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CHAPITRE V

Le voyage de l'armée angevine : les alliances lombardes.

En même temps, et sous couleur de préparer les voies à l'arriiée qui se formait en France, il acquérait dans la Haute Italie des alliances destinées à survivre aux circonstances, et qui lui permettraient un jour d'avoir aussi sa politique lombarde.

On pense bien qu'il n'avait pas attendu le milieu de l'année 1265 pour aviser aux moyens d'amener à pied d'œuvre les troupes chargées d'envahir le Royaume. Du jour où il s'était senti indispensable au Saint-Siège, et virtuellement d'accord avec lui, il avait commencé sa campagne diplomatique.

Des trois routes qui s'offraient, la voie de mer était sans comparaison la plus rapide, et par suite la meilleure, tant qu'il s'agissait de petits convois, et que l'urgence faisait passer sur les risques. C'est par mer que le comte avait envoyé à Rome Jacques de Ganielme et ses compagnons; par mer aussi qu'il maintint ses comnmnications avec eux (ï), qu'il se rendit lui-même à Rome, et que quelques mois plus tard la reine Béatrix l'y rejoignit (2). Mais on était exposé à se Jieurter à des Hottes ennemies supérieures en forces, et qui faisaient bonne garde. Charles d'Anjou, bien qu'escorté d'une escadre importante, n'avait pas osé affronter en haute mer les croisières sicilienne et pisane (3) ; n s'était prudemment tenu près des côtes, prêt à chercher un abri dans le premier port. Sa bonne étoile avait voulu qu'il trompât la vigilance de ses ennemis; mais sa flotte, au retour, n'eut pas la même fortune ; douze galères, surprises aux environs de San Remo, furent très mal accommodées par les vaisseaux de Manfred. Il eût été de la

(1) Blancard, Une page inédite, etc., dans Bibl. de l'Fxole des Chartes, 1869,

(2) Merkel, La dominazione Angioina in Piemonte e in Lombardia, 47.

(3) Je ne sais sur quoi se fonde Sternfeld, Karl von Anjou als Grai der Pro vence, 237, pour dire que les Pisans avaient abandonné Manfred. La lettre de Clément IV qu'il cite ne le dit pas et permet même de supposer le contraire.

dernière imprudence de risquer, sur une bataille navale très chanceuse, le sort de toute l'entreprise. Même devenu maître de la mer, et malgré les efforts accomplis dans les arsenaux de Provence (1), le comte n'avait pas sans doute assez de transports pour suflii^e aux équipages d'une armée considérable.

Puisque la voie de terre s'imposait ainsi, restait le choix, ou de suivre la Rivière de Gênes, de traverser la Lunigiane, et de venir déboucher en Toscane; — ou bien de franchir les Alpes, de concentrer l'armée en Piémont, et de la conduire par un grand circuit à travers la Lombardie et la Romagne jusque dans la Marche d'Ancône, où Ton se trouverait en territoire pontihcal.

Le premier chemin était le plus court, mais sans parler des difflcultés de marche et de ravitaillement, plus grandes, sur l'étroite Corniche, que dans les larges et riches plaines de l'Italie septentrionale, il empruntait d'un bout à l'autre des territoires ou neutres ou hostiles. En Toscane, depuis l'écrasement de Lucques, l'armée angevine ne rencontrerait que des adversaires. Et serait-elle même en mesure d'y arriver ? Rien pour cela n'était plus indispensable que le concours de Gênes, et rien cependant n'était moins assuré. Cette ville continuait d'être brouillée avec le Saint-Siège, à raison de l'appui qu'elle avait en 1261 prêté à Paléologue (2) ; et alliée de Manfred depuis 1257, elle avait renouvelé ses traités avec ce prince, d'abord en 1259, puis en 1261 (3)^ s'interdisant à chaque fois, par une clause soigneusement reproduite d'un instrument dans l'autre, de donner passage, asile, aide ou conseil aux ennemis du roi de Sicile et aux expéditions militaires dirigées contre lui. La parade opposée jadis par Manfred aux visées d'Edmond d'Angleterre pouvait aussi bien servir contre celles de Charles d'Anjou. Que Gênes fût d'ailleurs disposée à prendre ses devoirs au sérieux, elle venait de le prouver. Dans un l'èglement de frontières fait avec le comtt^ de Provence, et en 1262, à une époque où ses projets sur la Sicile étaient si incertains que la précaution pouvait sembler superflue, elle avait fait insérer un paragraphe par lequel elle s'obligeait bien à garantir la sécurité des sujets provençaux passant sur son tei'ritoire, mais à la condition que ce ne fût pas en armes et pour alleiattaquer le roi Manfred. Elle sortait cependant d'une révolution

(1) Cf. les extraits du Liber Rubeus des Archives des Bouches-du-Rhône donnés par Sternfeld, op. cit., 215 et 253-262.

(2) Cf. plus haut, p. 334.

(3) BFW. 4664, 4692, 4732; cf. plus haut, p. 142. Sur la politique génoise à cette époque, voir Caro, Genua und die Machte am Mittelmeer, I, 142-157.

(4) BFW. 14179, juin 1262.

inléi'ieuie : Bucoanegra renversé, la capitainerie du peuple suppiiinée, rancioniie constituLiun rétablie (D ; mais sa puliti(iue au dehors n'en était pas changée.

Il est vrai qu'au comniencenient de l'année 1264 un lait nouveau s'était produit. Nous avons déjà l'ait allusion au complot organisé par des agents siciliens en vue de ramener les Latins à Constaiitinople (2). Or parmi les conjurés se trouvait le podestat des Génois résidant en Ptomanie, Guillaume Guercio. Il obéissait sans doute à quelque motif personnel (3); en tous cas il trahissait et les intérêls et les intentions de sa patrie. L'empereur grec découvrit et déjoua l'intrigue. Il avait jadis, par le traité de Nymphée, accordé aux Génois la possession d'un quartier dans sa capitale. Il se vengea maintenant en les expulsant de Gonstantinople et en les reléguant à Erekli, sur la mer de Marmara (^). Gênes était vraiment en droil d'en vouloir à Manfred. Les deux objets que sa diplomatie poujsuivait avec une égale attention, le maintien d'une situation commerciale privilégiée, en Orient, et au moins égale en Sicile à celle des républiques concurrentes, ces deux objets, du fait du roi, risquaient de se trouver inconciliables. On lui avait déjà passé bien des choses, son alliance avec Pise, son amitié avec Venise ; faudrait-il encore payer de la perte d'inappréciables privilèges les frais de sa politique brouillonne ? Par contre, cette grosse déception offrait ce bon côté qu'elle facilitait un rapprochement avec la curie. On aurait moins de peine à s'excuser du traité de 1201, moins de peine aussi à se le faire pardonner, à présent qu'on en avait perdu le scandaleux bénéfice. La situation môme fournissait donc aux adversaires de Manfred d'excellents arguments pour détacher de lui les Génois.

Charles d'Anjou envoya à cet effet l'évêque d'Avignon (5), et le pape frère Ambroise, prieur des Prêcheurs d'Orvieto ^^\ officiellement chargé de procurer, dans l'intérêt de la Terre Sainte, la réconciliation de Gênes avec Venise, mais dont les instructions secrètes devaient embrasser d'autres objets encore. Comment ils

(1) Caro, op. cit., 114 et suiv.

(2) Cf. plus haut, p. 403.

(3) Caro, op. cit., 167, n. 2, a montré que la famille Guercio avait d'anciennes possessions à Gonstantinople; peut-être Paléologue refusa-t-il de reconnaître ses droits.

(4) Caro, op. cit., 167.

(5) Sternfeld, op. cit., 216, d'après le Liber Riibeus des Archives de Marseille.

(6) Ambroise fut accrédité auprès des Génois par lettre du 22 juin {Reg. Urb. IW II, 850-852). Faculté lui était donnée de suspendre provisoirement l'interdit lancé contre Gênes. — Une démarche en faveur de la paix fut aussi essayée à N'enise.

furent reçus, aucun témoignage direct ne nous l'apprend d). Mais les Annales de la ville la montrent, cette année, plus troublée que jamais (2). Deux tentatives sont faites coup sur coup pour rétablir la capitainerie du peuple ; la première par Simone Grillo, la seconde par Oberto Spinola; celle-ci, tout au moins, encouragée par Pallavicini (3), autant dire par Manfred. On est donc porté à croire que les querelles entre les factions de la noblesse, qui avaient pour objet principal et avoué le partage de l'influence locale et deis places dans le conseil, étaient fomentées aussi par les grandes puissances sur le point d'en venir aux mains, et qui se disputaient l'alliance génoise. Chacune avait ses clients, acquis d'avance ; le pape les Grimaldi, et surtout les Fieschi, les parents d'Innocent I\' (un Fieschi, le cardinal de Saint-Adrien, comptait parmi les membres du Sacré-Collège les plus dévoués à Charles d'Anjou (^*)) ; et Manfred les anciens amis de son père, les Spinola, les Doria (un Doria, Percival, remplissait à son service les plus hautes fonctions, et se trouvait compromis très avant dans la lutte contre la curie (5). Mais aucun des deux partis ne put l'emporter sur l'autre (6). Leur désaccord paralysait forcément Gênes. Pour que cette ville pût prendre résolument parti entre ceux qui la sollicitaient, il aurait fallu qu'on en revînt aux derniers temps de Frédéric II : la moitié de la noblesse en exil, l'autre eût pu s'engager à corps perdu, sans contrepoids ni contrôle, dans une alliance étrangère. Et l'aurait-elle même fait? Certains intérêts communs et primordiaux s'imposaient à tous les partis, en dépit de leurs préférences. Gênes ne pouvait se permettre de rester longtemps ])rouillée avec le souverain, quel qu'il fût, qui régnei'ait sur la Sicile. Faute d'être en état de prévoir l'issue du conflit qui commençait, — et au moins par sa rapidité foudroyante le dénouement surprit tout le monde, • — on devait se dire qu'il serait un jour moins compromettant, moins irréparable, de n'avoir pas soutenu le vainqueur que de l'avoir combattu. Rester neutre et voir venir était ici moins indécision que prudence. Mais Gênes neutre barrait le chemin à Charles d'Anjou aussi bien que l'eût fait Gênes hostile.

(1) Les Annales Januenses ne parlent pas de ces négociations.

(2) 246-249; Caro, op. cit., 153-155.

(3) A la vérité, les Ann. Jan. parlent seulement de Lombardi, sans préciser. Mais avec Caro il est naturel de songer à Pallavicini qui, l'année suivante, passait pour d'accord avec les Spinola {Ann. Jan., 252).

(4) Cf. plus haut, p. 307.

(5) Cf. plus haut, p. 142, 262 et suiv.; 499.

(6) Il faut ajouter cpu'en 1204 une certaine rivalité jalouse s'était glissée entre les Fieschi et les Grimaldi {Ann. Jan., 248). Le parti favorable à la curie et par suite à Charles d'Anjou s'en trouvait affaibli d'autant.

Plus au Nord, lès choses s'étaient présentées autrement. Là des

conquêtes, entreprises jadis sans aucune vue lointaine d'avenii-, sans aucune prévision du parti qu'il en tirerait un jour, et à une date où il ne songeait guère à s'asseoir sur le trône des llolicnstauten, allaient lui fournir le point d'appui nécessaire de ses coiuhinaisons nouvelles.

Pour retracer, en effet, dans son ensemble et depuis ses origines, l'histoire des progrès de l'intluence angevine dans la Haute- Italie, il faut remonter à bien des années en arrière, jusqu'en 1258(1). Et lorsque Charles d'Anjou commençait d'y guerroyer ou d'y intriguer, ce n'était pas pour préparer de loin la conquête de la Sicile. Pour une fois il pratiquait, non une politique grandiose et lointaine, mais une politique locale et presque terre à terre. Il faisait modestement son métier de souverain provençal. Non que ses prédécesseurs lui eussent légué sur le Piémont des droits quelconques (2). Mais il se conformait à la loi historique qui a toujours empêché les frontières de s'arrêtei' aux lignes de faîte; qui a créé la Savoie et tant d'autres Etats établis à cheval sur les Alpes. Maître des pentes méditerranéennes des Alpes Maritimes et du débouché vers le Sud des cols qui les traversent, il aspirait à dominer aussi le versant Nord de la chaîne, et à descendre dans les plaines du Piémont méridional (3).

Le 19 janvier 1258 (^), il achetait ses biens au comte Guillaume II de Vintimille, brouillé alors avec Gênes et en quête d'un appui. Cela lui donnait les vallées de la A'ésubie et de la Pvoja. et reportait

(1) Il est à remarquer qu'en 1255-1256, lors du conflit engagé au sujet de Thomas de Savoie entre Asti d'une part, les rois de France et d'Angleterre de l'autre (cf. plus haut, pp. 143-144), Charles d'Anjou s'était montré favorable à Asti (Sternfeld, Karl von Anjou als Gral der Provence, 118). Il avait donc déjà une politique piémontaise, de laquelle d'ailleurs on ne sait pas autre cho^e. Comme on va le voir dans la suite, il fut au contraire l'adversaire d'Asti.

(2) Merkel, Una preiesa dominazione Provenzale in Piemonte nel secolo XIII, dans les Miscellanea di Storia Haliana, 2° série, XI, 401, a montré que ces droits n'avaient jamais existé.

(3) Sur ce qui suit, cf. les mémoires de Merisel, Un quarto di secolo di vita comunale e le origini délia dominazione Angioina in Piemonte, et La dominazione di Carlo I d'Angiô in Piemonte e in Lombardia e i suoi rapporti colle guerre contro re Man^redi e Corradino, dans les Memorie délia R. Accademia délie Scienze di Torino, série II, XL et XLI.

(4) Gioffredo délia Chiesa, Storia délie Alpi iMarittime, dans HPM., SS. II, 591; cf. Merkel, Un quarto di secolo, etc., 141.

sa frontière jusqu'au col de Tende. Les troubles du pays lui peiniirent d'aller plus loin. Un certain nombre de villes piémontaises, jadis alliées et à demi sujettes d'Asti, récennuent émancipées, mais toujours menacées, cherchaient un protecteur. D'adroiteu promesses y firent des partisans au comte de Piovence (D ; successivement, entraînées les unes par les autres, comnmnes et seigneurs se donnèrent à lui ; d'abord, au cours de l'année 1269, Guneo(2), puis la puissante abbaye de San Dalmazzo(3)^ puis presque simultanément Alba et Ghei^asco (^) ; enfin, au plus tard au commencement de 1260, Savigiliano (•''), et bientôt après Bene («) et Mondovi ('^). Ces conventions qui, pour autant qu'on les connaît, se ressemblent beaucoup entre elles, lui sont extrêmement avantageuses. Il peut installer dans chaque ville, pour la gouverner suivant les statuts anciens, à condition qu'il les ait approuvés, un vicaire choisi par lui-même. Il lève la taille, une fois par an, jusqu'à concurrence d'un chiffre fixé. On lui abandonne tous les droits régaliens et tous les domaines des villes ; partout les seigneurs, vassaux des communes, lui transfèrent leur hommage; ainsi les seigneurs de iVlanzano (^), les marquis de Ceva (9)^ et les comtes de Biandrate(io)^ les marquis de Busca, vassaux -d'Alba^n), les marquis de Saluées et del Garrettod^); en sorte qu'il se trouve suzerain, au moins pour certains fiefs, de toutes les principales familles seigneuriales du Piémont méridional. Les citoyens des villes soumises s'obligent aussi au service d'ost et de chevauchée, une fois

(1) Pour Cuneo, voir Merkel, op. cit., J43-145; pour Savigliano, ibid., 155.

(2) Le 10 juillet, Cuneo nomme ses procureurs chargés d'apporter sa soumission. L'acte même la constatant est du 24 (Del Giudice, Codice diplomatico di Cnrlo I e II d'Angiô, I, Append. Lxvnr; Merkel, op. cit., 145).

(3) L'abbé Thomas conclut avec Charles d'Anjou, le 14 août 1259, un contrat de partage (rés. dans Merkel, 149), confirmé par le chapitre du monastère, le 26 mars 1260 aiPM., Chartarum II, 1606).

(4) Alba constitue procureurs le 23 août et Cherasco le 24 {ibid., 1586, 1589). Le traité définitif est du 13 nov. [ibid., 1594). Cherasco le confirme le 10 décembre et prête serment aux représentants de Charles d'Anjou, Visdomino, archevêque d'Aix, et Gautier d'Aunay {ibid., 1597). Alba en fait autant le 23 février 1260 [ibid., 1603).

(5) Dans un acte du 5 janv. 1260 {ibid., 1599), Charles est déjà dit seigneur de Savigliano.

(6) Peu après le 3 avril 1260 (Merkel, op. cit., 166).

(7) Charles est qualifié de seigneur de Mondovi le 23 avril 1260 (MHP., Chartarum II, 1609).

(8) Merkel, op. cit., 153.

(9) Moriondi, Monumenta Aquensia, II, 670.

(10) HPM., Cliartarum II, 1609.

(11) Merkel, op. cit., 169.

(12) HPM., Chartarum II, 1600.

par an, pondaiU quarante jours, à leurs frais en deçà de certaines limites, et au delà aux frais du comte. Il n'y a aucun rapport entre la situation de celui-ci et celle de ses contemporains les seigneurs de Lombardie et de la Marche, qui ne sont encore, en droit, (|ue des podestats à long terme. L'analogie est extrême, au contraire, entre les traités qu'il conclut avec les villes piémontaises et ceux (fu'il avait imposés aux grandes conmiunes provençales <i). De même l'organisation adminis^trative qu'il donne à ses possessions nouvelles est calquée sur celle de la Provence. A la tête de l'ensemble du pays est un sénéchal (2) assisté d'un juge-mage (3) ; dans chaque ville, on trouve un vicaire, un juge, et un clavaire ou trésorier ('i). Le Piémont méridional est comme une extension de la Provence; cela se marque jusque dans le choix des fonctionnaires; beaucoup sont des Provençaux.

Naturellement, tout cela ne pouvait s'accomplir sans que Charles d'Anjou eût affaire à ceux qu'il lésait ou menaçait. Gênes, d'abord; elle avait toujours considéré le comté de ^'intimille comme étant dans sa mouvance, et ne pouvait voir qu'un empiétement dans le traité de janvier 1258. Pourtant on n'en vint pas à une rupture. Une transaction, signée le 22 juillet 1262 (s), partageait en deux l'objet du litige. Vintimille, Monaco, Roquebrune et Menton, ainsi que quelques petites localités du comté de Vintimille, firent retour à Gênes, qui y recouvra ses droits de suzeraineté, en laissant le domaine utile au comte Guillaume. Mais Charles d'Anjou garda Castillon et Briga, c'est-à-dire la route du col de Tende et ses communications assurées avec ses possessions piémontaises. Les deux parties convenaient de regarder comme limite de leurs sphères d'influence Monaco et la Turbie, et s'interdisaient toute acquisition de territoire l'une chez l'autre. — Asti ne se résigna pas sans guerre ouverte à perdre son influence sur ses voisines du Sud. Une première fois, le 21 février 1260, elle dut en son nom et au nom de ses alliées, Turin, Chieri et Fossano, signer une trêve qui recon-

(1) Cela a été très bien mis en lumière par Sfernfeld et Merkel.

(2) Le premier connu est Jacques de Gantelme, nommé pour la première fois le 3 avril 1260 (Merkel, 166). — Sur l'institution du sénéchal en Provence, due h Charles d'Anjou, cf. Sternfeld, 26.

(3) Mentionné dans une convention avec les marquis de Busca, 10 fév. 1264 (Merkel, La dominazione, etc., 18).

(4) Cf. rénumération de ces officiers pour Cuneo dans un document cité par Merkel, Un quarto di secolo, etc., 166).

(.5) HPM., Liber Jurrum reipiiblicae Janvensis, I, 1402; et Leges Municipales, I, 101 (Bp-'W. 14179).

naissait le statu quo (D. Mais ce ne fut que pour se préparer de nouveau à la lutte. Elle la reprit, après s'être alliée le 24 mars 1260 au marquis Guillaume de Montf errât ^2), et le 18 juin à Ghieri (3). Ses armes ne furent pas plus heureuses; et après quelques années (riiostiiités intermittentes et mal connues, elle dut se résigner, le 17 juillet 1263 (^), à une trêve qui dans ses grandes lignes reproduisait celle de 1260, et qui désormais, périodiquement renouvelée, mit un terme durable aux hostilités. — A cet arrangement intervint encore l'évêque d'Asti, lui aussi lésé dans sa mense épiscopale par les progrès de la puissance angevine (5), n revendiquait en effet la seigneurie féodale de Mondovi (6), sans parler de bon nombre de droits féodaux ou d'alleux dans la région. Il dut en céder à Charles d'Anjou la plus grande partie, y compris Mondovi, pour toute la durée de la trêve. — Ainsi par cet ensemble de conventions étaient consacrées les conquêtes du comte de Provence.

Parmi ceux qui cherchèrent à lui barrer le chemin, faut-il encore compter Manfred ? On a vu qu'il est possible d'expliquer autrement les efforts faits par le roi de Sicile, en 1261, pour s'établir solidement dans le Piémont, par l'occupation d'Alexandrie et par l'alliance avec le marquis de Montf errât ('''). Sans doute ce dernier était en même temps allié d'Asti, et très probablement contre le comte de Provence. Mais il paraît y avoir eu là deux combinaisons politiques bien distinctes. On ne saisit pas trace de relations qu'Asti aurait eues avec Manfred ou Alexandrie. Rien ne prouve que la ligue très étroite conclue en 1262 entre Alexandrie et Pavie (8), sous le patronage moral de Manfred, visât le comte de Provence; car aucune de ces deux villes, en somme, n'était menacée par lui. Asti seule supportait tout le choc. En tous cas, même si l'on suppose que les menées de Manfred lui étaient suggérées par quelque inquiétude des projets de Charles d'Anjou, il sera

(1) HPM., Chartarum II, 1600: Codex Astensis, 111, 1098.

(2) Ibid., 1049. Le marquis stipulait qu'il ne pourrait être tenu de faire la guerre à Pavie, aux comtes de Savoie et aux marquis de Saluées; Asti exceptait de même Pavie.

(3^ Ihîd., II, 319. Chieri donnait en gage deux de ses châteaux pour deux ans; Asti devait les lui rendre avant ce délai en cas de paix avec le comte de Provence.

(4) Ihid., III, 1105.

f5) Le 7 fév. 1262 (ibid., IV, 43), Asti avait décidé de ne pas traiter avec Charles d'Anjou tant qu'il n'aurait pas rendu à l'église d'Asti ce qu'il lui avait enlevé.

(6) Cf. plus haut, p. 14.

■;(T Cf. plus haut, pp. 150-151.

(8) BFW. 14180; cf. plus haut, p. 151.

piquant de signaler cette première rivalité par laquelle les deux adversaires préludaient au duel à mort dans lequel ils étaient destinés à se rencontrer un jour, mais on ne doit ni en grossir Timportance et en changei' la signilication, ni attribuer à Tun ou à lautre des pressentiments qu'il ne pouvait pus avoir. C'était son inlluence en Piémont, seule, et non pas son trône de Sicile, que Manfred pouvait éprouvei' le besoin de protéger contre un incommode et entreprenant voisin. Quant à Charles d'Anjou, rien ne lui était encore plus étranger, à cette époque, que l'idée de combattre en Manlred l'ennemi du Saint-Siège, le roi illégitime de la Sicile, l'usurpateur de l'autorité impériale en Italie. Il n'avait aucun concert, aucune communauté de vues, avec les ennemis que iMan- Ired avait en Italie, ni avec la curie. C'est un contresens ei un anachronisme, pour le Piémont et à cette époque, de parler de ligue guelfe et de ligue gibeline. Non seulement ces deux mots y étaient parfaitement inconnus, mais encore l'idée qu'on est habitué à y rattacher.

Tant que vécut Alexandre IV, on peut même soutenir que loin d'être le champion du pape, Charles d'Anjou en était plutôt mal vu, comme un personnage de caractère diflicile, indocile, peu disposé soit à respecter les droits et les privilèges de ses sujets ecclésiastiques, soit à laisser le Saint-Siège intervenir en médiateur dans ses affaires (D. En Provence, Alexandre s'était montré assez peu favorable, en somme, à l'établissement et à l'extension de l'autoi'ité de Charles d'y\njou (2). C'est avec indifférence, pour ne pas dire plus, qu'il dut assister à ses succès en Piémont.

Beaucoup plus que la résistance assez décousue qu'il rencontiu sui" les lieux mêmes, ce furent ses autres affaires qui empêchèrent Charles d'Anjou de pcnisser avec plus de vigueur ses entreprises italiennes. En 12()1, des procès à soutenir au Parlement de Paris o); en 1262, la révolte de iVlai'seille, éclatée dès le commencement de Tannée, vaincue seulement au mois de novembre (^); en 1263, les négociations actives poursuivies avec Urbain IV, à propos de la Sicile, et avec Rome, à propos du Sénat, tout cela suffisait à absorber son attention. Aux années d'expansion rapide succède une période oii il se recueille et semble s'arrêter; très peu de ses actes

(1) Voir les exemples cités par Sternfeld, 113-114.

(2) Ainsi il fait opposition au traité par lequel l'évêque de Marseille avaif vendu à Charles d'Anjou sa juridiction sur la ville (ibid., 145).

(4) Ibid., 162-173.

d'alors concernent le Piémont, et parfois (c'est le cas pour le traité avec Gênes) ils constateraient plutôt un recul de sa puissance.

Au contraire, une fois l'expédition sicilienne résolue en principe, l'Italie du Nord reprit à ses yeux beaucoup d'importance, car il dut envisager tout de suite, ne fut-ce qu'à titre d'hypothèse, l'idée d'y faire passer ses troupes. Alors s'ouvre une nouvelle phase de grande activité, mais sa politique n'a plus tout à fait le même caractère. Arrondir ses domaines par de patientes et méthodiques annexions, « manger feuille à feuille », suivant la métaphore célèbre, « l'artichaut » piémontais, la méthode était sûre, mais bien lente. Ce qu'il cherche désormais, c'est à fonder un système d'alliances, qui s'étende de proche en proche, et rapidement place la Haute llalie dans ses mtérêts, sinon sous son autorité. Par la suite, à la première occasion, on vei'rait à transformer l'alliance en domination.

Il se met à l'œuvre en 1264, au moment où il s'abouche aussi avec Gênes ; mais pai' un contraste complet, tandis qu'il ne rencontre d'un côté qu'hostilité passive, de l'autre il remporte une série ininterrompue de victoires diplomatiques.

D'abord, le 12 féxrier 1264, les marquis de Busca reconnaissent ofliciellement sa suzeraineté (h. Puis le 14 mai (2), à Alba, ses représentants signent un important traité avec le marquis Guillaume de Montf errât. Si mal renseignés que nous soyons sur les dessous et les détails de l'histoire piémontaise, on voit sans peine pourquoi cet ancien allié de Manfred l'abandonnait ainsi. En 1260, grâce à l'appui de la faction des Trotti et des del Pozzo, ramenée par lui à Alexandrie contre la faction adverse des Lanzavecchia, il était devenu seigneur de la ville; et quand l'année suivante Manfred y avait aussi fait reconnaître son autorité, c'avait été d'accord avec lui, et en réservant ses droits (3). Mais dès 1262 le capitaine du roi de Sicile Bérard d'Arnario s'engagea dans des intrigues dirigées en fait contre la maison de Alontferrat. Il persuada aux Alexandrins de l'intérieur de s'unir à ceux du dehors, aux Lanzavecchia, pour élire en commun un podestat, qui fut Ubertino d'Anditô de Plaisance. En vertu de cet arrangement, les bannis rentrèrent ;

fl) Merkel, La dominazione, etc., 18.

(2) Ibid., 21.

(3) Cf. plus haut, p. 150.

niais il s'ensuivit ce qu'une longue expérience avail déniontré être la conséquence presque inévitable des transactions de ce genre. L'enceinte d'une inôrne ville se trouva trop étroite pour les factions réconciliées en apparence seulement: les anciens exilés reprirent le dessus, et ce fut leur tour d'expulser les autres; « la grande paix et concorde » dura juste six mois, de juin à novembre, puis les del Pozzo sortirent de la ville. Ce qu'y perdait le marquis de Montferrat, Pallavicini le gagna; son intime ami Ubertino d'Anditô ne fit ici encore que lui préparer les voies: dans les années suivantes on le trouve seigneur d'Alexandrie, qu'il gouverne par ses vicaires (1). Entre ses deux clients, Monlferrat et Pallavicini, Manfred n'avait pas su ou voulu tenir la balance égale ; il avait souffert que le second évinçât le premier, qui se vengeait maintenant, en contractant avec Chai'les d'Anjou une alliance offensive et défensive générale, sauf contre le roi de France, Alfonse de Poitiers, le dauphin de Viennois, les comtes de Savoie, Asti et le marquis de Saluées. Ni Pallavicini. ni Manfred n'étaient exceptés; c'est qu'au fond le traité était dirigé contre eux, comme contre tous les adversaires futurs du comte de Provence en Italie. Le marquis acheva de constater son changement de camp en sollicitant de la curie son absolution des sentences encourues comme adhérent de Pallavicini (2).

Pendant quelques mois on en demeura là; puis à partir de l'automne les événements se précipitèrent de nouveau (3). A la fm d'octobre, Guillaume se rendit en Provence, pour une entrevue personnelle avec son allié (^). Il amenait avec lui le marquis Thomas de Saluées, le seul presque, des grands feudataires piémontais, qui fût encore hostile à Charles d'Anjou. Par un acte passé à For-

(1) Ann. Plac, 514 : « ... domnus Uhertus marchio Palavicimis civitates Terdone et Alexandrie in sua custodia, uhi preerat Ubertinus de Sipiono, nepos ejus, pro vicario... » — Sur les événements rapportés ci-dessus, cf. Ann. Plac, 513.

(2) BFW. 9444; R. III, 604; Reg. Urb. IV\ II, 841 (lettre d'Urbain IV du 31 mai). — Les Ann. Veronenses de Romano (Cipolla, Antiche Cronache Veronesi. 410) renferment, à la date de 1264, la mention suivante : « Item eodem anno dommus marchio predlctus (Palaviciims) ivit cum magno exercitu contra marchionem Montisferrati et facta fuit compontio inter cos et accepit filiam marchwnis Montisierrati pro filio suo qui vocahatur Ezelinus ». Je ne connais rien qui confirme ces assertions. Pallavicini ne paraît d'ailleurs pas avoir eu de fils du nom d'Ezzelin, et la suite des événements rend peu vraisemblable qu'une alliance matrimoniale ait été contractée entre eux cette année-là.

(31 Les comptes contenus dans le Liber Rubeus, aux Archives de Marseille, mentionnent à chaque instant des envois d'agents en Piémont (Sternfeld, 253 et suiv., et Merkel, 25-27).

(4) Il voyagea aux frais de Charles d'Anjou (Sternfeld, 217).

calquier le 4 novembre (3), il se fit reconnaître comme arbitre par les deux rivaux. L'objet du litige était la vallée de la Stura. A voir l'année suivante une partie de l'armée angevine s'acheminer par le col de Largentière et la vallée contestée (2), on a lieu de croire que sur le point essentiel la sentence ne fut pas défavorable au comte de Provence. Ensuite, à peine rentré en Italie, Guillaume se mit à guerroyer avec succès contre les amis de Pallavicini. Le 24 novembre, il recevait la soumission de Nizza délia Paglia (3) ; bientôt il arrachait Acqui au marquis Manfred del Garretto, et Novi à Tortone (^). Un coup d'œil sur la carte montre l'importance de ces acquisitions. Avec Asti, en trêve avec Gharles d'Anjou, et toute disposée à rester neutre, elles masquaient complètement Alexandrie et Tortone, où dominait Pallavicini. A l'abri de ce rideau de places fortes, une armée pouvait facilement se masser en Piémont et pousser jusqu'au Pô sans être inquiétée.

A peu près en même temps, à l'autre bout de la Haute Italie, éclatait un véritable coup de théâtre. Le parti de l'Eglise, ranimé, on a vu comment, sous Urbain IV, rentrait brusquement en scène et affirmait sa vitalité reconquise en s'emparant du pouvoir à Alodène et à Parme.

G'était une conséquence imprévue de la victoire trop complète des Gibelins toscans. Parmi les conditions de paix imposées à Lucques figurait l'obligalion d'expulser les Guelfes de Florence et des villes voisines auxquels elle avait jusqu'alors donné asile (5), Beaucoup s'étaient réfugiés en Romagne, réduits, pour vivre, à se faire mercenaires. Les plus heureux avaient été pris, à pied ou à cheval, à la solde de Bologne. Geux-là, et plus encore les autres, complètement dénués de ressources, « gens besoigneux, auxquels une guerre semblait une aubaine (6) «^ ne cherchaient qu'un coup de main à tenter. Dans ce pays où tant de matière inflammable se trouvait accumulée, leur présence fit jaillir l'étincelle. L'iTicendie éclata d'abord à Modène, où les rapports étaient toujours tendus entre les Grasolfi, l'ancien parti impérial dirigé par la famille des Gorzano, et les Aigoni, l'ancien parti de l'Eglise, dirigé par les Rangoni et les seigneurs de Sassuolo, pour lesquels avait pris parti le podestat même de la commune, Monaldo des Monaldeschi d'Or-

(t; BFW., 14236; Wurstemberger, Peter II von Savoy en, IV, 344.

(2) Guillaume de Nangis, dans HF., XX, 560.

(3) BFW., 14237; Moriondi, Monumenta Aquensia, II, 673.

(4) Ann. Jan., 250.

(5) Cf. plus haut, p. 511, et plus loin, pp. 582-584.

(6) Villani, VI, 87, dans Muratoii, Rerum Italicarum Scriptores, XIII, 218.

vieto. Appelés par les chefs des Aigoni, les émigrés guelfes enti'èrenl à Alodène, le 21 décembre, et aidèrent à en expulser la l'action adverse. Aussitôt, pour assurer ce résultat, le marquis Obizzo d'Esté et le comte de San Bonifazio accoururent avec les milices de Mantoue et de Ferrare d). — Le contre-coup de cet événement se fit sentir à Parme, soumise depuis l'année précédente à l'influence de Pallavicini, sans que les amis de l'Eglise en eussent été expulsés (2). Les deux partis prirent les armes; après quelques jours passés à s'observer et à négocier, on en vint aux mains, et quelques sanglantes bagarres, les 25, 26 et 27 décembre, tournèrent au profit du parti de l'Eglise. Il n'abusa pas de sa victoire ; sans doute dans cette ville où les forces ennemies s'équilibraient toujours si exactement, il n'était pas en mesure de le faire. On convint de recourir au système de la double podestatie, chaque faction élisant son représentant. Mais le podestat en exercice, Manfred des Pii, de Modène, et son compatriote et successeur désigné, Matteo de Gorzano, furent congédiés et indemnisés (3). Tous deux appartenaient à des familles très engagées dans le parti impérial. — Disons tout de suite que quelques mois plus tard Reggio était à son tour entraînée dans le mouvement. Le 6 mars 1265, les Modénais et leurs amis les Guelfes y vinrent, accueillis par les Fogliano et les Roberti, qui leur ouvrirent une porte, et en chassèrent les Sesso et leur parti. Les Roberti donnèrent pour podestat à la ville Jacobino des Rangoni de Modène (^).

Ce n'est pas tout. Au moment même oi^i les révolutions de Modène et de Parme atteignaient Pallavicini dans ses amis ou dans son influence personnelle; tandis que, à l'Est comme à l'Ouest, sa puissance se trouvait ainsi diminuée ou menacée, l'alliance qui depuis 1259 l'unissait aux Torriani se déchirait brusquement ; et une fois dissous l'espèce de syndicat qu'ils avaient formé pour la domination de l'Italie septentrionale, ils se retrouvèrent rivaux acharnés. Ils avaient attaqué en com.mun Bergame, coupable de donner asile aux nobles milanais proscrits (s). A la fin de 1264. les Bergamasques, se reconnaissant vaincus, offrirent la podestatie pour dix ans à Filippo délia Torre, qui venait de succéder à son

(1) Ann. Beg., 179 (MG., SS. XXXI, 528); Sallmbene. 242; Ann. Parm., 678 (avec la date corrompue : die dominico intrante decembri).

(2) Cf. pins haut, p. 362.

(3) Ann. Parm., 678.

(4) Ann. Reg., 179 (MG., SS. XXXI, 529).

(5) BFW. 14177 b.

frère Martino (D comme podestat du peuple de Milan. Filippo accepta et envoya un vicaire gérer la charge en son nom. Mais il contrevenait en cela aux conventions faites avec son allié. Les choses s'envenimèrent à tel point qu'Ubertino de Pellegrino, podestat de Milan au nom de Pallavicini, prit la fuite, de nuit, persuadé qu'on en voulait à sa liberté (2). On arrivait d'ailleurs au terme des cinq ans pour lesquels avait été consentie à Pallavicini la seigneurie de Milan (3); il ne fut naturellement pas question de la lui renouveler. Evincé, il ne lui resta plus qu'à s'allier avec ces nobles Milanais qu'il combattait la veille.

Charles d'Anjou, jusqu'alors, n'avait guère pu songer qu'à lier partie avec l'adversaire des Torriani, l'archevêque exilé Otton Visconti(^); mais à peine informé que les maîtres de Milan seraient dans le cas de ne pas dédaigner son appui, il va sans dire qu'il leur donna la préférence. Au lendemain de l'expulsion du vicaire de Pallavicini, ses ambassadeurs étaient à Milan (^\ et dès le 23 janvier 1265 (6), il traitait à Aix en Provence avec Accurse Godega, agissant comme procureur de Filippo délia Torre, seigneur perpétuel du peuple de Milan, podestat et seigneur des communes de Bergame, Côme, Novare et Lodi, ainsi que de Napoleone et Francesco délia Torre; et comme syndic des communes susdites. On voit quelle situation est ici faite aux Torriani. Ce n'est pas seulement comme magistrat que tel ou tel d'entre eux intervient à la convention. A la famille, qui est déjà une dynastie, on reconnaît un intérêt et une capacité distincts; et en même temps que la signature du chef de la maison, on tient à avoir celles de ses héritiers et futurs successeurs. Le régime seigneurial s'affermit de plus en plus.

Les Torriani, donc, et les villes soumises à leur influence, promettaient d'adhérer à perpétuité au parti de l'Eglise Romaine et du comte de Provence et de ses descendants; de faire bon accueil et d'accorder libre passage au comte, à sa famille, à ses agents et à ses troupes, toutes les fois qu'ils voudraient traverser leur terri-

(1) Mort le 20 nov. 1263 (son épitaphe dans Giulini, Memorie... di Milano, IV, 566).

(2) Ann. Jan., 249; Ann. Plac, 514 (en décembre).

(3) Cf. plus haut, p. 132. Je crois d'ailleurs que cette coïncidence eut moins d'importance que ne le dit Merkel, 31. Elle ne se fût pas produite que la rupture était cependant inévitable.

(4) C'est Otton Visoonti que le pape avait chargé d'absoudre le marquis de Montferrat (R. III, 604; 31 mai 1264).

(5) Ann. Plac, 514.

(6) BFW. 14239; Sternfeld, op. cit., 309.

toire; et en particulier d'assurer, même par la force et contre tous adversaires, dans toute la Lombardie et par conséquent en dehors même de leurs domaines, le passage de l'armée envoyée à la conquête de la Sicile. Kn échange, Charles d'Anjou s'engageait, en termes généraux et vagues, à soutenir ses alliés contre tous leurs ennemis, sauf contre le roi de France, le comte de Poitiers, la maison de Savoie, ou Gênes; — clause de style; seule la réserve en faveur de Gènes a do l'intérêt ; si peu satisfait qu'il fût d'elle, le comte tenait à ne pas se brouiller avec la puissante cité maritime. Il se réservait enfin le droit de recevoir dans l'alliance, à l'exception des bannis de la commune de Milan ou des Torriani, les villes ou les seigneurs qui voudraient y adhérer, et notamment le marquis de Montferrat d).

Pour la première fois on parlait tout haut, et connue d'un projet bien arrêté, d'acheminer l'aj'mée angevine par la Lombardie. Le fait est qu'avec les facilités nouvelles qui s'offraient, cet itinéraire devenait de beaucoup le meilleur. Gomme d'un bond, la convention du 23 janvier reportait bien loin vers l'Est la limite des territoires où les troupes du conjte de Provence trouveraient bon accueil, ravitaillement, et voie libre. Désormais, sauf une étroite bande, le district de Verceil, qui s'interposait entre le Montferrat et la partie de la Lombardie soumise aux Torriani, elles avaient tous leurs gîtes d'étape marqués des Alpes à l'Adda.

On ne s'en tint pas là. En intervenant à Modène, le marquis d'Esté avait virtuellement déclaré la gueire à Pallavicini, et rompu l'espèce de paix menaçante qui durait entre eux depuis des mois. Un accord entre lui et les siens d'une pai't, et les Torriani de l'autre, était tellement indiqué qu'il ne pouvait se faire attendre. Le 25 février (2)^ ses plénipotentiaires et ceux du comte de San Bonifazio, des communes de Mantoue et de Ferrare et des exilés de Brescia, se rencontraient à Milan avec ceux des Torriani (^\ et des communes de Milan, Bergame, Lodi, Novare et Corne, pour ratifier une convention dont les termes avaient d'ailleurs été arrêtés depuis plusieurs semaines, car le texte en est déjà inséré tout au long

(1) Sur les deux variantes de ce traité, dont l'un diffère de l'autre précisément par l'adjonction de la clause relative au marquis de Montferrat, cf. Sternfeld, Karl von Anjou als Graf der Provence, 217.

(2) BFW. 14241; CipoUa, Documenti per la storia délie relazioni diplomatiche Ira Verona e Mantova nel secolo XI II, 97.

i?') Ici encore les Torriani agissent en leur nom personnel : « Dominus Philippus et dominus Napuleo et dominus Franciscus... pro se et omnibus aliis de parentela de la Turre agnatis suis. »

dans la procuration donnée aux plénipotentiaires mantouans dès le 5 février d). Les communes intéressées, comme déjà lors de la grande ligue de 1259, semblent du reste s'en être remises aux seigneurs qui les dominaient du soin de diriger les négociations, se bornant à approuver de confiance ; ainsi Mantoue avait autorisé son ambassadeur à jurer « tout ce qui avait été arrêté et juré par leurs illustres seigneuries le marquis d'Esté et le comte Louis de Vérone. » Les parties contractantes se promettaient amitié réciproque et éternelle, et alliance offensive et défensive, nonobstant tous traités contraires, déclarés de nul effet; elles s'engageaient à ne pas négocier isolément avec l'ennemi; elles s'accordaient mutuellement des facilités commerciales et renonçaient au droit de représailles; elles se garantissaient les unes aux autres honneurs, juridictions, droits et seigneuries ; cette clause s'appliquait aux seigneurs aussi bien qu'aux communes, et ici encore le régime de la seigneurie était donc formellement reconnu. Il l'était mieux encore dans ce qui suit : en reconnaissance de la part très active qu'il avait prise à la conclusion de Talliance, l'évêque de Gôme, Raimondo délia Torre, l'ancien concurrent d'Otton Visconti au siège archiépiscopal de Milan, recevait pour cinq ans la faculté de désigner, en les choisissant dans sa famille, les podestats de Mantoue et de Perrare. C'était constituer une sorte de seigneurie collective temporaire. Enhn un dernier article précisait ce que le traité avait d'un peu vague et spécifiait contre qui il était dirigé. Tous les arrangements convenus devaient entrer en vigueur, « du jour où la commune et le peuple de Milan et les seigneurs délia Torre feraient une guerre publique et active à Oberto Pallavicini, à Crémone et à leurs complices. »

Charles d'Anjou n'était pas nommé dans le traité; celui-ci ne constituait pas encore, entre lui et le marquis d'Esté, l'alliance formelle qui n'existera que quelques mois plus tard. Mais un de ses agents paraît y avoir assisté (2); et d'une coalition dirigée contre l'intime ami de Manfred, il est clair qu'il devait être le principal bénéficiaire. Les Torriani commençaient ainsi à réaliser leur promesse d'ouvrir la route à son armée.

(1) D'Arco, Nuovi studi intorno alla economia politica di Mantova ai tempi del Medio Evo dltalia, 232.

(2) Il résulte de la lettre de Jacques de Ganlelme et de ses compagnons à Charles d'Anjou, du 10 avril 1265 (cf. plus haut, p. 522) que vers le commencement d'avril Philippe de Montfort (cf. sur lui, p. 403) se trouvait à Milan. On est tenté de supposer qu'il y était depuis quelque temps déjà.

Quelques semaines plus tard, c'était son tour de s'acquitter envers eux — tout en servant à merveille ses propres intérêts. Au mois de mars, il envoyait à iMilan un corps de trois cents clievalier» et arbalétriers commandés par Barrai de Baux (D, le chef de l'illustre maison provençale de ce nom, son ancien adversaire devenu son dévoué serviteur (2). Ce déploiement de ses ressources militaires appuyait à propos sa diplomatie. Barrai, assisté de deux autres plénipotentiaires, l'évêque de Sisteron et le sénéchal de Provence Pierre de Voisins, et sous les auspices et en présence des membres de la famille délia Torre (3), conclut le 27 mars 1265 un traité qui assurait à son maître les services des Brescians de l'extérieur (^). Ces malheureux, au temps de la croisade contre Pallavicini et Ezzeliu, avaient pris parti contre eux, et payé cette attitude de l'exil (s). On a vu comment ils s'étaient rapprochés de Pallavicini en 1259, quand celui-ci s'était séparé d'Ezzelin, dans l'illusion de se faire rapatrier (6). Cruellement déçus et trahis par lui c^), ils se voyaient exclus de toute chance de rentrer, tant que durait son alliance avec les Torriani. Celle-ci dissoute, ils renaissaient à l'espoir, et se tournaient naturellement vers ce Charles d'Anjou duquel toute l'Italie escomptait l'arrivée avec inquiétude ou impatience.

Ainsi se trouvait bouleversée la situation politique de la Lombardie. Cependant cette péripétie frappe moins par la nouveauté qu'elle ne cause au conti'aire une impression de déjà vu. La grande crise de 1265 rappelle invinciblement à l'esprit celle de 1259. Entre les deux tout est semblable; le thème essentiel, d'abord : c'est toujours le parti de l'Empire qui se déchire ; et comme jadis Pallavicini s'était ligué avec Azzo d'Esté pour en fmir avec Ezzelin, à

(1) Ann. Plac, 514.

(2) Sternfeld, 78.

(3) « ... presentibus domino Raymundo Dei gratta episcopo Cumense, Philipo, Napoleone^ Franzischo omnibus dictis. de Lature... »

(4; HPM., Liber potheris civitatis Brixix, 952; BFW. 14242 (il faut rayer BFW. 14249 qui vise le même document en lui assignant une fausse date). — Ils promettent « prestare toto suo posse transitum et ducatum par Lombardiam militibys et nunciis ejusdem doniini Karoli ». Charles d'Anjou se réservait d'ailleurs le droit de traiter si bon lui semblait avec les Brescians de l'intérieur.

(5) Cf. plus haut, pp. 112 et 115-116.

(6) Cf. plus haut, p. 120.

(7) Cf. plus haut, p. 132.

présent les Torriani se concertent avec Obizzo d'Esté pour écraser Pallavicini; — la soudaineté du renversement d'alliances, preuve de cette instabilité des relations politiques qui était le propre du régime de la seigneurie; — la cause de la rupture : on se dispute pour Bergame, comme en 1259 on s'était querellé pour Brescia; — la procédure suivie dans les négociations, où se mêlent curieusement les formes du gouvernement comnmnal et du gouvernement seigneurial; — le rôle joué par la maison d'Esté, si habile à séparer ses adversaires et à les tourner les uns contre les autres ; — et enfin, et surtout, l'étonnant mépris que ceux même qui se prétendent les amis du Saint-Siège témoignent pour ses plus légitimes susceptibilités, et le mauvais accueil opposé par la curie à une combinaison faite en dehors d'elle, et qui la froisse. Il importe, en effet, de le remarquer : les villes et les seigneurs qui venaient de se former en un groupement nouveau obéissaient si peu à des suggestions émanées du Saint-Siège, que ruptures d'alliances, guerres, révolutions, négociations, traités, presque tous les faits rappelés ci-dessus, et les plus importants, ceux qui ont déterminé les autres, se sont succédé pendant les quelques mois durant lesquels la papauté resta vacante, entre la mort d'Urbain IV et l'avènement de Clément IV. Et l'on peut se demander, au contraire, si les événements auraient suivi le même cours en supposant le trône pontifical occupé par un pape qui se serait fait un devoir, à coup sûr, de les traverser. Urbain IV, par exemple, eût-il toléré le traité du 23 janvier ? Adversaires irréconciliables de leur archevêque légitime, qu'ils tenaient en exil, et traquaient de château en château; gorgés à ses dépens de biens d'Eglise: « fauteurs d'hérésie, » et rebelles à l'Inquisition, qu'ils empêchaient de fonctionner; contempteurs endurcis de fexcommunication, qu'ils subissaient depuis de longues années, les Torriani avaient bien, tout récemment, fait disparaître un des principaux griefs que l'Eglise nourrît contre eux, en se brouillant avec Pallavicini; mais par leurs propres actes ils ne lui étaient guère moins odieux que Pallavicini lui-même. C'est à eux, cependant, que Charles d'Anjou, « l'athlète du Christ », et Obizzo d'Esté, le « défenseur et capitaine des fidèles de l'Eglise », trouvaient tout naturel de tendre la main pour une alliance intime. Obizzo, qui se pi([uait d'avoir des principes, leur rendait hommage comme son grand-père l'avait fait jadis, en un cas semblable (h. Un marquis d'Esté ne pouvait rien avoir de commun avec les ennemis de l'Eglise; l'Eglise se réconcilierait donc avec les Torriani ; on

(1) Cf. plus haut, p. 122.

saurait bien lui faire comprend] e son devoir. Se léconcilierail n'est pas assez dire; elle leur céderait sur tous les points, et les comblerait môme de faveurs, connue pour se faire paidonner de leur avoir quelque temps donné tort. Aussitôt le nouveau pape nonnné, Obizzo obtiendrait de lui que flaimondo délia Toi're fut promu arclievèque de Milan, (c celui qui l'est maintenant étant écaité », et créé légat pour la Lombardie, la Marche de Trévise, la liomagne et la Marche de Gènes. La curie mettrait en outre à la disposition de la famille délia Torie, ou du futur légat, pour « faire la guerre aux ennemis de l'Eglise et se procurei* des amis », une somme de nulle marcs d'argent, et trois cents chevaliers enrôlés et soldés pour trois ans. Quant aux revenus de la mense archiépiscopale de Milan, indûment touchés par les Torriani, quant aux dégâts causés par eux aux biens de l'archevêché, le pape les en tiendrait quittes par lettres en bonne et due forme. Enfin tous les membres de la famille seraient rétablis dans leurs dignités et bénélices ecclésiastiques. Singulière façon de reconnaître l'autorité du Saint-Siège, que de le sommer ainsi de se déjuger lui-même, et de se conduire en attendant comme s'il avait déjà obéi. Charles d'Anjou n'avait pas l'insolence de faire siennes un ensemble de prétentions si inacceptables. Mais il n'éprouvait pas non plus, pour les sentences ecclésiastiques, ce minimum de respect qui consiste à les trouver gênantes et qu'on témoigne en exigeant qu'elles soient levées. Il les ignorait purement et simplement. N'avait-il pas traité avec les Torriani a en son nom, au nom de ses descendants et de la Sainte Eglise Romaine; » et reçu leur serment de toujours adhérer au parti du Saint-Siège, de l'aider et de le défendre ? Quel plus éclatant brevet d'orthodoxie aurait-il pu leur décerner ? On dirait \ raiment qu'à force de confondre sa cause avec celle de la papauté, il en était venu à s'arroger le droit de parler en son nom, de recevoir en grâce qui bon lui semblait, de décider de la qualité d'ami ou d'ennemi de l'Eglise. Et pas plus qu'Obizzo d'Esté, il n'hésitait à imposer au Saint-Siège des alliés qui lui faisaient horreur. Ainsi jadis Azzo d'Esté avait fait donner une absolution irrégulière à Pallavicini, reconnu Manfred, et promis de le réconcilier avec l'Eglise.

Sans doute, entre les ligues de 1259 et 1265, il reste une différence. Composées toutes deux des membres du parti de l'Eglise et de dissidents du parti de l'Empire, la première les unissait sous le protectorat de Manfred, la seconde les rassemblait sous le patronage et dans l'intérêt de Charles d'Anjou; en sorte que ces coalitions, semblables à n'envisager que leurs éléments, ont été mises

au service de causes opposées, el ont produit des conséquences contraires; l'une a tourné au profit des Hohenstaufen, et l'autre au profit de la curie. On ne manqua pas de le faire remarquer plus tard à Clément IV, quand on le vit continuer de traiter les Torriani en ennemis ; on lui remontra qu'il était peu logique, alors qu'il remuait l'Europe pour mettre Charles d'Anjou sur le trône, de poursuivre ceux qui à leur manière collaboraient à son dessein. Mais pour qu'il put ainsi subordonner sa politique locale à sa politique générale, encore eût-il fallu du moins que celle-ci fût à l'abri de toute déviation et de tout danger. Or il n'en était rien ; et les traités d'Aix et de Milan pouvaient inquiéter à bon droit pour l'avenir. Bien qu'il n'existe aucune preuve que le comte de Provence ait directement provoqué les événements de la Haute Italie; bien qu'il n'ait eu sans doute d'autre habileté que celle de comprendre tout de suite le parti qu'il en pourrait tirer, ils coïncident trop bien avec ses projets pour qu'on se résigne à croire la coïncidence accidentelle. L'idée que la crise imminente de l'expédition angevine apporterait la ruine à ceux qu'elle prendrait au dépourvu, et ouvrirait au contraire les plus brillantes perspectives à ceux qu'elle trouverait prêts à en profiter, — cette idée a pu déterminer et hâter bien des décisions. D'autre part, c'est bien le futur roi de Sicile qu'on voyait en Charles d'Anjou; c'est avec lui que l'on traitait; et l'empressement mis à accueillir ses avances atteste à la fois la confiance qu'on éprouvait dans sa victoire et le prix qu'on attachait à s'assurer pour l'avenir le protectorat de ce royaume de Sicile dont la place était si grande en Italie et semblait devoir le rester toujours, quel qu'en fût le maître. Or ce dernier sentiment n'était certes pas de nature à plaire au Saint-Siège. Quant à Charles d'Anjou, lorsqu'il conviait tous les anciens et nouveaux partisans de l'Eglise à se rallier autour de lui, à travailler au succès de son entreprise, comme à une chose qui les intéressait tous, et à lui rester encore fidèles dans l'avenir; lorsqu'il annonçait ainsi l'intention de leur servir, à côté du pape et presque à sa place, de centre d'unité et de chef, il ne violait pas encore, à parler strictement, les conditions que lui avait imposées Urbain IV. Cehes-ci lui interdisaient de faire des conquêtes, d'exercer des seigneuries; non de nouer des amitiés même étroites. Mais c'était un inquiétant présage que de le voir se préoccuper si vite de s'assurer, à titre personnel et de façon durable, et après les avoir choisis lui-même, des concours auxquels il semblait qu'il ne dût prétendre que momentanément, et par l'entremise, pour ainsi dire, de la papauté. Urbain IV, qui avait encore vu les tout premiers débuts de cette

poliLi(iue, ne s'y élait pas jiioiilié lavujable. Lorsque le marquis de Muntrerral, uouvelleaieiiL allié de (Charles d'Anjou, demanda son absolution, il ne le repoussa pas, mais ne raccueillit pas non plus les bras tout grands ouverts. Il voulut que sa soumission à l'Eglise lût attestée avec une solennité inaccoutumée; dans sa lettre à l'archevêque de Milan, chargé de le recevoir, il lait allusion à de nombreuses conditions posées (i). Quant à Clément 1\", à son avènement la situation n'était plus entière. Mais loin de se i'éliciter de trouver les affaires de son protégé en si bonne voie, on va le voir, s'il n'ose pas condannier tout haut ce qui s'est fait ou continue de se faire sans lui, affecter de le tenir pour non avenu, refuser d'y prêter la main ; bien mieux, aux combinaisons déjà adoptées par Charles d'Anjou, s'efforcer d'en substituer d'autres, dont les inconvénients parfois étaient graves et ne pouvaient manquer de le frapper, mais qui à défaut d'autre avaient au moins le mérite d'être siennes, et dont le succès eût donc été comme un hommage rendu à son autorité. Il va de soi que la divergence de vues qui sépara ces deux alhés si nécessaires l'un à l'autie ne dégénéra jamais en conflit ouvert; le pape, en ce qui le concerne, était bien trop décidé d'avance à céder le jour où il le faudrait absolument. Elle n'a donc guère laissé de traces dans les documents, et la correspondance pontificale elle-même en parle à peine ; c'est à des allusions, à des réticences, qu'on peut la deviner. Elle n'en mérite pas moins d'être signalée à un double titre. D'abord elle fournit l'explication.de quelques-uns des actes publics du pape ; puis la résistance de celui-ci, si timide et détournée qu'elle ait été, est la meilleure preuve de la grandeur des avantages qu'il dut en On laisser prendre à Charles d'Anjou, par impuissance beaucoup plus que par défaut de clairvoyance.

Déjà une de ses premières lettres adressait les plus vifs reproches au comte de Pj'ovence, dont les procédés « soulevaient une clo.meui' d'indignation, tant à la cour pontihcale que dans une grande partie de la Lombardie (2). » Il s'agissait de la spoliation de l'évêché d'Asti. Si l'on songe que c'est en grande partie aux dépens de cette église que Charles d'Anjou avait acquis les domaines piémontais

(2 P. 19088; Martène, Thésaurus Anecdotorum, II, 105.

qui allaient maintenant lui servir de base, on conclura que le piincipe même de sa politique piémon taise était implicitement condamné par le blânie pontilical.

En Lombardie, on aurait peine à croire, si le pape ne s'en était expliqué lui-même, dans quelle aventure l'engagea son horreur des Torriani. Au risque d'inlliger à Charles d'Anjou un humiliant désaveu, sa première idée fut d'essayer de s'entendre avec Pallavicini. Salimbene (D rapporte qu'avant même son élection, alors qu'il traversait Plaisance sous un déguisement pour aller rejoindre le Sacré-Collège à Pérouse, il fit offrir au marquis ses bons of lices auprès du pape futur, a s'il voulait être ami de Dieu et de l'Eglise et laisser les honnnes vivre en paix. » Devenu pape, il lui fit parler encore à plusieurs reprises, avec insistance (2). Mais, « enivré de for lapulien, Pallavicini ne reçut pas les paroles de salut ; cependant, pour ne pas païaître les mépriser, » il proposa a des conditions contraires à Dieu, contraires à toute justice; même s'il avait surpris notre assentiment, ajoute le pape, il n'aui'ait pu obtenii' celui du Sacré-Collège (3). » On serait bien curieux de savoir quelles étaient ces conditions que Ut Pallavicini; quelles étaient celles que de son côté Clément IV jugeait acceptables pour le Saint-Siège et avait offertes. Mais le fait môme que la négociation ait pu être tentée est en soi assez caractéristique. C'est la curieuse contrepartie (et cette fois sans qu'il y ait doute sur la réalité du fait) de l'intention pi'êtée jadis à Alexandi'e IV de s'allier à Ezzelin de Romano (^).

Sans attendre l'issue de ces poui'parlers, et pour le cas où ils n'aboutiraient pas, il restait au pape une chance encoi*e d'échapper à la fâcheuse nécessité de subii* les Torriani. L'alliance milanaise deviendrait inutile, et Charles d'Anjou n'aurait plus de prétexte pour la cultiver, si l'on en revenait à l'itinéraire par Gênes. Et c'est à quoi en effet s'employa Clément IV, sans se laisser décourager par l'insuccès de son prédécesseur, mais aussi en évitant la faute qui devait lui paraître l'avoir causé.

Plus disposé à sacrifier aux intérêts politiques du moment ces fameux intérêts de la Terre Sainte que la curie avait toujours à la bouche, il semble s'être bien gardé de mettre tout d'abord en avant l'épineuse question de la réconciliation avec X'enise, (lu'Urbain IV

(2) « Cum Pelavicino multipliciler attentato nihil proluivius » (P. 19302; Martène, 178).

(3) Ibid.

(4) Cf. plus haut, p. 125.

s'étail obstiné à agiter jusqu'à la fin (D. Il engagea la négociation de la façon la plus naturelle, par le cardinal de Saint-Adrien. Celui-ci, envoyé connue légat poui- régler les affaires d'Angleterre, passa par sa ville natale, — c'était son chemin, — y fut reçu avec de grands honneui's, et tout urgent qu'était l'objet de sa mission oflicielle, y fil un assez long séjour, durant l'été de 1265(2). H en profita, sur Tordre du pape, pour demander à ses compatriotes lil)r(^. passage pour farmée angevine. Le pape l'avait doublé d'un autre ambassadeur, le patriarche d'Antioche Obizzo, encore un Fieschi, qui se trouvait alors en Occident, et qu'on avait sous la main (3). Les deux prélats devaient également tâcher de conquérir le marquis Bernabô Malaspina, le propre vicaire général de Maiifred en Lunigiane (^). S'ils réussissaient, la route était libre jusqu'en Toscane.

Et en Toscane aussi, Clément IV travaillait activement.

Depuis la soumisision de Lucques à Manfred, en août 1264 ^^l le Saint-Siège, sauf les Guelfes exilés, n'avait plus d'adhérents dans cette province, au moins d'adhérents déclarés , car au fond les Lucquois lui demeuraient fidèles; ils surent le faire savoir au nouveau pape. La réponse que celui-ci leur adressa conciliait à merveille la rigueur des principes — il les traitait en excommuniés — avec l'indulgence pour leur défection forcée, et la reconnaissance pour leur dévouement. Il n'exigeait pas d'eux qu'ils se compromissent par une action immédiate et publique; il se réservait de leur donner ses instructions bientôt, « quand le secours serait

(1) Question plus que jamais difficile à régler à l'amiable, à présent que les Vénilicns supplantaient les Génois dans la faveur de Paléologue; le 18 juin 1265 (Tafel et Thomas, Urkunden zur âlteren Ilandels-imd Staatsgeschichte der Hepublik Venedig, III, 66), celui-ci concluait avec Rainerio Zeno un traité par lequel il s'engageait à expulser les Génois de son empire et à ne jamais traiter avec eux sans l'agrément des Vénitiens.

(2) Il y était déjà le 19 juillet, et le pape lui recommandait d'ailleurs de ne pas s'y trop attarder (P. 19278; Martène, II, 166); il y passa une partie d'août (Caro, op. cit., I, 175), et arriva auprès de saint Louis le 30 août [Letters o( Cardinal Ottoboni, publiées par Rose Graham, English lilstorical Review. 1900, p. 89).

(3^ Lettre pontificale du 5 août (P. 19302; Martène, II, 178). Il est à remarquer que cette fois encore les Ann. Jan. se taisent sur cette négociation.

(4) La lettre du 5 août parle seulement de virum nobilem Bernabo. Mais l'identification de ce Bernabô avec le Bernabô Malaspina, fils d'Obizzo, dont il est souvent question dans Ann. Plac, et avec le Bernardo Malaspina que Clément IV mentionne comme vicaire de Manfred {Reg. Clém. IV, 435), me paraît certaine (cf. l'arbre généalogique dressé par Repetti, Dizîonario geografico délia Toscana. Appendice).

(5) Cf. plus haut, p. 511.

à leurs portes », allusion claire à Tarmée angevine d). Mais si, en lioiïune prudent, il ne lâchait rien avant d'avoir trouvé mieux, s'eniendre avec les adversaires victorieux de Lucques eût été évidennnent un bien plus beau coup de partie ; il n'hésita pas à le tenter.

Le refroidissement très marqué qui venait de se produire entre Manfred et ses alliés toscans lui en fournissait l'occasion.

Maiifred, on ne saurait trop le redire, n'était qu'un gibelin de hasard. Lucques soumise, il n'avait éprouvé aucun désir de se faire contre elle le ministre des vengeances de Sienne et de Pise, lesquelles lui importaient fort peu. Il dut le laisser voir, et souleva ainsi les défiances qui empêchèrent longtemps les Siennois de vouloir reconnaître son vicaire général Guido Novello comme arbitre de leurs démêlés avec Lucques. Quand ils s'y résolurent enhn, le 8 octobre 1264 (2), ce fut à la condition assez singulière que sa sentence leur donnerait raison sur tous les points. En leur propre nom, et pour eux-mêmes, ils prétendaient que Lucques fût obligée à bannir les Guelfes, à rembourser toutes les sommes conflsquées à des marchands siennois, en France ou ailleurs ; à renoncer au bénélice de toutes les lettres pontilicales obtenues contre des Siennois. Au nom de leurs alliés, Pise et Pistoia, ils réclamaient l'exécution intégrale du traité du 28 mai 1261 '3), qui prévoyait la spoliation de Lucques. Vers le même temps, se conceitant avec Guido Novello pour une expédition contre Orvieto, ils jugeaient nécessaire de stipuler d'avance à quelles conditions la paix pourrait se faire. Pour voir agréer leur soumission par le vicaire de Manfred, les Orviétans devraient livrer à Sienne ces localités de Chianciano, Sarteano, Getona, Ghiusi, Gamposelvoli, qu'elle convoitait depuis si longtemps et pour lesquelles on s'était déjà tant querellé (^). Ce luxe de précautions égoïstes nous reporte au temps où s'était conclue, non sans tiraillements, l'alliance de Manfred avec les Gil)elins : le succès faisait reparaître les divergences d'intérêt. Quant à Pise, elle ressentit plus encore que de la défiance, des velléités de défection. Vers la fin de 1264 ou le début de 1265, Odon Gualducci (5), en fidèle client, attira sur ce danger l'attention de Manfred (6). Sans récompense, déclara-t-il

(1) P. 19507; Martène, II, 108.

(2) BFW. 14232; Freidhof, Die Stadte Tusciens zur Zeit Manfredis, II, 30-32.

(3) Cf. plus haut, p. 208.

(4) BFW. 14234; Fumi, Codice diplomatico d'Orvieto, 240 (16 oct.).

(5) Cf. sur lui, p. 336.

(6) BFW. 142.58; Winkelmann, Acta Imperii Inedita, I, 590. BFW. me paraît assigner à cette lettre une date trop tardive.

nettement, point de dévouement durable ; ses compatriotes, au prix de grands sacrilices, avaient contraint les ennemis du roi à se ranger sous ses ordres ; s'ils voyaient maintenant régler sans eux leurs propres affaires, contrairement aux clauses de la confédération toscane, jurée par le roi lui-même, on pourrait tout craindie de leur irritation; il n'était que temps de reconquérir leur attachement. De fait, en février 1265, les Pisans engageaient des pourparlers avec le nouveau pape (i).

Nous ne savons pas si celui-ci avait fait quelque tentative auprès des Siennois. Mais nous possédons encore la lettre que le 2 mars (2) il écrivait aux Pisans. Sans leur accorder encore — c'eût été aller bien vite en besogne — la révocation, qu'ils sollicitaient, de tous les procès de ses prédécesseurs, il les loua des desseins qu'ils lui avaient manifestés, et promit « de tempérer par l'indulgence la sévérité et la justice. » Comme toujours, on se flattait à la curie de ramener plus facilement une ville qui n'avait pas fait mystère, jadis, de ses hésitations avant d'adhérer à Manfred (3), et qui, tout excommuniée qu'elle était, affectait toujours, même dans des traités conclus « pour l'honneur, service et exaltation du roi de Sicile, » de tenir pour valables et de réserver les accords particuliers qui la « liaient » à l'Eglise (^).

Mais Manfred para le coup, en sacrifiant les Lucquois à ses alarmes. Il les obligea à remettre à son vicaire, pour être rendues à Pise, Motrone, le Valdinievole et le Valdarno ^^\ et à en passer à peu près par toutes les exigences des Siennois (6). Moyennant quoi la confédération gibeline fut renouvelée à Pise, le 23 mai 1265, entre Pise, Florence, Sienne, Poggibonsi, Prato, Colle di \^aldelsa, Volterra, San Gimignano, avec entrée ouverte à Pistoia et à San Miniato, qui accéda en effet le 26 mai c^). Les conditions

(Il Cf. la note suivante. *

(2) P. 19045; Martène, II, 106.

(3) Cf. plus haut, p. 210.

(4) Elle l'avait fait lors de la conclusion de la ligue gibeline en 1261 (cf. plus haut, p. 210); elle le refera lors de son renouvellement le 23 mal (cf. ci-dessus).

(5) Plolémée de Lucques, 82, ad a. 1265. A la vérité Ptolémée ne parle pas de la restitution de Motrone à Pise, mais elle est rendue certaine par le fait qu'en 1268 Charles d'Anjou reconquit Motrone sur les Pisans (et le revendit à Lucques).

(6) Entre le traité que Sienne et Lucques conclurent le 20 juillet 1265 (BFW. 14260, Freidhof, II, 34) et les conditions posées par Sienne le 8 octobre précédent (cf. plus haut, p. 582) il n'y avait qu'une différence notable : Sienne avait renoncé à réclamer le remboursement des sommes confisquées à ses négociants.

(7) BFW. 14248, Freidhof, II, 25. Bien que le renouvellement soit du 23 mai et le traité Sierme-Lucques du 20 juillet seulement, nous croyons que le second doit être considéré comme la condition déterminante du premier. Des circonstances quelconques retardèrent la régularisation définitive.

étaient à peu près les mêmes qu'en 1261, sauf qu'il n'était plus question des Lucquois, mis hors de cause, mais seulement des Guelfes et de « toute personne qui voudrait troubler la paix de la Toscane. » Un congrès annuel devait réunir les ambassadeurs de toutes les cités contractantes.

Ainsi s'évanouissaient les espérances du pape ; il n'avait décidément, pour détourner et diriger Charles d'Anjou vers la Toscane, que les Guelfes à lui montrer. Il n'épargna rien, du moins, pour lui persuader que leur appui serait très efficace, et pour le rendre tel.

Au printemps de 1265, et sans doute peu avant l'arrivée du comte à Rome, il lui adressa à ce sujet une lettre remarquable d). « Considérant, disait-il, qu'il serait très avantageux à tes intérêts, et non moins utile au succès de la tâche que nous te destinons en Italie, que le comte Guidoguerra et les autres Guelfes de Toscane, fidèles à l'Eglise, qui te sont déjà unis par la communauté de vœux, soient enchaînés encore à ta personne par le lien d'un dévouement particulier; considérant en outre que leur sincérité éprouvée... mérite que nous les comblions de faveurs bien gagnées, et que nous leur assurions le patronage et l'appui de ceux qui chérissent l'Eglise ; nous les i-ecommandons affectueusement à ta grandeur, dans votre intérêt réciproque; nous te demandons... de les recevoir dans le sein de ta faveur, de les abriter à l'ombre de tes ailes, contre les persécuteurs de l'Eglise, qui les ont déjà affligés et cherchent à le faire encore ; en sorte que non seulement ils se sentent excités envers toi à un dévouement plus grand, mais qu'ils deviennent plus ardents à promouvoir tes affaires; et que de ton côté tu témoignes par tes actes ton affection pour eux et pour les autres amis de l'Eglise. »

Mais tel qu'il était le parti guelfe avait un vice interne, qui réduisait sa'valeur offensive. Une de ses principales fractions, les exilés Siennois, manquaient d'un chef qui eût capacité, esprit d'entreprise et situation en vue. Le pape se chargea de le lui donner. Assez singulièrement, il jeta les yeux pour ce rôle sur un gibelin, mais que sa qualité de prélat lui rendait docile, sur cet évêque d'Arezzo dont les avatars et la conduite compliquée caractérisent

(1) Cette lettre, non datée, est conservée dans le formulaire de Bérard de Naples {Reg. Llém.. IV, 823). Charles d'Anjou n'y reçoit pas le titre de roi; elle esl donc sûrement antérieure au 28 juin 1265. De plus il n'y est fait aucune allusion à la venue du comte à Rome. Mais d'autre part elle a dû être écrite à un moment où le pape n'avait plus aucun espoir de dissoudre la ligue gibeline, et se rabattait décidément sur les Guelfes.

de façon si curieuse l'Italie politique d'alors; ancien combattant de l'armée pontilîcale chargée d'envahir la Sicile, puis ancien soldat de Montapei'ti, mais dans les rangs siennois et gibeUns, ennemi acharné des Guelfes de sa ville épiscopale. Le 22 juin, il lui ordonna d'abandonner l'amitié de Guido Novello et des fauteurs de Manfred, et de se mettre à la disposition des Guelfes siennois d). Ni ceux-ci, qui à ce moment môme s'engageaient à recevoir un capitaine des mains du pape (2)^ ne firent la moindre difficulté de l'élire à cette charge, ni lui-même ne balança un moment à l'accepter (3). Il fut entendu que ses fonctions compteraient à dater du 1'''' juillet, et dureraient un an, ou même deux si au bout de la première année les Guelfes n'étaient pas encore rentrés à Sienne. On lui promettait un salaire annuel de 1.500 livres, et plus tard la podestatie à Sienne, pour lui-même ou un membre de sa famille. Il soutiendrait les Guelfes siennois contre tous leurs adversaires, et surtout contre Manfred, à charge de réciprocité. Toutefois il ne serait tenu à rien contre les Gibelins d'Arezzo, ni les Guelfes siennois contre les Guelfes arétins f^).

Voici donc un gibelin prêt à combattre le roi de Sicile ; bien mieux, qui trouve naturel, à condition de rester chez soi fidèle à son parti, de se faire guelfe partout ailleurs (^). A cette date, l'alliance des Gibelins avec les Hohenstaufen semblait bien solide; et d'une ville à l'autre, l'esprit de corps le plus étroit en apparence, fondé sur des habitudes déjà traditionnelles, unissait ceux qui portaient la même étiquette. Mais toujours, de temps à autre, un incident survient, pour rappeler le caractère purement local de ces factions, et combien peu, par elles-mêmes et primitivement, malgré la similitude des noms adoptés de proche en proche, elles étaient solidaires les unes des autres.

Le premier soin de Clément IV fut d'ailleurs d'offrir pour ainsi dire à Charles d'Anjou la force qu'il venait de créer, et de solliciter son approbation pour le choix qu'il avait fait. « La joie et l'orgueil, écrivait-il à l'évêque d'Arezzo le 6 août (5), doivent te remplir le cœur, quand tu vois l'empi'essement de notre cher fils le roi de Sicile, qui sans t'avoir vu à fond et sans te connaître,

(1) BFW. 9535; Freidhof, II, 39.

(2) BFW. 14253; Freidhof, II, 37; 24 juin.

(3) Les actes constatant la convention sont du 2 juillet (BFW. 14254; Freidhof, II, 39 et 41).

(4) Sa position restait d'ailleurs très fausse, et le 14 juillet (P. 19268; Martène, II, 161), le pape devait lui interdire de laisser fournir, par Cortone et par les autres localités de ses domaines, des vivres aux Gibelins.

(5) P. 19305; Martène, II, 180.

mais sur notre témoignage, te traite, et d'autres à ta considération, comme une partie de lui-même... Nous qui avons en toi, comme nous le devons, une pleine confiance, nous souhaitons, nous espérons, que tes belles actions viennent prouver au roi la vérité de notre témoignage. »

Entre deux dangers choisissant le moindre, le pape, à force d'être inquiet de la politique lombarde de Charles d'Anjou, en oubliait d'être jaloux de l'influence qu'il pourrait prendre en Toscane. Il faussait une fois de plus le tiaité qui devait confmer si étroitement dans son royaume le futur roi de Sicile, et le désignait lui-même aux Guelfes toscans comme un protecteur et un sauveur possible. Grâce à lui, ces Guelfes mirent au service de la cause angevine leur puissance militaire et politique, en même temps qu'ils y mettaient leur puissance flnancière. Ce fut d'ailleurs le seul résultat de toutes ces négociations. Car au moment où Charles, à la requête du pape, accordait son patronage officiel à ces nouveaux clients, il était clair que ceux-ci n'auraient jamais l'occasion de lui rendre le service de frayer le chemin à ses troupes à travers la Toscane. Pour cela, une condition était nécessaire, le concours de Gênes ; et Gênes persistait dans son attitude expectante, et ne daignait même pas donner de réponse aux sollicitations dont elle était l'objet.

Force était donc au pape d'en revenir à un plan de campagne qui avait sur le sien la supériorité d'être réalisable, ou mieux presque réalisé déjà.

Précisément un nouveau succès venait d'être remporté par la diplomatie angevine, contrastant avec les déboires de \k diplomatie pontiflcale. Le 5 août, par le traité de Pvome d), Charles d'Anjou était entré en relations immédiates avec le marquis d'Esté, le comte de San Bonifazio et les comnumes de Mantoue et de Ferrare, c'està-dire un groupe de puissances qui n'avait encore avec lui qu'une entente indirecte, par l'intermédiaire des Torriani. Le traité est calqué, presque article par article, sur celui d'Aix, du 23 janvier précédent (2). La seule différence est que cette fois, au lieu de se

(1) BFW. 14266; Muratori, Antichità Estensi, II, 27; Del Giudice, Codice diplomatico di Carlo I e II d'Angià, I, 39 (avec la date fausse de nono augusti au lieu de nonis augusti).

(2) Cf. plus haut, p. 572.

liguer contre de vagues ennemis possibles, on précise ; la coalition est dirigée contre iManfred, et dans la Haute Italie contre Pallavicini et Boso de Dovara, desquels on renonce décidément à rien obtenir à Tamiable.

Or de ce même 5 août est datée la lettre conridentielle au cardinal de Sainte-Cécile (D, qui en même temps qu'elle nous apprend presque seule le peu que nous savons des tentatives faites auprès de Pallavicini et des Génois, constate aussi l'obstination du premier, le silence des seconds, et nous montre enfm le pape en train d'acquiescer à l'inévitable. Sans enthousiasme, à coup sûr ; dans son désir d'y échapper encore, au moins par l'imagination, non seulement il s'attarde à passer, de façon pour nous fort instructive, la revue mélancolique de ses plans avortés, mais il en invente après coup, dont la hardiesse le ferait frémir, s'il pouvait encore être question de les exécuter. « Nous croyons, écrit-il, qu'une flotte faisant voile comme pour se rendre outre-mer (2), aurait pu saisir la Sicile. » Il voyait le Royaume dégarni de troupes, les mercenaires allemands de Manfred employés en Toscane ou en Lombardie, Manfred lui-même, avec le gros de ses forces, rôdant aux environs de Rome; et il songeait aux chances de succès immédiat qu'aurait offertes un audacieux coup de main tenté sur les derrières de l'ennemi. Besoin de transporter dans le passé des illusions qu'il n'avait ni pour le présent, ni pour l'avenir ! Stériles regrets, indignes d'un homme d'Etat véritable, accordés à ce qui aurait pu être, et qui le désenchantaient davantage encore de sa tâche immédiate !

Aussi bien sa politique consiste-t-elle surtout à laisser faire. Acceptant désormais l'itinéraire par la Haute Italie, il accepte aussi ce qui en est la condition essentielle ; il permet à Charles d'Anjou de rechercher des alliances lombardes, et dans une certaine mesure il les consacre. Le notaire qui dressa l'instrument du 5 août fut un fonctionnaire de la chancellerie apostolique, Léonard de Piperno, scriniarius de la Sainte Eglise Romaine; et parmi les témoins on relève les noms de maître André Spigliati, chapelain du pape, et surtout de l'archevêque do Cosenza. Cela équivaut à une sanction officieuse donnée au traité. La curie n'avait pas d'objection personnelle contre le marquis d'Esté. Quelques semaines plus tard, le même André Spigliati était adjoint à Palmerio de Fano dans une mission auprès des partisans de l'Eglise à Plaisance, à

(1) P. 19302; Martène, II, 178.

(2) C'est-à-dire dans le Levant

Bologne et à Parme, et auprès des marquis de Scipione qu'on espérait détacher de leur parent Pallavicini (D. Mais si le pape prête un de ses agents, c'est Charles d'Anjou seul qui l'accrédite. En fait, les démarches échouèrent, sauf peut-être à Bologne (2) ; le pape ne paraît pas les avoir appuyées, et de lui-même n'en entama point d'autres, même dans les villes où il semble qu'il fût certain d'être écouté. A Reggio, à la suite des événements du mois de mars, les frères Prêcheurs et Mineurs — qui ne devaient pas agir contre ses intentions — avaient fait conclure une trêve entre les intrinseci et les extrinsecii^); c'était neutrahser les premiers par les seconds, et retenir la ville dans l'abstention. Entre Modène — où pourtant le parti de l'Eghse dominait sans conteste — et Charles d'Anjou ou le pape, on ne saisit pas trace de relations. En somme Clément IV exécute strictement les engagements contractés ; il fait, par exemple, prêcher dans la Haute Italie la croisade contre Manfred (^); il se prête aux actes qu'on demande de lui, sans se croire obligé de faire du zèle et de prendre des initiatives, et notamment il évite de se mêler des opérations militaires qui s'engageaient alors et achevaient de classer les partis.

Car on commençait à se battre un peu de tous les côtés, avec des succès divers. Ubertino de Scipione, le neveu de Pallavicini et son vicaire à Alexandrie et à Tortone, ayant attaqué à Nizza délia Paglia le marquis de Montferrat et les Provençaux qui l'avaient rejoint, fut mis par eux en pleine déroute (^). Par contre les Milanais échouèrent dans une tentative sur Brescia. Pallavicini éventa le complot qui devait leur livrer la ville, s'y jeta en personne, y mit garnison, y leva des otages qu'il emmena en lieu sûr, à Crémone (6). Or Clément IV avait refusé au marquis de Montferrat son concours militaire et fmancier ; et sa lettre (''') polie et élogieuse, mais froide — eu égard du moins aux habitudes de style de la curie — à côté d'une raison très sérieuse, la détresse de la Chambre apostolique, en invoquait d'autres qui n'étaient que de mauvaises défaites. L'Eglise, prétendait-il, ne pouvait se charger des frais de toutes les guerres légitimes, alors que ses ressources étaient déjà mises à contribution par l'Espagne, Constantinople, la Terre Sainte, la Prusse, la Livonie, tous les pays à croisades ;

(1) BFW. 14269; Del Giudice, I, 49.

(2) Bologne, plus tard, reçut l'armée angevine.

(3) Ann. Reg., 180 (MG., SS. XXXI, 529).

(4) BFW. 9541.

(5) Ann. Plac, 514; Ann. Parm., 679.

(6) P. 19323; Martène, II, 190 (lettre du 25 aoùt\

(7) 30 juillet 1265; P. 19290; Martène, II, 172.

et surtout quand il s'agissait des guerres lombardes, qui incoinl)aient à l'Empire, et que les empereurs eux-mêmes avaient toujours eu peine à soutenir. iMais les papes étaient intervenus trop souvent en terre d'Empire pour que l'argument lût valable. Il était réservé à Clément IV en personne de proclamer le principe qu'en cas de vacance du trône impérial l'Eglise avait qualité pour pourvoir à l'administration des provinces abandonnées à elles-mêmes. Et le Saint-Siège aurait eu vraiment de la peine à faire croire au monde que la Lombardie ne l'intéi-essait pas plus que la Livonie. La vérité est que le pape se sentait peu de zèle pour une politique qui n'avait pas eu dès l'abord ses préférences, et restait à ses yeux un pis-aller.

La question délicate entre toutes — la vraie pierre de touche des sentiments du pape — était celle des Torriani d). Bien entendu, il repoussait avec indignation toute idée de leur accorder les demandes concertées entre eux et le marquis d'Esté, et qui avaient été en effet présentées à la curie (5). « Les Milanais, écrivait-il, nous assiègent de requêtes indécentes... L'une est que nous transférions leur archevêque à un autre siège pour lui substituer l'évoque de Corne; ou au moins que nous nonmiions ce dernier légat dans la Lombardie, la Ptomagne et les deux Marches (3); puis que nous leur remettions tous les dommages causés aux églises, toutes les exactions imposées au clergé; ensuite que nous révoquions toutes les sentences lancées par nos pi'édécesseurs contre la commune ou contre des particuliers clercs ou laïques; enfin on réclame de nous bien des choses encore, d'importance moindre mais d'injustice égale. » Il ajoutait d'ailleurs qu'il ne formulait pas un refus trop brusque, et traînait au contraire les choses en longueur, pour ne pas fournil' aux Milanais un prétexte de rompre avec Charles d'Anjou. Il tenait donc à leur concours, devenu indispensable; seulement le dépit de n'avoir pu le remplacer par autre chose, et l'instinctif désir de se justifier à lui-même sa longue répugnance à y recourir, le portaient, après l'avoir longtemps repousse, à douter maintenant qu'il fût bien assuré. A saint Louis, qu'il li'ouvait tiède et qu'il importait d'encourager, il venait bien d'écrire (fue l'armée angevine pourrait passer sans peine, grâce à l'aide des

(1) Le pape s'en est expliqué en détail, toujours dans sa ledre du 5 août au cardinal de Sainte-Cécile (cf. p. 587, n. 1).

(2) Cf. plus haut, p. 577.

(3) Le texte de Martène donne per Italiam (au lieu de Lombardiam) et Romaniolam et utramque Marchiam. Il s'agit des Marches de Vérone-Trévise et de Gênes.

Milanais (i). Mais au cardinal de Sainte-Cécile, il disait plus sincèrement : (( Les Milanais parlent bien; mais pensent-ils bien? Dieu seul le sait. » Et il se plaignait que le légat dépensât trop sur les fonds du décime, au lieu de gaider de quoi acheter au roi de Sicile, en Lombardie, les amitiés nécessaires; il semblait croire que sur ce terrain rien n'était fait encore. En un mot, il souffrait que les Torriani aidassent Gliaiies d'Anjou, à la condition d'ignorer ofliciellement leurs services, de n'y pas trop compter, de les déprécier, et surtout de ne leur en savoir aucun gré.

Une politique inspirée de sentiments si subtils et si complexes ne pouvait guère éviter les contradictions. Il se produisit un incident presque comique. Les Milanais, suivant l'usage qui tendait à s'établir, ayant fait à Charles d'Anjou la politesse de le prier de leur donner un podestat, il leur envoya Barrai de Baux (2). Celui-ci aUa prendre possession de son poste, bien persuadé qu'il acquérait des titres à la reconnaissance de son maître, et par suite à celle du Saint-Siège. Il eut la désagréable surprise d'apprendre au contraire qu'il avait encouru l'excommunication, pour avoir accepté des fonctions municipales dans une ville frappée d'interdit ; et qu'innocent des fautes des Milanais, il en portait cependant la peine. Il se plaignit au pape. La rigueur du droit s'opposait à ce qu'il fût absous; mais les intérêts de Charles d'Anjou ne permettaient pas qu'il abandonnât Milan, et Clément IV le premier n'eût pas admis qu'il les sacrifiât à ses scrupules. On eut donc le spectacle, peu banal, d'un pape consolant paternellement un excommunié, l'assurant de ses bonnes grâces au moment où il lui notifiait ses anathèmes, et s'excusant presque auprès de lui de la liberté qu'il prenait (3). Malgré tout le pauvre Barrai ne se sentait pas à l'aise ; il regrettait aussi de ne pas être présent aux beaux coups d'épée qui allaient être donnés dans l'Italie méridionale ; il se dé-

(1) P. 19276; Martène, II, 165; 18 juillet.

(2) Il est difficile de fixer la date de ce fait, sûrement antérieur au 22 septembre (P. 19360; Martène, II, 202), mais postérieur au 27 mars (dans le traité avec les exilés de Brescia, mentionné plus haut, p. 575, Barrai ne porte pas encore le titre de podestat). Le 2 juin (Berger, Layettes du Trésor des Chartes, IV, n° 5048), le pape priait Alfonse de Poitiers de consentir à la commutation du vœu que Barrai avait fait de le suivre en Terre Sainte, Charles d'Anjou réclamant ses services pour l'affaire de Sicile. D'après la teneur de la lettre il semble qu'à la date où elle fut écrite. Barrai se trouvait en Provence, et qu'il dût rejoindre Charles à Borne. S'il avait déjà été question de lui pour la podestatie de Milan, il est douteux que Clément IV eût consenti à intervenir. Nous pensons donc qu'il était rentré en Provence après sa mission en Lombardie, et que son envoi à Milan ne date que de l'été 1265.

plaisait donc dans son poste, qu'il semble d'ailleurs avoir jugé audessous de lui. Quand sa présence y parut moins nécessaire, l'armée angevine ayant traversé la Lombardie, Clément IV prit pitié de lui. N'ayant pas l'idée que Barrai pût se passer de la permission de Charles d'Anjou, il pria le roi de rappeler son agent ; on à défaut de congé, et l'alternative est vraiment étrange, de rendre au moins son commandement plus important, en lui envoyant un corps de deux cents chevalieis, que Milan réclamait (i). Charles d'Anjou prenait si peu au sérieux les pénalités ecclésiastiques qu'il répondit par l'offre de relever Barrai de sa fonction, à condition que le pape se chargeât de lui faire donner comme successeur Philippe de Montfort, c'est-à-dire d'envoyer un autre se faire excommunier à sa place. Clément IV, sans être choqué outre mesure, répondit cependant que l'affaire ne le regardait pas, et Barrai dut patienter (2). n ne recouvra sa liberté qu'à la fm de mai 1266; et la bulle du 28 de ce mois, qui ordonna au cardinal d'Albano d'absoudre ce pécheur malgré lui (3), fait dans ses sévères formules d'usage un piquant contraste avec le billet familier (^) par lequel le pape, donnant pour la dernière fois à Barrai du sjnritum consilii sanioris^ promet de lui écrire à bref délai d'un meilleur style, l'exhorte à persévérer dans sa fidélité à Charles d'Anjou, et lui adresse l'amical conseil de ne plus se mêler à l'avenir de gouverner les Lombards, et en général les Italiens. A moins, bien entendu, qu'il n'y soit « contraint par ordre supérieur ; » car alors on ne doit pas résister ; on peut seulement supplier. Voilà ce qu'étaient devenues ces sentences d'excommunication et d'interdit, jadis si redoutées, à présent tant discréditées par l'abus qui en avait été fait!

Cependant l'armée angevine, lentement organisée, était prête (5). Le rendez-vous avait été fixé à Lyon (6), au 1^"" octobre C^). Quand cette date approcha, et seulement alors, le pape sentit la nécessité

(1) Leitre du 12 janvier 1266 (P. 19521; Martène, II, 268). f2) I.ettre du 10 mars 1266 (P. 19569; Martène, 289).

(3) P. 19658; Martène, 335.

(4) P. 19657; Martène, 334.

(5) Sur son voyage, cf. Merkel, La dominazione di Carlo I d'Angid in Piemonfe e in Lomhardia e i suoi rapporti colle guerre contro re Manfredi e Corradino, pp. 45 et suiv.

(6) André de Hongrie, MG. SS., XXVI, 567.

(7) Guillaume de Nangis, HF., XX, 560. — D'après André de Hongrie, 565, on avait compté d'abord partir au commencement ou à la fin d'août.

de sortir de sa demi-réserve, et d'envoyer un agent dans la Haute Italie pour assurer et surveiller peut-être le passage. C'était précisément une mission de ce genre que les Torriani avaient sollicitée pour un des leurs. Bien entendu, il n'eut pas la moindre velléité de les satisfaire ; en écartant immédiatement la candidature de l'évêque de Gôme, il leur fit comprendre qu'il ne changeait pas à leur égard. Il songea d'abord à l'archevêque de Cosenza, et le proposa, le 23 septembre, à l'agrément du roi (i). Celui-ci refusa ; peut-être désirait-il, étant donné la divergence de vues entre lui et la curie, un homme qui fût sien plus complètement, et qu'il pût charger de ses propres affaires (2). En tous cas, le choix final tomba sur Geoffroi de Beaumont, chancelier de Bayeux, un vieux serviteur du roi; du milieu d'octobre (3) sont datées les lettres qui f accréditent comme légat dans la Lombardie, chargé pour cette province et pour les provinces voisines de la Romagne et de la Marche de Trévise (^) de prêcher la croix contre Pallavicini et tous ceux qui tenteraient de barrer le chemin aux Français. Il recevait la faculté de priver les récalcitrants de leurs bénéQces, s'ils étaient clercs, et s'ils étaient laïques, des ofhces et Ûefs qu'ils pouvaient tenir de l'Eglise; — de faire appel aux services des ordres Mendiants, — et de prélever sur les biens mal acquis, dont la restitution à leur légitime propriétaire était impossible, la sonune de cinq mille livres impériales, qu'il emploierait dans l'intérêt de sa mission. Vis-à-vis de deux villes, il avait des pouvoirs particuliers. Malgré l'insuccès du mois d'août, on espérait encore provoquer la défection des Brescians. Le cas échéant, le légat était autorisé à les absoudre (s). Mantoue, d'autre part, était en interdit, toujours, à ce qu'il semble,

(1) P. 19361; Martène, II, 203. Il envoyait au roi une lettre (P. 19362) destinée à l'archevêque, mais que le roi devait supprimer, si le choix ne lui plaisait pas.

(2) Le 24 nov. 1265, il donnait à Geoffroi de Beaumont des pouvoirs pour traiter avec Parme (Arch. de Naples, Reg. Ang. AL, fol. 1).

(3) Du 14 au 23 {Reg. Clém. IV, 160-161, 163-167, 170).

(4) En limitant à la Lombardie la légation de Geoffroi, le pape avait obéi au désir de ne pas empiéter sur la légation qu'Urbain IV (P. 18917; R. III, 597) avait confiée au cardinal de Saint-Martin, recteur de la Marche, dans la Romagne et les patriarcats de Grado et d'Aquilée (à l'exception de la Lombardie). Celte dernière légation durait toujours, et le pape déclara expressément qu'il entendait la respecter (R. III, 633 n.). Il chargea même le cardinal de travailler à ménager bon accueil à l'armée angevine (R. III, 633; Reg. Clém. IV, 162) et de faire à cet effet prêcher la croix dans le patriarcat de Grado [Reg. Clém. IV, 168). Mais la prédication non seulement en Lombardie, mais in Bononiensi civitate et diocesi et aliis adiacentibus fut confiée à Geoffroi, recommandé en conséquence aux autorités spirituelles et temporelles de la Romagne et de la Marche de Trévise {Reg. Clém. IV, 161 et 163; R. III, 632).

(5) Reg. Clém. IV, 166.

à raison d'une vieille affaire — un conllit avec Tlnquisition — (jui jemontail au temps d'Alexandre IV ^^K » En don de joyeux avèneinenl, » GeolTroy pourrait suspendre TinlerdiL jusqu'à la Purilication (2 février 12(30}, c'esL-à-dire jusqu'au niomenL où l'armée angevine ayant sans doute passé, on aurait moins de i-aisons de ménager les Mantouans (2). Rien n'était dit de Pallavicini et de ses adhérents autres que Brescia, rien non plus de ces alliés d'un genre si particulier qu'étaient les Milanais; soit que le pape jugeât chimérique de prévoir la soumission des uns ou des autres, soit qu'il se réservât d'en dicter les termes et d'en véiiiier la sincérité. En tous cas, si, connue il semble, l'omission était calculée, on est conduit à se demander si Clément I\' ne se déliait pas un peu de la facilité de Geoffroy de Beaumont, l'homme du loi de Sicile, à abandonner dans l'intérêt de son maître des points sur lesquels l'Eglise tenait à ne pas céder. D'autant que lorsqu'il était question de l'archevêque de Gosenza, il paraît avoir songé à lui conlier des pouvoirs un peu plus étendus (3).

Geoffroy s'acquitta avec zèle de sa tâche, au moins dans la Romagne et la partie orientale de la Lombardie, car faute de temps, ou peut-être pour éviter des difficultés avec les Milanais, c'est à cette région qu'il borna ses efforts. Il lit merveilles par son éloquence brève, « à la mode française ». par ses discours violenls contre Manfred, et pleins de confiance dans le triomphe de Gharles d'Anjou; il obtint comme il le demandait des contingents de chaque ville, et les mena au-devant de rarmée croisée (^).

Celle-ci avait fini par s'ébranler, sous la conduite de l'évêque d'Auxerre, de Robert, hls du comte de Flandre, de Bocard. comte de Vendôme, et de Jean, fils du comte de Soissons ^^K On piu'dit encore du temps par l'obligation de faire un grand détour vei-s le Sud, pour aller, par les cols de Largentière et de Tende, déboucher à Cuneo, en terre soumise à Charles dWnjou. Après avoir traversé, naturellement sans peine, les domaines du mar(]uis de Montferrat, on se trouva, dans la seconde quinzaine de novembre, sous les murs de Verceil ; là était le premier obstacle. Les villes qui directement ou indirectement l'estaient encore sous l'influence de Pallavicini étaient disposées sur une longue ligne, repliée en

(1) Cf. plus haut, p. 83.

(2) Reg. Clém. IV, 167.

(3) Cela semble résulter du rapprochement entre les lettres remises à Ceoffrui et celle qui avait été préparée pour l'archevêque de Cosenza (cf. plus haut. p. 592).

(4) Salimbene, 221.

(5) André de Hongrie, 567; Guillaume de Nangis.

demi-cercle, de Verceil à Brescia, par Alexandrie, Tortone, Pavie, Plaisance, Crémone. Sur deux points, l'armée angevine renconiiait cette chaîne et avait à la rompre. Dans Verceil, heureusement, elle avait des intelligences, les Avogadri, l'ancien parti de TEglise au temps des grandes luttes du temps d'Innocent IV. Ils étaient rentrés depuis 1261 d); à leur tête l'évêque de la ville, lui-même un Avogadro. Clément IV (c'est avec l'envoi de Geoffroi de Beaumont, le seul service direct qu'il ait rendu à l'armée angevine) avait justement prescrit à ce dernier de se mettre en toutes choses au service des croisés (2). L'attitude résolue des Français ht le reste (3). Une révolution éclata à Verceil, à l'instigation de l'évêque et de ,ses amis; le podestat Martino di Corte, qui était de Pavie (^), fut expulsé, et avec lui les ennemis des Avogadri, les Tizzoni; on appela comme podestat un délia Torre, Pagano. Le 23 novembre, sur sa proposition, et conformément à la demande présentée par Philippe de Montfort au nom du roi de Sicile, le conseil de la ville décida de prêter à Charles d'Anjou le même serment que dix mois plus tôt les Milanais; mais en lui demandant de laisser à Verceil, comme garnison, un certain nombi'e de chevaliers et d'arbalétriers. Il résolut aussi d'entamer des négociations en vue d'une alliance étroite à conti^acter avec Milan et Novare. Ainsi l'armée angevine trouvait devant elle la route libre, — au prix, il est vrai, d'un nouvel accroissement de la puissance des Torriani^^).

(1) Mandelli, Storia di Vercelli, IV, 29; cf. p. 50.

(2) Reg. Clém. IV, 834. Comme l'a justement remarqué Otto dans les Mittheihingen des Instituts lut Œsten^eichisclie GeschichtsIorscJiung , XXII, 262, n. 1, j'ai commis en publiant cette pièce une grosse inadvertance; à la date de septembre ou d'octobre, Charles d'Anjou portait déjà le titre de roi et ne pouvait plus être simplement qualifié de comte par la cliancellerie apostolique. Je crois cependant que mon erreur a consisté non à mal dater la lettre, mais à l'interpréter comme s'il y était question de Charles d'Anjou. Placée au printemps de 1265, elle cadre très peu avec l'ensemble des événements et la politique générale du pape; on ne voit pas à quel moment celui-ci aurait pu croire que Charles d'Anjou conduirait en personne son armée par le nord de l'Italie. Ce nobilis vir C, au service duquel l'évêque de Verceil est invité à se mettre, doit être un des chefs de l'armée croisée. Dans un manuscrit d'aussi peu d'autorité que le n" 761 de la Bibliothèque Municipale de Bordeaux, qui nous a conservé seul la lettre dont il s'agit, on peut supposer un lapsus de copiste. Si l'on n'admet pas cette hypothèse, notre lettre doit sans doute se rapporter à l'envoi de trois cents chevaliers que Charles d'Anjou, au mois de mars (cf. plus haut, p. 575). avait fait partir pour Milan; démarche que le pape, malgré sa répugnance, n'osa pas ne pas appuyer.

(3) André de Hongrie, MO. SS., XXVI, .567.

(4) Il était encore en fonctions le 17 octobre (Mandelli, IV, 36).

(5) Sur ces résolutions prises par Verceil, cf. le document publié par Mandelli, IV, 37 (résumé dans Caccianotti, Summarium Monumentorum... Municipii Vercellensis, 215; BFW. 14273). Pour le récit ci-dessus j'ai essayé de combiner de mon mieux les deux textes principaux, André de Hongrie et Ann. Plac, '514. Les Ann. Jan., 2.53, ne disent presque rien.

De Verceil, elle traversa les territoires de Novare et de Milan. Dans cette dernière ville, Filippo délia Torre \eiiait de mourir, au m^is d'octobre; mais on était déjà fait au régime seigneurial, y compris riiérédité, et son neveu Napoleone lui succéda sans diflicultés (1). Peut-être ce changement de personne est-il la cause de quelques froissements passagers qui semblent s'être produits entre Français et Milanais, et n'eurent d'ailleurs d'autre conséquence qu'un léger retard (2). L'accord pleinement rétabli, Napoleone, avec les milices des villes qu'il gouvernait, accompagna les croisés jusqu'au delà de l'Oglio, que l'on passa à Palazzolo, non loin de sa sortie du lac d'Iseo. Pallavicini et Boso de Dovara étaient postés en aval, à Soncino, avec les milices de Crémone, Plaisance et Pavie, et les mercenaires envoyés par Manfred. Très inférieurs en forces, ils n'osaient pas trop s'éloigner de Crémone, car en cas d'échec sur le haut Oglio, ils n'auraient eu d'autre retraite que Brescia, dont ils étaient médiocrement sûrs (3). Ces raisons politiques et militaires expliquent suffisamment leur inertie, sans qu'il faille recourir à la légende adoptée par Villani (^) et immortalisée par Dante (5), d'après laquelle Boso se serait laissé acheter par les Français. Au delà de l'Oglio, les croisés, dont les Alilanais s'étaient séparés, eurent à traverser de vive force le territoire de Brescia ; ils passèrent au ras de la ville, qu'ils avaient peut-être espéré soulever, qu'ils songèrent peut-être à attaquer; mais la garnison laissée pai' Pallavicini la sauva. Ils eurent un dernier combat à livrer pour forcer le passage de la Chiese, à Montechiari; quelques milliers d'hommes, que le légat Geoffroi de Beaumont détacha très à propos de l'ai-mée de croisés italiens réunie à Mantoue, les aidèi'ent à s'emparer de la place. Désormais ils se trouvaient en ]xiys ami, et réunis à leurs alliés de la Marche de Trévise et de la llomagne. Par Mantoue et Bologne, ils gagnèrent la Marche d'Ancône, où le pape avait pris soin de leur faire préparer des vivres (6);

(1) Ann. Plac, 514.

{2)lbid., 515; André de Hongrie, 567; Ann. Parm., 679. Les mêmes sources nous renseignent sur la suite de l'itinéraire. Merlvel, op. cit., 66 et suiv., a discuté en détail leurs indications.

(3) Pallavicini l'occupait malo suo velle {Ann. Veronenses de Romano, dans CipoUa, Antiche Cronache Veronesi, 411).

(4) Villani, VII, 4, dans Muratori, Rerum Italicarum Scriptores, XIII, 228.

(5) Eniei\ XXXII, 115.

(6) Lettre du 25 décembre 1265 (P. 19488; Martène, II, 256). — Du commencement de janvier doit être une lettre conservée dans le Formulaire de Richard de Po(] (BiBL. Nat., fonds latin, n" 14766, fol. 154 v°) par laquelle le pape remercie les croisés et leur témoigne sa joie de les savoir arrivés dans la Marche.

et de là arrivèrent à Rome, sans doute vers la Tin de la première quinzaine de janvier 1266 (i).

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