‹ Les origines de la domination angevine en ItalieChapitre 5 sur 59 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

sous la seule condition qu'ils ne seraient tenus à rien en dehors de la Lombardie, et que lui, de son côté, les soutiendrait contre leurs ennemis et spécialement contre Crémone et Pavie. Que les circonstances eussent favorisé Henri VII, qu'il eût détrôné son père comnie celui-ci avait détrôné Ottori IV, et l'on aurait vu la Ligue, devenue le parti de l'Empire, affecter d'en défendre l'honneur et les droits contre les Grémonais et leurs amis devenus rebelles.

L'expérience qui ne se fit pas d'un coup se fit en détail. L'occasion n'a pas été donnée aux deux partis de renverser entre eux les rôles par un changement d'ensemble; et durant la première moitié du XIIP siècle, ils paraissent au premier abord être restés fidèles à eux-mêmes. Mais cela ne tient qu'à l'attitude très conséquente que gardent leurs protagonistes. Milan ou Bologne, par exemple, ne se sont jamais rapprochées de Crémone ou de Pavie; celles-ci n'ont jamais abandonné Frédéric ; celles-là ne se sont jamais soumises à lui. Mais d'autres, villes ou seigneurs, ont au contraire changé de camp, soit avant 1236, soit plus tard, au cours de la guerre ouverte avec l'empereur. Et nous ne parlons pas seulement de ceux qui durent céder à la force. 11 y eut des revirements volontaires; parfois ménagés par des transitions presque insensibles, parfois d'une soudaineté presque déconcertante, parfois répétés et contraires. Les décrire serait se perdre dans un détail où nous ne pouvons entrer. Mais il sera très utile, par quelques exemples frappants, d'en rechercher les causes. On verra que l'on sort d'un parti, ou qu'on y revient, comme on y était entré la première fois, par des raisons semblables, où les principes et les sentiments n'ont rien à voir, où les intérêts locaux sont tout. Ce sera la meilleure confirmation des idées qui précèdent.

Pourquoi Gênes, qui avait tant contribué à mettre Frédéric sur le trône, devint-elle, vers la fin de son règne, la plus acharnée de ses adversaires ? En 1226 encore, elle avait témoigné ne pas lui tenir rigueur de la déception qu'il lui avait causée après 1220. Mais l'arrivée de l'empereur en Lombardie coïncida précisément avec un soulèvement général de la Rivière du Ponant, et contribua

peut-être même à le provoquer. Gênes et ses sujets rebelles s'adressèrent ensemble à Tautorité impériale, qui très embarrassée voulut encore se tirer d'affaire par des décisions contradictoires; après le départ de Frédéric, son légat, Thomas de Savoie, alla même plus loin et soutint ouvertement, sans succès d'ailleurs, les efforts de Savone et d'Albenga. L'irritation rapprocha cette fois Gênes de la Ligue lombarde; en 1231, elle entra en conflit avec l'empereur pour avoir maintenu, malgré lui, le choix qu'elle avait fait d'un podestat milanais. Son hostilité pour Alexandrie, ville ligueuse, et surtout la nécessité de sauvegarder ses intérêts en Sicile et en Terre Sainte, ajournèrent cependant la rupture finale. Mais quand, en 1238, exalté par sa victoire de Cortenuova, et maître du Piémont, Frédéric se prononça nettement et fit prendre possession de Savone et d'Albenga au nom de l'Empire, Gênes n'hésita plus; se tournant vers le pape, elle conclut sous ses auspices une alliance avec Venise, dirigée contre l'empereur. Son dévouement nouveau à l'Eglise devint presque du fanatisme, quand un de ses citoyens fut monté sur le trône apostolique sous le nom d'Innocent IV. Mais d'ailleurs elle n'omit pas de se faire payer, et précisément sous la forme d'un appui très effectif donné par le Saint-Siège à ses prétentions sur la Rivière. On ne se tromperait pas en ajoutant qu'elle était ravie d'avoir une bonne raison de combattre Pise, dont la marine était toute aux ordres de Frédéric II. Enfin, lorsqu'en 1240 Alexandrie eut passé au parti frédéricien et se fut remise, comme de juste, à lui disputer Capriata, tous ses intérêts furent du même côté, et tout dans sa politique redevint logique. Pourquoi Asti, jadis presque aussi ennemie des Hohenstaufen que Milan elle-même, amie d'Alexandrie dont elle avait protégé les origines, patronne des petites communes du Piémont méridional contre la féodalité, liguée avec Alexandrie et avec Verceil contre le marquis de Montf errât, bien disposée par conséquent pour la Ligue lombarde, pourquoi l'a-t-on vue, en 1212, recevoir dans ses murs le candidat des ennemis de la Ligue, Frédéric II, que lui amène ce même marquis de Montferrat ? C'est que, dans l'intervalle, elle a brisé la coalition des seigneurs du voisinage, leur a enlevé l'objet de la lutte, le comté de Loreto, n'a plus rien à leur demander, et qu'au contraire il a surgi, entre elle et Alexandrie, une haineuse autant qu'insignifiante querelle de frontières

qui traînera jusqu'à la fin du siècle. Pourtant les deux villes se réconcilient un instant, en 1223, naturellement contre le marquis de Montferrat. La raison en est qu'Asti ne veut pas rendre le comté de Loreto que lui réclame Frédéric, et surtout qu'elle s'assigne désormais une tâche nouvelle : ouvrir passage à son commerce d'outre-monts, qui se développe chaque jour. Or la route principale emprunte les territoires de Turin et de la maison de Savoie, ces deux éternels ennemis. D'où deux politiques possibles : s'allier au comte de Savoie contre Turin, ou à Turin contre le comte. Asti essaie d'abord de la premdère; le grand traité de 1224 en est un monument. Mais Thomas P'" était encore l'ami de Milan, de Verceil, d'Alexandrie. En 1226, Asti s'empresse néanmoins de revenir à Frédéric II. C'est qu'elle compte, avec raison, qu'il a trop besoin de se faire des alliés pour insister au sujet de Loreto; c'est qu'elle espère, Alexandrie étant membre de la Ligue lombarde, obtenir contre elle l'appui impérial ; et qu'elle n'a même pas besoin de renoncer à l'alliance savoisienne, puisque Thomas P'" lui aussi passe dans le parti frédéricien. Durant les années suivantes se déroule en Piémont une lutte acharnée. D'une part la Ligue lombarde, Turin, Alexandrie, les petites communes qui désormais se font soutenir par Alexandrie contre Asti. D'autre part Asti, Gênes, encore impérialiste, les marquis de Montferrat et de Saluées et le comte de Savoie. Rivalité qui garantit à l'Empire la fidélité d'Asti. De 1231 à 1235, une série de traités que dicte la lassitude, entre Asti et Alexandrie, entre Asti et Turin, entre Turin et les comtes de Savoie Amédée et Thomas II, viennent établir une espèce d'équifibre provisoire. Mais l'année 1238 posa de nouveaux problèmes. Sauf Alexandrie, tout le Piémont, amis et adversaires de la veille, se donna à l'empereur sans coup férir; il vint en personne en recevoir la soumission; comment allait-il l'organiser et le gouverner ? Il imaginait justement alors son nouveau système administratif : le Piémont fut la première province où il l'appliqua. Dans ce système trouvaient difficilement place, soit les franchises municipales d'une ville comme Asti, tout obligé qu'il était de les respecter, soit de grands feudataires très indépendants d'allures. Aussi fut-il amené à s'appuyer d'abord sur Turin et sur les petites communes, qui ne lui portaient pas ombrage, et lui sacrifièrent sans trop de peine leur autonomie. Puis le marquis Manfred Lancia, oncle de

sa favorite Bianca, qui fut son premier vicaire général dans le pays et par les yeux duquel il ne cessa de voir les choses piémontaises, avait ses intérêts particuliers, un peu compromettants pour son maître; il était Théritier de la famille qui revendiquait les principaux droits sur le comté de Loreto. Enfin Alexandrie se soumit, en 1240, et en fut amplement récompensée. Asti ne manquait pas de motifs de témoigner à Tadministration impériale une froideur qui d'ailleurs n'alla pas jusqu'à la révolte, et parut même se changer en cordialité, vers la fin du règne, quand l'empereur modifia sa politique, fit régler à l'amiable l'épineuse question du Loreto, que Lancia reprit en fief de la commune d'Asti, et soutint celle-ci dans ses démêlés avec ses voisines.

Pourquoi Thomas P'" de Savoie, qui avait adhéré à Philippe de Souabe contre Otton IV, puis à Otton IV contre Frédéric II, était-il, en 122G, assez en faveur auprès de ce dernier pour recevoir de lui les fonctions de légat d'Italie ? Paut-il crier à l'inconstance ? Mais Turin avait fait en sens inverse exactement les mêmes palinodies. La politique du comte a donc été très conséquente; seulement elle consistait à faire le contraire de la ville qu'il aspirait à dominer. Il fut pour l'Empire un serviteur très égoïste, partant très indépendant, et si peu fidèle qu'au cours de la première guerre entre F'rédéric et Grégoire IX, il s'orienta un instant vers le pape et reprit de lui en fief son domaine d'Avigliana, pour avoir à toute éventualité un protecteur. Mais comme il ne se rapprocha jamais complètement de Turin et de la Ligue lombarde, l'empereur ne lui garda pas rancune et il passa jusqu'à sa mort, en 1233, pour impérialiste. Ses héritiers, Amédée IV et Thomas II, tinrent d'abord la même conduite. Mais ils furent aussi victimes de la politique piémontaise de Frédéric, à partir de 1238. D'ailleurs la très nombreuse famille de Savoie, dont plusieurs membres étaient d'Eglise, avait des intérêts aussi variés qu'éloignés ; de bonnes relations avec le Saint-Siège lui étaient précieuses ; après la deuxième excommunication de l'empereur, Amédée et Thomas se détachèrent de lui; et en 1244 ils rendirent à Innocent IV, fuyant l'Italie pour gagner Lyon, l'immense service de lui ouvrir la route du Mont-Cenis. Ils pouvaient l'ouvrir aussi à son adversaire, ce n'était qu'une question de surenchère. Très occupé à diverses reprises, en 1245, en 1247, en 1248, du projet d'une expédition sur

Lyon, Frédéric ne lésina pas avec les portiers des Alpes. En 1245, tranchant en faveur d'Amédée un de ses vieux litiges avec l'église de Turin, il lui promettait Rivoli. En 1247, il convenait d'un mariage entre une fille d'Amédée, Béatrix, et le fds naturel qu'il avait eu de Bianca Lancia, Manfred, auquel il promettait de conférer en fief tout le Piémont, de Pavie aux Alpes, et éventuellement le royaume d'Arles. En 1248, en môme temps qu'il créait Thomas II vicaire général « en amont de Pavie » il lui accordait d'immenses privilèges, qui satisfaisaient, notamment aux dépens de l'évêque de Turin, toutes les ambitions territoriales de la maison de Savoie. Il l'investissait de Turin, de Moncalieri, d'Ivrée, du Ganavese, de Gastelvecchio, Gavoretto, Gollegno, Lanzo ; en 1250 enfin, il y ajoutait Montossolo.

Et cependant, la mort seule peut-être l'empêcha d'éprouver une fois de plus la versatilité et l'ingratitude de ceux qu'il venait de combler. La nécessité l'avait amené, modifiant ses vues premières, à fonder son autorité en Piémont sur leur appui et celui des Astigians. Il aurait appris à ses dépens combien il était difficile d'accorder ensemble deux anciens alliés que le succès trop complet de l'un faisait rivaux. La maison de Savoie devenue trop puissante, et surtout maîtresse de Turin, offusquait l'orgueil et alarmait les intérêts d'Asti. A peine Frédéric disparu, on la verra s'engager contre le comte Thomas dans une longue guerre où elle aura les Turinois pour protégés et pour alliés, tandis que Thomas réalisera le tour de force de se faire reconnaître par le pape ce qu'il a reçu de l'empereur.

Si Verceil, qui avait fait partie de la Ligue lombarde en 1198, en 1208, en 1226, en 1231, et dont les milices combattent encore à Gortenuova, ouvre ses portes à Frédéric au lendemain de la grande défaite, l'intimidation suffit à l'expliquer. Mais si elle se donne en 1243 au légat pontifical, Grégoire de Montelungo, c'est que celui-ci n'a pas hésité à profiter de la vacance simultanée du siège épiscopal et de la papauté, pour prendre sur lui de céder à la commune ce qu'elle convoitait depuis longtemps, et avait déjà tenté de se faire donner par l'empereur, à savoir la juridiction que la mense épiscopale possédait sur Gasale et sur les territoires situés entre le Pô, la Doire et la Sesia; tandis qu'en 1248, le dépit de n'avoir pu obtenir du pape la confirmation de cet acte la rejette dans le parti impérialiste.

Pourquoi Mantoue, qui en 1198 a juré la Ligue lombarde et adhéré à Ottou de Brunswick, passe-t-elle en 1200 à l'alliance crémonaise et par suite au parti de Philippe de Souabe ? On a vu qu'il a suffi d'une querelle de frontières avec Vérone. Mais pourquoi, après être restée lidèle à Crémone en 1208 et 1211, après avoir jusqu'au dernier moment tenu pour Philippe, et s'être dès la première heure prononcée pour Frédéric, la trouve-t-on, en 1226, dans les rangs de la Ligue, dont elle ne sort, en 1237, que pour y rentrer en 1239 et y rester jusqu'au bout ? C'est que Crémone, les traités de 1200, 1208 et 1211 le prouvent, avait d'abord voulu assurer par soji intermédiaire le transit de ses marchandises vers l'est, et pour ce motif la soutenait contre Reggio dans sa lutte pour la possession du cours du Pô; tandis qu'elle s'avisa, à partir de 1218, d'une politique tout opposée : garantir à Reggio contre Mantoue le contesté qu'elle avait garanti jusqu'alors à Mantoue contre Reggio, c'est-à-dire Suzzara, Gonzaga, Pigognagha, Bondeno di Roncore et Bondeno di Arduino, à charge pour Reggio de creuser, de Guastalla à Bondeno di Roncore, un canal qui couperait la boucle que le Pô fait vers le nord, raccourcirait le trajet vers la mer, et affranchirait le commerce crémonais des péages mantouans de Governolo et Scorzarolo. Ce fut la fameuse tagliata. A ce dessein, bientôt réalisé, qui solidarisait pour jamais leurs intérêts à ceux des Reggians, les Crémonais s'attachèrent avec leur ténacité accoutumée, exigeant de l'empereur qu'il le sanctionnât de ses privilèges, au risque de mécontenter le pape, intéressé dans l'affaire puisque les territoires que traversait le canal étaient mathildiques. Kn 1237, cependant, Frédéric avait un tel besoin de Mantoue qu'il la gagna par la promesse de la restitution de Gonzaga. L'engagement était téméraire; à la longue, il aurait eu peine à la tenir sans rompre avec Crémone et Reggio. Les Mantouans durent le sentir; d'ailleurs leur vieille querelle avec Vérone, au sujet d'Ostiglia, venait de se rallumer, et Vérojie était alors aux mains des impérialistes. Ils avaient deux raisons pour une de se retourner vers la Ligue. Mais conmie, dans l'intervalle, par la nouvelle rupture de Grégoire IX avec l'empereur, le parti lombard était devenu officiellement le parti de l'Eglise, c'est à celle-ci, comme héritière de la comtesse Mathilde, qu'ils demandèrent, pour prix de leurs services, l'investiture de tout le pays compris entre la tagliata et le Pô.

Modène n'était guère moins lésée par le nouveau canal; alliée, au début du siècle, à la fois de Crémone et de Mantoue, son choix entre les deux villes devenues ennemies ne pouvait être douteux : elle renouvela, en 1218, le traité de 1201, par lequel elle avait garanti le contesté aux Mantouans; elle prit part aux hostilités qui s'engagèrent aussitôt. Pourquoi alors est-elle en 1226 dans le parti frédéricien, donc crémonais ? Uniquement parce qu'elle a plusieurs voisins, partant plusieurs ennemis; sa rancune tenace contre la rectification de frontières que lui avait imposée Bologne en 1204 est plus forte que son grief récent contre Crémone. Elle restera longtemps fidèle à l'Empire; en 1249 seulement elle traitera avec Bologne et l'Eglise. La convention qu'elle signe alors est de celles qu'on a coutume d'imposer à des vaincus; pourtant ce qui pouvait la rendre acceptable n'y manque pas entièrement. La question toujours pendante du Frignano fut soumise à l'arbitrage de Parme, qui donna raison à Modène, ainsi sans doute qu'il était convenu d'avance. En 1251, les Modénais demanderont au Saint-Siège la concession de ce territoire mathildique; l'espoir de l'obtenir avait été à coup sûr pour quelque chose dans leur conversion d'ailleurs un peu contrainte.

Lorsqu'en 1208 Azzo VI d'Esté et Boniface de San Bonifazio s'étaient ligués contre Ezzelin II de Romano et Salinguerra, ils se plaçaient sous le patronage de Philippe de Souabe. Lorsqu'en 1211 les mêmes groupements s'étaient reformés, le premier se préparait à acclamer Frédéric II, le second persistait à soutenir Otton. Frédéric s'en souvint, en 1220, pour privilégier Azzo VII, fils d'Azzo VI, et Richard de San Bonifazio, fils de Boniface. En 1226, rien d'étonnant si Ezzelin III et Salinguerra se rangent parmi ses adversaires; le premier est podestat de Vérone au moment où cette ville ferme aux Allemands les défilés de l'Adige; le second domine à Ferrare au moment où elle adhère à la Ligue lombarde. Pourquoi alors, en 1240, le môme Salinguerra défend-il, au nom de l'empereur, Ferrare assiégée par les forces de la Ligue et de l'Eglise que commandent le marquis d'Esté et le comte de San Bonifazio; tandis qu'Ezzelin est devenu le gendre et restera jusqu'à la fin l'inti-me confident de Frédéric, son lieutenant dans la Marche de Trévise et son âme damnée. Ce fut le résultat d'une lente évolution, causée avant tout par l'impossibilité oii se trouvèrent tous ces

personnages de concilier leurs intérêts locaux et leurs alliances traditionnelles; il est caractéristique que les intérêts locaux l'emportèrent. La maison d'Esté avait reçu d'Innocent III le marquisat d'Ancône ; grave raison pour ne pas se brouiller avec le Saint- Siège, et qui contribua sans doute à décider Azzo VII, durant la première rupture entre l'Eglise et l'empereur, à prendre le parti de Grégoire IX, et par suite de la Ligue lombarde. D'autres circonstances le rapprochèrent de celle-ci. Vicence et surtout Padoue avaient beau être ligueuses, elles détestaient Ezzelin « comme le loup, )) disent les Annales de Sainte Justine. Mantoue, d'autre part, en adhérant à la Ligue, en haine de Crémone, n'en était pas moins restée un peu la cliente du marquis d'Esté, qui y comptait beaucoup de sympathies, et du comte de San Bonifazio; en 1226, elle donnait asile à ce dernier, qu'Ezzelin venait d'expulser de Vérone; elle ne demandait qu'à épouser sa cause; c'était encore une manière de cultiver sa querelle traditionnelle avec les Véronais, qui couvait sous la cendre, bien que les deux adversaires comptassent alors officiellement dans le parti lombard. Rien de plus confus, partant de moins stable, que la situation politique dans la région véronaise. Pour les recteurs de la Ligue, pour les villes de la Lombardie centrale, indifférentes à ces querelles en elles-mêmes, mais inquiètes de leurs conséquences fâcheuses, Ezzelin semblait responsable de tout le mal; il apparaissait comme un personnage encombrant et dangereux. Avec lui, il était presque impossible de compter de façon durable sur Padoue et Mantoue. Sans lui, il serait facile de s'entendre avec le marquis et le comte. Seule, l'influence qu'il exerçait à Vérone prescrivait de le ménager. De 1227 à 1235, les recteurs s'acharnèrent à tenter une pacification générale impossible. A plusieurs reprises, de gré ou de force, parfois avec l'aide de la diplomatie pontificale, qu'inspiraient à la fois l'amour sincère de la concorde et le désir d'ôter à l'empereur tout prétexte à intervenir, parfois en profitant avec adresse de circonstances exceptionnelles, comme le grand mouvement en faveur de la paix que provoquèrent en 1233 les moines mendiants, ils firent à Ezzelin le coup de la réconciliation, le forçant à conclure avec ses voisins des arrangements défavorables pour lui, et que ceux-ci même n'observaient pas. Jeu dangereux avec un homme très peu disposé à se laisser berner. Ezzelin ne tarda pas à comprendre que la Ligue

le sacrifierait toujours. Dès 1232, il passait avec éclat dans le parti impérial et montrait tout de suite ce dont il était capable en livrant une première fois Vérone à l'empereur. Mal secondé alors par Frédéric, qui n'avait pas encore toute sa liberté d'action en Italie, il eut encore, durant les années suivantes, à passer plus d'une fois par les exigences de la Ligue. Mais en janvier 1230, un coup de main lui livrait Vérone et cette fois défmitivement ; il devait y dominer sans interruption jusqu'à sa mort, pendant vingt-trois ans. Il se hâta d'en ouvrir les portes à une garnison impériale. Puis de novembre 1236 à mars 1237, avec l'aide de l'empereur, il s'empara successivement de Vicence, de Padoue et de Trévise. Maître des grandes villes de la Marche Véronaise, il s'y montra, par son énergie, son astuce, sa cruauté, son goût pour les entreprises colossales et magnifiques, l'inoubliable prototype des grands tyrans de la Renaissance italienne. Allié plus encore que sujet de l'empereur, il mit toute sa puissance à son service. Mais son attitude commandait dans une certaine mesure celle des autres seigneurs de la Marche. Après la prise de Vicence, son beau-frère, Salinguerra, persuadé par lui, se donna à l'empereur, entraînant les Perrarais. Au contraire, Azzo d'Esté et le comte de San Bonifazio ne se sentaient plus à leur aise, à côté de lui, dans le parti impérial auquel ils étaient revenus après la paix de San Germano. Ils purent y rester quelque temps à la faveur de la confusion générale; guerroyant contre Ezzelin qu'ils affectaient de distinguer de l'empereur; coquetant avec la Ligue sans se confondre avec elle. Quand l'intervention effective de Frédéric contraignit tout le monde à se prononcer nettement, ils se soumirent d'abord à lui; le comte de San Bonifazio fut même l'auteur de l'éphémère adhésion de Mantoue au parti impérial; Azzo et lui combattirent à Gortenuova dans les mêmes rangs qu'Ezzelin. Gela ne les empêcha pas, la veille et le lendemain, d'intriguer et de combattre les uns contre les autres. A son tour Frédéric, comme autrefois la Liguef avec autant de persévérance, mais autant de partialité et aussi peu de succès, essaya d'accorder des hommes qui précisément ne tenaient à rien tant qu'à ne pas être d'accord. En 1239 éclata la crise. Un frère d'Ezzelin, Albéric, se brouilla avec lui, s'empara de Trévise et la souleva contre l'empereur. L'exemple décida peut-être les autres adversaires d'Ezzelin à brûler leurs vaisseaux ; desservis

par lui, le marquas et le comte se sentaient suspects et se jugeaient menacés. Ils s'enfuirent, abandonnant l'armée impériale, et rien n'ayant pu les ramener, se virent mettre au ban de l'Empire le 13 juin 1239. Presque en même temps Ravenne, longtemps fidèle à Frédéric, faisait aussi défection, à l'instigation de son principal citoyen, Paul Traversaria. Ainsi reformés, les partis se heurtèrent, dès 1240, sous les murs de Perrare; le nouveau groupement persista jusqu'à la mort de l'empereur.

Venise n'avait pas inauguré encore la politique qui la conduira à fonder l'Etat de Terre Ferme. En un temps où la sécurité valait mieux que les communications faciles et où c'était presque un avantage pour un grand port d'être isolé de son hinterland, elle se trouvait très bien de rester « un vaisseau à l'ancre sur la mer ». Elle se faisait presque un principe de profiter de sa situation insulaire pour se tenir à l'écart des querelles italiennes; n'ayant pas de frontières terrestres, elle ne risquait pas de s'y voir engagée malgré elle. D'autre part, elle maintenait discrètement vis-à-vis de l'Empire une indépendance que l'Empire en fait ne lui contestait pas; elle n'avait rien à lui disputer ni à défendre contre lui. D'ailleurs, si elle ignorait à peu près l'empereur, elle entretenait avec le roi de Sicile des relations excellentes et très profitables, dont témoigne le privilège qu'elle reçut de Frédéric en 1232. Pourquoi alors, en 1239, conclut-elle avec Gênes, sous les auspices du pape et contre l'empereur, la plus inattendue des alliances ? C'est que l'ambition lui était venue de concentrer chez elle tout le commerce de l'Adriatique et de devenir le seul port d'importation et de triage pour toute la Haute Italie. Elle ne le pouvait qu'à la condition de ruiner la concurrence de Ferrare, de plus en plus prospère sous le gouvernement de Salinguerra. Leurs rivaux étant impérialistes, les Vénitiens se découvrirent une sympathie soudaine pour la cause de la Ligue et de l'Eglise. Ils furent l'âme de la coalition qui prit Ferrare et renversa Salinguerra. Mais sitôt que le légat du pape, chef de l'armée victorieuse, eut imposé aux vaincus un traité qui réservait l'accès de leur port aux seules marchandises de provenance vénitienne, Venise, son but personnel atteint, sentit refroidir son zèle. Elle choisira, pour renouer de bons rapports avec l'empereur, l'instant où Innocent IV l'aura déposé, au concile de Lyon.

La loi de toutes ces péripéties se dégage d'elle-même; elle n'a rien d'obscur ni de compliqué. La fidélité désintéressée n'existe pas; personne ne s'en piquait au début, et même de longues luttes soutenues en commun ne réussissent pas à la créer. Que l'empereur repousse une prétention ou l'accueille, qu'il alarme un intérêt ou le rassure, qu'il donne tort à celui-ci et raison à celui-là, c'en est assez pour transformer la docilité en rébellion et l'hostilité en dévouement. Il dépend de lui de choisir pour ses amis à peu près qui bon lui semble, parce qu'il n'y a presque personne qu'il ne possède les moyens de séduire.

En revanche il ne dépend pas de lui de ne pas choisir, et d'avoir tout le monde; préférant ceux-ci il écarte ceux-là. Car s'il est, en soi, à peu près indifférent à chacun d'adhérer à un parti ou à un autre, il ne l'est pas de savoir qui l'on y rencontrera. On ne veut pas, sous prétexte d'union et de discipline, être obligé de faire bonne mine à ses ennemis personnels et peut-être de leur céder quelque chose. L'empereur ne peut rien pour aplanir des litiges où se heurtent des prétentions irréductibles. Dans la mesure très large où l'attitude des villes et des seigneurs de la Haute Italie est la conséquence de leurs relations mutuelles, il n'a sur elle aucune action.

Parfois ces relations se modifient d'elles-mêmes. Alors il en est de même des alliances. Entre deux villes longtemps amies une querelle vient à surgir ; aussitôt elles éprouvent le besoin de s'orienter de côtés différents. Au contraire, deux villes jusqu'alors ennemies sont rapprochées par quelque intérêt nouveau plus fort que les anciennes rancunes; elles parviennent à régler leurs diffi= cultes particulières; tout de suite il leur paraît naturel de combattre sous le même drapeau. Brouilles et réconciliations sont la cause, l'explication des changements de parti, au lieu d'en être la suite et l'effet.

Mais plus souvent encore, deux adversaires demeurant d'ailleurs sur leurs positions, l'un d'eux, rebuté par un mauvais procédé, intimidé par une menace, gagné par une surenchère, désire abandonner la Ligue pour l'empereur, ou l'empereur pour la Ligue. Il faudra donc qu'il entre dans le parti de l'autre. Mais il n'y restera pas avec lui. Il n'y entrera que pour l'en chasser. Tôt ou tard, obéissant à une loi fatale, l'autre exécutera le mouvement inverse.

Ils se retrouveront dans des camps opposés. Ils auront remis d'accord leur politique générale et leur politique locale; comme toujours, c'est la première qui se sera réglée sur la seconde. Quant aux partis, ils n'auront fait qu'échanger entre eux leurs membres. C'est ainsi qu'ils se transforment d'ordinaire, non par des défections ou des accessions en masse, mais par une série de permutations individuelles.

A peine à ce propos est-on fondé à parler de revirement. Car on n'a changé que de camp, de drapeau, de serment, de principe et de souverain. Tout cela a été fortuit, au début, et reste toujours accessoire. L'essentiel subsiste : chacun de ces couples d'ennemis irréconciliables, attachés au liane l'un de l'autre, éléments premiers fixes et presque indestructibles, quelque instables et variées que soient les manières dont ils se combinent avec d'autres éléments semblables pour former les partis.

Nous n'avons pas tenu compte encore d'une circonstance qui est veime compliquer singulièrement la vie politique. Un très grand nombre de villes sont troublées par des discordes intestines. Tantôt un incident d'ordre tout privé, parfois si futile qu'on l'oublia de bonne heure, et que la légende doit suppléer au silence de l'histoire, a brouillé deux familles et les a mises aux prises. Chacune entraîne dans sa querelle ses amis, sa clientèle, son clan; d'une génération à l'autre, on se lègue ses griefs ; une vulgaire affaire de vendetta s'élargit et s'éternise en guerre civile. Tantôt des intérêts de classe sont en jeu. Au début, les communes, où dominait la noblesse (le mot, en fait, implique moins encore la naissance que la fortune), avaient eu une constitution aristocratique. Désormais les classes populaires, organisées en métiers, enrichies par le commerce et l'industrie, prétendent se faire aussi leur place. En plus d'un endroit, elles habitent surtout les faubourgs, les bourgs francs et les bourgs neufs accolés aux villes; les anciennes familles ont leurs palais et leurs tours dans l'ancienne cité; en sorte que leur rivalité ressemble à une jalousie de quartiers. Dans le fond, elle s'explique en grande partie par des

causes économiques; mais la satisfaction immédiate que réclame le peuple, c'est d'ordinaire, avant tout, une part plus large et mieux définie dans les fonctions communales; c'est cela que lui donnent les sentences d'arbitrage et les traités qui tâchent, avec un succès le plus souvent éphémère, de rétablir la concorde. Nous disons une part définie. Il ne s'agit pas, en effet, pour le peuple, de se confondre avec la noblesse en une même classe oii tous auraient des droits semblables. Dans ces républiques municipales qui ressemblent à des fédérations d'associations locales ou professionnelles : quartiers, paroisses ou portes, corporations ou métiers, — où le citoyen ne participe à la vie politique que par l'intermédiaire de ces groupements, — et où les chefs des métiers sont comme tels appelés aux délibérations importantes des conseils, — où tout ou partie de ces métiers forme souvent, sous le nom de mercadanza, une association dont le podestat est investi d'une partie de la puissance publique et d'une juridiction étendue, — où l'on recherche moins l'égalité des droits que l'équivalence des privilèges, — et où la complication des organes semble un avantage et une garantie, — ■ la seule idée qui vienne aux popolani, c'est de constituer une société qui s'adjoint, comme un rouage nouveau, à ceux qui existaient déjà dans la cité, et à laquelle on réserve un nombre déterminé de places dans les conseils et les collèges de magistrats. Ainsi à Milan la société ou credenza de Saint-Ambroise; à Verceil, les sociétés de Saint-Etienne et de Saint-Eusèbe; à Brescia, la société de Saint-Faustin; à Lodi, la credenza de Saint- Bassien; à Pavie, la société de Saint-Gyr; d'autres encore ailleurs. A mesure qu'on avance, les prétentions des classes inférieures augmentent. D'une tactique que les circonstances les amènent à employer parfois comme argument suprême, la sécession, naît un système de gouvernement. La société populaire devient un véritable Etat dans l'Etat, pourvu de ses magistrats, anciens, podestats ou capitaines, ayant ses locaux de réunion, ses statuts ; elle se dresse en face de la commune, et fmit par prétendre lui dicter des lois. Vers le milieu du XIIP siècle, en beaucoup d'endroits, le peuple (D, au sens spécial où prend le mot la langue politique

(1) Il y a là une nuance qu'il est impossible de marquer en français. En un certain sens, il y a partout et toujours un peuple, c'est-à-dire une classe inférieure par la naissance et la fortune. Mais il n'y a pas partout un peuple

d'alors, le peuple est constitué de façon durable. Ses chefs finiront par être ceux de la cité.

Il est d'ailleurs arrivé souvent, sinon toujours, que les classes populaires ont été conduites par des transfuges de la noblesse. Ceux-ci ont obéi, ou à l'ambition personnelle, ou au désir de trouver des alliés pour les vendettas privées où ils se voyaient engagés. Querelles de famille et querelles sociales s'enchevêtrent ainsi les unes dans les autres. Il est rare que les classes soient nettement séparées ; de plus en plus, les partis divisent la cité dans le sens vertical, non dans le sens horizontal, et il peut devenir difficile de dire lequel représente les intérêts de la noblesse, et lequel les revendications populaires.

Telles sont les origines des guerres civiles. Mais si les concitoyens d'une même ville entrent en lutte les uns contre les autres, ce n'est pas parce qu'ils sont en désaccord sur la conduite à tenir vis-à-vis de l'Empire, et que ceux-ci veulent résister à ses exigences, tandis que ceux-là se font un principe de lui obéir.

Les noms qui désignent les factions sont très divers : ici des noms de classes; on a le parti des nobles, des chevaliers, et le parti des popolani, des gens de pied; — là des noms propres qui rappellent la famiille autour de laquelle on s'est groupé; — ailleurs des noms de saints, ou des sobriquets, parfois flatteurs, parfois injurieux, parfois purement pittoresques, parfois bizarres et inintelligibles. Mais le nom de parti de l'Empire n'apparaît qu'assez tard, et seulement par opposition avec celui de parti de l'Eglise.

On remarquera d'ailleurs que la discorde n'éclate pas d'ordinaire aux heures où l'Empire restauré se présente, plein d'exigences et de menaces, et somme tout le monde de se prononcer pour ou contre lui, mais lorsque les villes se sentent au contraire à l'abri de tout danger extérieur qui compromettrait leur autonomie.

C'est ainsi qu'à aucune époque peut-être de l'histoire d'Italie les querelles constitutionnelles n'ont été aussi vives que durant le quart de siècle qui s'écoule entre la mort de Henri VI et la première intervention de Frédéric II dans la Haute Italie. L'année 1198 notamment, celle où le pays se sentit libre, fut marquée en beauorganisé, un corps politique. Dans ce qui suit, pour éviter les ambiguïtés, ou les longues périphrases, nous emploierons, pour rendre la première idée, le mot de peuple, pour rendre la seconde, le terme italien de popolo.

coup de villes par une véritable explosion de revendications populaires. A Milan est fondée la société populaire dite credenza de saint Ambroise. A Plaisance, « il y eut discorde entre le peuple et les chevaliers ». A Crémone, « les popolani^ irrités par la dureté des temps, s'élisent un podestat ». Dès l'année suivante, « commença la lutte entre les chevaliers et les gens de pied de Reggio ». En 1200 fut faite à Brescia « la société de Saint-Faustin, et la discorde éclata entre elle et les chevaliers ». De 1206, au plus tard, date à Lodi la société de Saint-Bassien; de 1208, à Pavie, la société de Saint-Cyr. Et il ne serait pas impossible de grossir cette liste.

Il est vrai qu'en voyant les classes inférieures profiter de l'interrègne pour se soulever contre la noblesse, exactement comme les villes en profitaient pour satisfaire leurs ambitions territoriales, on pourrait être tenté de conclure que l'Empire était par système hostile aux revendications populaires et les avait contenues par la force, comme il avait défendu ses domaines contre les convoitises des communes. Indirectement, c'est contre lui que ces revendications se seraient fait jour. Mais ceci seulement est exact que l'Empire, conservateur par instinct, ami de la stabilité et de l'ordre, inclinait au premier abord à donner tort au peuple, en tant que fauteur de troubles et de nouveautés. D'ailleurs il ne se croyait point intéressé à maintenir, ni surtout à rétablir, là où elle aurait disparu, la prépondérance de la noblesse. Il n'avait pas eu tant à se louer de cette classe, qui gouvernait les communes au temps de la première ligue lombarde, et qui avait prouvé, alors et depuis, qu'elle ne le cédait à personne en âpreté à défendre leurs prétentions les plus attentatoires aux droits impériaux. Otton IV peut passer pour un représentant très énergique de la politique traditionnelle de l'Empire. Or il ne parut pas croire que les victoires remportées par le peuple l'eussent été aux dépens de l'Empire ou fussent un danger pour lui. Il ne les remit pas en question; et là où il eut à intervenir dans les luttes de classes, comme à Brescia ou à Milan, il se borna à rétablir l'ordre, tenant d'ailleurs la balance égale.

Ainsi, dans le principe, pas plus que les villes entre elles, les factions au sein de chaque ville n'entendaient combattre pour ou contre l'Empire. Mais on a vu comment les villes avaient été fatalement conduites à prendre parti pour ou contre la personne

— Lxvni —

et la politique de l'empereur. N'en a-t-il pas été de même pour les factions ?

Suivant les temps et les lieux, la réponse doit varier.

Les Italiens de la fm du Moyen-Age ont été proverbialement enclins à subordonner le patriotisme à l'esprit de parti. Leur réputation à cet égard est si bien établie qu'on est presque surpris de constater qu'elle n'est pas toujours absolument méritée et que des distinctions s'imposent. Ils ne concevaient même pas l'idée de la grande patrie italienne; aussi les villes n'avaient-elles pas hésité un instant à faire appel les unes contre les autres au concours de leurs voisines ou de l'empereur. Au contraire, le patriotisme municipal était trop puissant pour que les factions ne se fissent pas quelque scrupule de mêler l'étranger à leurs querelles. Elles n'en prendront que trop tôt l'habitude; un des plus fâcheux résultats du règne de Frédéric II sera précisément de la leur inculquer. Un jour viendra où chacune d'elles, se donnant pour prétexte qu'elle seule représente la vraie commune, aura ses alliances particulières, dont elle se servira beaucoup plutôt contre l'autre faction que dans l'intérêt général. Mais on n'arrivera que par degrés à trouver la chose toute naturelle. Et lorsque les Crémonais, dans un traité de 1211, stipulent qu'au cas où des troubles viendraient à naître chez eux entre le peuple et la noblesse, les Mantouans ne devraient pas y prendre parti; ou lorsque les Mantouans agissaient de même, dans un traité avec la maison d'Esté, en 1217, et prenaient contre leurs propres entraînements une précaution semblable ; lorsqu'ils voyaient ainsi dans leurs alliances, non une expression de leurs discordes, mais au contraire une garantie pour leur union, c'est que la politique étrangère était encore à leurs yeux l'affaire de la commune, et devait être gérée dans son seul intérêt, assez impérieux et assez clair pour s'imposer à tous, et que tous avaient également à cœur.

Là où dominait un pareil sentiment, une grande crise extérieure, comme la guerre entreprise par Frédéric II et la moitié des Lombards contre l'autre moitié, était plutôt de nature à faire l'union à l'intérieur, ou du moins à atténuer les divergences en réunissant tous les partis dans une action commune. C'est en effet ce que l'on remarque dans les villes que nous avons vues à la tête des deux groupements qui se partagent la Lombardie. A Milan, les

luttes entre le peuple et la noblesse se prolongèrent de 1198 à 1225. Interrompues par quelques arrangements vite déchirés, comme la sentence d'arbitrage d'Otton IV, en 1212, ou celle du podestat Oberto de Vidalta, en 1214, on constate sans peine qu'elles se réveillaient surtout aux heures oii la paix régnait au dehors. En 1225, un accord intervint, à peu près imposé aux Milanais par l'opinion de leurs alliés. L'année suivante. Milan eut la vision du danger terrible qui menaçait son indépendance ; danger qui put s'éloigner par moments, qui pendant un quart de siècle ne disparut pas de l'horizon politique. Les partis ne renoncèrent pas pour autant à soutenir leurs programmes. En 1240, Pagano délia Torre était podestat du peuple; en 1247, son neveu Martino portait le titre équivalent d'ancien de la credenza de Saint-Ambroise. Ces noms supposent que le peuple avait senti le besoin de s'organiser contre la noblesse. Mais d'ailleurs de part et d'autre on rivalise de patriotisme et d'ardeur contre Frédéric II. Après la journée désastreuse de Gortenuova, c'est Pagano délia Torre qui sauve les débris de l'armée milanaise; tandis que le franciscain Léon de Perego, issu d'une famille de vavasseurs, et destiné à devenir archevêque de Milan et chef de la noblesse, mérite d'être dénoncé par l'empereur comme un de ses plus violents et audacieux adversaires. Les grandes villes impérialistes offrent un spectacle plus caractéristique encore. Les factions y désarment complètement, et y désarment à la voix de l'empereur, tant elles s'accordent sur la nécessité de l'alliance impériale. En 1226, les nobles et les popolani de Pavie s'inclinent devant une décision de Frédéric, qui supprime leurs associations particulières et ne laiése subsister que la commune. Et en 1233, c'est à lui que s'adressent les Grémonais, avides d'apaisement, pour lui demander un podestat impartial.

Voilà pour les protagonistes. Si nos documents sur la vie intérieure des communes lombardes étaient moins rares — ils le deviennent plus encore pour cette période, — il y aurait sans doute d'autres exemples à citer dans les deux camps. Dans l'ensemble, et sauf les exceptions inévitables — Milan vient précisément de nous en fournir une — la marche des classes populaires à la conquête du pouvoir politique, si rapide de 1200 à 1225 environ, se ralentit durant le deuxième quart de siècle, pour ne reprendre

qu'ensuite. Dans la plupart des villes, c'est seulement après 1250 que fut franchie une nouvelle étape très importante par l'établissement définitif de la capitainerie du peuple. Cela est une preuve que les esprits, absorbés par la grande guerre où se jouaient les destinées des communes, se détournaient des problèmes d'organisation sociale ou politique.

Mais ailleurs l'esprit de parti faisait déjà plus de ravages; d'autres villes avaient le malheur d'être en avance sur leur temps.

On se rappelle les querelles d'Ezzelin et du comte de San Bonifazio pour la domination de Vérone. Ils ne sont que les représentants des deux clans qui divisent, non la population tout entière, mais la noblesse véronaise : les Sanbonifazi et les Montecchi; ces derniers renforcés, depuis 1225, par une fraction dissidente de leurs adversaires, les Vingt-Quatre. Ces groupes suivent toutes les évolutions de leurs chefs et adoptent leurs alliances, passant de l'Empire à la Ligue ou de la Ligue à l'Empire, mais toujours irréconciliables entre eux.

Vérone, d'ailleurs, ne connaissait guère que des rivalités de personnes ou de familles. La communanza fondée en 1227, à la suite d'un soulèvement populaire, si elle dura, ce qui est douteux, ne joua aucun rôle dans les guerres civiles. A Brescia et à Plaisance, au contraire, ce sont, au début du moins, des classes qui se trouvent aux prises. Fort bien connue, par exception, grâce à des sources diplomatiques ou narratives très abondantes, l'histoire de leurs querelles ou de leurs alliances offre un intérêt particulier. Nulle part on ne voit mieux quelles pouvaient être les suites de ces haines intestines lorsqu'on n'avait pas la sagesse de les oublier en face de l'ennemi. Ces deux villes étaient très attachées à Milan, et par suite à la Ligue. Et pourtant on put se demander si elles ne combattraient pas du côté crémonais et impérialiste au cours de la lutte décisive. C'est que Crémone sut y prendre pied, aussi habile à exploiter les discordes des autres qu'attentive à écarter d'elle-même les interventions étrangères. L'une des deux factions qui s'y disputaient la prépondérance fut amenée à prendre pour programme l'alliance crémonaise avec toute ses conséquences, y compris l'abandon des amitiés traditionnelles et la renonciation aux intérêts considérés jusqu'alors comme vitaux. Il y eut des Brescians pour livrer Pontevico à Crémone : des

Bresciaiis et des Plaisantins pour lui garantir VInsula Fulcherii!

Encore faut-il ajouter que cette espèce de trahison ne fut ni préméditée, ni toujours spontanée, ni surtout générale.

Ceux qui la commirent la considéraient comme une ressource suprême et désespérée. Brescia n'en a donné le premier exemple que parce qu'elle est aussi la première ville où le parti vainqueur se soit avisé d'expulser le parti vaincu; et si les coupables furent les nobles, c'est qu'ayant eu le dessous, dans les luttes du commencement du siècle, ils n'avaient pas d'autre moyen de rentrer que l'appui des Grémonais. Ramenés dans leur patrie, ils y dominèrent quelque temps, mais au milieu de discordes causées par les contradictions que soulevait leur politique. Dès qu'en 1208 Milan et Plaisance invitèrent Brescia à renouveler la Ligue lombarde, l'appel fut entendu, le podestat crémonais chassé, même parmi les nobles la minorité seulement le suivit. Otton IV fournit à ces exilés l'occasion d'une revanche. Il les réconcilia avec leurs adversaires et vint en personne installer un podestat neutre. C'est une des preuves les plus curieuses de son désir de ménager Crémone. On se rappelle comme il en fut mal récompensé. En 1211, ceux qui lui devaient tout furent les premiers à se révolter contre lui. Ils engagèrent Brescia dans la ligue crémonaise. Mais si une surprise avait pu les rendre maîtres de la ville, il leur était plus difficile de s'y maintenir. Peu de mois ne s'étaient pas écoulés qu'ils en rouvraient les portes aux exilés du parti milanais. Brescia fait partie de la Ligue lombarde en 1226, en 1231 ; en 1238, elle soutient contre Frédéric le siège mémorable qui relève le courage des Lombards et ébranle le prestige impérial. De la faction crémonaise il ne reste plus alors qu'une poignée d'émigrés, qui mènent contre leurs concitoyens de l'intérieur une guerre de chicane.

Le cas de Plaisance est plus remarquable encore. Là, l'antagonisme entre les classes, après une première explosion, en 1199, avait dormi pendant vingt ans. Tout le monde témoignait d'un égal attachement pour l'alliance milanaise. En 1218 encore, une trêve que les consuls avaient pris sur eux de conclure avec Parme et Crémone était repoussée par le peuple et la presque unanimité des nobles. Des deux associations rivales fondées en 1219, si l'une pouvait être soupçonnée de sympathies pour Crémone ou Pré-

déric II, à coup sûr ce n'était pas la société populaire; Guillaume d'Anditô, qu'elle se donna pour chef, avait été en 1209 podestat de Vicence et légat impérial pour le compte d'Otton IV; en 1211, podestat de Milan; en 1212, alors que le roi de Sicile traversait la Lombardie, il fouillait en personne tous les bateaux qui descendaient le Pô, dans l'espoir de le découvrir et de l'arrêter; les Grémonais allaient bientôt, en le dénonçant comme leur ennemi notoire, s'opposer à l'élection de son fils à la podestatie de Perrare. En réalité personne ne voulait changer la politique de Plaisance. G'est à force d'intervenir, ensemble ou successivement, spontanément ou sur l'appel des partis, c'est à force de prêter ou d'imposer leur concours que Milan et Grémone, l'empereur et le pape, fmirent par se faire des clientèles. Il est caractéristique que toutes les combinaisons furent essayées. Il n'est aucun de ces rivaux qui n'ait favorisé tour à tour les deux factions. Le premier, dès 1220, le légat impérial, Gonrad de Metz, voulut rétablir la paix. Gomme les nobles, alors exilés, l'avaient accepté pour juge du différend, tandis que le peuple le repoussait, il confirma l'association des premiers et prononça au contraire la dissolution du popolo, qu'il mit au ban de l'Empire. Le rare est que les Milanais, rendant les popolani responsables des discordes qui les inquiétaient beaucoup, n'hésitèrent pas, — une fois n'est pas coutume, — à travailler de concert avec l'administration impériale. Ils se joignirent à l'évêque de Metz pour sommer le peuple de céder, et s'associèrent aux mesures prises contre lui. Le peuple de son côté chercha un point d'appui à Grémone, sans le trouver encore, cette ville étant pour le moment décidée à demeurer neutre. En 1221, Hugolin, cardinal évoque d'Ostie, légat du pape et de l'empereur à la fois, reconnu comme arbitre par les deux sociétés, les dissolvait impartialement et donnait à la ville un podestat milanais, Otton de Mandello. Mais celui-ci se fit détester à tel point que le peuple d'abord le chassa, puis que le peuple et les nobles se mirent d'accord pour recourir aux bons offices de Crémone, qui en effet les réconcilia, le 30 novembre 1221, et obtint d'eux la promesse de rompre à tout jamais avec les Milanais. Une maladresse du nouveau légat impérial, l'archevêque de Magdebourg, vint compromettre ce résultat. Il nomma d'autorité à la podestatie de Plaisance un Grémonais, Gérard de Dovara ; les nobles aimèrent mieux

s'exiler que de se soumettre à lui; et choisirent un contre-podestat, que d'ailleurs ils prirent aussi à Crémone; mais on voit qu'à deux ans de distance les rôles étaient intervertis ; ils s'insurgeaient contre l'autorité impériale qui soutenait à présent leurs adversaires. Avec une désinvolture parfaite à l'endroit du légat, les Grémonais, pour sauver leur œuvre, sacrifièrent Gérard de Dovara ainsi que son rival, et firent élire par les deux partis un nouveau podestat commun. 11 en fut de même en 1224 et 1225. Mais cette année, nouvelle crise, provoquée semble-t-il par une affaire d'ordre privé : un meurtre commis au profit des Anditô. Le podestat crémonais ayant voulu le châtier, les Anditô soulevèrent le peuple; les nobles s'exilent et se jettent dans les bras de Grémone, qui leur promettait les bonnes grâces et la protection de l'empereur. G'était le moment oii l'annonce de la prochaine venue de Frédéric agitait et divisait tous les Lombards. Les popolani, restés maîtres de la ville, n'avaient plus l'embarras du choix. Ils prirent un podestat milanais, et quand la Ligue lombarde fut reformée, en 1226, ils y adhérèrent presque aussitôt.

Quelques semaines plus tard, désespérant du succès, ou peutêtre honteux d'une conduite si peu patriotique, les nobles faisaient la paix avec le peuple et rentraient. Pendant plusieurs années, sous des podestats Milanais ou Bolonais, Plaisance reste fidèle à la Ligue lombarde, sans défaillance cl même avec une particulière intransigeance. Puis les discordes y recommencèrent en s'aggravant. Ge sont les mêmes partis, les mêmes chefs (Guillaume d'Anditô conduit toujours le peuple), les mêmes alternatives de combats et de trêves éphémères, et le même résultat, c'est-à-dire la défaite des nobles. Seulement cette fois on a la surprise de voir que ces derniers sont redevenus les partisans les plus convaincus de la Ligue, tandis que les popolani s'allient avec Grémone, avec Parme, avec Pavie, bientôt avec Frédéric II lui-même. En 1235, Guillaume d'Anditô (quel contraste avec son passé !) lui envoyait « des clefs d'or, en signe, » disent les Annales de Plaisance, a qu'il voulait obéir à ses ordres ». La ville gouvernée par lui semblait si bien acquise à l'empereur qu'on la choisissait comme lieu de réunion d'une grande diète du parti impérialiste.

Mais le pape, sans avoir encore ouvertement rompu avec Frédéric, ne souhaitait pas de voir s'affaiblir la Ligue. Les deux légats

qull envoya successivement dans la Haute Italie, l'évêque d'Ascoli et le cardinal évêque de Palestrina, Jacques de Pecoraria, Plaisantin lui-même, furent chargés par lui, sous couleur de réconciliation, de ramener Plaisance au parti lombard. Le second réussit en effet à semer la division parmi les popolani. Guillaume d'Anditô et ses fils, ainsi que le podestat de Crémone et les troupes crémonaises qui tenaient garnison dans la ville en furent expulsés dans le courant de 1236; choisi pour arbitre avec pleins pouvoirs, le cardinal donna aux popolani dissidents et aux nobles immédiatement rentrés un podestat commun en la personne du Vénitien Ranieri Zeno, et « à partir de ce moment les Plaisantins furent rebelles à TEmpire ». Ce revirement n'était pas dû à un coup de force qui aurait livré la ville aux nobles, mais à la défection de la plus grande partie des popolani, mécontents de la conduite de leur chef. Pendant quatorze ans, non sans impatience, ils supporteront, par esprit patriotique, la domination des nobles et les laisseront diriger sans contester la politique étrangère de la ville. Quant aux exilés, qui suivirent la fortune des Andito, ils furent si peu nombreux que le pape put, sans trop d'invraisemblance, présenter les événements de 1236 comme une réconciliation des partis.

Nous ne multiplierons pas davantage les exemples. Ceux qui précèdent permettent de conclure. Là même où les factions, non contentes de se combattre jusqu'à épuisement, ont cherché une force nouvelle dans des alliances extérieures, aucune raison de principe ne les a guidées dans les choix qu'elles ont faits. Il n'est pas vrai, comme on Ta cru parfois, que l'aristocratie ait toujours tenu pour l'Empire, et le peuple toujours pour la Ligue. Ces préférences n'auraient pas eu de raison d'être, car ni la Ligue n'imposait à ses adhérents de programme ou de type de constitution, ni Frédéric n'avait de politique sociale. S'ils intervenaient dans les affaires intérieures de leurs alliés, c'était seulement pour rétablir la paix ou pour faire triompher ceux qu'ils jugeaient les plus disposés à maintenir l'alliance, c'est-à-dire tantôt les uns et tantôt les autres. On ne peut guère formuler qu'une seule loi : dans chaque ville le parti le plus fort conserve les amitiés qui sont le patrimoine traditionnel de la commune; c'est le parti le plus faible qui doit en chercher d'autres; d'ordinaire, il s'affaiblit encore, témoin les nobles à Brescia, témoin le parti populaire à Plaisance,

par le fait même qu'il commet ce qui semble être, non la suite logique de ses doctrines, mais un crime de lèse-patrie, auquel se résolvent seulement quelques fanatiques, poussés par des motifs d'intérêt, de rancune ou de sécurité. Bien loin donc qu'il existe une affmité naturelle ou acquise entre chacune des deux classes sociales et la Ligue ou l'empereur, les partis de classes ont tendu à se désagréger par suite de la nécessité qui s'est imposée ou de la tentation qui s'est offerte à eux de prendre position dans le grand conflit. Là est une des causes principales qui ont peu à peu transformé leurs luttes en une pure querelle de personnes.

En attendant, si le hasard parfois changeant des circonstances locales a presque seul décidé de la manière dont les factions urbaines se sont enrôlées dans les deux grands partis de l'Empire et de l'Eglise, ce n'en est pas moins chose très nouvelle et très grave que de voir ces partis, au lieu d'opposer seulement les villes les unes aux autres, les diviser contre elles-mêmes, en sorte que l'attitude politique de quelques-unes d'entre elles peut dépendre désormais d'une révolution intérieure, et changer avec la faction qui y domine.

Querelles entre les communes, querelles entre les classes, tout cela est antérieur et en soi étranger, et à l'intervention de Frédéric dans la Haute Italie, et à sa rupture avec le pape. 11 se serait désintéressé des affaires lombardes qu'on aurait vu tout de même se former des ligues milanaise et crémonaise. Il serait resté le fils docile de l'Eglise qu'il n'en aurait pas moins rencontré l'irréductible hostilité d'une partie des Lombards. Et de même la Ligue lombarde a existé bien avant que le Saint-Siège se fût déclaré pour elle, en 1227, et eût commencé à la patronner, discrètement d'abord, puis ouvertement, rapproché d'elle par une commune hostilité.

Mais par le fait même que les deux chefs de la chrétienté jetaient le poids de leur influence dans les conflits locaux, ceux-ci fie prenaient-ils pas une portée nouvelle et plus haute? Le groupement que chacun d'eux protégeait pouvait-il n'en pas recevoir une espèce de consécration? Ne faisaient-ils pas valoir des arguments,

OU mieux leur seule intervention n'était-elle pas déjà un argument, capable de provoquer un déclassement des partis?

Ceci s'applique surtout au pape. Car en somme on comprend assez bien que sa rupture avec le Saint-Siège n'ait pas suffi pour ramener à Frédéric les sympathies de ses adversaires lombards. Il est plus étonnant que le pape n'ait pas réussi à désagréger le bloc impérialiste, alors que d'une part il déliait de leurs serments les sujets de l'empereur, frappait d'excommunication ou d'interdit les villes qui lui restaient fidèles, portait la querelle sur le terrain de la religion, qu'il confondait complètement avec sa propre politique; et que d'autre part il se posait, avec moins d'insistance, il est vrai, qu'au temps d'Innocent III, en champion de la liberté italienne, dénonçait aux Lombards la tyrannie impériale et la « cruauté germanique », et leur donnait à entendre que leur intérêt temporel était d'accord avec leur devoir de chrétiens.

Mais on verra plus loin les raisons pour lesquelles l'argument religieux ne portait pas. L'argument politique ne portait pas davantage. On perdait son temps à dire du mal de Frédéric aux villes de son parti. Elles n'avaient contre lui aucun grief personnel; s'il fallait lui sacrifier quelque chose de leurs libertés, elles s'en consolaient sans peine, par l'espoir de la vengeance qu'elles comptaient bien tirer de leurs véritables adversaires. Heureuse tyrannie, pensaient-elles, dont l'effet se ferait sentir à Milan ou à Bologne. En somme le Saint-Siège était aussi incapable que l'empereur d'aplanir les dissentiments locaux; et sans cette réconciliation, il ne lui était pas possible de gagner les impérialistes.

Bien plus, ses clients même se défiaient de lui et ne le trouvaient pas fait pour le rôle qu'il prétendait jouer. A la Ligue elle-même, son langage paraissait trop intéressé et trop nouveau pour être bien convaincant. Ce Frédéric que la papauté déposait maintenant, elle l'avait suscité, imposé à l'Italie, presque créé. Avant lui, elle avait passé d'Otton à Philippe, puis de Philippe à Otton, incapable de s'entendre longtemps avec aucun empereur, plutôt qu'hostile au principe de l'Empire. Et toujours elle avait invoqué les mêmes prétextes pour décider les villes lombardes à la suivre dans les brusques revirements que lui dictait évidemment son seul intérêt. Il est vrai qu'à travers toutes ces variations, elle restait fidèle à une même idée : elle ne souhaitait pas que

l'Empire redevint trop puissant en Lombardie. Elle avait entre autres contrecarré discrètement les tentatives de restauration impériale de Frédéric lî, et cela même au temps de leur alliance, dont elle avait profité justement pour se l'aire donner par lui un mandat arbitral qu'elle utilisait contre lui, sans qu'il pût s'en irriter tout haut. Elle avait traîné les choses en longueur par d'opportunes médiations et rendu plus de services peut-être à la Ligue lombarde, dans ce rôle d'arbitre partial, qu'elle ne l'aurait fait par un concours ouvert et public. Mais tandis que les historiens modernes exagèrent plutôt ces bons offices, enclins qu'ils sont à attribuer à l'Eglise encore plus d'hostilité envers l'Empire qu'elle n'en a eu réellement, les villes ligueuses, dans leur intransigeance, ne les estimaient pas à leur juste valeur. Elles s'étaient souvent plaintes que le Saint-Siège ne fît pas assez pour elles; elles ne s'étaient prêtées parfois que de très mauvaise grâce à ce qu'il avait bien dû leur demander. Quand enfm .il brûla ses vaisseaux et se prononça publiquement en leur faveur, elles s'en félicitèrent plutôt qu'elles ne lui en furent reconnaissantes. Elles en conclurent — et nous verrons ce sentiment se faire jour après la mort de Frédéric — (lu'il ne pouvait plus les abandonner, après avoir proclamé que leur cause était juste, et déclaré, par une tactique qui se retournait contre lui, qu'elles s'étaient armées pour l'Eglise. Elles s'emparèrent volontiers du titre de parti de l'Eglise, qu'on leur offrait; mais elles voulurent y voir l'affirmation de droits sur l'Eglise, plutôt que de devoirs envers elle; elles en tirèrent un argument ad hominem^ à opposer au pape le jour où il voudrait de nouveau distinguer entre l'intérêt du Saint-Siège et celui de la Ligue. Et elles ne se firent pas faute de prévoir ce danger, d'une manière presque désobligeante. Elles exigèrent que le pape s'engageât expressément à stipuler pour elles, au cas où il traiterait avec Frédéric; bientôt môme il dut leur promettre qu'il ne traiterait jamais. Elles n'oublièrent pas d'autre part que le Saint- Siège, trop complètement victorieux, pourrait faire valoir contre elles des prétentions aussi fâcheuses que celles do l'empereur. Elles u'omirent pas de prendre leurs sûretés et de profiter de ce qu'on avait besoin d'elles pour se faire garantir d'avance tout ce qui risquait de leur être contesté, témoin Verceil, témoin Mantoue, témoin Modène.

— Lxxvm —

Ces dispositions données, on s'explique que les événements de 1239 n'aient pas changé du premier coup la situation politique et les forces des partis. Il n'y eut pas de défection en masse.

En revanche, le pape et l'empereur recrutèrent beaucoup d'adhésions individuelles, le premier surtout.

Il en eut d'abord dans le clergé. Sans doute le clergé, au Moyen- Age, ne « marchait pas comme un régiment ». Son recrutement, sa richesse, l'enchevêtrement du spirituel avec le temporel, les ressources pour la résistance qu'offrait le droit canonique ordinairement en vigueur, souvent la certitude d'être soutenu par le pouvoir et une partie au. moins des fidèles, tout cela lui donnait vis-à-vis de Rome beaucoup plus d'indépendance que de nos jours, et il était bien plus porté à en user. Toutes les fois que l'Eglise et l'Etat ont été aux prises, on l'a vu se diviser; cette fois encore il n'y manqua pas. Il partageait d'ordinaire les passions de ses ouailles; impérialiste, par patriotisme local, dans les villes impérialistes. Les ordres du pape ne suffirent pas tout de suite et partout pour changer ses sentiments et pour lui faire affronter les risques graves d'une conversion que ni l'empereur, ni les autorités locales, n'étaient disposés à pardonner. Beaucoup de clercs rebelles gardèrent leur situation, malgré les sentences pontificales, acceptèrent même des promotions irrégulières. Malgré tout le pape restait le principal dispensateur des faveurs et des châtiments. Un grand nombre d'existences dépendaient de lui, et il avait de quoi satisfaire beaucoup d'ambitions. Innocent IV surtout sut faire rendre à ce moyen d'influence tout ce qu'il pouvait donner. 11 menaça ou frappa de peines sévères les indociles et les « ingrats » de tout ordre : dépositions, privations de bénéfices, révocations de privilèges. Il commença par surveiller de très près les élections épiscopales; il finit par les interdire en principe, se réservant, à lui-même ou à ses légats, le soin de pourvoir aux sièges vacants, et même de nommer aux bénéfices inférieurs, dans les villes du parti impérialiste. Et l'on peut lui reprocher d'avoir poussé trop loin le principe qu'il avait posé, que les circonstances réclamaient des évêques de combat; passant outre, parfois, aux antécédents fâcheux, dispensant des incapacités ou les tournant — nommant par exemple un administrateur provisoire là où il ne pouvait nommer un évêque — il voulut avant tout placer à ces postes

importants des hommes sur lesquels il pût compter pour soutenir sa politique. Tantôt il les prenait dans le personnel de la curie, tantôt sur place, au risque d'avoir des évêques auxquels l'impartialité serait difficile, et de retarder l'apaisement; ce qui aurait été en d'autres temps un inconvénient lui paraissant alors un avantage. L'épiscopat lombard a été en grande partie renouvelé durant son règne, et au plus grand profit de son inlluence. Naturellement une nomination adroite emportait le concours, non seulement de l'évêque lui-même, mais de sa famille, de ceux qui dépendaient de lui. En se décidant par exemple à reconnaître comme évêque de Verceil Martin Avogadro, issu d'une famille de persécuteurs de ri^]glise, nommé dans des conditions fort irrégulières par le légat Grégoire de Montelungo, et installé par la force, malgré l'opposition d'une partie du clergé, le pape se créait un parti; les Avogadri, en 1248, s'exileront pour lui, quand la ville reviendra à Frédéric. A Crémone, inversement, la promotion de l'évêque Bernerio des Sommi, frère du podestat des papalins exilés, vint pour ainsi dire récompenser tout ce petit groupe en la personne d'un de ses membres principaux. Les simples bénéfices étaient distribués d'après la même méthode. Souvent ces grâces n'étaient que des expectatives; leur réalisation dépendait de la victoire du Saint-Siège. Ainsi s'accroissait le nombre de ceux qui avaient intérêt à cette victoire. Rnfin la manne des faveurs apostoliques tombait sur les laïques aussi : dispenses, légitimations, pensions assignées sur les biens du clergé, cette menue monnaie encourageait les dévouements et indemnisait des pertes subies.

Tels étaient les moyens d'action du Saint-Siège. Mais Innocent IV sut mettre en oeuvre d'autres ressorts encore, d'ordre personnel et privé. Sa politique familiale, dont ses sœurs et ses nièces furent les instruments, est un des aspects les plus curieux de son règne. Il lui a dû quelques-uns de ses plus grands succès.

Il était Génois d'origine, issu d'une ancienne, illustre et surtout très nombreuse famille, les Pieschi, comtes de Lavagna. Ceux-ci se rattachaient plutôt par leur passé à cette fraction de l'aristocratie que nous verrons protester contre la politique nouvelle de Gênes, à partir de 1238, et rester fidèles à l'empereur contre le pape. Leur parent, déjà cardinal influent, les empêcha de suivre cet exemple. Il agissait comme sa situation l'exigeait; mais d'ailleurs

il passait lui-même pour très favorable à une réconciliation avec Tempereur. Devenu pape, on sait comment, dominé par la force des choses, il continua au contraire la lutte avec un acharnement redoublé. Mais les Fieschi ne pouvaient songer à abandonner un homme qui jetait tant d'éclat sur sa patrie et sur sa famille, et se montrait si généreux pour les siens. Ils demeurèrent à Gênes les fidèles soutiens de sa politique; en échange il les combla, mariant les filles, poussant les hommes dans l'Eglise ou dans le monde, leur trouvant à tous des dots et des positions.

D'autre part, neveu d'Obizzo Fieschi, ancien évêque de Parme, il avait dans sa jeunesse été chanoine de cette ville. Il y avait vécu quelques années, et en frère dévoué fort bien marié trois de ses sœurs. L'une d'elles, notamment, avait épousé Guarino Sanvitali, dont elle eut six fils à pourvoir; une autre Bernardo di Orlando des Rossi. En leur (}ua]ité de Parmesans, Sanvitali et Rossi étaient impérialistes; Bernardo, le propre beau-frère d'Innocent, était en même temps « compère » et ami de l'empereur, nous dit Salimbene qui a fort connu tout ce monde; il jouissait auprès de lui de toutes ses entrées. Quand leur allié si proche fut devenu pape, on devine leurs hésitations, d'autant qu'Innocent les accablait d'instances et de promesses, dont la nomination d'Alberto Sanvitali à l'évêché de Parme fut un premier gage. Il fit si bien qu'en 1245 les Sanvitali, les Rossi, et avec eux quelques familles amies ou apparentées, les Lupi de Soragna, une partie des Gorreggio, partirent pour l'exil, bientôt rejoints par Gerardo « Arcilis » (encore un de ses parents) et par Ghiberto da Gente. Puis en 1247 cette poignée d'exilés, profitant de la négligence de la garnison impérialiste et de l'indifférence de la population, s'empara de Parme par un audacieux coup de main, en chassa les impériaux, s'y fortifia en hrite, s'y maintint contre l'empereur, brusquement rappelé du Piémont et arrêté dans l'attaque qu'il préparait contre la cour pontificale, et lui infligea une défaite ruineuse pour son prestige. Parme était perdue pour l'Empire.

Sauf cette dernière conséquence, Reggio vit des événements fort semblables. Là aussi. Innocent IV avait des parents par alliance, les Fogliano; là aussi, il donna l'évêché à l'un d'eux; là aussi, en 1245, les Fogliano et leurs amis les Roberti, expulsés de la ville, se mettaient à guerroyer contre le parti impérialiste.

Alors Dième que des relations de parenté ne lui facilitaient pas d'avance les choses, Innocent IV s'est toujours montré un maître dans l'art de la négociation individuelle, et pour trancher le mot, de la corruption. Il n'est point de milieu si hostile qu'il n'ait réussi à entamer. On a vu qu'il sut se faire des amis même à Crémone, durant les dernières années du règne de Frédéric.

On ne voit d'ailleurs pas toujours comment les choses se sont passées, et si les privilèges, les faveurs, les assurances de protection, émanées de la chancellerie pontificale, ont provoqué les défections ou les ont récompensées après coup. 11 semble que bien souvent, dans son travail d'intrigue, le pape ait eu un singulier collaborateur, à savoir Tempereur lui-même.

Salimbene a noté chez celui-ci ce que ses actes suffiraient d'ailleurs à révéler : une incapacité absolue de conserver des amis. Exaspéré par la lutte, il devint soupçonneux et vindicatif à l'excès; ne pardonnant guère les défections, les craignant toujours, et poussant la défiance au point où elle décourage la fidélité. Il y eut des hommes qui le trahirent de peur d'être injustement accusés de trahison, et parce qu'ils trouvaient plus sûr d'être ses ennemis déclarés que ses amis toujours suspects. Ce fut peut-être le cas de Bernardo Rossi lui-même; et parmi ceux qui l'abandonnèrent, il n'est pas toujours facile de distinguer ceux qui furent séduits par le pape et ceux qui furent rebutés par lui.

De ce chef, il a plutôt perdu des partisans. D'autre part, son système de confier la plupart des hautes charges à des Siciliens le privait d'un moyen très efficace de se concilier les ambitions locales; l'Italie impériale se voyait un peu sacrifiée à la Sicile, et la haute bourgeoisie des communes lombardes trouvait moins son compte avec lui qu'avec Otton IV. Il le sentit, et vers la fin de son règne changea quelque peu d'habitudes. On le voit à l'occasion se montrer généreux. Il l'est pour Ezzelin de Romano, auquel il accorde tout, et laisse même prendre les allures les plus indépendantes, parce qu'il sait bien qu'il ne se rapprochera jamais de Rome. Il l'est pour les comtes de Savoie, dont il faut qu'il ait bien besoin, puisqu'il excuse toutes leurs palinodies. Il l'est enfin pour quelques personnages, de grande noblesse et de fortune médiocre, dont il fait la carrière, qui s'élèvent à son service et grandissent par lui, comme le marquis Manfred Lancia et le marquis Oberto

Pollavicini. Mais le procédé qu'il préfère est rintimidation. Il use en grand du système des otages, soit qu'il Tavoue, soit qu'il le dissimule sous les prétextes de service dans son armée ou de résidence à sa cour. Trahi par une ville, il a donc presque toujours sa vengeance sous la main. Aussi est-il rare que les trahisons soient tout à fait générales. Ceux qui y perdraient trop refusent de s'y associer. Lorsqu'une ville exécute un de ces brusques revirements que nous avons décrits, elle laisse en arrière, pour ainsi dire, quelques hommes trop engagés dans la politique antérieure ou trop exposés aux représailles, pour pouvoir suivre le mouvement. Ceux-là se détachent de leur patrie et s'habituent à se diriger par des intérêts distincts des siens. A Gênes, par exemple, plusieurs familles nobles possédaient sur les deux Rivières des domaines que la vengeance de Frédéric pouvait atteindre; et d'autre part quelques-uns de leurs membres faisaient carrière dans la marine ou l'administration impériale. Leur coterie intrigante et audacieuse entreprit donc d'imposer à la commune le retour à l'alliance impériale. Les partisans de l'empereur, les mascherati ou 'masqués, commencèrent par essayer des conspirations; ayant échoué dans leurs efforts pour s'emparer du pouvoir et se voyant découverts, ils s'exilèrent spontanément.

Par ce qui précède, on voit dans quelle mesure est justifié le reproche d'avoir créé les haines de parti, souvent adressé au pape et surtout à l'empereur par les chroniqueurs contemporains ou par les historiens modernes. Ils ont d'abord exploité les antagonismes préexistants. Mais il est bien vrai qu'ils ont apporté un nouveau principe de discorde.

Autour d'eux s'est rassemblé peu à peu ce qu'on hésite à appeler deux partis; car, à défaut d'un principe, ces groupements d'un type nouveau ne reposent même plus sur des sentiments communs ou des intérêts collectifs; ils ne sont pas consacrés non plus par des traités aux stipulations précises; ils réunissent des individus, qu'une circonstance fortuite et personnelle a conduits à sortir des cadres où ils avaient vécu jusqu'alors, à rompre avec leur patrie, avec leur classe, parfois avec leur famille, car on commence à voir des familles dont les membres se partagent, et qui ont un pied dans les deux camps; et entre tous ces déracinés, il n'y a point d'autre solidarité que celle qui résulte du fait d'avoir joué sur la même carte et adopté le même chef.

Telle est la troisième étape dans Thistoire des partis lombards. Ils avaient commencé par être des ligues de villes. Puis, par Teffet des querelles intestines, et là où les haines que soulevaient ces querelles étaient plus fortes que le patriotisme municipal, ils avaient failli devenir des fédérations de factions locales. A présent que la politique du chacun pour soi entrait dans les habitudes, ils ressemblaient de plus en plus à des clientèles. Ambitions rivales des villes, luttes sociales, intérêts personnels, ces trois principes de classement étaient entrés en jeu l'un après l'autre; chacun d'eux, sans supprimer les précédents, en avait contrarié parfois l'action et corrigé les résultats. Par toutes ces retouches progressives, la situation politique était allée se compliquant. Imaginons deux cartes où l'on voudrait la rendre sensible aux yeux, telle qu'elle était vers 1250, et cinquante ans plus tôt. Là quelques teintes franches distinguant nettement les villes les unes des autres, et dont les bords coïncident avec les limites des territoires. Ici des nuances enchevêtrées. Il n'est presque pas de commune, désormais, où les deux partis ne se heurtent face à face; et dans ces partis même, l'analyse discerne les éléments très divers dont ils sont l'addition, les couches successives dont la superposition les a formés.

Ailleurs, dans l'Italie centrale, il y a bien aussi des partis, mais les éléments n'en sont pas tout à fait les mêmes: certaines couches manquent t)u sont à peine représentées, comme par de simples témoins.

C'est d'abord le cas de la Toscane.

Entre l'histoire toscane et l'histoire lombarde, les ressemblances sont grandes, comme il est naturel, puisqu'après tout les hommes et les institutions sont les mêmes. Mais il y a des nuances qu'il importe de faire voir.

La principale ressemblance, c'est que de part et d'autre on se bat, et pour des motifs analogues. Car l'union dont témoigne la Ligue toscane fut singulièrement éphémère. Elle dura le temps de réaliser le commun programme, ce qui ne fut pas long. L'administration impériale s'était effondrée ; plusieurs de ses agents

avaient quitté le pays, à la suite de Philippe de Souabe; d'autres entrèrent au service des villes. On mit un peu plus de temps à réduire les hobereaux ; quelques-uns firent une belle défense ; Florence en sut quelque chose, si longtemps arrêtée par les Alberti devant Semifonte. Mais enfin on eut réglé cette question aussi. Alors on s'aperçut que la Ligue, qui consacrait des prétentions, imposait des limites; on se hâta de les franchir. Lucques attaqua San Miniato; Volterra se révolta contre son évoque; surtout Sienne et Florence, intimement unies un instant au point de former comme une petite ligue dans la Ligue, tant qu'elles avaient eu à soumettre l'une Montalcino et l'autre Semifonte, reprirent leurs querelles du siècle précédent. L'objet principal en fut désormais, pour plusieurs générations, le bourg de Montepulciano, placé à souhait pour donner lieu à un interminable litige; il se trouvait dans le comté de Sienne et dans le diocèse d'Arezzo; les Florentins voulaient l'avoir, du droit d'un troisième larron, et surtout empêcher que Sienne ne l'eût. Ces deux villes deviennent pour la Toscane ce que sont en Lombardie Crémone et Milan. Elles pourront conclure des trêves, non pas signer des alliances. Désagrégée par son succès même, la Ligue toscane a vécu; elle ne se reformera même pas quand il y aura lieu, soit de résister à l'Empire restauré, soit de profiter des crises nouvelles qui l'ébranleront.

Quelque chose en subsiste cependant (et ici s'accuse la différence avec la Lombardie); c'est la manière, commune à toutes les villes, dont elles conçoivent leurs relations avec l'Empire. Elles se trouvent très bien de son effacement; elle le craignent et n'oseront pas le combattre en face; mais elles ne souhaitent pas de le voir intervenir dans les affaires toscanes, et elles ne l'y invitent pas.

Ceci naturellement ne s'applique pas à Pise. Pise aime l'Empire, qui lui fournit l'occasion de faire de la grande politique. Elle appelle de ses vœux Philippe de Souabe. Puis elle reconnaît Otton, auquel elle reste fidèle contre Frédéric. Il ne tint pas à elle que l'expédition de « l'enfant de Sicile » ne fiit arrêtée dès le début; ses galères, qui le bloquèrent un mois dans Gaëte, furent le premier danger auquel il eut à échapper. Elle obéissait à des raisons à elles particulières : le besoin d'agir autrement que Gênes, et l'intérêt qu'elle avait dans l'entreprise même par laquelle Otton s'était aliéné Innocent III, c'est-à-dire dans l'attaque dirigée contre

la Sicile. A cette résurrection du grand dessein de Barberousse et de Henri Vl, elle n'avait pu manquer d'apporter son concours, y voyant l'occasion de recouvrer, dans l'Italie méridionale, ces immunités douanières, promises en 1J62, que la séparation de la Sicile et de l'Empire lui aurait fait perdre pour toujours, que lui garantit, au contraire, en cas de succès, le traité du 3 juin 1210. Par une exception unique dans son histoire, elle déserte donc la cause des Hohenstaufen ; juste ce qu'il faut pour empêcher de prendre le change et d'appeler fidélité à une famille ce qui était fidélité à une politique. Elle fut d'ailleurs la première ville toscane à saluer Frédéric vainqueur; un ambassadeur pisan était à la diète de Haguenau, en 1219. L'alliance ébauchée alors fut consacrée par le grand privilège de 1220, qui confirmait, en ce qui concernait l'Empire, les concessions antérieures. Il est vrai que les Pisans durent renoncer à leur situation privilégiée dans l'Italie méridionale ; elle était inconciliable avec la résolution de l'empereur d'affranchir la Sicile de la dépendance économique des républiques maritimes italiennes, et de l'exploiter pour son propre compte. Ils se résignèrent de meilleure grâce que les Génois, également déçus ; ils furent dédommagés par des privilèges en Orient ; ce sont eux, non les Vénitiens ou les Génois, qui recueillirent les fruits de la croisade impériale. Quand ensuite Frédéric eut rompu avec Gênes, leur flotte, la seule dont il pût désormais disposer, doubla d'importance à ses yeux; tandis que pour eux la protection impériale était d'autant plus précieuse qu'elle devenait un monopole, dont se voyaient privés des rivaux détestés. D'autre part, en capturant les prélats qui se rendaient au concile convoqué par Grégoire IX, ils rendirent bien difficile leur réconciliation avec le Saint-Siège ; elle devint impossible quand Innocent IV, un Génois, fut monté sur le trône pontifical. Pour tous ces motifs, d'un bout à l'autre du règne, la fortune de Pise est indissolublement liée à celle de l'empereur.

Les autres villes, au contraire, ne demanderaient qu'à oublier l'existence de l'Empire, une fois qu'elles en ont recueilli les dépouilles.

Pas plus que la Ligue toscane encore unie n'avait songé, après 1198, à se prononcer pour l'un ou l'autre des prétendants à la couronne, Sienne et Florence, même brouillées, n'eurent l'idée d'aller

se chercher en Allemagne de lointains protecteurs, et de se réclamer, fût-ce pour la forme, d'Otton IV ou de Philippe de Souabe. Puis quand l'Empire vint s'imposer à leur attention, leur conduite fut aussi semblable que si elles l'avaient concertée; sauf en une circonstance toutefois ; en 1208, le patriarche Wolfger d'Aquilée réclama, au nom de Philippe, la soumission des villes toscanes. Il obtint celle de Sienne, qui paraît avoir voulu s'en faire un mérite contre Florence. Mais, lorsqu'il revint, en 1209, cette fois comme plénipotentiaire d'Otton, les deux alliés rivalisèrent de protestations hyperboliques et reconnurent l'obligation de rendre leurs comtés, mais demandèrent à les garder provisoirement, jusqu'à l'arrivée d'Otton, sous prétexte qu'elles étaient mieux que personne en état de les défendre. Plutôt que de céder, elles se laissèrent mettre au ban de l'Empire. Mais elles s'exécutèrent ensemble dès qu'Otton parut, imitées en cela par toutes leurs voisines. Sans se compromettre bien sérieusement pour lui, et retenues plutôt par une espèce de force d'inertie, les communes toscanes n'abandonnèrent pas l'empereur après sa déposition. Sauf Lucques, qui ne put résister à la tentation de la Garfagnana, elles respectèrent même les domaines impériaux; et n'essayèrent pas de les « protéger ». Par un complet et curieux contraste, les années 1212 à 1218, marquées en Lombardie par une telle explosion de guerres, furent pour la Toscane une période de calme relatif. Si Frédéric avait traversé le pays, il eût sans doute noué des relations avec les uns ou avec les autres, et probablement réveillé les vieux antagonismes, par les procédés ordinaires. En prenant la route de mer, de Rome à Gênes, il s'enleva la seule chance qu'il eût de se faire un parti. La Toscane suivit de loin la nouvelle lutte qui s'engageait en Allemagne avec autant d'indifférence que la première fois, et comme une affaire qui la touchait à peine. Elle en accepta les résultats sans empressement — aucune ville, sauf Pise, n'envoie d'ambassadeurs à la diète de Haguenau, destinée pourtant à régler les affaires d'Italie ; mais avec docilité — toutes, à l'automne de 1220, prêtent serment au légat de Frédéric et se font représenter à son couronnement.

Le nouvel empereur usa de sa victoire, comme l'avait fait Otton IV, pour rétablir le régime de 1197. La chancellerie impériale n'eut guère qu'à, se recopier. Privilèges aux dynasties féodales, Ubaldini,

Ubertini, Guidi, lldibrarideschi, Malaspina; immédiateté reconnue aux bourgs importants, cojiime l^oggibonsi ou Pontremoli; comtés repris par TEmpire, rendus aux évoques, comme à Luni, Arezzo, Volterra, ou laissés aux communes dans des cas exceptionnels, comme à Pise, conformément aux précédents, et peut-être à Florence, ce qui serait la seule innovation considérable; — la carte politique du pays redevient ce qu'elle était en 1210, ce qu'elle était à la fin du XIP siècle; seuls, en vertu du pacte d'alliance entre le Saint-Siège et Frédéric, quelques domaines impériaux sont désormais pontificaux. Pour que cette espèce de résurrection soit complète, les hommes sont parfois restés les mômes. Il y aurait un curieux tableau à tracer de ce personnel administratif (nulle part on ne peut l'étudier mieux), presque entièrement recruté d'Allemands, mais d'Allemands habitués de longue date à mener les populations italiennes, et pour lesquels l'exploitation et la défense des intérêts impériaux dans la péninsule étaient devenus une profession traditionnelle ; régnant surtout par le prestige ; prompts à s'effacer devant un soulèvement général et irrésistible, mais dès que la fortune de l'Empire se relève, reparaissant brusquement pour reprendre en mains leurs anciens administrés, avec la brutalité de conquérants étrangers ; d'ailleurs à peu près irremplaçables dans leur spécialité, en sorte qu'ils passent d'un souverain à un autre comme un héritage nécessaire, et qu'eux-mêmes en viennent à se regarder comme les serviteurs de l'idée impériale, qui se confond avec leurs intérêts, bien plus que d'un homme ou d'une dynastie. Eberhard de Lautern, comte de Sienne pour Henri VI en 1186, ambassadeur de Philippe de Souabe auprès du pape en 1208, gouverneur de Toscane pour le compte d'Otton IV, était en 1217 au service de Frédéric lï comme châtelain de San Miniato. Il ne se sentait pas dépaysé, tant l'esprit de tous ces régimes successifs était le même. Lorsqu'on se rappelle dans quelles conditions ils s'étaient remplacés les uns les autres; lorsqu'on songe surtout que Frédéric II n'était pas l'héritier naturel, mais le rival heureux d'Otton IV, et qu'en Lombardie il avait des alliances opposées et suivait une ligne si contraire que sa victoire était presque une révolution, on est frappé de la force de la tradition qui pèse ici sur tous les deux et leur impose les mêmes actes, prévus d'avance, regardés comme inévitables et acceptés comme tels par ceux-là

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