Le baron de Bourqueney à M. Drouyn de Lhuys, 16 octobre
une démarche à Constantinople, il pensa qu'il valait mieux s'entendre d'abord avec les trois autres puissances occidentales, afin que, par une action commune, la pression pacifique à exercer sur la Porte devînt plus forte. En conséquence, le 25 octobre le comte de Buol réunit de nouveau au Ballplatz les trois ministres de France, d'Angleterre et de Prusse et, après leur avoir lu la communication reçue de Pétersbourg, leur demanda si leurs gouvernements s'associeraient à la démarche que l'Autriche était d'ores et déjà résolue à faire à Constantinople pour amener la Porte à ouvrir une négociation de paix. Cette proposition, de nature toute nouvelle, surprit les deux ministres de France et d'Angleterre; ils savaient que leurs gouvernements, à qui l'ouverture des hostilités ne paraissait pas encore prochaine, s'occupaient toujours de trouver le texte d'une note acceptable à la fois pour la Turquie et la Russie; ils ne purent donc que répondre au comte Buol qu'ils allaient demander des instructions.
Mais pendant ce temps les événements marchaient. Le 23 octobre, deux jours avant la réunion au Ballplatz et un jour avant l'expiration du premier délai fixé au prince Gortchakof par Orner Pacha, les batteries turques d'Isaktcha, au nord de la Dobroudcha, avaient ouvert le feu sur une flottille russe qui remontait le Danube et lui avaient tué un certain nombre d'hommes. Puis, le 27, Orner Pacha, passant le Danube à la hauteur de Widdin, occupait Kalafat, et trois jours après, partant cette fois de Tourtoukaï, il passait encore le Danube et s'emparait d'Olteniza, où, attaqué par les troupes russes le 4 novembre, il remportait sur elles un succès marqué; enfin, du côté du Caucase, un détachement turc parti de Batoum surprenait, dans la nuit du 27 au 28 octobre, le petit fort de Saint-Nicolas, dont il exterminait la garnison. De tous les côtés, malgré la promesse donnée
à Lord Stratford de Redcliffe de suspendre les hostilités, les Turcs prenaient l'offensive.
Les Russes, de leur côté, ne restaient pas inactifs; ne s'attendant pas à voir les Turcs prendre l'initiative de la guerre, surtout au moment où l'hiver allait rendre très difficile toute sérieuse opération militaire, le gouvernement russe s'était insuffisamment préparé à la guerre terrestre et devait maintenant se hâter d'envoyer des renforts aussi bien dans les principautés danubiennes que sur la frontière d'Asie; il ne faillit pas à ce devoir, el bientôt, en dépit d'une circulaire de M. de Nesselrode annonçant aux puissances que la Russie se contenterait provisoirement de maintenir ses positions1, les Russes en Asie et sur la mer Noire commencèrent à attaquer à leur tour les troupes et les bateaux ottomans. Le gouvernement russe, d'ailleurs, s'était visà-vis de la Porte plus franchement déclaré que visà-vis des puissances. Dès le 25 octobre, les derniers fonctionnaires russes reslés à Constantinople, le premier drogman, le chancelier consulaire, étaient partis pour Odessa à bord d'un bâtiment autrichien, en emportant toutes les archives de la légation, et après avoir confié à l'internonciature le soin de protéger les sujets russes qui s'attardaient encore en Turquie, et les propriétés de l'Etat russe, qui se trouvaient désormais abandonnées. Un manifeste adressé par l'empereur Nicolas à son peuple et promulgué le 2 novembre ne pouvait, d'ailleurs, laisser de doute sur le caractère de croisade que l'empereur Nicolas entendait donner à la guerre contre la Turquie : « Que la main du Très Haut, disait le tsar, daigne bénir les armes russes dans la sainte et juste cause qui a trouvé de tout temps d'ardents défenseurs