‹ Les origines de la domination angevine en ItalieChapitre 40 sur 59 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Conclusion

Ainsi avait élé préparée la domination angevine en Italie. Elle existait virtuellement, bien avant que lût gagnée la bataille de Bénévent. La défaite, à coup sûr, en eût ruiné les bases; la victoire au contraire la consacra; mais on ne peut dire qu'il ait fallu pour la créer le prestige du succès. Ceux qui vinrent à Charles d'Anjou escomptaient sans doute son triomphe ; ils ne l'attendirent pas pour se prononcer en sa faveur; ils ne demandaient qu'à lui faire crédit. Gênes seule fit exception; la ville qu'il a le plus obstinément recherchée est la seule aussi qui ait refusé de rien risquer, et qui ait prétendu ne parier pour lui qu'à coup sûr. Partout ailleurs, on s'offrit et parfois on s'imposa presque à lui. Ce sont les Romains, on se le rappelle, qui étaient venus le chercher pour le sénat. En Lombardie, il avait bénéficié, comme Manfred six ans plus tôt, d'un renversement d'alliances et d'un déclassement des partis, que peut-être l'annonce de son entreprise avait contribué à provoquer, qui en tout cas survint juste à point pour lui procurer des alliés. En Toscane, les Lucquois avaient plus besoin de lui que lui d'eux; c'est lui qui fut presque tenté de dédaigner leur appui, comme jadis Manfred avait longtemps dédaigné celui des Siennois. Quant aux banquiers Siennois ou Florentins, ils purent bien, au nom de leuns intérêts professionnels, discuter les conditions et le taux, mais jamais le principe de leur concours. Toutes ces bonnes volontés spontanées semblèrent se donner le mot pour lui épargner même les longues négociations. Inconnu des Italiens, désigné à leur attention par le seul choix que le pape avait fait de lui pour un trône à conquérir, il ne lui fallut pas deux ans pour se trouver placé à la tête d'une coalition qui s'étendait sur la péninsule entière. Jadis Manfred avait mis moins de temps encore à conquérir une situation semblable.

C'est à dessein que nous rappelons avec insistance ce nom de Manfred. Rien qui ressemble davantage aux événements de 1258 à 1259, que ceux de 1263 à 1265; et rien de plus caractéristique que cette ressemblance. Aux deux époques, en Lombardie comme en Toscane, s'agitent, s'inquiètent et intriguent des groupes de mé-

contents ou de vaincus : ici, les Siennois menacés par les Florentins, ou les Lucquois opprimés par les Pisans ou les Siennois ; là les voisins d'Ezzelin, alarmés de son ambition, ou les voisins de Pallavicini, jaloux de sa puissance. Pour mettre en commun leurs griefs distincts et se foi^mer en syndicats, tous ces mécontents n'attendent qu'un chef. De même qu'un germe cristallin, mis en contact avec une dissolution saline sursaturée, en détermine à l'instant la cristallisation, de môme, dans ce milieu italien, à peine Manfred, à peine Charles d'Anjou, annoncent-ils l'intention d'intervenir, que spontanément autour de leur personne s'agrège une coalition. Les mêmes causes auraient assuré un parti à Richard de Gornouailles ou à Alfonse de Gastille, s'ils eussent possédé les ressources ou la persévérance nécessaires. Elles feront, plus tard, la grandeur éphémère de Conradin. Elles permettront à bien des aventuriers princiei's de se tailler un rôle en Italie. La fortune de Charles d'Anjou fut à un tel point le produit de cette force des choses, qu'on est à peine en droit, à ce propos, de dénoncer son ambition, de vanter son habileté, ou de s'étonner de son bonheur. Ce bonheur éclate davantage dans les circonstances qui le débarrassèrent du contrôle que la papauté avait prétendu lui imposer. Tout tourna en sa faveur; y compris les efforts de son adversaire, qui se chargea d'obtenir pour lui le sénat ; (Urbam IV eût-il cédé sur un point si grave, si Manfred ne lui avait comme mis le couteau sur la gorge ?) — y compris le hasard : la mort d'Urbain IV lui rendit sa liberté d'action à l'heure précise où elle pouvait lui être le plus utile; — y compris enfm les difficultés même et les obstacles de son entreprise : pour en assurer le succès, le Saint-Siège dut sacrifier plusieurs des garanties qu'il avait d'abord jugées indispensables. Urbain IV, en remplissant le Sacré-Collège de cardinaux français, enclins à passer bien des choses à un prince de la race capétienne, et portés à favoriser des intérêts qui leur sembleraient un peu ceux de la France; ou Clément IV, en servant lui-même d'intermédiaire entre Charles d'Anjou et les banquiers toscans, en le poussant à prendre pied en Toscane et à s'installer dans l'Etat pontifical, en tolérant enfin, bien que de mauvaise grâce, ses alliances lombardes, n'avaient voulu prendre, assurément, que des mesures de nécessité immédiate. Mais ces mesures engageaient l'avenir ; elles rendaient beaucoup plus difficile de s'opposer un jour à des interventions angevines dans l'Italie centrale ou septentrionale, quand même l'expédition de Conradin ne serait pas venue les légitimer par le plus plausible des prétextes, la nécessité de défendre la Sicile par des lignes avancées.

Tous ces accidents heureux émancipèrent le nouveau roi. Ils lui permirent, sans jamais se brouiller avec le pape, de lui forcer la main, et de se l'aire autoriser par lui à violer l'esprit d'abord, puis bientôt la lettre même du traité proposé en 1263 et conclu en 1265. Mais ils ne se fussent pas produits, que selon toute apparence la papauté n'aurait pas réussi davantage à conserver la direction du parti qu'Urbain IV avait créé. Il est même douteux qu'elle eût souhaité ce rôle, auquel la prédisposait bien peu son caractère de grande puissance spirituelle, qui était pour elle une force, mais aussi une faiblesse. A être pape, Urbain IV avait gagné de pouvoir, à force d'exconnnunications, arracher à leur patrie et violenter dans leurs préférences politiques les quelques familles de Florence ou de Sienne que leurs intérêts commerciaux mettaient à sa discrétion. Mais c'étaient des scrupules, nés de sa fonction, qui empêchaient Clément IV de pactiser avec les Torriani. Or, par là, non seulement il se plaçait en Lombardie dans une situation très fausse, mais il entretenait chez tous ses alliés ce sentiment, dangereux pour la solidité des alliances, que le Saint-Siège ne les servirait jamais comme ils voulaient être servis. Il leur rappelait que la papauté ambitionnait autre chose que d'assurer le triomphe de l'un par la ruine de l'autre, ou même d'affermir sa propre influence politique, — encore qu'elle n'y fût pas indifférente. Elle représentait un ensemble d'idées et de principes, d'oi'dre religieux, moral ou ecclésiastique, qu'elle ne perdait jamais de vue. La guerre civile ne pouvait pas être pour elle une hn en soi, mais seulement une tactique provisoire, qu'elle se réservait d'abandonner dès que serait passée la crise qui seule en justifiait l'emploi. Et on savait — l'exemple donné par Innocent IV, après 1250, était encore dans toutes les mémoires — quels mots elle aurait tout de suite à la bouche : paix, rappel des bannis, réconciliation des factions adverses, répression de l'hérésie, respect des libertés ecclésiastiques, lestitution aux monastères, aux églises locales, à l'Eglise Romaine, de leurs patrimoines usurpés. Tout cela était souvent fort importun à ses amis eux-mêmes; elle n'hésiterait pas, s'il le fallait, à les mécontenter, se trouvant à certains égards trop au-dessus de tous pour être jamais tout à fait dépendante de quelques-uns.

Tout en faisant sonner très haut, à l'occasion, leur fldélité, et tout en réclamant un patronage moralement très utile, les clients du Saint-Siège souhaitaient d'instinct un autre protecteur, qui fût plus près d'eux, qui leur dût davantage, qui ne pût être quelque chose en Italie que par eux, et qui par suite se vît obligé de les soutenir jusqu'au bout; mais qui en même temps, mieux pourvu

que TEglise de ressources iiiatéiielles, leur apportât un concours plus ellicace.

C'était du côté de la Sicile qu'ils devaient le chercher d'abord. Avant même qu'une étroite solidarité économique, conséquence des événements de 1265, l'unît à la Toscane, le Royaume attirait l'attention des Italiens du Nord et du Centre. Il avait à la fois les meilleures raisons du monde pour se mêler de leurs querelles, et le moyen d'y peser d'un très grand poids. Il passait pour un inépuisable réservoir, sinon d'honnnes, du moins d'argent; avec l'argent on paye des hommes d); il était donc en mesure de fournir aux communes toscanes ou lombardes ce qui justement leur manquait le plus, des soldats de métier pour encadrer leurs milices. Et devant les ambitions conquérantes qu'avaient toujours manifestées les empereurs, il ne restait guère de milieu : ou la Sicile serait unie avec l'Empire, ou elle se défendrait contre lui par des alliances italiennes. Du jour où le Royaume exista, durant le XIP siècle, ses souverains intriguèrent en Italie. Sous Frédéric II les deux couronnes reposèrent quelque temps sur une même tête ; en dépit de tous les engagements pris, l'empereur-roi travailla à transformer l'union personnelle en union réelle ; au fond, avec lui, ce fut la Sicile qui essaya de conquérir l'Italie. Quant à Manfred, on peut se demander ce qu'il avait voulu faire : revenir à l'idée de son père, ou renouer la tradition des rois Normands; préparer sa propre candidature à l'Empire, dont il parlait parfois, et dont ses amis surtout lui parlaient ; ou prendre au contraire ses sûretés contre un futur empereur. Les mêmes moyens pouvaient servir à ces deux fins. Aussi personne ne douta que Charles d'Anjou, auquel ses engagements interdisaient de briguer l'Empire, mais auquel sa situation commanderait de redouter une restauration impériale, ne suivît exactement la politique de son prédécesseur, mais avec l'aide et au profit d'autres hommes, pour la phis grande joie du parti qui depuis un demi-siècle soutenait la lutte contre l'infiuence sicilienne, et allait enfin l'avoir de son côté.

En contribuant à entretenir la discorde, l'établissement d'une dynastie nouvelle en Sicile décida donc, pour de longues années,

(1) C'est un axiome de l'expérience politique, au XIIP siècle, qu'on n'est maîlre de l'Italie qu'autant que l'on possède la Sicile. Voir le mémoire de Robert de Naples, à Clément V, de 1313, publié par Bonaini, Acta Uenrici VU, I, 233 et suiv. (Bonaini le date de 1312, mais cf. Fournier, Le royaume d'Arles et de Vienne, 532, n. 5). Les empereurs, dit Robert, ne descendent pas plus tôt en Italie, que les Gibelins leur disent : « Domine, numqnam poteris hahere plénum dominium, nisi habeas regnum Sicilie, per multas divitias, equos et alias plures oportunitates et habilitâtes que habentur ab ipso, sicut habuii quondam imperator Fredericus . . . »

de l'histoire de Fltalie. Ce fut la lailiite définitive des deux conceptions au nom desquelles, depuis un siècle, on avait tour à tour essayé d'oj-ganiser le cliaos italien. Frédéric II, après Henri VI et avec bien plus de méthode, s'était acharné à imposer son despotisme éclairé servi par une hiérai'chie de fonctionnaires, régime bienfaisant par la paix qu'il aurait fait régner, oppressif par sa fiscalité et son absolutisme. Tout autres étaient les idées qui fiottaient, plus ou moins précises, dans l'esprit d'Innocent III, à l'heure où s'appuyant sur de vagues privilèges, il formulait des revendications territoriales plus vagues encore et extensibles avec le succès, et cherchait à les faire soutenir par un puissant mouvement de patriotisme italien. Au lieu d'une machine administrative importée du dehors, le libre jeu des institutions spontanées ; au lieu des maximes césariennes du droit romain, le vivace esprit d'association du Moyen-Age. Il rêva un instant d'une Italie qui eût trouvé l'équilibre et la paix dans un système de ligues ou de confédérations volontaires, sujettes du Saint-Siège, autant que possible, au pis aller restées sujettes de l'empereur, mais protégées par le pape. Malgré les désillusions qu'il eut à subir, l'idée lui survécut. Elle contribua, à côté de calculs plus positifs et plus immédiats, à inspirer à Grégoire IX sa persévérante partialité pour la Ligue loml)arde; et peut-être Urbain IV ne l'avait-il pas tout à fait oubliée, quand il dressait son programme de 1263. Mais l'Empire et la papauté avaient à. jamais compromis leur idéal en le mêlant aux hittes des partis. Ils n'avaient pas créé l'esprit de parti, mais ils l'avaient oi-ganisé, et des factions organisées étaient aussi inconciliables avec l'ordre matériel, qu'impliquait la conception impériale, qu'avec la concorde morale, qu'exigeait la conception pontificale.

L'occasion ainsi manquée de fixer ses destinées. l'Italie resta plus que jamais le champ clos où luttaient des influences rivales.

Les véritables intérêts du Saint-Siège étaient complexes et difficiles à démêler. L'étendue même de la victoire qu'il avait remportée ne laissait pas d'être un embarras. Au premier moment, il est vrai, et encore dans l'ardeur de la lutte. Clément IV ne paraîtra songer qu'à la pousser à bout. Plus tard, quand les résultats en seront compromis, Martin IV les défendra avec la dernière énergie. Ces deux papes — le second d'ailleurs avec un zèle plus spontané que le premier, — se mettront tout au service de la cause angevine. Mais d'autres papes comprendront que le triomphe trop complet des Angevins créerait pour l'Eglise un danger presque aussi grand que l'ancienne prépondérance impériale. Ils ressusciteront contre eux la concurrence allemande ; sincèrement paci-

fiques, ils éviteront que cette coiicuiTence ne dégénère en guerre; mais dans l'existence de deux ruj'ces opposées, qui se neutralisent et se limitent l'une l'autre, ils verront la condition de leur pi'opre sécurité, et même la possibilité de fructueuses acquisitions pour l'Etat pontilical, ou de piolits pour leur famille. Grégoire X et Nicolas III reprendront d'une autre manière le projet d'Urbain IV; ils spéculeront sur le besoin qu'aura d'eux Rodolphe de Habsbourg pour obtenir de lui la llomagne ; et Nicolas III songera peut-être à ériger la Toscane et la Lombardie en royaumes héréditaires pour deux de ses neveux; Boniface VIII demandera la Toscane à Albert d'Autriche. En lin de compte la papauté débordée ne pourra conserver ce rôle avantageux d'arbitre; sa situation en Italie deviendra intenable ; entraînée par le parti français dans le Sacré-Collège, elle flnira par tomber dans l'oa-bite de la politique fianco-angevine; malgré d'honorables velléités de s'affranchir, les papes d'Avignon s'en feront d'ordinaire les instruments. A la chute des Hohenstaufen, le Saint-Siège n'aura gagné ni l'indépendance, ni un accroissement réel de sa puissance dans la péninsule; jamais son autorité sur l'Etat pontiflcal n'a été plus près d'être nominale que durant la plus grande partie du XIV^ siècle.

Quant aux deux puissances qui restent en présence, l'Empire et la Sicile, il n'y a guère entre elles que deux formes de relations possibles. Ou l'hostilité latente, tant que les représentants du droit impérial, à l'exemple de Rodolphe de Habsbourg, absorbés par les ambitions dynastiques qui leur ont attii'é les éloquentes invectives de Dante, déserteront pour l'Allemagne « le jardin de l'Empire » (en ce temps on vit pour la première fois des rois des Romains négliger de venir ceindre la couronne impériale !) tant que les Angevins d'autre part seront paralysés par la terrible guerre sortie des Vêpres Siciliennes ; enfln tant que les deux parties seront encore contenues par rautorité morale du Saint- Siège, fécond inventeur de projets de conciliation. Ou au contraire l'hostilité ouverte, dès que les souverains allemands se rappelleront la mission historique de l'Empire et voudront en relever le prestige en Italie, sans s'arrêter à la malveillance ou même aux anathèmes du pape, et en se heurtant au roi de Sicile qui, réconcilié, vaille que vaille, avec les Aragonais, a recouvré sa liberté d'action. Le XIV^ siècle verra s'engager, entre Robert de Naples et Henri AU, entre Robert encore et Louis de Bavière, un pressant duel diplomatique et militaire.

Naturellement les deux adversaires emploient toujours la même arme. Ils s'allient avec les factions italiennes. Mais celles-ci ne se ressemblent plus tout à fait à elles-mêmes.

Nées de rivalités lerritoriales ou économiques entre les villes, ou de luttes sociales éclatées dans leur sein, les intérêts qui avaient été leur prcuiière raison d'être tendent à passer au second plan. Les quinze années écoulées entre la mort de Frédéric II et l'entiée de Charles d'Anjou en Italie nous ont fait assister au début de cette transformation. Elle est plus avancée, selon l'usage, dans l'Italie septentrionale, où les seigneurs occupent désormais presque seuls la scène, où la queslion qui se pose pour la plupart des villes n'est plus que de savoir à qui elles obéiront. En Toscane même, l'hostilité de Pise et de Florence continue, mais elle se dissimule pour ainsi dire sous la querelle des guelfes et des gibelins, laquelle en son principe a été une affaire presque privée; et les deux conflits qui se confondent ainsi réagissent mutuellement l'un sur l'autre ; le premier généralise le second, le propage dans des villes qui peut-être autrement ne l'auraient pas connu ; le second semble rétrécir l'objet du premier, ramène une lutte politique et commerciale aux apparences d'une vaste vendetta. D'ailleurs les banquiers qui sont venus en si grand iiombre grossir les rangs des guelfes, ont donné l'exemple de faire passer un intérêt particulier, un intérêt d'argent, avant les convictions traditionnelles, avant l'attachement au parti. A'ers la fm du siècle, les guelfes de Pistoia et de Florence, divisés en Noirs et en Blancs^ offriront le spectacle d'une lutte fratricide, déchaînée entre alliés de la veille, et que n'explique aucune raison sérieuse de principe ou d'intérêt. A mesure que l'exil, entré dans les mœurs publiques, jette sur les routes d'Italie un plus grand nombre de déracinés, les liens de la patrie, de la faction même et de la famille, se brisent ou se relâchent- Dans un accès de hautain individualisme qui annonce l'esprit de la Renaissance, le grand représentant de l'âme italienne à cette date, l'auteur de la Dwine Comédie, se fera gloire d'être à lui-même tout son parti ^'^K En un mot, les luttes prennent de plus en plus un caractère personnel.

Mais d'un autre côté la grande crise des années soixante a des résultats durables. Charles d'Anjou vainqueur ne renouvellera pas la faute d'Innocent IV. Ses interventions constantes ne laisseront pas à ses amis le temps de se débander. Mais les événements de

(1) En^er, XV, 70 :

La tua fortuna Lanto onor ti serba, Che l'una parte e l'altra avranno famé • Di te; ma lungi fia dal becco l'erba.

et Paradis, XVII, 68 :

... si ch'a te fia bello Averti fatta parte per te stesso.

['M'), d(i l:2(j8, lie décourageront, ne viissoii (Iront pas non plus le parti adverse. Bien au contraire, TEnipire disparu, on Tidéalise. « Le nom de Frédéric 11 grandit, non seulement dans la méjiioire lidèle de ses partisans, mais dans l'imagination des louies »; aucune consécration ne lui manque, m la gloire, ni le malheur; « il évoque de nobles souvenirs : les études restaurées, les beaux-arts favorisés, et la poésie en langue italienne accueillie à la cour; » il rappelle de tragiques catastrophes, bien laites pour émouvoir, et la fin lamentable de la dynastie la plus illustre qui ait gouverné ritalie (1). Plus redouté qu'aimé de son vivant, le grand empereur devient après sa mort l'objet d'un culte sentimental, le héros de légendes sympathiques; son nom continue de rallier les hommes. Aussi le reclassement des partis, tel qu'il s'est fait d'une part autour de iMant'red, d'autre part autour d'Urbain IV et de Charles d'Anjou, survit-il aux événements. Il arrivera que pour des raisons spéciales tel membre fasse défection; il n'arrivera pas que le parti tout entier hésite dans ses préférences; et ses prolecteurs n'hésitent pas davantage. On ne reverra pas le roi de Sicile ou l'empereur, comme l'avaient fait jadis Innocent IV et Manfred, ilotler, dans une espèce de liberté d'indifférence, entre les guettes et les gibelins, ou prétendre tenir entre eux la ])alance égale et les réconcilier. Ces noms ne changent plus de camp, et personne ne suppose ({u'ils puissent (>n changer; il n'y a plus de doute sur les sympathies qu'ils expriment et sur les patronages auxquels ils donnent droit. Il en résulte qu'ils se chargent pour ainsi dire de sens nouveaux. En un temps où, par un indice remarquable de préoccupations nouvelles, la littérature théologico-poli tique devient aussi abondante qu'elle était i)auvre ciniiiiaiite ans plus hM, et s'efforce de mettre des systèmes au sei'vi('(^ des intérôls, les publicistes s'emparent des termes que leur fournit le jai'gon politique, et s'en servent pour désigner les doctrines qu'ils exposent et discutent. Et les chroniqueurs, leurs contemporains, commencent à fausser l'histoire antérieure, et à créer des confusions durables, en transportant dans le passé des mots et des interprétations qui ne valent que pour leur temps, et en croyant découvrir dos raisons profondes à ce qui n'avait d'abord été ([u'accidentel. Ce que les uns et les autres élaborent — ou supposent, — c'est (juelque chose de tout nouveau, une théorie du (( guelOsme » et du '( gibelinisme, » ou plutôt des théories, car il y en a jusqu'à trois, qui d'ailleurs se complètent et se pénètrent dans une certaine mesure.

(1) Cf. Del Lungo, Da Bonilazio VIII ad Arrigo Vil, p. 1.

Elles ont cela de commun qu'elles élargissent singulièrement le débat. Pour qui les adopte, ce n'est plus la Toscane, c'est l'Italie, c'est même la chrétienté, qui ont à prendre parti. Etre guelfe ou gibelin, c'est avoir opté entre deux thèses sur les rapports du spirituel et du temporel, entre deux formes de gouvernement, ou entre deux systèmes de politique européenne. A oiià pourquoi ces noms se répandent bien au delà des frontières de la province qui les avait employés la première, et pourquoi la Haute Italie, notamment, apprend à les connaître.

Jadis, au lendemain de Montaperti, les Siennois et les Florentins croyaient encore, pouvoir rester loyaux à la fois envers l'Empire et envers l'Eglise ^D. A présent guelfes et gibelins ne doutent plus qu'il ne faille choisir. L'historien padouan Albertino Mussato voit dans leur lutte un cas particulier, et comme la forme italienne, du grand débat entre l'Eglise et l'Etat qui passionne alors tant d'intelligences (2). Pour les guelfes, pour les polémistes du parti de la curie, gibelin est synonyme de rebelle et d'infidèle à l'Eglise (3). Plus particulièrement, Henri de Crémone, dans son De potestale papœ (^), signale comme spécifiquement gibeline la doctrine que le pape n'a de pouvoir que sur le spirituel. Tel est en effet l'argument qu'on se répète maintenant dans les milieux où la résistance à la politique pontificale est traditionnelle, mais où l'on éprouve le besoin nouveau de raisonner sa désobéissance (5); telle est aussi ridée que développe Dante dans sa Monarchie. Il n'en est point qui attaque le Saint-Siège en un point plus sensible. Le gibelinisme ici côtoie l'hérésie. Il montre d'ailleurs, désormais, pour l'hérésie proprement dite une singulière affinité (6), qui explique les alliances qui vont se conclure sous les auspices et au profit de Louis de

(1) Cf. plus haut, p. 228.

(2) Muratori, Rerum Italicarum Scriptores, X, 775.

(3) Ainsi entre autres le mémoire adressé par Robert de Naples à Clément V (cf. plus haut, p. 606); il y est question de la caterva GebelUnorum et infidelium ipsius matris Ecclesie; des Gebellini Tuscie et alii rebelles sancte matris Ecclesie. — Cf. aussi le traité de Henri de Crémone menlionné ci-dessus.

(4) Publié par Scholz, Die Publizistik zur Zeit Philipps des Schônen und Boniiaz Vin, 459 et suiv.

(5) Cf. le mémoire ci-dessus cité de Robert de Naples, et le langage attribué à Frédéric d'Aragon.

(6) Cf. Henri de Crémone (Scholz, p. 460) : « Dicentes et credentes contra veritatem quam dicam (à savoir que le pape a toute autorité au spirituel et au temporel) maie de fide sentiunt. De quorum numéro sunt omnes perfidi gibilini, qui non directe contra fidem credunt... Et quia delecerunt et delicient contra cam (l'Eglise) desiderant eam esse in statu infimo, ne eis possit resifttere; quod est desiderare, quod non possit hereticis contradicere, ut possint errores publiée predicare. »

Bavière. L<eb vieux débris de la faction qui depuis cent cniquante ans lutte contre le Saint-Siège en Italie se rencontreront avec les adversaires nouveaux que suscitent à la curie, d'abord le mysticisme, désireux de spiritualiser l'Eglise, puis la scolastique, que le besoin de ralfmer et d'innover entraîne à miner ses propres bases, enfm la Renaissance à son aurore, qui laïcise la philosophie politique. Une commune opposition sera le seul lien qui réunira tant d'éléments disparates : la brutalité anticléricale d'un Sciarra Colonna, l'anarchisme religieux d'un Ubertino de Gasale, le pédantisme subtil et dissolvant d'un Occam, le rationalisme aristotélicien d'un Marsile de Padoue. Appuyé sur cette coalition, Louis de Bavière osera l'attentat sans précédent depuis deux siècles : l'intronisation d'un antipape. Une autorité capable de pareils excès ne peut qu'être rejetée par tout vrai chrétien ; mais les guelfes n'ont pas attendu ce scandale suprême pour contester le principe môme de l'Empire. Le curieux mémoire que leur protecteur et porte-parole, le roi Robert de Naples, présenta à Clément V en 1313 (D, remonte à Domitien pour énumérer les maux dont l'Empire a accablé l'Eglise. Puéril étalage d'une érudition douteuse; argumentation bien digne du Moyen-Age (2), mais qui d'ailleurs tend à renverser une des idées politiques sur lesquelles avait vécu le Moyen-Age. Au lendemain du jour où Henri \I1, dans les termes même de la bulle Unam Sanctam, avait proclamé que de droit divin tout être vivant est soumis au prince des Romains (3), le roi de Naples proposait au pape cette chose inouïe : laisser par système l'Empire vacant; repousser toute élection, ôter au monde une des « moitiés de Dieu. » Le guelfisme est donc la négation de l'idée impériale. Il passe aussi pour l'eprésenter l'attachement aux libertés municipales. Beaucoup de seigneurs sont enclins à soutenii' l'Empire, qui peut leur rendre le service de légitimer leur autorité en leur conférant le titre de vicaire. Par une généralisation à laquehe d'ailleurs les faits infligeraient plus d'un démenti, on conclut avec Matteo Villani (^) « que le parti guelfe est le fondement et le boulevard ferme et stable de la liberté de l'Italie, l'adversaire de toutes les tyrannies; en sorte que si un guelfe devient tyran, il faut de toute nécessité qu'il devienne gibelin. »

(1) Cf. phis haut, p. 606.

(2) Dante — il esL vrai que c'est en vers — argumente de même, en sens inverse, clans le chant VI du Paradis. Il invoque toute l'histoire romaine pour prouver que les Guelfes ont tort de se révolter conlre l'Empire.

(3; Corpus Juris civilis.

(4) VIII, 24; Muratori, Rerum Italicarum Scriptores, XIV, 481.

Enliii guelfisnie peut aussi être synonyme de sympathies françaises. Malgré le sang qui coulait dans ses veines, Manlred n'était qu'un Italien, et à Tambition de Charles d'Anjou Urbain IV n'avait d'abord assigné d'autre objet que la conquête d'une province il<ilienne. Mais l'extermination des HoJienstaufen marqua la lin de la plus brillante période de l'histoire de l'Allemagne au Moyen-Age. Livrée à l'anarchie, à demi chassée de l'Italie, l'Allemagne vit baisser son influence dans le monde, et cela par l'effet d'une victoire française, à l'heure même où la France, en possession de toutes ses forces, devenait l'arbitre de l'Europe. A qui en envisage les consé- (luences plutôt que le but premier, à qui, regardant les choses de haut, oublie les divergences passagères que la question du royaume d'Arles put faire naître entre lès Capétiens de Paris et les Capétiens de Naples et Marseille, l'établissement des Angevins en Sicile apparaît comme un mouvement tournant de la France contre l'Allemagne; le duel des deux grands pays est transporté sur un théâtre nouveau. C'est ainsi que comprend les choses l'ancien négociateur d'Urbain IV et de Clément IV, le cardinal de Sainte- Cécile devenu le pape Martin IV ; tout dévoué à Charles d'Anjou, sa haine contre l'Allemagne — au dire au moins des Allemands — ne peut se contenir et s'épanche en boutades violentes (D. Ainsi les comprend encore le roi Robert : dans son célèbre mémoire à Clément V, ce qu'il attaque, c'est non seulement l'Empire en luimême, mais surtout l'Empire de nation germanique : les Allemands, à l'en croire, sont une race intraitable, sauvage, à peine chrétienne. FA l'intérêt de la France, qui ne doit pas être troublée dans la paisible jouissance des provinces occupées aux dépens de l'Empire, est un des arguments qu'il invoque pour conseiller de prolonger l'interrègne. Il parle ici en politique, qui pense d'abord h soi-même, et en cadet de la maison de France, resté en somme hdèle à l'esprit de famille ; mais il est aussi l'écho de ses amis italiens. Ceux-ci ont gardé très vif le souvenir de la « fureur teu tonique, » des violences qui accompagnaient les chevauchées impériales, de la partialité de Frédéric II et de ses descendants. Dans leurs milieux, on souhaiterait — et la chancellerie napolitaine se chargera de la fabriqueras) — une bulle pontificale qui ruinerait la tradition établie depuis Otton le Grand, en séparant rita)ie de l'Empire. Ce serait la livrer à l'influence de la France ; on ne voit

(1) Cf. les textes cités par GotMob, Die pâpslUchen Kreuzzngssteucrn âc>i Mil Jahrhundnts, p. 11.5,

(2) C'est la bulle Ne prœtereal attribuée à Jean XXÏI. Cf. Fournier, Lr Riujainne d'Arles et de Vienne, éclaircissement II, p. 527, qui résume les travaux nu teneurs.

pas la conséquence ; plus souvent on Taccepte volontiers. On oppose les fleurs de lis à l'aigle (D; et tel blason municipal atteste encore aujourd'hui les préférences d'autrefois. Le roi de France, autant et plus que le roi de Sicile, est si bien regardé comme le chef des guelfes, que Pierre Dubois, par exemple, se persuade que pour réconcilier les factions, en rassurant les guelfes, en désarmant les gibelins, il suffirait de faire élire Philippe le Bel à l'Empire. Durant tout le XIV® siècle se succèdent, à destination de la Péninsule, les expéditions françaises, prélude des guerres d'Italie ; bien des causes les provoqueront : le désir de soutenii' l'établissement angevin; l'ambition de s'agrandir ; l'intérêt vrai ou allégué de l'Eglise, et par exemple le désir de mettre fm au schisme, par la « voie de fait. » Toujours elles trouveront des concours spontanés. Mais elles soulèveront aussi des colères. Déjà Dante maudit (( la mauvaise plante » française, « qui couvre la chrétienté de son ombre funeste ; » et remontant à la cause première du mal qu'il déplore, accuse « la grande dot provençale (2) » d'avoir ôté aux Capétiens toute mesure et toute pudeur.

(1) Dante, Paradis, VI, 100 :

L'uno al pubblico segno [Vaigle] i gigli gialli Qppone.

(2) Purgatoire, XX, 43 et 61.

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