CHAPITRE IV
Charles d'Anjou et les banquiers toscans.
La retraite de Manfred sauvait Charles d'Anjou du danger d'être rejeté dans Rome, assiégé, peut-être forcé avant de pouvoir être secouru. Mais elle lui ôtait aussi la chance toujours possible d'en finir avec son adversaire par une seule rencontre heureuse, ou, tout au moins, de conquérir dès le début le prestige d'une victoire. Manfred paraissant décidé à Tattendre dans son royaume, il faudi'ait aller l'y chercher; c'est-à-dire se préparer longuement à une affaire aussi grave. Rien de décisif ne se ferait désormais avant l'arrivée de l'armée qui se formait en France, et devait pour gagner Rome traverser toute l'Italie du Nord et du Centre. Charles d'Anjou se trouvait en présence de difTicultés d'un autre ordre, nuxquelles il était moins préparé assurément qu'à celles du champ de bataille : l'attente énervante, au milieu d'une population sinon hostile à sa i)ersonne et à sa cause, du moins agitée, susceptible, inconstante, gouailleuse, avide, prompte aux rixes, sinon aux émeutes, (lattée d'avoir pour sénateur le frère du roi de France et le l'oi titulaire de Sicile, mais à la condition que par son faste et son train il fît honneur à sa charge, et très portée à mépriser ou n détester les « ultramontains » qui l'accompagnaient. Situation d'autant plus délicate qu'elle était destinée à durer; il fallait vivre pendant de longs mois, vivre et s'organiser. Devant cette tâche, le nouveau roi et le pape pensèrent plus d'une fois perdre courage; ils l'accomplirent cependant ; et comme toujours favorisé par la fortune, Charles d'Anjou allait même tirer avantage de ces difTicultés qui faillirent lui être fatales.
De ressoui'ces immédiatement disponibles, il n'en possédait point. Ce qu'il tirait de la Provence avait passé à équiper sa flotte ou à soutenir sa politique en Piémont et en Lombardie (i); dans son a^entureux voyage par mer, il avait amené avec lui des hommes
il) Voir les comptes publiés par Sternfeld, Karl von Anjou als Grof der Provence, 253.
d'armes en assez grand nombre, mais ni chevaux ni argent. Il comptait acheter des chevaux à Rome avec l'argent que lui fournirait le pape. Persuadé, on le voit à ses réclamations, que c'était affaire au pape à subvenir à ses besoins, et plein d'illusions sur la richesse de la Chambre apostolique, il ne s'en faisait pas moins sur le dévouement des Romains et des autres habitants de l'Etat pontifical, chez lesquels il se llattait de recruter des contingents volontaires (D. Mieux au faii, il ne put s'empêcher de se plaindre. Mais il était trop lard.
Ce n'est pas que le pape, on le sait, n'eût fait son possible (2). Mais le futur roi de Sicile n'était pas encore à Rome qu'on avait déjà vu le fond des coffres de la Chambre. Clément IV, à son avènement, n'y avait pas trouvé grand'chose; un mstant remplis par Urbain IV, ce dernier même s'était vu forcé de les vider, les négociations préliminaires ayant duré trop longtemps tandis que la situation du Saint-Siège empirait chaque jour (3). Des facilités d'emprunter, voilà tout ce que le pape pouvait offrir à Charles d'Anjou. Il est vrai que c'était beaucoup. C'était le moyen de tirer parti des ressources futures, celles-là considérables.
Nous voulons parler du décime, concédé pour trois ans par Urbain IV. L'un des premiers soins de Clément IV fut bien entendu de continuer au cardinal de Sainte-Cécile ses pouvoirs de légat et de collecteur (^), et de renouveler formellement, en dépit de.^ plaintes, l'ordre de payer la taxe (s), n ajouta même, aux pays qui y étaient soumis, le Comtat Venaissin (6)^ et spécifia que la partie du comté de Hainaut, relevant de la comtesse de Flandre et située dans les provinces de Tournai et Cambrai c^), ainsi que le diocèse
(3) Cf. plus haut, p. 310 et n. 3.
(5) Reg. Clém. IV, 217 (19 mars 1265).
(6) P. 19086 (31 mars). Le Comtat, situé dans la province d'Arles, mais hors du royaume de France et du comté de Provence, était comme oublié dans la bulle de décime d'L'rbain IV et ne faisait pas partie de la légation du cardinal de Sainie- Cécile (P. 18883). Ses prélats ne vinrent pas à la réunion ecclésiastique du 25 septembre 1264 à Lyon (Winkelraann, Acta Imperii Inedita, II. 735; cf. plus haut, p. 508). On remarquera que P. 19086 est une invitation plutôt qu'un ordre catégorique.
(7) P. 19090 (11 avril 1265). Dans la suile le légat prétendit abusivement faire payer la dîme à quelques monastères de la province de Cambrai situés en terre d'Empire et en dehors des possessions de la comtesse de Flandre : Saint-Lambert de-Liesse, Saint-Pierre-d'Hasnon, Saint-Aubert-de-Cambrai, N.-D.-de-Cantipré, Saint-Sébastien-de- Vigogne. Clément IV le lui interdit [Reg. Clém. IV, 479; 30 juin 1267).
d'Aoste, suffragant de Tarentaise, y seraient également assujettis (1). Le décime représentait une sonnne difficile à évaluer exactement, mais assurément considérable (2). Mais, au moment où Charles d'Anjou s'installait à Rome, le deuxième semestre arrivait à peine à échéance ; et cela ne veut pas dire qu'il fût payé. Car l'argent était loin de rentrer régulièrement. On avait à compter avec la mauvaise volonté des contribuables exaspérés de tant de charges successives imposées à l'Eglise de France (3). Urbain IV avait eu beau leur donner à entendre que le Saint-Siège, une l'ois remis en jouissance de ses Etats et du cens de Sicile, n'aurait plus à recourir aussi souvent aux églises ultramontaines (^), ces vagues promesses ne les rassuraient pas assez. D'autres sentiments étaient plus désintéressés; la nouvelle dîme entrait en concurrence avec le centième levé pour la Terre Sainte. Bien des hommes zélés, tout particulièrement les collecteurs même du centième, s'indignaient en voyant détourner au profit d'une guerre qui semblait toute politique les ressources que réclamaient impérieusement l'état de la Terre Sainte, et les privilèges même des croisés de Terre Sainte violés par le nouvel impôt (^). Le légat souleva aussi de vives protestations en faisant évaluer par des taxateurs la valeur des bénéfices, au lieu de s'en rapporter aux déclarations des bénéficiers (6). « Bien qu'il fût Français de nation, dit un chroniqueur, il n'avait que trop bien appris la méthode romaine pour vider les bourses c^). »
(1) P. 19487 (23 décembre 1265).
(2; Langlois, Philippe le Hardi, 354 (d'après Gerbaux, Les décimes ecclésiastiques au XIII' siècle, dans Positions de thèses de VEcole des Chartes, 1881), évalue à 182.552 livres de produit, pour le royaume de France, de la première année du décime imposé par le concile de Lyon. Et Charles d'Anjou avait la dîme sur des provinces étrangères au royaume.
(3) Cf. le Mafus chronicon Lemovicense (HF., XXI. 767) : « ... Ecclesia, cui divinitus décima fuit concessa, facta est decimalis et sub tributo... «. Le SaintvSiège avait si bien le sentiment de l'irrémédiable impopularité des dîmes que Clément IV rejeta presque sans s'y arrêter, en octobre 1265, l'idée que lui suggérait le cardinal de Sainte-Cécile d'en établir une nouvelle (P. 19408). Cf. les protestations élevées en 1267 contre la nouvelle imposition établie pour la Terre Sainte (P. 20124, et Reg. Clém. IV, 595, 852). And'ré de Hongrie, 563-564, insiste aussi sur la mauvaise volonté du clergé français, et les retards qu'elle entraîna.
(5) Servois a publié (Bibliothèque de VEcole des Chartes, série IV, tome 4, p. 287) une lettre de Gilles, archevêque de lyr, collecteur du centième, à Richard, chanoine de Tyr et trésorier du pape. Il se plaint que l'on commue les vœux et legs de Terre Sainte en vœux et legs pour la Sicile, et que les clercs, même croisés, soient astreints à la dîme sicilienne, ce qui rend leur position plus défavorable que celle des laïques.
(6) Mafus Chronicon Lemovicense, HF., XXI, 770.
(7^ Ibid. : « bene didicerat Romanum morem ad hursarum corrosionem ».
Montra-t-il aussi peu de ménagements que le prétendirent les intéressés, on ne saurait le dire; mais sans cesse pressé par le pape de hâter la levée du décime (D, il est bien possible qu'il n'ait pas eu la main légère; et il est certain que pour venir à bout des résistances passives et pour châtier les fraudes, il fallut recourir aux mesures de rigueur : intervention royale (2), excommunications (3), privations de bénéfices (^). Avant de payer on épuisa tous les moyens dilatoires. Un certain nombre de prélats (qui ne s'étaient sans doute pas rendus aux assemblées tenues par le cardinal), déclarèrent n'avoir jamais consenti la dîme et interjetèrent appel au pape, qui écrivit au légat de passer outre (&). D'autres, pour gagner du temps, prétendirent que les pouvoirs du légat étaient expirés par la mort d'Urbain IV; naturellement le pape leur donna tort (6). Mais tout cela n'allait pas sans de longs retards, dont Clément IV se plaignait vivement. « La dîme, écrivait-il le 17 novembre, est mal payée, ou trop mollement réclamée, ou mal employée ^"^K » Un fait montre que ces plaintes étaient justifiées; en 127^1, i\' y avait encore des arriérés (s). Il fallait encore tenir compte des exemptions concédées cl quelques privilégiés. Il n'y eut aucune exemption individuelle, et le pape prescrivit au cardinal de Sainte-Cécile, le 24 novembre 1265, de tenir provisoirement pour non avenues les lettres qui auraient pu être expédiées par erreur (9). Mais une dispense générale fut accordée aux évêques do) et aux bénéficiers dont le revenu n'atteignait pas quinze livres tournois par an dD. De plus, certains
(1) P. 19149, 19177, 19248. L'activité déployée par lui est attestée par le banquier Siennois Andréa des Tolomei (Paoli e Piccolomini, Lettere volgari del secolo XllI, scrute da Senesi, 49).
(3) Reg. Clém. IV, 180 (28 nov. 1265) : le pape autorise l'évêque d'Avignon à absoudre les retardataires qui s'acquitteront.
(4) P. 19459 (21 nov. 1265), autorisation au légat de priver de leurs bénéfices ceux qui essaieront d'en dissimuler la valeur.
(5) Reg. Clém. IV. 217 (19 mars 1265).
(6) P. 10263-4 (13 juillet), lettre au clergé des provinces de Lyon et Reims. Le pape rejette aussi la demande du clergé de Lyon de payer, au lieu de la dîme, un forfait pour toute la province.
(7) P. 19452 : « ... rei maie ab ecclesiis persohite, vel a collectoribus minus diligenter exacte, vel in usus altos quam oportulsset expense ». Cf. P. 19276; 19321 (« magna jam parte décime solnta tardius quam deceret... »).
(8) Le 16 mars 1274, Charles d'Anjou constitue des mandataires pour toucher l'arriéré (Reg. Ang., XVIII, 222). Le 23 janvier 1273, Grégoire X avait ordonné d'absoudre, moyennant paiement, tous les clercs de la province de Narbonne excommuniés pour défaut de paiement {Reg. Grég. X, 208).
(10) Majus Chronicon Lemovicense, HF., XXI, 770.
(11) P. 19459. Cf. Majus Chronicon Lemovicense, 770-771, oïl il est question des difficultés d'interprétation que cette règle souleva à propos des religieux.
ordres religieux, Cisterciens, Chartreux, ordres militaires, étaient dispensés par Tusage de payer la dîme de Terre Sainte (D. Le légat n'en prétendit pas moins les astreindre à celle qu'il levait pour la Sicile (2). Après bien des liésitations et des ordres contradictoires (3) de la part du Saint-Siège, assailli par les supplications des privi-
(1) Sur ces dispenses, voir Gottlob, Die pâpstlichen Kreuzzngssleuern des XIII Jahrhunderts, 172-174.
(3) Peu après son avènement, le 15 mars 1265, Clément IV ordonna au cardinal de Sainte-Cécile de surseoir provisoirement à la perception, en ce qui concernait les Cisterciens {Reg Clem. IV, 6). La même faveur fut faite aussi aux Chartreux, Templiers, Hospitaliers et Teutoniques {ibid., 217). En attendant la décision définitive, le légat devait apaiser les réclamations du comte de Provence (P. 19057; 16 mars 1265). Mais dès le 30 mars, Clément IV autorisait le légat, si les intérêts de l'expédition semblaient l'exiger ou si le comte se plaignait trop vivement, à ne pas tenir compte de la bulle du 15 mars (P. 19082; cette pièce ne fait allusion qu'aux Cisterciens, mais des bulles analogues ont dû être expédiées au sujet des autres privilégiés). Ces instructions furent confirmées et expliquées dans plusieurs lettres successives du 19 mai 1265 (P. 19149), du 23 août (P. 19322), du 19 octobre (P. 19408), du 21 novembre (P. 19458), du 18 janvier 1266 {Reg. Clém. IV, 195). Le pape y déclarait en somme que son intention n'avait jamais été de créer une exemption nouvelle ni de supprimer les exemptions antérieures, mais seulement de donner aux intéressés la faculté de produire leurs privilèges. Le légat était chargé d'en apprécier la valeur (Cf. dans le même sens, en ce qui concerne les Hospitaliers, une lettre du 23 mars 1266 [P. 19587] ordonnant au légat de lever les sentences portées contre les Hospitaliers de Provence et de statuer sur les moyens qu'ils feraient valoir). En conséquence le cardinal cita les abbés de Cîteaux et des quatre premières abbayes à comparaître à Paris le 1" mars 1266 pour faire valoir leurs privilèges et entendre sa décision {Codex Dunensis, éd. Kervyn de Lettenhove, p. 323; pièce non datée qui ne peut guère être antérieure au commencement d'août 1^65, car Charles d'Anjou, couronné le 28 juin 1265, y est qualifié de roi; cf. les statuts du chapitre général de 1265, dans Martène et Durand, Thesawrus Anecdotorum, IV, 1424); puis, sans trancher encore la question, convoqua à Bourges, pour le 27 avril, une nouvelle réunion à laquelle devaient assister tous les abbés de l'ordre (P. 19599; cf. dans le Codex Dunensis, p. 325, la lettre d'invitation émanée de l'abbé de Clairvaux, en corrigeant d'après P. 19599 la date de la convocation). Sur ces entrefaites, la victoire de Bénévent avait été remportée, le pape voulut en profiter pour obtenir de Charles d'Anjou qu'il renonçât k faire taxer les Cisterciens; il lui écrivit en ce sens (,Reg. Clém. IV, 840) et écrivit à son légat de surseoir à toute perception sur eux jusqu'à l'octave de la Saint-Jean-Baptiste (P. 19599; 3 avril 1266). Les négociations qui suivirent sont mal connues, mais certainement Charles d'Anjou ne consentit pas à un abandon complet de ce qu'il regardait comme ses droits. Le chapitre général Cistercien de 1267 (Thésaurus Anecdotorum, IV, 14281 donne à l'abbé de Cîteaux et aux quatre premiers abbés pleins pouvoirs pour régler tout ce qui concernait les diverses charges imposées à Tordre et entre autres la dîme sicilienne. En 1268. le chapitre général prescrivait à tous les abbés de verser à Paris, avant l'octave de l'Epiphanie, la somme à eux imposée (ihid.. 1429); et le 10 octobre (Reg. Clém. IV, 811) le pape écrivait à son nouveau légat, le cardinal d'Albano, de hâter la perception de ce qui restait dû par les exempts. Cisterciens. Templiers. Hospitaliers. Mais le 5 juillet 1269, Charles d'Anjou s'excusait encore auprès de banquiers florentins, ses créanciers, en alléguant le retard des Cisterciens h payer la dîme, et annonçait qu'il allait s'en plaindre aux cardinaux (Reg. Ang. IV, 113). En 1272 seulement, le chapitre général de Cîteaux (Thésaurus Anecdotorum. IV,
légiés et de leurs patrons ^i), coniiiie par les récriminations de Charles d'Anjou, une transaction fut conclue, au moins avec les Cisterciens. Ils payèrent en bloc une somme convenue, qu'ils s'étaient chargés eux-mêmes de répartir entre les diverses maisons de leur ordre. Mais la question ne lut réglée défmitivement qu'en 1273; jusque-là, ce que Charles d'Anjou a pu tirer des Cisterciens a dû être insignifiant.
Au milieu de l'année 1265, la dîme n'avait donc rapporté encore que bien peu d'argent; et ce peu était en partie dépensé d'avance (2). Il fallait déduire les frais de perception ; il fallait défrayer les envoyés pontihcaux, non pas seulement les collecteurs, mais encore les agents diplomatiques (3) ; enhn Chaj^es d'Anjou, avant de quitter la Provence, avait déjà entamé les recettes et même engagé l'avenir (^).
Il était donc impossible de se suffire avec ce que le légat pourrait envoyer au fur et à mesure des rentrées (5). Un emprunt gagé sur les futures annuités du décime était le seul moyen de se procurer immédiatement les fonds nécessaires, indispensables au début de l'expédition, et en attendant qu'on eût conquis cet Eldorado sicilien dont la richesse proverbiale, appât de tant d'invasions, devait dédommager tout le monde, depuis Charles d'Anjou jusqu'au dernier de ses compagnons, et le pape lui-même (6), des embarras et des misères de l'heure présente.
1437) chargeait l'abbé de Cîteaux et les quatre premiers abbés d'aller tous ensemble à la cour pontificale pour conclure une transaction, à la suite de laquelle le chapitre de 1273 ordonna à tous les abbés de payer avant Pâques la quote-part qui leur serait imposée dans la contribution générale de l'ordre (ibid., 1439). — Toute cette histoire est des plus instructives. On y voit à plein la ténacité de Charles d'Anjou, la puissance de résistance passive des grandes corporations religieuses, le caractère faible et hésitant du pape.
(1) Ainsi le cardinal-évêque de Porto {Reg, Clém. IV, 6), pour les Cisterciens. Cistercien lui-même, il était en outre mal disposé pour Charles d'Anjou (cf. plus haut, p. 308).
(2) Le 17 nov. 1265, tout ce qui avait été levé sur le décime de la première année était dépensé (P. 19452).
(3) P. 19352 (20 sept.), lettre relative à un prêt contracté auprès d'un banquier Montpelliérain par le notaire apostolique maître Pierre'.
(4] Cf. le document publié par Del Giudice, Codice diplomatico di Carlo I e II d'Aiigiô, I, 216. Dans le Reg. Ang., 40, fol. 6, à la suite de cette lettre, il y en a une autre analogue, de 6.600 livres, pour les Frescobaldi de Floi'once; et fol. 6 v° et 7, d'autres pour diverses personnes de Provence.
(5) D'après André de Hongrie, 564, le légat, avant le départ de Charles d'Anjou, lui avait franchement déclaré son impuissance à lui fournir des fonds.
(6) Cf. plus haut, p. 493, la lettre d'Urbain IV au clergé français au sujet de la dîme.
Or, comme puissance financière capable de faire des avances suffisantes, il n'existait, à ce moment, que la haute banque italienne, et plus particulièrement toscane. A recourir à ses services on trouvait d'ailleurs un autre avantage : on évitait d'effectuer d'importants transports de numéraire, chose bien difficile, eu égard à l'insécurité des routes, et qui en tous cas eût entraîné de longs délais. Les principales banques de la Péninsule ayant toutes des correspondants au delà des Alpes et notamment à Paris et en Champagne, pouvaient recevoir les fonds en France et les faire passer en Italie au moyen de lettres de change; ou encore, en Italie, consentir des avances à Charles d'Anjou, et se les faire rembourser en France, à vue ou à un terme fixé. Ce dernier procédé, qui réunissait les avantages de la lettre de change et de l'emprunt, fut naturellement de beaucoup le plus usité.
Seulement que feraient les banquiers? Prêteraient-ils ce concours si nécessaire?
Ici apparut une des conséquences les plus graves de la politique d'Urbain IV. Nous y avons déjà fait allusion (h : le moment est venu d'en mesurer la portée. Bon gré mal gré, ce pape avait obligé les négociants de Florence ou de Sienne, émigrés à la suite des mesures prises par lui, à voir dans la chute de Manfred la condition préalable de leur rentrée dans leur patrie. Il leur avait fourni les meilleures raisons du monde d'être sympathiques à la cause angevine.
Mais à ces hommes qui venaient de tout sacrifier à leurs intérêts professionnels, on ne pouvait demander d'envisager les choses que du point de vue professionnel. Ils avaient préféré l'exil à la ruine; ils n'allaient pas maintenant risquer de se ruiner pour rentrer, en mêlant mal à propos la politique ou le sentiment avec les affaires.
En elle-même, l'opération qu'on leur offrait était séduisante. 11^ ne furent pas longs à comprendre que l'expédition angevine, grand déplacement d'hommes et de capitaux, serait une aubaine pour quiconque vivait du conmnerce de l'argent. Que de beaux bénéfices à faire sur le change et sur les fournitui'es de vivres ! Dans ce monde de spéculateurs, on était aux aguets pour profiter de toutes
les chances qui pourraient s'offrir. C'est ainsi que le 29 novembre 1265 (1) le Siennois Andréa des Tolomei écrivait de Troyes à ses associés : u Le seigneui' cardinal Simon s'occupe tant qu'il le peut de faire recueillir le décirjie qu'on doit payer pour le fait du l'oi Charles ; et je crois qu'une grande quantité en sera levée d'ici à la prochaine Chandeleur. Et je crois que ledit roi en fera beaucoup vendre pour avoir l'argent à Rome et en Lombardie. Et si cela était, il me semble que les provinois devraient baisser. Et d'autre part les gens de ce pays-ci qui viennent à l'aide dudit roi, — et je crois qu'ils sont maintenant en Lombardie ,— ont avec eux beaucoup d'espèces; ils en dépenseront, je crois, une grande quantité, en sorte que les tournois devront être en abondance, ainsi que je vous l'ai expliqué dans une autre lettre; et si vous voyez jour à tirer de tout cela quelque utihté, tâchez de le faire. On dit que beaucoup de gens de ce paysrCÎ doivent encore se croiser pour aller au secours dudit roi; je lie sais pas si cela est vrai ou non ! » « Que Dieu, qui est le maître, ajoutait-il avec componction, fasse ce qui sera le meilleur pour nous. » x-Vux yeux d'Andréa des Tolomei, il aurait été grand dommage, assurément, que Charles d'Anjou fût resté chez lui. Mais il aurait été plus grand dommage encore de se sacrifler pour lui; et bien des motifs donnaient à réfléchir. La grandeur de l'opération, d'abord ; on n'avait probablement rien tenté jusque-là de si considérable; les financiers de la fin du; siècle en feront bien d'autres; mais faute d'avoir éprouvé la puissance de l'instrument dont on disposait, il semble que devant l'énormité des sommes à manier on se soit senti embarrassé. Outre ces difficultés techniques, on ne pouvait se dissimuler qu'il s'agissait d'un prêt à gros intérêts, mais très aléatoire. L'opinion publique avait une très haute idée des ressources et de la puissance de Manfred ; il bénéficiait encore du prestige de Frédéric IL S'il était vaincfueur, qui donc ferait honneur aux engagements de son adversaire ? Celui-ci, prétendant besoigneux, qui faute de pouvoir les secourir laissait ses soldats mettre leurs armes en gage, qui n'arrivait lui-
(1) Paoli e Piccolomini, Lettere volgari del secolo XIII, scritte da Senesi, 49. — Sur l'atLention avec laquelle les banquiers italiens suivaient les conséquences que pouvaient avoir pour eux les grandes opérations financières, comme les levées de dîmes, cf. la curieuse lettre de Consiglio des Cerchi et de ses associés à leurs agents en Angleterre (24 mars 1291) : « E ancora crediamo che moneta sarà cara, iiguanno per la fatto de' danari délia décima, che'l papa dàe ora nuova mente al re dlnghilteria. I quali danari converran che siano di mano di nostre genti, perché noi crediamo chi si troverà in moneta ne potrà bene lare sua avantagio, e si di cambio, e ancora in cotesta medesima mercatanzia (Emiliani- Giudici, Storia politica dei municipi Italiani, IV, 234).
même à Rome que pour y vivre d'expédients, n'inspirait guère confiance comme emprunteur d). Il existait d'ailleurs un précédent fâcheux, et dont le souvenir était précisément lié aux affaires siciliennes : la difficulté que les créanciers d'Henri III d'Angleterre et de son fils Edmond avaient éprouvée à se faire rembourser. Puis ces sociétés de marchands, dont la grande expansion était récente, venaient de développer beaucoup leurs opérations en Angleterre et en Allemagne, et d'y faire d'importants emplois de capitaux qui se trouvaient immobilisés^"^). Enfin les communications avec la France, où se trouvait le gage que l'on offrait aux prêteurs, étaient fort difficiles, la Lombardie étant barrée par les amis de Manfred, et la voie de mer par le comte de Provence lui-même, un peu trop prompt à mettre la main sur ce qui passait à sa portée (3). Sans doute il observait avec trop de zèle les instructions pontificales, et en fait de marchands italiens ne distinguait guère entre guelfes et gibelins. C'étaient bien des raisons pour rendre les capitaux prudents. Pris entre deux craintes, celle de sombrer avec la fortune de Charles d'Anjou et celle de voir remuer sous leurs yeux tant d'argent sans qu'il leur en restât quelque peu dans les doigts, les banquiers hésitaient, élevaient leurs exigences, réclamaient surtout gage sur gage et caution sur caution (^). A lui seul, Charles d'Anjou n'avait guère de crédit. Quelque 40 à 50.000 livres de provinois, à peine de quoi vivre pendant un mois, voilà tout ce que, livré à lui-même, il avait pu obtenir des banquiers de Rome (s).
Heureusement, si tout dépendait des financiers, eux-mêmes dépendaient du pape. Il se chargea de leur faire entendre raison. Dans ses lettres il se représente négociant avec eux, les convo-
(1) Cf. P. 19149; les banquiers se plaignent que les premiers emprunts consenlis au comte de Provence n'aient pas été remboursés,
(2) Ibid. : « Causantur etenim creditores quantUates irmumeras et immensas quas ab Anglicis et Theutonicis recuperare non possimt... »
(3) Ibid. : « ... DiUicultatem insuper viaruiii omnium, quas per terram malilia Lombardorum,^ et per aquam ipsius comitis prompte manus ad bona transeuntium capienda videntur undique conclusisse ».
(4) On en verra plus loin des exemples. Un moment ils songèrent même à réclamer la caution de saint Louis (P. 19322).
(5) En dehors de ces emprunts contractés au jour le jour à Rome, et comme exemple presque unique d'un emprunt oblenu par Charles d'Anjou seul, sans l'intervention du pape, on peut citer Minieri-Riccio, Saggio di Codice diplomatico, I, 37 (925 livres tournois et 22 1/2 marcs d'esterlins à une compagnie Siennoise, celle de Gregorio di Bemardino).
(|ii;nU luiloiir de lui, choi'chaiil ;'i xaiucre leurs résislances, leur mauvaise volonté ou leui- inerlie à loi'ce (le caresses et de menaces (1). Il avait de bons arguments à laii'e valoir. D'aboi'd une maison de l)an(iue, et non la moins puissante, était au service de la Clhambre apostolique; ce n'est pas par hasard que la seule sociélé de Bonaventuja di Bernardino et de Francesco di Guido souscrivit pj'ès de la moitié des emprunts conti'actés par Charles d'Anjou avant la bataille de Bénévent. D'autres avaient besoin du pape et ne pouvaient rien lui refuser. Sous Clément IV, on peut supposeï-, par certaines coïncidences ^2) que lorsque des banquiers voulaient se faire absoudre des sentences portées contres les Gibelins toscans, une des conditions qui leur étaient imposées, au moins tacitement, était de consentir un prêt à Charles d'Anjou. Surtout l'intervention du pape se trouvait être indispensable à la sécurité des prêteurs; car pour leur donner en gage la dîme française, son consenlemeni n'était pas moins nécessaire que celui du roi. C'était là une consé- (fuence du caractère ambigu de cet iiupôt, perçu au profit d'un souverain tempoi'el, qui y avait droit en vertu d'un traité réguliei-, mais sur les biens d'Eglise, par des agents ecclésiasli([ues, et pour une entreprise assimilée à une croisade religieuse (3). S'il n'était pas douteux que Charles d'Anjou eût la propriété des recettes, on pouvait se demander à qui en appartenait l'administration. Au début, le pape hésite visiblement; d'une part, il craint de prendre sui' lui d'obliger les fonds de la dîme sans savoir si Charles d'Anjou ne le trouvera pas mauvais (^) ; d'autre part, il semble bien luimêuie revendiquer le droit de consentir à toute hypothèque du dé-
(1) P. 19500 : « ... cum nec blanditiis nec lerrorlbus flecterentur... ». — P. 19526 : " Non negamus, quain arguis, Senensium mercatorum desidiam, nec malUiam excusamus , sed potins et minis et ierrorilms iranginius ». — Les cardinaux s"eii mêlèrent; le cardinal de Saint-Ange (cf. plus haut, p. 459) emprunta en son nom 2.000 livres pour le comple de Charles d'Anjou (P. 19283).
(2) Le 2 juin 1265 (Reg. Clém. IV , 86) le pape annonce qu'il a absous BincU) Galligai qui, le 29 avril, avec ses associés les Cerchi, avait prêlé au pape 1.000 livi'cs tournois pour l'affaire de Sicile (P. 19117). — Le 3 juin, absolution de Jacopo Riccomandi et Albertino Rota et des Frescobaldi \Reg. Clém. l\\ 87), qui, le 25 avril, avaient prêté 3.000 livres (P. 19104). — Le 13 juillet, absolution de banquiers florentins [Reg. Clém. IV, 143], parmi lesquels Ricco Bonaguide, Nero di Fornerio et Angelerio Bonelle qui, le 9 juillet, avaient prêté 4.000 livres (P. 19250).
(3) A cet égard l'histoire du décime sicilien est intéressante et me semble marquer la transition entre les premiers décimes de croisade, et les décimes de la Un du XlIP siècle devenus dans bien des cas tout à fait semblables à des taxes d'Etal, sauf que le Saint-Siège devait en autoriser la levée.
cime (1 . Mais llieure n'était pas aux discussions juridiques; étant donnée l'union étroite que les circonstances imposaient à Clément IV et à Charles d'Anjou, et les embarras inextricables de ce dernier, rien d'étonnant si le pape prit lui-même en main le soin de ses linances. Il y était d'ailleurs invité par Charles d'Anjou, qui tout le premier, quand il voulait engager les revenus de la dîme, sollicitait l'approbation du Saint-Siège (2). n n'est pas difficile de deviner qu'il obéissait en cela aux exigences de ses créanciers, fort intéressés à ce que l'Eglise assumât l'obligation morale de faire respecter leurs contrats (3). La correspondance de Clément IV est en effet rempUe de lettres où il intervient pour maintenir le privilège des créanciers hypothécaires (^) ; régler l'ordre de remboursement (5), ordonnancer les paiements, parfois à la requête même de Charles d'Anjou '^^K En fait, c'est le pape qui dispose du gage affecté aux créanciers du roi; il était donc mieux placé que personne pour négocier des emprunts, et au fond c'est à lui bien plus qu'au roi que l'on faisait crédit. D'ordinaire d'ailleurs au gage que formait le décime, le pape — bien malgré lui — se voyait forcé d'en ajouter un autre; il empi'untait en son nom personnel ('''), obligeant aux prêteurs, à défaut de la dîme, la Chambre apostolique ^^\ son trésor (9), les biens des églises de Rome do); et dans ce cas le remboursement de cette dette devait passer avant toute autre dépense. Quant aux conditions de l'emprunt, elles varient. Il y a quelques exemples de prêts (toujours consentis par les banquiers de la Chambre) qui sont remboursables à première réquisition, et sans intérêt (iD. Le plus souvent on fixe une échéance généralement très rapprochée. Ainsi, deux sommes empruntées vers la fin d'avril sont payables à l'Assomption d'-^) ; une autre, du 3 juin, le 29 sep-
(1) Cela peut s'inférer de P. 19084; Clément IV croit devoir spontanément autoriser son légat à obliger, le cas échéant, le décime à saint Louis.
(2) Cf. par exemple P. 19178.
(3) P. 19041; Bonaventura di Bernardino et ses associés s'adressent au pape pour qu'il leur hypothèque la dîme.
(4) Cf. par exemple P. 19246.
(10) Cf. plus loin, p. 553.
(11) P. 19041,19112, 19116, 19246. D'ailleurs la réciproque n'est pas vraie, et tous les prêts de banquiers de la Chambre ne sont pas sans intérêts.
(12) P. 19104 et 19117.
lembre(i); une auLro, du i'''' janvier, à Pâques (2); une autre, de la iiiônie époque, au 24 juin (3). Dans ce cas, sans que cela suit toujours expiessément stipulé, il de\ait y avoir intérêt, au moins sous loiine d'une connnission (^^), et d'une indemnité si le remboursement se faisait attendre. Une fois, à propos d'emprunts contractés à Home, le pape se plaint des intérêts usujaires qui en absorbaient une bonne pai'tie (5). Quant aux formalités, on commençait par dresser un acte authentique constatant l'assignation donnée sur le décime et la garantie du Saint-Siège. Gel instrument, si le prêt était fait par les banquieis de la Chambre (6), qu'on favorisait particuhèrement, était conservé par le camérier; on ne l'exposait pas aux hasards de la rouie ^'^K S'il s'agissait au contraire d'autres banquiers, il leur était remis ; ils avaient à le faire voyager à leurs risques et périls et à le faire représenter au légats. En échange de l'instrument, ou, dans le cas des banquiers de la Chambre, sur un simple ordre de paiement expédié par le pape, le légat remboursait les correspondants des prêteurs, en se faisant délivi-er quittance par acte authentique à double exemplaire; il gardait Tun et envoyait l'autre à la curie (9).
Le total des emprunts ainsi contractés par Charles d'Anjou s'élève à environ deux cent mille livres tournois. Ils se divisent en plusieurs groupes qui correspondent aux principales phases de l'expédition.
Quelques-uns, contractés par Jacques de Gantelme, étaient antérieurs à l'avènement de Clément IV; d'autres, on se le rappelle, avaient été négociés par le nouveau pape dès les premières semaines de son règne, dans l'intérêt du vicaire do). Mais ce fut l'arrivée de Charles d'Anjou à Rome qui augmenta dans d'énormes
(4) Martène, II, 187; P. 19321. « Quod eis ïn Francia fuerit assignatum, in Vrbe, prout asserunt, reddere sunt parati, pro temporis interusurio modica quantitate contenti ».
(5) P. 19322 (Martène, II, 189).
(6) Cette distinction ne se trouve nulle part expressément formulée, mais les faits, me semble-t-il, permettent de l'établir.
(7) «... cum nos instrumenta ipsa propter viarum discrimina [aciamus pênes nostrum camerarium conservari ». Telle est la procédure dans P. 10041, 19112, 19178, 19283, 19497.
(9) Voir Gottlob, PapsilicJie Darlehensschiilden des 13 Jahrhundeits, dans Ilistorisches Jahrbuch, XX (1899), 665.
(10) Cf. plus haut, p. 522.
proportions les besoins d'argent. 11 y était à peine, qu il envoyait à la cour pontiticale an de ses clercs, Denys des Essarts, pour y emprunter jusqu'à concurrence de 20.0U0 livres tournois; sonniie bien supérieure à toutes celles dont il avait été question jusqu'alors. Bonaventura di Bernardino et ses associés la souscrivirent à eux seuls. En l'annonçant au cardinal de Sainte-Cécile, le pape lui recommandait de rembourser ponctuellement, sur les fonds de la dîme, les correspondants de ces banquiers; car, ajoutait-il, le comte se propose de recommencer avant qu'il soit longtemps (i).
La prophétie se réalisa. Les 20.000 livres tournois ne firent que passer. Quelques semaines plus tard. Clément IV écrivait que Charles d'Anjou en dépensait mille par jour, rien que pour entretenir ses troupes et ses mercenaires Campaniens (2) ; à la Un de l'année, il lui en fallait plus de douze cents (3). Naturellement on l'exploitait (^). Et il avait encore à se monter en armes et en chevaux, et acheter, à beaux deniers comptants, le passage de l'armée de secours à travers la Lombardie (5). Dans ses embarras il s'adressait au pape qui ne savait plus où donner de la tête. Si, dès les premiers mois de son règne, le manque d'argent lui avait causé de cruels soucis (6), ce fut bien autre chose durant la seconde moitié de l'année 1265. Dans ses lettres à Charles d'Anjou, à saint Louis, au cardinal de Sainte-Cécile surtout, il revient à satiété sur ce sujet obsédant. Le roi manque tellement de toutes choses, qiV « il n'y a pas de célérité cjui ne soit trop lente, » quand il s'agit de le secourir ('''). Il ne lui reste plus qu'à mourii* de faim, ou à fuir (8) ; un miracle seul peut le tirer d'affaire (9); il en est réduit à mendier, à la sueur de son front, trop heureux d'obtenir, à force de caresses et de prières presque humiliantes, qu'on veuille bien lui vendre un sou ce qui ne vaut pas deux deniers (i<^). Et le pape voyait tout
(Ij P. 19178; Martène, II, 139; 3 juin. (2) P. 19302; 5 août. (3j P. 19408; 19 octobre.
(4) « On lui vend un sou ce qui ne vaut pas deux deniers », écrivait le pape libid.j.
(6) P. 19104, Martène, II, 123; 25 avril : « Cum pro expensarum deleclu de casu et periculo negotii timeretur... » — Cf. P. 19112 (Martène, II, 135; 27 avril). Des expressions de ce genre se trouvent dans toutes les leltres constatant des emprunts.
(7) «... etiam ipsa celeritas est inorosa » (P. 19248, 7 juillet).
(8) P. 19302; 5 août.
(9) P. 19347 (15 sept.),
compromis, et le roi entraînaiii TEglise dans sa ruine W. L'entreprise commencée sous de si heureux auspices, et contre laquelle l'adversaire s'était montré impuissant, menaçait, faute d'argent, d'avorter dans le ridicule.
On recourut encore à ces banquiers qui avaient déjà rendu tant de services. Les agents de Charles d'Anjou reçurent successivement, au mois de juin (2)^ 2.932 livres tournois (3) du Florentin Teghia di Jacopo délia Scala, et du Siennois Bonaventura di Bernardino; — le 10 juillet, 4.0(K) livres du Florentin Ricco di Buonaguida et de ses associés (^); — le 22, du Siennois Gregorio di Bernardino, 925 livres tournois et 22 marcs i/2 d'esterlins (s) ; • — le 4 août, 3.000 livres tournois du Florentin Albertino Rota et de ses associés (s); — le 27 septembfe, des mêmes, 5.000 livres tournois C^); — au mois de novembre, 14.000 livres, de divers banquiers de la cour pontificale («); — enfm le 30 décembre, 10.500 livres de Bonaventura di Bernardino et de ses associés (9). — Ces divers emprunts étaient presque tous contractés par le camérier même du pape, Pierre, archidiacre de Sens, et avec la garantie de la Chambre apostolique. Risques bien lourds, et qui ne laissaient pas d'inquiéter le pape. « Nous ne pouvons pas, écrivait-il à Charles d'Anjou en un jour de découragement, où il se déclarait incapable de satisfaire à de plus grandes exigences, nous ne pouvons pas l'aider comme nous le voudrions: et toutes les fois qu'on nous dit : Mais l'affaire croule, si vous ne le faites pas; nous sommes forcés de répondre : Mais c'est l'Eglise qui croule, si nous faisons ce que vous désirez do). »
(1) « ... cadit negotium, ruit rex inclytus, et Romanam Ecclesiam in precipitium secum trahit » (P. 19298, 3 août).
(2) La bulle qui mentionne cet emprunt, est du 23 juillet (P. 10283\ mais il avait été fait alors que Charles était encore simple comte.
f3) Dont 2.000 livres de provinois (= l.GOO tournois) empruntés par le cardinal de Saint-Ange (cf. plus haut, p. 545, n. 1).
(5) Minieri-Riccio, Saggio di Codice diplomatico, I, 37.
(6) P. 19301. Cf. dans P. 19684 (9 juin 1266) une récapitulation des prêts faits par cette société; il y a en tout, 14.000 livres, soit 3.000 prêtés à Jacques de Cantelme (cf. plus haut, p. 522, n. 3), les 8.000 pi-êLés le 4 août et le 27 sept., et 3.000, compris sans doute dans la somme de 14.000 livres prêtée en novembre (cf. cidessus).
(8) Allusion dans une lettre à saint Louis (P. 19452; Martène, IL 241).
(9) P. 19497 (cette pièce parle seulement de 500 livres, mais il y a là un lapsus, comme le prouve la comparaison avec P. 19511, 19.524).
(10) P. 19316; Martène, II, 186.
Tout cela permettait à la rigueur de vivre au jour le jour. Ce n"élait pas de quoi faire grand. L'idée d'un emprunt considérable, émis d'un coup, et qui permettrait de disposer innnédiatement de tout ou presque tout le produit de la dîme, devait naturellement germer dans l'esprit du pape et du roi. Dès le mois de juillet, Clément IV y songeait ^^K Comme d'habitude, le Saint-Siège garantissait le remboursement. Une fausse manœuvre du cardinal de Sainte-Cécile vint tout empêcher. Le 29 juillet (2), Clément IV reçut une lettre de ce dernier lui annonçant que, sur l'avis du roi de France, et n'ayant pas le temps de consulter le pape, il avait pris sur lui d'employer les sommes déjà rentrées à soudoyer de nouveaux hommes d'armes; en sorte qu'une fois payés les dettes déjà assignées sur le décime, il ne pourrait, de très longtemps, envoyer quoi que ce soit en Italie. Le pape fut consterné de cette nouvelle. Il la jugea si grave qu'il ne voulut même pas, au premier moment, l'annoncer à tous les cardinaux. Ils n'étaient pas unanimes, et trop publier la détresse du roi de Sicile pouvait avoir des inconvénients. Il se hâta, par contre, d'aviser Charles d'Anjou, et de l'engager à envoyer en France en toute hâte, pour réparer dans la mesure du possible, la faute du cardinal (3). a ce dernier, il exprima son mécontentement dans une lettre sévère (^). Il aurait dû songer d'abord au roi, et ne pas « lui ôter le pain de la bouche pour le donner à autrui; comme s'il pouvait vivre de l'air du temps. » N'eût-il pas mieux valu nourrir et équiper les hommes qu'on avait, au lieu d'en engager d'autres, et de recruter une grande armée à qui manquait le nécessaire ? A supposer qu'on eût été obligé de retarder les nouveaux enrôlements jusqu'à Pâques, l'inconvénient n'était pas grand; cela donnait au roi le temps de s'installer fortement dans ses positions actuelles. Au point où en étaient les choses, il valait mieux attendre patiemment des volontaires que de payer cher des sei-vices immédiats. Et qui voudrait prêter maintenant? Ainsi mis en cause, ]e légat s'excusa en alléguant qu'il avait agi sur les instructions de Charles d'Anjou lui-même. Celui-ci nia (5). Dans ce grave embarras, chacun cherchait à rejeter les torts sur autrui. Le pape ne s'inquiéta pas de tirer les choses au clair. Il avait dans sa première lettre prescrit au cardinal d'arrêter aussitôt le recrutement; jugeant avec raison que la décision devait appartenir
(1) Allusion dans P. 19316.
(3) P. 19296; 1" août.
(4) P. 19302; 5 août.
(5) P. 19408; 19 octobre
au principal intéressé, il lui écrivit maintenant d'obéir à saint Louis et à Charles d'Anjou, dont « les ordres devaient être la loi écrite '^). » Pour lui, aussitôt averti, il s'était mis en devoir d'aviser.
Il renonça immédiatement à son projet de lancer un grand emprunt garanti par la Chambre. La Chambre avait déjà bien trop d'engagements pour en assumer de nouveaux, dès l'instant où il n'y avait plus de longtemps à compter sur la dîme (2). n fallait ti'ouver autre chose. Il n'est guère de projet qu'on n'ait examiné. Dans l'entourage du pape, on lui donnait des conseils sur lesquels il lie s'explique pas, mais qu'il ne voulut pas suivre, les jugeant peu honnêtes (3). Le cardinal de Sainte-Cécile avait lui aussi son avis. Il parlait de chercher un emprunt en Angletei're. C'eût été une gageure après ce qui s'était passé avec ce pays. Il proposait encore de pronmlguer une nouvelle dîme, sans doute en France. Le pape dut trouver que le clergé français payait déjà assez mal la première (^). Il s'arrêta à une idée plus simple, prier le roi de France d'avancer tout ou partie de la dîme. A deux reprises différentes, au mois de mars (s) et au mois de juillet (6), il le lui avait déjà demandé. Le 23 août ('^), il revint à la chargé, dans une lettre pathétique, où il faisait appel à ses, sentiments fraternels, à son dévouement à l'Eglise; énumérait, pour toucher le roi par l'exemple, ses propres sacrihces, et se déclarait incapable de les continuer plus longtemps. En même temps qu'à saint Louis, il s'était adressé à chaque fois au comte de Poitiers. Il se heurta à trois refus successifs. Les deux princes ne voulaient rien faire pour leur frère, et cela, notannnent, est tout à fait caractéristique de l'attitude de saint Louis vis-à-vis de l'entreprise sicilienne ; la laissant faire, l'approuvant, mais refusant d'y contribuer personnellement, sans doute parce (ju'il ménageait ses l'cssoiirces en vue de la croisade, à laquelle il devail penser déjn; et aussi parce qu'une pareille aventure ne lui semblait pas commandée par l'intérêt français. A la tin (vers le commencement d'octobre) Alfonse de Poitiers se laissa vaincre. Il consentit un prêt, à très court terme, de i.OOO marcs d'argent et de 5.000 livres tournois (s). Mais il fut impossible de
(2) P. 19316 (20 août).
(3) P. 19302 (5 août); cf. 19296.
(5) Le 28 mars (Reg. Clém. IV, 224, et P. 19022, attribué par erreur à Urbain IV). Cf. Reg. Clém. IV, 22.5 (P. 19084) l'autorisation au légat d'obliger la dîme à saint Louis.
(6) 18 juill. (P. 19276).
^8) P. 19421; le prêt était remboursable le 2 février 1266.
rien obtenir des prélats et des barons français, que le légat avait également sollicités. Au mois de novembre, alors, quatrième démarche auprès de saint Louis; c'était le moment où l'emprunt qu'on essayait de placer à Home n'obtenait qu'un succès assez maigre ; où d'autje pail on attendait (u d'un jour à l'autre, » dit le pape avec une forte exagération) l'armée de Charles d'Anjou. Il fallait à tout {)rix de l'argent. Sinon, ajoutait amèrement le pape, <( songe à prépai'er à ton frère les voies du retour, en nous laissant abandonnés au vent et aux flots (D. » Pour bien montrer le prix qu'on attachait à cette lettre, elle fut confiée à un personnage considérable, l'évêque d'Avignon, qui avait suivi Charles d'Anjou en Italie, et qui connaissait mieux que personne sa détresse, lui ayant souvent servi d'intermédiaire auprès de la curie, dans ses affaires financières. « Cherche un empi'unt, écrivait par la même occasion le pape au cardinal de Sainte-Cécile; cherche-le auprès du roi, auprès de son frère, auprès des pj'élats, aupj'ès des religieux, auprès des bourgeois, auprès des usuriers, auprès de tout le monde, et quand tu aurais déjà essuyé dix refus (2) ! » Et dans une circulaire au clergé de tous les pays soumis à la dîme, il le suppliait de faire lui-même l'avance nécessaire, en payant aussitôt et en une fois la dîme pour les deux exercices 1265-1206 et 1266-1267(3).
Eut-il cette fois plus de succès ? Cela paraît douteux, en tous cas rien ne permet de l'affirmer. Heureusement, il s'était ingénié de son côté.
A défaut de la Chambre, il avait un autre gage à sa portée, les propriétés des églises de Rome. Charles d'Anjou lui en avait parlé dès le mois de juillet'^). Les banquiers de Rome, si difficultueux, si défiants, moins cosmopolites que leurs confrères toscans, se montraient prêts à délier les cordons de leur bourse dès qu'on leur offrait, non seulement une assignation sur des recettes futures et qui leur semblaient un peu vagues, mais de bonnes hypothèques sur des biens qu'il touchait du doigt. Dès qu'il eut appris, par le cardinal de Sainte-Cécile, comment la dîme était devenue provisoirement indisponible, Clément IV songea à entrer dans les vues du roi. Mais la circonstance même qui rendait l'opération nécessaire, la rendait aussi bien risquée et bien onéreuse. Le gage était
m p. 19452; 17 nov. (cf. P. 19444).
(2) P. 19449. Le pape engageait aussi le cardinal à se montrer sévère dans la répression des fraudes de ceux qui trompaient sur la valeur de leurs bénéfices (P. 19459).
exposé à passer aux mains des créanciers. Il y eut, dans le Sacré- Collège, bien des hésitations émouvantes, bien des discussions orageuses, à l'idée de la conséquence inouïe que pouvait entraîner cette mesure : tant de sanctuaires vénérables privés de leurs biens, de leurs revenus, et par suite de tout culte! L'opposition se réveilla (1). La situation ressemblait un peu à celle où l'on s'était trouvé deux ans auparavant, quand Charles d'Anjou avait été élu au Sénat. Aujourd'hui comme alors, il s'agissait de savoir, non si l'on abandonnerait une politique où l'on était trop avancé pour reculer, mais dans quelle mesure on lui sacrifierait les intérêts et les droits temporels de l'Eglise. Les cardinaux restés hostiles à l'entreprise de Charles d'Anjou, et qui ne pouvaient plus guère la critiquer directement, se soulageaient en insistant sur ce qu'elle coûtait à l'Eglise. Ils voyaient partout des dangers ; accordaient peu, et de mauvaise grâce, et avec le plus de précautions possible; témoignaient eniin de leur mauvaise humeur par leur prudence. Tout le monde néanmoins tomba d'accord qu'il y aurait lieu d'hypothéquer, sauf quelques exceptions, les biens des églises et monastères de Home, jusqu'à concurrence de cent mille livres de provinois (2), pourvu toutefois qu'on eût la certitude que l'emprunt serait remboursé à temps. Or cette certitude, on ne l'avait pas, on ne pouvait l'avoir. Dans le doute, les uns ne voulaient rien faire. Tous les desservants des églises, disaient-ils, tomberaient à la charge du pape; les fonds obtenus seraient vite dissipés, et on ne se trouverait pas plus avancé qu'auparavant; on viendrait, alors encore, et avec autant de force, alléguer l'extrême nécessité pour arracher un sacrihce de plus ; il faudrait hypothéquer môme les propriétés sur lesquelles on faisait maintenant une exception; et ainsi l'Eglise n'aurait jamais la paix. A quoi servait-il donc d'avoir imposé un décime ? Les autres estimaient le moment venu de jouer le tout pour le tout, en ne considérant que le moment présent. Le pape ne savait auquel entendre. Il s'effrayait de sa responsabilité. Visiblement la situation était trop forte pour cet administrateur régulier et capable, qui n'avait pas l'énergie et la décision d'un Urbain IV. Lui si dévoué à Charles d'Anjou, il s'irrite, cette fois, contre les partisans les plus résolus de ce prince, contre
(1) Déjà P. 19296 constate que les cardinaux avaient refusé deux fois la proposition.
(2) Cela résulte de P. 19322 (corriger dans P. 19298 le texte fautif « usq2ie ad 100.000 librarum proventus et ecclesiarum possessiones » en « provisinorum ecclesiarum... ». Plus tard on verra qu'on substitua des tournois aux provinois, ce qui équivalait à augmenter de 20 % le montant de l'emprunt.
ceux qui le poussaient à ne rien lui refuser. « Il est facile, pour beaucoup, de dire : Faites, faites. C'est le pape seul qui affronte les difTicultés de Faction, qui compromet sa conscience, qui s'expose à Finfaniie perpétuelle de passer pour un dissipateur des biens d'Eglise. » Et n'osant pas se décider avec le concours des seuls cardinaux présents à la curie, il sollicita de ceux qui se trouvaient à Rome leur avis par écrit W. La réponse dut être favorable, car le 20 août le pape envoyait à Charles d'Anjou le modèle de formule auquel on s'était arrêté (2) ; et le 4 septembre (3), il faisait partir pour Rome, afm d'y diriger les opérations, Rérenger de Séguret, clerc de la Chambre, et maître Claude, son sous-diacre et chapelain (ce dernier fut remplacé, le 16 octobre (^), par Jacques, chanoine de Saint-Pierre). Les instructions qui leur furent données nous renseignent exactement sur les conditions de l'emprunt. La somme totale à emprunter était de 100.000 livres tournois (et non plus provinois, comme il en avait d'abord été question). Etaient exceptées de l'hypothèque les propriétés de Saint-Jean de Latran avec Saint-Silvestre et la basilique ad Sancta Sanctormn ; de Saint- Pierre, de toutes les églises cardinalices, de tous les monastères de religieuses et de tous les hôpitaux ; les maisons servant au logement des desservants; les biens meubles, les châteaux fortifiés, les bâtiments eux-mêmes des églises et des monastères. Les créanciers entreraient en possession de leurs gages aussitôt expiré le terme convenu pour le remboursement. Ils devraient les restituer aussitôt payés de la dette spéciale à raison de laquelle on les leur hypothéquait, même s'ils avaient encore quelque autre créance à faire valoir. Naturellement, Charles d'Anjou reconnaissait de son côté que les emprunts étaient contractés à son profit, et promettait de les rembourser à temps, et s'il ne le pouvait pas, d'entretenir du moins ù ses frais les desservants des églises, tant que les biens en seraient occupés, puis de les indemniser des pertes subies ^^K Dans ces conditions, les agents du pape s'efforcèrent de trouver de l'argent. Ils y eurent une certaine peine ; ce n'est que petit à petit, au jour le jour en quelque sorte, qu'ils y parvinrent; et par petites sommes ; impuissance ou défiance, l'emprunt se trouva extrêmement divisé. Le pape se plaignit de ces retards; le 17 no-
(1) Lettre du 3 août (P. 19298; Martène, II, 176), à laquelle sont empruntés les détails ci-dessus.
(3) Del Giudice, Codice diplomatico di Carlo I e II d'Angià, I, 58.
(4) Ibid., 64.
(5j Ihid., 57 et suiv.
vembre, on n'avait pu avoir encore qu'une trentaine de mille livres (1); le 19 janvier, on était arrivé à un peu plus de 55.000(2), payables avant la saint Jean-Baptiste; quelques emprunts, à la fin de janvier, portèrent le total à environ 62.000 livres O). Gomme d'autre part, dès avant l'autorisation donnée d'obliger les biens des églises, Charles d'Anjou devait déjà à des banquiers romains 40 à 50.000 livres de provinois, soit 32 à 40.000 livres tournois (lesquelles naturellement furent elles aussi, rétroactivement, gagées comme les emprunts postérieurs) (^), le total prévu de 100.000 livres se trouvait parfait.
En sonnne, au milieu de beaucoup de difficultés, avec beaucoup de plaintes, on avait vécu; on avait gagné le moment où l'arrivée de l'armée de secours allait permettre d'entrer en campagne. Un suprême et décisif effort était nécessaire. Le pape le fit avec le concours des banquiers de sa Cliambre, de Bonaventura di Bernardino et de ses associés. A la fm de décembre, il obtenait d'eux, d'un coup, 50.000 livres tournois. Mais il avait dû, pour cela, leur donner en gage les vases d'or et d'argent et les pierres précieuses de sa chapelle et de son trésor (s). C'était sa dernière carte que jouait le Saint-Siège.
(3) Outre les lettres du pape, nous sommes renseignés sur ces emprunts par deux séries de documents qui se complètent — sauf quelques lacunes dues à des pertes — et sont la contre-partie les uns des autres : A. Les actes par lesquels le roi de Sicile reconnaissait les dettes contractées et promettait de les faire rembourser sur la dîme; ils sont enregistrés dans le Reg. Ang., 40, fol. 1 à 4, et ont été publiés — en partie seulement — par Del G'iudice, Codice... di Carlo /... d'Angid, I, 57. Del Giudice a laissé de côté, outre un acte aujourd'hui à peu près illisible au fol. 1 du registre, daté du 17 septembre, quinze actes (fol. 4) échelonnés du 29 octobre 1265 au 24 janvier 1266 et constatant des emprunts pour une somme globale de 19.500 livres. Il y en a enfin un dernier, pour 7.100 livres, du 1" avril. B. Vingt-cinq quittances numérotées (de la même main, semble-t-il, qui les a rédigées) de 1 à 27 (les n" 3 et 4 sont perdus), dressées par le notaire Angelerio des Madelberti de Crémone, datées de Paris, Sainte-Geneviève ou de Saint-Maurdes-Fossés, du 6 juin au 17 août 1266, et constatant des remboursements faits par le cardinal de Sainte-Cécile, sur les fonds du décime, aux représentants en France des banques romaines créancières. Ces quittances sont conservées aux Archives du Vatican, Instrumenta Miscellanea, à leur date. — Cf. enfin P. 19570, 19681, 19682, 19683. Les lacunes et le mauvais état des documents rangés sous la rubrique A ne permettent pas d'affirmer si les prêts mentionnés dans ces lettres pontificales y sont compris ou sont au contraire postérieurs. Les quittances correspondant à P. 19681 et P. 19683 se trouvent dans le groupe B.
(4) Cela résulte, semble-t-il, de P. 19322 (Martène, II, 188; 23 août). 5^ P. 19500 et 19511 (31 déc. et 1" janv.).
Heureusement, moins de deux mois après le jour où il se résignait à cette humiliante extrémité, la bataille de Bénévent venait rassurer les créanciers de Charles d'Anjou, et délivrer Clément IV de la crainte obsédante de se trouver insolvable.
De ce qui précède, on voit qu'il serait difficile d'exagérer le service que les financiers toscans et romains ont rendu, dans la circonstance, à Charles d'Anjou. A la lettre, il a dû sa couronne à ceux qui l'ont mis en état d'aller la conquérir. La haute banque, née depuis un demi-siècle, venait, par une opération sans précédents, d'affirmer sa force d'une manière éclatante. Puissance toute moderne, mais qui, par un curieux contraste, se trouvait encore si étroitement soumise à l'influence de la grande puissance morale du Moyen-Age, de la papauté !
Ce concours prêté à Charles d'Anjou a produit d'ailleurs d'autres importantes conséquences. D'abord, la conquête économique de l'Italie méridionale par les Toscans. Elle s'annonçait avant même que le nouveau roi eût mis le pied dans ses futurs Etats. Du registre qui renfermait les actes de la première année de son règne, il ne subsiste que bien peu de chose : mais une forte proportion des rares documents conservés sont des sauf-conduits accordés à des marchands italiens pour commercer dans toute l'étendue du Royaume. Il y en a deux collectifs pour les Guelfes de Sienne W et de Pérouse(2); et plusieurs autres particuliers pour des compagnies siennoises, romaines ou florentines (3). Dans les années qui suivent, après Bénévent, on trouve encore beaucoup de pièces semblables (^); et un bien plus grand nombre à coup sûr ont péri. Naturellement, parmi ces privilégiés, figurent plusieurs des créanciers du roi: il payait ainsi l'intérêt de ses dettes. Cela fut le prin-
(1) Del Giudice, op. cit., I, 32; 16 juillet 1265.
(2) Minieri Riccio, Saggio di Codice diplomatico, I, 39; 13 octobre.
(3) Ibid., 37-39, 22 juillet-8 octobre. — Le Reg. Ang., 40, fol. 1, contient aussi deux pièces de ce genre, l'une pour les Signorili de Rome, l'autre pour Andréa di Cristoforo (Tolomei), de Sienne, et G".
(4) Par exemple (cette liste n'a pas la prétention d'être complète), deux saufconduits pour deux banques florentines, dont celle de Ricco Ronaguide et Angelerio Rouelle {Reg. Ang. 29, fol. 4), des 5 et 6 nov. 1266; — ibid., fol. 7 (11 déc.) pour des marchands de Prato et Florence; — Reg. Ang., 2, fol. 14 v" (10 mars 1268^ pour des Siennois; — Ibid., fol. 7-10 et 21, pour toute une série de maisons de Lucques, Pistoia, Florence et Sienne.
cipe d'une véritable révolution commerciale. Sous les Hohenstaufen, le comiiierce dans le royaume de Sicile, dans la mesure où il n'était pas monopolisé par le souverain lui-même, paraît avoir été à peu près complètement aux mains, soit des habitants du pays, soit surtout des citoyens des grandes républiques maritimes, Pise, Gênes et Venise, au moins lorsque ces villes étaient en bons termes avec Frédéric II. Mais Florentins, Siennois, Lucquois, Arétins, Pérugins, grands banquiers ou humbles mercantis, se précipitèrent en foule à la suite de l'armée angevine. Tous ces émigrés avaient joué leur fortune sur une seule carte, le succès de Charles d'Anjou; ce succès venu, ils entendaient bien l'exploiter à fond et de toutes manières. Ils eurent d'autant moins de peine à s'emparer du marché qui s'ouvrait à eux que la politique de monopoles pratiquée par les Hohenstaufen avait affaibli par avance la concurrence locale, tandis que les guerres de Charles d'Anjou contre Pise, puis contre Gênes, excluaient ces redoutables rivales, pour de longues années, des bénéflces du commerce sicilien. Le roi lui-même, dans la laborieuse période d'organisation qui précéda son entrée en campagne contre Manfred, avait appris à employer les grandes maisons de banque italiennes ; il continua toujours à recourir à elles. A quelques-unes même, il assura une situation ofhcielle. Dans un acte du i^'" octobre 1265, parlant des Signorili, de Rome, il les appelle « nos banquiers (D. » Plus tard, après la crise déchaînée par Conradin, où ils se signalèrent encore, ce furent les Siennois Francesco di Guido et Bonaventura di Bernardino qui remplirent auprès de lui des fonctions analogues à celles des banquiers de la Chambre apostolique. Sous ses successeurs, on verra, par moments, l'inlluence politique des Florentins dans le Royaume égaler leur prépondérance commerciale ; en même temps que se perpétuera la tradition qui fait du roi de Sicile le protecteur du parti guelfe toscan (h.
Car ce fut la seconde conséquence, toute politique, de cette vaste opération hnancière. L'alliance des Guelfes et de Charles d'Anjou, Urbain IV l'avait préparée; Clément IV la conclut en acceptant de servir d'intermédiaire entre son protégé et la haute banque toscane, devenue un parti. Les Guelfes avaient d'avance tous les droits sur le vainqueur de Manfred. Et nous n'avons encore parlé que des services d'argent; mais il y en eut d'autres. Non seulement — cela va de soi — toute la noblesse guelfe servit Charles d'Anjou de son
(1) Sur la conquête économique du Royaume par la Toscane, voir le livre d'Yver, Le Commerce et les Marchands dans Vlialie méridionale aux Xlll' et XIV' siècles.
épée, sur les divers champs de bataille où se jouèrent les destinées de ritalie ; mais dans ce temps et dans ce pays où l'on trouvait encore naturel de quitter son comptoir pour boucler son arnmre, et où entre le marchand et le chevalier la limite était indécise, plus d'un, parmi ces manieurs d'argent, convaincu que le chemin qui le ramènerait dans sa patrie passerait par la Sicile, se transforma en soldat. Tel Notto Sahmbene (D. Il avait d'abord aidé Charles d'Anjou de sa bourse; quand la descente de Conradin vint tout remettre en question, et sembla devoir ajourner à un avenir indéfini les espérances des Guelfes siennois, il vint combattre dans^ l'armée angevine. Décidé à vaincre ou à mourir avec elle, et voulant mettre en repos sa conscience sur laquelle pesaient ses biens acquis par l'usure, il ht don au Saint-Siège de tout ce qui lui restait de sa fortune (2). n se comporta vaillanmient à Tagliacozzo, et mérita, avec les éloges de Charles d'Anjou ^^\ la concession que le roi, devenu vicaire impérial en Toscane, lui lit en 1268 du vicariat de San Quirico et d'Orgia (^). Tel encore Pierre des Tolomei, un autre banquier siennois, qui pour des services analogues recevra en fief la châtellenie de Monteagutolo del Bosco et toutes ses dépendances au temps de Frédéric II (s). A de tels hommes, à leurs famiUes, à leurs partisans, Charles d'Anjou ne pourra rien refuser. Ils lui demanderont de les rapatrier; — il le leur doit bien ; de flatter leur vanité, de grandir leur situation, par des anoblissements et des faveurs; — il se prêtera sans peine à ce qui lui coûtera si peu; de les soutenir contre leurs adversaires gibehns; — il s'en chargera volontiers, trop heureux que la reconnaissance lui fasse un devoir de ce que lui conseillaient déjà la vengeance, l'intérêt, l'exemple de celui qu'il remplace. Dès 1265, il n'était pas besoin de beaucoup de clairvoyance pour deviner qu'il aurait une pohtique toscane et la léguerait à ses héritiers.
(1) Cf. plus haut, p. 344.
(2) Revenu sain et sauf, le pape lui rendit ses biens, à charge d'indemniser, parmi les victimes de ses opérations, les laïques seulement {Reg. Clém. IV\ 678; 30 oct. 1268).
(3) Lettre du roi, du 19 juillet 1269 (Del Giudice, Codice diplomatico di Carlo I e II d'Angiô, II, 210, n. 1).
(4) 28 sept. 1268; Ficker, Forschungen, etc., IV, 464, d'après l'original des Archives de Sienne; — Del Giudice, op. cit., 210, d'après Reg. Ang., 4, fol. 11 V (sous une forme un peu différente). Cf. ibid., p. 211 n. d'autres privilèges en faveur des Salimbeni.
(5) 29 sept. 1268; Paoli et Piccolomini, Lettere volgari del secolo XIII, etc., p. 106.