‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 101 sur 112 · Déclaration de Vienne du 5 décembre · texte numérisé non relu

Déclaration de Vienne du 5 décembre

Une déclaration conçue en ces termes était un blâme à peine déguisé à l'adresse de la Russie. On le sentait bien à Vienne ; aussi hésitait-on à signer une telle pièce, qui blesserait cruellement l'empereur Nicolas. Ce souverain faisait toujours fond sur la gratitude de l'Autriche ; en se voyant abandonné par elle, il transformerait en inimitié l'amitié de naguère, et cette perte d'une alliance précieuse seraitelle compensée par la certitude de n'avoir plus à redouter l'action hostile de la France en cas de nouveaux soulèvements en Hongrie et en Italie? Le ministre d'Autriche à Paris reçut l'ordre d'obtenir à cet égard des assurances formelles du gouvernement français; elles lui furent données : l'empereur Napoléon s'engagea vis-à-vis de M. de Hûbner « à appuyer de toutes ses forces l'Autriche en Italie, si, en cas de guerre de la France avec la Russie, l'Autriche était l'alliée de la France1 ».

En même temps qu'il prenait ses sûretés du côté de la France, le gouvernement autrichien cherchait à se garder contre le ressentiment de la Russie. L'empereur François-Joseph envoyait à Pétersbourg un des dignitaires de sa maison apparenté à des Russes, le comte Adam Potocki, pour porter à l'empereur Nicolas une lettre le conjurant de faire promptement la paix avec la Turquie, « afin d'éviter toute collision de la Russie avec la France et l'Angleterre »; et, comme motif de sa démarche, l'empereur François- Joseph alléguait qu'il « ne pouvait plus répondre que la sourde agitation qu'il remarquait déjà en Italie et en Hongrie, n'amènerait pas dans trois mois une

1. Souvenirs du comte de Hûbner, 17 décembre 1853. — Lettre particulière de M. Drouyn de Lhuys au barou â,e Bourqueney, 5 décembre 1853 : « L'Autriche sait que nous ne pourrions être ses alliés en Occident et ses adversaires en Orient, de même que nous ne saurions être ses ennemis au delà des Alpes, si elle était notre alliée sur le Danube. »

nouvelle explosion révolutionnaire1 »; la prudence commandait donc au gouvernement autrichien de se concilier les deux gouvernements de France et d'Angleterre, qui, s'ils se trouvaient quelque part, par exemple sur le bas Danube, en antagonisme avec l'Autriche, auraient beau jeu à aider les révolutionnaires d'Italie, sinon de Hongrie*.

La lettre de l'empereur François-Joseph paraît avoir ému l'empereur Nicolas, car, le 29 novembre, il dépêcha à la Légation de France son chancelier, sous le prétexte de prendre des nouvelles du général de Castelbajac, alors souffrant d'une affection catarrhale, en réalité pour faire une déclaration sur ses bonnes dispositions à accueillir des propositions de paix. M. de Nesselrode faisait cette démarche à son corps défendant, car il trouvait que désormais « la diplomatie devait rester en panne et qu'il fallait laisser aux armées russes le soin de dénouer la crise par leurs victoires. C'est, disait-il, entre les mains des princes Gortchakof et Woronzof3 que se trouve actuellement la solution de ce grand problème oriental; la diplomatie n'y fera pour le moment que de l'eau claire. C'est ce que je prêche ici à tout le monde, ajoutait-il en faisant allusion aux sentiments beaucoup moins résolus de l'empereur, mais je ne suis pas toujours compris et écouté*. » Ayant des ordres formels, le chancelier dut s'exécuter; il déclara donc au général de Castelbajac que « l'empe-

1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 1er décembre

2. M. Drouyn de Lhuys au baron de Bourqueney, 5 décembre 1853 : « On sait à Vienne aussi bien qu'à Paris que, si les deux cours sont d'accord à Constantinople, la coopération de la France à la commune défense de Tordre social en Europe serait certaine et efficace; si, au contraire, l'antagonisme s'engage sur le Danube entre l'Autriche et la France, qui peut dire où il s'arrêtera ? »

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