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même qu'ils atteignent. Tradition que ne vient pas encore fausser ou rendre incertaine le désir de récompenser les uns et de châtier les autres. On peut soutenir, sans paradoxe, que ce qui facilite les restaurations impériales de 1210 et de 1220, c'est qu'elles mécontentèrent tout le monde. On leur sut gré d'être du moins impartiales; c'est à quoi l'on tenait par dessus tout, chacun se résignant à perdre, pourvu que le voisin perdît aussi. Et comme personne ne trouvait dans son passé de titres à la reconnaissance de l'empereur ou de raisons de redouter sa rancune, n'ayant pas de motifs pour être injuste, on ne le soupçonna pas de l'être.
A cette date, l'Empire était encore au-dessus des partis.
Il lui devint beaucoup plus difficile de s'y tenir quand les guerres recommencèrent. Celles-ci ne cessent guère, de 1221 à 1238 ; tout au plus quelques trêves boiteuses permettent-elles aux combattants de reprendre haleine. D'un côté, pour ne nommer que les villes principales, Pise, Sienne, Pistoia; de l'autre, Florence, Lucques, qui tient à Florence « comme l'ongle à la chair, » et Arezzo; Orvieto, d'abord alliée de Sienne, se brouille avec elle, vers 1228, à propos de la localité frontière de Ghianciano, et passe pour toujours dans le parti florentin. Ce n'est pas que l'Empire ait mis beaucoup de hâte à sortir de la neutralité. Le 21 juillet 1222, la ligue pisane était écrasée à Gastel del Bosco; cette mémorable bataille « inaugurait la série des défaites par lesquelles Pise, au cours du XIIP siècle, perdit » au profit de Florence, « l'hégémonie en Toscane et dans le bassin oriental de la Méditerranée d) »; or, bien qu'il s'agît des Pisans, le légat impérial, Gonzelin de Wolfenbûttel, n'y avait assisté qu'en simple spectateur. On se demande du reste sur quoi il aurait fondé une préférence quelconque, car les villes, sans distinction de parti, se montraient également disposées à profiter des malheurs de l'Empire. En 1226, à son retour de Lombardie, Frédéric traversa la Toscane. Seuls les Pisans lui firent fête et parurent vouloir l'accaparer. Les Florentins et les Lucquois affectèrent d'avoir peur de ce vaincu; ils mobilisèrent leurs milices et occupèrent le cours de l'Eisa, en face de San Miniato où il était installé, comme pour lui barrer le chemin ; ils le réduisirent à
(1) Harlwig, Quellen und Forschungen zur aelstesten Geschichte der Stadt Florenz, II, 126.
s'évader par un départ précipité et nocturne. Les Siennois ne voulurent pas être en reste; quelques mois plus tard, ils s'emparaient d'Orgia, dans leur comté, et en chassaient le châtelain de l'empereur. L'année suivante, ce fut le tour de Pistoia de saccager la Valle Ariana, dépendante de la châtellenie de San Miniato. Il convient d'ajouter que les Lucquois venaient d'en faire autant pour la Garfagnana, alors pontificale. En somme, dans la crise de l'Empire, ouverte par l'échec de Frédéric en Lombardie, continuée par son excommunication, les Toscans de l'un et de l'autre parti ne voyaient guère qu'une espèce d'interrègne, dont il fallait profiter à la manière accoutumée; nous savons ce que cela veut dire. Quant aux guerres qu'ils se faisaient entre eux, leur thèse, non explicitement formulée, mais impliquée par leurs actes, était qu'elles ne regardaient pas l'Empire. Dans la convention que les Siennois conclurent en 1229 avec les nobles de Montepulciano, contre les popolani, que soutenaient Florence et Orvieto, il est dit, jusqu'à deux reprises, que le traité se fait « pour honorer le seigneur empereur Frédéric »; mais que s'il ne l'approuve pas, et défend de l'observer, il n'en restera pas moins en vigueur et continuera d'obliger les parties. Les nobles, d'autre part, promettent à Sienne le service d'ost et de chevauchée, contre toute personne et en tout lieu, sauf contre l'empereur, le roi des Romains et leurs représentants, « pour leurs guerres propres »; c'est-à-dire que la restriction tombe s'il prend fantaisie à l'Empire de se mêler des querelles locales et d'y engager son autorité; on lui refuse le droit de légitimer une cause par le fait seul qu'il l'aura épousée. Distinction intéressante qui explique comment tant de villes ont pu persévérer pendant des années dans la désobéissance aux agents impériaux; et persister à combattre les protégés de l'Empire, sans les confondre avec lui, sans croire et vouloir être des rebelles. Presque en même temps, Orvieto et les popolarii de Montepulciano exceptaient aussi l'empereur dans l'alliance qu'ils contractaient. C'est cependant cette guerre de Montepulciano qui fut enfin l'occasion d'une alliance véritable entre Sienne et l'empereur. Le châtelain de San Miniato voulut obliger les factions de Montepulciano à le reconnaître comme arbitre; les popolani s'y étant refusés, il les bannit, et chargea de l'exécution les Siennois, tout désignés par leur alliance avec les nobles; tout disposés à obéir, dès lors
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qu'on leur commandait ce qu'ils avaient résolu de faire. Désormais l'inlluence impériale s'exerça nettement, quoique sans grande efficacité, en faveur de la coalition pisano-siennoise contre la coalition florentine. Naturellement, le résultat fut de jeter Florence dans une opposition caractérisée. Même quand elle se fut réconciliée avec Sienne par l'entremise de la diplomatie pontificale, ce qui arriva en 1235, elle continua à tenir tête à l'empereur; elle ne fit sa soumission qu'en 1238. Elle était entrée en relations avec le parti lombard; elle allait volontiers prendre ses podestats dans les villes de la Ligue lombarde, et notamment à Milan; c'était un Milanais, et d'une famille connue par son hostilité à l'empereur, que ce fameux Robaconte de Mandello, qui la gouverna avec tant d'énergie et de capacité en 1237 et 1238, et dont le premier soin de Frédéric fut d'exiger l'éloignement.
Malgré tout, cependant, entre l'Empire et ceux qui avaient fini par le combattre, il n'existait pas de rancunes inexpiables. La lutte n'avait pas été acharnée; la défaite semblait supportable, parce qu'on était vaincu par l'empereur, non par des voisins détestés et méprisés ; parce qu'on cédait ce que tout le monde avait cédé ; parce qu'on n'était pas sacrifié à ses rivaux, mais égalé à eux dans une dépendance commune; et que les questions les plus brûlantes — celles qu'on débattait avec eux — n'étaient pas tranchées mais ajournées; l'empereur départageait les adversaires à son profit, il ne donnait raison à personne. Il est vrai que les mêmes raisons interdisaient à Frédéric de compter sur la reconnaissance de Sienne, qui en somme ne gagnait pas grand'chose à la soumission de son ennemie. Au fond, on le verra, les sentiments que les deux partis portaient à l'Empire continuaient de n'être pas fort différents.
Quoi qu'il en soit, la Toscane se trouvait unifiée et pacifiée extérieurement, juste à l'heure où des signes non équivoques annonçaient la prochaine rupture de l'empereur avec le Saint-Siège. Première circonstance fâcheuse pour ce dernier, auquel d'autre part sa politique antérieure n'avait pas fait d'amis.
Cette politique, en effet, avait beaucoup ressemblé à celle de Frédéric. Elle aussi, avant tout, avait eu un caractère domanial. La grande préoccupation du Saint-Siège est alors de profiter de l'occasion unique qu'offrent les bonnes dispositions de l'empereur
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pour faire triompher les revendications territoriales du Saint- Siège, lesquelles portaient sur quatre points principaux :
l*" Les anciens comtés de Roselle et de Sovana, qui formaient la plus grande partie de ce qu'on appelait alors Tlldibrandesca, dans la Maremme. En droit, cette région dépendait plutôt de l'Etat pontifical, auquel il serait naturel de la rattacher, si l'Empire, en fait, ne l'avait très souvent occupée, et si, à raison de leurs alliances et de leurs guerres continuelles avec Sienne, l'histoire des comtes lldibrandeschi n'était pas inséparable de celle de la Toscane. Prise entre Sienne et Orvieto, cette puissante famille était menacée du sort de ses pareilles; il lui fallait un protecteur. Avant 1197, elle le trouvait dans l'Empire; dans la suite, elle hésita; elle porta tour à tour son hommage à Innocent III, à Otton et à Frédéric II, pour revenir enfin au Saint-Siège, son suzerain légitime. Mais Honorius III et Grégoire IX eurent fort à faire pour défendre leurs vassaux contre les entreprises siennoises. Encore n'y parvinrent-ils pas toujours; ils ne purent les empêcher de livrer à Sienne leurs châteaux de Radicondoli et Belforte, ainsi que Grosseto, fort importante en ce qu'elle ouvrait aux Siennois l'accès de la mer.
2"* Massa Garrara, un autre très ancien domaine de l'Eglise de Rome, tenu en fief par la famille des marquis de Massa. Après la mort du marquis André, en 1235, on le voit directement gouverné par un agent pontifical.
3"" La Sardaigne, comprise dans les donations carolingiennes, revendiquée par l'Empire depuis Barberousse au moins, en réalité res nullius. Elle était partagée en quatre royaumes ou judicats : Gagliari, Gallure, Torres et Arborée. Ges petites dynasties locales, à peu près indépendantes de fait, affaiblies par de continuelles guerres de succession, toujours en lutte les unes contre les autres, bien qu'étroitement apparentées, étaient incapables de se défendre contre les entreprises du dehors, quand elles ne les provoquaient pas. Gênes et Pise se disputaient l'influence, moins encore en intervenant par elles-mêmes qu'en soutenant les entreprises particulières de quelques-uns de leurs citoyens. En somme l'histoire de la Sardaigne n'était qu'une succession d'aventures de corsaires; en plein XIIP siècle, elle s'attardait dans l'état de choses qu'avaient traversé, durant le haut Moyen-Age, toutes les îles méditerra-
néennes. Innocent III, Honorius TU, Grégoire IX, travaillèrent successivement h y mettre un peu d'ordre et à obtenir l'hommage et le cens des quatre judicats. L'œuvre était accomplie, au moins sur le papier, vers 1238. Mais les Pisans avaient fait de grandes difficultés.
4° La Garfagnana, domaine mathildique, rendue en 1220 au Saint-Siège, qui eut d'ailleurs autant de peine que l'Empire à la défendre contre Lucques.
Ainsi, par un heureux concours de circonstances, et surtout grâce au bon vouloir de l'empereur, le Saint-Siège était parvenu à obtenir ces aveux de vassalité et ces promesses de cens, auxquels, à défaut d'une autorité plus réelle, il avait accoutumé d'attacher tant de prix. Mais ce succès n'allait pas sans inconvénients; presque à chacune des grandes villes toscanes, si divisées qu'elles fussent d'ailleurs, il avait fourni un grief contre lui; et les chapelains ou sous-diacres pontificaux étaient détestés à l'égal des vicaires ou châtelains d'Empire.
Quant aux conflits qui déchiraient le pays, il s'en était mêlé surtout pour les pacifier. C'est à lui en grande partie qu'était due la réconciliation provisoire de Florence et de Sienne. Il l'avait négociée sans partialité pour les Florentins, qu'il n'hésita pas à faire excommunier pour les rendre plus souples; se rangeant ainsi, en apparence, du côté de leurs adversaires, et par conséquent du côté de l'empereur. On pourrait s'en étonner. Mais les raisons qu'il avait eues en Lombardie pour ménager la Ijigue n'existaient pas ici : dans la crise de 1228 et 1229, la coalition florentine ne s'était pas compromise en sa faveur, et il ne lui devait rien. D'ailleurs, à la manière dont se présentaient les choses, il se trouvait l'arbitre entre deux groupes de cités, plutôt qu'entre un de ces groupes et l'Empire; aucune grande question de principe ne se posait, analogue à la reconnaissance ou à la révocation du privilège de Constance; il n'éprouvait pas le sentiment de relever de ses propres mains et de fortifier l'autorité impériale. Il n'en est pas moins vrai que son action, parallèle à celle de Frédéric, et parfois concertée avec lui, fut en somme favorable à sa cause.
Aux villes toscanes, jugeant de leur point de vue, les deux pouvoirs, quels que fussent au fond leurs rapports, devaient apparaître comme des alliés, associés pour maintenir un état de choses
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dont elles se plaignaient presque toutes. Elles n'avaient pas de motif de s'intéresser à leur querelle en elle-même, le jour où celle querelle éclata. Elles ne se partagèrent pas entre eux.
Seul, le Saint-Siège était vaincu d'avance. 11 fit tous les frais de la guerre. Tandis qu'en Lombardie la victoire de Frédéric aurait atteint avant tout les villes de la Ligue, et seulement de façon indirecte le pape leur protecteur, en Toscane c'est contre l'Eglise romaine et les églises particulières que sont dirigées toutes ses mesures; et la grande œuvre de la dernière partie de son règne, la réorganisation administrative entreprise vers la lin des années trente, se résume ici en une vaste spoliation.
Déjà, en 1238, il avait repris à l'évêque le comté d'Arezzo, et fait conclure le mariage d'Adelasia, « jugesse » de Torres, avec son fils Enzio, auquel il donna le titre de roi de Sardaigne; ce fut un des griefs invoqués dans la sentence d'excommunication lancée contre lui. Durant l'hiver de 1239 à 1240, qu'il passa en Toscane, il prit ses principales dispositions. Avec Massa Carrara, la Garfagnana et la Versilia, enlevées au pape, avec le comté de Luni, enlevé à l'évêque emprisonné, avec Pontremoli, traitée en suspecte, privée de ses murailles, tenue en respect par des châteaux impériaux, il forma le vicariat général de Lunigiane et Garfagnana, conlié d'abord à Oberto Pallavicini, et plus tard, à titre héréditaire, à Enzio. Le vicariat général de Toscane fut arrondi, aux dépens de l'Etat pontifical, par l'annexion de Gittà di Gastello; l'évêque de Volterra perdit son comté, et les Ildibrandeschi furent punis, par la confiscation de leur fief, de la fidélité qu'ils gardèrent au pape.
A ce spectacle, les grandes communes assistèrent d'abord sans autre sentiment qu'une joie mauvaise; les Lucquois aidèrent même Pallavicini à occuper la Garfagnana. Mais si l'on avait espéré partager avec l'empereur, on ne tarda pas à être déçu. Le mécontentement fut si fort, et à la fin si menaçant, que Frédéric crut prudent de céder sur certains points. Après des mesures contradictoires, après avoir tour à tour essayé d'écarter complètement les Lucquois de la Garfagnana, et de leur y faire une place, il finit par la leur inféoder, en décembre 1248, intimidé peut-être par la véritable révolte qu'ils avaient essayée en 1246; ou jugeant habile de leur accorder ce que leur avait toujours refusé le pape. En
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même temps, il donnait aux Pisans la Lunigiane moins Pôntremoli. Sienne fut moins heureuse et n'obtint presque rien. Mais justement ses archives ont conservé la trace, et de ses incessantes réclamations, et des froissements perpétuels qui se produisaient entre les administrations municipale et impériale. Elle désirait surtout que l'Empire, maître à présent de l'Ildibrandesca, respectât les arrangements conclus par elle avec les comtes. Frédéric consentit, à grand'peine, à partager les revenus de Radicondoli et de Belforte; il garda Grosseto, il garda en entier Montieri et ses mines d'argent, une possession de la mense épiscopale de Volterra sur laquelle Sienne avait acquis des droits de propriété; il ne voulut rien abandonner du comté de Sienne ; la ville en fut réduite à formuler presque un ultimatum, et à parler de révolte, un jour que le vicaire général Frédéric d'Antioche avait prétendu se faire livrer les châteaux de Campiglia et de Castiglione d'Orcia, propriété d'une famille de hobereaux, les Visconti, depuis longtemps « recommandés » à Sienne d).
Le système frédéricien comportait une autre exigence qui ne se faisait pas accepter plus facilement. Vers 1241 avait été promulguée, peut-être pour toute l'Italie, en tous cas pour la Toscane, une constitution aux termes de laquelle aucun podestat ne pouvait être élu ou reçu sans l'autorisation de l'empereur ou du vicaire général. Bientôt Frédéric affecta de traiter les podestats comme de véritables fonctionnaires : il fixe leurs salaires, bien que ce ne soit pas lui qui les paye; il leur impose des conditions avant de les confirmer; il limite par la clause salvo mandato domini imperatoris leurs engagements envers la ville qu'ils gouvernent; il veut user librement de leurs services, au lieu de les laisser tout entiers à leurs devoirs propres. Dans l'Italie du nord, où l'on vivait sur le pied de guerre et presque en état de siège, des prétentions de ce genre semblent avoir passé sans peine. En Toscane, on regimba; et sur ce point encore, c'est à Sienne qu'on peut le mieux suivre la résistance; résistance il est vrai surtout passive, qui abandonne le présent en réservant l'avenir par des clauses de non-préjudice;
(1) Le zèle du vicaire général Pandolfe de Fasanella à revendiquer les droits de l'Empire l'engagea aussi dans des conflits avec les petites communes de Vollerra et Colle.
qui ne va pas jusqu'à la désobéissance, mais y songe et en discute sérieusement l'idée.
Ainsi le mécontentement est partout. 11 semble que le Saint- Siège aurait pu l'exploiter, appeler les villes à la liberté. Il ne l'essaya même pas; et rien ne montre mieux quelle petite place tenaient les idées dans la lutte entre l'Eglise et l'Empire à cette date. Grégoire IX et Innocent IV eurent une politique de diplomates, non d'agitateurs. Le milieu qu'ils s'efforcent de disputer à l'empereur, par des promotions ecclésiastiques, des faveurs de toutes sortes, ou des alliances matrimoniales, c'est l'aristocratie féodale ou municipale. Innocent IV surtout déploie dans cette tâche la virtuosité que nous lui connaissons. Ici encore, il groupe autour de lui moins un parti qu'une clientèle : les Ildibrandeschi, qu'il dédommage de son mieux des pertes subies, en attendant la restitution, qu'il s'engage à leur obtenir à la paix; Adelasia de Torres, promptement détachée de son époux; le marquis Bernabô Malaspina de Lunigiane ; bien d'autres encore; mais c'est à Florence surtout que les conquêtes sont nombreuses. La plus précieuse est sans doute celle du fameux Ottaviano des Ubaldini. Déjà très en faveur auprès de Grégoire IX, il était devenu, en 1240, procurateur de l'église de Bologne; Innocent IV, en 1244, le créa cardinal de Sainte-Marie in Via Lata. Deux membres de la famille des Ubertini, Guillaume et Renier, furent promus aux évêchés d'Arezzo et de Volterra. Dès 1240, Frédéric se plaignait qu'un des comtes Guidi, Guidoguerra V, jadis élevé à sa cour, presque en otage, eût trahi sa confiance. Guidoguerra avait en effet passé au pape. Cette année même, il défendait Faënza contre l'empereur ; plus tard, il se fait confirmer ses biens par Innocent IV, épouse peut-, être une de ses nièces, est comblé par lui de grâces et de faveurs. Il ne tint pas à Innocent qu'un autre mariage ne vînt lui concilier un autre des Guidi; en 1244, il accordait à Aghinolfo, fils de Guido da Romena, une dispense pour épouser une Fieschi. Guido da Romena n'en resta pas moins fidèle à l'empereur, ainsi que ses cousins Guido et Simone Novello. Alliées de très près à Oberto Pallavicini, ces deux branches de la famille subirent sans doute son influence. La scission ainsi accomplie resta durable ; nous retrouverons Guidoguerra et Guido Novello, l'un en face de l'autre, comme chefs des partis guelfe et gibelin de Toscane.
Ubertini, Ubaldini, Guidi, ce sont les plus grands noms de l'aristocratie de la banlieue florentine, portés par des familles qui jusqu'alors avaient toujours regardé vers l'Empire. Ce n'était rien auprès du magnifique coup de filet qu'allait bientôt jeter Innocent IV. Depuis une génération, une inimitié profonde coupait en deux parties la noblesse de Florence; on commençait précisément alors à désigner ces factions sous les noms fameux de guelfes et gibelins. L'origine de ces discordes, sur laquelle coururent les anecdotes les plus bizarres, naïvement conservées par les chroniqueurs italiens, ne doit pas être cherchée ailleurs que dans quelque affaire de vendetta amplifiée et prolongée. Il faut surtout se garder de voir dans les guelfes les ennemis et dans les gibelins les partisans de l'Empire. En 1246 encore, ils sont d'accord pour se soumettre à l'arbitrage de Frédéric. Ottaviano des Ubaldini, le premier Florentin de marque qui se soit donné au Saint-Siège, est et restera toujours gibelin; les guelfes, au contraire, servent d^abord l'empereur avec autant de zèle que leurs adversaires ; au siège de Parme, en 1247, on en trouve encore dans son armée. La raison de leur rupture avec lui est assez obscure; en dehors de cette explication générale, que deux partis, divisés sur un point, tendent d'ordinaire à s'opposer sur tous les autres ; en dehors aussi de quelques traits de caractère de Frédéric, développés par les circonstances, qui lui ont valu d'être considéré comme l'auteur responsable des dissensions intestines des villes. La vérité est que là même où il ne les créait pas, il les envenimait. Très soupçonneux, très exigeant, naturellement partial et exclusif dans ses préférences, toute agitation lui semblait dirigée contre lui ; en présence de deux partis, son instinct n'était pas de les réconcilier, mais d'adopter l'un et de frapper l'autre ; il aimait mieux les ennemis avoués que les amis douteux, et les forçait à se déclarer en portant les premiers coups. Comme les Rossi et leurs amis à Parme, les guelfes de Florence furent sans doute poussés à la défection par sa défiance même et ses propos inquiétants, autant que par les avances du pape. Ces avances d'ailleurs ne firent pas défaut; Frédéric accuse le cardinal Ottaviano d'avoir conduit l'intrigue. Le fait serait curieux que ce gibelin eût servi d'intermédiaire entre le Saint-Siège et les guelfes; il n'a rien d'invraisemblable, si l'on songe à la suite de la carrière du cardinal. Inquiet
des recrues nombreuses que faisait le parti pontifical, vers la fin de 1247, Tempereur se défendit en brusquant les choses : à son instigation, et grâce à Tappui de ses troupes, les principaux guelfes furent expulsés de Florence au commencement de 1248. Ouvertement alliés du pape, ils tiendront désormais la campagne, jusqu'à la fin du règne, menant contre le vicaire général de l'Empire une guerre acharnée, et gardant avec l'intérieur de la ville assez d'intelligences et de sympathies pour y menacer sérieusement la domination impériale.
Ainsi, en Toscane, les guerres qu'elles avaient soutenu les unes contre les autres n'avaient pas empêché les villes de se soumettre toutes à, l'Empire. Les luttes de classes, d'autre part, n'ont été vraiment acharnées, jusqu'à l'adoption d'alliances étrangères, que par intermittences et dans de petites localités comme Montepulciano. L'Empire étant obéi partout, le Saint-Siège n'a pas trouvé, comme en Lombardie, les éléments tout prêts d'un parti formé, qu'il n'eût qu'à rallier autour de lui. Le parti de l'Eglise se réduit à la clientèle personnelle du pape. Mais d'ailleurs l'Empire, s'il n'est pas ouvertement combattu, est partout impopulaire. Et il a contenu, non apaisé les rivalités des grandes communes; elles n'attendent que la mort de l'empereur pour éclater de nouveau, plus violentes que jamais. En sorte que les deux partis existent bien, quoique à l'état latent, en puissance; et sans avoir encore fait leur choix définitif entre les Hohenstaufen et la papauté. Ce choix sera l'affaire de la prochaine génération.
Il nous reste à parler des provinces qui formaient l'Etat pontifical; leur histoire se ressent des conditions singulières qui furent faites à cet Etat, dont les limites et presque l'existence restèrent précaires et incertaines durant quatre-vingts ans.
On sait qu'il est né, en somme, de la grande crise qui commence pour l'Empire avec la fin du XIP siècle. Jusqu'alors c'est une question de savoir si le pape, qui est impuissant en fait, est seulement souverain en droit dans les domaines, très mal définis, que lui reconnaissent des traités fort mal exécutés. Sans doute, Tex-
pression de regalia beati Pclri, couramment employée, et sans protestation de la part des empereurs, pour désigner les patrimoines de l'Eglise, semblait indiquer que le pape les tenait, non de l'Empire, mais de ce souverain et propriétaire idéal qu'était l'Apôtre. Mais par ailleurs Frédéric Barberousse avait montré qu'il ne se considérait pas comme sans droits sur la ville qui avait donné son nom à l'Empire. C'est de lui que le préfet de Rome recevait l'investiture; cette charge, qui par delà la nuit du haut Moyen-Age semblait remonter à l'époque classique, n'avait plus guère d'autre intérêt que précisément de symboliser la suzeraineté de l'empereur. Il est vrai que la paix de Venise avait stipulé que la préfecture serait « rendue au pape ». Mais cette clause, au cours des démêlés postérieurs, était redevenue lettre morte. Quant à la situation de fait, à la mort de Henri VI, le biographe contemporain d'Innocent III la décrit en ces termes, avec un peu d'exagération peut-être et pour mieux faire ressortir, par contraste, les succès de son héros, mais dans l'ensemble avec exactitude : « L'état de l'Eglise romaine était détestable, parce que, depuis le temps de Benoît Carushomo, elle avait perdu le sénat de Rome ; ledit Benoît, se faisant lui-même sénateur, lui avait soustrait la Maritime et la Sabine, y installant ses propres fonctionnaires; et l'empereur Henri occupait tout le royaume de Sicile, et tout le patrimoine de l'Eglise jusqu'aux portes de la ville, sauf la seule Gampanie, dans laquelle encore il était plus craint que le pape ».
Tout changea à partir de 1197. Si le règne de Henri VI avait démontré la nécessité, pour le Saint-Siège, de devenir une puissance temporelle, sa mort en fournit l'occasion immédiatement mise à profit. Innocent III, en môme temps qu'il déterminait le préfet Pierre de Vico à reprendre de lui la préfecture en fief, en même temps qu'il engageait contre la commune de Rome une lutte acharnée, et en fm de compte victorieuse, pour reprendre la haute main sur l'administration municipale de la ville et recouvrer la disposition du sénat, s'empressa de faire valoir contre l'Empire tout un ensemble de revendications territoriales.
Elles portaient d'abord sur ce qu'on appelait, par excellence, le Patrimoine de Saint-Pierre, d'Acquapendente (ou Radicofani) à Ceprano, à savoir : la Maritime, entre la côte, jusqu'à Terracine inclusivement, et les mcnts Albains et Lepini; — la Gampanie,
entre ces mêmes montagnes et l'Apennin; — la Sabine, et enfm, au nord, une région assez singulièrement découpée, sans frontières naturelles, et qui, sous le nom de Patrimoine de Saint-Pierre en Toscane, a été définie dans une bulle d'Honorius 111, du 27 janvier 1227, par l'énumération des localités qui la composaient. C'était le pays situé entre la mer, — une ligne qui de Montalto (entre Gività-Vecchia et Orbetello) irait à Gittà di Castello, en adjugeant au Saint-Siège, outre ces deux localités extrêmes, Toscanella, les bords du lac de Bolsène, Acquapendente, et tout le territoire pérugin, — enfm le cours du Tibre, en y ajoutant toutefois encore, sur la rive gauche de ce fleuve, Todi, Narni et Amelia. Tout cela correspondait à peu près à ce qu'au lendemain de la paix de Venise, qui prévoyait, sans préciser, la restitution des Etats de l'Eglise, l'empereur avait en fait remis au pape. Seulement celui-ci ne s'y était pas maintenu. Lors de sa deuxième rupture avec le Saint- Siège, Frédéric avait de nouveau fait occuper le Patrimome au nord de Rome; en 1189, il ne le rendit que partiellement, et avec des réserves; et il est certain qu'en 1197, Philippe de Souabe, créé en 1195 duc de Toscane, détenait au nom de l'Empire, d'une part Pérouse, d'autre part Acquapendente, Monteflascone, Radicofani et leurs dépendances, un «contesté» où les droits respectifs de l'Eglise et de l'Empire étaient particulièrement enchevêtrés et douteux. Si ce n'était pas le Patrimoine jusqu'aux portes de Rome, comme le disent les Gesta, c'en était du moins une partie précieuse et importante, que le Saint-Siège était assurément fondé à revendiquer. Mais Innocent III ne s'en tint pas aux réclamations qu'un passé tout récent l'autorisait à formuler. En vertu de titres anciens, dont ce n'est pas le lieu de discuter la valeur, il redemanda encore des provinces dont l'Empire avait de temps immémorial la possession : le Duché de Spolète (Rieti, Terni, Spolète, Foligno, Nocera) avec ses annexes, les comtés de Gubbio et d'Assise; — la Marche d'Ancône, c'est-à-dire les diocèses de Pesaro, Fano, Fossombrone, Gagli, Sinagaglia, lesi, Ancône, Umana, Osimo, Gamerino, Fermo et Ascoli; — la Romagne et la Toscane. Nous avons déjà fait allusion aux résultats très divers qu'il obtint. Il échoua pour la Romagne et la Toscane; il réussit, au contraire, au moins momentanément, à se faire reconnaître dans le Patrimoine, dans le Duché et dans la Marche, sans parvenir d'ailleurs ni à faire
régner l'ordre dans le pays, ni à s'y installer assez solidement pour pouvoir le disputer à l'Empire, le jour où l'Empire restauré voudrait le reprendre par la force. En beaucoup plus grand, il avait fait ce que faisaient les communes italiennes à chaque interrègne; mais ses acquisitions étaient précaires, comme les leurs. Seule la diplomatie pouvait les rendre définitives en obtenant de l'Empire un titre en bonne forme et non prescrit.
Innocent III essaya de se le procurer. Profitant de la rivalité entre Otton de Brunswick et Philippe de Souabe, il mit le marché à la main aux deux compétiteurs. Le 8 juin 1201, il obtenait en effet d'Otton, moins jaloux naturellement de maintenir l'œuvre des Hohenstaufen en Italie, l'engagement personnel et secret de laisser à l'Eglise, non seulement ce qu'elle occupait, mais encore la Romagne. Quand les échecs de son protégé le contraignirent à se retourner vers Philippe, duquel semblable concession n'était pas à espérer, il chercha du moins à sauver quelque chose par une combinaison inattendue, un mariage entre un de ses neveux et la fille du roi, qui aurait eu comme dot une partie des territoires convoités par l'Eglise. Revenu à Otton après la mort du Hohenstaufen, il lui fit, le 22 mars 1209, confirmer le privilège de 1201. Il est remarquable que ce prince, au cours de sa grande tentative de restauration des droits de l'Empire en Italie, avant et après son couronnement, ait pu complètement oublier ses promesses, sans que le pape osât le sommer de les tenir. Innocent III ne parut se les rappeler que pour les faire souscrire à Frédéric II, quand, brouillé avec Otton IV, pour l'occupation, non d'Ancône et de Spolète, mais du Patrimoine et de la Sicile, il se décida à lui opposer ce nouveau prétendant. La bulle d'or donnée par Frédéric à Egra, le 12 juillet 1213, reproduisait presque textuellement les passages des privilèges de 1201 et 1209 qui concernaient l'Etat ecclésiastique. Innocent III ne vécut pas assez pour en voir l'effet, mais Honorius III se la fit renouveler à Haguenau, en septembre 1219. A la différence des engagements souscrits par Otton, ceux de Frédéric II étaient publics et revêtus de l'approbation de nombreux princes allemands; ils avaient la plus entière valeur juridique et emportaient reconnaissance absolue des droits de l'Eglise, et en tant que besoin était abandon formel des droits de l'Empire. Lors de son sacre, en 1220, le nouvel empereur les exécuta loyale-
ment, à une double exception près; il garda, dans le Patrimoine, Città di Castello, et il ne restitua rien en Romagne. Pour des raisons qui nous échappent et par quelque accord tacite, le pape n'éleva à ce sujet aucune réclamation; et l'encyclique du i8 février 1221, par laquelle il annonçait à la chrétienté la reconstitution des temporalités de l'Eglise, ne respirait pas autre chose qu'une joie et une fierté bien légitimes.
Il possédait à cette date, et de façon beaucoup plus effective, à peu près tout ce qu'avait « recouvré » son prédécesseur, c'est-à-dire, sauf la Romagne, acquise seulement par Nicolas III, tout ce qui, jusqu'à nos jours, constitua l'Etat pontifical. Entre temps, le nouvel Etat avait à peu près reçu son organisation administrative. Il apparaît désormais divisé en quatre grandes provinces : Campanie et Maritime, Patrimoine de Saint-Pierre en Toscane, Duché de Spolète et A/larche d'Ancone. Les dénominations traditionnelles étaient ainsi conservées ; mais il y eut quelques modifications, et un peu de flottement, dans les frontières du Patrimoine et du Duché. On tendit de plus en plus à comprendre dans cette dernière circonscription Pérouse et les villes de la vallée du Tibre. Sauf la Marche, donnée d'abord en fief à la famille d'Esté, chaque province avait à sa tête un recteur, généralement homme d'Eglise, et pris dans le personnel de la curie, investi de l'autorité spirituelle et temporelle, et représentant toujours révocable du pape. Par certains côtés, par la manière dont ils sont nommés, leurs fonctions judiciaires, militaires et politiques, leurs fréquents changements et leur étroite dépendance vis-à-vis de leur souverain, ces recteurs ne sont pas sans ressembler beaucoup aux vicaires généraux que, vers la fin de son règne, instituera Frédéric II. Il n'est pas impossible que celui-ci, dans ses réformes administratives, se soit inspiré de cet exemple.
En même temps qu'ils reculaient les frontières de l'Etat pontifical au delà de tout ce qu'auraient pu rêver les plus ambitieux de leurs prédécesseurs du XIP siècle, Innocent et Honorius, et après eux Grégoire IX, continuaient leur politique territoriale dans ce qu'elle avait de plus modestement utile. Comme un Hadrien IV ou un Alexandre III, ils s'efforcent d'arrondir les patrimonalia ou domaines directs du Saint-Siège, et par des procédés qui sentent le particulier plus encore que le souverain. Ils se comportent en
propriétaires avisés, tenaces, habiles à saisir les occasions, économes et passionnés pour la terre. Ils achètent, revendent parfois, échangent surtout et avec bénéfice, engagent, dégagent ou reçoivent en gage, inféodent et accensent; mais avec un esprit de suite et des ressources qui leur permettent de distancer facilement les maisons féodales dont ils rencontrent la concurrence et imitent les pratiques. Nombreux sont les domaines ainsi acquis par le Saint-Siège dans la première moitié du XIIP siècle ; nombreux aussi les biens allodiaux que leurs propriétaires, ordinairement à prix d'argent, consentent à reprendre en fief de l'Eglise; nombreuses enfin les forteresses anciennes, et surtout nouvelles, qui répondent de la fidélité du pays. C'est là le côté réaliste et prudent de l'activité du Saint-Siège, en curieuse opposition avec le côté grandiose et mystique; les mêmes papes prétendent, en droit, au domaine éminent sur toutes choses terrestres, et spécialement sur toute l'étendue du patrimoine de l'Eglise; et ils ne dédaignent pas de se le faire reconnaître en fait et en détail ; ils apportent la même ardeur à établir leur suzeraineté sur des royaumes et sur des bicoques; ils s'appuient tantôt sur des théories d'école, qu'ils développent jusqu'à leurs dernières conséquences, tantôt sur les actes qu'ils accumulent dans leurs chartriers; ils revendiquent, en un mot, la monarchie universelle, et ils construisent patiemment un petit Etat particulier; également préoccupés de le placer, par les traités et les privilèges les plus solennels, à l'abri de toute attaque extérieure, et de s'y installer dans des positions assez fortes pour y prévenir toute révolte.
Mais l'œuvre accomplie par eux rencontrait un adversaire presque irréconciliable. Honorius avait pu, en toute justice, rendre un solennel hommage au concours, loyal en apparence, prêté à ses efforts par le jeune empereur. Celui-ci n'en conservait pas moins une amertume profonde des concessions auxquelles il avait dû consentir; elles effaçaient à ses yeux tous les services reçus du Saint-Siège; tout sentiment de reconnaissance en fut pour toujours étouffé dans son cœur. L'Etat pontifical coupait en deux la péninsule, d'une mer à l'autre, et isolait le Royaume de l'Italie impériale. En vain il avait obtenu du pape de conserver à la fois la Sicile et l'Empire; il perdait une grande partie des fruits de son patient travail, et se croyait joué par cette revanche indirecte
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du Saint-Siège. Eût-il digéré sa déception qu'il ne manquait pas, dans son entourage, de gens pour la lui rappeler. 11 eut longtemps auprès de lui les fils de Conrad d'Urslingen, duc de Spolète au temps de Henri VI, et dépossédé par Innocent III. Ceux-ci n'avaient jamais perdu de vue l'héritage paternel; intéressés à voir l'empereur le reconquérir, pour eux autant que pour lui, ils sont toujours prêts à l'y pousser, et au besoin à le devancer pour le compromettre. Sans doute, malgré tout, Frédéric ne s'est pas toujours comporté en ennemi déclaré de l'Etat pontifical. Il lui est arrivé même de le consolider de ses propres mains, dans des heures d'illusion, où il espérait, à force de complaisance, rendre durable son accord avec le Saint-Siège, ou dans des moments d'embarras graves, où il avait besoin de se le concilier à tout prix. Ces contradictions, qu'il paya cher, ne sont pas parmi les moins curieuses de son règne. Elles s'expliquent par les mêmes raisons qui le décidèrent, tout incrédule qu'il était, à persécuter l'hérésie, au moins par intermittences, au lieu de s'allier à elle contre l'Eglise. Mais elles contrastent avec sa politique ordinaire. D'ordinaire, avec une ténacité et une souplesse comparables seulement à celles qu'avait déployées le Saint-Siège pour fonder le pouvoir temporel, il s'acharne à le détruire. En attendant le jour où il les déchirera brutalement, il s'efforce, par d'importunes sollicitations, par des interprétations forcées, par des empiétements qu'il tente, sauf à s'excuser dès qu'on les lui reproche, il s'efforce de revenir sur ses privilèges, ou de les annuler en pratique; il entreprend le pape et le sonde de toutes manières, se heurtant toujours à une inflexible résolution, et à la plus 'soupçonneuse vigilance.
Dès le mois d'avril 1222, au congrès de Veroli, il s'était imprudemment découvert, en demandant au pape l'abandon, sous une forme ou sous une autre, des provinces récemment cédées. La même année, avec ou sans son consentement, en tous cas à l'instigation des Urslingen, son légat en Toscane, Gonzelin de Wolfenbûttel, sous prétexte de secourir les Viterbais contre Rome, pénétrait dans l'Etat pontifical et y exigeait des serments de fidélité pour le compte de son maître. Il est vrai que l'empereur, sur les réclamations du pape, le désavoua aussitôt. Mais lui-même faillit, en 1225 et 1226, provoquer un conflit des plus aigus : se préparant à passer en Lombardie pour y rétablir son autorité, il voulut exiger
que les villes de la Marche et du Duché lui fournissent des contingents militaires; comme si les donations faites à l'Eglise eussent été grevées d'une servitude au profit de l'Empire. Prétention tout à fait contraire à la lettre des privilèges, mais qu'il essayait de justifier en alléguant que môme dans l'ancien Patrimoine ses prédécesseurs avaient exercé des droits semblables en qualité d'avoués de l'Eglise. Pour cette fois encore, il céda aux observations qu'il reçut et recula devant une rupture; mais il oublia si peu l'opposition rencontrée qu'il s'en servit, en 1228, pour motiver un acte singulièrement plus grave : la révocation pure et simple de ses privilèges, en tant qu'ils avaient agrandi l'ancien Etat pontifical. En partant pour l'Orient, chargé des anathèmes de l'Eglise, il laissa à son remplaçant, Rainald d'Urslingen, sa nomination comme duc de Spolète et légat dans la Marche d'Ancône et dans la partie nord du Patrimoine, autour de Montefiascone (D; ainsi que les pleins pouvoirs nécessaires pour faire rentrer ces territoires sous la domination impériale. Rainald se hâta d'en faire usage. A-t-il, en cela, outrepassé les instructions de son maître, comme celui-ci le prétendit plus tard ? La chose importe peu, en ce sens du moins que les populations intéressées n'ont pas pu ne pas s'y tromper. D'ailleurs Frédéric, à son retour de Syrie, avant de désavouer, par politique, les actes de son représentant, commença par les confirmer. Il y eut donc, de sa part, une tentative très réelle contre l'Etat pontifical. Naturellement la paix de San Germano, en 1230, en consacra à nouveau l'intégrité. Dans les années qui suivirent, Frédéric II fut même conduit à y intervenir en faveur du pape et contre les Romains révoltés. Mais dès 1239, au début de sa seconde guerre avec le pape, il annulait de nouveau les donations du commencement de son règne. Allant même plus loin qu'en 1228, il porta la main jusque sur l'ancien Patrimoine, qu'il comprit dans sa grande division de l'Italie en vicariats d'Empire, effectuée justement à cette époque. Il revendiqua même Rome, déclarant, en termes que n'eût pas désavoués Barberousse, qu'il ne se sentirait jamais empereur tant qu'il ne la posséderait pas. Ne s'étant jamais réconcilié avec le pape, il n'eut pas l'occasion de revenir sur ces
(1) Il y avait là une espèce de » contesté » où les droits de l'Empire et de l'Eglise étaient particulièrement douteux et enchevêtrés et qui n'avait pas toujours suivi les destinées du reste du Patrimoine.
mesures. Ses fils se placèrent exactement au même point de vue que lui. Quand ils se sont abstenus d'attaquer TEtat pontifical, c'a été impuissance ou prudence momentanées; ils sont toujours revenus à la charge dès qu'ils l'ont pu. Les prétentions de l'Empire sur l'Italie centrale ne se sont éteintes qu'avec la dynastie des Hohenstaufen, par la victoire de Charles d'Anjou et l'avènement de Rodolphe de Habsbourg; c'est-à-dire la séparation effective et définitive de la Sicile d'avec l'Italie impériale et l'Allemagne.
Jusqu'alors, l'existence même de l'Etat pontifical avait été sans cesse remise en question. Il y a là une situation très spéciale. Ailleurs, en Toscane ou en Lombardie, personne ne doute de la légitimité du pouvoir impérial. On peut combattre l'empereur, discuter sur l'étendue de ses droits; on ne conteste pas qu'il ait des droits. Dans la Marche ou le Duché, ce qu'on sait le moins c'est où est le pouvoir légitime. Ces provinces ne sont pas seulement le théâtre de la lutte entre l'Eglise et l'Empire, elles en forment proprement l'enjeu. Elles ont passé trois quarts de siècle à se demander de qui elles relevaient et à qui, en fin de compte, elles reviendraient. Des faits curieux témoignent de cette incertitude. En 1222, il fallut qu'Honorius III démentît, dans une circulaire aux villes du Duché, le bruit qu'il avait rendu cette province à Frédéric. En 1239, presque en môme temps, Montecchio se fait garantir par le recteur pontifical que si la Marche est jamais restituée à l'Empire, elle en sera exceptée; et lesi fait insérer dans le privilège qu'elle reçoit du roi Enzio une clause par laquelle celui-ci s'engage à en obtenir la confirmation par le pape, si jamais la Marche est restituée à l'Eglise. Il semblerait que des populations ainsi disputées entre deux pouvoirs dont chacun traitait ses adversaires de rebelles, et sans cesse sommées de choisir, eussent dû choisir en effet. Nulle part il n'y avait de meilleures raisons pour qu'il se format un parti de l'Eglise et un parti de l'Empire. Nulle part ces dénominations n'auraient été plus justifiées, puisqu'il s'agissait de savoir, non seulement à qui on s'allierait, mais qui on voulait pour maître.
Il importe de rechercher pourquoi il n'en a pas été ainsi; pourquoi l'Etat pontifical, dans la première moitié du XIIP siècle, n'a guère connu l'organisation en partis, l'a connue en tous cas à un degré infiniment moindre que la Toscane et surtout la Lombardie.
En ce qui concerne Rome et la région romaine, qu'il faut mettre à part, cela est la conséquence de conditions uniques au monde. Quatre pouvoirs sont en présence, dont les rapports viennent justement de s'organiser sur des bases nouvelles : le pape, Tempereur, la commune, la noblesse de la Campagne. Les deux premiers se disputent les bonnes grâces ou l'obéissance des deux autres. Mais chacun de ceux-ci a des intérêts et des sentiments complexes jusqu'à la contradiction.
Gomme toutes les communes italiennes, celle de Rome veut deux choses : d'abord conquérir son autonomie, ensuite s'assujettir les localités voisines, leur imposer des engagements, parfois même les détruire. Ces deux passions se confondent presque; c'est d'ordinaire au moment où les Romains affirment le plus hautement leur indépendance qu'ils se montrent le plus empressés à empiéter sur celle des autres. Si leurs ambitions se réalisaient, le pouvoir temporel ne serait plus qu'un mot. Aussi sont-elles, avec le pape, la cause de conflits toujours renaissants. Obligé, à la suite de la crise déchaînée par Arnauld de Brescia, de reconnaître à Rome des institutions municipales, le Saint-Siège cherche du moins à y avoir la haute main. Mais la transaction, conclue entre Clément III et la république romaine, et remise en vigueur par Innocent III, aux termes de laquelle le pape devait investir le ou les sénateurs et recevoir leur serment de fidélité, restera toujours précaire et sera maintes fois violée. Quant à l'extension de la banlieue romaine, parfois le Saint-Siège cède : Célestin III avait livré aux Romains Tusculum, vouée à une destruction sauvage; Innocent III les aida un instant à imposer leur suzeraineté aux Viterbais. Mais le plus souvent il résiste. En somme, la situation de la papauté vis-à-vis de Rome ressemblait beaucoup à celle de l'Empire vis-àvis des communes toscanes ou lombardes, mais à une différence près. Pour elle, Rome représentait tout autre chose que Milan ou Florence pour l'empereur; elle y tenait, non seulement pour des raisons d'ordre matériel, mais par des considérations d'ordre mystique. D'ailleurs, puissance spirituelle, les guerres qu'elles soute-
nait prenaient facilement un caractère religieux. Lors de la grande révolte de 123i, quand les Romains, sous la conduite de Luca Savelli, un des plus énergiques sénateurs qu'ils aient jamais eu à leur tête, se réclameront à leur tour de la formule qui avait servi à tant d'autres villes pour justifier leurs usurpations, et revendiqueront, avec tous les droits souverains, la possession de leur (( comté », c'est une véritable croisade que prêchera contre eux Grégoire IX; il fera appel, pour les réduire, à la chrétienté tout entière. Réciproquement, si les autres communes, impatientes de ce qui les gêne, hostiles aux privilèges ecclésiastiques et à l'Inquisition, se heurtent souvent à l'Eglise dans l'usage qu'elles font de leur liberté, à Rome la liberté elle-même est une conquête faite sur l'Eglise, et que l'on justifie par la doctrine qui était déjà celle d'Arnauld de Brescia. Incompatibilité des deux glaives, séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, nécessité de ramener le clergé à la pauvreté primitive : ces idées reparaissent toujours, plus ou moins nettement exprimées, dans les explosions de fanatisme anticlérical qui bouleversent périodiquement la Rome du Moyen-Age. Entre le pape et ses sujets, il semble que l'entente ne soit pas possible, et qu'ils soient séparés par bien plus encore qu'une opposition d'intérêts, par un principe.
Par contre, il semble que les Romains doivent être portés à épouser la cause de l'Empire.
Rome a un passé incomparable, dont le souvenir, défiguré mais toujours vivant, lui assure un grand prestige et lui inspire un orgueil plus grand encore. La « ville-mère, » la « tête du monde, » ces expressions sont employées dans les milieux même où l'on est le moins sympathique aux idées qui s'y rattachent; par exemple à la cour apostolique et dans un recueil comme le Liber Censuum. Il en résulte pour Rome une sorte de sainteté, de majesté. Il y aurait un curieux chapitre d'histoire à écrire sur ses relations avec les villes de l'Italie centrale; non pas avec ses voisines immédiates, obligées de se défendre, et intéressées à perdre tout respect, mais avec celles qui sont trop éloignées pour avoir rien à craindre. Au XIIP siècle, les villes d'Ombrie et du Patrimoine, si elles contractent quelque ligue, y mettent presque toujours une réserve; elles stipulent qu'elles ne pourront être tenues contre le pape et l'empereur, ni contre le peuple romain; ce dernier participe de
l'inviolabilité des deux « moitiés de Dieu ». Parfois l'Eglise ellemême reconnaît dans une certaine mesure cette espèce de suzeraineté idéale de Rome. Les Romains la prennent très au sérieux. Ils vont même plus loin : ils se posent volontiers en héritiers légitimes des anciens maîtres de Tunivers, et il leur arrive de revendiquer le droit de disposer de TEmpire. Gela les rend plus indociles encore vis-à-vis du pape ; n'est-il pas indécent qu'ils soient assujettis à un prêtre, ou que les bourgeois d'Anagni, de Viterbe ou de Terracine prétendent les traiter en égaux ? Au contraire, si seuls parmi tous les Italiens ils sont fiers de l'Empire, parce qu'ils le croient à eux, quelle prise un pareil sentiment ne donnet-il pas à des empereurs qui sauraient le flatter et s'en servir !
Il est vrai que les empereurs avaient presque toujours dédaigné de le faire. Quand les délégués de la commune de Rome voulurent expliquer à Barberousse que c'était à eux qu'il devait demander la couronne, il se moqua d'eux. La distance était grande entre les prétentions des Romains et la réalité; entre l'idéalisme de leurs rêves et le matérialisme mesquin de leurs actes. Ils parlaient de monarchie universelle, et faisaient des émeutes ou des expéditions de banlieue. Trop souvent ils avaient dû se borner à disputer aux empereurs, ou à leur vendre à beaux deniers comptants, la seule chose dont ils pussent vraim.ent disposer, à savoir l'entrée de leur ville, condition indispensable du couronnement. Et il était presque de tradition que les fêtes du sacre eussent pour conclusion une rixe sanglante entre la populace romaine et l'armée impériale, si promptement que celle-ci se retirât d'ordinaire. En sorte que dans la longue histoire des rapports entre Rome et l'Empire, les incidents fâcheux n'avaient pas manqué, laissant derrière eux d'irritants souvenirs.
Enfin Rome n'était nullement insensible à l'avantage matériel d'être la capitale de l'Eglise; seule richesse, à vrai dire, d'une ville sans industrie puissante ni commerce étendu. Il n'y a pas d'évêques moins résidants que les papes du Moyen-Age, et souvent par la faute de leur troupeau. Mais avec ses services déjà si nombreux, son organisation compliquée, le flot de visiteurs qu'elle attire de tous les pays, la présence de la cour pontificale est une trop lucrative aubaine pour qu'on veuille s'en priver longtemps. Les Romains ne peuvent ni supporter le pape, ni se passer de lui. On les a vus
se soulever sur le soupçon qu'il voulait les quitter, et le chasser presque de crainte qu'il ne partît. L'ont-ils tenu quelque temps en exil, dès qu'ils s'aperçoivent, comme l'a dit Malhieu Paris avec son cynisme ordinaire, a qu'ils ont perdu beaucoup d'argent, » ils le regrettent, le rappellent et lui font toutes les soumissions pour qu'il revienne.
En un mot, Rome se sent capitale, nominalement et dans le passé, de l'Empire, en droit et dans le présent, de l'Eglise; elle hésite entre ces deux destinées.
Elle a une autre originalité : c'est la grande place qu'y tient la noblesse de la Campagne; ce produit d'une région hérissée d'âpres montagnes, ou couverte de maquis et de marais; prédestinée par la nature à servir de domaine à une féodalité pillarde et violente, tout à fait impropre, au contraire, au développement de grands centres urbains.
Dans les environs immédiats de Rome, dans la Gampanie, la Maritime, le sud du Patrimoine, rien que de petites villes en pleine décadence, parfois en train de disparaître, la malaria faisant sou œuvre, et le pays se dépeuplant. Si d'autres se maintiennent, grâce à leur position plus forte ou plus salubre, comme Terracine, par exemple, ou comme les cités campaniennes, si pittoresquement accrochées au milieu des ruines de leurs murailles cyclopéennes ou romaines, sur les contreforts des monts Albains, de l'Apennin, des Monti Lepini, elles végètent plutôt qu'elles ne vivent. Ce n'est pas que les franchises municipales leur fassent tout à fait défaut. Elles ont encore de quoi faire envie à leurs voisines du Royaume. Dès le premier tiers du XIIP siècle, Anagni possède, en ce qui concerne l'élection de ses magistrats, podestats, recteurs ou consuls, des libertés assez étendues pour que Grégoire IX les prenne comme type de celles qu'il accorde à Gaëte, en 1229, pour la récompenser de s'être donnée à lui, au cours de sa première tentative de conquête de la Sicile. Mais Anagni est peut-être une exception. Aussi bien ne serait-il pas facile, et d'ailleurs d'un intérêt secondaire, de déterminer la condition exacte de toutes ces villes. Le fait essentiel est qu'elles ne jouent à peu près aucun rôle et qu'aucune grande ambition ne leur est permise. Elles ont à compter avec l'autorité du pape, leur suzerain, et quand elle ?e relâche, avec les prétentions du Gapitole. Surtout elles sont tenues
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eu échec par leurs voisius les hobereaux. C'est à ces derniers qu'appartient Tavenir. La région romaine est la seule partie de l'Italie où la féodalité, au lieu d'être peu à peu évincée et assujettie par les villes, soit parvenue à les contenir et à gagner sur elles.
Enumérons les principales de ces dynasties seigneuriales. Ce sont d'abord, dans les Monti Lepini, sur les confins du Royaume, les comtes de Geccano; à côté d'eux, les seigneurs de Sgurgola, de Montelungo, de Supino. Plus au nord-ouest, en remontant vers Rome, les Gonti de Segni, famille encore relativement obscure au XIP siècle, que vont tirer de pair quelques papes issus d'elle. Sur le versant opposé des Monti Lepini, en Maritime, les Prangipani. Dans les monts Albains, les Malabranca, les Savelli, encore bien modestes avant Honorius III, et les Golonna, rameau de la célèbre famille des comtes de Tusculum. Les Golonna, maîtres de Palestrina, Genazzano, Olevano, Paliano, Serrone, ont déjà leur principal établissement dans les montagnes qui séparent les Abruzzes de la Gampagne romaine. Ils y ont pour voisins les sires de Poli, avec leurs châteaux de Poli, Anticoli, Saracinesco; et les Orsini, seigneurs de Vicovaro. Geux-ci commencent déjà, semblet-il, à s'installer dans le Patrimoine, où seront un jour leurs principaux domaines. Mais dans cette province la première place est alors occupée par la famille de Vico, dans laquelle est héréditaire en fait la préfecture de Rome. A côté d'elle, les comtes Dell'Anguillara; et enfin, au nord, les seigneurs de Risenzio, sur le lac de Rolsène, et les Ildibrandeschi, sur les frontières de Toscane.
Sauf ces derniers, trop éloignés de Rome, et sauf les Geccano, pour la même raison, toutes ces familles ont pour tradition de s'y mêler aux intrigues et aux luttes politiques. Elles se disent et se sentent et sont réputées romaines ; non seulement celles qui semblent en effet originaires de la ville, comme les Prangipani; mais celles qui du dehors sont venues s'y implanter, comme jadis les Golonna, ou comme les Gonti, sous Innocent III et grâce à lui. Gela les distingue de la féodalité toscane, de ces Guidi, par exemple, de ces Alberti, de ces Ubertini, ennemis acharnés de Plorence, avant d'en devenir les vassaux forcés. Les barons de la Gampagne n'ont pas besoin qu'on les contraigne à résider à Rome et à y acquérir des palais. De longue date, ils tiennent à leurs tours urbaines, k leurs ruines antiques transformées en forteresses,
autant qu'à leurs châteaux-forts de la banlieue. Ceux-ci leur sont indispensables comme places de sûreté, centres d'administration pour leurs domaines, bases d'opérations pour leurs razzias. Mais ils ont besoin de celles-là pour la seconde industrie dont ils vivent, (lui est l'exploitation de la papauté. 11 faut qu'ils aient les moyens d'intervenir dans les élections pontificales. On sait ce que sont devenues ces élections, durant le haut Moyen-Age, toutes les fois qu'elles n'ont pas été remplacées par la volonté toute puissante d'un empereur, ou que la conscience chrétienne, représentée par de grands hommes, n'a pas exigé qu'on choisît des pontifes qui fussent autre chose que les jouets d'une coterie féodale. Tout récemment, on avait vu quelques hobereaux prolonger à eux seuls le schisme dans lequel Barberousse s'était avoué vaincu, continuer de soutenir l'antipape, même après la paix de Venise, et quand il les eut abandonnés, oser lui élire un successeur. Le dernier schisme, ou peu s'en faut, qu'ait connu l'Eglise avant le grand déchirement de 1378, Unissait par n'être autre chose qu'une tentative suprême des barons romains pour faire revivre, un siècle après Grégoire VII, les beaux jours des comtes de Tusculum.
11 est vrai que la création de la commune de Rome, vers le milieu du XIP siècle, avait eu pour objet de briser le pouvoir de l'aristocratie, en même temps que de secouer l'autorité du pape. Il est vrai aussi que les progrès du droit ecclésiastique tendaient de longue date à l'écarter de toute participation régulière aux élections pontificales; le troisième concile de Latran, en 1179, avait achevé de l'en exclure. Son influence, sur Rome et sur le Saint- Siège, n'en persiste pas moins; seulement elle s'exerce suivant des formes nouvelles.
La convention conclue en 1188 entre Clément III et les Romains fait allusion à d'autres engagements pris par les capitani ou nobles du voisinage. Le texte en est perdu; mais on peut le restituer par conjecture. Les nobles durent reconnaître le Sénat et entrer dans la commune. La conséquence ne tarda pas à se produire; ils y devinrent les maîtres. Leur prépondérance explique Tanomalie que présente au siècle suivant le gouvernement romain. En même temps que dans le reste de l'Italie le podestat unique remplace les consuls multiples, Rome, un peu sous l'influence d'Innocent III, substitue un seul sénateur, ou deux tout au plus à l'ancien sénat
des cinquante-six. Mais tandis que partout ailleurs le podestat est par définition étranger à la ville qu'il administre, — et c'est la raison d'être de la podestatie, — à Rome, jusqu'à Brancaleone, c'est-à-dire jusqu'en 1252, le sénateur est toujours un citoyen; et les membres des principales familles, Annibaldi, Gonti, Savelli, Malabranca, Golonna, Orsini, se succèdent dans la charge, presque par droit de naissance. Pour trouver ailleurs une situation à quelques égards analogue, il faut se reporter à la Marche de Trévise. Là aussi, de puissants seigneurs féodaux, comme les Romano ou les Este, partagent leur vie entre leurs domaines et la ville voisine, ofi ils ont une clientèle, et qu'ils cherchent à dominer en exerçant, ou en distribuant à leurs amis, les magistratures municipales. Cet état de choses sera l'origine de la seigneurie. Deux causes empêcheront seules Rome de faire, elle aussi, l'expérience de ce nouveau régime; c'est la multiplicité des ambitions rivales, et c'est la présence du gouvernement pontifical, qu'il est égalemcnit impossible d'évincer, à cause des intérêts qui s'y attachent, et d'absorber, puisque par sa nature même il répugne à l'hérédité.
Mais d'ailleurs, en même temps que la commune de Rome s'ouvre à la noblesse, la papauté se transforme aussi; elle redevient aristocratique et romaine. Elle avait à peu près cessé d'être l'un et l'autre depuis un siècle et demi ; depuis que Henri III avait d'abord entrepris de la réformer malgré elle, en créant des pontifes allemands; et qu'elle s'était ensuite régénérée elle-même en faisant appel, dans sa lutte contre le relâchement des mœurs, contre la simonie, contre l'Empire, aux forces de la chrétienté tout entière. Les plus grands papes du XP et du XIP siècles, Léon IX, Grégoire VII, Urbain II, Calixte II, Hadrien IV, Alexandre III, ne sont pas Romains d'origine; quelques-uns, comme Grégoire VII ou Hadrien IV, sont de très humble naissance; ils n'ont laissé d'autres traces de leur règne que le souvenir de leurs luttes et de leurs triomphes; aucun d'eux ne s'est continué dans une famille désormais associée pour toujours à l'histoire de Rome. Et, de leur temps, le Saint-Siège, errant sur toutes les routes de France ou d'Italie, semblait parfois près de briser les liens mystiques qui l'unissaient à la ville des Apôtres. Au XIIP siècle, dans ses exils ou ses villégiatures, il ne dépasse guère Anagni ou Pérouse, Viterbe ou Rieti; deux papes seulement franchiront les Alpes. Et d'autre part, en
un temps où la tâche la plus urgente semble être de créer TEtat temporel et de le consolider, ce n'est pas par hasard, mais par un très sûr instinct chez ceux qui les élisent, que les papes dont les efforts successifs rétablissent Tautorité du Saint-Siège sur Rome et sur l'état ecclésiastique sont des Romains ou des Campaniens. Presque tous, Gélestin III Orsini, Innocent III Gonti, Honorius III Savelli, Grégoire IX Gonti, appartiennent ou sont alliés à des familles déjà considérables, que leur passage sur le trône pontifical contribue à naturaliser à Rome et à porter au premier rang de l'aristocratie romaine, où elles égalent désormais et éclipsent les familles plus anciennes dont les querelles avaient rempli le siècle précédent. Ges papes établissent une tradition à laquelle on reviendra régulièrement, toutes les fois que les circonstances amèneront les chefs de l'Eglise à agir surtout en souverains temporels. Ghaque pape pousse les siens, les associe à sa fortune; en fait de puissants barons féodaux, plus tard des princes; en retour, il se sert d'eux. Déjà Gélestin III avait enrichi les Orsini de biens d'Eglise. Le règne d'Innocent III, surtout, offre un éclatant exemple de népotisme, et fait voir en même temps les raisons qui excusent le népotisme. Ge pape n'a pas créé moins de quatre cardinaux Gonti; l'un d'eux Ugolino, est le futur Grégoire IX. Il a pris parmi les siens son sénéchal, son camérier, son maréchal. Il a assuré à son frère Richard, grâce à la faveur de Frédéric II, le comté de Sora dans le Royaume, et au prix d'une guerre terrible avec Rome et une partie de l'aristocratie romaine, la riche succession des seigneurs de Poli. Il a voulu faire de son neveu, le fils de ce même Richard, un duc de Toscane et le gendre de Philippe de Souabe. Il a essayé de procurer à un de ses parents la succession du judicat de Gallure en Sardaigne. Il a employé d'autres parents, soit dans l'administration des provinces de l'Eglise, soit à la tête de ses armées, dans les guerres qu'il a soutenues en Sicile en faveur de son pupille, Frédéric IL En un mot, sa famille, qu'il avait la bonne fortune d'avoir très nombreuse, lui a fourni la plupart des hommes d'action et d'épée dont il a eu besoin pour chasser les Allemands de Sicile et gouverner des Etats encore mal assujettis. Si toutes ses ambitions avaient pu être satisfaites, elles lui auraient encore servi à constituer, autour de l'Etat pontifical, et pour y être absorbées un jour, comme une ceinture de principautés vassales de l'Eglise.
Moins le scandale des naissances illégitimes, avouées avec impudence, c'est déjà la conduite que tant de papes du XV^ et du XVP siècles, par politique et par nécessité autant que par affection, tiendront vis-à-vis de leurs fils ou de leurs neveux. Elle était presque imposée à ce gouvernement de prêtres par sa nature même, qui le privait de la force que donne l'hérédité. Personne ne s'en affranchit complètement.
Honorius III, par exemple, montra sûrement vis-à-vis des siens beaucoup plus de discrétion que son prédécesseur. Mais lui-même nous apprend qu'on s'en étonnait et qu'on en murmurait autour de lui. D'ailleurs la grandeur des Savelli date en somme de son règne. Et à voir, sous lui, les troubles civils de Rome prendre le caractère d'une lutte entre Gonti et Savelli, on reconnaît que ces derniers savaient apprécier l'avantage de tenir de si près au trône pontiFical. Enfin il est un point sur lequel Honorius III marche tout à fait sur les traces d'Innocent. Celui-ci ne s'était pas appuyé seulement sur sa famille; bien d'autres membres de l'aristocratie avaient reçu les marques de sa bienveillance. Honorius lui aussi eut une clientèle, si l'on ne s'aperçut pas trop qu'il avait une famille. Les Colonna et les Gapocci furent tout particulièrement en faveur auprès de lui.
En revanche, il se brouilla avec Richard de Sora, le frère d'Innocent III. C'est la loi même du régime. Il est ordinaire qu'un nouveau pape ne puisse satisfaire les espérances excitées par son avènement qu'aux dépens des créatures de son prédécesseur. Même quand ces derniers ne sont pas dépouillés, ils se jugent lésés par le fait seul qu'ils ont désormais des rivaux dans la faveur pontificale. En l'absence d'hérédité, les changements d'influence et de personnel, qui accompagnent partout les changements de règne, sont plus brusques et plus complets. Sous chaque pape, il faut une période de troubles avant que l'équilibre se retrouve. C'est ainsi qu'Innocent III avait eu à faire face, un instant, à une véritable coalition de tous ceux des nobles qui ne faisaient pas partie de sa clientèle personnelle. On avait vu se former deux partis, dont les querelles se confondaient bien quelque peu avec les luttes constitutionnelles entre le pape et la commune de Rome, à propos du sénat, mais qui au fond n'eurent d'autre raison d'être que les intérêts les plus matériels. C'est la ligue des envieux contre les
satisfaits ; et ce sont les Orsini, les neveux de Gélestin III, qui mènent la campagne contre son successeur. De môme, sous Honorius, Richard Gonti se soulève. Et sous Grégoire IX ce sera Luca Savelli, un neveu d'Honorius, qui prendra la tête d'une formidable révolte. Tout cela est le prélude, encore bien modeste, des furieuses rivalités que l'avenir verra naître entre Orsini et Golonna. Gombiné surtout avec le goût instinctif des nouveautés, qui empêche, à chaque interrègne, de nommer un pape trop semblable à son prédécesseur et trop asservi au même entourage, le népotisme engendre son effet ordinaire, qui est l'esprit de clan et de faction.
Il y a toutefois un correctif. Si la papauté n'est pas héréditaire, ses principaux serviteurs ne sont pas amovibles. Des intérêts de famille ou de parti, s'ils ont une fois su se faire une place dans le Sacré Gollège, ne cessent pas d'être représentés en cessant de dominer. On le vit d'une façon frappante sous et après Honorius III. Le cardinal Ugolino d'Ostie joua sous ce pontificat un rôle de tout premier ordre; il ne paraît pas avoir été entraîné dans la brouille de son parent Richard de Sora avec le pape; en 1227, recommandé par les services qu'il avait rendus à l'Eglise, et sans doute aussi par les deux membres de sa famille qu'il avait encore pour collègues, il se trouva naturellement désigné pour la tiare. A onze ans de distance, il succédait à son parent Innocent III. On verra que ce n'est pas, tant s'en faut, le seul exemple de ce genre qu'ait donné le XIIP siècle. Ici encore impossible de ne pas songer à la Renaissance. En moins d'un siècle, de 1455 à 1533, n'a-t-on pas eu deux papes Borgia, deux papes Piccolomini, deux papes Rovere, deux papes Médicis ? L'avènement de Grégoire IX fut un retour de fortune pour les Gonti. Notamment, il rendit à son cousin Jacques le maréchalat, qu'il avait perdu sous Honorius III. Il distingua le mérite éclatant de son parent Grégoire de Montelungo, et commença de l'employer dans les grandes affaires où nous le retrouverons. Surtout il nomma cardinaux deux de ses parents, dont l'un, Rinaldo, est le futur Alexandre IV. De façon générale, et tout en maintenant avec fermeté les droits de l'Eglise, il se montra, dans l'ensemble, favorable à la noblesse romaine, que seules les intrigues de Frédéric II lui aliénèrent en partie.
On aperçoit sans peine les raisons, accidentelles autant que graves, qui amenèrent les cardinaux, en un temps où la Ligue
lombarde et Gênes étaient les meilleurs appuis de la papauté, à lui donner pour successeurs, l'un après l'autre, un Milanais, Gélestin IV, et un Génois très influent en Lombardie, Innocent IV; l'un et l'autre, d'ailleurs, assez bien vus d'abord par l'empereur pour que l'on pût espérer les voir signer une paix très désirée. Mais l'aristocratie romaine ne perdit guère au change. Gélestin IV n'eut pas le temps de manifester des intentions quelconques; Innocent IV, s'il pratiqua le népotisme le plus effréné, ne chercha pas à implanter ses parents dans l'Etat pontifical, où il prit au contraire son point d'appui sur les familles déjà employées par ses prédécesseurs. Sa première promotion cardinalice comprit entre autres Jean Orsini, un petit-neveu de Gélestin III, destiné à devenir le pape Nicolas III. Ge sont aussi des cardinaux romains qu'il employa de préférence pour gouverner l'Etat pontifical, notamment durant sa longue absence. Après lui, on rentra dans la tradition avec Alexandre IV, le propre neveu de Grégoire IX, si généreux à l'égard de sa famille et si faible à l'égard de l'aristocratie. Lorsqu'il mourut, en 1261, sur les soixante-quinze ans qui s'étaient écoulés depuis 1187, date de l'élection de Glément III, il y en avait eu soixante durant lesquels avaient régné des Romains, trenteneuf durant lesquels avaient régné des Gonti.
Un accident, en 1261, et en 1265 la nécessité de continuer une entreprise trop avancée pour qu'il fût possible de reculer, valurent successivement la tiare à deux Français, dont la grande œuvre fut de donner la couronne sicilienne à Gharles d'Anjou. Les élections qui se succèdent désormais, très nombreuses (car aucun des papes de ce temps n'a eu un long règne), très agitées (c'est l'époque des longues vacances auxquelles on cherche à remédier par l'institution du conclave), sont comme le conflit de deux partis opposés : le parti franco-angevin et le parti romain, divisé lui-même de plus en plus en factions irréconciliables. Le premier est représenté par Martin IV, un Français, qui livre à Gharles d'Anjou le sénat de Rome, à l'exemple d'Urbain IV et de Glément IV, et tout l'Etat pontifical; — le second par Nicolas III Orsini, le petit-neveu de Gélestin III, Honorius IV Savelli, le petit-neveu d'Honorius III, Boniface VIII Gaëtani, neveu par sa mère d'Alexandre IV, et le quatrième pape qu'Anagni ait donné à l'Eglise au cours du XIIP siècle. Nicolas III surtout, « si avide d'enrichir ses oursons, »
et Boniface VIII, si passionné pour le « jeu de ce monde, » sont des ligures remarquables où Ton retrouve, exagérés et isolés, quelques traits d'Innocent III : préoccupés, jusqu'au scandale des âmes pieuses, des intérêts temporels du Saint-Siège, ils les confondent volontiers avec ceux de leurs propres familles, et poussent le népotisme au point où, en exaspérant les intérêts rivaux, il devient un danger. Entre ces deux types extrêmes, des transactions forcées aboutissent à des choix ou neutres, ou très recommandables, comme celui du pacifique Grégoire X, ou tout à fait étranges, comme celui de Célestin V. Jusqu'au jour où la victoire de Philippe le Bel, dans son différend avec Boniface VII], amènera aussi la victoire de la France dans cette compétition pour la papauté, qui est un des grands faits de l'histoire politique et religieuse du temps. L'acharnement déployé atteste l'importance des positions dont la noblesse romaine n'entendait pas se laisser déloger. En effet, dans la première moitié da XIIP siècle, on peut dire, en un sens, que le Saint-Siège est un bien dont elle jouit. L'éternel objet de son ambition se trouvait réalisé une fois de plus, et sans les violences et les scandales d'autrefois, en vertu du jeu régulier des institutions, sans même que la papauté y perdît encore rien de sa grandeur internationale. C'est dans l'aristocratie de la Campagne que se recrutent non seulement les pontifes eux-mêmes, mais pour une forte proportion le Sacré Collège et les administrateurs de l'Etat pontifical. Comme il y a des papes presque par droit héréditaire, il y a aussi presque des dynasties de cardinaux ; Conti, Orsini, Colonna, Annibaldi, Capocci. Gaëtani, naissent cardinaux comme jadis les Métellus naissaient consuls. Les avantages ne sont pas moins grands dans l'ordre purement temporel. Nous ne parlons pas seulement des privilèges individuels. Même en tant que classe, l'aristocratie se trouve bien de l'existence de l'Etat pontifical et dans une certaine mesure de ses progrès. On a remarqué avec raison l'instabilité de la propriété seigneuriale romaine au XIP siècle, les échanges, ventes et perpétuelles mutations des fiefs et des domaines. Au XIIP, sous les papes romains réorganisateurs des Etats de l'Eglise, il semble que l'aristocratie ait vu s'affermir sa situation territoriale; les familles déjà en vue à cette époque sont, à peu d'exceptions près, celles-là même qui jusqu'à la Renaissance et au delà, continueront d'occuper le premier rang;
chacune est installée déjà dans la région qui restera, à travers les âges, le centre de ses domaines; la carte féodale de la Campagne est fixée dans ses grandes lignes. Le Saint-Siège protège la féodalité en même temps qu'il l'assujettit de plus en plus à sa suzeraineté assez légère.
Dans l'ensemble, donc, la noblesse romaine a les meilleures raisons du monde pour se rallier autour du Saint-Siège; les règnes d'Innocent III et d'Honorius III, qui en dépit de bien des misères contrastent cependant de façon si marquée avec l'impuissance des pontificats précédents, ont habitué tout le monde à croire à la solidité du régime et à voir dans le pape le grand distributeur des grâces, vers lequel on a tout intérêt à se tourner.
Ce n'est pas à dire que les exceptions manquent, mais elles sont de celles qui confirment la règle. Les raisons même qui à l'ordinaire retiennent le gros de la noblesse dans la clientèle de l'Eglise suscitent l'opposition intermittente de quelques-uns de ses membres. Les jalousies qui, à chaque nouveau règne, s'élèvent contre les nouveaux favoris dégénèrent facilement en révoltes. Puis la prépondérance de la noblesse dans les affaires de la commune de Rome est une tentation, perpétuellement offerte aux ambitieux, de jouer les démagogues et de se faire les porte-parole des revendications du Capitole. Même aux temps héroïques de la République romaine, alors que la grande noblesse, menacée par la révolution communale, faisait pour une fois (ce n'était pas encore sa coutume) cause commune avec la papauté, on avait vu Jordan Pierleone devenir le bras droit d'Arnauld de Brescia. De même, sous Innocent III, Jean Capocci avait été contre le pape féloquent et passionné défenseur de l'indépendance de Rome. Au XIIF siècle, d'ordinaire, le pape intervient dans le choix du sénateur : cela lui assure encore un moyen d'agir sur la noblesse. Mais qu'il survienne une accès de mégalomanie romaine, il est bien difficile au sénateur de le contenir, même s'il ne le provoque pas; sa charge veut de lui qu'il fasse valoir ce que Rome appelle ses droits. Il y a là une nécessité de situation à laquelle plus tard n'échapperont pas davantage les sénateurs étrangers, comme Brancaleone, comme Henri de Castille, y compris les plus dévoués à l'Eglise, comme Charles d'Anjou et ses vicaires. Nombreux sont donc les nobles qui entrent dans l'esprit de leurs fonctions au point de se brouiller
aviBC le pape ; Honorius III en lit l'expérience avec Parenzi ; Grégoire IX avec Jean de Poli et Luca Savelli; exemples d'autant plus frappants que ces hommes appartiennent à des familles qui, à d'autres époques, ont été les plus fermes soutiens de la papauté.
Une aristocratie puissante, que ses intérêts permanents et communs rattachaient au Saint-Siège, que ses intérêts accidentels en éloignaient parfois; une ville agitée de passions également naturelles et invétérées, mais si contraires que toute politique lui était à peu près interdite; tel est le milieu que Rome et la région romaine offraient aux menées de Frédéric II.
11 faut tenir compte aussi de ses propres variations. Elles lui rendirent impossible ce qui de soi était fort difficile : contracter une alliance durable avec la commune de Rome. Car il n'arriva presque jamais que les oscillations de sa politique coïncidassent avec celles des Romains.
En 1220, encore en lune de miel avec l'Eglise, il donne aux Romains soulevés des conseils de soumission; en 1222, il déclare bien haut qu'il ne tolérera de leur part aucune révolte. Mais en 1228, brouillé avec Grégoire. IX, il les pousse à la rébellion par ses excitations et ses largesses. D'ailleurs il ne les soutient guère, ayant jugé plus utile, pour sa justification devant la chrétienté, d'aller en Orient accomplir son vœu de croisade; à son retour, il traite avec le pape, malgré leurs remontrances. Dans la grande crise qui commence en 1231, s'interrompt en 1233 par l'humiliant traité de paix accepté par Grégoire IX, puis reprend et culmine en 1234 avec le sénat de Luca Savelli, alors que les Romains semblent résolus à en finir avec le pouvoir temporel, envoient des agents en Gampanie, en Maritime, en Sabine, dans le Patrimoine, se font partout prêter serment, érigent des bornes qui attestent leur juridiction, réclament des otages, construisent des châteauxforts, Frédéric, au lieu de faire cause commune avec eux, prête au pape le concours qu'il lui devait à un double titre, comme son avoué et comme son vassal, comme empereur et comme roi de Sicile. Dès 1231, il envoie une garnison à Viterbe, pour protéger cette ville contre les agressions romaines ; en 1232, il met les Romains au ban de l'Empire et lève contre eux des troupes jusqu'en Bourgogne et en Allemagne; en 1234, il vient en personne se placer au service du pape; dirige quelque temps les opérations mili-
taires; ses troupes remportent la victoire décisive, qui met virtuellement fm à la guerre; le pape, qui Taccusera plus tard de tiédeur et presque de trahison, le considère alors comme un allié fidèle et se tient si bien pour son obligé qu'il le consulte avant de faire sa paix avec les Romains. Il a expliqué lui-même sans ambages les raisons de sa conduite; il espérait, par un grand service, forcer la main au pape et obtenir enfm son appui dans toutes les difficultés, anciennes ou récentes, avec lesquelles il se trouvait aux prises en Lombardie, en Allemagne et même en Terre Sainte. Il ne réussit qu'à inspirer aux Romains des rancunes qu'ils n'oublièrent pas, quand il voulut renouer avec eux; ce que, déçu du côté de Grégoire IX, il essaya de nouveau à partir de 1236. Ses efforts à cet égard sont des plus curieux. Il n'hésite pas à se mettre en rapports avec eux, par dessus la tête du pape, les convoquant à ses diètes, les traitant presque comme ses sujets, affectant d'oublier qu'ils sont ceux du Saint-Siège. Pour justifier ces empiétements, il n'a pas seulement le souvenir de la singulière co-souveraineté sous laquelle avait si longtemps vécu la capitale commune de l'Empire et de l'Eglise; il a une doctrine, celle-là même que son aïeul Barberousse avait écartée avec une si dédaigneuse brutalité, quand il l'avait entendue, à Sutri, de la bouche des délégués de la République romaine. Il proclame que Rome est le siège et le centre de la puissance impériale ; et avec une précision de juriste, il dérive son propre pouvoir de la lex regia par laquelle le peuple romain aurait transmis aux empereurs tous ses droits de souveraineté. Cette théorie commode, qui justifie son absolutisme, il l'adopte et se met à la développer avec complaisance dans le temps même où Grégoire IX, formulant, avec une logique et une rigueur encore inusitées, des idées depuis longtemps accréditées dans les milieux de la curie, revendiquait pour le Saint- Siège le gouvernement des choses terrestres en même temps que des choses célestes, et afhrmait que l'empereur n'était que le mandataire du pape. Frédéric obéit avant tout au besoin d'opposer système à système, et de trouver des arguments pour sa guerre de plume contre la papauté ; mais il veut aussi se concilier les Romains en touchant leur vanité au point sensible. Qu'il cherche à les piquer par le tableau de leur décadence, ou les comble au contraire d'éloges hyperboliques, c'est sur la même corde qu'il
appuie. 11 a soin de les tenir au courant de ses actes et de l'état de ses affaires, qui, à Tentendre, sont les leurs, gérées par lui, mais pour eux. Veut-il les exciter contre Milan, il leur parle de l'orgueil de cette jeune rivale, qui non contente de prétendre s'égaler à eux, s'est révoltée contre eux en se révoltant contre l'Empire. Vainqueur à Cortenuova, c'est au Gapitole, à l'exemple des anciens Césars, dont il invoque le souvenir en une lettre remplie de réminiscences classiques, qu'il tient à consacrer le carroccio milanais conquis dans la bataille, à la fois comme trophée de sa victoire et comme gage de sa volonté de relever l'ancienne splendeur de Rome. Partout dans ses lettres revient l'idée que leur passé oblige les Romains à faire de grandes choses, et surtout à être fidèles à l'Empire et à épouser sa querelle. Malheureusement ces avances, qui auraient été si bien accueillies quelques années auparavant, arrivaient maintenant trop tard. Les « quirites » voulaient bien recevoir les politesses de « leur empereur, » mais n'entendaient plus se priver des largesses du pape. L'audace de Grégoire IX triompha de leurs dernières indécisions; il vint s'installer à Rome, à la tin de 1237, y força l'enthousiasme du peuple, et y établit solidement son inlluence. En 1239, c'est du Latran qu'il lança l'anathème contre Frédéric, et celui-ci put se plaindre amèrement que <■( le pontife romain eût fait à Rome, contre l'empereur romain, ce qu'il n'aurait pas osé tenter ailleurs ». Dans les derniers mois de son règne, Rome fut pour le pape presque une prison, car les troupes impériales rôdaient aux alentours, et tenaient la Campagne, mais aussi un asile inviolé. Il avait eu la main heureuse en appelant au sénat, par un de ses derniers actes, le chef de la famille Orsini, Matteo Rosso; un des grands sénateurs de la Rome du Moyen-Age et qui, par une exception presque unique, apporte à défendre l'autorité pontificale autant d'énergie que la plupart de ses prédécesseurs ou successeurs en mirent à la combattre. Sous l'influence de cet homme remarquable, les Romains poursuivirent la guerre contre l'empereur pour leur propre compte, même quand Grégoire IX ne fut plus là pour la leur prêcher. Par contraste avec un Sacré Collège terrorisé, ils semblèrent un instant les vrais héritiers de la pensée du grand pape. Tandis que les cardinaux négociaient, ils prenaient l'initiative d'une coalition de villes dirigée contre Frédéric II ; une première fois, ils arrachèrent au Sacré
Collège hésitant l'élection de Gélestin IV; ils faillirent, sur sa réputation d'impérialiste, fermer leurs portes à son successeur Innocent IV; mieux renseignés, ils lui firent un accueil triomphal; et quand il crut devoir mettre les Alpes entre son adversaire et lui, ils lui restèrent fidèles, sans découragement ni défaillance. Histoire vraiment singulière que celle des rapports de Rome avec son souverain ! On ne peut parler du dévouement à l'Eglise d'une ville qui, en cinquante ans, a chassé cinq fois le pape. Mais comment oublier qu'à l'heure décisive, et quand leur concours lui aurait permis d'écraser la papauté, les Romains se sont refusés à Frédéric II ?
Rome considérée dans son ensemble obéissait à de puissants courants d'opinion dont Frédéric II n'avait pas su profiter, et qu'il ne dépendait pas de lui de créer à son gré. Toujours, au contraire, il peut agir sur les volontés individuelles. Sans parler des mécontentements provoqués par le Saint-Siège lui-même et qu'il ne tient qu'à lui d'exploiter, il a ses moyens personnels d'intimidation ou de séduction, auxquels la noblesse romaine ne se montre pas insensible. Ce sont d'abord les concessions de fiefs dans le Royaume. Innocent III, du temps où il disposait en maître des baronnies siciliennes, s'en était servi pour récompenser ses clients. Il y avait quelque danger à orienter de ce côté l'ambition des nobles romains. Car si Frédéric, affranchi de la tutelle du Saint- Siège, s'était hâté de révoquer ces concessions, qui appauvrissaient sa couronne, et sans profit politique pour lui tant qu'il restait en paix avec l'Eglise, il s'empressa d'en accorder de semblables dès qu'il fut en lutte avec elle, et voulut débaucher ses sujets. Dans les deux cas, les bénéficiaires sont souvent les mêmes; ils n'ont qu'un principe, demander à qui peut donner. — Ce sont aussi les carrières brillantes que l'on peut faire dans l'administration impériale; en 1236, Frédéric écrit aux Romains qu'il compte honorer leur ville de toutes manières, et notamment dans la personne de quelques-uns de leurs concitoyens, auxquels il réserve les plus hautes charges; il nomme Napoléon Orsini, Jean de Poli, Otton Frangipani, Angelo Malabranca. — C'est parfois la corruption pure et simple : en 1236, un de ses clients, Pierre Frangipani, flanqué d'un trésorier (( dont la bourse est bien garnie des dépouilles du Royaume, » monte à Rome une véritable agence pour l'achat à bureau ouvert
des consciences à vendre; elles étaient nombreuses; on prête de l'argent aux nobles, on en emprunte aux banquiers romains; sûr procédé pour attacher les uns et les autres à la fortune de l'empereur. — C'est enfm la contrainte et la force; les expéditions faites par Frédéric autour de Rome, presque chaque année, de 12^i0 à 1244, ont pour principal objet de provoquer des défections dans l'aristocratie et jusque parmi les cardinaux romains, qu'il atteint ou menace dans leurs domaines de la Campagne. Ces procédés ont une efficacité sérieuse, et dès que l'empereur les emploie, il est presque sûr de forcer quelques adhésions; il obtint un instant, au temps de Grégoire IX, l'alliance déclarée du cardinal Jean Colonna, et la neutralité bienveillante du cardinal Rinaldo d'Ostie, le futur Alexandre IV. Mais cette efficacité individuelle est momentanée; selon l'intérêt qu'on y trouve, et selon qu'on a plus à craindre ou à espérer du pape ou de l'empereur, on se porte d'un côté ou de l'autre. Aux intrigues et aux séductions impériales s'opposent d'ailleurs celles du pape, qui sont de même ordre et ont des succès semblables. L'histoire de quelques grandes familles servira d'exemple. Prenons les Conti de Poli. Richard, le fondateur de la maison, avait reçu de Frédéric II, ou mieux d'Innocent III, par les mains de Frédéric, le comté de Sora, dans le Royaume; Frédéric le lui enleva en 1221; mais dès sa première excommunication donna à son fils Jean, en compensation, le comté de Fondi. La conséquence fut que Jean Conti, en 1229, fit échouer, par sa résistance énergique, la première tentative dirigée contre le Royaume par l'armée pontificale, par « l'armée des clefs ». A la paix, Grégoire IX obtint que Fondi fût rendu à son légitime propriétaire; mais Jean Conti, dédommagé par le comté d'Alba, n'eut pas à se plaindre. Aussi, bien qu'en 1236 l'empereur le considère comme un homme sur lequel il peut compter, la surenchère d'une alliance de famille suffit-elle à le rapprocher du pape. Dans les années suivantes, sans abandonner d'ailleurs le parti de l'Eglise — il participe à la conclusion de la ligue des villes anti-impérialistes, — il sentit le besoin de protéger ses domaines contre les ravages des troupes siciliennes, et de contracter une espèce de contre-assurance contre le succès du parti opposé. Sa fille épousa un des nombreux bâtards de l'empereur, Frédéric d'Antioche, et lui apporta, sur une partie de l'héritage des anciens sires de Poli, et notamment sur
Saracinesco et Anticoli, des droits qui passèrent à leur fils Conrad d'Antioche. C'est ainsi que ce dernier personnage, destiné à devenir, pour un quart de siècle, l'indomptable adversaire des papes et de la maison d'Anjou, devint possesseur, dans l'Etat pontifical et sur les confins des Abruzzes, des imprenables nids d'aigle qui lui servirent de places de sûreté. En attendant de produire pour le Saint-Siège de si fâcheuses conséquences, cette alliance de famille témoignait de la promptitude à se retourner qui caractérisait Jean de Poli, pas plus d'ailleurs que les autres membres de l'aristocratie romaine. Les Prangipani n'ont pas des avatars moins singuliers. En vertu de privilèges d'authenticité douteuse, émanés de la reine Constance, veuve de Henri VI, ils revendiquaient dans le Royaume la terre d'Otrante et la principauté de Tarente. C'est peut-être l'espoir de se les faire attribuer qui les détermina, en 1228, à reconnaître Frédéric comme suzerain et à reprendre de lui en fief leurs palais et leurs autres biens dans Rome. On a vu le rôle de Pierre Frangipani en 1236. En mars 1244 encore, deux de ses parents, Henri et Jacques, cédaient à l'empereur la moitié du Colisée et des palais adjacents qu'ils tenaient en fief de l'Eglise. Ce qui ne les empêcha pas dès le mois de mars de s'excuser auprès du pape et d'obtenir de lui l'annulation de leurs engagements. Mêmes évolutions enfm chez les seigneurs de Vico; cette famille trouvait, dans son fief de la préfecture, qu'il lui fallait bien tenir de quelqu'un, empereur ou pape, les meilleures raisons du monde pour être toujours du parti du plus fort. Au temps de la guerre entre Otton IV et Innocent III, Pierre II, oubliant l'hommage prêté au pape en 1198, avait pris fait et cause pour le premier. Son fils Jean II figurait, en 1234, durant la guerre contre Rome, dans le camp impérial qui se confondait alors avec le camp pontifical. Après 1240, entraîné sans doute par les premiers succès de l'empereur, Pierre III de Vico se prononça pour lui; mais dès juillet 1244 il faisait sa soumission au pape; il est à croire que son concours ne fut pas inutile au succès de l'aventureuse évasion d'Innocent IV à travers le Patrimoine; il ne cessa pas désormais d'être en grande faveur auprès de lui.
Par ces exemples, que l'on pourrait multiplier, on voit dans quelle mesure il est permis de parler d'un parti impérialiste romain. De même que dans les Romains, tour à tour idéalistes
jusqu'à la chimère, ou grossièrement intéressés, les plus rebelles des sujets, ou les plus prompts aux acclamations, on ne retrouve pas les traits qui frappent à première vue chez les citoyens des villes lombardes ou toscanes : l'esprit positif jusque dans la passion, la fixité dans les desseins, l'horizon volontairement borné, les passions tenaces jusqu'à la monotonie, et que l'on ne sait dans quel camp les ranger; — de même, il ne se forme pas chez eux de factions compactes, disciplinées, attachées à des alliances étrangères adoptées une fois pour toutes. Il y a presque toujours à Rome quelques nobles qui regardent du côté de l'empereur; mais ce ne sont jamais longtemps les mêmes.
Dans les autres provinces de l'Etat pontifical domine la civilisation urbaine, comme dans la Toscane et la Lombardie; l'histoire du pays, c'est l'histoire des villes; et elle s'explique tout entière par la condition faite aux villes à la fm du XIP siècle, et leur ardent désir de l'améliorer. Ailleurs, un pareil intérêt commun a provoqué la formation de ligues, qui se sont donné pour tâche de conquérir d'un coup, en faveur de toutes, les avantages dont chacune avait besoin. Telle avait été, à certains moments de son histoire, la Ligue lombarde; telle avait été l'éphémère Ligue toscane. Ici l'extrême morcellement, le défaut d'unité géographique, les communications difficiles sont des obstacles insurmontables à l'esprit d'association; U^s groupements qui se formèrent n'eurent jamais ni durée ni puissance. C'est une autre tactique que les circonstances conseillaient.
Dès qu'on observe les villes du Patrimoine, mais plus encore celles du Duché, et surtout celles de V « inconstante » Marche — l'expression devient proverbiale, — rien ne frappe autant que leur xersatilité. Elles en donnent la preuve tout de suite : soulevées presque toutes contre l'Empire, après 1197, elle seraient presque toutes revenues à Philippe de Souabe si ce prince avait eu le temps de prononcer plus énergiquement et de continuer sa tentative de 1204 pour rétablir ses affaires en Italie; les communes qui firent bon accueil à son légat, Lupold de Worms, sont celles-là même (( qui avaient précédé toutes les autres dans la révolte contre la
domination allemande U) ». Dans la suite elles continuent : au cours aes guerres entre le Saint-Siège et l'Empire, il en est bien peu qui n'aient changé plusieurs fois de camp; et souvent leurs variations sont d'une brusquerie singulière.
On pourrait croire qu'elles cédaient à l'intimidation ou à la force. Mais l'explication ne vaudrait pas toujours. Beaucoup d'entre elles, au contraire, se sont montrées capables de résistance énergique; mais telle qui a tenu tête à une attaque vigoureuse cède tout d'un coup, avec une inconséquence apparente, alors que le danger semble passé. La victoire n'est pas nécessaire pour obtenir les soumissions; mais la puissance matérielle et le prestige ne suffisent pas pour les assurer. C'est à peu près sans coup férir que la Marche presque entière, en 1240, se jeta dans les bras de Frédéric; elle l'abandonna, en 1247-1248, alors que rien encore n'avait ébranlé sérieusement sa position; le fait décisif, la défection d'Iesi, se place avant l'échec de Vittoria, et il est dû, on le verra, à de tout autres causes qu'une décadence du prestige impérial.
Raisonnant par analogie, on pourrait encore supposer l'existence de factions intestines, tour à tour victorieuses, et qui auraient fait prévaloir successivement des politiques opposées. On s'aperçoit bien vite qu'il n'en est rien. Car c'est par une exception unique, curieuse et négligeable à la fois, que Viterbc, dans les années quarante, reproduit le spectacle auquel la Lombardie nous a habitués : guerres de rues, exils et confiscations, suivis de retours de fortune et de représailles; alliances contraires auxquelles on s'attache avec passion. Ailleurs les discordes sont moins haineuses : l'irritante et obsédante question des bannis n'empoisonne pas, comme en Lombardie, toute la vie politique. Surtout on n'y mêle guère le pape et l'empereur. A cet égard, deux faits sont caractéristiques. D'abord, les querelles qui ont surgi un peu partout entre nobles et popolani s'apaisent d'ordinaire à l'heure où les uns et les autres se trouvent en présence du grave problème du choix à faire entre deux souverains : l'historien du régime social et des institutions municipales devrait en tenir compte; l'historien des partis de l'Empire et de l'Eglise a le droit de les négliger. Sur ce choix même, il ne semble
(1) Winkelmann, Philipp von Schwaben und Otto von Braunschweig, I, 356.
pas qu'on se soit beaucoup divisé. Sans doute, là aussi, quand une ville passe du pape à Tempereur et inversement, il reste souvent quelques hommes trop compromis dans la politique momentanément abandonnée pour être capables de se rallier à la politique momentanément triomphante. Ces irréconciliables malgré eux n'ont pas d'autre ressource que l'exil. Ainsi chacun des deux pouvoirs rivaux a ses a traîtres » et ses « rebelles ». Mais ils ne sont pas en grand nombre, et la conduite de leurs concitoyens est tout à fait remarquable : ils cherchent à empêcher ou à limiter les proscriptions. Tandis qu'en Lombardie on en est venu à ne plus concevoir que le souverain puisse être impartial, et à ne plus désirer qu'il le soit, et qu'on le prend pour qu'il ne le soit pas, dans l'Etat pontifical il arrive souvent qu'on réclame de lui une promesse d'amnistie, et l'on multiplie parfois les précautions pour en assurer le respect. Certaines villes stipulent que l'empereur ne pourra prendre chez elle d'otages, même sous forme détournée, et par exemple en appelant à sa cour, sous prétexte de service militaire ou de fonctions à exercer, les hommes qu'il regarderait comme suspects. Ce n'est pas là le fait d'un parti qui vient de l'emporter sur des adversaires. Si l'on s'efforce avec tant de soin que la vengeance ne soit pas la conséquence du revirement survenu, c'est qu'elle n'en a pas été l'objet, ni l'esprit de parti la cause. Ce revirement est l'œuvre de la masse de la population, à peu près unanime, et qui s'inspire de l'intérêt de la cité, toujours identique à lui-même bien que servi par des moyens opposés.
Les villes retrouvent, plus encore par instinct que par calcul, la tactique qui conviendra toujours à des faibles, objet du conflit de deux grandes puissances, désireux, au fond, de s'affranchir de l'une et de l'autre, incapables de résister en face à chacune d'elles, mais favorisés par leur rivalité même. Le secret en tient. en deux mots : quand il s'agit de se donner un maître, être aussi attentives aux conditions qu'indifférentes à la personne. Parfois, elles proclament leur neutralité. Dès 1199, les petites villes marchigianes de San Severino et Pabriano, contractant une alliance, en exceptaient à la fois le pape et Markward d'Anweiler ou tout autre représentant de l'Empire dans la province. Dans le Patrimoine surtout, la clause : « sauf contre l'Empire et TEglise » se rencontre sans cesse dans les traités. Elle se comprend, de la part de villes plus favo-
risées que les autres, qui en somme n'ont pas trop à se plaindre et n'éprouvent pas le besoin de changer. Ailleurs on trouve que l'abstention, d'ailleurs difficile, ne rapporterait rien à qui s'y renfermerait . il vaut mieux spéculer sur les embarras et les intérêts des belligérants, en profiter pour dicter ses conditions et pour se faire payer très cher ses services par celui dont on se proclame les loyaux sujets; il faut surtout savoir retourner promptement sa position, et se rappeler qu'une défection opportune rapporte plus qu'une loiigue fidélité. Les villes stipulent un salaire pour tous leurs actes, se vendent au plus offrant, changent de parti à chaque surenchère, se font régulièrement confirmer par le pouvoir auquel elles se rallient ce qu'elles tenaient du pouvoir qu'elles trahissent, et ainsi ne perdent jamais rien, et s'arrangent toujours pour gagner quelque chose ; n'oublient pas que la fortune et elles-mêmes peuvent changer, et ne s'imaginent donc pas qu' un diplôme impérial ou pontifical a perdu toute valeur parce que l'autorité dont il émane ne triomphe pas, ou qu'elles-mêmes l'abandonnent; collectionnent au contraire dans leurs chartriers, avec une impartiale prévoyance, des privilèges semblables émanés d'autorités opposées, et poussent parfois jusqu'au raffinement le soin de s'assurer contre toute éventualité. On vit par exemple Macerata prendre la peine de rédiger d'un acte qu'elle passait deux exemplaires, datés l'un des années de l'empereur, l'autre des années du pape, toute prête, suivant les besoins, à produire l'un ou l'autre.
11 est possible, sans se perdre dans les détails, de bien mettre en lumière cette politique. Elle a obtenu d'incontestables résultats; et si l'on compare la situation des villes au temps où Innocent III fonde l'Etat pontifical avec celle qu'elles avaient conquise vers le milieu du XIIP siècle, on sera frappé de la différence. Et l'Empire et l'Eglise avaient dû céder beaucoup des droits qu'au début ils revendiquaient l'un comme l'autre. Ils avaient reculé parallèlement, l'un ne pouvant continuer de réclamer ce que l'autre avait cessé d'exiger. Ces progrès des villes n'ont pas été le plus souvent accomplis d'un seul coup. Ils ont été consacrés par de nombreux privilèges dont chacun, d'ordinaire, ajoute quelque chose au précédent. Si on les classe par ordre chronologique, un fait apparaît avec évidence, et apparaîtrait mieux encore si la série des documents conservés était plus complète. Ils ne se répartissent pas
également sur cette longue période d'un demi-siècle. Ils se présentent par groupes, à certaines époques.
C'est ainsi que l'on a successivement :
1" La série des chartes d'Innocent III pour les villes de la Marche, en 1200 (sous forme de concessions gracieuses, ce sont de véritables traités qui déterminent les impôts et cens dus à la curie; qui précisent et garantissent les droits existants, avantage déjà considérable; qui les élargissent parfois; qui généralisent les institutions consulaires et accordent peut-être un peu plus de liberté dans les élections; mais la podestatie, qui à ce moment même se répand ailleurs, reste encore interdite ici).
2° Le privilège de Philippe de Souabe pour Assise; seul témoignage subsistant de l'empressement que beaucoup de villes avaient mis à soutenir ce prince.
3° La série très importante qui date de la lutte entre Otton IV et Innocent III. Otton avait remis toutes choses sur le pied d'autrefois. Les actes par lesquels il investit Azzo d'Esté de la Marche d'Ancône, et Diephold de Schweinspeunt du Duché de Spolète, disent en toutes lettres qu'ils tiendront ces grands fiefs dans les mômes conditions que les avaient tenus Markward d'Anweiler et Conrad d'Urslingen. Tout changea quand l'empereur, en conflit avec le pape, eut à prévenir les défections que son adversaire provoquait. De 1210 à 1214, ce sont d'un côté les chartes émanées d'Otton lui-même ou de Diephold en faveur de Foligno, de Gubbio, de Spolète, de Fabriano, de Fermo, d'Ancône; de l'autre, le privilège du pape pour Pérouse, et surtout les nombreuses faveurs que les villes marchigianes reçurent d'Aldobrandino d'Esté. Celui-ci avait succédé, comme vassal et représentant du Saint-Siège, à son père Azzo, lequel avait donné à ses administrés l'exemple de la souplesse, en passant de l'empereur au pape, et s'était fait confirmer par le second le fief reçu du premier. Pressé de prendre possession, Aldobrandino se montra généreux : Osimo, Fano, lesi, Fabriano, Fermo, eurent occasion de s'en apercevoir. On remarquera que Fermo et Fabriano figurent sur les deux listes : sous des formes différentes, ce sont à peu près les mêmes concessions qu'elles surent se faire accorder de part et d'autre. Le caractère commun de presque tous ces privilèges, c'est d'accroître la banlieue des villes bénéficiaires. Quelques-unes obtinrent leur comté tout entier.
— D'ailleurs, sauf de rares exceptions, ces conquêtes ne furent pas durables. A partir de 1221, l'entente qui régna d'abord entre Frédéric II et le Saint-Siège permit à celui-ci de reprendre ses sujets en main, non sans vive résistance de leur part. Les anciens partisans du pape n'apportèrent pas à cette lutte moins d'énergie que les anciens partisans d'Otton; leur loyalisme n'allait pas jusqu'à se laisser dépouiller par l'autorité, même légitime, de ce qui leur avait été promis.
4" Les privilèges accordés par Rainald d'Urslingen, au cours de son incursion dans la Marche, en 1228, à Osimo, San Ginesio, Ripatransone, Recanati.
5° Enfm, à partir de 1239, les faveurs de toutes sortes, dont l'énumération même serait impossible ici, que prodiguèrent à l'envi l'empereur et le pape. Jamais crise n'avait été plus violente; mais jamais aussi les villes ne reçurent et ne prirent davantage. Presque toutes en sortirent avec leur territoire agrandi, leurs franchises accrues ; la plupart, notamment, sont désormais en possession incontestée de la podestatie.
Ainsi la guerre entre le Sacerdoce et l'Empire est profitable aux villes de l'Etat pontifical. Elles savent en tirer un merveilleux parti; tous leurs progrès s'expliquent par là. Que la paix règne, au contraire, soit par l'accord des deux pouvoirs, soit par l'effacement momentané de l'Empire, et aussitôt elles reperdent une partie du terrain gagné. Après 1221, et surtout de 1230 à 1239, on vit ainsi le Saint-Siège empiéter peu à peu sur elles, et par les méthodes qu'il a toujours suivies dans ses rapports avec ses sujets. Il viole moins encore leurs droits qu'il n'exerce rigoureusement les siens propres, les faisant déterminer par de soigneuses enquêtes, et ne négligeant rien pour les défendre. Un document mémorable manifeste l'esprit et permet de mesurer les résultats de cette politique. C'est la constitution du 16 janvier 1234, par laquelle Grégoire IX déclarait inaliénables les patrimoines de l'Eglise, sauf avis unanime du Sacré Collège. « Par précaution, et pour les enchaîner par les liens d'une interdiction particulière, » il énumérait les plus importants. Nous citerons quelques noms seulement, ceux qui reparaîtront le plus souvent dans ces pages; et les noms aussi des rivaux dont le Saint-Siège, sans les désigner, visait les convoitises. C'est la région du lac de Bolsène (Valentano, le Valdilago, Marta et
risola Martana, Acquapendente) revendiquée contre Vilerbe et surtout contre Orvieto; — San Gemini, Stroncone, Miranda, Otricoli, contre Narni; la Terra Arnolia et l'abbaye de Perentillo, contre Spolète; — Tordipalma, contre Fermo. On a là comme un catalogue des conflits que la curie entretenait de longue date contre les villes de l'Etat pontifical, et une curieuse contre-partie des concessions ou des tolérances auxquelles elle dut se résigner pour un temps, dès que les circonstances changèrent.
Etudions maintenant sur quelques cas particuliers le manège des villes. Rous en choisirons trois, lesi et Fermo dans la Marche, Spolète dans le Duché. L'extrême analogie de leur histoire est instructive.
Privilégiées toutes deux par Innocent III, en 1200, lesi et Fermo avaient tiré très bon profit de la guerre entre Otton IV et la curie. La première s'était fait accorder par Aldobrandino d'Esté la jouissance de son comté, d'une part, et de l'autre la confirmation du traité, fort avantageux pour elle en ce qu'il lui ouvrait l'accès de la mer, par lequel elle avait obligé sa voisine Siiiagaglia à lui céder Monsanvito, Albarello et Morro, trois localités que Frédéric Barberousse avait jadis détachées du comté de Sinagaglia pour en faire un domaine impérial. A la seconde, pour ses adhésions successives à des partis contraires, Otton IV et Aldobrandino avaient l'un après l'autre payé le même prix : la concession du rivage de la mer, y compris Tordipalma, un important domaine de la couronne. Spolète nourrissait quelques ambitions très tenaces : la Terra degli Arnolfi, ou région montagneuse qui la séparait de Terni; — la vallée de la Nera, et notamment Cerreto, l'abbaye de Perentillo, la seigneurie d'Arrone; — enfin Trevi, qu'elle disputait à Poligno. Elle avait d'assez longue date obtenu l'hommage de Perentillo; par Diephold de Schweinspeunt, elle se fit reconnaître un droit de préemption sur le territoire de Trevi, qui devait être détruite, et des droits éventuels sur une dépendance de Perentillo, Castelritaldi. Après 1221, dans la Marche comme dans le Duché, les villes furent forcées de tout rendre. Ce n'est également que d'une manière tout à fait temporaire que Spolète put se refaire prêter serment, en 1221, par Cerreto ; en 1229, par les sires d'Arrone.
Le Saint-Siège trouva même moyen de fortifier beaucoup sa posi-
tion. Dans le diocèse de Fermo, il n'était pas seul en présence de la commune. L'évêque, en vertu de privilèges impériaux qu'Innocent III n'avait pu moins faire que de confirmer, était investi du comté; l'abbaye de Parfa, en Sabine, jouissait de domaines considérables. Chose curieuse, le rétablissement de l'autorité pontificale fut fatal à ces seigneuries ecclésiastiques. Leurs vassaux n'aspiraient qu'à rejeter leur suzeraineté pour se ranger sous celle du Saint-Siège, plus éloignée et donc moins gênante. Le pape eut beau reconnaître leurs droits, ses propres représentants s'obstinèrent à les violer. En 1236 enfin, Sinibaldo Fieschi, le futur Innocent IV, étant recteur de la Marche, une transaction intervint. Elle attribuait au Saint-Siège le domaine immédiat sur la plupart des bourgs épiscopaux, notamment Sant'Elpidio, Givitanuova, Macerata; il s'y joignit bientôt Ripatransone. Les biens de Farfa eurent en grande partie le même sort. Entre les mains de la curie, tous ces domaines étaient bien mieux à l'abri des convoitises de Fermo. C'est aussi, à coup sûr, pour opposer une barrière à celles de Spolète, qu'Honorius III érigea Terni en un évêché exempt, que Grégoire IX détacha administrativement du Duché. La Terra Arnolla se trouvait comprise dans la circonscription du nouveau diocèse ; il avait paru opportun de la rattacher directement au Saint-Siège, au temporel comme au spirituel.
Les événements de 1239 vinrent tout remettre en question. Les trois villes dont nous retraçons l'histoire avaient trop lieu de se plaindre pour que leur fidélité pût être bien solide. lesi fut la première cité de la Marche à se donner à l'empereur. Elle était son lieu de naissance, son « Bethléem, » ne craignait-il pas de dire; elle avait été de sa part l'objet d'avances particulièrement pressantes et caressantes; mais le sentiment eut bien moins de part à sa conduite que l'intérêt: Enzio, le fils de Frédéric et son représentant dans la Marche, lui accorda aussitôt son comté, et la substitua dans tous les droits de l'Empire sur Monsanvito, Albarello et Morro ; c'était le rétablissement du privilège d'Aldobrandino d'Esté, auquel s'ajoutèrent la pleine liberté de faire des statuts, la limitation des appels aux fonctionnaires impériaux et le droit de commercer librement sur toute la côte, de l'embouchure de l'Esino jusqu'au mont Gargano. Fermo et Spolète résistèrent (Fermo repoussa même une attaque des impérialistes), et Grégoire IX put
espérer les retepir par des demi-sacrifices. Le l^"" septembre 1240, il concédait à Spolète tous les revenus que l'Eglise tirait de son diocèse, à Texception de ceux qui étaient destinés à l'entretien des forteresses; en mai 1241, il accordait à Fermo, outre certaines immunités judiciaires, le privilège de ne relever que de lui-même et d'être exempte de l'autorité des recteurs de la Marche. Mais le cadeau fait à Spolète était illusoire, tant que l'empereur dominerait en maître dans tous les environs de la ville, ce qui était le cas. 11 s'était substitué à l'administration pontiticale dans la possession du Val di Nera et de la Terra Arnolfa; c'est de lui seul désormais qu'on devait attendre des faveurs effectives. Les Spolétains s'y prirent si bien que dès 1241 il pouvait leur rendre ses bonnes grâces, leur confirmer toutes leurs franchises, tout leur territoire, y compris Cerreto et des droits sur Arrone, et leur promettre de ne jamais bâtir dans leur banlieue aucune forteresse. — Quant à Fermo, rien ne pouvait la satisfaire que sa Rivière. Ne l'obtenant pas encore du pape, elle jugea qu'il valait mieux la recevoir de l'Empire que s'en passer; dès 1242, elle se la faisait donner par le vicaire impérial Robert de Gastiglione. — Il faut ajouter que les anciens bourgs épiscopaux du diocèse n'avaient pas attendu si longtemps pour adhérer à Frédéric. Ils trouvaient l'occasion excellente de faire sanctionner leur immédiateté par un pouvoir encore moins enclin que le Saint-Siège à respecter les juridictions ecclésiastiques. Se déclarer impérialistes, tandis que leur évêque restait fidèle au pape, c'était s'affranchir de lui une fois de plus. Heureusement pour la curie, les concessions de Frédéric, si étendues qu'elles fussent, laissaient cependant place à des surenchères. Là même où il permettait expressément l'élection du podestat, comme il le fit à Fermo, il se réservait une surveillance et une confirmation gênantes. Il n'avait pas lâché la Terra Arnolfa; il prit même soin d'en faire déterminer les limites par une soigneuse enquête. Impuissant à satisfaire tout le monde, il dut, au mépris de son propre privilège, empiéter, au profit d'Ascoli, sur la Rivière de Fermo. C'était son tour de faire des mécontents. Pour ruiner sa puissance par la base, il suffisait d'un adversaire habile à exploiter ses fautes inévitables, et résolu à payer les défections au prix qu'il faudrait. Il se rencontra en la personne de Renier Gapocci, cardinal de Sainte-Marie in Cosmedin; un homme dont le rôle fut décisif.
Il débuta par un coup de maître, en achetant Spolète. Car le retour de Spolète fut débattu comme une affaire; la ville ne se donna pas dans Tespoir d'une récompense; elle se vendit, au sens propre du mot, à des termes cyniquement convenus d'avance. Le privilège du cardinal, en date du 13 novembre 1247, répétait en substance la charte impériale de 1241, mais en y ajoutant la Terra Arnolfa et le territoire de Ferentillo; il transférait en outre aux Spolétains les droits que Foligno avait sur Trevi; il s'engageait à ne pas traiter sans leur aveu avec leurs adversaires ; il leur reconnaissait le droit de faire des statuts et d'élire leur podestat; tous les procès, même les plus importants, en première instance, et en appel jusqu'à concurrence de cent livres, ressortiraient à leurs magistrats municipaux; enfin ils ne seraient tenus au service d'ost que pour huit jours seulement, et dans les limites du Duché. C'est sur ce pont d'or qu'ils passèrent. — Ils ne firent que précéder lesi. Le 13 février 1248, cette ville, réconciliée avec l'Eglise, recevait du cardinal Renier, en échange d'un don de 3,300 livres Ravennates, une charte qui reproduisait presque exactement celle d'Enzio : mêmes concessions territoriales, sous réserve des droits des églises d'Iesi et Sinigaglia, mêmes immunités judiciaires, avec exemption de tout péage dans les villes fidèles à l'Eglise; et en plus le libre choix du podestat et des agents chargés d'administrer le territoire. Restait à obtenir la confirmation du pape ; on n'était pas sans quelques doutes à cet égard, puisque le capitaine général de l'Eglise dans la Marche dut s'engager personnellement à s'entremettre à cet effet. Il ne réussit du reste pas tout de suite; de Lyon, Innocent IV fit une réponse évasive, alléguant son éloignement, qui l'empêchait de peser les circonstances ; l'inconvenance de paraître se laisser extorquer de pareilles faveurs; le danger d'encourager les autres à en demander tout autant. Malgré ce demirefus, qu'ils ne voulurent pas croire définitif et qui ne le fut pas en effet (Alexandre IV devait être plus large qu'Innocent IV), les gens d'Iesi ne se ravisèrent pas. — Le 28 septembre 1248, ce fut le tour de Permo, moyennant la jouissance de sa Rivière, de (( rejeter le joug de la tyrannique servitude ». Elle fut -suivie de plusieurs des bourgs du diocèse, Ripatransone (naturellement contre promesse d'immédiateté), Givitanuova, et momentanément Macerata. Elle revint à l'Empire, en 1250, mais par force; elle ne
fit pas attendre sa soumission à l'Eglise en 1251. Détail curieux, elle en fut alors récompensée aux dépens de l'abbaye de Farfa. Celle-ci ne recouvra pas le peu de biens que lui avait jadis laissés l'administration pontificale, et que l'administration impériale s'était empressée de lui enlever en 1239. En somme, Permo et la curie s'étaient coalisées contre les seigneuries ecclésiastiques de la région. C'est d'ailleurs l'origine d'une situation curieuse : quand elles se brouilleront de nouveau, l'évêque de Permo, n'ayant rien à perdre, et dépouillé en somme par le Saint-Siège, fera cause commune avec sa ville épiscopale, dans l'espoir de recouvrer par elle quelque chose de ses anciens domaines.
Voilà bien des inconstances lucratives. Veut-on une contrepartie, on la trouvera dans le loyalisme incorruptible, parce que récompensé d'avance, d'Ancône ou de Pérouse. Ancône a reçu d'Otton IV le droit de battre monnaie, les revenus de son port et son comté ; par une exception unique, Honorius III lui a laissé tout cela. Ajoutons que du pape elle peut attendre une protection efficace pour son commerce d'outremer. A quoi bon alors le trahir? Pérouse, en passant sous la domination pontificale, avait conservé les grands avantages qu'elle tenait de l'Empire, et qui l'égalaient presque à Pise, la plus favorisée des communes toscanes : libre élection des consuls, jouissance du comté, juridiction déjà presque souveraine. Innocent III les accrut encore, tout de suite, en renonçant aux appels et en permettant la podestatie; en 1210, il en vint à reconnaître à la ville si bien traitée le droit de révolte, s'il manquait à ses engagements; c'était la regarder comme une alliée, non comme une sujette. Pérouse n'avait rien à demander à l'Eglise, et elle avait à prendre à l'Empire : Castiglione Chiusino, quelque temps possédé, toujours convoité. Orvieto reçut beaucoup moins qu'Ancône ou Pérouse, mais on lui laissa prendre, ce qui en revenait presque au même : le pape ferma les yeux sur l'occupation de Valdilago; il ne paraîtra s'en apercevoir qu'après 1250. Ainsi expliquée, la fidélité n'a rien d'anormal d).
Ancône, ou Pérouse, ou Orvieto, sont d'ailleurs des exceptions. La très grande majorité des villes sont du type d'Iesi, de Fermo
(1) Il faut ajouter que Pérouse et Orvieto ont une politique toscane. Elles soutiennent d'ordinaire Florence contre Sienne; c'est-à-dire qu'elles sont dans le camp opposé à l'empereur.
ou de Spolète; c'est-à-dire qu'elles ont lieu de souhaiter le changement pour lui-même, et non la stabilité; la continuation de guerres et de vicissitudes dont elles profitent, et non le triomphe complet et défmitif d'un des adversaires.
Le motif qui leur inspire ce sentiment est beaucoup plus fort que les divergences qui, par ailleurs, les mettent souvent aux prises. Elles sont trop peu favorisées encore pour que leur préoccupation dominante ne soit pas de régler de façon plus avantageuse leurs relations avec le pouvoir souverain. Les villes lombardes ont atteint de longue date le point où les haines entre cités l'emportent, et de beaucoup, sur les haines contre l'Empire; et elles arrivent au moment où les haines entre concitoyens l'emportent sur les haines entre cités. Leurs alliances reflètent et renforcent ces passions. Elles en contractent d'opposées, parce qu'elles se détestent; et une fois contractées elles y trouvent une raison de se détester davantage. Dans l'Etat pontifical, des situations semblables peuvent se rencontrer. De 1239 à 1250, Foligno et Gubbio ont témoigné à Frédéric une fidélité persévérante qui ne peut guère s'expliquer que par le désir de se conduire autrement que Pérouse. Un exemple plus frappant, et qui rappelle tout à fait la Lombardie, est fourni par les deux villes d'ailleurs insignifiantes d'Osimo et de Recanati. Du jour où Grégoire IX, pour punir la première de son adhésion à l'empereur, eut l'idée de la priver de la dignité épiscopale, qu'il transféra à la seconde, il leur donna la meilleure des raisons de n'être jamais toutes les deux à la fois dans le camp du pape. Sauf pour l'une et l'autre une bien courte défaillance, elles restèrent attachées au parti d'abord embrassé. Leur opposition se prolongera, avec un curieux renversement; du temps de Manfred, Osimo méritera, par son dévouement au Saint-Siège, la restitution de son évêché, dont Recanati se montrera indigne par son adhésion au roi de Sicile. Mais ce sont là encore des cas isolés. D'ordinaire, les alliances sont l'expression des intérêts de chaque ville, envisagés à part, sans souci du voisin; elles contrarient souvent les haines de clocher, au lieu de les exalter. Car le principe de conduite et les circonstances générales étant les mêmes pour toutes les villes, leurs actes aussi se ressemblent; elles font, à peu près en même temps, les mêmes évolutions; et il n'en est guère à qui il ne soit arrivé de se rencontrer dans le même parti.
Mais d'ailleurs les avantages qu'elles recherchent sont tellement spéciaux qu'ils ne peuvent guère être consacrés que par des traités particuliers. Leurs défections, même simultanées ou à peu près, sont toujours des affaires distinctes, négociées individuellement, et desquelles on guette l'occasion. L'heure de l'une peut n'être pas celle de l'autre; trop intimemient unies, elles n'auraient souvent d'autre alternative que de se trahir ou de se gêner. De leur côté, ceux avec qui elles ont affaire se font presque une règle de procéder par des mesures de détail, de désagréger, avant qu'elle forme bloc, toute faction naissante, et de faire leurs concessions en détail, de peur d'être obligés de les régler sur l'appétit du plus exigeant.
Ainsi l'égoïsme des villes, et les vues du pape aussi bien que de l'empereur, se trouvaient d'accord pour que la politique de bascule et de marchandage fût aussi la politique du chacun pour soi. Des confédérations véritables ne l'auraient jamais pratiquée sous cette forme. Inversement, une fois inaugurée et entrée dans les mœurs, elle ne pouvait que confondre et brouiller sans cesse tous les éléments, pour en former une infmité de combinaisons successives également instables, parce qu'elles étaient fondées, non pas, comme ailleurs, sur des traités réciproques, des institutions fédérales spontanées, des intérêts et des traditions, mais seulement sur un fait accidentel : la reconnaissance momentanée d'un même souverain.
Nous sommes ramenés au paradoxe apparent que nous signalions au début. Il porte en lui-même son explication. C'est précisément la lutte entre l'Eglise et l'Empire qui a empêché l'esprit de parti de se développer. Elle l'aurait fomenté, si elle l'eût trouvé déjà prédominant. Mais il était faible encore, et elle encouragea, en leur donnant l'occasion de les satisfaire, d'autres passions avec lesquelles il était incompatible.
Rome, parce que sollicitée d'intérêts contraires, et sous le poids des idées opposées que son seul nom évoque, elle hésite elle-même sur ses destinées; — l'aristocratie de la Campagne, parce qu'elle garde l'esprit de clientèle sous un gouvernement électif, et dans la papauté ne voit pas l'institution, mais les hommes, tour à tour protecteurs ou adversaires; — les villes de la Marche et du Duché, parce que leur système est de louvoyer entre deux pouvoirs dont aucun ne se recommande à leurs préférences exclusives, ni par