MG. SS. XXII
(6) Ibid.
(7) Merkel. op. cit., 37.
^8) Sirvente de Raimond de la Tour, cité par Merkel, op. cit., 47.
jeL (1). Peut-être poète lui-nièiiie, il s'entoure de poètes (2). n a aussi l'esprit ouvert aux arts et sera un des introducteurs de Part français en Italie (3) ; il s'intéresse aux études et marquera sa sénatorerie de Rome par la fondation d'une Université (^).
Il est d'une sci'upuleuse régularité de mœurs (^), nouveauté étrange dans une monarchie d'allures presque orientales, dont le harem était depuis longtemps une institution oflicielle et avouée. Il a, (( suivant la coutume des rois de France » ^^\ une piété sincère dont les démonstrations, à l'occasion, comblaient de joie son frère (^), piété qu'il concilie très bien avec un dédain profond pour les haires, les disciplines, les jeûnes, la vie monacale enfm d'un saint Louis ou d'un Philippe le Hardi, mais qui lui inspire en revanche la volonté, et plus encore la conviction, d'être « l'athlète du Christ » et l'instrument des desseins d'en haut. Ces deux sentiments apparaissent de la façon la plus claire dans le mémoire qu'en 1273 i*^) il adressa à son neveu Philippe le Hardi pour l'engager à poser sa candidature à l'Empire (9), et qui caractérise si bien sa personne et sa politique. Bien d'autres que lui se sont aussi regardés comme les serviteurs attitrés de la Providence, appelés à jouir de tous les avantages attachés à la fonction. Rarement cette illusion a été plus naturelle que chez lui, plus encouragée aussi par le langage même du chef de l'Eglise, et partant plus profonde. A ses yeux tous ses intérêts se confondent avec ceux de Dieu, et sa religion alimente et justifie son ambition.
Cette ambition est le principal ressort de son caractère. Thomas de Toscane lui prête un mot saisissant, qui, authentique ou apocryphe, montre du moins quelle idée se faisaient de lui les contem-
(1) Cf. LangliOis, Le règne de Philippe 111 le Hardi, 141 et suiv. Il avait déjà voulu en faire autant contre Guillaume de Hollande (Sternfeld, op. cit., 102).
(2) On sait qu'Adam de la Halle, notamment, résida à la cour de Sicile.
(3) Enlart, Origines françaises de V architecture gothique en Italie.
(4) Del Giudice, Codice diplomatico di Carlo I e II d^Angiô, I, 68. Il est vrai que cette fondation resta à l'état de projet.
(5) André de Hongrie (MO. SS. XXVI, 565) rapporte qualiter cornes et senator medicis consulentibus de aliqua in thorum vocanda conlradixit. La même historiette a circulé sur Louis VIII, sur Louis VII (cf. Petit-Dulaillis, Etude sur la vie et le règne de Louis VIII, p. 15 n. 1). Cela la rend suspecte. Mais pour l'essentiel Thomas de Toscane confirme André de Hongrie : « Corpore castus, ut x?/a sit uxorc contentus nec alias unquani habuisse credatur. » (MG. SS. XXII, 523).
(6) Thomas de Toscane, 523-4, dit qu'il se faisait célébrer tout l'office, qu'il entendait fréquemment des sermons.
(7) Salimbene, 97.
(8) Publié par Champollion-Figeac, Documents historiques.
(9) Cf. sur cette affaire LangloiK, op. cit., 64 et suiv., et Fournier, Le royaume d'Arles et de Vienne, 217 et suiv.
porains. Gomme on s'élonnait, après la mort de Manfred, qu'il ne témoignât pas plus de joie : « Pourquoi me réjouir ? aurait-il répondu. Pour un homme vraimenL fort le monde entier serait trop peu I » (1) Au service de cette passion maîtresse il mettait les dons les plus variés et les plus rares : — une activité infatigable — une ardeur communicative qu'il savait inspirer à ses plus humbles auxiliaires (2) ; — comme soldat la vaillance personnelle de sa famille (3) ; — comme chef d'armée, tout ce que la tactique du XIIP siècle comportait d'habileté militaire (^); — comme diplomate, un esprit de combinaison, un mélange de prudence et de décision que nous le verrons déployer avec éclat dans les négociations suivies avec le Saint-Siège au sujet de l'expédition sicilienne; — comme administrateur, le goût de l'ordre et la fermeté à le maintenir, le goût aussi de la régularité bureaucratique, et la volonté d'opposer à l'anarchie féodale la compétence et le dévouement de légistes et de fonctionnaires de profession, dont il s'entoure à l'exemple des Capétiens, desquels il est issu, et des Hohenstaufen auxquels il succède (s); — enlin pour tout couronner la résolution d'un véritable homme d'Etat, ne reculant pas, il l'a montré dans son audacieux départ pour Rome, et encore à Bénévent, dans les cas où il fallait savoir risquer les parties suprêmes. Tout cela gâté par le manque de mesure et le trop d'imagination dans l'ambition. La sienne est bien différente de l'ambition prudente, patiente et réaliste des princes de sa race, les « rassembleurs de la terre » française. Ses entreprises ne sont pas comme les leurs des parties liées entre elles d'un programme d'ensemble, transmis de père en fils, et poursuivi avec persévérance, en vue d'une fm unique, l'affermissement d'une dynastie et l'extension de son autorité dans des limites défmies d'avance par la géographie et par l'histoire. Parfois ehes se succèdent presque au hasard d'un caprice. Ainsi, quand en 1253 il refuse pour la première fois la Sicile, c'est qu'il est engagé au service de la comtesse de Flandre et contre
(1) « Uni enim valenti viro non sufiiceret totus mundus. » (MG. SS. XXII, 524).
(2) Thomas de Toscane, MG. SS. XXII, 524 : « aliquando in exercitu positus elemosinas, quas paupenbus fieri faciebat, in rubaldorum usus et victum, qui sequebantur exercitum, converti mandabat suosque eos socios appellabat. Nam, cum eis aliquando funem alicufus edificii capiebat cum eisque trahebat; quod semel dum faceret, unus ex ribaldis ad ceteros exclamavit : Viriliter ^ortiterque trahamus, quia majorem nobilioremque de mundo rubaldum socium nunc habemus ».
(3) lUd., 519.
(4) Delpech, La tactique au XIII* siècle, particulièrement tome II, pp. 99 et suiv.
(5) Cf. ce que dit Sternfeld sur les caractères de son gouvernement en Provence (op. cit., 25).
le roi des Romains Guillaume de Hollande, dans une guerre de complaisance et d'aventures qui doit lui rapporter le comté de Hainaut à joindre à ses comtés de Provence et d'Anjou ! Là même — c'est le cas pour celles qui seront greffées sur le grand accident de sa vie, l'expédition sicilienne — là môme où elles lui sont indiquées par des traditions préexistantes qu'il épouse, ou par les circonstances du moment, elles n'en portent pas moins la marque d'un esprit chimérique et déréglé. Car ou bien elles sont tellement distinctes que le succès de l'une ne consoliderait en rien les résultats des autres, et d'ailleurs elles se font concurrence et partant se gênent mutuellement (ainsi la politique orientale et la politique italienne). Ou bien elles ont pour objet de s'étayer l'une l'autre. Ainsi quand il lecherchera la sénatorerie de Rome, le vicariat impérial en Toscane, des seigneuries en Lombardie, ce sera pour mieux s'assurer de la Sicile. Mais pour qu'on lui permette de dominer ainsi l'Italie, il faut qu'il ait toujours un pape à sa dévotion, d'où la nécessité de cultiver soigneusement le parti français dans le Sacré-Collège, et à chaque vacance, de peser effrontément sur l'élection; — il faut aussi qu'il n'y ait pas d'empereur, ou un empereur dont il soit sûr, d'où la candidature à l'Empire suggéi'ée à Philippe le Hardi. Mais l'échafaudage qu'il dresse ainsi est plus fragile à proportion qu'il s'élève plus haut. Tant d'intrigues et de luttes fondent une domination sans unité géographique, réunissant contre la nature des ciioses les régions les plus différentes et les plus disposées à se haïr. Ces sujets d'un conmmn maître se traitent les uns les auUes en étrangers vaincus et conquis. La Provence déteste les Français du Nord ; l'Italie entière apprend à exécrer les Fianco-Provençaux, et le Royaume, livré encore, par-dessus le marclié à l'exploitation des banquiers de Toscane, achève d'être ruiné par eux. Ainsi l'empire angevin doit s'écrouler au premier désastre.
Pour s'y être trompé, pour l'avoir cru viable, il faut une disposition d'esprit que son fondateur, en effet, a possédé au plus haut degré, soit qu'elle lui fût innée, soit plutôt qu'elle se soit développée en lui par l'habitude du succès : la faculté de se suggérer à soi-même des illusions flatteuses et intéressées, la confiance intrépide qui fait prendre des désirs pour des faits accompUs. Qu'on relise le mémoire de 1273 à Philippe le Hardi. Charles d'Anjou y rêve tout haut la monarchie universelle; il se joue avec assurance de toutes les difficultés; il promet à son neveu, pour sa candidature à l'Empire, l'appui de Grégoire X, pourtant si tiède; il regarde comme acquis d'avance, sous prétexte de pa-
rente ou de vagues alliances, le concours de six rois, parmi lesquels on a la surprise de voir compter le roi d'Aragon, dont le fils est le gendre de Manfred, et le roi de Gastille, lui-même prétendant à l'Empire; — il déclare enlin tout aisé pourvu qu'on puisse obtenir les voix de quelques princes allemands, c'est-à-dire les acheter; (( et li rois a bien de quoi ». Et cette candidature n'est elle-même que la préface d'une autre entreprise plus grandiose encore, la croisade générale. On l'a remarqué avec raison, « ce document révèle assez bien l'esprit de la politique du roi de Sicile... Or cette politique de Charles d'Anjou, c'est déjà celle de Philippe le Bel «d). Plus particulièrement, il y a quelque analogie entre ces idées et celles que développeront, trente ans plus tard, sur la politique internationale, les écrits de Pierre Dubois. Ainsi l'utopiste qui laisse sa verve conduii'e sa plume, sans peut-être se faire toujours grande illusion sur les effets qu'il obtiendra, le publiciste irresponsable qui du fond de son cabinet s'occupe à refaire la carte de l'Europe, se rencontre avec l'homme d'Etat qui veut et espère convaincre, et n'emploie donc que des arguments qu'il croit luimême sérieux, avec le souverain qui ne spécule pas dans le vide, mais dont les idées sont aussitôt traduites en actes. N'est-ce pas la preuve que ce dernier est en train de perdre le sens du possible et de devenir dupe de ses propres projets ?
Par un effet de la même disposition, il est dupe aussi des apparences et des mots. Lui qui possède des réalités si enviables, un des plus beaux royaumes d'Europe, et deux riches provinces, il a eu en même temps, plus que personne, la passion de collectionner, pour lui-même et pour les siens, les vains titres et les couronnes in partihus^ les empires de Gonstantinople et les royautés de Jérusalem. Par ses exemples, par ses conseils, par les aventures où il l'a compromise, il a gâté la politique française; il lui a, le premier, inoculé je ne sais quel esprit de chimère auquel, Dieu merci, elle ne s'abandonnera jamais complètement, mais dont elle mettra longtemps à se guérir.
Nous aurons à montrer (c'est l'objet même de ces études) ce qu'il y eut malgi'é tout, dans la « politique angevine », y compris ses plus audacieuses entreprises, de logique, de traditionnel, et en un certain sens de nécessaire. Mais il importait de signaler dès le début, dans le caractère même du premier roi ange\ân, une des principales causes qui concoururent à la former.
Tel était, avec un ensemble de qualités aussi nécessaires que dan-
(1) Langlois, Le règne de Philippe le Hardi^ 67.
gereuses — car moins avide de gloire el d'action, il n'eût pas élé tenté par un trône à conquérir — tel était l'homme que le Saint- Siège appelait en Italie, et aux mains duquel il voulait mettre cette sollicitation perpétuelle aux grandes entreprises et aux grandes choses qu'était le royaume de Sicile. Urbain IV s'avouait d'ailleurs l'imprudence et s'efforçait d'en prévenir les effets. Gêné, quand il s'agissait de l'Orient, pour fixer d'avance des bornes à Charles d'Anjou, il se flattait d'y réussir en Occident; il comptait qu'il suffirait de l'envelopper dans un réseau assez serré d'engagements et de garanties. i\vec quel art il s'entendait à le tisser, quelle prévoyance, quelle fécondité dans l'invention de clauses ingénieuses, le projet de traité rédigé par lui en témoigne. OEuvre vraiment singulière qui s'explique par deux sentiments si opposés ! Nous avons dit qu'elle ne se comprendrait pas, si l'on ne tenait compte de la confiance excessive que ses premiers succès inspiraient au pape. Mais presque autant que ses illusions elle révèle ses inquiétudes; et telles prétentions qui semblent exorbitantes peuvent d'un autre point de vue passer pour des précautions indispensables.