CHAPITRE VI
Le caractère et le passé de Charles d'A.ojou.
Le caractère de rtiomme aggravait les dangers presque inévitables de la situation.
Né en 1226 (D, le comte d'Anjou et de Provence avait trente-sept ans au moment où on lui proposait pour la seconde fois cette couronne sicilienne que malgré tout la destinée lui réservait. Avec lui, on sortait enfm des candidatures d'enfants. Le Saint-Siège venait d'en imaginer deux, coup sur coup, malgré les inconvénients immenses qu'elles présentaient, et qui sautent aux yeux, comme s'il avait pensé qu'une minorité sous la tutelle pontificale permettrait d'inculquer de bonnes habitudes au futur roi de Sicile, et espéré mieux roussir que jadis avec Frédéric IL Si de tels calculs avaient été faits, on ne pouvait, en tous cas, y renoncer plus complètement. Car l'homme sur lequel on jetait maintenant les yeux se recommandait par de tout autres qualités que la docilité et la facilité de caractère. Il eût fallu bien peu le connaître pour s'imaginer qu'il se réduirait jamais à n'être qu'un instrument entre les mains d'autrui.
Il est peu de grandes figures historiques qui aient été peintes avec des couleurs plus noires, et peut-être plus à tort. Après les beaux travaux consacrés à divers aspects et moments de son histoire par MM. Durrieu (2), Cadier (3), Sternfeld (^), Hampe (s), on peut regarder comme à jamais dissipée la légende qui faisait de lui un pur tyran, « avide, rusé et méchant, toujours prêt à noyer dans le sang la moindre résistance » (6). Mais on s'explique qu'elle soit née. Il a eu plusieurs mauvaises fortunes; d'abord celle d'être le frère de saint Louis et le successeur de Frédéric II et de Manfred; double voisinage dangereux ! Car il est vraiment trop facile (et peu juste) de l'accabler de la comparaison avec son frère ; et d'autre part, montrer que la papauté, loin de gagner au change, avait trouvé
(1) Sternfeld, Karl von Anjou als Graf der Provence, 247.
(2) Durrieu, Les archives angevines de Naples.
\3) Cadier, Essai sur V administration du royaume de Sicile sous Charles l" et Charles II d'Anjou.
(4) Sternfeld, Karl von Anjou als Graf der Provence, et Ludwigs des Ileiligen Kreuzzug nach Tunis.
(5) Mampe, Konradin von Ilohenstaufen.
(6) Hartwig, Die Verurtheilung Conradins, dans Im Neuen Reich, 1872, p. 167.
dans son prétendu libérateur un nouvel oppresseur, aussi dangereux que les autres, avec Thypocrisie en plus, la découverte était trop piquante pour qu'on se privât du plaisir de la faire. Ensuite son règne si brillant, longtemps accompagné d'un constant bonheur, a mal fini, sur des désastres inopinés, dans lesquels il semble que rimagination soit instinctivement portée à voir une sorte de jugement de Dieu punissant de grandes fautes. Ajoutons que l'exécution de Gonradin et les Vêpres siciliennes, c'est-à-dire les deux événements de sa carrière qui sont restés dans la mémoire de tous et par lesquels son nom est connu du grand public, le montrent en fâcheuse posture : d'un côté souverain d'un peuple que « le désespoir pousse enfm aux résolutions viriles » d) et aux représailles sanglantes; de l'autre, partie, juge et bourreau dans un tragique procès politique, où le condamné a tout ce qu'il faut pour être intéressant : c'est un prétendant dont le bon droit paraît évident à des modernes déshabitués de voir le pape disposer des couronnes, et les principes féodaux régir des Etats ; — c'est le dei^nier rejeton d'une famille illustre entre toutes; — c'est un très jeune homme, en réalité mûri avant l'âge et parfaitement responsable de ses actes, parmi lesquels il y en avait d'odieux (2), mais que la sympathie ou la pitié et le dédain môme de ses adversaires ont comme rajeuni encore, pour en faire l'innocente victime de la fatalité, peut-être de la trahison, et suivant le mot célèbre prêté à Clément IV, l'agneau conduit à la ))oucherie (3). Enfin les fautes de Charles d'Anjou ont été de telle nature qu'elles ont soulevé contre lui des passions patriotiques. Il a, au cours de sa vie, imposé une invasion étrangère à deux nationalités vivaces. Les colères provoquées par la conquête française ont laissé leur trace dans les sirventes de quelques troubadours provençaux i^). Les rancunes siciliennes ont été plus durables encore, ou pour mieux dire se sont vues artificiellement ravivées de nos jours. La Sicile, sous d'autres dynasties, ayant encore eu lieu de se croire mal gouvernée, une littérature d'allusions devait naître. Un historien de Charles d'Anjou, et non des moindres, l'auteur de la Guerra del Vespro Siciliano, n'a pas hésité à dire que son livre « naquit des passions qui enflammaient la Sicile avant 1848 » et doit être jugé sous deux aspects, en tant que récit historique et manifestation
(1) Expressions de Ficker dans BFW. 4770 h.
(2) Ainsi la mise à mort, au matin de Tagliacozzo. du maréchal de Braiselve, fait prisonnier en loyal combat (Hampe, op. cit., 286).
(3) Hampe, op. cit., 251.
(4; Sternfeld, op. cit., 52-53; Merkel, L'opinione dei contemporanei, etc., 36 et suiv.
politique (D. Plus récemment, le sixième centenaire des Vêpres a pu être célébré comme Tanniversaire d'un triomphe national (2). Et il serait parfois curieux, en parcourant les historiens italiens, de rechercher, suivant les époques, lequel, d'un Frédéric Barberousse ou d'un Charles d'Anjou, a eu le privilège d'attirer plus particulièrement les ressentiments, très légitimes à coup sûr, que des siècles de domination étrangère ont laissés à l'Italie. — Quant à l'Allemagne, moins de cinquante ans après l'événement « qui avait semé et fait croître la haine entre la race allemande et Charles d'Anjou et ses successeurs », le roi Robert, dans un mémoire au pape, dénonçait déjà le désir de venger Tagliacozzo, comme un des principaux mobiles qui attiraient au delà des Alpes Henri VII et son armée (3). Nous savons d'ailleurs par Henri Heine que la mort de Gonradin n'était pas encore pardonnée par l'Allemagne du XIX« siècle à la France du XIIP.
« De nos jours, toutefois » — en Allemagne comme ailleurs — (( aux historiens animés de sentiments passionnés, à un Raumer, à un Gregorovius, dans l'âme desquels vibrait l'idée gibeline, d'autres ont succédé, au regard plus calme, qui essaient... de se tenir au-dessus des partis » (^). On a commencé de juger plus équitablement le souverain qui en face des perpétuelles révoltes de la Provence avait fait preuve d'une véritable longanimité (s); le vainqueur dont l'âme était assez haute pour tolérer qu'à sa cour un poète presque officiel fît dans ses vers l'éloge éclatant de Manfred^^), le vaillant vaincu auquel lui-même, par un sentiment, méritoire sans doute, puisqu'il ne fut pas compris de tous ses contemporains, avait
(1) Amari, préface de l'édition florentine de 1851, reproduite dans l'édition milanaise de 1886, p. xxiii.
(2) Cf. la publication (d'ailleurs très scientifique) Rîcordi e documenti del Vespro Sicilîano, puhblicati a cura délia Società Siciliana per la storia patria nella ricorrenza del sesto centenario.
(3) Un mémoire de 1313, publié par Bonaini, Acta Henrid VII Romanorum imperatorîs , p. 239, parle de la capture de Conradin et des événements « ex quihus crei^erunt et aucta sunt odia inter Alamanicam gentem ipsam et pre fatum dominum regem primum (Charles d'Anjou) ac efus altos successores. » Ce même mémoire, p. 240, raconte que les troupes de Henri VII « mînahantur... monasterium Sancte Marie de Victoria... demoliri, cîrca quem locum dictus Conradinus hostif! Ecclesie fuit devictus. »
(4) Sternfeld, Ludwigs des Heiligen Kreuzzug nach Tunis, 100.
(5) Sternfeld, Karl von Aniou als Graf der Provence, 173.
(6) « Biaus chevaliers et preus et sages fu Manfrois, De toutes bonnes tèches entechiés et courtois;
En lui ne faloit riens fors que seulement fois. » (Adam de la Halle, C'est le roi de Sezile, cité par Merkel, L'opinione dei contem poranei, 27).
tenu à faire donner une honorable sépulture d). On s'est rendu compte que les mesures extrêmes de 1268 sortent de son caractère plutôt qu'elles n'en donnent l'idée exacte; elles lui ont été dictées par d'impérieuses raisons d'Etat, par l'exaspération bien naturelle de trouver partout la trahison, et aussi par les exemples, funestes à lui comme à ses prédécesseurs, que donnait cette ItaUe du XIIP siècle où les vengeances politiques étaient tellement atroces (2). De même, avant de conclure de la révolte de 1282 à une intolérable oppression, il ne faudrait pas oublier que la révolte, dans l'Italie du Sud, était endémique. On s'était soulevé contre Henri VI; soulevé après lui contre ses Allemands; puis à diverses reprises contre Frédéric II, puis après la mort de ce dernier, en 1251, dans la Terre de Labour et la Fouille; et enfm contre Manfred, en Sicile, en 1262. En réaUté, c'est au système qu'on en voulait, à ce merveilleux instrument d'exploitation, préparé par les Normands et perfectionné par Frédéric, que Charles d'Anjou (faut-il dire pour son bonheur ou son malheur ?) a trouvé tout achevé, et auquel il lui était à peu près impossible de renoncer. Gela n'exclut pas d'ailleurs que ce même système ait pu être aggravé du seul fait qu'il était manié par des mains étrangères et nouvelles. Mais tout compte fait, on a eu raison de dire que « l'étude des registres angevins est extrêmement favorable à la mémoire de Charles I d'Anjou. Si l'on peut reprocher au fondateur de la dynastie d'avoir abusé de sa victoire pour traiter ses adversaires avec la plus extrême rigueur, on doit reconnaître qu'une fois son pouvoir solidement assuré, il s'efforça par tous les moyens de faire régner dans ses Etats la paix et la justice » (3). Le vrai Charles d'Anjou n'est assurément ni un saint, ni un débonnaire, ni un scrupuleux. La raideur de son caractère, la brutalité et souvent l'injustice de ses procédés, l'ont engagé dans des conflits plus ou moins âpres et prolongés avec ceux qui lui tenaient de plus près : avec sa belle-mère Béatrix de Savoie (^) ; avec sa belle-sœur Marguerite de Provence (s); avec saint Louis même (6),
(1) Lettre de Charles d'Anjou au pape, dans André de Hongrie, MG, SS. XXVI, 578 : « Ego itaque naturali pictate inductus corpus ipsum ciim quadam honorificeîiiia sépulture, non tamen ecclesiastice, tradi feci. » On sait que sur l'ordre de Clément IV l'archevêque de Cosenza fit violer sa sépulture et jeter ses cendres au vent, et on connaît les éloquentes invectives de Dante à ce sujet {Purgatoire, III, 124).
(2) Toutes ces idées ont été fort bien développées par Sternfeld.
(3) Durrieu, I, 75; jugement accepté par Cadier.
(4) Sternfeld, op. cit., 117-120.
(5) Op. cit., 147-8, et Boutaric, Marguerite de Provence, dans Revue des Questions historiques, III.
(6) Sternfeld, op. cit., 161.
qu'il aimait pourtant de vraie affection d). Mais il n'avait rien du despote insociable, égoïste, auquel on n'obéit que par crainte. Il était capable d'inspirer du dévouement. Il a eu des amis et des serviteurs fidèles (2). Pourrait-on en dire autant de Frédéric II, l'homme qui « ne nourrissait jamais un porc que pour en avoir la graisse » ^^\ le souverain si souvent abandonné, et si accessible aux soupçons, dont presque tous les conseillers ont mal fmi, impliqués dans des conspirations réelles ou imaginaires, victimes comme Pierre de la Vigne, de cette jalousie des cours :
La mereti'ice, che mai dair ospizio Di Cesare non torse gli occhi putti, Morte comune, e délie corii vizio (^).
Dans le portrait si vivant qu'il a tracé de Charles d'Anjou, Thomas de Toscane (5) le représente silencieux, le visage presque toujours sérieux, n'ayant jamais ri, même dans son enfance ; ne se souciant pas des jongleurs et ne leur donnant jamais rien; peu adonné à la chasse; économe plutôt que magnifique dans sa table; si simple dans ses vêtements et dans son train extérieur que ne le connaissant pas on l'aurait pris pour le premier chevalier venu (6). Au total une nature sombre et renfermée. Mais d'autres textes donnent une impression un peu différente. Un troubadour qui sur d'autres points ne le flatte pas, le loue d'être gai, affable et courtois. Il ne lui manque que d'être généreux, d'avoir la main large ("7) ; défaut qu'expliquent du reste les continuels embarras d'argent où le jetaient ses grandes entreprises. Un autre troubadour, un partisan de Manfred, parle de lui (avec une exagération évidente) presque comme d'un chevalier de romans, « serf d'amour » et amateur de tournois (s). De fait, il y a chez lui un coin de chevalerie; à près de soixante ans, on le verra trouver tout naturel de vider en champ clos, par combat singulier, ses démêlés avec Pierre d'Aragon; il s'obstinera longtemps dans ce bizarre pro-
(1) Joinville, éc^. de Wailly, 242, sur la douleur de Charles d'Anjou en quiltant saint Louis à Acre (cf. cependant, ihid. 220, la plainte du roi au sujet de son frère, que nulle compaignie ne li tenoitj.
(2) Sternfeld, op. cit., vni, a signalé avec raison ce trait de son caractère.
(3) Salimbene.
(4) Dante, Enfer, XIII, 64.