Voir à l'appendice, n
Mais au moment où la Porte obtempérait au désir des puissances, un événement inattendu venait de bouleverser toute la situation diplomatique et de rendre presque inévitable l'entrée en guerre de l'Angleterre et de la France. Le 30 novembre, une escadre représentant la majeure partie des forces navales turques avait été anéantie dans la rade ouverte de Sinope par une escadre russe. C'était là un fait de guerre normal. Mais il faut réfléchir que l'empereur Nicolas, sans qu'on puisse pourtant citer un engagement absolument formel de sa part ou de celle de son chancelier, avait, par son langage, autorisé les gouvernements anglais et français à croire que la Russie ne prendrait l'offensive sur aucun point du territoire ottoman où les Turcs n'auraient pas eux-mêmes ouvert les hostilités; la côte d'Anatolie paraissait donc à l'abri d'une attaque russe, et c'est dans cette conviction que les flottes anglaise et française, mouillées dans le Bosphore, avaient laissé partir pour Sinope l'escadre ottomane sans la renforcer de quelques-unes de leurs unités. Mais l'Amirauté russe dirigée par deux des personnages les plus ardents du parti vieux-russe, par le prince Menchikof, brûlant de se revancher de son échec, et par son adjoint le grand-duc Constantin, n'entendait observer envers la Turquie ou envers les deux puissances qui voulaient protéger ses côtes, aucun égard ni aucun tempérament. Déjà des bâtiments de guerre russes avaient attaqué en mer Noire des bâtiments de guerre turcs; il était donc naturel que le viceamiral Nakhimof, quand il sut l'escadre d'Osman Pacha immobilisée devant Sinope, fonçât sur elle et cherchât à la détruire.
Sept frégates, trois corvettes, un vapeur, coulés ou jetés à la côte et brûlés; la moitié des équipages tués; les batteries de la côte rasées; la ville même de Sinope en grande partie incendiée, le
carnage était trop grand pour ne pas avoir en Europe un immense retentissement, surtout dans les deux pays qui avaient envoyé des flottes dans les eaux ottomanes1.
1. La grande-duchesse Marie, pour tacher de raviver des sympathies anglaises envers la Russie, passa en Angleterre Tété de 1853. L'empereur Napoléon espérait qu'à son retour elle s'arrêterait en France et viendrait à Compiègne. Après l'incident Goyon, il ne pouvait plus être question de cette visite ; mais l'empereur Napoléon fut très vexé de l'abstention de la grande-duchesse, qui était en Russie une des rares personnes favorablement disposées à son égard.