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CHAPITRE m

Clément IV, Charles d'Anjou et l'État pontifical

Il échappait par la mort à la pénible nécessité de s'inlliger à luimême d'auti'es démentis, d'accoj'der à Charles d'Anjou des concessions plus larges encore, et de fermer les yeux sur de nouveaux empiétements. Mais d'ailleurs sa disparition ne ht que rendi'e ces concessions et ces ménagements plus inévitables. Rien ne servait mieux les intérêts immédiats et les vues lointaines du comte qu'un interrègne en un pareil moment. Il ne pouvait craindre un revirement de la pai't du Saint-Siège, trop avancé maintenant pour reculer; mais si la convention sicilienne était politiquement irrévocable, elle était juridiquement imparfaite, Urbain IV ne l'ayant pas ratihée; au lieu de se voir mis en demeure d'agir de suite, il avait un honnête prétexte pour prendre son temps. Il ne s'inquiéta même pas de tenir après coup la promesse faite aux Romains d'être chez eux pour le 29 septembre; s'ils insistèrent, ce que nous ignorons, il fut facile d'alléguer l'inconvenance d'une démarche si grave, et qui touchait de si près les intérêts ecclésiastiques, en un moment où l'Eglise était privée de son chef. Sûr d'ailleurs de ne pas travailler en vain, il profita de ce répit pour pousser activement ses préparatifs militaires (D. Et quant à son travail diplomatique, qu'il commença précisément alors, il gagnait à la prolongation de la vacance d'avoir toute liberté d'agir et d'intriguer ; on verra comment il en usa pour s'installer dans une place et dans un rôle qui ne lui étaient pas destinés, et mettre le nouveau pape en présence du fait accompli. L'élection enhn faite, il eut lieu encore de se féliciter du choix qui élevait au trône pontihcal l'un de ses plus dévoués partisans parmi les cardinaux, et le plus incapable de lui rompre jamais en visière.

(1) Sur ces préparatifs, cf. Sternfeld, Karl von Aniou als Grai der Provence, 214 et suiv.

Sur les vingt et un d) membres qui composaient le Sacré-Collège à la mort d'Urbain IV, deux se trouvaient en France, le cardinal de Sainte-Cécile, accrédité auprès de saint Louis et de Charles d'Anjou, et révoque de Sabine, non revenu encore de sa légation manquée en Angleterre. Un troisième, le cardinal de Saint-Martin, gouvernait la Marche d'Ancône et ne put quitter son poste difficile. Les dix-huit autres siégèrent à Pérouse d'octobre à février. On sait peu de choses sur leurs délibérations, et l'on est réduit à. conjecturer ce qui put les faire durer quatre mois ('^). La majorité était à coup sûr acquise d'avance à l'entreprise sicilienne ; il est vrai qu'elle était diminuée et décapitée, ses chefs naturels se trouvant précisément parmi les absents. Cela peut-être empêcha d'atteindre tout de suite le chiffre requis des deux tiers des voix, et permit à l'opposition de relever la tête et de discuter. Puis — sans parler des questions de pej'sonnes, qui purent surgir — il n'y avait pas que la Sicile; on parla sans doute de l'Empire et de la préférence à donner au roi de Castille ou au comte de Cornouailles (3). Les rivalités nationales, qui allaient tant passionner les conclaves de la fin du XIIP et du XIV siècles, ont-elles déjà joué un rôle dans celui-ci ? On est tenté de le croire, et que ce sont les cai'dinaux hostiles à Manfred, mais de sentiments italiens, qui mirent en avant le nom de l'élu de Ravenne avec assez d'insistance pour qu'il se crût sûr de la tiare (^). Engagé pour son propre compte dans les querelles de la Haute-Italie, et aussi mal avec le marquis d'Esté qu'avec Pallavicini (s), il n'aurait sans doute pas continué servile-

(1) On a vu plus haut, p. 291, qu'il y avait huit cardinaux en fonctions à la mort d'Alexandre IV; Urbain IV en avait créé quatorze, mais l'un des cardinaux d'Alexandre IV, Hugues de Saint-Cher, du titre de Sainte-Sabine, était mort le 19 mars 1264 (Eubel, Hierarchia catholica medii œvi, 17).

(2) Il résulte d'ailleurs d'une lettre du cardinal Ottobono Fieschi (publiée par Hampe, Neues Archiv, XXII, 367), écrite vers le 1" janvier, qu'à aucun moment les divergences de vues ne dégénérèrent en discussions violentes.

(3) Grauerl, Meister Johann von Toledo, dans Mûnchener Siizungsbenchie, 1001, p. 134, attribue à cette question une extrême importance. Selon lui les deux compromissaires furent Ottaviano des Ubaldini et Jean de Tolède, précisément à cause de la divergence de leurs opinions sur la question impériale. Ceci n'est qu'une pure hypothèse, mais plausible.

(4) Salimbene, 207 et 219 (anecdote amusante sur la satisfaction éprouvée par le prélat en apprenant la mort d'Urbain IV).

(5) Ibid. 218; l'archevêque se tient momentanément enfermé dans son palais d'Argenta, occasione marchionis Ilestensis et marchionis Palavicini cum quibus in discordia erat.

menl la politique d'Urbain IV. Quoi qu'il en soit, c'est le 5 février qu'un des plus jeunes parmi les cardinaux proposa de nouveau la voie du compromis, déjà essayée sans succès; l'avis adopté, les deux compromissaires choisis par les partis en présence s'entendirent aussitôt sur le nom de l'éveque de Sabine (D. Celui-ci était en route vers la curie (2). Arrivé à Péroiise, il lut couronné le 15 lévrier (3), SOUS lo nom de Clément IV.

Les idées d'Urbain IV triompliaient. .Jamais avènement n'a moins entraîné de changements. Le nouveau pape conserva le vice-chancelier (^), le camérier, les banquiers de son prédécesseur. Il conlirma dans leurs fonctions les cardinaux recteurs des provinces de l'Etat pontifical. Quant au projet sicilien, à personne il ne tenait plus à cœur qu'à ce Languedocien devenu si Français (s). Il n'était pas besoin qu'une ambassade de Charles d'Anjou, arrivée à la curie durant l'interrègne (6)^ vînt lui rappeler l'urgence de le reprendre. Dès le 26, onze jours après son avènement, il proclamait enfin, dans une bulle solennelle, la déchéance d'Edmond d'Angleterre ('^). De son propre aveu, la mesure était contestable ; encore que Henri III n'eût pas constitué procureur dans les délais impartis par la citation que lui avait portée l'archevêque de Gosenza, il pouvait s'excuser sur un cas de force majeure, sa capture par ses barons révoltés. Puis la niort d'Urbain IV avait interrompu la procédure; le droit et l'équité prescrivaient à son successeur d'accorder un nouveau délai. Mais comment imposer a au comte et à l'Eglise romaine les inconvénients d'une si longue attente ? » Relisant ^a concession jadis émanée d'Alexandre IV, et de laquelle dérivaient les droits d'Edmond, le pape y trouva que son auteur s'était réservé un pouvoir discrétionnaire de révocation; il invoqua cette clause

(1) Ces détails sont empruntés à une lettre que Clément IV écrivit aussitôt après son avènement à l'archevêque de Colocza (Hampe, Neues ArchiiK XXII. 406).

(2) Il n'est d'ailleurs pas vraisemblable qu'il fût encore en France, comme le dit Salimbene, 243, et comme l'admet Heidemann, Papst Clemens IV, 178. On raconte qu'il fit le voyage déguisé en moine ou en marchand. Mais son incognito n'était pas lel qu'il ne traitât des affaires politiques sur son chemin; lui-même fait allusion aux entretiens qu'il eut alors avec le marquis de Montferrat {Reg. Clém. IV, 856).

(3) C'est ce que prouve sa manière de dater ses bulles; je ne sais pourquoi M. Meidemann suppose qu'il le fut le 22 seulement.

(4) Maître Michel de Toulouse (P., p. 1649).

(5) Sur cette préoccupation dégénérant en idée fixe et pour laquelle le pape néglige tout le reste, cf. BFW. 14256.

(6) Il y est fait allusion dans P. 19038. Cette bulle étant datée du 26 février, il est certain que Charles d'Anjou n'avait pas attendu l'élection du pape pour envoyer des ambassadeurs.

(7) P. 19037; d'Achery, Spicilegium, etc., éd. de 1723, III, 648.

pour passer outre à toute formalité. Le même 26 février (i) il renouvelait au cardinal de Sainte-Cécile sa légation, et en le félicitant des résultats obtenus, lui prescrivait d'accourir en Provence pour s'y rencontrer avec les agents pontificaux envoyés à Charles d'Anjou, et qui étaient l'archevêque de Gosenza et maître Pierre, notaire apostolique (2); qu'il abandonnât toutes les autres affaires, si graves et si pressantes qu'elles fussent ; l'essentiel étant de ne pas retarder d'une heure la conclusion^ de l'accord sicilien. Enfln, toujours à la même date, il formulait à nouveau les conditions d'investiture de la Sicile (3). C'était naturellement dans l'ensemble le projet de 1263, avec les modifications déjà convenues; mais avec quelques changements encore qu'il importe de signaler.

Le principal (^), tout à l'avantage du futur roi, concernait l'article 8, par lequel, le Pvoyaume conquis, il devait être astreint à verser à l'Eglise cinquante mille marcs d'esterlins. Sans vouloir l'abandonner, ainsi que Charles d'Anjou favait demandé vainement à Urbain IV (5), Clément IV, confirmant par écrit les engagements oraux qu'il avait pris, de concert avec le cardinal de Sainte- Cécile, au cours des négociations de Boulogne (^), faisait espérer qu'une concession purement gracieuse viendrait plus tard réduire le cliiffj'e stipulé. Annoncer une grâce à un honnne si habitué à se prévaloir de tout équivalait presque à lui reconnaître un droit (^).

Beaucoup plus importantes encore étaient les modifications ap~ poj'tées à ce qu'on pourrait appeler les articles additionnels au

(1) P. 10039; Martène, II, 101.

(2) Leurs noms sont donnés seulement dans une lettre du 27 mars (P. 19075; Martène, II, 115); malgré la hâte du pape ils ne purent partir de suite; maître Pierre était encore à Gênes le 13 avril (lettre du 25, P. 19103; Martène, II, 123). L'archevêque de Cosenza était donc, en 1264, revenu à la curie.

(3) P. 19038; d'Achery, Spicilegium etc., III, 650.

(4) Indiquons rapidement les autres. A l'art. 7, relatif au cens (cf. plus haut, p. 422), il était ajouté (|ue si le roi n'avait pas payé au bout de six mois après l'échéance, il serait déchu de ses droits sur le Royaume, qui ferait retour à l'Eglise. A l'art. 11, relatif à la prestation d'hommage à faire par tous les futurs rois à tous les papes, il était stipulé qu'elle aurait lieu dans le délai de six mois, si le pape était en Italie, sinon dans le délai d'un an. L'art. 28, dans la nouvelle rédaction, mentionnait expressément les droits des héritiers de Richard de Sora (conformément d'ailleurs à ce qu'avait demandé Urbain IV, cf. plus haut, p. 425), mais révoquait expressément toutes les donations et inféodations faites par les Mohenslaufen depuis le concile de Lyon.

(51 Cf. plus haut, p. 475.

(6) Cf. plus haut, p. 507.

(7) Dans la suite, Charles d'Anjou demanda remise de ces 50.000 marcs (cf. lettre du pape du 15 mai 1266; P. 19633, Martène, II, 324); il se montra même fort surpris qu'on lui en reparlât; « il n'avait jamais cru qu'il aurait à en payer quelque chose ». Le pape hii en rabattit 10.000 (lettre du 13 août 1266 au cardinal dAlbano; P. 19800; Martène, II, 395).

traité. D'une part, tout en maintenant l'article 30, qui donnait à Charles un délai d'un an, à dater de la collation de la Sicile, pour quitter la Provence avec toute son armée, et un nouveau délai de trois mois pour arriver aux frontières du Royaume, le pape exigeait qu'il se présentât à la cour pontificale avant le 28 juin, pour y recevoir eu personne l'investiture (D. D'autre part, l'épineuse clause relative au sénat était encore une fois remaniée. Le comte promettait de faire « de bonne foi » tous ses efforts pour se dispenseï' de s'engager à vie avec les Romains; et trois ans après la concession du Royaume, ou plus tôt même, si le Royaume était virtuellement conquis, il renoncerait au sénat et tâclierait de le faire remettre à la disposition de l'Eglise. Comparée à la formule qu'il avait choisie (2), entre les deux que lui proposait Urbain IV (3), on voit la différence. Abstraction faite de la substitution, défavorable à coup sûr au comte, mais sans grande portée pratique (^), du terme de trois ans au terme de cinq ans, cette différence consistait essentiellement en une suppression, une omission : rien n'était réglé pour le cas où la « bonne foi » du comte se heurterait à l'obstination des Romains, résolus à vouloir un sénateur à vie, un « seigneur. » Clément IV avait éprouvé sans doute d'honorables scrupules à faire prêter au comte, connue le voulait Urbain IV, deux serments à la fois, l'un public et l'autre secret, le premier aux Romains, le second à lui-même, celui-ci l'obligeant à se faire délier de celui-là. Mais par là même il semblait bien l'autoriser, de façon éventuelle, à accepter purement et simplement le sénat (s). Si surprenant que cela paraisse, et si opposé à la susceptibilité que le Saint-Siège témoignait d'ordinaire sur cette question, nous croyons que Clément IV en était venu au point de préférer le risque d'une seigneurie angevine à Rome, à celui de laisser tomber la ville aux mains de Manfred.

Un très curieux document révèle ses sentiments. C'est la lettre que simple car-dinal encore, il écrivait à ("Charles d'Anjou le 5 janvier 1265, durant la vacance du trône pontifical (6). Spontanément, et comme sur une matière de la plus haute importance, il lui

(1) Sur cette stipulation, cf. aussi André de Hongrie, 564.

(2) Cf. plus haut, p. 507.

(3) Cf. plus haut, p. 466.

(4) C'est qu'il était moralement sûr qu'avant trois ans le royaume sérail conquis, ou que la conquête en apparaîtrait impossible.

(5) Il ne nous paraît donc pas tout à fait exact de dire avec Sternfeld. Rail von Aniou als Gra( der Provence, 223, que Clément IV revint « à la première des deux formules d'Urbain IV, et dans sa rédaction la plus rigoureuse. «

(6) BFW. 'J482; Martène, II, 97.

donnait des conseils sur la façon de traiter les Romains. Ceux-ci aiment, chez leurs gouvernants, « de beaux gestes et des paroles sonores; » le vicaire Jacques de Gantelme fait de son mieux, mais le petit nombre de ses compagnons et la modicité de ses dépenses nuisent à son prestige et à celui de son maître. Puis la discorde règne parmi les fonctionnaires provençaux. Il faut donc que le comte envoie là-bas quelques nobles « capables de bien exécuter leurs instructions », et un intendant expérimenté « sachant économiser et dépenser à propos. » « Beaucoup de gens, continue le cardinal, pensent que si vous acceptez le royaume qui vous est offert, Rome sera pour vous le moyen de le conquérir, et d'obtenir de l'Eglise tout ce qui vous sera utile et qu'elle jugera à propos de vous donner. » Ne dirait-on pas qu'il conseille ici et approuve le procédé dont avait usé Charles d'Anjou : se faire du sénat un moyen de pression sur le Saint-Siège : « Que si, trouvant les conditions trop onéreuses, il ne vous plaisait pas d'acoepter le Royaume, vous ne devriez pas abandonner Rome tout de suite. » Urbain IV avait dit tout le contraire (D. « Si le légat, était-il dit dans les insti'uctions données au cardinal de Sainte-Cécile, ne peut s'entendre avec le comte au sujet du Royaume, il ne devra pas négocier au sujet du sénat, mais proclamera, en présence du roi de France, les droits de l'Eglise, et signifiera expressément au comte qu'if ne saurait conserver le gouvernement de Rome sans danger pour son âme et préjudice pour le Saint-Siège. » A l'appui de son conseil, Gui Foulquois invoquait le danger que courraient les agents de Charles d'Anjou, brusquement abandonnés au milieu d'un peuple qui se croirait joué; mais aussi la dignité de Charles lui-même : (( Dans les circonstances présentes, il ne pouvait en aucun cas renoncer à Rome sans déshonneur. » A moins d'admettre, et rien dans sa vie n'y autorise, qu'il prenait à cœur les intérêts angevins au point de trahir ceux de l'Eglise, on doit conclure qu'il tenait la domination angevine à Rome pour désirable, non seulement en tant qu'elle facilitait la conquête de la Sicile, mais pour elle-même. C'est qu'il apparaissait de plus en plus clairement qu'il fallait choisir entre Charles d'Anjou et Manfred ; que recouvrer immédiatement pour l'Eglise la libre disposition du sénat n'était qu'un rêve; qu'on ne pouvait même, dans une crise si grave, se rattacher à l'équivoque et au provisoire; et que jamais une commission de (( prudhommes », expédient dont s'était un instant contenté Urbain IV, n'aurait l'autorité nécessaire pour dominer la situation.

(Ij Cf. plus haut, p. 489.

Si le comte de Provence rappelait la petite troupe qui tenait pour lui garnison dans Rome, il en ouvrait les portes au roi de Sicile. Cette conviction, que le cardinal de Sabine apportait en montant sur le trône, les événements des premières semaines de son règne ne purent que Ty conflrmer. Manfred, pour son malheur, était resté à peu près inactif durant Tinterrègne. Obéissait-il simplement à la nonchalance qui lui était liabituelle, quand il s'agissait d'opérations militaires ? ou bien avait-il cru pohtique de respecter la liberté du conclave, et de ménager le Sacré-Collège, après la mort d'Urbain IV, pour faire croire qu'il n'avait été la victime et l'adversaire que d'un seul ? S'étaii-il flatté — ce qui lui ressemblerait peu — que du conclave il sortirait de l'imprévu; qu'un nouveau pape se montrerait plus traitable à son égard, ou du moins tiendrait à avoir sa politique personnelle, et comme au projet anglais avait été substitué le projet angevin, remplacerait celui-ci par quelque nouvelle combinaison qui entraînerait de nouveaux délais (1). Le fait est qu'après avoir si vivement inquiété les derniers jours d'Urbain IV, il ne tenta rien contre les cardinaux. Ce qu'il apprit tout de suite des dispositions de Clément IV dissipa ses illusions et le réveilla de sa torpeur ; mais à l'inverse de ce qu'il avait fait l'année précédente, il ne fit pas porter son principal effort sur Pérouse et la curie. Il était devenu inutile d'essayer d'intimider le pape, irrévocablement engagé; à présent qu'il s'agissait, non plus de prévenir l'expédition angevine, mais de l'arrêter, il reconnut sans peine dans Rome le véritable point d'attaque. S'il ne conduisit pas lui-même, il orienta du moins l'offensive des siens. Dans la nuit du 30 mars, mille chevaliers et cinq cents arbalétriers, sous les ordres de Pierre de Vico, se présentèrent aux portes de Rome, comptant y entrer par trahison. Heureusement la garnison provençale était avertie; son attitude résolue intimida les agresseurs qui se retirèrent (2).

(1) Saba Malaspina, 811, dit à propos des efforts que fit un peu plus tard Manfred pour barrer le chemin à Charles d'Anjou, qu'il n'avait pas perdu tout espoir de se réconcilier avec l'Eglise « ... impedire, ac omnino precidere, si valeat, ipsius Karoli tentât adventum., ut per lapsum temporis prefiniti Karolus ipse concessionis predicte cadat a jure, et rex Manfredus postea ejusdem Ecclesie, cujus iam eum penitehat non paruisse mandatis, reconciliare se posset attectihus. »

(2) Nous suivons l'opinion de Sternfeld, Karl von Anjou als Graf drr Provence, 233, n. 1, d'après laquelle cette surprise avortée se confond avec le combat nocturne que décrivent Saba Malaspina, 811-812 (en le plaçant avant l'avènement de Clément IV) et la Descriptio victorise, MG*., XXVI, 563. La légende aurait passablement embelli les faits, au profit soit des Romains du parti angevin (dans Saba), soit des Provençaux (dans la Descriptio). Si au contraire on admet qu'il y a là deux affaires distinctes, et que Pierre de Vico renouvela peu après sa tentative du 30 mars, ce sera une preuve de plus de l'esprit entreprenant des partisans de Manfred, et du danger croissant de la garnison provençale.

Jacques de Gantelme avait payé d'audace et fait illusion pour un instant; mais la lettre (i) où ses compagnons et lui rendent compte de l'incident à leur maître témoigne de leur situation critique. Point de matériel, point d'argent, en face d'un adversaire qui prodigue ses largesses; des arbalétriers réduits à engager leurs armes pour avoir de quoi vivre; pas un Pvomain qui veuille servir sans solde; le peuple railleur ou hostile, prêt à s'incliner devant la force, mais doutant de celle du comte de Provence, et ne voulant plus croire à sa prochaine arrivée, qu'on n'ose même plus annoncer; partout l'indifférence ou la trahison; l'ennemi rôdant autour de la ville et se renforçant de jour en jour. Peu de semaines plus tard, un chevalier provençal, Ferrier de Saint-Amant, était battu et fait prisonnier au cours d'une sortie (2).

Tout cela n'était que trop connu du pape, sans cesse supplié d'y porter remède, et bien incapable de le faire. Au début de son pontificat, à la demande de Charles d'Anjou, il avait cautionné un emprunt de 5.000 livres tournois contracté auprès des banquiers de la Chambre par les agents du comte lui-même et de Jacques de Gantelme (3). Malgré sa protestation très nette qu'il ne recommencerait pas, le pape se laissa arracher, vers la fm d'avril, une complaisance semblable; il emprunta, pour la défense de Rome, 2.000 livres à ses banquiers encore, et 4.0(X) à d'autres maisons de

(1) Blancard, Une page médite de Vliistoire de Charles d'Anjou, dans Bibliothèque de VEcole des Chartes, 1869, 559.

(2) Sternfeld, 241-242, qui rectifie ici encore une erreur de Saba Malaspina, 813-814.

(3) La chronologie et le montant exact de ces diverses opérations ne sont pas très faciles à fixer; on risque de compter pour deux un même emprunt dont il est deux fois question dans les lettres du pape. Voici les renseignements que donnent ces lettres :

A. Orlando Buonsignori, Bonaventura di Bernardino, et Francesco di Guido, qui avaient déjà prêté au vicaire de Rome, au temps d'Urbain IV, 2.000 livres lournois, en prêtent 7.000 (lettre du 28 février, P. 19041; Martène, II, 103).

B. Jacopo Ricomanni et Albertino Rota, de Florence, prêtent 3.000 livres tournois (lettre du 25 avril, P. 19104; Martène II, 123).

C. Bonaventura di Bernardino et Francesco di Guido prêtent 2.000 livres « prêter septem millia in quibus alias tum tempore... Urbani pape predecessoris nostri tum nostro... subvenerunt » (lettre du 27 avril, P. 19112; Martène, II, 125). Cette dernière phrase fait penser qu'il y a une erreur dans A, et que le deuxième prêt de ces banquiei's (premier du temps de Clément IV) était de 5.000 livres seulement, d'autant que d'après D les mêmes banquiers sont déclarés avoir prêté 7.000-1-2.000 livres, et non pas 2.000-H- 7.000+2.000.

D Mention d'un emprunt de 4.000 livres fait à des banquiers florentins (28 avril. P. 19116; Martène, II, 127). Nous croyons que ce n'est pas là un emprunt distinct mais le total de B et E.

E. Emprunt de 1.000 livres à » Bindo Galigarii de Maccis et ses associés, de Florence et Pérouse (29 avril, P. 19117; Martène, II, 128).

Florence ou de Pérouse. Mais le trésor du Saint-Siège était vide, et son crédit, qui aurait été tout à fait nul sans le décime que Ton commençait à percevoir en F'rance, et sur lequel devaient être remboursés les emprunts, son crédit l'estait médiocre. Il est visible d'ailleurs que Clément IV éprouvait une répugnance de principe à garantir les opérations linancières d'autrui. Ce qu'il put procurer était donc bien peu de chose; et comme d'ailleui's le sentiment de son impuissance l'irritait, ses refus se mêlent de récriminations (D. (( Nous ne sommes pas tenus, écrit-il à Gantelme, de défendre Rome, à nos frais, dans l'intérêt du comte de Provence. C'est lui que cela regarde, puisqu'il en a assumé le gouvernement et en touche les revenus; nous ne voyons pas pourquoi tu t'adresses si souvent à nous pour avoir de l'argent. » Mais il savait bien cependant que cela regardait aussi et surtout l'Eglise. Au cardinal de Sainte-Cécile, il avoue que le danger que court Rome est pour lui un cauchemar (2). (( Si Rome passe à l'ennemi, dit-il à maître Pierre (3), son envoyé auprès de Charles d'Anjou, les dangers et les dépenses s'accumulent; ce qui était aisé devient difficile »; en un mot l'expédition de Sicile est compromise. Seulement il ne trouve aucune ressource en lui-même. Aux nobles Romains qui joignent leur? instances à celles du vicaire, il n'ose faire la moindre promesse; mais les comblant d'éloges pour leur fidélité à Charles d'Anjou, il leur montre que là. est le dernier espoir et la dernière chance de salut; et il a tellement besoin de la prochaine venue du comte qu'il n'en veut pas douter (^). Il insiste d'ailleurs auprès de lui et fait insister par ses agents. « Que va faire le comte ? Se prépare-t-il à venir, et par quel chemin ? » demande-t-il à maître Pierre (5). Une fois conclue la convention sicilienne, écrit-il au cardinal de

(1) P. 19506; Martène, II, 107. Il faut ajouter qu'il avait lieu d'être mécontent du vicaire, qui avait forcé les portes de l'église Saint-Jean-de-Latran (rien ne prouve d'ailleurs que ce soit pour y piller le trésor, comme semble l'admettre Sternfeld, Karl von Anjou als Graf des Provence, 228), et jeté un prêtre en prison. Cette lettre porte la formule spiritum consilii sanioris; le vicaire fut donc quelque temps excommunié.

(2) Lettre du 14 avril (P. 19092; Martène, II, 122) : « licet tam noster quam eornm (les cardinaux) animi nimia anxietate premantur... specialiter ob subvershmem status Urbis, que imminet ex hostium astutiis, nisi celeriter succurratur eidem. »

(3) P. 19103; Martène, II, 123, 25 avril.

(4) P. 19505; Martène, II, 106; sans date, mais probablement du commencement de mai. Il y est fait allusion à une lettre que le pape vient de recevoir de maître Pierre et qui lui annonce comme très prochaines des nouvelles de l'affaire de Sicile; or maître Pierre dut se rencontrer en Provence avec Charles d'Anjou vers le 20 nvril (cf. plus haut, p. 518, n. 2).

(5) P. 19103; Martène, II, 123 (25 avril).

Sainte-Cécile (D, « fournis au comte, sur les fonds du décime de France et de Provence, un subside convenable qui lui permette de venir à la curie. » Presser l'arrivée de Charles d'Anjou devient son idée fixe ; déjà, dans son projet du 26 février, lorsqu'il lui impose de venir recevoir l'investiture du Royaume avant le 28 juin, alors que son armée aura un délai d'un an pour le rejoindre; lorsqu'il exige ainsi de lui une liâte inutile pour la conquête de la Sicile, c'est à Rome qu'il songe, à Rome où la présence du sénateur, démentant les prévisions pessimistes, imposant silence aux pronostics railleurs, rendra courage^ au parti de l'Eglise.

Nul doute que la considération de Rome n'ait aussi hâté les délibérations suprêmes de Charles d'Anjou, et ne l'aient déterminé à engager brusquement la partie, et puisque la voie de terre, sans armée, était impraticable, à (( confier sa destinée à la mer (2). » Revenu de Paris en Provence vers la fin d'avril, il y avait trouvé, avec le cardinal de Sainte-Cécile, l'archevêque de Cosenza et maître Pierre, porteurs des dernières instructions de Clément IV; peut-être aussi des délégués des Romains ; en tous cas c'est à ce moment (3) qu'il s'arrangea défmitivement avec ceux-ci, en écartant le sénat viager (^), et leui' promit d'être au milieu d'eux pour le jour de la Pentecôte (24 mai). Cette fois, l'engagement serait tenu. Les négociations avec les agents pontificaux ne pouvaient qu'aboutir vite; on était virtuellement d'accord; les quelques amendements qu'ils avaient mission de proposer, n'étant pas défavorables au comte, ne devaient pas le faire hésiter. La convention fut conclue ; les lettres patentes constatant l'acceptation de Charles d'Anjou dûment dressées; vers le 10 ou le 12 mai, il s'embarquail à Marseille, et, longeant la côte pour échapper aux croisières siciliennes, cinglait vers Ostie, le port de Rome (s).

A cet instant même, Manfred se préparait à essayer sur les Romains, par une habile démarche, sa puissance de séduction. Le 24, il leur adressait une lettre curieuse, où, beaucoup plus nettement qu'il ne l'avait jamais fait, il posait sa candidature h l'Empire (6). H rattachait à cette ambition toute sa politique et notamment son intervention dans la Marche et la Toscane; mais

(1) P. 19083; Marlène, II, 118 (30 mars).

(2) Sternfeld, Karl von Anjou als Gral der Provence, 237, qui a donné un bon exposé de ces dernières négociations.

(3) Descriptio Victoriœ, MG. SS., XXVI, 5G4, et P. 19152; Martène, 134, 20 mai.

(4) Cela résulte de la suite des faits.

(5) Sternfeld, op. cit., 242-246; BFW. 14246 a.

(6) BFW. 4760.

expliquait aussi par là Thorreur qu'il inspirait à l'Eglise. Avec un singulier mélange d'orgueil très iniempestii" et d'adroite adulation, — et non sans contradiction d'ailleurs, — il invoquait des droits héréditaires ; descendant de plusieurs générations d'empereurs, (( chair de la chair de l'antique monarchie impériale, » le trône lui appartenait, même en dépit de Rome; et il rappelait le souvenir de Barberousse, forçant l'entrée de la cité rebelle et se couronnant de sa propre main, au milieu de ses princes, dans la basilique de Saint-Pierre. Mais il reconnaissait qu'en principe le choix de l'empereur appartenait aux Romains, et il se déclarait prêt à recevoir d'eux la couronne; c'était les prendre par leur côté faible; et s'il les blâmait d'avoir laissé le Sacerdoce usurper les droits de l'Empire, ce reproche était encore une flatterie. Malheureusement pour lui, ce manifeste, dernier effoit pour obtenir dos Romains eux-mêmes l'expulsion de la garnison provençale, ce manifeste arrivait trop tard. Depuis la veille, Charles d'Anjou était entré dans Rome, acclamé par une population toujours avide de spectacles, et attendu comme le ministre de la Providence (i) par ce même Saint-Siège qui avait voulu prendre tant de précautions pour lui interdire à tout jamais l'accès à la dignité sénatoriale ; et qui se contenta de lui faire renouveler l'engagement déjà pris en Provence de la déposer aussitôt après la conquête du Royaume (2). Cette dernière formalité remplie, il reçut des cardinaux Annibaldo de la Basilique des Douze-Apôtres, Richard de Saint-Ange, Jean de Saint-Nicolas in Carcere Tulliano^ et Jacques de Sainte-Marie in Cosinedin^ accrédités à cet effet par Clément IV (3), la collation et l'investiture du royaume de Sicile, le 28 juin 1265 (^). A partir

(1) Cf. Reg. Clém. IV, 819.

(2) Charles d'Anjou le renouvela (sur les motifs, cf. aussi plus haut, p. 505, n. 1) le 21 juin « in claustro interiori ecclesie sancte Marie de Capitolio »; la formule est exactement celle qu'avait dressée Clément IV (cf. plus haut, p. 519) et diffère donc de celles d'Urbain IV (cf. plus haut, p. 466). L'acte est inséré dans une bulle confirmative du 2 avril 1266 (R. III, 659; Reg. Clém. IV, 411). Ainsi que le fait remarquer Rodenberg, III, 661, n. 2, Clément IV n'avait pas attendu le renouvellement des engagements pour reconnaître au comte, dans ses lettres, le titre de sénateur. Vers le mois d'avril 1266, au moment où il donnait sa bulle confirmative, le pape se préoccupait précisément d'obtenir de Charles d'Anjou l'accomplissement de sa promesse. Il y réussit, mais non sans quelque peine (lettre du 15 mai, P. 19633; Martène, II, 324).

(3) Far bulle du 21 juin (P. 19217), insérée dans l'acte d'investiture. Cf. Reg. Clém. IV, 820-821.

(4) Acte inséré dans la bulle conlirmative du 4 novembre 1265 (P. 19434; R. III, 639). Cet acte est dans l'ensemble conforme à l'instrument du 26 février (cf. plus haut), sauf que l'ordre des articles est différent, et à la réserve de deux modifications. Les frontières du territoire de Bénévenl, au lieu d'être fixées par une commission ad hoc, le seraient par le pape lui-même, prononçant souverauiement

de cette date, il prit et reçut de la chancellerie apostolique le titre de roi de Sicile.

Ce n'est pas Rome seulement, c'est tout l'Etat pontifical qu'on lui demandait de sauver ; le Saint-Siège se sentait décidément impuissant à le faire tout seul.

On sait très peu de chose sur l'histoire de cet Etat durant la première année du règne de Clément IV (D. Thierri de Vaucouleurs s'arrête à la mort d'Urbain IV; Saba Malaspina, trop vague d'ailleurs et trop oratoire, prend surtout Manfred comme centre et héros de ses récits; la correspondance du pape, qui devrait être la source prmcipale, a, tout au moins dans le plus considérable des recueils dans lesquels elle nous est parvenue (2), des caractères très particuliers. Intime et familière, très révélatrice par conséquent de l'âme de son auteur, sincère dans l'aveu si fréquent qu'il fait de ses hésitations, de ses inquiétudes et de ses espérances, de ses calculs et de ses mécomptes, elle s'exprime trop souvent par des allusions aujourd'hui obscures ; et l'habitude même du pape — en cela si différent de son prédécesseur — de renvoyer à ses agents l'instruction et la décision de beaucoup d'affaires, est cause que dans bien des cas les faits nous échappent. Telle lettre du 20 mai (2) nous apprend par exemple qu'il venait de congédier les ambassadeurs d'Ancône, dont « la méchanceté » n'avait pu lui arracher que l'ordre d'obéir au recteur; et qu'il se préparait à recevoir avec « fermeté » les gens de Fermo; — mais nous laisse d'ailleurs ignorer ce que voulaient de lui les uns et les autres. En un mot, contrairement à ce qui arrive d'ordinaire, nous sommes beaucoup mieux renseignés sur ses sentiments que sur ses actes.

et sans appel, une fois pour toutes. D'autre part, l'instrument du 26 février avait renvoyé au traité définilif le soin de fixer les échéances auxquelles seraient versés les 50.000 marcs d'esterlins dus après la conquête. Il fut convenu que cette somme serait payable en cinq termes égaux, échelonnés de six en six mois, le premier venant à l'échéance six mois après la prise de possession effective du Royaume. Il était stipulé toutefois que cette convention ne préjudicierait en rien à la promesse d'une remise éventuelle, faite par le pape le 26 février (cf. plus haut); c'est du moins ainsi que je crois comprendre le texte, ici très altéré.

(1) On remarquera combien peu en dit Tenckhoff dans son mémoire d'ailleurs sérieusement étudié : Der Kampi dev Hohenslaufen um die Mark Ancona und das Ilerzogtum Spoleio.

(2) P. 19152; Martène, II, 134.

Il ne semble pas d'ailleurs qu'il en ail accompli de bien décisifs, ni que la situation se soit beaucoup modifiée. Dans l'ensemble, elle ne s'aggravait pas au détriment du Saint-Siège. Ce serait plutôt le contraire, au moins dans la Marche. La circulaire qu'au début de son règne le pape adressa aux villes rebelles pour leur enjoindre d'abandonner iVlanfred (D, les laissa sans doute pour la plupart indifférentes; deux d'entre elles pourtant firent leur soumission dans les premiers mois de 1265, Recanati (2) et Fabriano (3); et aux milices de Civitanova le recteur infligea, vers le commencement de juillet, une sérieuse défaite (^). Dans le Patrimoine et le Duché, si le pape a lieu de reprocher aux villes leurs querelles, leur insubordination, leur tiédeur, leur duplicité, il ne se produit pas de défection proprement dite; même au moment de leurs plus audacieuses incursions, les troupes de Manfred ne pui'ent se faire ouvrir les portes d'aucune localité de marque. Quant aux troubles graves qui éclatèrent à Viterbe au mois d'août (^), provoqués par les rigueurs impopulaires de l'Inquisition, s'ils faillirent prendre un caractère politique, ils ne l'avaient pas en eux-mêmes et au début; c'étaient des incidents comme il en surgissait dans les villes les plus fidèles. Le ton qui règne dans les lettres du pape s'explique donc beaucoup moins par les événements c^ue par son caractère, porté au découragement et au pessimisme, et aigri par les déceptions. « En vain, écrivait-il au cardinal de Saint-Martin, lu nous demanderas des secours; en vain tu nous promettras des résultats; nous avons été trop souvent trompés dans notre espérance ; en vain tu nous parleras d'un mois, de quelques mois à attendre ; nous ne voyons en tout cela qu'illusion; nous n'avons jamais fait que labourer le sable de la mer ; nous sommes las d'attendre les fruits d'une terre stérile (6). » C'est de la Marche qu'il parlait, de la Marche versatile, instable (^'^ ; ces expressions reviennent sans cesse sous sa plume. Après la mort de Manfred, il dira d'un mot

(1) Nous avons les exemplaires adressés à Offida (Arduini. Memorie storiche délia città di Oflida, 204) et Civitanova (Marangoni, Memorie storiche... di... Civitanova, 284), en date du 14 mars.

(2) Reg. Clém. IV, 222-223; 28 mars; cf. P. 19215 (Marlène, 143); 20 juin.

(3) Zonghi, Carte diplomaiiche Fabrianesi, 238; privilège accordé à Fabriano par le cardinal de Saint-Marlin (21 avril; BFW. 14246).

(4) P. 19261 ^Marlène, 160), 14 juillet.

(5) P. 19314, 19324; Reg. Clém. IV, 832-833; Pinzi, Storia di Viterbo, II, 169.

(6) P. 19309; Martène, 182.

(7) P. 19324; Martène, 190 : « Marchia satis volubilis nullum. penitus habet statum. » « In volubili Marchia » dit-il encore le 1" mars 1266 (P. 19562; Marlène, 285).

saisissant, qui résume toute riiistoire de la province : « Elle esl revenue à nous, faute de trouver quelqu'un autour de qui se grouper contre nous d). » Ces dispositions d'esprit, les succès même ne pouvaient les dissiper; il n'y croyait guère. La lettre par laquelle (2), sur la nouvelle de la soumission de Recanati, il permettait au cardinal de Saint-Martin de rendre à cette ville la dignité épiscopale, que lui avait enlevée Urbain IV (3), est accompagnée d'une autre où il lui recommande de ne pas procéder trop vite, mais avec « la maturité voulue », et certitude acquise de la sincère conversion des habitants; a on se défie avec raison de leur inconstance (^). » Naturellement, un pareil scepticisme réagit sur sa politique. Sans illusion sur la valeur des résultats qu'il pourrait obtenir, il n'apporte pas, à retenir ou à revendiquer les temporalités du Saint-Siège, la même passion qu'Urbain IV. Il lui arrive, comme don de joyeux avènement, d'accorder aux victimes de son prédécesseur une demi-réparation, en attendant peut-être davantage (5). S'il fait d'ailleurs les gestes nécessaires de sa charge, c'est avec moins de conviction. S'il ordonne, par exemple, dès le début de son règne (s), au cardinal de Saint-Martin de révoquer dans sa province toutes les concessions temporaires dont le terme serait arrivé, ot de recouvrer tous les biens indûment occupés (^), s'il interdit à Gamerino de rien aliéner de son territoire sans le consentement du Saint-Siège W, n semble se contenter facilement d'avoir réservé ses droits, en vue de l'avenir, et remettre volontiers à des temps meilleurs le soin de les faire valoir dans leur intégrité.

Il n'est pas, en effet, pour les mesures énergiques, pour les exécutions rigoureuses. Sauf pourtant quand il s'agissait de gens d'Eglise; les évêques de Possombrone et de Pano l'apprirent à leurs dépens. Le premier avait été, dans des conditions que nous ignorons, arrêté par les gens de Rocca Contrada ; le pape, tout en blâmant ces derniers d'avoir Violé les immunités ecclésiastiques,

. (1) P. 19593; Martène, 301; 25 mars 1266.

(2) Reg. Clém. IV, 222.

(3) Cf. plus haut, p. 316, n. 5.

(4) Reg. Clém. IV, 223.

(5) Il fait remettre à Rinaldo de Jenne, neveu du pape Alexandre IV, les biens qu'il avait à Trevi, Valdipietra et Felettino, retenant seulement, jusqu'à nouvel ordre, la juridiction et les droits de l'Eglise, que Rinaldo prétendait lui avoir été conférés par Alexandre; ainsi que le château de Trevi, sous réserve des di'oits dudit Rinaldo {Reg. Clém. IV, 24; 27 mars 1265; cf. plus haut, pp. 248 et 323).

(6) Reg. Clém. IV, 10; P. 19060, 19 mars 1265.

(7) Reg. Clém. IV, 11; 19 mars 1265.

(8) Reg. Clém. IV, 4; P. 19054, 11 mars.

semble cependant avoii" cru le piélal coupable, car il se le fil (mivoyer sous escorte (i). Un peu plus lai'd, à la suite de ti-oublcs graves éclatés dans sa ville épiscopale (''), il le lit jeler en prison, puis le réexpédia, senible-t-il, au caidinal de Saint-Martin pour être jugé (3). Quant au second, renquête ordonnée déjà contre lui \ydv Urbain IV (4) tournaiL de plus en plus à sa confusion, ^'ers le coujmencenient de juin dut se produire un incident décisif (5)^ car le 20 de ce mois, le pape se félicitait que sa trahison eût enfin été découverte, et prescrivait au cardinal de Saint-Martin de le tenir sous bonne garde et dûment encliaîné (6). Quatre jours plus tard, il l'excommuniait « comme parjure, désobéissant et contumace ('^). » L'évêque eut pourtant l'audace de se présenter à la curie, et d'y nier l'authenticité de la lettre interceptée, qui avait servi de preuve contre lui (s). Son procès se prolongea longtemps encore; il n'était pas terminé en avril 1266(9). Mais partout où la condition des coupables ne rendait pas la révolte ou la trahison plus odieuse, le pape préférait la douceur et la patience. Il accordait facilement l'amnistie pour le passé; un de ses premiers actes C^) fut de rendre la dignité épiscopale à Poligno, qui l'avait perdue jadis pour son adhésion à Frédéric II. Il usait de la plus grande longanimité dans le présent : ainsi vis-à-vis de Spolète, qui gardait en prison des habitants de Norcia fidèles à l'Eglise do); ou de Gittà di Gastello, dont les Guelfes, et à leur tête les marquis de Monte Migiano, étaient toujours en exil (11). A ses subordonnés, il prêche la modération, ou mieux il la leur impose, les laissant manquer des ressources nécessaires à une

(1) Reg. Clém. IV, 5; 7 mars.

(2) Nous ignorons lesquels; le pape (P. 19161; Martène, 136, 27 mai) parie seulement de crudeli malitia quam Forosimphronienses in viros nobiles Guidonem et fratres eius transacta die Veneris (22 mai) consummarunt.

(3) Ibid. Cependant dans une lettre du 14 juillet (P. 19266; Martène, 160), le pape demandait au cardinal des renseignements sur son compte.

(4) Cf. plus haut, p. 479.

(5) La famille de l'évêque avait dû d'ailleurs contribuer à irriter le pape contre lui; son frère, Guillaume de Massa, combattant ouvertement pour la cause de Manfred, détenait en prison un fidèle de l'Eglise, le comte Maynard de Panigo. Le pape invita l'évêque à intervenir (23 fév. 1265); il se défiait déjà tellement de lui qu'il prescrivait au prieur de Saint-Sauveur de Fermo de le citer éventuellement, en cas de désobéissance {Reg. Clém. IV, 219-221).

(6) P. 19215; Martène, 143.

(7) P. 19229; Martène, 145.

(8) P. 19266; Martène, 160 (14 juillet).

(9) P. 19613; Martène, 316 (24 avril 1266).

(10) Reg. Clém. IV, 218 (24 fév. 1265).

(11) P. 19241 et 19244 (Martène, II, 147-148); 30 juin et 1" juillet.

action militaire énergique (i); tantôt, semblant décliner les responsabilités, il leur refusé même des instructions; tantôt il leur donne, et très nettement, celle d'éviter toute affaire, u Alors que l'ennemi, écrit-il le 16 juillet au cardinal de Sainte-Marie in Cosmedin (2), approche chaque jour davantage de Pvome, il ne convient pas que notre province soit troublée, et que des actes ou des paroles imprudentes viennent fournir à nos fidèles une occasion de chute. » Todi venait d'envoyer des secours à Orte, contre le cardinal; Spolète et Narni en avaient offert; il y avait là presque une rébellion ouverte; ne faudrait-il pas la châtier? Bien au contraire : » ... Poursuis seulement l'affaire de Corneto (3)^ selon l'instruction qui t'a été remise, et en toute douceur, sans cependant aller jusqu'à la faiblesse; mais ne procède pas, juscfu'à nouvel ordre, contre Orte et Todi. » Vers le même moment, le pape s'étonnait et se plaignait que le cardinal de Saint-Martin, on ne sait pounjuoi, préparât une expédition contie Urbino. « A l'heure actuelle de nouvelles guerres ne nous plaisent, pas... Remets ton glaive au fourreau; il faut céder au temps et ôter aux malintentionnés toute occasion de faire pis encore qu'ils ne font(^). » Tout cela, on le voit, n'était pas parti pris d'indulgence et de pardon. A bien des reprises, il lui échappe d'appeler de ses vœux le jour de la revanche, le jour où l'on pourra « récompenser les fidèles et dompter les infidèles (5). » Mais la conviction de son impuissance dans le présent, si forte qu'il faillit un instant rappeler les recteurs des diverses provinces, et les laisser à elles-mêmes (6), le persuade qu'il faut traiter provisoirement en auii quiconque veut bien n'être pas un ennemi déclaré. « Si Ptieti veut nager entre deux eaux, dit-il avec une métaphore bizarre, nous aimons mieux cela ([ue si elle se laissait enti'aînei; dans le gouffre du mépris. Car les

(1) Lettre au cardinal de Saint-Martin, P. 19309 (Martène, 182) « Quod si créais nos fontem habere pecunie..., falleris... Ex nunc igitur scire te volumus... quod nisi sibi Marchia ipsa providerit, a nobîs auxîlium in pecunia vel militibus non habebit... »

(2) P. 19272 (Martène, 162).

(3) Nous ignorons à quel fait le pape fait ici allusion.

(4) P. 19272 (Martène, 162); cf. P. 19273, lettre à Urbino. Une circonstance ici inquiétait particulièrement le pape; c'est qu'Urbino se trouvait sur la roule que devait suivre l'armée de secours de Charles d'Anjou.

(5) «... Qui vero lacilitate soUta fieri forte voluerint infidèles, tempora prestolabimur, quibus eos possimus conterere, vel successoribus reservabimus conterendos » (lettre au cardinal de Saint-Martin, P. 19309; Martène, 182). — « Venit enim tempus, ut credimus. que et fidelibus benefacere et domare poterimus infidèles ). (P. 19152; Martène, 134).

(6) C'est ainsi que j'interprète la lettre assez obscure au cardinal de Saint- Nicolas in Carcere Tulliano (P. 19317, Martène, 186; 20 août).

circonstances ne permeilenl, pas (|ue nous préférions les froids aux tièdes (1). »

La grande affaire, encore en suspens, dont l'iieureuse issue devait permettre enfin, « sans arc et sans glaive, de corriger ce qui avait besoin de Têtre (^), » de rendre à chacun selon ses mérites (3), et de purger la terre de TEglise de la j-ace perlide '-^*>. c'était ici encore l'entreprise sicilienne. En Charles d'Anjou seul le pape mettait toute son espérance. Il hâte de ses vœux son arrivée; à peine l'a-t-il apprise qu'il se plaît, dans ses lettres, à en signaler les effets certains ou probables : les troupes ennemies qui sous Pierre de Vico ou les Annibaldi rôdaient en Sabine et aux environs de Rome, battent précipitamment en retraite; Manfred fait évacuer la Marche et concentre son monde autour de lui (5) ; la sécurité est rétablie sur les routes, et les détrousseurs de grands chemins semblent « ensevelis plus encore qu'intimidés (s). » Quelque sujet de plainte que lui donne bientôt le sans-gêne de son allié C'), il lui passe et lui pardonne tout, et bien loin de redouter son innnixtion dans l'Etat pontifical, il semble la favoriser (^). Il n'hésite pas à déférer à ses désirs dans le choix de ses fonctionnaires (9). Il tient le plus grand compte de ses conseils; c'est en partie pour leur obéir qu'il ménage et évite de pousser à bout les villes de fidélité vacillante do). Il s'efforce d'avance de lui recruter des amis

(1) P. 19311 (Martène, 183} au cardinal de Sainte-Marie in Porticu. « Cetenim si civitas Reatina inter duas aquas natare proposuit, hoc ipsum equanimiu.'^ toleramus, quam si in contemtus voraginem verteretur. Non enim patitur qualitas hulus temporis, ut frigidos iepidis preferamus. »

(2) P. 19271 (Martène, 162), au cardinal de Sainte-Marie in Porticu]. « Ncc enim in hoc pendulo diu potest persistere principale negotium, quod si processerit ut speramus, sine arcu et gladio corrigi poterunt corrigenda. »

(3) P. 19311 (Martène, 183), au même : « Hora veniet, dante Domino, neo tardabit, cum responderi poterit meritis singulorum. »

(4) P. 19161 (Martène, 136) : « Ternpus enim propinquare credimus, quo de credentium finibus periida debeat gens au^erri ». Cf. P. 19152 (Martène, 134).

(5) P. 19150 (Martène, 130) et 19152.

(6) « Vie sane ad Urbem undique adeo sunt sccure, ut aggressores itineruw sepulti potius quam perterriti videantur » (P. 19161, Martène, 136).

(7) Dès le 18 juin, il se plaint que Charles d'Anjou se soit installé au palais de Latran (P. 19213, Martène, 141).

(8) Plus tard il finit cependant par protester contre le sans-gêne du roi et son habitude de renouveler toutes les prétentions des sénateurs précédents (leltre du 7 janvier 1266; P. 19515, Martène, 264).

(9) « Quod igitur postulasti de vicario in Campania novo creando. juxta tuvm beneplacitum adimpletur » (P. 19253; Martène, 153; 11 juillet).

(10) « Precibus eiusdem régis inducti » (P. 19271).

sûrs (1^ il pose en principe qu'il a droit à Taide des villes de TtCtat pontifical, et s'excuse quand cette aide est insuffisante (2).

Ainsi, loin que TEtat pontifical, docile dans la main du pape, pût fournir, comme favait espéré Urbain IV, une base d'opérations utile contre le Royaume, il apparaissait de plus en plus clairement que seule la conquête du second permettrait de rétablir Tordre dans le premier. L'intervention du roi de Sicile, qu'Urbain IV avait tenu à s'assurer, mais comme une ressource suprême, éventuelle et dangereuse. Clément IV y faisait appel d'avance, avant même que son futur vassal eût pris possession de son trône; il reconnaissait connue solidaires les intérêts de leurs deux Etats, et il semblait si peu se défier de lui, qu'il commençait à nouer ces intimes relations grâce auxquelles on verra plus tard, avec la connivence du Saint-Siège, les rois de Sicile gouverner presque les Etats de l'Eglise sous prétexte de les défendi'e.

Les premières conséquences de l'arrivée du comte de Provence furent d'ailleurs assez heureuses pour justifier en partie les espérances du pape. On en a plus liaut rappelé quelques-unes; d'autres suivirent de près. Le comte n'était pas depuis deux mois à Rome, il n'avait pas depuis trois semaines prit le titre royal, que Pierre de Vico, non content de s'être prudemment terré à son approche, crut indispensable pour sa sûreté de se mettre en règle vis-à-vis du Saint-Siège par une soumission dans les formes. Le 10 juillet, il prêtait serment au pape, pai' pi'ocureur; une bulle adressée le 11 au cardinal de Sainte-Marie in Porticu, recteui' du Patrimoine (3), fixe les conditions de sa rentrée en grâce; il devait fournir caution, et livrer en gage un de ses châteaux, renoncer à tous ses engagements avec Manfred, jurer fidélité à l'Eglise, et s'en remettre à la décision du pape quant aux fîefs au sujet desquels il était entré en contestation avec Urbain IV (^), c'est-à-dire Bieda, Civita Vecchia

(1) P. 11)151, à Fortebraccio (Martène, 133).

(2) nExcusamus apud eumdem [regem] Urbevetanorumangusiias^Tuscanensium paupertatem, Perusinorum obligationem ad Urbevetanos emissam, Viterbiensnim et aliorum tepidorum subterfugia, sicut possumus, coloramus , et ex istis conclndimus non mirandum si de terra Ecclesie minus habet auxilii quam speraret » (P. 19274; Martène, 163, au cardinal de Sainte-Marie m Portion, 18 juillet).

(3) P. 19254: Martène, II, 154.

(4) Cf. plus haut, p. 322.

et d'autres domaines des Vico. Il s'exécuta en effet (i); confiant dans la foi'tune de Charles d'Anjou, il allait faire du zèle pour lui, prendre part à l'invasion du Royaume, et en bon condottiere, capable de se passionner pour la cause momentanément embrassée, se montrer héroïque à l'assaut de San Germano (2). A lui seul, son revirement est déjà caractéristique; vraie girouette politique, docile au moindre souflle, il avait senti que le vent tournait contre Manfred. Mais ce qu'on entrevoit de ses motifs est plus curieux encore. Il semble avoir voulu plus particulièrement se mettre à l'abri des revendications du peuple Romain, que soutenait Charles d'Anjou, déjà entré dans l'esprit de ses fonctions de sénateur. Les Romains, selon leur liabitude, prétendaient à la suzeraineté suileur banlieue, et notamment sur les domaines litigieux entre lui et le Saint-Siège; or il aimait beaucoup mieux relever de la curie que du Capitole. Le pape lui faisait espérer une investiture qui, réservant à l'Eglise le domaine é minent, lui accorderait tous les droits utiles ; en attendant, le retard môme apporté à résoudre l'affaire lui serait avantageux, ses engagements envers l'Eglise lui fournissant un excellent moyen dilatoire à opposer aux exigences des Romains (3). Preuve doublement remarquable du prestige de Ghaj'les d'Anjou, contre lequel ce hobereau, si brave contre l'Eglise, n'ose pas lutter, et que le pape lui-même se croit tenu de ménager, on traînant les choses en longueur.

A peu près en même temps que Pierre de Vico, son allié, son quasi-homonyme et presque son sosie (^), Pierre Romani, se rapprochait à la fois de Charles d'Anjou et de l'Eglise; lui aussi devait se distinguer dans la conquête de la Sicile. Philippe de Mareri, l'ancien envahisseur de l'Etat pontifical, sollicitait également l'absolution, que le pape lui accorda, en lui imposant comme pénitence de prendre la croix' contre Manfred (5). Reaucoup d'autres Romains, jusqu'alors en exil, suivirent ces exemples ; à tous le nouveau roi fit bon accueil (6).

(1) D'ailleurs non sans une certaine peine; le 15 août (P. 19312; Martène, II. 1841 le pape se plaignait qu'il n'eût encore remis aucun de ses châteaux, et cliargeait le cardinal de Sainte-Marie in Porticu de lui réclamer ou Bieda, ou Vico, déclarnnt qu'il n'en accepterait aucun autre. La bulle d'absolution est dans le Formulaire de Richard de Pofi (Bibl. Nat., tonds laim, n» 1476G, fol. 27 v*).

(2) Calisse, / pre[etti di Vico, 43.

(3) Cela résulte de P. 19254.

(4) Cf. plus haut, pp. 327, n. 6, et 458.

(5) P. 19260 et 19261 (Martène, 155 et 156); 11 et 12 juillel.

(6) Saba Malaspina, 819 : « ad efusdem régis qratiam cvm qiiadam promptitudlne red.euntes ». Sur la soumission de Pierre Romani, cf. aussi la lettre de Clénienl JV fP. 20131: Martène, II, 5271 Parmi les nobles de la région romaine

Mais Charles d'Anjou fit bien mieux encore que de ramener (|uelques ad\ersaires : il intimida Manlred eL l'obligea à la retraite.

En apprenant que son rival était entré dans Home, le Holienstaufen, bien renseigné sur le dénûment de toutes choses dans lequel il se trouvait, avait éprouvé — ou affecté — une vraie joie^i) : l'oiseau était dans la cage (^>, et l'occasion s'offrait, par sa capture, de terminer la guerre d'un seul coup. Dès le commencement de juin, il annonçait à son vicaire général en Toscane, Guido Novello, son intention de marcher sur Rome avec une armée considérable, et lui prescrivait de venir à sa rencontre (3). H ne négligeait pas d'ailleurs de s'adresser directement aux passions des villes toscanes, et lîous possédons encore sa lettre aux Pisans (^), appel enflammé au patjiotisme italien; il fallait que l'outrecuidance de l'envaliisseur étranger fût humiliée au cœur même de l'Italie, par les armes italiennes. Il s'ébranla en effet; mais au lieu de prendre par la Campanie, qui l'avait mal accueilli l'année précédente (s), il s'engagea dans l'autre voie historique qui du Royaume menait à Rome; celle que deux ans plus tard Gonradin devait suivre en sens inverse; celle qui partant du bassin du lac Pucin va rejoindre la vallée de l'Anio, et par elle débouche dans la Campagne romaine. Charles d'Anjou, à la très vive inquiétude du pape, qui craignait une bataille prématurée et inégale (6)^ se porta au-devant de lui, et lui barra le chemin. Les deux adversaires restèrent quelques semaines à s'observer l'un l'autre, le premier posté à Carsoli, puis à Arsoii, le second près de Tivoli, autour duquel s'engagèrent quelques combats. Enfin Manfred se lassa; se dirigeant vers le nord, il reprit Amatrice, sur le Tronto, dans les Abruzzes, que les pontificaux avaient occupée; il obtint des habitants effrayés la soumission de Cascia dans le Duché; il semblait sur le point d'envahir la plaine de Spolète, quand il se replia brusquement, sur une nouvelle restée mystérieuse, et renonçant à toute entreprise

qui s'attachèrent à Charles d'Anjou, il faut citer encore Odon et André Brancaleone «de Romania» (cf. sur eux plus haut, pp. 191 et 323) que le nouveau roi créa, le 15 juillet 1265, vicaires et justiciers dans les Abruzzes (BFW. 14257; Del Giudice. Codice Diplomatico di Carlo I e II d'Angid, I, 31). Nous ne savons pas d'ailleurs s'ils avaient jamais adhéré à Manfred.

(1) BFW. 4761, 4763. Pour des raisons que nous avons indiquées ailleurs (Reg. Clém. IV, 1015), nous croyons devoir rejeter à une date plus tardive BFW. 4758.

(2) L'expression est de Manfred lui-même (BFW. 4763).

(3) Ibid.

(4) BFW. 4761.

^5) Cf. plus haut, p. 499.

(6) Cf. ses lettres du 18 juillet (P. 19274-19275).

militaire, retourna chasser à Lagopesole et à San Gervasio d). Il avait eu le temps d'apprendre l'échec de la diversion tentée par le nord. Sans doute, le 23 mai, la Ligue gibeline venait d'être renouvelée entre Pise, Florence, Sienne, Poggibonsi, Prato, Colle, Volterra, San Gimignano(2); on avait pris la résolution d'organiser poui- Tannée présente, et poui' chaque année à venir, à la volonté des deux tiers des voix, une expédition contre les adversaires de la ligue. Mais ces adversaires s'étaient mis sur la défensive. Le 9 juin (3)^ Orvieto convenait avec les Guelfes Siennois exilés de mettre à leur disposition deux cents mercenaires allemands; eux de leur côté fourniraient cent cavaliers; avec ces forces, on entietiendi'ait la guerre sur la frontière siennoise. Elles ne furent pas d'abord sulfisantes pour arrêter la marche en avant des Siennois. Mais ceux-ci, suivant l'usage, s'inquiétaient de leurs intérêts de banlieue bien plus que du rendez-vous que leur avait donné Manfred; au lieu de marcher droit vers Rome, ils s'attardèrent à enlever deux bourgs (|u'ils disputaient à Orvieto, et à mettre le siège devant Radicofani. Ayant appris sur ces entrefaites que Charles d'Anjou détachait contre eux mille chevaliers, ils se retirèrent en toute hâte, et ce fut le tour des Orviétans de les poursuivre, et d'aller ravager leur territoire jusqu'à huit milles de leur ville '^). Au nord comme à l'est, Charles d'Anjou s'était donné de l'air et pouvait respirer.

(1) Sur les opérations de Manfred, cf. les textes réunis et discutés dans BFW. 1764 a-g.

(2) BFW. 14248; San Miniato y accéda le 26.

(3) BFW. 14251; Fumi, Codice diplomatico d'Orvieto, 249.

(4) Cf. les lettres du pape du 31 juillet (P. 11)291 et 19292; Martène, II, 172, 173); 15 août (P. 19311; Martène, 183); 25 août (P. 19324; Martène, 190), et Ann. VrbevetanL MG. SS., XIX, 270.

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