Circulaire du comte de Nesselrode, 19/31 octobre
dans nos pieux ancêtres ! In te, Domine, speravi; non confundar in œternum. »
L'empereur Nicolas, en même temps, cherchait à affaiblir l'appui que la Turquie comptait trouver chez les puissances étrangères. Après l'incident de la mission Goyon, l'empereur n'espérait plus rien de la France ; mais peut-être, malgré l'excitation de l'opinion publique anglaise, le gouvernement britannique pourrait-il être arrêté dans l'élan qui l'entraînait du côté turc. Certes on n'ignorait pas à Pétersbourg, puisque le ministre d'Angleterre l'avait officiellement notifiée, une décision prise le 7 octobre par le cabinet anglais de faire défendre par la flotte de l'amiral Dundas contre une attaque russe, non seulement Constantinople, mais aussi toutes les côtes turques de la mer Noire1; mais on savait aussi que Lord Stratford de Redcliffe avait retardé le plus possible l'entrée dans les Dardanelles des flottes anglaise et française, et qu'il avait fait limiter à deux par nation le nombre des gros vaisseaux de guerre qui s'avanceraient jusque dans le Bosphore ; on savait encore que la reine Victoria et le prince Albert avaient jugé très risquée la décision du cabinet anglais de défendre les côtes turques de la mer Noire. Sur ces données, dont il majora l'importance, l'empereur Nicolas, revenant en partie aux idées que, l'hiver précédent, il avait exposées à Sir Hamilton Seymour, se dit que peut-être il était encore possible de séparer l'Angleterre de la France. Il écrivit donc le 30 septembre à la reine Victoria une lettre particulière dans laquelle, rappelant les échanges de vues intervenus par l'entremise de Sir Hamilton Seymour, il la priait d'essayer avec lui « de prévenir des calamités que leurs deux pays avaient un égal
1. Le gouvernement français avait limité à la partie comprise entre le Bosphore et Varna l'espace à défendre.
LA FfcÀNCË ET LA RUSSIE 461
intérêt à éviter ». — « Par quelle fatalité, écrivait le tsar, devons-nous donc, madame, en venir à une mésintelligence aussi prononcée sur des objets qui paraissaient convenus d'avance, où ma parole est engagée vîs-à-vis de Votre Majesté, comme je crois celle du gouvernement anglais engagée vis-à-vis de nioi? C'est à la justice, au cœur de Votre Majesté que j'en appelle; c'est à sa bonne foi et à sa sagesse que je m'en remets; qu'elle daigne décider entre nous. Devons-nous rester, comme je le souhaite ardemment, dans une bonne intelligence également profitable à nos deux États? ou juge-t-elle que le pavillon anglais doive flotter près du croissant pour combattre la croix de Saint-André? »
En outre, l'empereur Nicolas priait le roi des Belges qui se rendait en Angleterre de faire valoir non seulement auprès de son neveu et de sa nièce le prince Albert et la reine Victoria, mais encore auprès des négociants de la cité, les grands avantages qu'aurait l'Angleterre à rester en paix avec la Russie. Il était étrange de voir l'empereur Nicolas solliciter un tel service d'un souverain avec qui il n'avait voulu, durant vingt ans, avoir aucunes relations officielles; mais l'animosité contre l'empereur Napoléon III venait de devenir un lien entre l'empereur de Russie et le roi des Belges1.
Cette tentative de rapprochement avec l'Angleterre échoua. Certes, la reine Victoria était encore bien loin à ce moment d'accepter l'idée d'une guerre prochaine ; les lettres qu'elle écrivait alors à son premier ministre Lord Aberdeen, et qui ont été livrées à la publicité, prouvent qu'elle restait attachée à la paix; elle était même fort mécontente du double jeu de Lord Stratford de Redcliffe, qui,
l.« Dans le courant de l'été, l'empereur Nicolas avait nommé ministre de Russie à Bruxelles, pour inaugurer les relations officielles, le propre gendre de M. de Nesselrode, le comte Chreptovitch.
tout en faisant officiellement auprès de la Porte des démarches tendant à la conciliation, excitait sous main les Turcs à la résistance et à la guerre; et la reine parlait du rappel de son ambassadeur1. Mais, quels que fussent ses sentiments pacifiques, elle ne pouvait approuver, surtout en présence de l'opinion presque unanime de son peuple, ni la revendication par l'empereur Nicolas du droit de protéger les onze millions d'Ottomans orthodoxes, ni surtout l'occupation des principautés par les troupes russes. C'est ce qu'elle expliqua le 14 novembre dans sa réponse à l'empereur Nicolas.
Après avoir rectifié l'interprétation qu'avait faite l'empereur des communications échangées par l'intermédiaire de Sir Hamilton Seymour, la reine s'exprimait ainsi : « Je dois dire à Votre Majesté qu'après avoir consulté sur le sens qui pouvait avoir été attaché à l'article VII du traité de Kaïnardji les personnes les plus compétentes de ce pays-ci; après l'avoir relu ensuite moi-même avec le plus sincère désir d'impartialité, je suis arrivée à la conviction que cet article n'était point susceptible de l'extension qu'on y a voulu donner. Tous les amis de Votre Majesté ont comme moi la certitude que vous n'auriez point abusé du pouvoir qui vous eût ainsi été accordé; mais une demande de ce genre pouvait à peine être acceptée par un souverain qui tient à son indépendance. Je ne cacherai pas davantage à Votre Majesté l'impression douloureuse qu'a produite sur moi l'occupation des principautés. Cette occupation a causé, depuis les quatre derniers mois, une perturbation générale en Europe et pourrait amener des événements ultérieurs que je déplorerais d'un commun accord avec Votre Majesté. Mais comme
1. La reine Victoria à Lord Aberdeen, 5 et 27 novembre 1853, The Letters of queen Victoria, a sélection from lier Majesty's cor' respondence betsveen the years 1837 and 1861).
les intentions de Votre Majesté envers la Porte sont, je le sais, amicales et désintéressées, j'ai toute confiance que vous trouverez le moyen de les exprimer et mettre à exécution de manière à détourner de plus graves dangers, que tous mes efforts, je vous assure, tendront sans cesse à empêcher. L'attention impartiale avec laquelle j'ai suivi les causes qui ont fait échouer jusqu'à présent toutes les tentatives de conciliation, me donne la ferme conviction qu'il n'existe pas d'obstacle réel qui ne puisse être écarté ou promptement surmonté avec l'assistance de Votre Majesté. »
En somme, la reine d'Angleterre indiquait déjà comme conditions du maintien de la paix deux renonciations que la Russie dut souscrire en 1856 au congrès de Paris, à savoir : la renonciation au protectorat que la Russie revendiquait sur les Ottomans orthodoxes, et la renonciation au droit d'intervention qu'elle exerçait dans les principautés de par le traité d'Andrinople.
La lettre de la reine Victoria fut remise le 20 novembre à l'empereur Nicolas; elle dissipa les dernières illusions qu'il avait encore pu se former sur la possibilité d'arrêter l'intervention de l'Angleterre en faveur de la Turquie et de séparer l'une de l'autre les deux puissances maritimes. Au surplus, les velléités conciliatrices de Lord Stratford de Redcliffe avaient complètement cessé du jour où il avait su que son projet de note, même remanié par Lord Glarendon, n'avait pas été agréé par l'Autriche; le bouillant ambassadeur était même devenu d'une extrême ardeur pour faire exécuter par les deux flottes anglaise et française des démonstrations hostiles à la Russie.
Ces flottes, qui étaient parties de Bésika le 22 octobre, avaient éprouvé une sérieuse difficulté à remonter les Dardanelles, dont le courant était
rendu très violent par la persistance de forts vents venant de la mer Noire; les quatre vaisseaux de guerre à voiles qui avaient été désignés pour gagner directement le mouillage de Beïcos, dans le Bosphore, ne purent, quoique remorqués par des frégates à vapeur, arriver devant Constantinople que le 31 octobre, et ils ne s'ancrèrent à leur destination que le 2 novembre. A cette date, Lord Stratford, quoiqu'il agît encore officiellement pour faire accepter par la Porte son projet de note, savait qu'il n'avait plus aucune chance de réussite; il consentit donc volontiers à appeler dans le Bosphore, selon l'avis de son collègue de France, le gros des flottes resté en arrière, et, le 7, des ordres en conséquence furent envoyés aux amiraux Dundas et Hamelin. Le 15 novembre, les flottes au complet mouillaient toutes deux à Beïcos. Avant même qu'elles y fussent arrivées, Lord Stratford, revenant à ses allures les plus fougueuses, requérait l'amiral Dundas d'envoyer des navires dans la mer Noire pour y protéger les mouvements de la marine ottomane ; et, entraîné par lui, M. de La Cour adressait à l'amiral Hamelin une réquisition semblable. Les deux amiraux, qui n'avaient pas encore reçu les approvisionnements dont ils avaient besoin, refusèrent d'accéder à cette demande; sur quoi Lord Stratford se plaignit à Londres; M. de La Cour, au contraire, se garda d'informer M. Drouyn de Lhuys de cet incident. Aussi bien, M. de La Cour allait quitter l'ambassade de France, pour cause de mauvaise santé, disait-on; en réalité, il était tombé en disgrâce. L'empereur Napoléon III, si résolu qu'il fût à calquer sa politique orientale sur celle de l'Angleterre, trouvait que M. de La Cour avait trop docilement suivi toutes les fluctuations de Lord Stratford de Recdliffe et que, par suite de cette docilité, il avait perdu beaucoup de prestige et d'autorité auprès de la Porte; et afin
de rendre à la représentation française, le rang qu'elle devait avoir à Constantinople au moment où la France prenait de plus en plus fait et cause pour la Turquie, l'empereur Napoléon avait fait choix d'un général, et d'un général ayant un caractère au moins aussi cassant et autoritaire que celui de Lord Stratford. Nommé le 30 octobre, le général comte Baraguey d'Hilliers arriva à Constantinople le 15 novembre.
Cependant les puissances occidentales, saisies de la proposition de l'Autriche, échangeaient leurs vues, M. Emile Ollivier dit leurs bavardages inutiles1 y au sujet de la démarche à faire à Constantinople pour amener la Porte à formuler des ouvertures de paix. Le gouvernement français aurait voulu que la paix elle-même fût discutée par une véritable conférence dans laquelle des représentants des puissances belligérantes auraient siégé à côté des représentants des quatre puissances occidentales; mais cette idée avait été bien vite écartée, car on savait que l'empereur Nicolas voulait considérer une telle conférence comme un « banc correctionnel » devant lequel il ne pouvait supporter la pensée d'être traduit, « en face de la Turquie et au même titre qu'elle2 ». On s'était donc rabattu sur l'expédient des bons offices que les quatre puissances occidentales offriraient à la Russie et à la Turquie « dans l'espoir que ni l'une ni l'autre de celles-ci ne voudrait encourir la responsabilité d'une conflagration » redoutable pour toute l'Europe, alors que, par un échange de loyales explications, elles pouvaient encore « la prévenir, en replaçant leurs rapports sur un pied de paix et de bonne entente3. »