CHAPITRE XVI
PERNIÈRES NÉGOCIATIONS. — MISSION DU COMTE ORLOF A VIENNE. RUPTURE DES RELATIONS DIPLOMATIQUES DE LA RUSSIE AVEC L'ANGLETERRE ET LA FRANCE. — L'ANGLETERRE ET LA FRANCE DÉCLARENT LA GUERRE.
Quand l'empereur Nicolas connut la décision prise par les quatre puissances occidentales d'interposer leurs bons offices entré la Russie et la Turquie, il fut très contrarié; jusqu'au dernier moment il avait espéré qu'un accord définitif ne pourrait pas s'établir à Vienne ; mais il ne pouvait repousser une démarche à laquelle prenaient part l'Autriche et la Prusse; du moins voulut-il tenter d'adoucir les conditions qui lui seraient soumises pour servir de préliminaires de paix. A cet effet, il pensa à se servir du général de Gastelbajac, qu'il n'avait plus revu depuis la fin du mois d'août, et il le fit venir au Palais d'Hiver. Au moment où eut lieu cette audience, on avait reçu à la fois à Pétersbourg l'annonce de nouveaux succès russes au Caucase1 et de la destruction à Sinope de l'escadre ottomane ; le général de Gastelbajac pensait que ces événements, en caressant l'orgueil de l'empereur Nicolas, le rendraient magnanime à l'égard de la Turquie et que la paix en serait d'autant facilitée; aussi, dès son entrée dans le cabinet de l'empereur, il dit à celui-ci : « Je félicite sincèrement Votre Majesté des succès de ses braves
1. Les Russes avaient, le 26 novembre et le lep décembre, remporté deux nouvelles victoires sur les Turcs dans la région d'Akhaltzikh.
soldats, et le général peut heureusement le faire, car le diplomate est persuadé que, pour le noble cœur de Votre Majesté, la victoire est un acheminement à la paix1. » L'empereur remercia vivement le général de ces félicitations inattendues; puis il lui exposa que s'il était prêt à accepter les bons offices des puissances en vue du rétablissement de la paix, il ne voulait pas, on le savait déjà, de la réunion d'une conférence où son représentant se trouverait placé, devant l'Europe chrétienne, à côté du représentant turc et sur le même pied que celui-ci.
Les félicitations et les raisonnements du général de Gastelbajac auraient peut-être été justes, si les victoires russes n'avaient été remportées que sur terre. Mais la destruction de l'escadre turque dans les eaux de Sinope était, comme le dit M. Drouyn de Lhuys à la réception de la nouvelle, « un coup qui n'atteignait pas seulement la Turquie2 ». L'empereur Napoléon, en particulier, fut profondément blessé de ce que, malgré la présence dans le Bosphore d'une flotte française venue pour protéger les côtes de Turquie, la marine russe se fût enhardie à brûler à si peu de distance de là une escadre turque. Sur-le-champ l'empereur Napoléon proposa au gouvernement anglais de faire entrer de conserve dans la mer Noire les deux flottes anglaise et française, avec mission non seulement d'empêcher par la force toute nouvelle attaque de la marine russe contre les côtes ottomanes, mais encore de protéger les convois de ravitaillement que les Turcs voudraient envoyer à leurs troupes d'Asie Mineure.
En Angleterre, l'émotion avait été encore plus grande qu'en France ; la majeure partie de l'opinion
1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 16 décembre 1853.
2. M. Drouyn de Lhuys au général Baraguey d'Hilliers, 13 décembre 1853.
publique parlait d'insulte infligée au pavillon britannique et s'en prenait violemment au mari de la reine, le prince Albert, un étranger, qui exerçait indûment sur le gouvernement britannique une inflence favorable à la Russie. Sous le coup de l'indignation nationale, Lord Palmerston, prenant prétexte d'une divergence avec plusieurs de ses collègues sur une question de réforme électorale, sortait du cabinet, dont il trouvait trop molle la politique visà-vis de la Russie1; et Lord Aberdeen, incapable de gouverner en ayant dans l'opposition ce rude jouteur, placé d'ailleurs sous la menace d'être honni, s'il restait pacifique, par la masse du parlement et de la nation, dut souscrire aux propositions françaises. La reine elle-même, bien qu'elle éprouvât de forts scrupules à sanctionner des résolutions dont la conséquence lui paraissait devoir être la guerre entre l'Angleterre et la Russie, se plia à l'inévitable ; aussi bien, ses scrupules furent fort diminués quand, quelques jours après, elle reçut de l'empereur Nicolas une nouvelle lettre qui iémoignait d'une violente irritation contre le cabinet et le peuple anglais : « Votre Majesté, écrivait l'empereur Nicolas en ayant l'air de vouloir séparer la reine de ses ministres et de ses marins, Votre Majesté veut bien me dire qu'elle ne doute pas qu'avec mon aide le rétablissement de la paix ne soit encore possible, malgré le sang répandu; je réponds de grand cœur : Oui, Madame, si les organes des volontés de Votre Majesté exécutent fidèlement ses ordres et ses intentions bienveillantes. Les miennes n'ont pas varié depuis le début de ce triste épisode. Reculer devant le danger, comme vouloir maintenant en violant ma parole autre chose que ce que j'ai voulu, serait au-dessous
1. Démissionnaire le 15 décembre, Lord Palmerston reprit sa démission le 25, quand l'entrée de la flotte anglaise dans la mer Noire eut été décidée.
de moi, et le noble cœur de Votre Majesté doit le comprendre. » Une phrase tout au moins déplacée terminait la lettre impériale : « J'ajouterai que le cœur de Votre Majesté saignera en apprenant les horreurs qui se commettent déjà par les hordes sauvages près desquelles flotte le pavillon anglais1. »
Une fois lancé, le gouvernement anglais voulut vite passer à des mesures extrêmes qui tenaient presque de la provocation. A sa demande, il fut décidé que les deux légations d'Angleterre et de France à Pétersbourg notifieraient officiellement au gouvernement russe la mission confiée aux deux flottes dans la mer Noire, ce qui était naturel; mais il fut aussi décidé que les amiraux feraient au commandant des forces navales russes la même notification en envoyant à Sébastopol une frégate à vapeur, et la manière dont cette dernière notification fut exécutée offensa vivement les Russes. Le 6 janvier, deux jours après l'entrée des flottes dans la mer Noire, la frégate anglaise Rétribution, déjouant, grâce à une brume épaisse, la surveillance des forts qui défendaient les abords de Sébastopol, pénétra audacieusement dans la passe interdite aux navires étrangers et s'avança assez loin dans la rade avant d'être arrêtée par la capitainerie du port ; elle dut, au surplus, rétrograder jusqu'en dehors de la passe pour faire accepter son message, mais elle avait impunément violé l'asile sacré de la marine de guerre russe.
Par suite du retard que les rigueurs de la saison apportaient dans le nord de la Russie aux voyages des courriers, le général de Castelbajac et Sir Hamilton Seymour ne reçurent que le 10 janvier les instructions qui leur enjoignaient de notifier au gouvernement russe les résolutions prises par les
1. L'empereur Nicolas ù la reine Victoria, 2/14 décembre 1853.
gouvernements français et anglais pour immobiliser l'action militaire russe dans la mer Noire ; et comme M. de Nesselrode était alors assez souffrant, il ne put recevoir que le 12 janvier les notifications verbales des deux ministres français et anglais. Les nouvelles qui faisaient l'objet de ces notifications n'étaient pas une surprise pour le gouvernement russe, il les avait déjà apprises par ses ministres à Paris et à Londres, et l'irritation qui s'était, au premier moment, emparée de l'empereur et lui avait causé un grave retour de ses accès bilieux, avait eu le temps de s'apaiser ; une lettre conçue en termes aimables et dans laquelle l'empereur Napoléon expliquait sa conduite, avait contribué à cet apaisement; elle avait pu, en effet, être remise à l'empereur Nicolas deux jours avant la notification officielle. On pouvait donc croire que l'entrée des flottes occidentales dans la mer Noire n'entraînerait pas une riposte agressive de la part de la Russie, et le général venait d'exprimer cet espoir dans une dépêche adressée à M. Drouyn de Lhuys, quand, le 14 janvier, dhns la matinée, arriva de Sébastopol à Pétersbourg un rapport du prince Menchikof relatant l'audacieuse bravade de la Rétribution. « C'est trop fort, s'écria l'empereur Nicolas, je ne puis plus supporter cette arrogance de l'Angleterre. L'honneur de la Russie est compromis, l'Angleterre me force à la guerre; que la responsabilité en pèse sur elle devant Dieu, qui sait que- je voulais la paix1! » Et aussitôt l'empereur, secouant toute irrésolution, s'occupa de répondre par des ordres décisifs à ceux des deux puissances maritimes.
Comme le chancelier était encore trop souffrant pour pouvoir sortir, ce fut l'empereur qui, durant les
1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 14 janvier 1854. Le prince Menchikof avait pris le commandement à Sébastopol.
deux jours suivants, se rendit à plusieurs reprises chez lui à l'hôtel du Pont des Chantres, et des délibérations qu'ils eurent avec la participation du grandduc héritier, il résulta les décisions suivantes, qui furent immédiatement mises à exécution. Ordre fut envoyé à Londres à M. de Brunnow et à Paris à M. Kisselef de demander aux gouvernements anglais et français s'ils empocheraient la flotte ottomane d'attaquer en mer Noire le pavillon et le littoral russes, de même qu'ils empêchaient la flotte russe d'attaquer le pavillon et le littoral ottomans, et s'ils permettraient aux convois russes d'approvisionnement de circuler librement dans cette mer de port russe à port russe, de même qu'ils laissaient cette liberté aux convois ottomans de même nature. Si une réponse affirmative n'était pas donnée à ces deux questions, MM. de Brunnow et Kisselef devaient aussitôt demander leurs passeports et abandonner leurs postes.
En même temps, l'empereur Nicolas dépêchait à Vienne son confident le comte Orlof pour réclamer de l'empereur François-Joseph la signature d'un traité l'obligeant à garder la neutralité, non pas seulement pendant toute la durée de la guerre engagée entre la Russie et la Turquie (le gouvernement au* trichien avait, deux mois auparavant, fait au sujet de cette guerre une simple déclaration de neutralité essentiellement révocable), mais aussi pendant toute la durée de la guerre, qui pourrait prochainement éclater entre la Russie et les deux puissances maritimes. Il avait été dit d'abord que le comte Orlof s'acquitterait de la même mission à Berlin; mais, vu la marche rapide des événements, pour ne pas perdre de temps, le ministre de Russie dans cette ville lui fut substitué au dernier moment pour la négociation avec la Prusse.
Le comte Orlof quitta Pétersbourg le 19 janvier,
et le lendemain y arrivait un courrier de Vienne apportant au chargé d'affaires d'Autriche Tordre de soumettre au gouvernement russe un projet de préliminaires de paix préparé par la conférence des représentants des quatre puissances occidentales. Ce projet, reprenant les conditions que Lord Stratford de Redcliffe avait fait approuver par la Porte1, comportait la remise de la négociation de la paix à une conférence qui devait se réunir dans une ville neutre et dans laquelle siégeraient, à côté des représentants des deux puissances belligérantes, des représentants des quatre puissances occidentales ; il comportait, en outre, « dans le plus bref délai pos* sible », l'évacuation par les troupes russes de la Valachie et de la Moldavie, tandis qu'il ne parlait pas de l'évacuation de la mer Noire par les flottes anglaise et française. Ce projet ne pouvait plaire au gouvernement russe, qui, nous le savons, ne voulait pas soumettre son différend à une conférence; il exigeait même que le plénipotentiaire turc chargé de traiter de la paix vînt le faire soit à Pétersbourg, soit au quartier général du corps russe d'occupation à Bucarest; quant à l'évacuation des principautés, elle devait être la conséquence, et non la condition préalable, de la négociation. Telle est la réponse qu'un secrétaire d'ambassade russe fut envoyé en toute hâte porter à Vienne au comte Orlof ; le gouvernement russe ajoutait que la paix devrait comprendre le renouvellement du droit de protectorat que le traité d'Andrinople avait conféré à la Russie sur les principautés danubiennes, et aussi une réglementation du droit d'asile accordé par la Turquie aux bannis de tous les pays et dont ceux-ci, prétendaitil, abusaient pour tramer des menées révolutionnaires contre les divers gouvernements d'Europe.