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CHAPITRE

Les derniers mois d'Urbain IV

Quatre mois plus tard, tout était bien changé. La prudence, ia dignité même du pape étaient bien loin. La démarche signihcative et compromettante qu'il avait refusée aux instances de saint Louis, il se décidait à l'accomplir spontanément; il envoyait un cardinal en France. Et il lui donnait des instructions qui se résumaieni presque en un ordre de traiter à tout prix. Pourtant aucune des conditions piéalables posées dans la bulle du 9 janvier n'était encore réalisée. Notamment Charles d'Anjou n'avait pas daigné faii-e savoir à quel pai'ti il s'arrêtei'ail touchant le sénat; et au lieu d'accepter purement et simplement la réponse faite à ses demandes, il avait aussitôt présenté une deuxième note, dans laquelle il maintenait quelques-unes de ses premières exigences et en formulait d'autres. Sentant que le temps et IManfred travaillaient pour lui, il se gardait bien de paraître pressé de traiter. Mais c'est le pape qui l'était devenu. Dans l'intervalle, des événements graves s'étaient passés en Itahe. L'étreinte de Manfred s'était brusquement resserrée. Urbain IV se voyait acculé à la nécessité de conclure, et sans retai'd. Il n'avait déjà que trop attendu.

En Toscane, tout d'abord, toutes les chances semblaient s'évanouir de réconciher Pise avec Lucques et de la détacher ainsi de la confédération gibeline (i). Les Lucquois, il est vrai, instruits par la défaite, se montraient plus accommodants qu'autrefois; ils consentirent à compromettre entre les mains du pape sur toutes leurs difficultés avec leurs voisins, notamment au sujet de Motrone. Mais les rôles étant renversés, ce fut le tour des Pisans de s'obstiner ; leur ambassadeur à la curie répondit que ses pouvoirs lui avaient été retirés. Le 17 janvier, le pape cita donc à nouveau les deux communes à comparaître devant lui par procureur avant le 17 février (2), Nous ne savons pas s'il fut obéi; mais — chose bien plus

(1) Cf. plus haut, pp. 334-336.

(2) Reg. Urb. 1V\ II, 745 (à Lucques), 74G (à Pise).

grave encore que cet échec d'un projet longtemps caresse — la fidélité de Lucques commençait à se lasser; dans le courant de ce même mois de janvier, elle négociait assez activement avec le vicaire de Manfred pour causer au pape les plus sérieuses alarmes (D.

Dans l'Etat pontilical, l'Eglise reculait partout.

En Gampanie, une circonstance, déjà signalée, était très favo rable au roi de Sicile. Cette province, limitrophe du Royaume, entretenait avec lui les rapports les plus étroits; la frontière n'en formait pas une pour les intérêts et les relations privés. Le cas n'était pas rare, notamment, d'hommes qui possédaient des hels ou des domaines à la fois en Gampanie et en Sicile. Geux-là, ayant un gage aux mains de Manfred, avaient bien de la peine à ne pas tenir pour lui, et toute leur intluence dans l'Etat pontifical se trouvait alors mise au service du roi (2). Le pape se préoccupait vivement de cet état de choses. Sans qu'il le dît, c'était bien certainement ce péril qu'il avait en vue lorsque, par bulle du 10 décembre 1263, il défendait de conférer des hefs dans les provinces de Gampanie et de Maritime à des hommes qui n'en fussent pas originaires (3). Défense dont il s'efforça d'assurer l'observation; le 29 mars 1264, on le voit révoquer d'un coup toutes les concessions qui y contrevenaient (^). Les alliances de famiUe pouvaient contribuer aussi à entrelacer et à fondre pour ainsi dire ensemble l'aristocratie campanienne et l'aristocratie sicilienne. Aussi Urbain IV, par bulle du 27 février (5), interdisait-il les mariages entre les habitants des diocèses d'Anagni, Ferentino, Alatri, Veroli et Terracine, et ceux du royaume de Sicile. Mais dans ses efforts pour isoler ses, Etats derrière une barrière impénétrable, il échoua complèteinent. Dès la fin de février, il se plaignait qu'un grand nombre de Gampaniens de toutes les conditions eussent passé ou se préparassent à passer

(1) R. III, 562; Reg. Urb. IV, II, 752; BFW. 9385; lettre du 25 janvier à maître Gualon, chargé (en vertu de lettres des 24 et 25 déc. 1263, Reg. Urb. IV, II, 751 et 750) de toucher de maître Milon les 6.000 livres destinées aux Lucquois sur les 10.000 qui avaient été saisies entre les mains des débiteurs des banquiers Siennnis (cf. plus haut, p. 345). Instruit des pourparlers suspects engagés par Lucques, le pape prescrit à Gualon de ne rien lui verser si ces pourparlers aboutissaient. — C'est peut-être à cette date qu'il faut placer P. 18753 (exhortation aux Lucquois de ne pas se laisser décourager ou ébranler).

(2) R. III, 613, 8 juin. 1264; interdiction au comte d'Acerra, un grand feudataire sicilien, et aux autres co-propriétaires du bourg de Monte San Giovanni prfts Veroh, d'y introduire des troupes de Manfred.

en Sicile pour s'y enrôler à la solde de Alanl'red. Par une cii'culaiie aux conununes de la région, il piescrivail de se saisir de leuit» personnes, de détruire leurs maisons, de conlisquei' leurs biens ; chaque ville devrait agir, non seulement contre ses citoyens, mais contre les barons du voisinage, s'il y avait lieu u). Les évêques des diocèses Campanieiis étaient chargés de renseigner le pape sur l'exécution de cet ordre, et d'excomnmnier nommément les coupables (2). Le ton de ces lettres prouve que le pape ne se sentait pas très sûr de l'accueil qui leur serait lait. Il menace ; il déclare qu'une prompte obéissance lui seivha de pierre de touche pour juger de la lidélité de ses sujets; qu'il tiendra pour complices de la trahison tous ceux qui se montreraient tièdes pour la réprimer. On a l'impression qu'il sentait la province lui échapper. On est malheureusement obhgé de rester dans ces généralités. Il est très difficile de préciser quelque chose sur les concours que rencontrait Manfred. Il semble cependant qu'il faille compter parmi ses adhérents un neveu de Grégoire IX, Nicolas d'Anagni. Peut-être, en effet, des relations suspectes qu'il aurait entretenues avec le roi de Sicile furent-elles le motif de la mesure par laquelle Urbain I\' reprit le château de Castro, dont il avait la garde (3). Ofhciellemenl toutefois le pape n'allégua qu'une raison; le besoin où il était, \u les circonstances, d'avoir entre les mains cette forteresse, qui devait être de grande importance, puisque quelques mois plus tard il la confiait à Jordan, cardinal des Saints Gôme et Damien (^). Il n'est pas impossible non plus que la tentative de Landon de Alontelungo pour se faii-e élire capitaine perpétuel du peuple de Ferentino ait été provoquée par Manfred (s). Elle se place précisément dans les premiers mois de 126^4: à une époque où l'on est porté à retrouver, dans tous les troubles de l'Etat pontifical, le résultat des intrigues du roi de Sicile. Mais tout ceci n'est qu'hypothèse.

Dans le Patrimoine, on voit bien plus clair. Là le grand meneur, l'agent principal de Manfred était Pierre IV de ^'ico ; et lui travaillait au grand jour. On se rappelle quels motifs personnels il

(1) On a encore les exemplaires adressés à Veroli (publié d'après le registre dans R. III, 572; 29 février, BFW. 0401) et à Terracine (publié d'après l'original dans Contatore, De Ilistoria Terracinensi^ 72). De Magislris, Storia d'Anagni. 108, mentionne (sous la date, à rectifier, de 1263) l'exemplaire adressé à Anagni. Il s'ngil donc sûrement d'une circulaire.

(2) R. III, 572, à l'évêque de Veroli.

(3) Le 18 janvier 1264 [Reg. Urb. IV, I, 496).

(4) Le 13 avril {ibid. II, 789). Nicolas d'Anagni adhéra plus tard h Conradin. Sn fidélité au Saint-Siège était assurément fort médiocre.

(5) Cf. plus haut, p. 328.

avait d'être rirréconciliable ennemi d'Urbain IV; il défendait contre lui l'héritage de sa maison, qu'il avait revendiqué, et que lui contestait le Saint-Siège. Manfred n'épargna rien pour se l'attacher étroitement; disposant à son gré des évêchés de son royaume, et habitué à s'en servir pour récompenser d'utiles dévouements, il donna au fils de Pierre de Vico le riche archevêché de Gosenza (D, dont le titulaire légitime était en exil, et précisément, comme on l'a vu, très mêlé aux négociations qui se poursuivaient entre le Saint-Siège et Charles d'Anjou. Autour de lui, Pierre de Vico n'avait pas tardé à grouper d'aulres mécontents, et notamment les trois flls de Guitto de Bisenzio, Tancrède, Nicolas et Jacques, qui eux aussi croyaient avoir à se plaindre du pape (■^). Il entra également en relations avec les Gibelins toscans, et enrôla des Allemands (3). Un incident tragique vint attester l'audace des adversaires du Saint-Siège. Le 4 février, le recteur du Patrimoine, Guiscard de Pietrasanta, traversait le territoire de Vilerbe, se rendant à Montetlascone, quand il tomba dans une embuscade que lui avaient tendue les Bisenzio (^«). Il fut massacj'é. Dans la bagarre, un des agresseurs, Nicolas, avait péri. Les autres avec leurs gens s'acharnèrent sur le cadavre de Guiscard; on lui trancha la tête; on lui coupa la langue; on lui ouvrit la poitrine pour en arracher le cœur. Le coup fait, les meurtriers s'enfuirent cljez les sires de Capalbio et de Manciano, vassaux d'un des comtes Ildebrandini; ils y trouvèrent un asile (&). On devine la colère et la douleur du pape, ainsi privé d'un de ses plus dévoués serviteurs, qui n'avait suscité tant de haines que par le zèle déployé dans ses fonctions (6). n anima les Viterbais à venger le crime commis sur leur territoire; il obtint que la commune d'Orvieto, dont relevaient les coupables, les condamnât à mort et à la confiscation C^). Mais il ne put parvenir à se les faire livrer (^). Il témoigna du moins de son estime pour le mort en

(1) Thierri de Vaucouleurs, 414.

(3) Thierri de Vaucouleurs, 415.

(4) Il existe de ce fait trois récits principaux, celui de Thierri de Vaucouleurs, 415, et deux bulles pontificales du 6 février (BFW. 0390; Fumi, 238; Pinzi, II, 104) et du 29 février (BFW. 9400, R. III, 570). La date est donnée par la bulle du 6 février.

(5) Cela résulte de la lettre du 29 février. On ne voit pas clairement d'ailleurs auquel des comtes Ildibrandini elle était adressée.

(6) Cf. le ton de la lettre du 6 février. Cufus strenua vita luit, dit Vaucouleurs.

(7) Fumi, 239 (3 mars 1264).

(8) Il avait réclamé leur extradition au comte Ildibrandino. Sur les destinées futures de ces Bisenzio, cf. Pinzi, op. cit.

lui donnant pour successeur un de ses parents, Pippione de Pietrasanla d). Celui-ci eut bientôt loi't à faire. Car Pierre de Vico, poussant ses avantages, obtint de Manfred l'envoi dans le Paliinioine d'un corps de mercenaires occupés jusi^u'alors en Toscane. Le pape riposta en ordonnant à son vicaire à Rome, révoque de Bethléem, de prêcher la croix contre le roi de Sicile, Piei're de Vico et leurs fauteurs (2). n n'en était pas moins profondément troublé de cette attaque qui se produisait au cœur même de l'Etat ecclésiastique, et semblait le viser personnellement, dans sa résidence d'Orvieto.

Dans la Marche, un seul fait important est à relever, durant les premiers mois de 1264. C'est le remplacement, comme vicaire général de Manfred, de Conrad Capece par Jordan d'Anglona, le vainqueur de Montaperti (3). H n'allait pas tarder à se signaler encore, aux dépens du Sainf-Siège, sur ce nouveau théâtre. — Dans le Duché, la rébellion de Spolète durait toujours (^). Et surtout cette province était directement menacée par les nouveaux projets de Manfred. Ce prmce, en effet, sentait le besoin à la fois de consolider sa situation dans le Royaume, pour résister à l'attaque ({ui se préparait contre lui, et de frapper un grand coup contre l'Etat pontifical, pour en finir avec le pape avant qu'il fût secouru. C'est la première fois qu'on saisit chez lui les signes d'une véritable inquiétude provoquée par les desseins du comte de Provence. On dirait que trompé par l'expérience du passé, par la vanité des négociations anglaises, et jugeant Charles d'Anjou d'après Henri 111; instruit aussi des difficultés que traversaient les négociations, il ne s'était guère ému jusqu'alors de l'adversaire lointain que la papauté était allée lui chercher. Quelle fut la raison de ses brusques alarmes ? Peut-être le sentiment très juste que la conclusion de l'accord entre Urbain IV et Charles d'Anjou, hâtée par ses propres agressions, ne pouvait plus tarder beaucoup ; peut-être aussi la nouvelle d'un événement qui se produisit vers ce moment même : foccupation effective de Rome au nom du comte de Provence (^l Celui-ci serait-il donc un prétendant sérieux, prêt à passer à l'exé-

(1) La nomination est antérieure au 5 avril (P. 18851).

(2) R. III, 578; Reg. Urh. IV, II, 778, 27 mars 1264.

(3) La date exacte de sa nomination n'est pas connue. Elle est sûrement postérieure au 15 nov. 1263 (BFW. 14212). D'autre part il était en fonctions en 1264 (BFW. 4764; Saba Malaspina, 808; Ficker, Forschungen, II, 513).

(4) P. 18824 (13 mars 1264). Le 20 mars, quelques Spolétains obtinrent une absolution individuelle (P. 18835).

(5) Ceci n'est qu'une hypothèse, puisqu'on verra qu'il est impossible de dater rigoureusement, soit le parlement de Naples, soit l'envoi de Jacques de G'antelme.

cution? Quoi qu'il en soit, Manfred, qui pour son malheur devait bien vite se laisser distraire de ses craintes, l'ut pris d'un accès passager d'activité belliqueuse. Se transpoj'tant dans la Terre de Labour, sur les frontières de son royaume, il convoqua, vers le mois d'avril d), un parlement général à Naples. Il s'y assura des sentiments de ses barons et de ses vassaux; il Ht dresser un relevé général de ses feudataires et des obligations militaires qui incombaient à chacun (^^) ; en un mot il passa en revue les forces sur lesquelles il pouvait compter. Puis, en fait de dispositions pratiques, il décida d'envoyer dans le Duché de Spolète un fort contingent de chevaliers et d'archers, sous les ordres d'un noble Génois d(;puis longtemps à son service, son familier et son parent par alliance, Percival Doria (3).

Tant d'échecs, sur tous les points, et des menaces si sérieuses, rappelaient cruellement au pape qu'il était perdu sans un prompt secours. C'était tout avantage pour Charles d'Anjou; il en profita. Soit hasard, soit habileté, soit qu'il cédât aux sollicitations des Romains ('*), ce fut le temps qu'il prit pour risquer une démarche décisive, bien calculée pour exercer une pression sur Urbain IV. Depuis le moment où il avait annoncé qu'il acceptait le sénat, il s'était soigneusement abstenu de toute ingérence dans le gouvernement de Rome. Il semblait attendre l'autorisation que le pape différait de lui accorder. Maintenant il passait outre. Vers la fm de mars ou le commencement d'avril (5), il avait envoyé à Rome un clerc, maître Raoul, avec un certain nombre de sergents. En même temps ou peu après (6)^ il faisait partir un représentant officiel, un vicaire, chargé de le suppléer dans ses fonctions de sénateur. Son choix était tombé sur un Provençal, Jacques de Gantelme, déjà employé par Pvaimond Bérenger, et qui n'avait pas cessé d'être mêlé aux plus grandes affaires. Gantelme était accompagné,

(1) Date extrême, le pape étant déjà instruit le 3 mai au plus tard (BFW. 9422) de la résolution (qui fut prise à cette réunion) d'envoyer des troupes dans le Duché.

(2) BFW. 4752 b.

(3) Saba, 809.

(4) Comme l'affirme Saba, 808.

(5) Sternfeld, Karl von Anjou als Graf der Provence, 196, n. 2; d'après le Livre Rouge des Archives des Bouches-du-Rhône. L'envoi est fait pendant le carême; or Pâques tombait, en 1264, le 20 avril.

(6) Sternfeld, op. cit., 202 n.

suivant Tusage des villes italiennes, d'une « famille » d'hommes de guerre et d'hommes de loi : Isnard Hugolin, Ferrier de Saint- Amant, Gaucelin de Tarascon, le maréchal Chabert, les juges Marescot et du Port W. Quelques-uns de ces hommes étaient destinés à marquer, plus tard, dans l'administration de Charles d'Anjou (2). Ils étaient tous Provençaux ; le comte qui, même en Provence, réservait d'ordinaire les grandes charges à des Français du Nord, avait ici dérogé à ses habitudes (3). Sans doute il pensait que des Méi'idionaux seraient plus propres à manier les populations italiennes. Ils emmenaient un petit corps de troupes choisies. L'accueil qu'ils reçurent à Rome fut triomphal (^), et d'autant plus unanime que les principaux de la faction sicilienne étaient toujours en exil (5). Actif et énei'gique, le nouveau vicaire sut en imposer aux Romains. Il s'inquiéta peu d'observer scrupuleusement les statuts municipaux ; en revanche il mit fm aux brigandages et aux vols qui se commettaient de tous côtés, et rétablit l'ordre dans la ville (6) ; rendant ainsi possibles des entreprises militaires. D'ailleurs sa présence ne suflisait pas aux Romains. Ceux-ci voulaient leur sénateur en personne, et non pas seulement son vicaire. Il fut donc convenu que Charles d'Anjou serait à Rome avant la Saint-Michel (29 septembre) (?). n s'y engagea par serment. Les sentiments d'Urbain IV en apprenant ces nouvelles durent être mélangés. Gantelme à Rome, c'était un secours à sa portée. Mais c'était aussi la preuve que Charles d'Anjou n'était plus disposé à attendre indéQniment le bon plaisir du pape. Il avait encore laissé en suspens la question de la durée de sa charge; mais si l'on voulait lui imposer des conditions, il fallait se hâter; sinon, habitué à sa dignité nouvelle, il ne voudrait plus rien accorder. Quelques mois auparavant, rien qu'en déclarant qu'il acceptait le sénat, Charles d'Anjou avait eu raison, sur certains points, des résistances du pape. Il venait, avec le même succès, de recommencer une manœuvre analogue. S'ajoutant à l'impression causée par les projets de Manfred, cet incident détermina Urbain IV à capituler.

(1) Leur présence à Rome est attestée par le Livre Rouge et par la lettre collective que les agents de Charles d'Anjou écrivirent à leur maître le 10 avril 1205 (Blancard, Une page inédite de l'histoire de Charles d'Anjou, dans Bibliothèque de VEcole des Chartes, 1869; sur la date, Sternfeld, 229).

(2) Voir les listes données par M. Durrieu, dans ses Archives Angevines de Naples, des Français mentionnés par les registres angevins.

(3) Sternfeld, 203.

(4) Thierri de Vaucouleurs, 424.

(5) Saba Malaspina, 808.

(6) Thierri de Vaucouleurs, 424.

(7) Ihid.

Le 25 avril, dans une allocution au Sacré-Collège, dont le texte nous a été conservé dans les registres pontiticaux (D, il communiquait aux cardinaux ses nouvelles résolutions. Ce très curieux document débute presque par des excuses; il y avait, on s'en souvient, une minorité opposante à ménager. Le pape traçait donc, brièvement mais fortement, un tableau très poussé au noir de sa situation : Tor de Manfred lui recrutant partout des amis, le patrimoine de TEglise déchiré, les relations du Saint-Siège avec les pays chrétiens presque interceptées. Sans doute, si les maux de l'Eglise devenaient moins pressants, il ne souffrirait pas dans Rome d'autre maître que lui-même, mais vu les circonstances, il lui fallait bien consentir à laisser, pour quelque temps, le sénat à Charles d'Anjou. En conséquence, et nonobstant l'avis de quelques-uns de ses frères, il avait décidé d'envoyer en France, comme légat, le cardinal de Sainte-Cécile. Pj'emière et grave concession faite à saint Louis et Charles d'Anjou et dont une délicate attention rehaussait encore le prix. De tous les membres du Sacré-Collège, il n'en était guère dont le choix dût être plus agréable au roi de France que celui de son ancien conseiller. Peut-être même pourrait-on inférer d'une expression du pape qu'il avait été spécialement demandé par saint Louis et par son frère.

Quelques jours plus tard, le cardinal de Sainte-Cécile recevait en effet les bulles, en date du 3 mai (2), qui l'accréditaient comme légat, non seulement dans le royaume de France, mais dans les parties des diocèses de Cambrai et Tournai qui relevaient de la comtesse de Flandre, dans le comté de Provence et les autres domaines de Charles d'Anjou, et dans les provinces ecclésiastiques de Lyon, Vienne, Embrun, Tarentaise et Besançon ; en un mot dans tous les pays où, suivant les promesses faites les 26 juin 1263 et 7 janvier 126'f, il y aurait lieu d'établir un décime au profit de Charles d'Anjou; En même temps, le pape ordonnait à l'archevêque de Cosenza, qui. après avoir pris une part active aux négociations, s'en retournait vers la curie, de rejoindre le légat et de reprendre avec lui la route de France (3). Et au cardinal évêque de Sabine, légat d'Angleterre, il écrivait d'attendre en France l'arrivée du car-

(1) Ce document a été publié par Martène, Thésaurus novus anecdotorum . II, 49, et Theiner, Codex diplomaticus dominiî lemporalis, I, 159 (P. 18858; BFW. 9415); meilleures éditions dans R. III, 580, et Reg. Urb. IV, II, 798. Il porte dans le registre le titre suivant : DiHmitio inter fratres super senatu Urbis et regno Sicilie dando nobili viro Carolo Andegavie ac Provincie comiti.

(2) P. 18871-18887 et 18889, 18893; BFW. 9419-9424; R. III, 583 et suiv.; Reg. Urb. IV,

(3) R. III, .593; Rég. Urb. IV, II, 816 (BFW. 9430; 7 mai 1264).

dinal de Sainte-Cécile (D ; sans doute il désirait utiliser son crédit auprès de saint Louis. Ainsi, pour mieux assurer le succès de la mission du nouveau légat, on le doublait de collaborateurs capables; on le faisait appuyer pai' de puissantes influences.

Dans son discours aux cardinaux, Urbain IV s'expliquait ensuite sur les instructions et les pouvoiis qu'il donnait à son représentant. Là encore, la cour de France avait lieu d'être satisfaite.

En ce qui concernait le sénat, le cardinal était chargé de faire accepter au comte l'une ou l'autre des deux formules d'engagement que maître Albert lui avait déjà soumises (2). C'étaient textuellement les mêmes; le pape voulait être sûr que le sénat ne resterait pas aux mains du roi de Sicile ; il ne rabattait rien des garanties qu'il avait exigées pour se tranquilliser. Il continuait naturellement aussi à préférer la première formule; il pj'omettait même d'insister auprès du comte, par une lettre personnelle, pour qu'il l'agréât (3). Mais, ce qu'il n'avait pas osé faire au mois de décembre précédent, il signifiait maintenant au Sacré-Collège sa volonté de se contenter au besoin de la seconde, la moins avantageuse pour l'Eglise. — Pressé par la situation, il ne reculait plus devant ce « scandale » qu'il avait jusqu'alors craint de déchaîner : il écartait, par voie d'autorité, l'opposition de la minorité des cardinaux.

Si d'ailleurs le comte ne consentait à souscrire aucune des formules, le cardinal renoncerait à traiter de la collation du royaume, et reviendrait à la cour pontiiicale. après avoir solennellement revendiqué et réservé les droits du Saint-Siège sur le sénat, et excusé auprès du roi de France l'Eglise romaine, dont ce ne serait pas la faute si les négociations avaient échoué. Récipi'oquement, si l'on ne parvenait pas à s'entendre sur les conditions d'investiture de la Sicile, il n'y aurait lieu de rien conclure touchant le sénat. Le cardinal se bornerait au contraire à faii-e savoii' au comte, en présence du roi de France, qu'il ne pouvait sans danger pour son âme et sans préjudice pour l'Eglise conserver l'administration de Rome. En liant aussi étroitement les deux questions, le pape donnait à entendre une fois de plus que le seul motif qui le rendait accommodant sur le sénat était le désir de voir aboutir la négociation sicilienne. Mais il faisait plus encore; il essayait de retourner contre le comte de Provence sa propre manœuvre, en se servant

(1) R. III, 583; Reg. Urb. IV , II, 837-8 (BFW. 9417-9418, 29 avril).

(2) Cf. plus haut, p. 466.

(3) Il lui écrivit en effet (P. 18870, BFW. 9427: R. III, 589; Reg. Urb. IV, II, 807), ainsi qu'à saint Louis (P. 18890; Reg. Vrb. IV, 808).

du sénat pour pratiquer sur lui, qu'on nous passe le mot, une sorte de chantage. Ces fonctions, que Charles dWnjou venait de prendre en mains, il lui faudrait les abandonner au prix d'une humiliation, ou bien se brouiller avec le pape, à moins qu'il ne se décidât, seul moyen de tout concilier, à renoncer à son système de temporisation intéressé, à prononcer enfm le oui qui l'engagerait au service du Saint-Siège. De plus en plus, il semblait, à voir l'attitude des deux parties, que dans la convention à intervenir, le véritable obligé dût être le pape, et non le comte de Provence. On en était à employer presque les menaces pour amener ce dernier à accepter le royaume qu'on lui offrait.

Il convient aussi de remarquer Tordre éventuel donné au cardinal de Sainte-Cécile de quitter la France en déclarant tout rompu. C'était exactement le contraire de ce que, naguère encore, le pape avait prescrit à maître Albert d). Jadis il tenait avant tout à entretenir les pourparlers; maintenant il ne s'en souciait plus, à moins qu'ils ne réussissent sur l'heure. Non qu'il crût pouvoir se montrer plus cassant, parce qu'il aurait eu moins besoin de Charles d'Anjou. Bien au contraire. Mais il espérait sans doute que sa résolution, que le cardinal aurait soin de faire pressentir avant de l'exécuter, donnerait à réfléchir au comte de Provence. Surtout il ne pouvait plus attendre. Chaque heure empirait sa situation. Il n'avait plus qu'à jouer, avec Charles d'Anjou, le tout pour le tout, quitte à prendre quelque parti désespéré, s'il échouait. Peut-être songeait-il dès ce moment à quitter l'Italie.

Du reste, rien ne lui coûtait pour obtenir le succès. Il le prouva par l'accueil qu'il fit aux demandes que lui avait à nouveau fait transmettre Charles d'Anjou.

Ces demandes nous ont été conservées dans une bulle du 8 mai 1264 (2) (Fallocution aux cardinaux nous donne les réponses d'Urbain IV). Ce sont les suivantes :

i° Le comte, devant le refus du pape, renonçait à exiger qu'on lui fît, le cas échéant, sur le cens, des remises proportionnelles aux dépenses qu'il aurait eu à supporter pour défendre l'Eglise ou le Royaume. Mais puisqu'il prenait ainsi à sa charge tous les risques, il désirait du moins qu'une fois pour toutes le cens fût diminué. Il alléguait que pour se faire bien venir dans ses nouveaux Etats, et pour y retenir les compagnons qu'il aurait amenés

(1) Cf. plus haut, p. 475.

(2) P. 18899; BFW. 9432; meilleures éditions dans R. III, 594, et Reg. Urb. IV, II, 800.

avec lui, il devrait faire des donations considérables, qui appauvriraient sa couronne. Le cliiffre prévu de 10.000 onces était donc exorbitant.

2° Il voulait que, entre ses descendants, le droit de succession fût reconnu jusqu'au quatrième degré, en ligne collatérale ascendante aussi bien qu'en ligne collatérale descendante; et aussi qu'on ne fît aucune distinction, quant à la capacité d'hériter, entre les femmes mariées et les autres. Il faisait valoir que si on excluait les femmes mariées, ce serait pour celles qui pourraient espérer d'être appelées au trône un motif de retarder leur établissement ; partant une chance de plus de voir s'éteindre la famille, et une occasion de pécher ! On doit reconnaître que les deux Jeanne se chargèrent, plus tard, de justifier amplement les inquiétudes qu'éprouvait Charles d'Anjou pour la vertu des femmes de sa race.

3° Dans les passages du traité qui défendaient aux rois de Sicile d'acquérir la Lombardie ou la Toscane, ou plus de la moitié de l'une ou de l'autre de ces provinces, on ajouterait le mot : « sciemment ». Car Charles d'Anjou ou ses héritiers pourraient se tromper de bonne foi sur l'importance de leurs acquisitions. S'ils cédaient au premier avertissement du Saint-Siège ils n'encourraient aucune peine. De cette manière, ils ne risqueraient pas, par excès de prudence, de prendre trop peu.

4*^ Si, se prévalant d'une des concessions déjà faites par le pape^h^ l'héritier de la Sicile, après que la couronne lui aurait été déférée, mais avant d'en avoir pris possession, y renonçait pour l'Empire ou pour quelque autre dignité incompatible, il pourrait transmettre ses droits, non seulement à ses parents mâles dans l'ordre de proximité (ainsi que l'avait réglé Urbain IV), mais même aux femmes, mises sur le même pied que les hommes.

5" Le comte revenant à la charge persistait à demander que s'il conduisait en personne son armée, on ne lui imposât aucun chiffre d'hommes. Il s'engageait de bonne foi à en amener ce qu'il faudrait.

6° Il continuait aussi à ne pas vouloir entendre parler du serment que ses futurs sujets devraient prêter... contre lui. La faveur toute personnelle que lui avait faite Urbain IV n'avait en rien diminué ses répugnances. Il trouvait que pour répondre de sa fidélité il y avait dans le traité bien assez de clauses « onéreuses aux yeux de beaucoup, et même injurieuses. »

Or quelles étaient les réponses du pape ?

(1) Cf. plus haut, p. 471.

Pour le cens, le cardinal de Sainte-Cécile, après avoir défendu de son mieux les intérêts de TEglise, était autorsié à l'abaisser petit à petit jusqu'à 8.000 onces. Pour le serment des Siciliens (auquel Urbain IV paraît avoir tenu avec une passion singulière), le cardinal ferait l'impossible pour obtenir qu'on s'y résignât. S'il échouait, il commencerait par y renoncer pour toute la durée du règne de Charles d'Anjou; puis pour la durée du règne de son premier successeur. Il demanderait ensuite qu'on lui offrît en échange (juelque autre garantie. Enfin de guerre lasse, après avoir lutté pied à pied, si d'accord sur tout le reste les parties contractantes n'étaient plus en discussion que sur ce seul point, le légat pourrait sacrifier entièrement l'article contesté. Sur tous les autres articles, il recevait pleins pouvoirs pour traiter au mieux; c'est-à-dire ({u'il en passerait par où voudraient le comte de Provence et le roi. Cependant, avant de consentir à laisser Charles d'Anjou seul maître du chiffre de son effectif, il aurait soin de se convaincre qu'il s'agissait là, non pas d'un simple acte de courtoisie pour la personne du comte, mais bien d'une mesure utile au succès de l'entreprise.

Restaient enfm ces questions préliminaires, dont la solution devait nécessairement précéder tout accord sur la Sicile : les réclamations de l'Angleterre à écarter, la dîme à obtenir des prélats français, le différend provençal à apaiser. La première n'en était plus tout à fait au même point. L'archevêque de Cosenza avait en effet, usant de ses pouvoirs, invité Henri III à renoncer à ce qu'il appelait ses droits, et sur son refus, l'avait cité devant le pape (D. Les deux autres n'avaient pas fait un pas depuis le commencement de l'année; elles allaient tout à coup en franchir un grand. Quatre mois plus tôt, Urbain IV avait été bien aise de les prendre comme prétexte pour traîner les choses en longueur. Maintenant il s'occupait lui-même de déblayer le terrain. Le légat emportait avec lui des lettres destinées à saint Louis et à Marguerite de Provence. Urbain IV y suppliait le roi de faire tous ses efforts pour rapprocher sa femme et son frère ^'2). S'il se heurtait à l'obstination de la reine, qu'il permît cependant à l'expédition sicilienne de s'accomphr ; qu'une querelle de famille n'arrêtât pas l'achèvement de cette œuvre si utile, et déjà si avancée. Dans le même sens, Urbain IV exhortait Marguerite à se montrer conciliante, et cherchait à la toucher par

(1) Nous ignorons la date exacte de celte ciLalion. Le pape en avait connaissance le 25 avril; il y fait allusion dans son allocution aux cardinaux.

(2) R. III, 591; Reg. Urb. IV, II, 810; BFW. 9423 (3 mai).

le tableau des maux qui aflligeaient l'Eglise (D. C'est ainsi que toute l'influence du pape s'exerçait maintenant en faveur de la réconciliation. Dans l'affaire de la dîme, il ordonnait. Le "3 mai, dans une bulle solennelle adressée au clergé de tous les pays compris dans la légation du cardinal de Sainte-Cécile ^^\ il énumérait à nouveau, en un langage emphatique et vague, tous ses griefs contre les derniers Holienstaufen et particulièrement contre Manfred : usurpation du Royaume, avec le concours des Sarrasins ; tolérance coupable et môme faveurs accordées aux inlidèles; persécution du clergé ; églises souillées par la présence de prélats intrus; mépris des sentences pontiflcales; empiétements aux dépens de l'Empire ou de l'Etat ecclésiastique. Comme contraste, il faisait ressortir de quelle utilité la Sicile pourrait être à la chrétienté tout entière, si le Saint-Siège y exerçait librement ses droits, si un prince catholique la gouvernait. Bien entendu (c'était devenu une formule de style) la Terre Sainte et l'Empire latin s'en trouveraient immédiatement soulagés et secourus. Puis, argument d'ordre plus positif, l'Eglise romaine, quand elle jouirait du cens du Pvoyaume, sans parler des subsides des églises siciliennes, serait moins souvent obligée de taxer les églises ultramontaines. Un magnifique éloge de la dynastie Capétienne et de la France servait ensuite à expliquer pourquoi, entre tant de princes, Urbain IV avait jeté les yeux sur Charles d'Anjou, le nouveau Gharlemagne, le nouveau libérateur de l'Eglise. Après tous ces préamibules, la conclusion suivait d'elle-même ; le clergé français était invité à accorder au comte de Provence, pendant trois ans, la dîme de ses revenus. Outre cette encyclique, des lettres particulières et pressantes étaient adressées aux métropolitains (3). Le ton de tous ces documents ne doit d'ailleurs pas faire illusion. On sollicite le clergé, on tâche de le persuader; mais au fond c'est bien d'ordres qu'il s'agissait, et le légat avait tout pouvoir d'employer la contrainte et la voie d'autorité, si les bons procédés ne suffisaient pas. Les réclamations de l'Eglise gallicane, que jadis le pape ne voulait provoquer à aucun prix, lui paraissaient maintenant, sous l'empire de la nécessité, beaucoup moins redoutables que le sort qui risquait de lui être réservé en Italie.

Non seulement Urbain IV se prêtait avec empressement à tout ce qu'on souhaitait de lui, mais il lui arrivait de prendre les de-

(1) R. III, 591 n.; Reg. Urb. IV, II, 811 (3 mai).

(2) P. 18813 (avec une date fausse), R. III, 586; Reg. Urb. n\ II, 804; BFW. 9421. ^3) Cf. l'exemplaire à l'évêque d'Auch (P. 18894, 7 mai).

vants, et d'accorder ce qu'on ne lui avait pas encore demandé. S' Charles d'Anjou devait lever une armée, il avait tout intérêt à ce que les chevaliers errants, les chercheurs d'aventures et de buthi, les mercenaires de profession, toutes les bonnes épées enfm, ne fussent pas, en même temps, engagées pour une autre expédition. La Terre Sainte, pour laquelle on prêchait en France depuis deux ans, pouvait faire à la Sicile une dangereuse concurrence. Urbain IV entreprit sans retard de la faire cesser. Il permit au cardinal de Sainte-Cécile de commuer tous les vœux de croisade; le voyage d'outre-mer serait remplacé par celui de Sicile. Il est vrai que le légat ne devait user de ces pouvoirs généraux, dans chaque cas particulier, que sur l'ordre du pape (D. Mais on pouvait prévoir que cet ordre serait souvent donné. Car le cardinal était simultanément autorisé à retarder d'un an, à compter du 24 juin 1264, le passage en Terre Sainte de tous les croisés de sa légation (2). Manifestement, on voulait se donner le temps d'attendre que le traité avec Charles d'Anjou fût arrêté ; puis on détournerait sur l'Italie les contingents prêts à partir pour l'Orient, D'ores et déjà, d'ailleurs, le vœu d'Alfonse de Poitiers était commué (3). Enfm le cardinal était chargé de faire prêcher la croix contre Manfred et ses Sarra sins (^). La véritable guerre sainte, aux yeux du pape, c'était maintenant la guerre de Sicile (5). Tout l'arsenal des indulgences et des privilèges apostoliques allait être mis en œuvre pour recruter des soldats à Charles d'Anjou.

Urbain IV envoyait donc un légat en France. Il imposait silence, dans le Sacré-Collège, à la minorité opposante qui s'était comptée et avait livré bataille sur la question du sénat. Remaniant une fois de plus son projet de traité, il y introduisait les modifications désirées par Charles d'Anjou. Il intervenait entre le comte et sa belle sœur; il prenait sur lui l'odieux de l'imposition du décime. En établissant cette taxe, comme en donnant au cardinal de Sainte-Cécile les pouvoirs pour prêcher la croisade, il se montrait préoccupé d'accompUr les promesses éventuelles du 26 juin 1263, avant même que Charles d'Anjou eût pris les engagements qui en étaient la

(1) R. m, 592 et note; Reg. Urb. IV, II, 814 (3 mai).

(2) R. III, 596; Reg. Urb. JV, II, 815 (8 mai).

(3) R. m, 591; Reg. Urb. IV, II, 813 (3 mai).

(5) Détail caractéristique : l'archevêque de Tyr, collecteur pour la Terre Sainte, reçut pour instructions, afin de ménager les églises françaises, de ne pas percevoir de procurations et de se payer de ses frais sur les sommes mêmes qu'il encaissait (P. 18912; 15 mai).

contre-partie, comme s'il eût tenu à faire voir que de son fait tout au moins, ce traité serait exécuté aussitôt que signé. En un mot, il faisait vraiment et jusqu'au bout tout ce qui pouvait dépendre de lui. Que l'on compare, point par point, sa conduite en ce mois de mai 1264 avec celle qu'il avait tenue au mois de janvier, on verra combien le malheur l'avait rendu plus souple.

Ses grandes résolutions étaient à peine publiées (on s'occupait encore à expédier les bulles du légat), qu'une nouvelle série de désastres vint l'y confirmer.

Ce fut d'abord le recteur de la Marche, l'élu de Vérone, vaincu et fait prisonnier par Jordan d'Anglona (i). Très alarmé, Urbain IV recourut aussitôt aux grands moyens pour sauver ce qui pouvait encore l'être (2). n confia le rectorat de la Marche et du Duché à Simon Paltinieri, cardinal de Saint-Martin. Il y ajouta môme la Massa Trabaria et les diocèses de Pérouse, Gittà di Gastello, Todi, Narni, Terni et Pueti; conférant de plus au nouveau recteur la charge de légat dans toute l'étendue de son ressort ainsi que dans la Romagne et les patriarcats de Grado et d'Aquilée (sauf les diocèses qui faisaient partie de la province de Lombardie) (3). Le cardinal avait pour instructions de faire partout prêcher la croix contre Manfred (^). Il avait eu du pape assez d'argent pour lever cinq cents hommes d'armes (^); il en obtint cinq cents autres des communes

(1) On n'a aucun détail sur cet événement, mentionné dans Thierri de Vaucouleurs, 417. La date même en est incertaine. Tout ce qu'on peut dire c'est que le pape ne le connaissait pas encore le 28 avril (à cette date il écrivit au recteur [Posse, Analecta Vaticana, 377]), et le connaissait déjà le 11 mai, comme le prouve sa lettre à San Ginesio (P. 18906; BFVv^. 9436). Le raisonnement par lequel Tenckhoff, op. cit., 89, essaie de prouver que la capture de l'élu est antérieure au 3 mai parce que dans sa lettre de ce jour à saint Louis le pape mentionne la présence d'Allemands dans le Patrimoine, lesquels Allemands seraient ceux que Jordan y envoya après sa victoire, ne me paraît pas concluant. Dès le mois de mars, il y avait des Allemands dans le Patrimoine (BFW. 9412; R. III, 578; Reg. Urb. IV, II, 778). Je suis frappé au contraire que dans aucune de ses lettres du 3 mai Urbain IV n'ait expressément cité la capture de l'élu parmi tous les griefs qu'il invoque contre Manfred.

(2) Sur le caractère des mesures qu'il prit alors, voir Tenckhoff, op. cit., 90. L'envoi d'un cardinal était chose résolue dès le 11 mai (cf. la lettre à San Ginesio).

(3) R. III, 597; Reg. Urb. IV, II, 631; P. 18917; BFW. 9438 (21 mai).

(4) R. m, 599; Reg. Urb. IV, II, 633; BFW. 9439 (même date). Le même ordre était donné à tous les évêques dans l'étendue de la légation.

(5) Thierri de Vaucouleurs, 417. ,

restées fidèles (D; et avec ces forces il entreprit de reconquérir le terrain perdu. Pendant ce temps Urbain IV négociait la mise en liberté de l'élu de Vérone. Il la réclama par une lettre curieuse, sévère à la fois et conciliante (2), où se trahit tout l'embarras qu'il éprouvait à solliciter le roi de Sicile. La réponse fut du genre hautain et ironique (3). En quoi donc Manfred avait-il offensé le Saint-Siège ? Etait-ce en refusant de se laisser dépouiller de son héritage; ou lui faisait-on un grief de n'être pas pai'venu, malgi-é tant d'efforts, à rentrer en grâce auprès du pape ? Il ne pouvait d'ailleurs que recevoir avec joie des reproches qu'il interprétait connue un signe de paternelle affection. Mais comment conchier cette affection avec la conduite du Saint-Siège, qui voulait le détrôner, ou le langage du caidinal de Saint-Martin, qui dans ses manifestes le traitait de brigand, de persécuteur et de ftls de Satan (^) ? Après avoir afflrmé nettement son droit d'occuper la Marche d'Ancône, et par conséquent de s'y défendre contre ceux qui l'y attaquaient, et de les traiter, le cas échéant, en prisonniers de guerre, il concluait que personnellement il ne demanderait pas mieux que de relâcher l'élu, mais qu'il ne voulait pas le faire sans l'avis de ses grands. C'était renvoyer cette libération aux calendes grecques. La correspondance échangée entre le pape et Manfred n'avait servi qu'à faire apercevoir une fois de plus l'abîme qui les séparait. Urbain IV dut se contenter de veiller de son mieux aux intérêts du captif, et de chercher à adoucir son sort(^).

Cependant la défaite subie dans la Marche portait ses conséquences. Jordan d'Anglona avait aussitôt mis le siège devant cette ville de Montecchio (6) qui avait jadis fait prisonnier un de ses prédécesseurs, Conrad d'Antioche, et repoussé les assauts d'un autre, Galvano Lancia C'). Il y était occupé, quand il reçut les sollicitations du toujours agité Pierre de Vico, qui iui demandait du renfort pour opérer dans le Patrimoine. Jordan, qui après sa victoire pouvait plus librement disposer d'une partie de ses troupes, lui envoya six cents hommes d'armes allemands sous le commandement de

(1) P. 18986; BFW. 9465.

(2) P. 18996; BFW. 9437.

(3) BFW. 4754 (Marlène, Thésaurus Anecdotorurn, II, 91).

(4) La lettre de Manfred était donc sûrement poslérieure de quelque temps au 21 mai.

(5) Le 30 juin, il donne pouvoirs à Gilles, camérier de l'élu, de toucher les sommes qui lui sont dues (R. III, 610; BFW. 9454). Le 8 sept., il lui concède les revenus de l'Eglise à Carpi (P. 19013).

(6) Saba Malaspina, 808.

(7) Cf. plus haut, pp. 315-317.

Francesco Troghisio (D. Leur ari'ivée fuL le signal d'une recrudescence des hostilités. D'une part, Pierre de Vico et ses Allemands; de Tautre le recteur pontilical, Pippiune de Pietrasanta; avec lui, le nouvel acteur qui venait de paraître sur la scène italienne, Jacques de Gantelnie et ses Provençaux ; enlin les quelques membres de Taristocratie du Patrimoine qui tenaient pour TEglise : Nicolas, seigneur de Farnèse (le premier de cette illustre famille qui ait marqué dans l'histoire), et PandoUe, comte d'Aiiguillara; ce deinier, lils d'un dévoué partisan de Frédéric II, rejeté dans le parti du pape par un scrupule de légitimité (il regardait Alanfred comme un usurpateur tant que vivrait Gonradin) (2); par son alliance de famille (3) avec lej deux cardinaux Orsini de Saint-Nicolas i// Carcere TuUiano et de Sainte-Marie in Porlicu; et surtout, à ce qu'il semble, par une incapacité constitutionnelle à servir longtemps sous la même bannière que son proche parent et ennemi intime Pierre de Vico (^). Entre ces deux hommes dont les fiefs étaient voisins, et la rivalité de tous les instants, la lutte avait quelque chose d'une querelle personnelle. Pandolfe, naturellement, s'était donné corps et àme à Charles d'Anjou (^). Dévouement intéressé, d'ailleurs, et qui entendait bien se faire payer et indemniser de ses sacrihces (6). Le premier épisode de cette phase de la guerre fut le sac de Gastel Ghezzo, près Toscanella, un vieux nid d'hérétiques, depuis longtemps odieux au pape; et qui venait de se rappeler désagréablement à son souvenir, en servant de première étape aux Allemands de Francesco Troghisio. Le château fut pris d'assaut par Pippione de Pietrasanta et Nicolas Farnèse; des comtes de Gastel Ghezzo, l'un fut passé au fil de l'épée, avec beaucoup de Gibelins ; l'autre parvint à s'enfuir (^l Pierre de ^'ico vengea cet échec par un coup de main sur Sutri, place alors très forte, entre V'iterbe et Rome. Par la connivence d'un iraîti-e, il parvint à entrer

(1) Saba Malaspina, 800, et Thierri de Vaucouleurs, 415 et 417. Sur les hostilités qui s'ensuivent, cf. Pinzi, Storia di Viterbo, II, 119 et suiv., Tenckhoff, op. cit., 92 et suiv., Sternfeld, Karl von Anjou als Graf der Provence, 204.

(2) Saba, 808.

(4) Thierri de Vaucouleurs, 415 :

... cui dat cornes Anguiilara nomen, Quamvis carne Petro proximus hostis erat.

(5) Blançard, Une page inédite de Vhistoire de Charles d'Anjou.

(6) Cf. plus tard les réclamations du comte d'Anguillara auprès de Clément I\' (P. 10871).

(7) Thierri de Vaucouleurs, 415. Sur les événements qui suivent, cf. en outre Saba, 809, et trois lettres du pape des 30 mai (P. 18930, BFV/. 94i3\ 19 juin (P. 18946) et 17 juillet (P. 18986).

dans la ville et à en occuper la moitié; le reste demeura aux mains du comte d'Anguillara. Le pape appela les Romains à la rescousse. Il fut entendu. Avec un empressement et une unanimité rares, le peuple Romain, c'est-à-dire les Guelfes d), puisque les principaux Gibelins étaient en exil, se porta sur Sutri, sous la conduite de Jacques de Gantelme. Pierre de Vico et les siens, chassés de la ville, poursuivis Tépée dans les reins, se réfugièrent dans le château de Vico, devant lequel les Romains mirent aussitôt le siège. Le pape fournit 2.000 livres de Provinois pour construire des machines de guerre (2). Malheureusement, au bout de peu de temps, Fenthousiasme des assiégeants tomba. Des pluies diluviennes rendaient la campagne pénible; on était au moment de la moisson, et chacun avait hâte de retourner à ses champs; Pierre de Vico avait encore, même à Rome, des amis qui travaillaient pour lui et semaient la division; eniin le bruit courait que Manfred en personne allait venir à son secours. Le siège fut donc levé (3), au grand mécontentement d'Urbain IV. A peine délivré, Vico reprenait l'offensive. Il se jetait sur les gens de Toscanella (alors occupés à l'attaque d'un château appartenant à Albonetto, leur ancien podestat ('^), devenu traître à l'Eglise), et leur infligeait une grave défaite (^). Puis il ravagea en tous sens le Patrimoine, à la barbe de 700 honmies d'armes qu'y entretenait le Saint-Siège. Pendant ce temps, au nord, les Siennois menaçaient Radicofani, la place frontière des Etats de l'Eglise du côté de la Toscane; et pour les arrêter, Urbain IV en était réduit à renouveler des menaces souvent essayées sans succès. Il parlait de mettre hors la loi les personnes et les biens des citoyens siennois résidant à l'étranger; d'annuler, et définitivement cette fois, toutes leurs créances; de priver Sienne de la dignité épiscopale (6). Luimême attendait-il un bien grand effet de ces bulles?

D'un autre côté, Manfred, après l'assemblée de Naples ('''), n'était pas resté inactif. Il s'était porté sur Gapoue, se rapprochant ainsi de ses frontières. En apprenant que Pierre de Vico était vivement pressé, il décida aussitôt de marcher en personne sur Rome, avec l'armée de Percival Doria détournée de son objet primitif, qui était

(1) Nous employons, pour abréger, ces expressions, tout en faisant remarquer qu'elles ne paraissent pas avoir élé usitées à Rome à celte date.

(2) Il en annonce l'envoi à Gantelme par la lettre du 30 mai citée plus liauL.

(3) Avant le 19 iuin (cf. la lettre du pape de ce jour).

(4) Pinzi, op. cit., II, 123; Turriozzi, Memorie stonche di Tuscania, .226.

(5) 'Avant le 17 juillet (lettre du pape).

(6) P. 18942; BFW. 9447; R. III, GOG; Reg. Urb. IV, II, 846.

(7) Cf. plus haut, p. 486.

le Duché de Spolèle. Il voulait à la fois faire une diversion qui sauverait son allié, et provoquer dans la ville une révolution; le vicaire de Charles d'Anjou une fois expulsé, il se ferait lui-même élire sénateur. Contre son attente (et peut-être celle du pape), la Campanie, où il avait cependant des amis ^•^\ resta en grande partie fidèle à l'Eglise. Sonnnés de lui livrer passage et de lui fournir des vivres, les Campaniens se déclarèrent prêts, au contraire, à le repousser par la force. Il n'osa entreprendre de s'ouvrir un chemin, et retourna en Fouille « jouir de ses plaisirs ordinaires », dit dédaigneusement le pape (2). Par son ordre, Percival Doria, avec son armée, composée surtout d'Allemands et de Sarrasins, vint se placer en observation à Carsoli (au N.-E. de Tivoli), guettant de là l'occasion de s'élancer sur Rome. Il attendit un mois et plus, sans la trouver. Urbain IV, comme renfort à la garnison provençale de Rome, avait embauché, à ses frais, deux cents hommes d'armes Campaniens. Le danger le faisant passer par-dessus les scrupules de légalité, on voyait le spectacle singulier du pape contribuant à défendre le vicaire de celui qu'officiellement il n'avait pas encore voulu reconnaître comme sénateur. De guerre lasse, Percival revint. à son premier projet, l'invasion du Duché. Il traversa le territoire de Pvieti, se gardant bien d'y faire le moindre mal; il espérait que la ville se donnerait d'elle-même à lui. Un certain Bonconte de Pendenza, que Manfred, fidèle à son système d'utiliser, pour se faire des créatures, les évêchés siciliens, avait installé sur le siège de Patti, employait les revenus de son église à s'acheter des propriétés dans les environs de Rieti ; de là, il travaillait la ville (3). On voit, par les lettres où le pape prescrit aux gens de Rieti de se saisir de Bonconte et de confisquer ses biens, quelles inquiétude? lui causaient ces menées (^). D'autant qu'outre Bonconte, un certain nombre de seigneurs de la région avaient pris parti pour Manfred :

(1) Cf. plus haut, pp. 457 et 482. Le 8 juillet (R. III, 613; Reg. Urb. IV, II, 853) le pape interdisait au comte d'Acerra et autres co-propriétaires du bourg de Monte San Giovanni près Veroli d'y introduire des troupes de Manfred.

(2) Je suis ici le récit d'Urbain IV (lettre du 17 juill.) et de Vaucouleurs. D'après Saba Malaspina, 809, Manfred aurait envoyé au secours de Pierre de Vico Percival Doria, puis fait lever une autre armée sous Riccardo Filangieri, avec laquelle il se serait porté sur la frontière de Campante. Il n'aurait regagné la Fouille qu'après la mort de Doria.

(3) Comme témoignage de la faveur où Manfred tenait ce Bonconte, cf. le diplôme du 12 juillet 1263, publié par Scheffer-Boichorst, dans les Sitziingsherichte der K. Preussischen Akademie der Wissenschaften, 1900, I, p. 161; et celui du 26 février 1265, publié par Kehr dans les Quellen vvd Forschiingen aiis Italienischen Archiven und Bïhlioteken, VII (1904), 180.

(4j R. III, 612 et n.; Reg. Urb. IV, II, 675 (5 juillet 1264).

ainsi Jean et Philippe de Mareri, Pandolfe d'Alabro, les sires de Rocca Accarini (D. L'armée, arrivée sur les bords de la Nera, près d'Arrone, la trouva en pleine crue. Impatienté d'attendre, Percival voulut passer quand même; le gros de ses troupes franchit heureusement la rivière, mais lui-même s'y noya (2). On lui donna immédiatement pour successeur Jean de Mareri. Sa mort n'arrêta pas l'élan des siens qui, se dirigeant sur Terni, parvinrent à GoUestatte, dont ils s'emparèrent.

Dans ce danger Urbain IV ne s'abandonnait pas. Il avait envoyé au-devant des envahisseurs son maréchal, Boniface de Ganossa, avec huit cents hommes d'armes et deux cents arbalétriers, récemment soudoyés. Il s'efforçait en même temps de soulever contre eux les populations. Le 10 juillet, il écrivait aux habitants d'Orte (à ce moment, il craignait encore que l'armée de Manfred, descendant la Nera jusqu'à cette localité, ne gagnât ensuite Orvieto, par la vallée du Tibre). Il leur expédiait un de ses chapelains, Glaude de Rome, pour les encourager à refuser le passage ^3) l^ même jour, il adressait une circulaire aux villes du Duché et du Patrimoine; elles auraient à lui envoyer, avant le 22 juillet, des ambassadeurs munis de pleins pouvoiis pour délibérer sur les mesures à prendre et recevoir ses ordres ^^K Le 15, voulant mieux faire encore, il conférait une mission extraoï'dinaire à trois cardinaux : Ottobono Pieschi, cardinal de Saint-Adrien, Annibaldo Annibaldi de Molaria, cardinal de la basilique des Douze-Apôtres, et Matteo Orsini, cardinal de Sainte-iVlarie in Poriicu. Ils devaient se rendre, respectivement, à Pérouse, Todi et Assise, à Narni, et à Spolète; organiser la levée des troupes et prêcher la croix contre Manfred («">). Ge dernier soin, quelques joui's après, fut confié par une

(1) Jean de Mareri et Pandolfe d'Alabro, cités par Tliierri de Vaucouleurs. Tous deux, ainsi que les sires de Rocca Accarini, sont menlionnés dans la bulle d'excommunication dont il sera question plus loin. Philippe de Mareri se soumit à Clément IV en juillet 1265 (P. 19260-61).

(2) Avant le 17 juill. (lettre du pape).

(3) R. III, 615; Reg. Urb. IV, II, 857; BFW. 0460.

(4) R. III, 616; Reg. Urb. IV, II, 858; BFW. 9461. Les villes auxquelles fut envoyée cette circulaire sont Pérouse, Todi, SpolèLe, Narni, Assise, Foligno, Bevagna, Spello, Montefalco, Nocera, Terni, Rieli, Cagli, Gubbio, Orte, Ameiia, Bagnorea, Viterbe, Toscanella, Corneto, Montalto, Vetralla, Monlefiascone^ Castro, Sutri, Cività Castellana, Nepi, Radicofani, Cività Vecchia.

(5) R. III, 616 n.; Reg. Urb. IV, II, 860. Cf. de la même époque une sentence d'excommunication contre tous ceux qui fourniraient des vivres ou des armes aux troupes de Manfred, et une lettre à Jean de Mareri, à Pandolfe d'Alabro, et aux sires de Rocca Accarini, leur enjoignant d'abandonner Manfred et de se soumettre au pape, sous peine d'excommunication et de privation de tous les biens qu'ils possédaient en terre d'Egiise (20 juillet; Naudé, Instauratio tabularii

encyclique à tous les évoques du Patrimoine et du Duclié, ainsi qu'aux provinciaux des frères Mineurs de la province de Rome et de la province de Saint-François (D.

Ces mesures appellent deux observations. 11 y a d'abord le rôle tout nouveau dévolu à des cardinaux. Jusqu'alors, on l'a vu, Urbain IV avait eu plutôt pour système de tenir à l'écart des charges de recteurs les membres du Sacré-Collège et les rejetons de l'aristocratie des Efats de l'Eglise. Le choix du cardinal de Saint-Martin pour succéder dans la Marche et le Duché à l'élu de Vérone avait été une première infraction à ses habitudes. Maintenant c'est à trois cardinaux, tous trois Italiens, et dont deux étaient issus de familles romaines, qu'il destine une mission, temporaire, il est vrai, mais toute de confiance et à remplir dans l'Etat pontifical. En même temps, il se préoccupait de donner un remplaçant dans le Patrimoine au recteur Pippione de Pietrasanta, dont la faiblesse était notoire (2); et c'est encore à un cardinal qu'il songeait, et à un Romain, Jacques Savelli, cardinal de Sainte-Marie in Cosmedin W. Quelques semaines plus tard, se ravisant, il fit un autre choix, mais dont le caractère était le même, en la personne du cardinal de Sainte-Marie in Porticui^). Comme son collègue de la Marche et du Duché, le nouveau recteur recevait, outre les pouvoirs ordi-

maioris templi Reatini, p. 11). C'est peut-être de la même époque que date une exhortation pathétique adressée aux Romains (Formulaire de Richard de Pofi, BiBL. Nat., jonds latin, 14766, fol. 192); le pape y parle de l'armée de Manfred parvenue usque ante nostram quasi presentiam, et qui in terris nostre stationi proximis debachantur; il fait prêcher la croix contre elle.

(1) Encyclique aux évêques de Pérouse, Todi, Orvieto, Assise, Spolète, Gubbio, Nocera, Terni, Rieti, Narni, Orte, Bagnorea, Amelia, Viterbe, Castro, Cività Castellana, Nepi, Sutri (R. III, 617; Reg. (rh. IV , II, 870; 28 juillet). L'évêque de Foligno ne figure pas dans cette liste. Il est remplacé par le gardien des Mineurs m Fuligino et quondam, Fuliginati diocesi. C'est que Foligno était alors privée de la dignité épiscopale que lui rendit seulement Clément IV (P. 19087: Reg. Clém.. IV, W). — Cf. dans le Formulaire de Richard de Pofi, loc. cit.. 160 v°, une exhortation (probablement de cette date) aux prédicateurs de la croisade de s'acquitter de leur office avec zèle.

(2) Saba Malaspina, 811.

(3) Il y songeait déjà le 17 juill. (P. 18986). — De deux vers de Thierri de Vaucouleurs, 416 :

« Sed dictum papa comitem dominumque caputque In terra Sancti Pétri precipit esse Pétri ».

on pourrait conclure, s'il n'y a pas là pure phraséologie, signifiant une capitainerie purement mihtaire, que le comte d'Anguillara fut un in.stant recteur du Patrimoine.

(4) 9 août 1263; R. III, 619; Reg. Urb. IV, II, 875; BFW. 9473. Les villes de Todi. Narni, Terni, Rieti, incorporées au rectorat du cardinal de Saint-Martin (cf. plus haut, p. 495) fuient de nouveau rattachées an Patrimoine (R. III, 620 n.; Reg. Vrb. IV, II, 877).

naires de sa charge, ceux de légat apostolique, et cela non seulement dans son ressort administratif, mais dans la province voisine de la Toscane. Ainsi, pour mieux dominer une situation si troublée, Urbain IV jugeait opportun de relever les fonctions de recteur en y appelant des personnages plus considérables revêtus d'une autorité plus imposante. Et s'il avait eu, dans le passé, une certaine défiance jalouse qui l'empêchait d'employer les hommes auxquels leur situation de fauiille assurerait une inlluence personnelle indépendante de leurs fonctions, il croyait plus habile, maintenant qu'il n'était plus en mesure de rien négliger, d'utiliser à son profit cette influence (D.

D'autre part, il réclamait, pour repousser l'invasion, le concours armé de ses sujets; il adressait de pressants appels à leur loyalisme. iMais il les avait trop \iolentés, trop lésés dans ce qu'à tort ou à raison ils croyaient être leurs droits, pour espérer beaucoup que le sentiment public se prononçât spontanément en sa faveur. Il lui fallait le reconquérir. Depuis quelque temps déjà, il avait inauguré, vis-à-vis des villes de ses Etats, un langage et des procédés bien nouveaux chez lui. C'est ainsi qu'au printemps les Viterbais ayant témoigné quelque inquiétude de ses préparatifs militaires, il les avait apaisés par une lettre qui, dans son amabilité presque excessive, avec ses protestations de gratitude pour le passé, de confiance pour l'avenir, était un vrai chef-d'œuvre de diplomatie caressante. Il ne voulait pas, comme des malveillants l'avaient répandu, ni installer chez eux une garnison (et que lui serviraient des soldats, s'il n'avait plus le dévouement de ses sujets ?), ni attenter à leurs libertés municipales, ni intervenir dans les luttes des partis; il nourrissait pour tous une égale affection. Enfin il leur parlait, non comme à des sujets, mais comme à des alliés à ménager (2). De bonnes paroles, d'ailleurs (et il en devenait prodigue), ne pouvaient suîTu^e à endormir toutes les rancunes. Il se résigna à des actes. Peu après sa lettre à Viterbe, on le voit témoigner à Cagli la plus extrême bienveillance. Car c'est par des bulles du 28 avril et du 2 mai que cette ville obtenait, avec la remise des peines qu'elle avait encourues pour sa révolte passée, la déclaration que la suppression de son siège épiscopal, jadis prononcée contre elle, ne lui porterait pas préjudice, et la donation de Gartocceto(3). Quelques semaines plus tard (la coïncidence explique tout), au

(1) Cf. plus haut la garde de la forteresse de Castro confiée au cardinal des SS. Gôme et Damien.

(2) Pinzi, op. cit., II, 117.

(3) P. 18861 et 18869; Bricchi, Annali di Cagli, 131 (cf. plus haut. p. 317).

moment où il s'attendait à voir une armée ennemie faire irruption au cœur de ses Etats, Urbain IV transigeait avec deux des villes qui lui avaient le plus obstinément tenu tête. Le 14 juin, Narni (D recevait enfin l'absolution; et le bourg de San Gemini, cause première de ses interminables conllits avec le Saint-Siège, et qu'Uibaiu IV avait jadis si âprement réclamé (2), était maintenant reconnu dépendre d'elle dans une certaine mesure : il devait faire la paix et la guerre à sa volonté '3). Peu avant le 10 juillet, Spolète se réconciliait également avec le pape (^), et le 6 août, soit pour exécuter des conditions convenues à ce moment, soit pour récompenser la ville de son attitude en présence de l'armée de Manfred, Urbain ordonnait au cardinal de Sainte-Marie in Porticu de terminer le différend entre les î^polétains d'une part, les seigneurs d'Arrone et de Gasteldilago de l'autre (on se rappelle que le pape avait longtemps soutenu ces derniers), de remettre aux mains des Spolétains le bourg contesté de Perroccbio, et de leur faire grâce des peines et amendes prononcées contre eux (5). Esprit de conciliation dont n'avait guère l'habitude Urbain IV ! Il y a là, on ne peut dire une capitulation du pape devant ses sujets, le mot serait trop fort, mais du moins un abandon partiel de ce qui avait été l'un des rêves les plus chers de son pontificat, le rétablissement intégral des droits territoriaux du Saint-Siège.

Urbain IV avait donc pleinement conscience de ce qu'exigeait la situation, et il agissait en conséquence. Mais tout en faisant les sacrifices nécessaires, son énergie n'était soutenue par aucune illusion. Annonçant au cardinal de Sainte-Cécile (qu'il tenait naturellement très au courant de ce qui se passait en Italie) la mission qu'il avait donnée à trois de ses collègues de se porter à la rencontre de l'armée ennemie, il ajoutait tristement : « Nous croyons qu'ils ne réussiront guère dans les villes où nous les avons envoyés, à cause de la malice et de la perfidie des habitants. » Et il s'attendait à pire encore. Le bruit courait (le pape s'en fait l'écho dans une de ses lettres au cardinal de Sainte-Cécile (6), et quelque chose

(1) Elle était encore excommuniée le 3 (P. 18933).

(2) Cf. plus haut, p. 318.

(3) Reg. Urb. IV, II, 840.

(4) Elle est mentionnée parmi les villes fidèles à l'Eglise dans la circulaire envoyée à cette date (cf. plus haut, p. 500.)

i5l R. III, 618; Reg. Urb. IV, II, 879; BFW. 9471. Ne serait-ce pas à la même date et dans la même intention qu'Urbain IV aurait définitivement renoncé à réclamer à Orvieto Acquapendente? Thierri de Vaucouleurs, 412, qui constate le fait, n'en précise pas la date.

de la terreur ressentie alors à la curie a passé dans le poème de Thierry de Vaucouleurs) (D que l'invasion du Duché n'était qu'une partie d'un plan d'ensemble. En même temps que par Terni et Orte les envahisseurs marcheraient sur Orvieto, les milices des villes gibelines de Toscane, Pise, Florence, Sienne, Pistoia, Arezzo, avec les mercenaires allemands que Manfred entretenait dans cette province, se porteraient à leur rencontre, et du Patrimoine Pierre de Vico leur donnerait la main. Investi de tous les côtés à la fois, Ui'bain IV devrait en passer par toutes les exigences de Manfred, à moins que le roi, se débarrassant de lui d'une manière ou d'une autre, ou revenant à la vieille tradition des antipapes, ne lui donnât un successeur ou un rival esclave de sa politique. Craintes un peu prématurées, peut-être, non chimériques, assurément ; quelques semaines plus tard, la soumission de Lucques allait permettre aux Gibelins toscans d'essayer, en effet, une attaque décisive sur Orvieto.

En attendant, et ce n'était pas l'une des moindres angoisses du pape, le Saint-Siège était menacé d'être isolé du reste de la chrétienté. « Manfred, écrivait déjà Urbain IV à la fm de mai (2), cherche à nous cerner de tous côtés et y est déjà si bien parvenu, que ni par mer (sa flotte est là qui veille !) ni par terre on ne peut venir vers nous ou s'en retourner avec sécurité. Il exhorte à agir de même le marquis Pallavicini, perfide persécuteur de l'Eglise, et ses autres complices. Ainsi, comme on ne peut plus avoir recours à nous et à l'Eglise romaine, mère du dogme et de la foi catholique et protectrice de la liberté ecclésiastique, les hérésies pullulent, les hérétiques, qui ne sont plus arrêtés par aucune répression, répandent partout leurs erreurs et leur venin, les libertés de l'Eglise sont partout foulées aux pieds impunément. » Qu'il y ait un peu d'exagération dans ces plaintes d'Urbain IV, cela est manifeste ; si, par la force des choses, ses relations étaient rompues avec la plus grande partie de Tltalie, ses communications lointaines n'étaient pas coupées encore. Du moins elles n'étaient plus très sûres, et un petit fait qui n'a pu être inventé pour les besoins de la cause, 1(^ pi'ouve mieux que tous les morceaux d'éloquence. C'est la précaution, insolite à la chancellerie pontificale, qu'avait prise Urbain I\' de convenir d'un chiffre ou d'un langage convenu pour

(2; Lettre au cardinal de Saint-Martin (R. III, 599; Reg. Urb. IV\ II, 633; BFW

correspondre avec Charles d'Anjou d). Encore quelques succès, d'ailleurs, et Manfred bloquait la curie dans Orvieto.

Urbain IV en était venu à craindre même pour sa vie. Le 28 juillet (2), il écrivait au comte de Provence de se tenir en garde contre les tentatives criminelles du roi de Sicile. Il lui racontait que Manfred venait d'envoyer en France, avec la connivence du duc de Bourgogne, un certain Gavalcante, apostat de l'ordre de Saint- Jacques, avec deux Assassins, et cinquante espèces différentes de poisons à lui destinés; tout un laboratoire de toxicologie ! Qu'y avait-il de vrai au fond de cette histoire ? Il est naturellement impossible de le tirer au clair. Les détails en semblent bien romanesques (3). A supposer Manfred capable de ce crime, la complicité du duc de Bourgogne est bien invraisemblable; on ne voit pas quel intérêt il aurait eu à pousser si loin sa réelle sympathie pour le roi de Sicile. Les deux Assassins viennent jeter dans le récit un peu de couleur locale. Les rapports de Manfred avec les Musulmans n'étaient-ils pas notoires ? N'était-ce pas contre lui un des pi'incipaux griefs du Saint-Siège ? Il était bon de montrer que ces relations tant llétries par l'Eglise servaient au crime et constituaient une sorte de danger public. Mais, et c'est intéressant, car cela révèle son état d'esprit, Urbain IV ajoutait que Manfred l'avait déjà pris bien souvent lui-même pour objet de machinations semblables. Seule la protection divine l'avait préservé.

Dans ces dispositions, ses lettres au cardinal de Sainte-Cécile, du 19 juin et du 17 juillet, ne sont, la dernière surtout, qu'un long cri de détresse et qu'un pressant appel au secours. Il se représente lui-même, absorbé par les préparatifs militaires, par les préoccupations belliqueuses, au point d'avoir dû interrompre les autres affaires et notamment l'audition des causes dévolues au Saint-Siège; écrasé sous le faix de ses dépenses qui se montaient déjà à deux cent mille livres siennoises; prêt néanmoins à lutter encore, à s'ex-

(Ij Ce chiffre ne put d'ailleurs servir, le pape en ayant égaré la clef (P. 18993). -- Tout n'était peut-être pas phraséologie dans ce que le pape dit des difficultés du voyage en France du cardinal de Sainte-Cécile (P. 19010). — L'année suivante, Clément IV croira devoir stipuler que les lettres patentes constatant les engagements pris par Charles d'Anjou, avant son départ de Provence, au sujet du sénat, fussent dressés à deux exemplaires, ad cautelam, propter viarum discri mina; l'un pour être envoyé à la curie, l'autre déposé en lieu sûr. Même l'exem plaire destiné à la curie ne put lui parvenir, et le pape demanda au comte de renouveler ses engagements, à Rome même (R. III, 659; Reg. Clém. IV, 411).

(3) A noter d'ailleurs que des relations entre Manfred et le cheikh des Assassins sont attestées (pour une époque un peu postérieure) par Makrizi (cité par Rôhricht, Geschichte des Kônigreichs Jérusalem, 933, n. 5.)

poser aux pires éventualités et à un siège même, si on lui faisait du moins espérer du secours. Le comte de Provence pouvait-il être à Rome le 29 septembre, ainsi qu'il Pavait juré ? Si oui, le pape (il l'écrivait à son légat le 17 juillet, et le confirmait le 28 à Charles d'Anjou lui-même) continuerait jusqu'à ce terme ses efforts et ses sacrifices; il ne reculerait devant rien pour conserver au comte, avec l'Italie centrale, un plus facile accès à la Sicile. Sinon, il annonçait qu'il lui faudrait aviser à un autre moyen de sauver le Saint- Siège. Et il donnait à entendre qu'il recourrait à celui qui avait déjà servi à tant de papes : l'exil volontaire, loin de l'Italie. Que le cardinal de Sainte-Cécile fît donc diligence; qu'il pressât la conclusion de la négociation sicilienne; qu'il exhortât Charles d'Anjou à s'acheminer vers Rome ; surtout qu'il se hâtât de renseigner le pape, dût-il ne lui donner, d'abord, que des prévisions et des vraisemblances.

On comprend quelle impression de pareilles lettres devaient faire sur l'esprit du légat (i). Tout sacrifier, tout abandonner, mais en finir ; il ne pouvait avoir d'autre pensée. Il négociait comme le couteau sous la gorge ; et c'était son propre gouvernement qui le lui mettait. Les circonstances, toutefois, lui imposèrent très mal à propos des retards involontaires. En arrivant en France, il trouva la cour tout absorbée par les événements dont l'Angleterre venait d'être le théâtre (2); les barons révoltés s'étaient emparés d'un coup, à Lewes, de Henri III, de son frère Richard de Cornouailles et de son fils aîné Edouard. Puis il se donna à sa tâche avec une telle passion qu'il en tomba malade <3). Ce n'est qu'au commencement d'août qu'il obtenait un premier résultat. Le 5 de ce mois (^\ h défaut d'une réconciliation définitive entre Marguerite de Provence

(1) Il avait sûrement dû recevoir la lettre du 19 juin, et reçut peut-être encore celle du 17 juillet avant le 13 août, jour où, comme on va le voir, la négociation fit un pas décisif. Elles contribuèrent peut-être à la déterminer aux concessions qu'il fit.

(2) Bémont, Simon de Montfort; Sternfeld, Karl von Anjou als Graf der Provence, 210. Mais nous ne croyons pas, comme le pense ce dernier auteur, que « la conscience de saint Louis lui ait défendu de profiter de la situation critique de son beau-frère pour s'assurer des avantages dans une question où le bon droit, m,algré les arguments du pape, lui semblait être de son côté ». A ce moment, il y avait longtemps que saint Louis ne croyait plus au droit de la maison d'Angleterre sur la Sicile.

(4) BFW. 14225; Winkelmann, Acta Imperii Inedita, II, 733.

et Charles d'Anjou, il pouvait du moins prendre acte d'une déclaration que lui avaient faite, séparément, le roi et la reine de France. Vu les dangers de TEglise, ceux-ci n'entendaient pas que leur frère et beau-frère dût être empêché, par leur querelle de famille, de s'engager dans l'entreprise sicilienne. C'était une espèce de trêve consentie à Charles d'Anjou qui de son côté déclara s'en contenter. Ainsi disparaissait un premier obstacle; saint Louis donnait mainlevée, en somme, de sa dernière objection. Les négociations se poursuivirent à Boulogne, où les princes français s'étaient transportés pour être plus à portée de l'Angleterre. Nous n'en connaissons que le résultat. Le 15 août, le cardinal accorda à Charles d'Anjou le droit d'exercer le sénat de Rome, après qu'il eut déclaré accepter la seconde des deux formules de garantie d). Comme c'était la première qui avait les préférences du Saint-Siège, il y avait déjà là un sacrifice. Le même jour, un autre document C-^) émané du cardinal constatait l'accord intervenu à propos des conditions d'investiture. On se rappelle que six articles restaient en suspens. Le cens fut abaissé de dix mille à huit mille onces. La clause relative au serment des iiabitants du Pvoyaume était entièrement supprimée. Rien n'était changé, par contre, quant au nombre d'hommes que le comte de Provence devait emmener avec lui. Mais pour les trois derniers articles, on avait accepté la rédaction proposée par lui. En fm de compte, sauf sur un seul point, le légat avait fait le maximum de concessions auquel l'autorisaient ses instructions (3). n les avait même dépassées, si, comme il le semble, il s'était laissé aller, d'accord avec son collègue l'évêque de Sabine, à faire espérer au comte la remise totale ou partielle des 50.000 marcs d'esterlins stipulés à l'article 8 (^). Bien qu'il n'eût guère pu faire autrement, il semble avoir craint qu'on ne lui reprochât à la cour pontificale d'avoir trop faiblement défendu les intérêts de l'Eglise. A un moment où, sans que le traité fût encore consommé, il en prévoyait sans doute la teneur, il s'excusait par avance de n'avoir pu mieux faire, en alléguant qu'il avait trouvé Charles d'Anjou prévenu et l'esprit monté par une partie de

(1) BFW. 14228; Winkelmann, op. cit., II, 734.

(2) BFW. 14227; Winkelmann, ibid.

(3) Il s'y était résolu sur les conseils de saint Louis; cf. Sternfeld, op. cit., 211 n., d'après une déclaration du cardinal conservée aux archives des Bouchesdu-Rhône.

(4) Il est fait allusion à cela dans une lettre de Clément IV (P. 19800, Martène, II, 395; 13 août 1266).

son entourage. Mais la réponse qu'il reçut dut le rassurer (D. Elle était tout à la joie et ne renfermait pour lui que des éloges enthousiastes. Devant la nouvelle que le traité allait être signé, Urbain IV ne perdait pas son temps à regretter les quelques conditions plus avantageuses auxquelles il avait fallu renoncer.

Le légat avait à peine fnii à Boulogne qu'il courait de nouveau à Paris. Il lui restait à obtenir des prélats français le vote de la dîme. Il avait convoqué à Paris, pour le 24 août, le clergé des pro vinces de Bourges, Tours, Sens, Bouen et Reims (2), n les amena à consentir au subside qu'on leur demandait. On décida que la période triennale partirait du 24 juin précédent, et que chaque annuité de la dîme serait payée en deux termes, à la Noël et à la Saint-Jean. Les mêmes résolutions furent adoptées dans deux autres synodes (3)^ tenus l'un le 11 septembre, à Clermont, pour les provinces de Narbonne, Bordeaux et Auch et pour le diocèse du Puy; l'autre le 25 septembre, à Lyon, pour les provinces de Lyon, Vienne, Besançon, Tarentaise, Arles, Aix et Embrun. Il n'y eut à faire défaut que les prélats du Venaissin; ils prétendaient — avec raison — que cette région n'était pas comprise dans le ressort de la légation du cardinal de Sainte-Cécile (^). Que se passa-t-il dans ces réunions, et le légat eut-il du mal à faire voter ses propositions ? Aucun témoignage direct ne nous l'apprend, mais deux indices permettent de le supposer. D'abord l'extrême mauvaise humeur avec laquelle la dîme fut payée (5). D'autre part, pour les taxes du même genre établies précédemment, il avait été d'usage de comprendre, dans le revenu imposable, le montant des distributions quotidiennes. Cette fois, au contraire, elles furent exemptées (6). Cela paraît indiquer qu'on marchanda; qu'il y eut des protestations, apaisées par une transaction.

Quoi qu'il en soit, le légat pouvait s'applaudir; il avait enfm terminé sa mission. Mais, par une ironie tragique des choses, la nou-

(1) P. 19010, 4 sept. A ce moment le pape ne connaissait pas encore la conclusion, mais la savait imminente.

(2) Sur ce synode, cf. le Journal de visites d'Eudes Rigaud, et le Mafus chronicon Lemovicense, dans HF., XXI, 590 et 771. La circulaire du cardinal invitant à payer la dîme est dans le Codex Dunensis, éd. Kervyn de Lettenhove, 116.

(3) La tenue des trois synodes est mentionnée dans un acte émané du cardinal, en date d'Avignon, 13 octobre 1264 (BFW. 14233; Winkelmann, op. cit., II, 735).

(4) Le Venaissin faisait partie de la province ecclésiastique d'Arles, mais non du comté de Provence, auquel s'appliquaient les pouvoirs du légat; il avait été comme oublié. Plus tard, sous Clément IV, par mesure spéciale, le clergé y fut invité à payer la dîme (P. 19086).

(5) Cf. plus loin, chapitre iv.

(6) Cela résulte de Reg. Clém. IV, 627.

velle du succès final et complet ne parvint pas au pape à temps pour rassurer ses derniers jours. Put-il encore apprendre les conventions du 15 août ? En tous cas il ne connut pas l'heureuse issue de l'affaire de la dîme ; et il n'eut pas la joie de consommer luimême le traité (D. 11 était mort à Pérouse, dès le 2 octobre, au moment où il s'apprêtait peut-être à réaliser le projet qu'il avait annoncé, et à aller chercher un abri hors d'Italie (2).

La fm de son pontihcat avait été attristée par des inquiétudes toujours croissantes. Sans doute, un des nuages les plus sombres était disparu de son horizon. L'armée de Percival Doria, passée sous le commandement de Jean de Mareri, n'avait pas osé forcer son chemin sur Orvieto. Sa retraite fut même piteuse. L'appel à la croisade, lancé par Urbain IV, avait rencontré beaucoup d'écho, sinon dans la population même de l'Etat pontihcal, du moins parmi les curiales; il en était peu, au témoignage de Thierri de Vaucouleurs, qui n'eussent tenu à honneur de prendre la croix. Ainsi se forma une armée improvisée, dont une marche forcée eut d'ailleurs en partie raison; ils n'étaient pas sortis du territoire d'Orvieto, que beaucoup avaient déjà succombé à la soif et à la chaleur. Le reste — et surtout les mille hommes d'armes de Boniface de Ganossa — suffit à intimider les envahisseurs. L'armée sicilienne n'aperçut pas plutôt ses adversaires rangés en bataille qu'elle prit la fuite, poursuivie jusqu'à Ptieti ; Gollestatte fut repris de vive force par les croisés et rasée jusqu'au sol; les nobles de la région jurèrent obéissance à l'Eglise (3). La défection même se mit chez les ennemis; découragé, un de leurs chefs, Pandolfe d'Alabro, fit sa soumission au Saint-Siège (^). Dans la Marche, de même, les

(1) Les formalités dernières, en effet, comme on le verra plus loin, n'eurent lieu que sous Clément IV.

(2) BFW. 9480 a.; Thierri de Vaucouleurs, 420.

(3) Pour tous ces faits, la source principale et presque unique est Thierri de Vaucouleurs. La retraite de l'armée de Manfred est confirmée par Saba Malaspina, 810. Dans sa Vie d'Urbain IV (Papire Masson, Libri sex de episcopis Urbis qui Bomanam Ecclesiam rexerunt, fol. 224 v° et 225), Grégoire, doyen de Bayeux, raconte toute l'histoire de façon romanesque. Il parle vaguement de l'immense multitude de croisés que les prédications d'Urbain IV en personne auraient attirés. Il présente presque comme un miracle la mort de Percival Doria et affiruio que c'est cette mort qui causa la panique de l'armée sicilienne.

(4) R. III, 615 n.; Reg. Urb. 1\\ II, 871 et 882. Le 29 juillet, le pape lui proroge jusqu'au 22 août le terme qui lui avait été assigné; le 11 août, il obtient une nouvelle prolongation jusqu'au 29 septembre.

choses allaient moins mal qu'on n'eût pu le craindre après la défaite de Félu de Vérone. Le cardinal de Saint-Martin avait rétabli les affaires. Il avait fait preuve de la plus énergique sévérité; frappant de grosses peines pécuniaires les villes rebelles (D, confisquant les biens des nobles du parti de Manfred, et déliant leurs vassaux du serment de fidélité (2). Tout compte fait, il se maintint, et parvint même à provoquer la soumission tout à fait éphémère, il est vrai, de Castelfidardo (3) et même de Permo (^), la citadelle du parti sicilien. — Mais partout ailleurs, ce n'était que désastres. Dans le Patrimoine, Pierre de Vico et Francesco Troghisio surprirent à Vetralla (près du château de Bieda, propriété de Vico), une armée formée du comte d'Anguillara et de ses gens, des troupes pontiflcales, sous Pippione de Pietrasanta, et d'un contingent envoyé par Gantelme, sous Isnard Hugolin, un des chefs de la garnison provençale de Ptome. Au premier choc, Pippione et les siens lâchèrent pied ; Pandolfe d'Anguillara, au contraire, se défendit avec acharnement ; il flnit par être fait prisonnier ; ses troupes furent taillées en pièces (s). Ce combat, au dire de Thierri de Vaucouleurs, était le plus important qui se fût livré de son temps en Italie. — En Toscane, l'étoile du parti guelfe pâlissait de plus en plus. L'événement que le pape attendait depuis plusieurs mois

(1) Le 2 sept. 1292 [Archîvio storico per le Marche e per UUmbria) Raimoiid, évêque de Valence, faisait remise à Camerino des peines que lui avait infligées le cardinal de Saint-Martin. Pour cette mesure comme pour celles qui sont mentionnées à la note suivante, nous n'avons pas la date exacte. Mais Camerino était redevenue fidèle le 21 avril 1265 (Zonghi, Carte diplomatiche Fabrianesi, 238).

(2) Une bulle de Nicolas IV {Reg. Nicolas IV, 1988), annule au profit du fils de Rinaldo de Brunforte, la sentence portée contre son père, contraint d'adhérer à Manfred. Une sentence analogue rendue contre Ranerio di Ugolino est mentionnée dans Reg. Bonii. VIII, 896.

(3) Le 29 juillet, le cardinal confii-mait la convention intervenue entre Castelfidardo et Osimo (BFW. 14224; Cecconi, Storia di Castelftdardo, appendice, xxvi, et Cecconi, Carte diplomatiche Osimane, 8). Mais dès le 27 ou 28 sept, il autorisait Osimo à détruire Castelfidardo (BFW. 14231; Cecconi, Storia, etc., app. xxiii, et Carte etc., 8).

(4) En septembre, le cardinal charge le prieur de Saint-Sauveur de Fermo de lever l'excommunication dont cette ville était frappée à raison de son adhésion à Manfred (BFW. 14230). Mais dès le mois de novembre, Fermo recevait de nouveau un privilège (BFW. 4755).

(5) Thierri de Vaucouleurs, 418, Saba Malaspina, 810-811, et Nicolas de Jamsiila, 594. L'affaire se passa sûrement entre le 17 juillet (le pape n'en parle pas dans sa lettre de ce jour, P. 18986) et le 9 août, date de la nomination du cardinal de Sainte-Marie in Porticu au rectorat du Patrimoine, nomination que Thierri de Vaucouleurs place après la capture du comte d'Anguillara. Sternfeld, Karl von Anjou als Graf der Provence, 232, n. 2, a cru pouvoir révoquer en doule le fait de cette capture parce qu'il lui paraît certain qu'il faut identifier le comte d'Anguillara avec un comte Pandolfe mentionné, dans une lettre de Jacques de

déjà (1), allait enfin s'accomplir : la défection de Lucques, épuisée par la guerre de chicanes et de razzias qu'elle subissait depuis quatre ans. Le coup de grâce lui lut donné par une expédition militaire qui lui enleva le bourg de Cotone (2). Le 14 août, elle nonnnait des syndics pour jurer fidélité et obéissance à Manfred, roi de Sicile, et au comte Guido Novello, son vicaire général en Toscane (3), et pour remettre entre les mains de ce dernier tous ses droits, propriétés et forteresses'^). Le pape ne pouvait se méprendre à ce que signifiait pour lui la chute du dernier boulevard du parti guelfe toscan. C'est contre lui maintenant que la ligue gibeline allait pouvoir tourner toutes ses forces. On a vu qu'il le prévoyait (5). De fait, on ne manquait pas de signes précurseurs de l'orage. Depuis quelque temps. Sienne, sans se désintéresser de la guerre contre Lucques, laissait cependant Pise en porter le plus gros poids. Jugeant son ennemie traditionnelle du nord à peu près hors de cause, elle se retournait vers sa non moins traditionnelle ennemie du sud. Elle poursuivait du côté du sud une politique d'agrandissements, qui allait bien vite la mettre en contact avec l'Etat pontifical. Le 2 juin, elle obligeait les Guelfes exilés de Grosseto à lui prêter serment de fidélité, ainsi qu'à Manfred (6) ; c'était affermir sa propre domination sur cette ville (où le Saint- Siège avait de vieux droits, dont il ne parlait plus guère, et poui' cause, mais que selon sa coutume il n'oubliait pas). Le 29 mai C^), elle avait pris et détruit le château de Gampiglia di Val d'Orcia, patrimoine d'une famille féodale attachée au parti guelfe et depuis

Gantelme à Charles d'Anjou, comme présent à Rome, semble-t-il, en mars 1265 (Blancard, Bibliothèque de V Ecole des Chartes, 1869, 559, rectifié pour la date par Sternfeld, Karl von Anjou als Gral der Provence, 229). Mais la chronologie et les renseignements, sinon de Saba Malaspina, du moins de Thierri de Vaucouleurs, sont d'ordinaire fort sûrs. De plus, Clément IV, dans deux lettres (P. 19241 et 19871) raconte aussi que le comte d'Anguillara, fait prisonnier par Les ennemis de l'Eglise sous Urbain IV, ne fut délivré que sous son règne. Je ne sais comment résoudre ce petit problème.

(1) Cf. plus haut, p. 482.

(2) BFW. 14222 a.

(3) Celui-ci venait de succéder à Francesco Semplice.

(4) BFW. 14226; Ficker, Forschungen, etc., IV, 451.

(5) Cf. plus haut, p. 504.

(6) Archives de Sienne, Calelfo delV Assunta, 34 v°. Les exilés jurèrent entre autres choses de respecter les statuts du peuple de Grosseto faits au temps du capitaine du peuple Lambertesco (cf. plus haut, p. 216), et de rompre toute alliance avec le comte Ildibrandino de Pitigliano, les vicomtes de Gampiglia et les Guelfes.

(7) Ann. Senenses, dans MG. SS. XIX, 231, et la lettre pontificale du 5 juin (R. III, 606; Reg. Urb. IV, II, 846).

longtemps son ennemie, malgré des soumissions contraintes et précaires (D. Le succès Tavait amenée à dessiner sur Radicofani cette attaque qui avait tant ému Urbain IV (2). Maintenant c'est à Orvieto qu'elle en voulait. Elle jugeait l'occasion favorable pour se faire reconnaître, on n'ose dire délinitivement (c'était toujours à recommencer !), du moins, une fois de plus, tout le contesté qui servait d'enjeu à ses luttes contre sa voisine du sud ; c'est-à-dire les localités de Cliianciano, Sarteano, Cetona, Ghiusi, Camposelvoli, Castello delF Abbadia (3). Pour arriver à ses fms, elle entama des intrigues avec les voisins d'Orvieto et dans Orvieto même; et c'est ainsi qu'indirectement elle se trouva menacer la sécurité du pape et l'obliger à chercher ailleurs un asile.

Après l'assassinat de Guiscard de Pietrasanta, quand le pape avait dénoncé les meurtriers à la vengeance publique, les Orviétans s'étaient empressés de les proscrire. Seulement, en gens avisés, tandis qu'Urbain IV parlait de la destruction du château de Bisenzio, eux en avaient prononcé la confiscation... à leur profit'^). Ce fut l'occasion d'un réveil du conflit mal endormi entre les nobles et le peuple (5) ; les premiers, cherchant davantage leur propre intérêt, voulant peut-être aussi ménager les Bisenzio^^); le peuple, disposé à obéir plus aveuglément au pape. Soit connivence, soit négligence, la garnison de Bisenzio se laissa surprendre par les anciens seigneurs, Jacques et Tancrède: aidés de l'inévitable Pierre de Vico, et aussi des Siennois, attentifs à ne pas négliger cette occasion d'intervenir dans le Patrimoine, ils reprirent de vive force leur ancien château. Ils y installèrent une garnison allemande. Le pape, furieux, se crut joué par les Orviétans. Il se persuada qu'il fallait voir en eux des fauteurs conscients des Bisenzio. Sans doute aussi, inquiet des progrès des Siennois, facilement alarmé par tout ce qui venait de Toscane, ne pouvait-il plus dormir tranquille. Rompant avec la ville où depuis deux ans il avait trouvé

(1) Cf. plus haut, pp. 159 et 215.

(2) Cf. plus haut, p. 498.

(3) Ces localités (ce sont celles-là même qui, dès avant 1235, avaient mis aux prises Sienne et Orvieto) sont énumérées dans l'espèce de traité conclu contre Orvieto, entre Sienne et Guido Novello (BFW. 14234: Fumi, Codice diplomatico d'Orvieto, 240. Il est daté du 16 octobre et donc postérieur à la mort d'Urbain IV: mais les ambitions de Sienne s'étaient réveillées auparavant; le 17 septembre iCalello delV Assunta, 638), elle avait obtenu des comtes de Chianciano qu'ils lui soumissent Chianciano et Sarteano. — Sur Ihistoire de Chianciano. cf. Funii, Gli statuti di Chianciano delV anno MCCLXXXVII, introduction.

(4) Cf. plus haut, p. 484.

(5) Il avait encore troublé la ville en 1262 (Pflugk-Harttung, Iter Italicum, 6761.

(6) Cela paraît résulter de deux vers de Thierri de Vaucouleurs, 419.

refuge et qui somme toute lui Li\ail été dévouée, il se décida à partir pour Pérouse. Le 9 septembre, il quittait Orvieto. La nouvelle consterna les habitants, le peuple suitout. Ils y perdaient tous les avantages qu'amenait avec lui le séjour de la curie. Par un brusque revirement, on s'en prit aux Bisenzio comme à la cause de tout. Le siège mis devant leui' château, ils firent vainement appel aux Siennois; le secours n'arriva pas à temps. Bisenzio fut pris et détruit de fond en comble, ses habitants expulsés ; les biens de ses seigneurs vendus au profit de la commune d'Orvieto (D. Urbain IV n'en continuait pas moins son voyage. Mais il était usé par les fatigues et l'anxiété. Il tomba malade à Todi, où il était arrivé le 11 septembre. Il voulut cependant poursuivre sa route sur Assise; il n'avait pas fait deux lieues qu'il lui devint impossible de supporter le cheval. On le porta en litière jusqu'à Derula. Il passa quinze jours dans cette misérable bourgade. Les cardinaux, enfm, le voyant mourant, le Qrent transpoiier à Pérouse, où il expira le 2 octobre (2).

L'homme dont l'initiative hardie devait tant influer sur les destinées de trois gi'ands pays, clore, par la ruine des Hohenstaufen, la plus glorieuse période de l'Allemagne médiévale, introduii'e en Italie une dynastie nouvelle, orienter dans des voies encore inconnues la politique française, quittait ainsi la scène avant d'avoir vu se déroulei' les conséquences de ses actes, à l'heui'e où arrivait à son terme la négociation conmiencée dès son avènement, prolongée durant tout son règne, et qui l'a rendu mémorable. S'il put encore, sur son lit de mort, en apprendre le succès, la joie qu'il en ressentit dut être tempérée d'amertume, au souvenir des avantages que lui avaient arrachés la diplomatie et la patience de Charles d'Anjou, aidées des violences de Manfred. Rappelons les points sur lesquels le comte avait eu gain de cause : le serment des Siciliens supprimé, le cens réduit d'un cinquième, les règles successorales élargies, à deux reprises différentes, au point de réduire beaucoup les cas de déshérence au profit du Saint-Siège; les hens relâchés par les-

(1) Pour tous ces faits, nous interprétons de notre mieux le passage très obscur de Thierri de Vaucouleurs, 419. Pinzi, Storia di Viferho, II, 127, le comprend un peu autrement.

(2) Thierri de Vaucouleurs, ibid.

quels on civait prétendu entraver le futur roi, et cet adverbe : sciemment^ adroitement glissé dans plusieurs articles, pour permettre d'excuser d'avance, sous prétexte d'ignorance et de bonne foi, toutes les violations qu'on pourrait en commettre; surtout l'article relatif au sénat, maintenu dans le traité, mais regardé comme non avenu; exception trop vite admise, qui enlevait à l'ensemble son caractère intangible; dangereux précédent, qui prouvait que dans l'esprit du pape lui-même les circonstances pouvaient être plus fortes que les engagements. Tout cela n'était pas peu de chose, ni en soi, ni par les suites possibles; et dans l'instrument Rnal, tant amendé contre lui, d'une obscurité si inquiétante, qui autorisait tant d'espérances et ouvrait la porte à tant de contestations, Urbain IV ne pouvait plus reconnaître tout à fait l'œuvre si achevée et si étudiée qui était sortie de ses mains quinze mois auparavant.

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