutable, s'il ne parvenait à détourner l'attaque.
(1) Lettre du cardinal de SainL-Adrien à un de ses collègues absent de la curie, l'engageant à y revenir pour la circonstance (publiée par Hampe, Neues Archiv, XXII, 363).
(2) Arch. de Sienne, Consiglio générale, X, 90-92 (les Siennois envoient aux nouvelles, coup sur coup, auprès du vicaire royal en Toscane, du roi, de la cour pontificale.
(3) On en a la preuve par un article du traité conclu entre Charles d'y\njou et Gênes, le 22 juillet 1262 {Mnnumenta Historigs Patriae, Leges Municipales, I, 101; BFW. 14179). Gênes promet sa protection aux sujets du comte « dummndo non vadant cum armis in olfensionem régis Ma.njredi Sicilie. »
Mais dans quel esprit le pape devait-il accueillir ces avances qui allaient s'imposer à lui sans qu'il pût s'y dérober ? Fallait-il les écouter, comme on se soumet à une dernière et vaine formalité ? Fallait-il, au contraire, y répondre avec un sincère désir d'aboutir ? S'il n'eût obéi qu'à ses propres sentiments, Urbain IV n'eût pas Iiésité; mais précisément il prit moins conseil de lui-même qu'il ne tnit à suivre celui du roi de France. Ne l'ayant pas reçu encore, le 25 octobre, il prit le parti d'écrire à maître Albert de continuer les pourparlers avec Charles d'Anjou, mais sans rien signer de défmitif. C'était exactement ce qu'avait demandé saint Louis. Pour lui-même, il se prépara à recevoir les ambassadeurs de Manfred, sans autre pensée que de temporiser W,
Ces ambassadeurs arrivèrent vers le commencement de novembre. Ils sollicitaient un sauf-conduit pour leur maître, qui de son côté s'était avancé jusqu'aux frontières de son royaume. Urbain IV refusa de révoquer les diverses sentences portées contre Manfred, à raison des crimes que lui reprochait le Saint-Siège (2). Mais il l'admit à venir en personne s'expliquer sur l'accusation d'hérésie, et lui accorda le sauf-conduit demandé, avec des clauses, il est vrai, où perçait son incurable défiance; le roi jurerait, et devant témoins, de ne rien entreprendre contre les possessions de l'EgUse et ses fidèles, de ne pas séjourner plus de huit jours dans l'Etat pontifical, à dater du congé que lui aurait donné le pape, et de se contenter d'une suite de huit cents personnes au plus, dont cent
(1) Nous avons, sur ces négociations, cinq témoignages contemporains. On peut écarter Thierri de Vaucouleurs (RIS. III, 2° partie, 413), qui se borne, sans aucun détail à l'appui, à affirmer la mauvaise foi de Manfred et la bonne volonté du pape; jugement que sa situation à la cour pontificale rend quelque peu suspect. Restent : 1° la bulle d'Urbain IV, du 11 novembre [Reg. Urb. IV, II, 151; R. 111,496; P. 18428) donnant un sauf-conduit à Manfred; 2" le rapport des ambassadeurs Siennois (Pflugk-Marttuiig, Iter Italicum, 675). Il n'est pas daté, mais il est certainement postérieur au 16 novembre, jour où le conseil de Sienne décida l'envoi de l'ambassade au pape (cf. plus haut). D'autre part il y est dit que le samedi précédent le pape avait répondu aux ambassadeurs de Manfred qu'il recevrait volontiers leur maître, si celui-ci voulait venir s'expliquer sur le fait d'hérésie. Cela semble une allusion au sauf-conduit ci-dessus (le 11 nov., en 1262, tombait précisément un samedi). Le rapport serait donc au plus tard du 18, et comme il faut tenir compte du temps nécessaire aux ambassadeurs pour se rendre de Sienne à Orvieto, c'est probablement à cette date extrême qu'il convient de le placer; 3° le récit, assez vague et obscur, de Saba Malaspina (RIS. VIII, 806); 4° la Protestatio adressée par Conradin aux princes allemands, en 1267 (Martène, Thésaurus Anecdotoruin. III. 20; BFW. 4835). Ce document émane d'un personnage admirablement informé si, comme M. Hampe {Konradin von Hohenstaufen, p. 346) me semble l'avoir prouvé, il a pour auteur Pierre de Prezze, un ancien notaire de Manfred (cf. sur lui Hampe, op. cit., 68). — J'ai essayé de combiner ces divers témoignages, qui d'ailleurs se complètent plus qu'ils ne se contredisent.
(2) Rapport des ambassadeurs Siennois.
armées, avec sept cents chevaux (D. Ainsi la négociation semblait d'avance limitée à un point particulier, le fait d'hérésie. Déjà, il est vrai, les agents royaux avaient tenté d'aller plus loin. Secrètement, quelques-uns d'entre eux sondèrent le pape ; consentirait-il à un traité qui réglerait toutes les questions en litige; l'amènerait-on à laisser la Sicile à Manfred ? Mais sur ces points, la réponse qu'ils reçurent et qui transpira fut évasive. Personne ne se trompa sur les motifs d'Urbain IV. On disait tout haut à la curie qu'il attendait la lettre du roi de France. Si celui-ci acceptait ses offres, point de traité avec Manfred; sinon la paix avait quelque chance de se faire (2).
On en était là vers le milieu du mois de novembre. C'est peu après qu'arriva la lettre si désirée, où saint Louis témoignait attacher plus de prix à une prompte pacification qu'aux brillantes perspectives qui s'ouvraient devant son frère. Elle acheva ce qu'avaient à peine commencé les supplications de Baudouin; elle décida le pape à se retourner du côté de Manfred, à aborder enfm le fond des choses ; non pas, il est vrai, avec le roi de Sicile (celui-ci, irrité peut-être des conditions mises à l'octroi du sanf-conduit, renonça à comparaître en personne), mais du moins avec ses ambassadeurs.
Quelles furent les bases sur lesquelles il offrit de traiter ? Il alla peut-être jusqu'à proposer à Manfred de lui inféoder la Sicile, à lui et à ses héritiers, et de la lui garantir contre les revendications de Gonradin. C'est du moins ce qu'affirma Conradin lui-même, dans le manifeste qu'il adressa aux princes ahemands en 1267. On ne sait trop que penser de ce témoignage, le seul précis. Il émane d'un homme assurément bien informé, mais partial. Intéressé à flétrir devant l'opinion à la fois le Saint-Siège et Manfred, quel plus beau thème, pour exercer l'éloquence emphatique des clercs de sa chancellerie, que la connivence de « ces deux fidèles tuteurs » se coalisant pour exclure l'orphelin royal de son héritage. J'inclinerais cependant à l'en croire. Un témoin peu suspect, Saba Malaspina, a jugé que les propositions du pape avaient été sérieuses et faillirent être acceptées; qu'il n'avait pas tenu à lui que la paix ne se fît. Or la reconnaissance de sa couronne devait bien être le minimum des exigences de Manfred. Ce fut lui, cette fois, qui commit la faute de se dérober. Quelques-uns des grands de son entourage avaient éfé gorgés par lui de biens confisqués aux nobles Siciliens exilés. D'autre part, le Saint-Siège se devait à lui-même de réclamer le rappel de ces proscrits. Là fut la pierre d'achoppement; car il se trouva ainsi, à la cour de Sicile, un parti intéressé à faire manquer
(1) Même rapport et bulle du 11 novembre.
(2) Même rapport.
l'accord, et assez influent pour y parvenir au dernier moment et alors que toutes les diflîcultés paraissaient aplanies. Quand Manfred, se ravisant, voulut renouer et présenta à son tour un projet de traité « élaboré avec le plus grand soin », il était trop tard. La première expérience avait eu le résultat qu'on prévoyait à la curie, qu'on espérait peut-être; on se croyait en droit de ne plus le prendre au sérieux, et en mesure — ce qui était l'important — de faire partager cette conviction à saint Louis. Il ne resta plus au roi de Sicile qu'à regagner la Fouille, « frémissant de colère contre l'Eglise » (1).
D'ailleurs son irritation ne l'entraîna pas à des représailles immédiates. Depuis l'avènement d'Urbain IV, une trêve de fait avait suspendu les hostilités dans les parties de l'Etat pontifical non encore envahies à la mort d'Alexandre; il l'observa quelques mois encore (2). Bien plus, il reprit la conversation diplomatique : le Jeudi Saint (29 mars) 1263, ses ambassadeurs étaient de nouveau à la curie (3). De son côté, le pape laissa dormir les pourparlers avec Charles d'Anjou. Maître Albert se conforma à ses dernières instructions, qui lui prescrivaient de négocier « sagement et prudemment » (^), sans rien conclure. De longtemps, sans doute, il n'en reçut point d'autres (s); en tous cas, si quelques paroles plus compromettantes furent échangées, ce fut avec le comte de Provence tout seul, et à voix basse; rien n'en parut au dehors; rien n'en a subsisté pour nous. C'est que chacun des deux adversaires, sans conserver l'espérance ni même le désir d'un accord, tenait par-dessus tout à paraître s'être découragé le dernier. L'intervention de tant de souverains et de grands personnages avait saisi de leur querelle l'opinion publique de la chrétienté ; ils n'ignoraient pas ce qu'elle réclamait d'eux ; impuissants à la satisfaire, ils cherchaient du moins à se rejeter l'un à l'autre la responsabilité de la déception qu'ils lui causaient.
C'est à saint Louis, tout particulièrement, qu'étaient dédiés les atermoiements d'Urbain IV. Le pape sentait que tout son travail antérieur était perdu; il fallait reconquérir le roi, triompher de nouvelles objections. Il ne s'agissait plus d'Edmond ni de Conradin. En admettant par hypothèse la possibilité de s'entendre avec Manfred,
(1) Saba Malaspina.
(2) Cf. plus haut, p. 330.
(3) BFW. 14920.
(4) Lettre du 25 oct.; cf. plus haut.
(5) Peut-être même pourrait-on conchire de certaines expressions d'une lettre d'Urbain IV (Berger, Layettes, IV, 4853) que maître Albert, dans la première moitié de 1263, revint à la cour pontificale.
la curie avait perdu le droit de le traiter en homme tellement indigne qu'en aucune circonstance il ne pouvait être question de le reconnaître. Ce qu'il fallait prouver maintenant, ce n'étaient plus ses crimes et son usurpation, mais sa mauvaise foi et son parti-pris de ne pas conclure au moment même où il amusait le tapis par des négociations simulées. Urbain IV ne s'y épargna pas; il écrivit en ce sens et fit écrire à saint Louis (D. Mais trop de facilité à se consoler de la rupture, trop d'empressement à en profiter pour revenir à ses projets, auraient pu le faire soupçonner d'en être lui-môme le principal auteur, et détruire tout l'effet de ses lettres. Aussi eut-il soin de se conduire quelque temps comme s'il avait encore espéré pouvoir se passer de Charles d'Anjou.
Il évita aussi — c'eût été une autre faute — de paraître rien relâcher de son zèle pour l'Orient chrétien. Au contraire, il confirme alors, il complète ses mesures antérieures. En France, la taxe du centième provoquait une si vive résistance, que l'archevêque de Houon, chargé de la percevoir, n'avait pas osé passé outre (2). Le pape rejeta, dans une lettre éloquente, la protestation que les archevêques de Bourges, Sens et Reims lui avaient adressée au nom de tout l'épiscopat français^^); il maintint son décret en confiant cette fois les fonctions de collecteur à un homme que rien ne devait arrêter, à l'archevêque de Tyr (^). Il s'efforçait en même temps de procurer à la croisade d'autres ressources encore (s), et il reconnaissait expressément à saint Louis, sur les sommes recueillies, le droit de contrôle le plus étendu (s). Dans les autres pays (^), notamment en Allemagne ^^\ en Angleterre (9), il déployait un zèle analogue. Il
(1) Lettre de Baudouin à Manfred (BFW. 14204). Nous avons encore un échan- (illon de cette correspondance dans BFW. 14920.
(2) HF. XXI, 588 (Journal des visites d'Eudes Rigaud). • (3) Reg. Urb. IV, II, 187 (25 janv. 1263).
(4) P. 18461 (Martène, Thésaurus Anecdotorum, II, 7). Les pouvoirs de l'archevêque de Tyr s'élendirent aussi aux diocèses de Cambrai, Toul, Liège, Metz et Verdun (P. 18501). Sur la perception de la taxe et les colères qu'elle souleva, cf. le Majus Chronicon Lemovicense (HF. XXI, 770).
(5) Reg. Urb. IV, II, 183.
(6) P. 18564. — Cf. P. 18525 (autorisation à l'archevêque de Tyr de donner la croix aux personnes, domiciliées dans le ressort de sa légation, qui la demanderaient.
(8) C'est de la première moitié de 1263 que date en Allemagne le commencement de la levée du centième, confiée à Albert, ancien évoque de Ratisbonne (P. 18491, 18502; Reg. Urb. IV, I, 311-331). Dans ses pouvoirs il est question d'une taxe ad quinquennium; la durée de trois ans primitivement fixée (cf. plus haut) avait donc été augmentée.
(9) P. 18569. Sur la perception du centième dans les Iles Britanniques, ainsi que dans les pays Scandinaves et en Hongrie, cf. Berger, Layettes, IV, 4867-4876.
accomplissait enfin un acte à la fois très utile à la Terre Sainte et très agréable au roi de France, en transférant sur le siège patriarcal de Jérusalem auquel était désormais uni l'évêché d'Acre, et en créant légat pontifical pour l'Orient, un prélat énergique et capable, l'évêque d'Agen Guillaume, qui avait déjà été employé dans les affaires de l'Orient chrétien d), venait de prendre la croix et jouissait de la confiance de saint Louis (2). Sa conduite à l'égard de Paléologue, durant la première moitié de l'année 1263, était également aussi ferme qu'on pouvait le désirer. Il exhortait le bailli et les barons de Chypre à lui résister (3). Il continuait ses menaces et ses prières pour détacher les Génois de son alliance (^). Il obligeait le clergé de Grèce à fournir des hommes et de l'argent au grand champion des Latins, à Guillaume de Villehardouin (s). Aucune conduite ne pouvait être plus habile ; comment douter de son dévouement pour la croisade ? et comment alors ne pas l'en croire sur parole, quand il déclarerait que dans l'intérêt de cette croisade même il fallait commencer par détrôner Manfred ?
Le moment vint enfin pour lui de recueillir les fruits de sa longue patience. Saint Louis dut se décider vers le mois de mai 1263 (6); à cette date, il résidait aux environs de Paris (^\ ainsi que ses deux frères, Charles d'Anjou, le principal intéressé, et Alfonse de Poitiers, qui fut sans doute aussi consulté. Au mois de juin, des ambassadeurs du comte de Provence arrivaient à la cour pontificale, porteurs de demandes de leur maître («); le 17 de ce mois, le pape envoyait son projet de traité; le 20, il écrivait à Alfonse pour le prier de l'appuyer auprès de son frère (9).
(2) Reg. Urb. IV, II, 168, 189, 235, 241-250.
(3) P. 18465 (12 janvier 1263).
(4) Reg. Urb. IV, II, 182 (19 janv. 1263), 228-230 (7 mai 1263).
(5) Ibid., 231-232 (27 avril).
(6) En avril, rendant compte au roi de la dernière ambassade de Manfred à la curie (cf. plus haut), le pape se bornait encore à faire ressortir la vanité de ces négociations, sans oser parler du projet angevin (BFW. 14920).
(7) Cf. son itinéraire dans HF. XXI, 419.
(8) Il est fait allusion à leur présence dans P. 18579. Cappelletti, Le Chiese dltalia, X, 643, a publié un curieux rapport d'ambassadeurs de Trévise, alors à la curie; ils racontent qu'ils ont dû attendre leur audience jusqu'au 12 juin, à cause des grandes affaires (Sicile et Empire) qui absorbent l'attention; ils annoncent le choix fait du roi de Sicile (BFW. 14203).
(9) Berger, Layettes, IV, 4853.
Le pas décisif était fait. D'autres actes le suivirent bientôt.
On remarquera d'abord le zèle tout nouveau qu'apporte le pape à résoudre certaines questions qui intéressaient de près, quoique indirectement, son grand dessein. Pour pouvoir songer à l'Italie, il fallait que Charles d'Anjou eût par ailleurs les mains libres. Or, au cours de l'année 1262, il s'était trouvé aux prises avec de graves embarras : la révolte de Marseille et d'une partie du baronnage provençal, d'un côté(i); de l'autre, sa brouille persistante avec sa belle-sœur, la reine de France Marguerite, qui se plaignait d'avoir été évincée de l'héritage de son père (2). N'ayant pas encore de lui un besoin immédiat, Urbain IV ne s'était guère occupé de le soutenir. Il ne semble pas avoir pris son parti contre les Majseillais (3); et quant au différend avec Marguerite, il avait expressément refusé un acte de complaisance qui aurait pu contribuer à y mettre un terme. Il venait d'appeler au cardinalat les archevêques de Narbonne et d'Embrun. Saint Louis, qui attendait beaucoup, pour réconcilier sa femme et son frère, de la médiation des deux prélats, avait demandé pour eux l'autorisation de rester quelque temps encore en France. Le pape, alléguant de vagues raisons, n'y consentit pas (^). Dans l'été de 1263, au contraire, le comte de Provence, depuis six mois, avait par ses seules forces réduit les Marseillais; et il était trup tard pour l'y aider; en revanche, ses rapports avec Marguerite devenaient de plus en plus tendus. Cette dernière voulant assurer, dans le cas de la mort de saint Louis, la satisfaction de ses rancunes, venait d'exiger de son fds aîné, le futur Philippe le Hardi, l'engagement secret de rester sous sa tutelle jusqu'à l'âge de trente ans, et de ne jamais contracter d'alliance avec son oncle. Saint Louis, averti de cette promesse imprudente, en demanda l'annulation au pape, qui s'empressa de la prononcer, sauvegardant ainsi dans l'avenir les intérêts de Charles d'Anjou (5). n allait désormais ac-
(1) SIernfeld, Karl von Anjou als Graf der Provence, 162.
(2) Sur ce différend, voir Sternfeld, op. cit., 147-148, et Boutaric, Marguerite de Provence (dans la Revue des Questions historiques, III, 44).
(3) Dans le traité conclu entre eux et le comte (Sternfeld, op. cit., 307j, il est fiien question d'une excommunication que le comte s'engage à faire lever, mais les termes employés semblent exclure qu'elle ait été promulguée par le pape.
(4) P. 18415 (Rinaldi, Annales ecclesiastici, ad a. 1262, par. 45).
(5) Berger, Layettes, IV, 4859, Reg. Urb. IV, II, 273; 6 juill. 1263. Il faut même placer à cette époque la première tentative directe faite auprès de la reine par Urbain IV, si, comme nous le croyons, P. 19021 a été mal daté par Rinaldi qui
corder la plus grande attention à la querelle de la succession de Provence.
De même, c'est seulement au mois de juillet 1263 qu'on le voit se préoccuper d'en fmir avec les prétentions qu'Henri III élevait au nom de son fils Edmond. Jusqu'alors, s'il n'avait certainement pas rassuré le roi d'Angleterre, inquiet pour le maintien des arrangements antérieurs, il ne l'avait pas non plus tout à fait désespéré; il jugeait utile de le tenir en réserve. A présent, par lettre du 25 juillet, il accrédite l'archevêque de Cosenza comme nonce en France et en Angleterre d). Ce prélat, un Pignatelli, d'une grande famille napolitaine, exilé depuis longtemps, adversaire haineux des Hohenstaufen (2), semblait plus qualifié qu'Albert pour traiter avec Charles d'Anjou. L'intermédiaire- obscur dont on s'était contenté jusqu'alors, parce que ses démarches, en cas d'insuccès, auraient été de moins de conséquence, ne pouvait plus suffire du moment où tout était près d'aboutir. Mais de plus, l'archevêque devait signifier à Henri III que les droits de son (Ils étaient prescrits, faute d'avoir été soutenus en temps utile. Il reçut pleins pouvoirs pour accepter la renonciation du roi, si celui-ci la faisait de bonne grâce, et pour l'absoudre de tous les engagements contractés; sinon, il le citerait à comparaître dans les quatre mois, pour faire valoir ses moyens devant le pape, et recevoir sa décision (3); décision qui n'était pas douteuse, maintenant qu'écarter les prétentions anglaises était le seul moyen de faire place à Charles d'Anjou.
Enfin, de môme qu'Urbain IV ne s'était prêté à un essai de négociations avec Manfred qu'en vue d'une action plus énergique en
le met. en 1264 (celte même année, le 3 mai, le pape écrivait à Marguerite dans le même sens, mais en termes différents; cf. plus loin). Dans P. 19021, Urbain rappelle à la reine qu'il n'a olTerl la Sicile à Charles d'Anjou que sur le refus de saint Louis de l'accepter pour un de ses fils; ainsi elle n'a pas lieu de jalouser son beau-frère. Cet argument est fort bien en situation vers le début de la négociation.
(1) R. III, 533; Reg. Vrb. iv'\ II, 298 (BFW. 9339). Cf. dans Reg. Urb. IV, 296, une lettre à maître Albert, lui enjoignant de mettre l'archevêque au courant de tout.
(2) On connaît son rôle en 1266, lorsqu'il fit exhumer et profaner le cadavre de Manfred :
Se'l pastor di Cosenza, che alla caccia Di me fu messo da Clémente...
fait dire Dante à Manfred dans un passage célèbre du Purgatoire, III, 124. Sur ses sentiments, cf. aussi la lettre que lui adressa plus tard Clément l\ {Reg. Clém. IV, 857).
(3) R. III, 533; Reg. Urh. IV, II, 297; BFW. 93/il (bulle du 28 juillet). — Naturellement les mesures à prendre vis-à-vis de l'Angleterre étaient subordonnées à l'entente avec Charles d'Anjou. Le pape n'épargnait d'ailleurs pas les bons procédés pour atténuer l'effet désagréable de sa démarche; cf. Reg. Urb. IV, II, 302, sa lettre très aimable au roi d'Angleterre sur sa santé.
Orient, de même la reprise du projet sicilien inaugura une phase nouvelle dans ses rapports avec Paléologue. Il se résolut enfin à répondre aux anciennes avances de l'empereur grec^D. Le 18 juillet (2), il lui écrivait une longue lettre, très amicale, accréditait auprès de lui quatre frères Mineurs, et s'excusait, assez gauciienient, de ne pas l'avoir fait plus tôt. Le l®'" août, il notifiait à Guillaume de X'illehardouin l'envoi de cette ambassade (3), et lui enjoignait de cesser de combattre les Grecs si ceux-ci, de leur côté, observaient l'armistice. C'était une trêve conseillée aux Latins par celui-là même qui quelques mois plus tôt les excitait à la lutte et ne parlait que de leur amener des secours. C'est qu'il n'y avait en Occident ni assez de ressources, ni assez d'enthousiasme pour deux croisades; on ne pouvait lancer des expéditions à la fois sur Naples et sur Constantinople; l'ajournement de la seconde s'imposait.
Le pape faisait même beaucoup plus que de l'ajourner; il parlait d'y renoncer. Il laissait entendre à Paléologue qu'en échange de son retour au catholicisme il pourrait lui reconnaître l'Empire. Un incident venait de se produire, bien fait pour dissiper tout scrupule, s'il en avait éprouvé à l'idée d'abandonner la cause de Baudouin. Nous voulons parler de la découverte d'une manœuvre de la dernière heure tentée par ce prince, pour remettre en question une fois de plus les résultats si laborieusement conquis par la diplomatie pontificale.
Il est singulier que Manfred n'eût pas essayé jusqu'alors d'entrer avec le roi de France en relations directes, de se laver auprès de lui des imputations qu'on lui adressait, de les renvoyer à son adversaire (^). Peut-être avait-il cru qu'il y perdrait sa peine, peut-être, pour le défendre, avait-il compté sur Baudouin. Celui-ci, en quittant Viterbe, s'était rendu à la cour de saint Louis; mais sa tournée de quémandeur le conduisit jusqu'en Espagne; il se trouva être absent au moment où son influence aurait été le plus nécessaire. Revenu
(1) Depuis les démarches que nous avons rappelées plus haut (p. 386), Paléologue, dans l'automne de 1262, avait envoyé une ambassade à Gênes; un des ambassadeurs, « Ohertus Doceanus », devait, accompagné d'un représentant de Gênes, se rendre à la curie (cf. le document publié par Belgrano, Atti délia Società Ligure di storia patria, XVII, 227, et pour la date Caro, Genua und die Mdchtc am Mittelmeer, i, 127). Nous ignorons si cette mission parvint en effet à destination; le contraire est plus probable, car le pape n'y fait pas allusion dans sa lettre du 18 juillet.
(2) P. 18605, avec la date du 28 juillet; Reg. Urb. IV, II, 295, avec la date de XV Kal. aug. Cf. P. 18606-18609; Reg. Urb. IV, II, 322-324 et 326 (avec la date du 28 juillet).
(3) P. 18615; Reg. Urb. IV, II, 325.
(4) Cela résulte des termes de la lettre de Baudouin.
en France vers le mois de juin, il fut surpris et consterné du chemin qu'avait fait l'esprit du roi. Il s'empressa d'en aviser Manfred (i). Selon lui, tout pouvait encore se réparer; il fallait qu'un émissaire sicilien partît pour la France, en grande hâte, mais aussi en grand mystère, de peur d'être arrêté. Il aurait pour instructions de se concerter avec les amis de son maître, avant tous Baudouin lui-même, puis Jean de Valenciennes et Hugues IV, duc de Bourgogne ; on verrait à faire revenir saint Louis de ses préventions, à rétablir la vérité des faits, à montrer de quel côté n'avaient pas cessé d'être la bonne volonté et le véritable esprit de conciliation.
Ainsi, pour cet assaut suprême à livrer à la conscience du roi de France, s'associent les mêmes influences qui l'année précédente avaient déjà assiégé Urbain IV. C'est toujours la même thèse et toujours le même rêve; il y a seulement dans la pièce un acteur de plus, le duc de Bourgogne. Le passé de ce personnage explique amplement son rôle. Croisé à plusieurs reprises, compagnon de voyage de saint Louis, en 1248 (2), attentif aux choses de l'Orient au point d'y rêver établissements et com^uêtes, et de chercher peut-être à s'y faire une clientèle (3), il n'est pas surprenant qu'il ait adopté les idées de Baudouin, par lequel, quelques années plus tard, il devait se faire concéder le royaume de Salonique (^). Son exemple permet de constater une fois de plus à quel point dans ce qu'on pourrait appeler le parti de la croisade, on était lassé et scandalisé de voir s'éterniser le conflit du Saint-Siège et des Hohenstaufen. Mais le duc ne devait pas non plus être insensible au seul plaisir de contrecarrer la politique pontificale. Car en un temps où l'aristocratie française avait plus d'une fois fait étalage de sentiments hostiles à l'Eglise, il s'était signalé autant que qui que ce fût par son ardeur à les exprimer ('^). Il avait signé en 1235 la fameuse pro-
(1) BFW. 14204; Martène, Thésaurus Anecdotorum, II, 23; 2 juillet 1263.
(2) Croisé une première fois en 1235, il est en Palestine de 1239 à fin 1241 (cf. sur son rôle Petit, Histoire des ducs de Bourgogne de la race capétienne, IV, pp. 84-98). Il reprend la croix en 1245 {ibid., p. 131), part avec saint Louis et reste en Oi'ient jusqu'en 1250 {ibid., 148-159j.
(3) Cf. les prêts d'argent faits par lui à Gui de la Roclie, sire d'Athènes, en 1260 (Buchon, Recherches historiques sur les principautés françaises de Morée, II, 385, 386; Petit, Histoire des ducs de Bourgogne de la race capétienne, V, p. 185, a" 3159-3160). Il était en relation avec Guillaume de Villehardouin, chez. lequel il avait passé l'hiver 1248-1249 (Petit, p. 152). Son fils Eudes devait mourir croisé, à Acre, en août 12()6; cf. l'inventaire de sa succession (Petit, ibid., p. 270, n° 3529).
(4) Pérard, Recueil de plusieurs pièces curieuses servant à llilstolre de Bourgogne, p. 508; Petit, ibid., p. 259; n° 3469.
(5) Sur les raisons de l'hostilité du duc de Bourgogne contre le clergé, cf. Petit, IV, 110 et suiv.
testatiun des barons français contre les abus du privilège du fur ecclésiaslique (1) ; ei surLuul, quand en [2\ij, sous Tinlluence dt* Frédéric II, un certain nombre de seigneurs s'étaient ligués contre le clergé, il avait été l'un des quatre commissaires élus pour présider à la conledéi'atiun ^'■^K Zèle pour la croisade et passion anticléricale s'unissaient en lui de façon bien singulière pour l'intéresser à iVlanlred(3).
La démarche conseillée au roi de Sicile pouvait-elle encore être efficace ? On ne le sut jamais, car elle ne fut pas tentée. La lettre de Baudouin n'arriva pas à son adresse. Interceptée par un fidèle ami de l'Eglise, Malatesta de Verruccliio, podestat de Rimini, et envoyée à Urbain IV, elle lui apprit, à n'en pouvoir douter, ce qu'il soupçonnait déjà, où étaient les pires adversaires de sa politique. Il s'en servit aussitôt pour mettre saint Louis et Charles d'Anjou en garde contre les intrigues de l'empereur latin (^^); il s'en vengea en renouant avec l'empereur grec.
Ainsi, dans les querelles domestiques où se trouvait engagé Charles d'Anjou, le pape venait de témoigner clairement l'intention de prendre désormais ses intérêts. Il s'apprêtait à rejeter, comme un instrument usé, l'alliance anglaise. Vis-à-vis des Grecs, il substituait les négociations à la guerre. Tous ces actes simultanés caractérisent une nouvelle situation politique, née le jour où l'entreprise sicilienne, après être restée, pendant quinze mois, une éventualité tantôt incertaine, tantôt probable, était enfin devenue un projet bien défini. Le sauveur attendu, l'homme nécessaire était trouvé; il fallait écarter de son chemin tout obstacle, toute compétition, toute concurrence.
Le long exposé que nous venons de faire provoque plusieurs remarques.
La première concerne l'attitude du roi de France. C'est l'honneur du saint roi qu'après sa mort ses actes, ses sentiments, soient encore
(1) Teulet, Layettes, n' 2404; Petit, n» 2202.
(2) Teulet, Layettes, n" 3569; Mathieu Paris, IV, 591. — Peut-être, à cette occasion, était-il entré en relations particulièrement étroites avec Frédéric II et l'avait-il provoqué à aller attaquer Innocent IV dans Lyon (Petit, IV, 1251.
(3) Il n'est pas innpossible aussi qa'il fût mal disposé vis-à-vis de Charles d'Anjou à cause de ses excellents rapports avec Alfonse de Castille (BFW. 5496, 5497). Ce dernier était et devait rester, en Provence comme en Italie, l'adversaire de la politique angevine (cf. Fournier, Le royaume d'Arles et de Vienne. 206).
(4) P. 18604; 28 juill. 1263. Ce n'est sûrement pas simple hasard si cette lettre coïncide à peu près avec la lettre à Paléologue.
invoqués à L'appui des jugements de l'histoire, de même que de ^on vivant son universelle réputation d'équité lui avait valu, à maintes reprises, d'être choisi comme arbitre des conflits les plus épineux W. Ceux des historiens modernes qui sont défavorables à Charles d'Anjou et au Saint-Siège n'ont pas manqué, pour les condanmer, de leur opposer saint Louis (2); d'insister sur le mauvais accueil qu'il aurait fait aux ouvertures d'Urbain IV, sur la sympathie qu'il aurait témoignée à la cause des Hohenstaufen. Nous croyons que cet argument s'appuie sur des faits ou exagérés, ou mal interprétés. La pensée des droits de Gonradin fit au premier abord réfléchir saint Louis; il ne s'y arrêta pas longtemps; s'il eût persisté à les croire sérieux, aurait-il pu engager un instant le pape à reconnaître celui-là même qui les avait violés avec tant d'impudence ? En réalité, il s'était mis de très bonne heure à n'envisager le projet sicilien que du point de vue des intérêts de l'Orient latin. C'est à eux qu'il songe et non à Manfred, loi'squ'il revient une première fois sur l'autorisation donnée, et appuie le contre-projet de Baudouin. En fln de compte, il adhéra pleinement aux vues d'Urbain IV. Celui-ci l'avait attendu avec patience, s'imposant, lui si ardent et si absolu, une année entière de ménagements habiles et d'inlassable déférence. Qu'en peut-on conclure, sinon qu'il n'attachait tant de prix à ce consentement que parce qu'il était indispensable, d'abord à cause de l'esprit de famille qui régnait chez les Capétiens, puis surtout parce qu'on ne pouvait rien tenter sans faire appel aux ressources du royaume de France ? Ainsi saint Louis n'avait qu'un mot à dire pour tout empêcher; en pleine connaissance de cause il s'est abstenu de le prononcer, assumant ainsi une responsabilité presque aussi lourde que s'il avait lui-même conduit l'entreprise. Et sans doute, ne jugeant pas que les intérêts de son royaume y soient engagés, il ne voudra jamais y prendre une part effective. Mais il acceptera d'en discuter les conditions et cherchera à les obtenir favorables pour son frère. Il autorisera ses sujets à s'enrôler sous les drapeaux de Charles d'Anjou. Il laissera le pape imposer les églises françaises. Après tout cela, comment ne pas admettre (sans prétendre d'ailleurs en tirer aucune conclusion sur le fond des choses) qu'il en était venu à considérer la spoliation de Manfred comme l'exercice légal du droit de suzeraineté du pape sur la Sicile, et comme le
(1) Berger, Les dernières années de saint Louis (introduction au tome IV des Layettes du Trésor des Chartes; cf. notamment pp. xix et xxvi).
(2) Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom im Mittelalter^ v, 331; Schirrmaclier, Die letzten Hahenstaufen, 224-225.
préliminaire indispensable de la pacification de la chrétienté, et de la réunion de toutes ses foices contre les ennemis du dehors ?
On a vu d'autre part à quel point l'histoire du projet sicilien est mêlée à l'histoire des projets de croisade. Il a eu cette fortune de diviser profondément ceux qui par état devaient prendre la croisade le plus à cœur; combattu par les représentants olliciels des chrétiens d'outre-mer (1), préconisé au contraire par le Saint-Siège comme un moyen indirect, mais le plus sûr de tous, de secourir la Terre Sainte et l'Empire latin. Mais tous sont d'accord pour proclamer la providentielle importance de l'Italie méridionale et la mission dévolue à son souverain d'être le champion du latinisme en Orient. La combinaison par laquelle le pape comptait s'assurer cet indispensable concours semblait compliquée et à longue échéance; elle ne pouvait séduire des hommes que leurs malheurs personnels rendaient impatients, que leur dévouement faisait exclusifs. Elle fut mieux comprise de deux autres côtés bien différents : en Orient, de ceux contre qui elle était dirigée; en Occident, de ceux qui s'armèrent pour la faire triompher.
Michel Paléologue n'avait pas d'ennemi plus dangereux que Manfred, qui malgré l'attaque dont il était menacé, poursuivait en Romanie ses visées ambitieuses. En 126^i, il faillit s'emparer de Gonstantinople; il s'était entendu avec le podestat de la colonie génoise, Guillaume Guercio, qui devait la lui livrer; le complot fut découveii à temps (2). Il esl rciiianiuable ((ue ni le l'essentiment, ni la crainle d'une tentative nouvelle, qui pouvait cette fois réussir, n'aient déterminé Paléologue à. essayer de lier partie avec Charles d'Anjou, qui commençait alors d'armer. Bien au contraire, avec son ordinaire prévoyance il se mettait déjà en garde contre lui. Brouillé avec les Génois, qu'il rendait responsables de la trahison de leur concitoyen, il se tourna vers les Vénitiens; le 8 juin 1265, il conclut avec leurs ambassadeurs un traité d'alliance offensive et défen-
il' Encore ne faut-il pas généraliser d'une façon trop absolue. Parmi les personnages qui s'entremirent pour assurer le succès de l'expédition angevine, figure Philippe de Montfort, fils du seigneur de Tyr fcette filiation est élablie pai- Ann. Jan., 256). Il était venu en Europe, nous ne savons à quelle date cxacle, mais sans doule pour chercher des secours. En 1265, Charles d'Anjou l'emploie dans ses négociations avec la Haute-Italie (Blancard. Une page médite de l'h'iMoire de Charles d' Anjou, dans Bibliothèque de VEcole des Chartes, 1860. 559). Après Bénévent, il devait faire de lui son vicaire en Sicile, puis le capitaine des Iroupes chargées de défendre l'Elaf pontifical fcf. les textes réunis par Del f.iudice. Cndirr diplomatie 0 di Carlo I e II d\ingiô, I, 248 n.); il l'emmènera devant Tunis ^Slei-nfeld, Ludwigs des Heiligen Kreuzzug nach Tunis, 260, 283).
(2) Ann. Jan., 249.
sive (1). Il y lit insérer une clause par laquelle Venise s'engageait à n'aider contre lui aucun de ses ennemis et notamment le comte de Provence. Il savait à merveille que Charles d'Anjou installé à la place de Manfred, il ne gagnerait pas au change; entre l'empereur grec et le prétendant au trône de Sicile, l'adversaire était commun dans le présent, les intérêts restaient opposés dans l'avenir.
En France, si la guerre contre Manfred ressemble à une croisade, ce n'est pas seulement parce qu'il aura plu au pape de la décorer de ce beau nom et de l'encourager de privilèges ordinairement réservés au voyage d'outre-mer. Toute une partie de l'opinion lui reconnaît ce caractère (2). Parmi les compagnons de Charles d'x\njou, beaucoup partent pour une guerre sainte et en exécution d'un vœu. Pour quelques-uns, la Sicile se substitue à la Terre Sainte par une commutation que le pape leur accorde, et qui leur semble toute naturelle, tant ils sont persuadés que conquérir l'une, c'est contribuer à délivrer l'autre. Pour un bien plus grand nombre, la Sicile n'est qu'une étape sur le chemin de la Terre Sainte; il en est qui la franchissent comme d'un seul élan ; Manfred est à peine vaincu qu'ils s'embarquent pour la Palestine (3). Et peut-être, jusque dans les rangs les plus modestes de l'armée qui vainquit à Bénévent, se trouvait-il plus d'un chevalier comme ce Pierre Pillart dont une publication récente a reconstitué les états de service; vétérans de la vraie croisade, débris de l'armée de Damiette, que l'on retrouvera au siège de Tunis, toujours prêts à servir, en Egypte, en Sicile, en Afrique, ce qui leur paraît toujours la même cause (^).
(1) Tafel et Thomas, Urkunden zur âlteren Ilandels-iind Staatsgeschichte der Republik Venedig, 63. Les ambassadeurs furent d'ailleurs désavoués par leur gouvernement et le traité ne fut pas ratifié.
(2) Cf. les poésies de Rutebeuf citées par Merkel, Lopinione dei contemporanei sulV impresa italiana di Carlo I d'Angiô, p. 9.
(3) A en croire une remarquable lettre de Clément IV écrite aux chrétiens de Terre Sainte, quelques jours avant la bataille de Bénévent {Reg. Clém. IV, 838), c'aurait été l'intention de la plupart d'entre eux. Quelques-uns l'exécutèrent. Dans le Formulaire de Richard de Pofi (Bibl. Nat., londs latin, W 14766, fol. 159), on trouve une lettre par laquelle le pape assigne à un personnage (d'ailleurs inconnu^ qui, après avoir contribué à la conquête du Royaume voulait aller combaltie en Terre Sainte, une somme à percevoir sur le centième français.
(4) Berger, Un vétéran des armées de saint Louis, dans Etudes dhistoire du Moyen-Age dédiées à Gabriel Monod. 343. Cf. aussi, comme témoignage du sentiment public, la curieuse épitaphe de Jean d'Eppes dans l'église Saint- Vincent de Laon {Gallia Chnstiana, IX, .571; Histoire littéraire de la France, XXIII, 483).
En PuiUe fut-il, et en Tunes;
En Calabre moult d'armes fit,
Et en Abrusse et en Romaine
Pour l'amour Dieu souffrit grant peine.
L'éclatant triomphe qui vint si vite récompenser son audace parut à tous comme une mise en demeure, adressée par la Providence à Charles d'Anjou, d'avoir à justifier les espérances qu'il avait fait naître. Tout le parti de la croisade se crut des droits sur lui. Il n'était pas encore solidement assis sur son trône que déjà saint Louis stimulait son zèle(^). Déjà le pape se préoccupait d'organiser à Brindisi un centre de ravitaillement pour la Palestine (2). Déjà se renouait la tradition qui faisait de la Sicile et de la Pouille le rendez-vous des Français d'outre-mer (3). Leurs mandataires, ofliciels ou oflicieux, se rencontraient, à la cour du nouveau roi, avec ceux du roi de France et du pape, tous porteurs de projets, de propositions, de demandes de secours; tous identifiant si bien la cause angevine avec celle des Etats latins d'Orient, qu'on peut se demander parfois à qui l'on a affaire en eux, à des agents de la croisade, ou à des serviteurs, à des conseillers de Charles d'Anjou. Tout ce monde s'émeut lorsque Conradin descend en Italie. Vont-ils laisser renverser le roi de Sicile, au moment même où il va servir leurs desseins ? Plus d'un, sans doute, si la fortune avait favorisé Conradin, n'aurait pas tardé à suivre la fortune. En attendant, ils combattent pour son rival. Henri de Cousance, ce maréchal de France que saint Louis avait envoyé pour traiter de la croisade avec son frère, tombera glorieusement à Tagliacozzo (^). Erard de Valeri, encore un vaillant défenseur de la Terre Sainte, à peine débarqué d'Orient et s'apprêtant à y retourner, offrira son épée à Charles d'Anjou; il passera pour être l'auteur du plan stratégique qui assura la victoire (5). Guillaume de Villehardouin, le propre beau-frère de Manfred, franchira la mer, en personne, pour amener à Charles d'Anjou un contingent auxiliaire W. Singulière contrepartie du jour où les troupes de Manfred avaient combattu à Pelagonia aux côtés de ce même Villehardouin, et effet palpable de la force des choses qui obligeait les souverains de
(1) Stemfeld, Ludwigs des Heiligen Kreuzzug nach Tunis, chap. ii.
(2) Lettre priant Charles d'Anjou de laisser deux navires chargés de vivres à destination de la Terre Sainte sortir librement du port de Brindisi (Formulaire de Richard de Pofi, fol. 148 v").
(3) Bertaux, Les Français d'outre-mer en Pouille, dans Revue Historique, 1904, et Sternfeld, op. cil.
(4) Sur les missions d'Henri de Cousance, cf. Sternfeld, op. cit., 49, 92; sur son rôle à Tagliacozzo, Hampe, Konradin von Hohenstaufen, 287 et suiv.
(5) Cf. sur lui Rôhricht, Geschichte des Kônigreichs Jérusalem, 928, 953, 957; Sternfeld, op. cit., 13, 42, 119; Hampe, op. cit., 291 et suiv.
(6) Hampe, 283, surtout Hopf, Geschichte Griechenlands vom Beginn des Mittelalte<is bis auf unsre Zeit, dans VAllgemeine Encyclopàdie de Ersch et Gruber, LXXXV, 290.
Sicile el les princes francs de Ronianie, en dehors de toute question peisunnelle, à compter les uns sur les autres.
Bien mieux, le succès, donnant raison à la politique d'Urbain IV, y convertit ceux qui Favaient le plus obstinément combattue. Jusqu'au dernier moment, ils ont protesté (i); mais ils ne tiennent pas rigueur au vainqueuj'; on les retrouve bien vite auprès de lui, à sa cour, parjui ses familiers. Qu'eût fait l'archevêque de Tyr, s'il avait vécu ? Il eut à peine le temps d'apprendre la victoire de Bénévent^^). Mais Jean de Valenciennes sert d'intermédiaire entre les rois de France et de Sicile (3). Baudouin y inet presque du cynisme ; il triomphe bruyamment de la chute de Manfred et se fait de sa joie un mérite auprès du pape (^). Il découvre sans peine que le royaume de Sicile est aussi puissant, aussi voisin de Gonstantinople, aussi propre à servir ses projets sous Charles d'Anjou que sous Manfred. Sous les auspices de Clément IV, il conclut avec son ancien adversaire un traité de conquête et de partage éventuel de l'Empire d'Orient (5); il mourj'a pensionné sur le Irésoi' de Sicile (6). Son fils, devenu le gendre du roi, gouvernera le royaume comme capitaine général durant la croisade de Tunis; il ne quittera cette charge que pour y être remplacé par Hugues, duc de Bourgogne, dont Charles d'Anjou vient d'épouser la petite-flUe ('^J; encore un acteur de l'intrigue de 1263. Ils y sont tous, pas un n'y manque; ils se rallient autour de Charles d'Anjou aussi unaniiriement qu'ils s'étaient naguère compromis pour Manfred.
Ce n'est pas ici le lieu d'étudier la politique orientale de Charles d'Anjou (^). Nous tenions seulement à montrer comment l'expédition sicilienne, dès ses débuts, renfermait un germe destiné à se développer en d'autres entreprises plus lointaines et plus grandioses. Quand Charles d'Anjou ceindra la couronne de Jérusalem, se tail-
(1) Cf. outre la lettre de l'archevêque de Tyr, citée plus haut, le sirveiite d'un Templier anonyme, publié par Raynouard, Choix des poésies originales des Troubadours, IV, 131, et Diez, Lehen und Werke der Troubadours, 476; cf. Merkel, Uopinione dei conteinporanci sulV impresa itaUana di Carlo I d'Angid, 44.
(2) Il mourut le 23 avril 1266 (Servois, Emprunts de saint Louis, etc., 287).
(3) Sternfeld, Ludu'içjs des Ileiligen Kreuzzug nach Tunis, 323.
(4) P. 19698; Martène, Thésaurus Anecdotorum, II, 354. Clément IV, en répondant aux félicitations de l'empereur, ne se priva d'ailleurs pas de lui faire remarquer sa palinodie.
(5) Berger, LaijeHes. IV, 52Si-; del Giudice, Codice diplomatico di Carlo I e II d'Angid, II, 30.
(6) Del Giudice, op. cit., 41.
(7j Durrieu, Les Archives angevines de Naples, II, 53; Sternfeld, op. cit., 253. ;8) Cela a d'ailleurs été fort bien fait par Sternfeld, Ludwigs des Heiligen Kreuzzug nach Tunis, et Norden, Das Papsttum und Byzanz.
lera, en réalité ou en rêve, des domaines en Romanie, entreprendra de laire passer dans sa famille l'Empire latin de Gonstantinople, ce ne sera pas seulement l'ambition agitée d'un cadet de la maison de France qui se donnera carrièi'e dans le possible ou dans le chimérique. Ce sera le successeur, par droit de conquête, des Robert Guiscard, des Bohémond, des Roger, des Guillaume, qui ressuscitera ce qu'on a si bien appelé « la politique normande » ; et trouvant, comme dépendance de son nouveau royaume, toute une clientèle orientale, en acceptera sans liésiter les bénéfices et les charges.
Faut-il ajouter : ce sera le champion choisi par l'Eglise qui dégagera la pajole du Saint-Siège et achèvera d'exécuter son programme? Oui, si l'on s'en rapporte aux déclarations solennelles où Urbain IV, puis Clément IV, avaient proclamé que l'expédition sicilienne n'était pas à elle-même sa propre fm; et si l'on prend au sérieux l'engagement moral qu'Urbain IV avait contracté, vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis de l'opinion, et, pour préciser, vis-à-vis de saint Louis, de tourner contre l'infidèle, et au besoin contre le Grec schismatique, les forces du royaume reconquis. Mais ni les engagements n'étaient pris sans arrière-pensée, ni les déclarations ne peuvent se passer d'interprétation. Une distinction s'impose. Vis-à-vis des musulmans, on ne connaissait d'autre moyen que la guerre, et les conquêtes que Charles d'Anjou pourrait faire en Syrie ne risquaient de porter ombrage à personne. Il n'en était pas de même vis-à-vis de l'Empire grec.
Il dépendait de Paiéologue de soustraire lui-même et ses Etats à la condition peu enviable d'objectif toujours désigné à une croisade toujours possible (D. Qu'il rentrât dans le sein de l'Eglise catholique, il acquérait tous les titres à la protection du Saint-Siège. Mais il dépendait des papes de lui faire cette démarche plus difficile, ou au contraire de la lui rendre plus aisée, et même plus tentante, en la lui payant plus cher. A leur condescendance plus ou moins grande, on peut mesurer la crainte ou l'envie qu'ils éprouvaient d'avoir à recommencer la quatrième croisade.
Lorsqu'Urbain IV, en termes à peine voilés, pi'oposait à Paiéologue de lui laisser Gonstantinople pour prix de sa soumission au spirituel, il voulait, à coup sûr et avant tout, obtenir une trêve pour les Latins de Romanie et gagner le temps d'en fmir avec Manfred. Il voulait aussi, dans un accès de colère, faire sentir son néant à ce Baudouin, à cet empereur sans terre qui prétendait lui imposer ses
(1) Pour ce qui suit, voir les ouvrages déjà cités de Norden et Goltiob, Die popstlichen Kreuzzugssteuern. . .
vues, au lieu d'adopter les siennes. Mais il avait d'autres raisons plus lointaines et plus profondes pour préférer la politique d'union à la politique de conquête.
Sous ses successeurs s'engage, entre la curie et le roi de Sicile, un duel latent dont Gonstantinople est l'enjeu. Le roi veut marcher sur le Bosphore; c'est la grande pensée de son règne, constamment traversée et ajournée, jamais abandonnée. Les papes veulent l'union des Eglises, et ce résultat, désirable en lui-même, leur semble doublement précieux, en ce qu'il ôterait à Charles d'Anjou l'occasion de rendre des services qui le feraient trop puissant. Ils encouragent pourtant ses projets, mais dans l'espoir et à la condition qu'ils ne seront pas réalisés. Qu'il acquière des titres, noue des coaUtions, remplisse ses arsenaux, équipe des flottes, rien de mieux, si cela inquiète Paléologue et le décide à céder. Ainsi la Sicile tient un rôle dans leurs combinaisons; c'est bien à elle qu'il appartient de résoudre la question byzantine, mais dans un sens et d'une manière bien différente de ce qu'on avait pensé.
Tous les papes n'ont pas joué avec la même adresse un jeu si déhcat. Selon les espérances que leur donnait Paléologue, ou selon l'influence qu'exerçait sur eux Charles d'Anjou, ils ont resserré davantage ou relâché la bride à l'ambition angevine. Mais il n'est pas difficile de deviner de quel côté eût penché Urbain IV. Il a prouvé de reste qu'en faisant la fortune de Charles d'Anjou, il entendait la borner, et ne voulait pas lui permettre de faire revivre les Henri VI ou les Frédéric II.
Mais alors force est bien de reconnaître que sa politique renfermait une intime contradiction. Il avait lui-même excité les convoitises qu'il aurait eu à contenir; montré à Charles d'Anjou le chemin de Constantinople, et entamé la négociation qui devait le lui barrer. Qu'il n'y réussît pas, qu'il manquât l'occasion de rétablir à l'amiable l'unité catholique, où prendrait-il le droit d'empêcher son trop zélé vassal de l'imposer les ai-mes à la main; alors qu'il suffirait, pour lui fermer la bouche, de lui citer ses propres bulles ?
La convention qu'il soumettait à Charles d'Anjou trahit par une singulière réticence l'embarras qu'il éprouvait. Pas un mot n'y fait allusion à l'Empire grec, à ce concours, tant annoncé et vanté d'avance, que la Sicile devait prêter contre Paléologue. C'est qu'il se promettait bien de n'y pas faire appel, au moins sans des garanties et des précautions qui le rendraient inoffensif et illusoire ; et qu'il ne pouvait pourtant, sans trop se démentir, môme insinuer qu'il ne fût pas souverainement précieux, ou seulement donner à entendre qu'il s'en défiait. Bien décidé, assurément, à ne pas tolérer
que le maître de Marseille, de Naples et de Bari pût aussi régner sur Byzance, il n'ose pourtant pas le dire, et interdire à Charles d'Anjou la couronne impériale d'Orient, comme il lui interdisait, et avec quelle force ! la couronne impériale d'Occident. Si minutieux et si développé qu'il fût, l'instrument du 17 juin 1263 sous-entendait une clause essentielle, mais combien difTicile à faire observer ! et avant même d'être conclu, le traité était faussé, et le Saint-Siège débordé.