CHAPITRE F
L'affaire de Sicile dans la seconde moitié de lSd3; l'élection de Charles d'Anjou au Sénat.
L'instant même où Urbain IV, en formulant un projet de traité, s'avançait vis-à-vis de Charles d'Anjou au point de se rendre impossible un retour vers Manfred, vit naturellement se produire une recrudescence d'hostilités entre le Saint-Siège et la Sicile. C'est la fin de cette longue et énervante période où tout est vague, obscur, où les relations sont mal déhnies, où les deux adversaires se guettant, se tàtant l'un l'autre, mais avant tout soucieux de ne pas se comprometti'e trop tôt, se renferment, comme par un accord tacite, dans leurs positions antérieurement conquises d-. Le duel véritable s'engage. De chaque côté on cherche à s'assurer le bénéfice de l'offensive.
Nous savons qu'au uioinent même où il recevait les ambassadeurs de Charles d'Anjou et s'occupait à rédiger le projet du 17 juin, le pape préparait l'envoi en Toscane, au secours de Lucques, d'un cardinal légat à la tête de forces imposantes (2). Simultanément il s'apprêtait à entreprendre une action plus énergique dans la Marche d'Ancône. Le 11 juillet, il adressait un manifeste à tous les mercenaires allemands au service de Manfred, dans les diverses
(1) Il n'y a d'exception à faire que pour la Marche, ainsi qu'on l'a vu plus haut.
(2) Rapport des ambassadeurs de Trévise à leur ville, dans Cappelletli, La chiese dltalia, X, 643 (BFW. 14203; 17 juin 1263) : « ... Guerra maxima est in Tuscia, quia Florentini, Senenses et Pisani super Lucam hostilUer ire se préparant, et unus ex cardinalibus prolegatus illuc ire débet cum maxima quantitate militum... »
provinces de l'Italie. Il les exhortait à abandonner sa bannière et promettait d'engager deux cents d'entre eux pour un an et deux cents autres pour trois mois, moyennant la solde même qu'ils recevaient du roi de Sicile. Ce corps de troupes serait destiné à reconquérir la Marche d). Escomptant d'avance le succès de sa tentative, il annonçait à Fano et à Pesaro, dès le 15 juillet, l'arrivée prochaine des secours que réclamaient avec instance les ambassadeurs de ces deux villes (2). Enfm il montrait par son attitude, et notamment en enlevant à Recanati, au profit d'Osimo, son siège épiscopal (3), qu'il était résolu à ne plus user désormais de cette indulgence dont la Marche avait eu jusqu'alors le privilège, et à distinguer nettement entre ses amis et ses ennemis. — Il n'était pas jusqu'à des positions excentriques et dont la possession importait bien peu pour l'issue finale de la lutte, dont il ne se préoccupât de déloger Manfred. Celui-ci avait mis la main, on a vu dans quelles conditions (^), sur le royaume de Torres en Sardaigne. Mais il avait à y soutenir une lutte contre Guillaume, juge d'Arborée, qui se posait en champion des droits de l'Eglise. Le 14 juillet, le pape écrivait à l'archevêque d'Arborée de donner au juge tout le concours qui serait en son pouvoir, et de prêcher dans l'île entière la croisade contre Manfred (s).
Mais au même instant, sur d'autres cases de l'échiquier italien, c'était le roi de Sicile qui poussait ses pièces en avant.
Et d'abord en Campante. Une intéressante bulle du 14 juillet 1263(6) nous fait connaître les intrigues dont cette province était le théâtre. Il s'y formait de tous côtés des ligues entre hommes appartenant aux différentes classes. Leurs membres s'engageaient par serments et contrats en bonne forme à venger les injures les uns des autres, h payer chacun sa quote-part des peines pécuniaires auxquelles un d'entre eux pourrait être condamné à raison d'un homicide ou d'un autre crime, à ne jamais conclure d'arrangement ou d'alliance de famille avec un adhérent d'une ligue advei'se. Sociétés d'assurance et de défense mutuelles dont le fonctionnement devait avoir pour immanquable résultat d'établir à
(1) R. III, 525; Reg. Urb. IV. II, 276 (BFW. 9330).
(2) R. III, 529 fP. 18590, BFW. 9335; Zonghi, Repertorio delV antico nrchivio comunale di Fano. 169, donne l'exemplaire adressé à Fano, avec la date du n juillet).
(3) Reg. Vrh. IV, II, 522; cf. plus haut, p. 316.
(4) Cf. plus haut, p. 143.
(5) R. III, 528 (BFW. 9331).
(6) R. III, 526; Reg. Urb. IV, II, 282; P. 18588.
demeure la guerre civile dans tout le pays. Le pape les interdit sous les peines les plus sévères. Or la main de Manfred ne devait pas y être étrangère. Car la bulle se termine en rapportant qu'un certain nombre de Gampaniens, infidèles à l'Eglise, ont reçu des présents et de l'argent du roi de Sicile, et en distribuent autour d'eux pour troubler la province. Le pape les frappait d'excommunication. Ailleurs mêmes manœuvres. Spolète, qui venait de jurer de se soumettre aux exigences du Saint-Siège (D, se révolte de nouveau, à l'instigalion de son podestat, le Bolonais Bertoldo Balugani, qui y fomente l'insurrection (2). N'y obéissait-on pas à un mot d'ordre donné par Manfred ? Tel était certainement le cas à Rieti. Là un ami de Manfred, Grasso, originaire de Todi, c'està-dire d'une ville traditionnellement dévouée aux Hohenstaufen, exerçait les fonctions de capitaine du peuple. Malgré les défenses du Saint-Siège, il prétendait connaître des causies d'appel; son obstination sur ce point n'avait d'autre objet, selon le pape, que d'entretenir dans la ville une agitation à la faveur de laquelle il pourrait travailler pour le roi de Sicile. Il fallut l'excommunier, le priver de sa charge, le rendre inhabile à toute fonction dans l'avenir, sommer Rieti de l'expulser sous peine de mille marcs d'argent (3). Vers le même temps. Terni était ébranlée dans sa fidélité; elle écrivait à Manfred et offrait de recevoir ses troupes (^K — La contagion gagnait les villes du Patrimoine; au commencement de septembre il était question d'une ligue entre Viterbe, d'une part, et de l'autre Todi et Spolète, alors en pleine rébellion; Urbain IV chargeait l'ancien recteur, maître Renier de Viterbe, d'en empêcher la conclusion (s). — Ainsi, un ensemble de faits concordants montre comment le roi de Sicile, dans le courant de l'été 1263, s'était mis en rapport avec tout ce qui, dans l'Etat pontifical, pouvait être un élément d'agitation, et s'efforçait de rallier autour de lui ceux qu'avait lésés ou inquiétés la politique d'Urbain IV (6). Désespérant désormais de conclure à l'amiable sa
fl) Cf. plus haut, p. 319-320.
(3) R. III, 552; Reg. Urh. IV, II, 716 (P. 18645), 11 sept. 1263.
(4) Lettre d'Urbain TV, sans date, dans le Beg. Vat. 29 A, n' 9. Mais on voit que Terni était fidèle au pape le 11 oct. 1262 (Pinzi, Storia di Viterbo. II, 99 n.), le 9 juillet et le 21 août 1263 (R. III, 525 et 540 n.). C'est peu après cette dernière date que doit se placer sa révolte.
(5) P. 18639, 8 sept. 1263.
(6) Plus tard, en avril 1266, Clément IV fera faire une enquête pour connaître les habitants du Patrimoine et de la Marche qui s'étaient laissés acheter par Manfred (P. 19612).
paix avec le Saint-Siège, et averti de ce qui se préparait contre lui en France, il comprenait que la mainmise complète sur les Etats de l'Eglise était le seul moyen soit de faire capituler Urbain IV, soit de barrer le chemin à Charles d'Anjou.
Il ne négligea pas Rome. Bien au contraire, cette ville, qui n'avait pas toujours eu dans les conllits italiens l'importance que semblait lui assigner sa célébrité, se trouva pour un instant l'enjeu le plus disputé entre les deux partis (D.
Elle était encore régie par ces boni honiines auxquels, au début de son pontificat, Urbain IV avait fait confier le gouvernement provisoire, à défaut de sénateur (2). Mais ce provisoire offrait à Manfred de grandes facilités. Dès qu'il n'eut plus aucune raison de ménager le pape, il se souvint qu'il avait déjà été élu sénateur en 1261; il posa de nouveau sa candidature, ou plutôt fit rappeler ses titres par des agents dévoués, entre autres un certain Pierre Romani (3). D'autres soutenaient Pierre d'Aragon, son propre gendre, qui à ce moment même, peut-être pour suivre de plus près l'effet de ces intrigues, préparait un voyage (^) à la cour de son beau-père (s). Mais toutes ces manœuvres trouvèrent un adver-
(1) Sur cette affaire de l'élection de Charles d'Anjou au sénat, nous avons trois textes : Saba Malaspina, II, 9 (RIS. VIII, 8081, Thierri de Vaucouleurs (RIS. III, 2' partie, 413) et la lettre d'Urbain IV du 11 août; P. 18621; BFV^. 9350, Martène, II, 50). Aucun de ces documents ne donne beaucoup de lumières. Saba et Thierri sont vagues, suivant leur ordinaire; la lettre du pape est précisément remarquable en ce qu'elle montre à quel point il était mal renseigné. — Je ne tiens pas de compte de la lettre des Romains à Charles d'Anjou, insérée dans le Trésor de Brunetto Latini. Contrairement à l'opinion de Sternfeld, Karl von Anioii als Gral der Provence, 183, n. 2, elle me semble être un simple exercice de style. La preuve en est qu'elle parle d'une élection pour un an, alors que nous savons que le comte fut élu à vie.
(2) Cf. plus haut, p. 329.
(3) Cela me paraît résulter d'une bulle du 19 décembre 1263, par laquelle le pape prescrit au cardinal de Porto d'absoudre ce Pierre Romani des sentences encourues pour avoir favorisé Manfred (R. III, 558; Reg. Urb. IV, II, 7421 Or le premier et principal engagement qu'on réclame de lui, c'est de ne pas travailler à faire élire sénateur le roi de Sicile. — Thierri constate aussi qu'un parti à Rome soutenait Manfred. Ni le pape ni Saba n'en parlent. — Sur la confusion longtemps étabhe entre Pierre Romani et Pierre de Vico, qu'il y a lieu de distinguer, cf. Hampe, Konradin von Hohenstaufen, p. 342.
(4) Carini, Gli Archivi e le Biblioteche di Spagna, II, 188 (analyse d'une lettre du roi Jacques à Manfred, le priant cnm carissimus et dilectus films noster infans Petrus personaliter venerit coram vobis^ de lui faire payer 10.000 onces sur ce qui restait dû de la dot de Constance).
(5) Thierri l'affirme formellement. Il est le seul qui parle de trois partis, qui distingue entre la faction aragonaise et la faction sicilienne. La lettre du 11 août dit seulement qu'à défaut de Charles d'Anjou le sénat risquerait de passer au roi d'Aragon (sicJ, ou ad alium per quem ipsius comitis (Charles d'Anjou) ad dictum regnurn progressus... posset impediri. La périphrase est bizarre si elle prétend désigner Manfred. N'y a-t-il pas simplement dans tout cela- une confusion
saire habile et entreprenant en la personne du cardinal Richard Annibaldi. Celui-ci avait depuis longtemps mis toute sa confiance, pour l'Eglise et pour Rome, dans une intervention étrangère. Il avait varié sur le choix d'un sauveur, non dans sa conviction qu'il en fallait un. Jadis au moins très sympathique à Richard de Cornouailles, il en était venu à s'intéresser au projet angevin au point d'en avoir presque fait sa chose. Dans sa hâte de le voir aboutir, il offrait un prêt considérable, sur sa fortune personnelle; il en oubliait les intérêts de sa famille, très dévouée à Manfred (D. Il comprit vite que cette affaire de l'élection sénatoriale, suivant la façon dont elle tournerait, pourrait être un grand secours ou une grande gêne pour l'entreprise qui lui tenait si fort à cœur ; et à l'insu du pape (2), à l'insu de Charles d'Anjou lui-même (3), avec autant de zèle que d'adresse, il posa sous main (^) la candidature du comte de Provence. Celui-ci était désigné aux suffrage^^ de tous les adversaires de Manfred, par les négociations même qu'il poursuivait avec le pape. Un soulèvement populaire expulsa la noblesse gibeline, y compris quelques-uns des propres neveux
entre Pierre d'Aragon et son père ? — Assurément il est singulier qu'on ait soutenu simultanément deux candidatures aussi analogues, par les tendances qu'elles représentaient, que celles de Pierre d'Aragon et de Manfred; destinées à recueillir des adhérents dans le même groupe, comment ce groupe ne s'est-il pas mis d'accord pour adopter l'une ou l'autre? — Urbain IV rapporte comme un bruit que le roi d'Aragon avait été élu comme substitut de Charles d'Anjou pour le cas où celui-ci n'accepterait pas. Cela paraît encore bien étrange, à moins de supposer que la candidature aragonaise avait été le résultat d'une sorte de transaction entre la faction angevine et la faction sicilienne. De toutes manières la question reste bien obscure. Nous avons adopté ci-dessus la solution qui nous semble la plus vraisemblable.
(1) Sur le rôle du cardinal, cf. Saba Malaspina, 807, qui s'en étonne : « ... nescitur quo spiritu ductus... vehementer instahat, quod... cornes Proxnncie negotium regni... mota qualîbet aggrederetur abfecfa^ ofierens magna de suo peculio pro expensis dicti comitis mutuare . . . cum tota domus cardinalis eiusdem nomen Gehellinitatis ab antique sortita régi jam dicto (Manfred) studeret sincera devotiune placere... » Saba anticipe d'ailleurs en em.ployant pour cette époque, à Rome, l'expression de gibelins.
(2) Cela paraît certain, d'après la lettre du 11 août.
(3) Du moins aucun texte n'indique que Charles d'Anjou ait pris la moindre initiative, comme le voudraient Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom, V, 332, et Stemfeld, Karl von Anjou als Graf der Provence, 182. Saba l'attribue tout entière au cardinal. La lettre du 11 août s'exprime comme si l'on n'était nullement sûr de l'acceptation du comte, ce qui ne se comprendrait pas s'il avait lui-même posé sa candidature.
(4) Saba : « fluius igitur cardinalis pars guelfa Urbis sedulum vel potius siibdulum presentiens studium... ».
du cardinal d). Charles d'Anjou fut alors élu, à perpétuité (2), seigneur et sénateur de Rome. Cela se passait dans les premiers jours d'août. Il y a là une date dans l'histoire de Rome, et Saba iMalaspina signale avec raison, à cette occasion, la versatilité du peuple romain et son empressement à abandonner les quelques restes de liberté qu'il avait conservés. Déjà le sénat de Brancaleone avait été une véritable « seigneurie ». Après les offres faites sans résultat à Richard de Gornouailles et à Manfred, l'élection du comte de Provence qui devait, celle-là, être suivie d'effet, inaugurait pour Rome la période des dominations étrangères.
En somme, elle était l'œuvre personnelle d'un cardinal passionnément hostile à Manfred, dévoué à Charles d'Anjou, c'est-à-dire qui travaillait dans les mêmes vues que le pape, mais avec un esprit d'initiative très voisin de l'indépendance, un peu comme sous le règne précédent les cardinaux de Sainte-Marie in Via Lata et de Saint-Laurent in Lucina avaient servi Alexandre IV, en lui forçant la main à l'occasion. Et s'il avait pris sur lui d'engager, sans ordres, une aussi grave partie, c'est qu'il n'y avait pas d'autre moyen de prévenir Manfred, alors sur le point de prendre pied à Rome par lui-même, ou dans la personne de son gendre et allié Pierre d'Aragon.
Aussi ne pouvait-il être question de désavouer le cardinal. Urbain IV ne paraît pas en avoir eu un instant la pensée (3). La lettre qu'il écrivit à maître Albert (^), dès qu'il fut averti de l'incident et avant même d'en connaître tous les détails, ne porte pas la trace d'une hésitation. Lui qui, naguère encore, ne trouvait pas de termes assez forts et assez précis pour interdire à Charles d'Anjou toute ingérence dans l'Etat pontifical, voici comment il s'exprime maintenant : « Après avoir pesé les circonstances, et en considérant aussi les intérêts de l'expédition sicilienne, que doit entreprendre le comte, il nous paraît également utile, à nous, à l'Eglise et à lui-même, qu'il régisse Rome avec la dignité sénatoriale. Nous lui conseillons par nos lettres d'accepter à tout événement la charge qu'on lui offre, sans soulever aucune difficulté, nonobs-
(1) Saba, loc. cit. Thierri parle aussi de l'expulsion d'une grande partie des nobles. Tous deux disent que l'élection fut faite par le peuple. La lettre du 11 août l'attribue au comité de boni homines.
(2) Cela est mis hors de doute par Saba et par la correspondance ultérieure du pape. Le 11 août, celui-ci ne savait pas encore si l'élection avait été temporaire ou viagère.
(3) Sternfeld nous paraît avoir exagéré beaucoup le trouble d'Urbain IV en cette circonstance.
(4) C'est la lettre du 11 août déjà citée.
tant que dans les conditions que tu as déjà dû lui présenter de notre part, il soit dit que ni lui, ni aucun de ses successeurs dans le Royaume, ne pourront jamais assumer l'autorité dans Rome. Nous espérons que s'il prend en main l'affaire de Sicile, tout en exerçant le pouvoir à Rome, cette affaire pourra être conduite et achevée plus facilement qu'il ne le pense lui-même. Nous craignons aussi que s'il refuse, le gouvernement de Rome ne passe à notre cher fils le roi d'Aragon, très proche allié de Manfred, qu'on dit avoir été élu sénateur pour le cas où le comte n'accepterait pas, ou bien à quelque autre, qui pourrait retarder le comte dans sa marche vers le Royaume et gêner l'accomplissement de son dessein ». Vraiment, à lire cette page, il semblerait qu'Urbain IV ne redoutât qu'une seule chose, voir Charles d'x\njou se dérober. Sans l'ignorance étonnante où il était sur certains points (il ne savait pas encore si le comte de Provence avait été élu à vie ou à temps, il s'imaginait qu'il avait été question du roi d'Aragon, alors qu'on n'avait songé qu'à son fils), on serait tenté de croire qu'il avait été au courant des agissements du cardinal de Saint- Ange et les avait approuvés. Il est probable qu'il fut seulement devancé par eux; si les événements n'avaient pas marché si vite, il auraîifc ;peub-être provoqué lui-même l'élection qu'il acceptait si facilement. En tous cas, aucun écrivain contemporain ne dit ou n'insinue que toute cette affaire ait été un habile coup de partie par lequel Charles d'Anjou aurait joué le pape, et trouvé moyen d'annuler, à peine proposée, une des clauses du pacte qu'on lui soumettait (1). Pour Thierri de Vaucouleurs, bien placé pour connaître l'opinion à la cour pontificale, c'est seulement l'ordre d'Urbain IV qui a décidé Charles d'Anjou à accepter. Pour les chroniqueurs plus éloignés, qui présentent les choses plus en gros, c'est le pape qui a spontanément conféré le sénat au comte de Provence (2). Inexactitude grave, assurément, moins peut-être que l'erreur qui consisterait à croire qu'Urbain IV s'est résigné, contraint et forcé, à un événement qu'il ne pouvait empêcheras). En réalité, très alarmé déjà des menées de Manfred, il était trop heureux de savoir que Charles d'Anjou serait maître de Rome, et se chargerait, pour son propre compte, d'en écarter son adversaire.
(1) C'est ainsi que Sternfeld présente les choses.
(2) Ainsi Ann. Mant. 24; André de Hongrie, 563.
(3) Nous ne contestons pas qu'en principe il n'eût mieux aimé garder la libre disposition du sénat. Mais vu les circonstances de fait, il ne pouvait guère avoir mieux que Charles d'Anjou,
Sur un point, il est vrai, il faisait une grave réserve. Autant il était disposé à tenir compte des nécessités contingentes, autant il s'attachait à garder intacts, pour l'avenir, les droits du Saint- Siège. Il proclamait bien haut le principe que le domaine éminent sur Rome et le droit de choisir le sénateur n'appartenaient à nul autre qu'à l'Eglise. Il en tirait cette conséquence que personne ne pouvait être sénateur à perpétuité. Personne, à bien plus forte raison le roi de Sicile. Car celui-ci aurait alors à sa merci le pouvoir temporel, et pourrait entraver même l'exercice de l'autorité spirituelle du pontife romain (i). Si donc on offrait au comte et s'il acceptait le sénat à vie, il devrait prendre l'engagement écrit et secret de l'abdiquer à première réquisition du pape. Le nonce recevait les pouvoirs nécessaires pour le relever de tout serment contraire qu'il aurait prêté ou viendrait à prêter aux Romains. A l'appui de cette exigence, Urbain IV rappelait encore qu'il avait toujours obstinément refusé de reconnaître l'élection de Richard de Gornouailles comme sénateur à vie. Ce dernier n'aurait-il pas lieu de se plaindre si on accordait au comte de Provence ce qu'on avait refusé au roi élu des Romains ?
Mais précisément c'est à vie qu'avait été nonnné Charles d'Anjou. Ainsi la difficulté prévue par le pape surgissait, et le comte était bien trop habile diplomate pour la lever tout de suite par le procédé qu'on lui suggérait. Averti en même temps qu'on désirait vivement lui voir accepter le sénat, mais qu'on ne tolérerait jamais qu'il l'exerçât aux conditions où il lui était proposé, il comprit aussitôt le parti qu'il pourrait tirer de la situation : peser sur le pape, par la menace du sénat viager, pour obtenir de lui de meilleures conditions à l'investiture du royaume (2). Les négociations sur le sénat s'enchevêtreront donc étroitement à celles qui avaient pour objet la Sicile.
Voilà donc quel avait été le premier effet de l'attitude menaçante de Manfred. Urbain IV avait dû rayer, de sa propre main, dans le projet qui était son œuvre si soigneusement méditée, une des clauses auxquelles il tenait le plus. Et par là même, indirectement, il avait fourni à Charles d'Anjou le moyen de lui extorquer d'autres sacrifices encore.
(1) Cette idée est développée dans sa lettre du 25 décembre (P. 187501.
(2) Sternfeld a très bien signalé cette tactique.
Passons maintenant en France, et voyons comment y lurent reçues les propositions des 17 et 26 juin, amendées par la lettre du 11 août.
Il serait fort intéressant de pouvoir suivre ces négociations dans le détail. Malheureusement tout ce qu'on en sait provient d'une seule source, la correspondance du pape, laquelle ne nous instruit guère que des résultats et non de la marche de la discussion. Elle nous apprend du moins que saint Louis y prit une part personnelle très active et examina une à une toutes les conditions. C'est avec lui, autant qu'avec son frère, que le nonce pontifical avait à s'entendre, et c'est un consentement exprès qu'on lui demandait, et non un simple avis (D. Son conseil fut également appelé à délibérer. En un mot, on traita le projet sicilien connne une affaire qui concernait au plus haut point, non pas Charles d'Anjou seulement, mais la dynastie Capétienne et la France. Gela est un témoignage intéressant de l'union qui régnait dans la maison royale, où les ambitions particulières devaient être subordonnées à l'intérêt commun, où les cadets avaient, à leur manière, à servir la politique française, où saint Louis exerçait l'autorité que lui valaient son caractère et sa situation de chef de famille. Il est bon aussi de remarquer que le roi se montra plus exigeant encore, en ce qui touchait les intérêts et la dignité de son frère, que le comte de Provence lui-môme. Il fut notamment très froissé de l'article 31, celui qui astreignait les habitants du Royaume à prêter périodiquement le serment solennel d'obliger leur souverain, fût-ce par l'insurrection, à tenir ses engagements envers l'Eglise. Clause dangereuse, déclara-t-oh en France, et qui fournirait aux sujets du futur roi de Sicile trop de prétextes à la révolte; clause imprévue, dont on n'avait rien laissé pressentir dans les négociations orales avec les envoyés du comte de Provence; clause superflue, alors qu'elle s'ajoutait à tant de promesses et d'engagements; enfin clause blessante et telle qu'on pouvait la proposer à des infidèles ou à des contumaces endurcis, et non à un chrétien (2). Cet accès d'honnête indignation est un trait qui convient bien à la physionomie de saint Louis. Mais, sur la plupart des autres points, on n'a pas la bonne fortune de pouvoir ainsi saisir
(1) R. III, 594; Reg. IJrb. IV, II, 801.
(2) P. 18773; Martène, II, 43.
sur le vif l'attitude des acteurs. Et on doit se borner à constater les contre-propositions que saint Louis et Charles d'Anjou opposèrent à celles d'Urbain IV.
Elles furent consignées dans une note que maître Albert dut adresser au pape vers le commencement de l'automne 1263 (D. Elles comportaient l'amendement ou la suppression de quatorze des articles du projet du 17 juin. En même temps, sans doute, ou peu après (2), arrivait à la cour pontificale un envoyé particulier du comte de Provence, maître Jean de Monciac, chapelain apostolique. Il était spécialement chargé de solliciter du pape, au cas où l'entente s'établirait, des faveurs et des subsides un peu plus étendus que ce qui avait été promis par la bulle du 26 juin. Urbain IV élabora aussitôt, d'accord avec le Sacré-Collège, sa réponse à la note. Elle était rédigée, datée du 19 novembre, et le pape se félicitait déjà de la marche aisée des négociations, quand éclata inopinément une nouvelle grave qui jeta la cour pontificale dans la stupeur, ht retenir la lettre déjà prête à partir (^) et parut un instant tout arrêter. Le comte de Provence avait accepté le sénat, sans prêter entre les mains de maître Albert le serment prescrit (^). D'autre part, il ne s'était pas non plus expliqué nettement avec les Romains quant à la durée de sa charge. Tout restait à dessein dans le vague.
Cet acte était un coup de maître. Charles d'Anjou avait senti, avec un tact très sûr, le point précis jusqu'auquel il convenait d'aller. Il ne pouvait douter qu'il ne lui fallût choisir entre le sénat viager et la Sicile. Aussi s'était-il bien gardé de déférer purement et simplement au vœu des Romains. Mais le pape ne se retirerait pas, sans doute, tant qu'il aurait quelque espoir d'obtenir de lui les garanties dont il se contentait, et moyennant lesquelles il était même bien" aise de le voir occuper Rome ? Or cet espoir, le comte ne le lui avait pas ôté. A part lui, il devait même être parfaitement résolu à le satisfaire, sous une forme ou sous une autre. Rien d'irréparable n'était dit ni fait; les pourparlers pouvaient continuer. Seulement Charles d'Anjou remportait un avantage. Il était habile de prendre les engagements demandés
(1) Cette date résulte de ce que la première réponse à ces contre-propositions est datée du 19 novembre.
(2) Il est mentionné pour la première fois dans la lettre pontificale du 25 décembre (P. 18750).
(3) Cela résulte du rapprochement avec la réponse définitive du 9 janvier 126-4 (P. 18773); presque identique à celle du 19 novembre, elle n'y fait pas la moindre allusion; cela serait inconcevable si l'une n'avait été substituée à l'autre.
après avoir accepté le sénat., et non pas avant, car ainsi ils auraient l'ail* d'une condescendance de sa part. Urbain IV s'était llaLté que le comte, n'ayant d'yeux que pour la Sicile, ne s'en laisserait détourner par aucun objet accessoire, et que, respectueux par avance du traité qui lui avait été présenté, il ne recevrait le sénat que sur l'invitation du pape, comme une faveur de plus, et aux conditions qu'on voudrait. Tout au contraire, par sa démarche, il venait de déclaier publiquement qu'en tout état de cause il entendait être sénateur, et par l'élection des Romains. Les rôles étaient changés, c'est de lui qu'il s'agissait maintenant d'obtenir qu'il voulût bien l'être le moins possible. Il y fallait des sacrifices.
En un mot, Charles d'Anjou avait mis le pape dans l'alternative ou de rompre, ou d'offrir une surenchère. Il comptait — avec raison — qu'il prendrait le second parti. De fait, au bout de quelques semaines, quatre lettres adressées à maître Albert les 25 décembre 1263 (D, 7 (2) et 9 (3) janvier 1264, lui apportaient les nouvelles propositions d'Urbain IV.
La première traitait la question du sénat. Elle est d'un grand intérêt, en ce- qu'elle nous a conservé un écho des discussions orageuses qui agitèrent alors le Sacré-Collège. Les cardinaux étaient très divisés. Ceux d'entre eux qui n'approuvaient pas les projets d'Urbain IV tentèrent à cette occasion un suprême effort pour les faire avorter. Réclamer, à propos du sénat, des garanties telles que Charles d'Anjou ne consentirait pas à les donner, puis prendre ce prétexte pour tout rompre, telle était leur tactique. Cela fut si évident que le pape crut devoir rassurer le comte. Il ne fallait pas que cette opposition, présage de difficultés pour l'avenir, l'alarmât au point de le faire reculer. Tout le monde, il s'en portait garant, s'inclinerait devant le fait accompli. La majorité, du reste, était plus conciliante, et naturellement le pape était avec elle. Toutefois, pour ménager les adversaires, et de crainte de soulever, sans nécessité peut-être, un mécontentement grave, il n'osa pas se prononcer de suite. Il chargea son agent de se rendre compte de ce qu'on pourrait tirer de Charles d'Anjou,
(1) P. 18750 (Martène, II, 30).
(2) P. 18768 (Martène, II, 33).
(3) P. 18773-18774 (Martène, II, 35 et 43).
ia conclusion de l'accord déllnitif et officiel étant réservée au cardinal, que, tous les préliniinaiies une fois réglés, le pape enverrait en France. Le nonce tâcherait d'abord de faire agréer au comte la formule qu'exigeait la minorité des cardinaux, et que préférait d'ailleurs la majorité. Il lui demanderait de jurer de ne pas garder le sénat au delà d'un terme, à débattre, de trois ans au moins, de cinq ans au plus. Si même, avant ce temps, il se trouvait maître du Royaume, ou du moins en avait assez avancé la conquête pour ne plus craindre de résistance sérieuse, il déposerait le sénat, à la première invitation du pape. Le tout sous peine d'exconnnunication, d'interdit pour ses Etats, de déchéance du sénat, et môme du Royaume, si son obstination rendait nécessaires des mesures aussi rigoureuses. Faute de réussir avec cette première formule, le nonce avait faculté de se rabattre sur la seconde, celle qui suffisait à la majorité du Sacré-Collège. Le comte devait insister de son mieux auprès des Romains pour que son serment d'entrée en charge n'assignât à ses fonctions d'autre terme que son bon plaisir. S'il l'obtenait, il s'obligeait envers l'Eglise dans les mêmes termes que plus haut. Les Romains, au contraire, maintenaient-ils leur précédent vote et exigeaient-ils un sénateur perpétuel, il leur céderait en apparence. Il n'en promettrait pas moins d'abdiquer aussitôt que, la conquête du Royaume achevée, il en serait requis par le pape. Seulement sa promesse resterait secrète. Le moment venu, le pape se chargeait de le relever du serment fait aux Romains. — Enfin, dans toutes les hypothèses, Charles d'Anjou devait jurer d'une part de faire tous ses efforts, en quittant sa charge, pour que le droit de désigner le sénateur fût désormai?i remis au Saint-Siège, d'autre part, durant sa charge, de n'empiéter en rien sur les terres, fiefs et droits de l'Eglise, ni sur les libertés ecclésiastiques.
La différence entre les deux formules est assez subtile, réelle cependant. Souscrire la première équivalait à reconnaître officiellement que le sénat, comme le soutenait le Saint-Siège, était, de sa nature même, une charge temporaire et de courte durée. Tenu, en ce qui le concernait, à respecter ce principe, Charles d'Anjou avait à s'arranger avec les Romains, et si ceux-ci s'attachaient inébranlablement au principe contraire, il pouvait se trouver obligé de renoncer au sénat et de perdre l'avantage inespéré qui était venu, pour ainsi dire, s'offrir à lui. Risque peu sérieux, lui faisait dire le pape; les Romains s'inclineraient devant sa volonté, dès qu'ils auraient son dernier mot. Ce n'en était pas moins une chance à courir. L'autre formule était plus sûre, et partant pré-
l'érable aux yeux du couUe qui avec elle serait sénateur, quel (jue pût être rentêtenieut des lluinaius, saut à les juuor par Fartilice, peu honorable il est vrai, d'un serment prêté avec l'arrière-pensée de s'en l'aire déliei'. D'ailleurs, dans les deux cas, la durée de ses lonctions serait mesurée à peu près de même et très étroitement. Elles prendi'aient lin avec l'achèvement de la conquête de la Sicile. L'union, si redoutée du Saint-Siège, serait évitée. C'était là le point essentiel. Là-dessus les cardinaux étaient unanimes à ne pas vouloii' transiger. Le pape, lui aussi, déclarait à maître Albeit en faire une condition sine qua 7Wii. Il ne voulait pas, écrivait-il, tomber de Gharybde en Scylla.
Mais ce langage si catégorique ne doit pas l'aire illusion sur la portée véritable de la Ijulle du 25 décembre. On verra plus loin qu'on aurait tort de le prendre tout à fait à la lettre. Ce qu'il suflit de constater pour le moment c'est que l'une et l'autre rédaction, même la première, jugée la plus avantageuse pour le Saint-Siège, donnait déjà au comte de Provence bien plus que ne faisait la bulle du 11 août. Car il n'était plus soumis à l'arbitraire pur et simple; il ne pouvait être forcé de résigner sa chai'ge que passé un certain délai, ou une fois réahsées des conditions déterminées. N'y eût-il pas gagné autre chose, Charles d'Anjou avait déjà heu de s'applaudir d'avoir mis la main sur le sénat avec tant de décision.
Mais ce n'était pas tout. A peu près en même temps, le pape accordait au comte plusieui's des demandes supplémentaires que lui avait apportées Jean de Monciac. Dans sa lettre du 7 janvier, il spécifia de nouveau le concours qu'il entendait donner à l'entreprise. Comparé à la bulle du 26 juin précédent, ce document présente quelques adjonctions notables, à l'avantage de Charles d'Anjou. ^
1° Les possessions de la comtesse de Flandre dans les diocèses de Cambrai et Tournai seraient ajoutées aux pays soumis à la dîme.
2° Un délai de départ serait fixé, par l'autorité apostolique, à tous ceux qui auraient pris la croix.
3° Au cas où le comte de Provence viendrait à mourir au cours de l'expédition, sa veuve et ses enfants seraient pris sous la protection apostolique.
4° Le pape révoquerait toutes les concessions ou inféodations faites, depuis la déposition de Frédéric II au concile de Lyon, par l'empereur déchu, ses lils Conrad et Manfred, et leurs officiers, familiers ou fauteurs.
Tout cela, à vrai dire, coûtait peu au pape. Il n'y a de remarquable que la bonne grâce avec laquelle il promet ce qu'au fond il ne pouvait guère refuser. On y sent, croyons-nous, le désir de racheter, par des procédés aimables, ce que ses exigences sur d'autres points pouvaient avoir de rigoureux.
Enfui le pape envoya sa réponse, si longtemps ajournée, à la note par laquelle maître Albert lui avait fait connaître les amendements que du côté français on souhaitait de voir apporter à l'acte d'investiture. Cette pièce, qui fut substituée à celle du 19 novembre, demeurée, pour les raisons que l'on a vues, à l'état de projet, porte la date du 9 janvier 1264. Le même jour, il écrivait au nonce, pour sa gouverne, une lettre où sur chaque point particulier il lui déduisait les motifs de sa décision. Or s'il ne satisfaisait pas, tant s'en faut, à toutes les demandes, il se résolvait néanmoins à des concessions non négligeables. Et il est instructif de comparer la bulle du 19 novembre, avec celle du 9 janvier. D'une date à l'autre, le pape a fait du chemin; il s'est, en plus d'un détail, rapproché des propositions françaises. N'était-ce pas, ici encore, pour engager Gliarles d'Anjou à se montrer conciliant, à son tour, dans la question du sénat ?
Voici quelles étaient les modifications réclamées par le comte, avec les réponses du pape.
I. — A propos de l'article l^"" du projet du 17 juin, Charles d'Anjou repoussait bien loin l'idée de céder la Terre de Labour et ses dépendances. Il consentait à porter le cens à 10.000 onces. Seulement, au cas où lui ou ses héritiers auraient à dépenser tout ou partie des revenus du royaume pour la défense, soit dudit royaume, soit de l'Eglise, il voulait que le chiffre du cens fût réduit en proportion. — Le pape refusa net. Cette clause donnerait lieu à une foule de discussions; elle était d'ailleurs contraire aux règles communes du droit, d'après lesquelles les fermiers, les usufruitiers, les vassaux supportent les charges et les risques en jouissant des fruits. Après tout, de quoi s'agirait-il pour Charles d'Anjou ? De défendre, dans son propre intérêt, un royaume qu'il aurait acquis avec l'aide de l'Eglise. Il n'avait droit, pour cela, à la reconnaissance de personne. — Adroitement le pape néglige l'hypothèse où le futur roi de Sicile aurait à s'armer pour la défense du Saint-Siège. Il oublie que lui-même a remué l'Europe pour susciter un adversaire à Manfred. Il présente la concession de la Sicile comme un don gracieux, par lequel le comte devient, sans réciprocité, son obligé. Celui-ci, par contre, se prend tout à fait au sérieux dans ce rôle de champion de l'Eglise qu'on lui destinait
en effet. Il est même prêt à si bien confondre sa cause et celle du Saint-Siège, qu'il trouve tout naturel de faire payer par le pape une partie des frais des guerres qu'il aurait à soutenir. En se maintenant sur le trône, en conservant à l'Eglise son défenseur, n'est-ce pas pour elle qu'il travaillera, et cela de l'aveu du pape lui-même, qui subordonne toute sa politique au désir d'établir en Sicile une dynastie de vassaux fidèles ? Ainsi ces deux hommes qui, par ailleurs, discutent si serré et réclament si bien leurs avantages, jouent ici, vis-à-vis l'un de l'autre, la comédie du désintéressement et de l'indifférence.
II. — Dans l'article 3, qui interdisait au comte et à ses héritiers de s'ingérer a un titi'e quelconque dans les Etats die l'Eglise, Charles d'Anjou demandait qu'on ajoutât au mot « héritiers » les mots : « dans le Royaume ». Autrement il pouvait craindre, ses Etats, après lui étant partagés entre ses descendants, que son successeur en Sicile ne vînt à être frappé à raison d'un acte connnis par un autre, son successeur dans l'un de ses comtés de Provence ou d'Anjou. — ■ Le pape consentit à déclarer que dans l'article 3, ainsi que dans le reste du traité, le mot héritier s'entendrait, en principe, des seuls rois de Sicile. Eux seuls, à l'exclusion de tous les autres, étaient tenus des obligations que l'acte d'investiture imposait aux héi-itiets de Charles d'Anjou; mais aussi ils ne répondraient que de leurs fautes personnelles. Toutefois cela n'emportait pas aux yeux d'Urbain IV que les futurs comtes d'Anjou et de Provence pussent tout se permettre contre l'Etat pontifical. Une disposition nouvelle y mit bon ordre. Elle les menaçait d'excommunication et, le cas échéant, d'être déclarés inhabiles à succéder à la couronne sicilienne. — Cette solution équitable que le pape, le 19 novembre, se bornait à laisser espérer, était consacrée par la bulle du 9 janvier.
III. Venait ensuite le plus grave peut-être des amendements proposés. La couronne serait-elle transmissible en ligne directe seulement, comme le réglait l'article 6 (D, ou bien, en cas d'extinction de celle-ci, tous les descendants de Charles d'Anjou pourraientils y être appelés? — Le pape, dès le 19 novembre, avait offert la transaction suivante : en ligne directe, la couronne se transmettrait indéfiniment; au iTiôme degré, entre enfants du même sexe, l'aîné étant préféré aux cadets; entre enfants de sexe diffé-
(1) Art. 6, d'après la numérotation de maître Albert, adoptée par nous plus haut, p. 420; art. 5 d'après la manière de compter du pape.
reiil, le mâle excluant les femmes (D. Si Charles d'Anjou ne laissait point d'enfants, Alfonse de Poitiers, et à son défaut le second lils du roi de France, lui succéderaient, ainsi que cela avait été concédé dès le 17 juin, par une clause additionnelle dont Ghai'les d'Anjou avait invoqué naturellement le bénéfice. Tout ceci n'était donc encore qu'une conflrmation explicative du premier projet. Mais de plus, Urbain IV accordait que si dans l'avenir un des rois successeurs de Charles d'Anjou venait à mourir sans .descendants, on admettrait à sa succession son frère ou sa sœur non mariée, le fils ou la fille non mariée de son frère, son petit-neveu ou sa petite-nièce non mariée, enfants du hls ou de la fille de son frère ou de sa sœur. Le degré le plus proche exclurait les autres (ainsi la repi'ésentation n'était pas admise); dans chaque degré on appliciuei^ait la même règle que pour les successions en ligne directe. — En ligne collatérale, les femmes mariées ne pouvaient donc hériter pour elles, mais elles transmettaient faptitude à hériter. Cette incapacité et cette anomalie apparente s'expliquent sans peine. Ce que voulait Urbain IV c'était que le trône ne pût passer à une femme déjà mariée avant d'y monter, c'est-à-dire mariée sans le contrôle du pape, et peut-être avec un homme que sa famille, ses attaches, ses ambitions ou son passé rendraient suspect au Saint-Siège (2). Pour l'héritière non mariée, on avait au contraire des garanties, puisqu'en vertu de l'article 14, une fois reine elle ne pouvait faire choix d'un époux qu'avec le conseil du souverain pontife. Malgré tout, le mariage de la reine de Sicile serait toujours une grosse affaire et une négociation délicate, presque une aventure qu'il valait mieux ne pas avoir à courir trop souvent. Voilà pourquoi, à chaque degré, le sexe masculin primait l'autre. Comme le disait Urbain IV lui-même, tournant son refus on compliment pour se justifier de ne pas élargir la loi successorale autant qu'on l'an l'ait souhaité, en jetant les yeux sur Charles d'Anjou il avait considéré non seulement sa personne, mais sa famille, dont le dévouement passé promettait le dévouement futur. Ne devait-on pas présumer que ses qualités traditionnelles seraient mieux conservées chez ceux qui tiendraient de plus près au vieux
(1) Il n'était pas dit clairement si la représentation était admise au profit des enfanis du fils aîné prédécédé. I.e contraire paraît probable.
(2) C'est du moins la raison qui nous paraît la véritable. T.e pape en allègue une autre, qui a bien l'air d'un prétexte. S'il admet la fille même mariée et la sœur non mariée, mais exclut la sœur mariée, c'est, dit-il. que les princes ont coutume de rechercher des établissements plus brillants pour leurs filles que pour leurs sœurs (Marlène, II, 45). En réalité il n'avait pas cru possible d'exclure les femmes en ligne directe.
tronc ? — D'ailleurs, entre le 19 novembre et le 9 janvier, le pape s'était résolu à une légère concession de plus. Dans le cas où le lils de Charles d'Anjou, lui ayant succédé sur le trône de Sicile, mourrait à son tour sans laisser ni enfants ni frères, sa sœur ou sa nièce, môme mariées, pourraient recueillir son héritage. iMais cette faveur, « grâce spéciale » faite au comte de Provence, s'arrêterait là. On voulait bien admettre que la lille et la petitelille de Charles d'Anjou seraient honorablement établies et de façon à donner toute sécurité au Saint-Siège.
IV^ — Pour le cens, imposé par l'article 7, Charles d'Anjou souhaitait qu'il fût stipulé payable, non pas à la cour pontilicale, toujours nomade et qui pouvait s'éloigner beaucoup de la Sicile, mais en une ville désignée une fois pour toutes. Il désirait aussi une prolongation du délai de grâce passé lequel un retard à s'acquitter le rendait passible de peines. — Il n'eut gain de cause sur aucun de ces deux points. Le pape estimait que le délai prévu était sufhsant, et que fixer ainsi d'avance le lieu de paiement risquerait d'être préjudiciable aux deux parties.
V. — Dans l'article 10, qui obligeait le futur roi à fournir éventuellement au pape un corps auxiliaire de trois cents chevaliers (( pourvus chacun de quatre montures », le comte sollicitait la suppression de ces derniers mots. N'était-ce pas assez de dire : bien équipés et armés ? — Le pape consentit à substituer comme minimum le chiffre de trois au chiffre quatre.
\1. — Charles d'Anjou notifiait encore qu'il entendait se prévaloir de la clause additionnelle à l'article 12, qui lui reconnaissait le droit d'inféoder, dans certaines limites, des parties du royaume. — Urbain IV n'avait ici qu'à lui donner acte de cette déclaration.
VII. — Il pouvait arriver, en vertu de l'article 13 (D, que l'héritier présomptif du Royaume s'étant fait élire à l'Kmpire et ne voulant pas l'abdiquer fût exclu par là même de la succession sicilienne. Il pouvait aussi la refuser librement, pour un motif quelconque. Dans les cas de ce genre, Charles d'Anjou demandait que Thérilage fût dévolu au frère ou au plus proche parent, au lieu de faire retour à l'Eglise. — Urbain IV répondit en présentant une autre rédaction, entièrement remaniée, de l'article discuté. On distinguerait, suivant que le roi qui viendrait à être élu à l'Empire aurait ou non déjà pris possession du trône de Sicile (2). Dans le premier
(1) Art. 12 d'après la façon de compter du pape.
(2) La rédaction du 19 novembre (non celle du 9 janvier) ajoutait : « et prêté serment au pape ». On ne voit pas clairement s'il s'agissait, comme le veut Monumenta Germanise, Constitutiones regum et imperatorum, II, 557 n., du
cas, défense d'accepter l'Empire; s'il passait outre, il était frappé de déchéance, et ne pouvait, par suite, transmettre à autrui des droits qu'il aurait perdus. Dans le second cas (et cela paraît devoir s'entendre a {oition des héritiers présomptifs), il pourrait tout conciher par la procédure suivante : renoncer au préalable à la Sicile et émanciper, entre les mains du pape, son fils destiné à lui succéder, sans pouvoir lui imposer aucune convention ou aucune alliance. Ce hls serait immédiatement investi du Royaume. S'il mourait sans enfants, son père n'hériterait pas de lui, à moins (ajoutait la bulle du 9 janvier, ici encore plus libérale que celle du 19 novembre), de résigner l'Empire et toutes les prérogatives impériales et de recevoir à nouveau l'investiture de la Sicile. Le hls ainsi devenu roi par le désistement de son père, s'il avait moins de dix-huit ans, resterait jusqu'à cet âge dans la garde de l'Eglise; l'excédent des revenus du iloyaume, déduction faite des dépenses, devant être conservé pour lui être remis à sa majorité. Enfln l'abdication ne pouvait avoir lieu qu'en faveur d'un flls, jamais d'une fllle, même non mariée, ou à défaut de flls, du plus proche parmi les mâles, parents au degré successoral. Quant à la hlle héritière, si, du vivant de son père, elle avait été mariée ou flancée à l'empereur, elle était écartée de la succession, laquelle passait au plus proche parent; si elle épousait l'empereur, étant déjà reine, le lioyaume était coniisqué pour l'Eglise, à moins que son mari ne renonçât aussitôt à l'Empire pour se contenter de la Sicile. — Le pape se flattait qu'ainsi amendé l'article n'offrait rien d'obscur ni qui put sembler onéreux à Charles d'Anjou. Son seul effet comme son seul objet était d'empêcher la réunion sur une même tête de l'Enipii'e et du Royaume, réunion qui, si elle avait beaucoup nui au Saint-Siège, avait également ruiné la Sicile. On voit d'ici le commentaire que le nonce allait pouvoir donner de cet argument, en s'espaçant sur les maux du gouvernement de Frédéric IL Ici encore, on s'efforçait de persuader au comte de Provence qu'on n'avait en vue que son intérêt.
MIL — Le comte demandait que l'exemption de tailles stipulée en faveur des ecclésiastiques par l'article 22 ne s'apphquât en principe qu'aux biens qu'ils tenaient de l'Eglise, en ajoutant toutefois la clause : « sauf les privilèges dont ils jouiraient, en vertu
serment de fidélité et d'hommage prévu à l'article 11 du projet du 17 juin, ou du serment accessoire de ne pas briguer l'Empire, prévu à l'article 13. — La différence entre les rédactions de novembre et de janvier est dans les deux cas secondaire et de pure politesse. La seconde évitait seulement de rappeler que le roi qui accepterait l'Empire encourrait la note de parjure.
des coutumes du royaume, pour leurs biens patrimoniaux ». — Ce vœu était rejeté.
IX. — Par l'article 26, le comte s'engageait à ne contracter aucune alliance dirigée contre le Saint-Siège. Il demandait qu'on ajoutât le mot « sciemment », promettant, bien entendu, de dénoncer, à première réquisition du pape, une alliance conclue imprudemment, mais de bonne foi. — Cet amendement était admis, sans dilticulté ni observation.
X. — L'article 28 obligeait le futur roi à respecter les donations faites dans le royaume à l'Eglise ou à ses fidèles. Quant à l'Eglise, il est vrai, maître Albert avait été autorisé à laisser tomber ses prétentions, et naturellement Charles d'Anjou, prenant le pape au mot, se prévalut de cet abandon. Il réclamait de plus, en ce qui concernait les particuliers, que l'article s'entendît seulement des concessions « légitimes et juridiquement valides ». — Urbain IV refusa d'insérer ces mots qui auraient permis de remettre en question, en détail, les droits de chacun. Il prohta même de l'occasion pour s'expliquer sur le cas du comté de Sora, qui pouvait paraître douteux, ce comté ayant fait, on l'a vu, l'objet de deux actes, l'un, qui l'avait inféodé à Riccardo Conti, frère d'Innocent III, l'autre qui en avait transféré le domaine éminent à l'Eglise. Le pape réserva expressément les droits des héritiers de Riccardo. Comme d'ailleurs il avait renoncé à invoquer ceux du Saint-Siège, la situation allait être celle-ci : les Conti recouvreraient Sora, mais ils le tiendraient en fief du roi de Sicile et non du pape.
XL — Le comte se montrait encore mécontent de l'article 29, qui prétendait fixer l'effectif de son armée. Il ne l'acceptait que pour le cas où il ne prendrait pas part à l'expédition. S'il la dirigeait en personne, on pouvait s'en rapporter à lui pour amener beaucoup plus d'hommes qu'on ne lui en imposait. Quant au chiffre exigé de quatre montures par chevalier, il devait être interprété comme une moyenne. — Le pape ne consentit pas à ces changements. Il était indispensable, selon lui, d'avoir assez de ressources pour frapper tout de suite un grand coup, le succès final pouvant dépendre d'un heureux début. Et il n'y avait pas lieu de s'en remettre de tout au comte, sous prétexte qu'il était le plus intéressé. L'Eglise ne l'était pas moins que lui. Urbain IV se hâtait de faire cet aveu, dès qu'il en pouvait tirer argument.
XII. — Charles d'Anjou souhaitait qu'un empêchement légitime, dont le pape serait juge, pût être allégué comme excuse valable, si l'expédition n'avait pas quitté la Provence ou atteint les frontières du Royaume, dans les délais fixés par l'article 30; que, de
même, non seulement la mort et la maladie, mais tout autre empêchement légitime, dûment agréé, pût le dispenser de conduire son armée lui-même; le choix de celui qui le remplacerait devant être naturellement ratifié par le pape. — Le 19 novembre, le pape avait repoussé ces deux amendements. Le 9 janvier il accorda le second. Quant au premier, il estimait dangereux de mettre ainsi en suspens les intérêts de l'Eglise, et inutile de prévoir, par traité, tous les cas possibles. Des stipulations expresses n'étaient pas nécessaires pour qu'il lut disposé à tenir compte avec bienveillance des obstacles qui surgiraient.
XIIL — S'appuyant, ainsi qu'on l'a vu, entre autres arguments, sur l'avis de son frère, le comte ne voulait pas entendre parler de l'article 31. Qu'il pût y avoir des cas où ses sujets seraient tenus par leur serment de prendre les armes contre lui, cette idée le révoltait. — Le pape affecta de s'en montrer fort surpris. Ne lisait-on pas dans tous les traités signés par le Saint-Siège, que l'autre partie contractante devait donner des gages de sa fidélité à les observer ? Ce qu'on demandait à Charles d'Anjou ce n'était pas la caution de rois, de princes, de grandes sociétés financières. On avait choisi la garantie la moins onéreuse pour lui. Quoi d'injurieux, dès lors que les sujets ne jureraient pas autre chose que ce qu'aurait juré leur roi ? Quel danger craindre, puisque c'est vis-à-vis de l'Eglise que s'engageraient les Siciliens ? Celle-ci ne ne les exciterait jamais contre leur maître, dont elle serait au contraire la protectrice. — Néanmoins, pour ménager la susceptibilité du comte et lui faire une politesse, le serment, de son vivant, ne serait prêté qu'une fois pour toutes. Mais après sa mort, sous son successeur, on le renouvellerait de dix en dix ans, conformément au projet.
XIV. — Divers articles du traité renfermaient des clauses pénales, menaçant Charles d'Anjou de déchéance, faute par lui d'obtempérer sur certains points, s'il y avait lieu, et dans certains délais, aux avertissements du pape. Le comte désirait d'abord que les délais fussent allongés, puis qu'on ajoutât quelques mots lui reconnaissant la faculté de discuter et de se défendre, au lieu de se soumettre sans réplique. — Il n'obtint rien. Ce fut même le tour du pape de se sentir froissé. Cette façon de parler déjà de procès et de chicanes sonnait très mal à ses oreilles. Le Saint-Siège n'entendait pas s'abaisser à plaider sur les traités qu'il concluait. Il n'avait pas coutume d'admettre comme certains les faits douteux, mais pas davantage de laisser révoquer en doute les faits certains. Les actes dont il s'agirait étaient d'ailleurs de telle nature qu'ils
ne pouvaient ne pas être notoires, dès Tinstant où ils seraient vrais.
Il était enfin un dernier desideratum de Charles d'Anjou qui ne faisait pas l'objet d'un article spécial dans la note que ce piince avait présentée, mais qu'il avait exprimé à maître Albei'L 11 souhaitait d'être déchargé du paiement de 50.000 marcs d'esterlins imposé par l'article 8. Le pape écarta sa requête, alléguant la modicité de la somme, et les besoins d'argent .du Saint-Siège.
Résumant la pièce ({ui vient d'être analysée, cherchons à en dégager l'essentiel. Outre un certain nombre de modifications de forme ou de détail, dont quelques-unes ne sont pas insignifiantes (clauses explicatives, précisant, presque toujours dans un sens favorable à Charles d'Anjou, les points restés obscurs dans la première rédaction, ou réserves adroitement insérées qui permettraient, le cas échéant, de tourner un article devenu gênant et d'en élargir un peu le sens), on constate qu'à ce point des négociations le comte de Provence avait accjuis trois avantages considérables :
Le concours militaire qu'il pouvait être appelé à prêter à la papauté était notablement réduit ;
Tout en maintenant le principe essentiel de la séparation de la Sicile d'avec l'Empire, Urbain IV avait adopté une formule qui, dans certains cas, entr'ouvrait la porte aux ambitions des rois de Sicile tentés d'échanger leur couronne contre une autre plus brillante ;
Surtout, et c'était là le plus grave, l'aptitude à hériter était désormais reconnue, non plus seulement en ligne .directe, mais en ligne collatérale descendante jusqu'au quatrième degré.
Ces concessions importantes, rapprochées surtout de celle qui était faite sur le sénat, suffiraient déjà à révéler, chez le pape, le désir extrêmement vif de satisfaire Charles d'Anjou. Et pourtant elles n'épuisaient pas encore sa bonne volonté. Il avait soin de le donner à entendre dans les dernières lignes de la bulle du 25 décembre. Si le comte, dans l'affaire du sénat, ne voulait souscrire aucune des deux formules d'engagement entre lesquelles on lui donnait le choix, ou si, même après les amendements consentis, il n'était pas encore satisfait des clauses d'investiture; si, par conséquent, toute la négociation était dans le cas d'échouer, le nonce ne devait pas rompre, mais sous prétexte d'en référer oralement au pape, revenir en toute hâte à la cour pontificale. Urbain IV n'avait donc pas dit son dernier mot, puisqu'il se
ménageait, à tout événement, un moyen de renouer. Pouvait-il avouer plus clairement qu'il ne redoutait rien tant que l'abandon défmitif du projet sicilien ?
Toutefois, pour ne rien exagérer, il convient de montrer aussi la contre-partie. Dans ce groupe de lettres écrites à maître Albert vers la fm de décembre et le commencement de janvier, un autre sentiment se laisse entrevoir, le désir de ne pas aller trop vite, une crainte vague d'être immédiatement pris au mot, et comme la préoccupation de conserver sa liberté afm de pouvoir tirer parti d'un retour de fortune, pour imposer des clauses plus avantageuses.
C'est ainsi que le pape expliquait à son agent que, les conditions d'investiture acceptées par Charles d'Anjou, tout ne serait pas encore terminé. Avant de conclure en forme, il resterait des questions préliminaires à résoudre, et il les énumérait avec une sorte de complaisance. D'abord les prétentions de l'Angleterre. L'archevêque de Cosenza, en effet, ne s'était pas acquitté encore de la mission dont il avait été chargé auprès de Henri HT. Il restait en France, attendant l'issue des négociations de maître Albert qu'il suivait de très près et appuyait de son mieux d). Avec une prudente lenteur, le Saint-Siège, si décidé qu'il fût à rompre avec l'Angleterre, évitait, jusqu'à nouvel ordre, de prononcer le mot décisif. D'ailleurs, depuis le temps qu'on s'en occupait, l'affaire restait en état. Que Henri HI fît ou non défaut, la sentence serait rendue contre lui, au terme qui serait fixé. Ce n'était qu'une formalité. Comme l'accomplissement en dépendait entièrement du pape, il ne pouvait moins faire que de le déclarer très facile, sous peine de paraître peu empressé. Mais il y aurait ensuite à mettre un terme au démêlé toujours pendant entre Charles d'Anjou et sa belle-sœur. Cette querelle de la succession de Provence, dans laquelle le pape avait jadis refusé d'entrer, prenait maintenant à ses yeux une importance extraordinaire. Il exigeait absolument, avant d'aller plus loin, que les deux adversaires fussent réconciliés, ou du moins qu'une transaction fût procurée qui parût suffisante à saint Louis. Il faudrait voir enfin à faire accepter au clergé français la levée d'un décime pour l'expédition de Sicile.
(1) Voir le témoignage que lui rond le pape dans sa lettre du 7 mai 1264 (R. III, 593; Reg. Urb. IV, II, 816).
Ce qui s'était passé à propos du centième pour la^ Terre Sainte faisait prévoir qu'il serait peu porté à délier les cordons de sa bourse. Et pourtant le pape ne voulait ni scandale, ni mesures violentes. On se trouvait donc là en face de deux diflicultés qui, loin d'être accessoires, comme Urbain IV reprochait à son agent de paraître le penser (D, portaient au contraire sur le fond même des choses. Les lever n'était pas moins important que de s'assurer de la bonne volonté de Charles d'Anjou et de l'assentiment de saint Louis. Car le moyen que le comte partît sans argent, ou sans être tranquille dans la possession de la Provence ! Ainsi, le pape le rappelait à maître Albert et aux princes français, tant que ces obstacles subsisteraient, le projet ne pourrait être considéré comme mûr. Il semble même que son jeu fût de les exagérer à plaisir. Lui qui trouvait tout facile et simple quand il s'agissait de rassurer le comte, lui qui se faisait fort de ramener les cardinaux les plus hostiles, qui prenait sur lui de garantir la complaisance des Romains, qui promettait d'écarter d'un mot les prétentions anglaises, lui qui ne souffrait donc chez Charles d'Anjou ni une objection ni une inquiétude, il affecte de croire que lui-même ne pourrait traiter, sans la dernière imprudence, avant d'être fixé, et sur le règlement du conflit provençal, et sur le consentement des prélats à payer la dîme. D'ailleurs il se garde bien de se mettre à la disposition du comte pour aplanir les choses. Au contraire, il insinueclairement que le soin, que la responsabilité de régler ce litige épineux, d'aborder cette discussion irritante, devaient retomber principalement sur le roi de France et sur son frère. Il leur fait demander leurs intentions, mais lui-même ne parle nullement d'interposer son autorité, même auprès du clergé, et à propos du décime, alors qu'il s'était montré si ferme pour briser les résistances qu'avait provoquées la levée du centième. Il charge son agent de s'enquérir de l'état d'esprit du clergé, rien de plus, se réservant seulement de sanctionner les arrangements défmitifs quand ils seraient conclus. Ainsi le pape signale les obstacles, il en détaille les difficultés, il les grossit, mais s'il ne refuse pas son aide pour les surmonter, il ne l'offre pas non plus. Peu de confiance et pas mal d'indifférence, voilà ce que paraît respirer son langage. Ce n'est pas ainsi qu'on entraîne une volonté hésitante et qu'on brusque le succès d'une négociation. Il faut donc croire qu'au fond il n'était pas fâché de gagner un peu de temps.
(1) Il s'étonnait qu'Albert ne le renseignât pas à ce sujet.
Il avait enc;4)re d'autres arrière-pensées. Il se disait sans doute que Charles d'Anjou serait fort empêtré des enibai-ras qu'on lui laissait sur les bras. Il aurait besoin du Saint-Siège pour l'aire entendre raison aux uns ou aux autres, et le Saint-Siège alors, étant sollicité, pourrait faire ses conditions. Il ne serait pas mauvais d'avoir fait sentir au comte son impuissance, pour le cas où il voudrait s'exagérer le service qu'il rendait à l'Eglise. D'ailleurs, lui rappeler que tout ne dépendait pas de lui seul et qu'il aurait à compter avec rentêtement féminin de Marguerite de Provence, ou avec l'âpreté du clergé à défendre ses revenus, c'était encore une manière de l'inviter à modéi'er ses exigences. Pouvait-il mettre à si haut prix son concours encore incertain ? Mais surtout l'inquiétude que le pape prétendait éprouver lui fournissait un honnête prétexte pour répondre pi'ovisoirement par un relus à une demande que saint Louis lui avait Fait adresser par maître Albert.
Le roi n'envisageait pas les choses tout à fait de la môme manière que son frère. A la fois plus exigeant et plus pressé d'en flnir, il souhaitait l'envoi en Fi-ance de cardinaux munis de pleins pouvoirs pour accorder et les modiflcations au traité qu'avait demandées Charles d'Anjou, et d'autres encore au besoin. En somme il voulait évoquer à lui la négociation, comptant sur son influence pour obtenir davantage et plus vite. Mais se dessaisir ainsi, le pape le jugeait naturellement très dangereux. Il ne se souciait pas de donner un blanc-seing, même à un cardinal. D'ailleurs l'envoi d'une légation solennelle aurait fait croire que les choses étaient bien plus avancées qu'elles ne l'étaient réellement. Cela eût mis le pape en posture fâcheuse ou lidicule si, en fm de compte, il était repoussé ou voulait se dérober. En s'engageant moralement par cette démarche prématurée, avant que tout fût réglé dans le dernier détail, il se mettait à la discrétion de Charles d'Anjou et de saint Louis. Il se tira d'affaire par des raisons de solennité et de protocole. Des personnages aussi considérables que des cardinaux ne se dérangeraient pas pour un résultat douteux; et le succès des négociations engagées l'était encore. Quand le terrain serait mieux déblayé on verrait.
En somme Urbain IV voulait traiter, mais à son heure seulement, et sans se presser. Ce n'était pas le fait d'un homme décidé à se livrer au premier sauveur venu. Aussi bien n'en était-il pas là. En Italie il n'avait guère perdu de terrain depuis les premières graves alarmes éprouvées vers le milieu de l'année 1263, ou du moins ses gains et ses pertes se balançaient à peu près. En Toscane, il est vrai, il avait dû renoncer à son projet de grande
expédition iriilitaire (D, et ses alliés n'étaient guère heureux sur les champs de bataille. Le 11 septeir.hi-e, les Lue(|uois et les Guelfes llorentins coalisés avaient été dél'aits paj' les Pisans à Castiglione ; pendant trois semaines les vaimiueurs ravagèi'ent le territoire de ^ucques (2). Le 27, un coup de main tenté par les Guelfes florentins pour rentrer dans leur patrie n'aboutit qu'à une piteuse déroute (3). Mais par contre c'était précisément dans la seconde moitié de 1263 que se constatait l'effet des mesures prises par le pape contre les commerçants de Florence et de Pistoia. L'une après l'autre, les maisons de banque cherchaient à rentrer dans les bonnes grâces du pape. Dans l'Etat pontihcal, Urbain IV n'avait pas réussi, semble-t-il, dans sa tentative pour débaucher les mercenaires allemands de Manfred. La Campanie restait extrêmement troublée (^). Mais inversement Terni avait fait d'humbles excuses pour ses velléités de défection (s). Rieti s'élait décidée à expulser son capitaine du peuple, Crasso de Todi, l'ami de Manfred (6). Les inquiétudes données un instant par Viterbe ne s'étaient pas justifiées. Dans le Patrimoine et le Duché, Manfred n'avait donc pas gagné grand'chose. Dans la Marche, il reculait plutôt. Le pape prenait l'offensive; il mettait en une sorte d'interdit les villes du parti sicilien, cherchant à les gêner dans le choix de leurs podestats ou recteurs ('''); il connnençait à êti'e en mesure de demander des comptes à ceux qu'il rendait responsables des désordres de la province. L'évêque de Fermo l'apprit à ses dépens. Une instruction confiée d'abord au cardinal d'Ostie, puis au recteur même de la Marche, l'élu de Vérone, fut ouverte, malgré ses dénégations, sur la vie privée de cet étrange prélat et sur ses rapports avec Manfred ('^). Enfin Recanati offi'it sa soumission (9). Quant à Rome, l'élection de Charles d'Anjou avait prouvé que la prépondérance y appartenait au parti hostile à Manfred. sinon docile à l'Eglise : et l'un des principaux adhérents du roi de Sicile, Pierre Romani,
(1) Cf. plus haut, p. 455.
(2) BFW. 14209 a.; 14210.
(4) Cf. P. 18735; Reg. Vrh. IV, II, 734; inferdiclion de donner ou louer des fiefs ou domaines a des personnes non originaires de la province. — C'est pourtant à ce moment que fut absous Matleo d'Anagni (cf. plus haut, p. 324).
(5) Arch. du Vatican, Reg. 29 A, n" 9.
(6) P. 18696 (30 oct. 1263).
(71 P. 18710 (11 nov. 1263), ordre à Bologne de rappeler ceux de ses citoyens qui exercent des fonctions dans la Marche.
(8) R. III, 554 et 559; Reg Urb. IV, II, 733 et 743 (20 nov. et 22 déc. 1263).
(9) BFW. 9378 (23 déc. 1263), lettre autorisant l'élu de Vérone à la recevoir en grâce.
sollicitait son absolution '^^K Tout compte fait, l'équilibre n'avait pas été rompu au profit d'un des deux adversaires. La situation, vers le l®'' janvier 1264 était grave, mais non pas immédiatement menaçante.
Par leur teneur embarrassée où les hésitations et les réserves alternent avec les offres et les encouragements, par les sentiments contradictoires qui s'y expriment et les intérêts divers qui cherchent à s'y concilier, les lettres écrites vers ce moment par le pape sont tout à fait en rapport avec cette situation.
(1) R. III, 558; Reg. Urb. IV, II, 742 (19 déc. 1263).