‹ Les origines de la guerre de CrimeeChapitre 107 sur 112 · Le baron de Bourqueney à M. Drouyn de' Lhuys, 2 février · texte numérisé non relu

Le baron de Bourqueney à M. Drouyn de' Lhuys, 2 février

avait reçu quelques jours auparavant une lettre de son beau-père où celui-ci souhaitait « qu'une entente entre la Russie et la France fût encore possible », et il avait confié cette lettre à M. Drouyn de Lhuys pour qu'il la fît lire à l'empereur Napoléon. Ce dernier trouvait que les paroles du chancelier étaient « fort obligeantes sans doute », mais bien «vagues», et qu'elles ne sauraient suffire pour détourner le gouvernement français de la voie belliqueuse où il s'engageait à la suite de l'Angleterre. « Qu'on me dise clairement ce qu'on veut m'offrir, déclara-t-il à M. de Seebach. Je désire la paix, et je ferai pour la conserver tous les efforts compatibles avec mes engagements; mais je crains que la fatalité n'entraîne tout le monde plus loin qu'il ne voudrait aller. C'est ainsi que, malgré mon désir d'éviter la guerre avec la Russie, nous nous trouvons à deux doigts de cette catastrophe. Je la regretterais profondément, car j'aurais préféré de beaucoup de bons rapports avec un pays dont les intérêts ne se heurteront que rarement avec ceux de la France. » — « La fatalité qui paraît peser sur toute cette malheureuse affaire, avait conseillé M. de Seebach, n'a d'autre source que la méfiance dans laquelle vous persistez envers l'empereur de Russie. Permettez-moi une prière : ne fermez pas la porte définitivement, si la réponse que vous attendez de Pétersbourg à vos communications sur l'entrée des escadres dans la mer Noire la laisse encore entrebâillée1. »

L'empereur Napoléon, pris de confiance, se résolut donc à écrire directement à l'empereur Nicolas pour lui proposer un armistice pendant lequel on pourrait traiter de la paix; mais il ne voulait rien faire à l'insu du gouvernement anglais, et il soumit en conséquence à celui-ci le texte de sa lettre. Le gouverne-

1. Le baron de Seebach au comte de Nesselrode, 1 février 1854 [Lettres et Papiers du chancelier comte de Nesselrode),

ment anglais demanda des retouches, ce qui prit un certain temps; c'est seulement le 29 janvier que put partir de Paris la lettre de l'empereur Napoléon. Revenant d'abord sur le combat de Sinope, cause de la recrudescence du conflit éclaté entre les deux puissances maritimes et la Russie, l'empereur s'exprimait ainsi : « Des vaisseaux russes sont venus attaquer des bâtiments turcs mouillés tranquillement dans un port turc. Ils les ont détruits, malgré l'assurance de ne pas faire une guerre agressive, malgré le voisinage de nos escadres. Ce n'était plus notre politique qui recevait là un échec, c'était notre honneur militaire. Les coups de canon de Sinope ont retenti douloureusement dans le cœur de tous ceux qui, en Angleterre et en France, ont un vîf sentiment de la dignité nationale. On s'est écrié d'un commun accord : Partout où nos canons peuvent atteindre, nos alliés doivent être respectés. De là l'ordre donné à nos escadres d'entrer dans la mer Noire et d'empêcher par la force, s'il le fallait, le retour d'un semblable événement. » Puis, cette justification faite, l'empereur continuait : « Votre Majesté a donné tant de preuves de sa sollicitude pour le repos de l'Europe, elle y a contribué si puissamment par son influence bienfaisante contre l'esprit de désordre, que je ne saurais douter de sa résolution dans l'alternative qui se présente à son choix. Si Votre Majesté désire autant que moi une conclusion pacifique, quoi de plus simple que de déclarer aujourd'hui qu'un armistice sera signé, que les choses reprendront leur cours diplomatique, que toute hostilité cessera et que toutes les forces belligérantes se retireront des lieux où des motifs de guerre les ont appelées? Ainsi les troupes russes abandonneraient les principautés, et nos escadres la mer Noire. Votre Majesté préférant traiter directement avec la Turquie, elle nommerait un ambassadeur qui négocie-

rait avec un plénipotentiaire du sultan une convention qui serait soumise à la conférence des quatre puissances. Que Votre Majesté adopte ce plan, sur lequel la reine d'Angleterre et moi sommes parfaitement d'accord, la tranquillité est rétablie, et le monde satisfait. Rien, en effet, dans ce plan, qui ne soit digne de Votre Majesté, rien qui puisse blesser son honneur. Mais si, par un motif difficile à comprendre, Votre Majesté opposait un refus, alors la France comme l'Angleterre seraient obligées de laisser au sort des armes et aux hasards de la guerre ce qui pourrait être décidé aujourd'hui par la raison et la justice. »

Un courrier spécial porteur de cette lettre partit de Paris pour Pétersbourg le 29 janvier. L'empereur, qui se promettait un résultat heureux de sa démarche, aurait voulu que, jusqu'au retour de la réponse, les choses restassent en état; mais le gouvernement anglais, de plus en plus débordé par l'opinion publique anglaise, était pressé d'agir. Les deux ministres de Russie à Paris et à Londres avaient, selon les instructions que nous avons analysées plus haut, demandé chacun par une note officielle à M. Drouyn de Lhuys et à Lord Clarendon si les gouvernements français et anglais s'engageaient à empêcher la marine turque d'attaquer en mer Noire le pavillon et le littoral russes, et si leurs escadres laisseraient le ravitaillement des troupes russes se faire librement dans cette même mer de port russe à port russe. Les deux gouvernements étaient d'accord pour répondre affirmativement à la première question, et négativement à la seconde; par conséquent les deux ministres russes, le jour où cette réponse leur serait donnée, réclameraient leurs passeports et abandonneraient leurs postes. Le gouvernement anglais voulait que cette réponse, puisqu'elle était définitivement arrêtée, leur fût donnée tout de suite; l'empereur

Napoléon désirait, au contraire, attendre l'effet de sa lettre à l'empereur Nicolas. M. Drouyn de Lhuys proposa un expédient pour concilier les deux tendances; la réponse des deux puissances, au lieu d'être remise à MM. de Brunnow et Kisselef, serait envoyée à Pétersbourg à Sir Hamilton Seymour et au général de Castelbajac; l'empereur Nicolas, avant son arrivée, aurait eu le temps de répondre lui-même à l'empereur Napoléon, et pendant tout Tintervalle exigé par les voyages des courriers porteurs de ces pièces, les deux ministres de Russie à Londres et à Paris auraient été empêchés de mettre à exécution leurs instructions et de rompre leurs relations avec les gouvernements anglais et français. Mais le gouvernement anglais insista pour que son avis fût suivi; le gouvernement français céda; le l6r février, les ministres russes reçurent une note refusant aux troupes russes la liberté de se ravitailler par la voie de la mer Noire et émettant l'opinion que la paix ne pourrait plus être rétablie que si la Russie se pliait aux conditions posées par la conférence de Vienne; le 4, les deux ministres demandèrent leurs passeports; le 6, ils quittèrent l'un Londres, l'autre Paris, en emmenant tout leur personnel diplomatique; avant de partir, M. Kisselef avait tenu à obtenir de l'empereur Napoléon une audience de congé, qui lui fut gracieusement accordée.

L'empereur Nicolas n'avait pas encore répondu à la lettre de l'empereur Napoléon, quand il fut informé de la réponse négative opposée à l'une de ses demandes par les gouvernements anglais et français. Dès lors, à supposer même qu'en prenant connaissance de la lettre de l'empereur Napoléon, il eût pu avoir quelque velléité de faire preuve de conciliation, sa détermination devint inflexible. Il est difficile de concevoir comment aurait pu être plus hautain le refus qu'il adressa à l'empereur Napoléon de

discuter avec lui sur d'autres bases que celles qu'il avait fait connaître à Vienne par le comte Orlof : « Si la Porte avait été laissée à elle-même, le différend qui tient en suspens l'Europe eût été depuis longtemps aplani ; une influence fatale est seule venue se jeter à la traverse. Je laisse à penser à Votre Majesté si, dans l'alternative qu'on me pose, il m'est permis de discuter, d'examiner même un moment ses propositions d'armistice, d'évacuation immédiate des principautés et de négociation avec la Porte d'une convention qui serait soumise à. une conférence des quatre cours. Vous-même,. Sii*e, si vous étiez à ma place, accepteriez-vous une pareille proposition? Votre sentiment national pourrait-il vous le permettre? Je répondrai hardiment que non. Accordez-moi donc le droit de penser comme vousmême. Quoi que Votre Majesté décide, ce n'est pas devant la menace que l'on me verra reculer. Ma confiance est en Dieu et dans mon droit, et la Russie, j'en suis garant, saura se montrer en 1854 ce qu'elle fut en 1812... Si, toutefois, Votre Majesté, moins indifférente à mon honneur, en revient à notre programme1, si elle me tend une main cordiale comme je la lui offre en ce dernier moment, j'oublierai volontiers ce que le passé peut avoir eu de blessant pour moi. Alors, Sire, mais alors seulement, nous pourrons discuter et peut-être nous entendre. Mes conditions sont connues à Vienne : c'est la seule base sur laquelle il me soit permis de discuter. »

La veille du jour où il signa cette lettre, l'empereur Nicolas, voulant montrer que l'irritation et la rancœur qui l'animaient contre l'empereur Napoléon ne s'étendaient pas à toute la France, avait fait remettre par son chancelier au général de Gastelbajac la croix [de Saint- Alexandre Nevsky; puis, quand le

-1. C'est-à-dire le programme russe indiqué à Vienne.

départ de Paris de M. Kisselef fut connu, l'empereur, le 12 février, fit venir au Palais d'Hiver le général de Gastelbajac, et, après avoir présenté une apologie de toute sa conduite, il termina en remerciant le générai de tout ce qu'il avait fait pour maintenir la cordialité des relations entre les deux pays. « Je ne veux pas vous donner vos passeports, lui dit-il, mais si vous voulez absolument me quitter, ne partez pas sans me dire adieu : mon amitié ne vous le pardonnerait pas1. » Le lendemain, la chancellerie envoyait à Sir Hamilton Seymour ses passeports; le général de Castelbajac, qui avait ordre de faire cause commune avec son collègue anglais, dut réclamer les siens. 11 fut encore reçu par le tsar en audience de congé , et quitta définitivement Pétersbourg le 20 février, en même temps que Sir Hamilton Seymour. La rupture diplomatique entre la France et l'Angleterre d'une part et la Russie de l'autre était consommée.

Cependant, à Vienne, le comte Orlof avait tenté d'amener le gouvernement autrichien à s'engager formellement envers le gouvernement russe à demeurer strictement neutre durant tout le temps que durerait la guerre, quelque extension qu'elle pût prendre. 11 s'était, pour obtenir cet engagement, directement adressé à l'empereur François-Joseph; car à Pétersbourg on faisait toujours fond sur la gratitude du jeune souverain envers l'empereur Nicolas, et, au contraire, on se défiait du comte de Buol, qu'on accusait, non sans quelque apparence de raison, de jouer un double jeu en variant son langage selon qu'il parlait à la Russie ou aux deux puissances maritimes. Mais l'empereur François-Joseph ne voulut point souscrire à l'engagement que lui demandait le comte Orlof, à moins que la Russie, en retour, ne

1. Le général de Castelbajac à M. Drouyn de Lhuys, 12 février 185'±.

s'obligeât non seulement à ne pas franchir le Danube1, mais même à évacuer les principautés à la fin de la guerre et, quelle que pût être l'issue de celle-ci, à ne rien changer à Pétat territorial actuel de l'empire ottoman. Le comte Orlof n'était pas en mesure de'consentir un tel engagement; loin de là, il avait pleine liberté pour conclure des arrangements portant atteinte à l'intégrité de cet empire. C'est ce qu'il dévoila au comte de Buol quand il eut été éconduit par l'empereur François-Joseph et renvoyé par lui à s'entendre avec le ministre; il mit sous les yeux de celui-ci un projet de protocole rédigé à Pétersbourg et [qui, en dehors d'une promesse de concours [armé de la Russie à l'Autriche contre une attaque éventuelle de la France ou de l'Angleterre*, contenait une clause prévoyant une entente austrorusse pour le cas où les événements de la guerre viendraient à modifier le statut territorial dans le Levant. Aucune révélation officielle n'a encore été faite au sujet des appâts présentés à l'Autriche par le comte Orlof sous le nom de modifications territoriales dans le Levant; des rumeurs très autorisées disent que l'acquisition par l'Autriche de la Bosnie et de l'Herzégovine, et même d'une partie de la Macédoine, fut indiquée comme une éventualité très réalisable3; les troubles qui, sous les incitations de la Russie, éclataient sur des points divers de la Turquie d'Europe parmi les populations chrétiennes, offri-

1. Un détachement russe avait occupé Matchin, au nord de la Dobroudcha.

2. Outre le grand intérêt qu'avait le gouvernement autrichien à l'évacuation des principautés, la principale raison qui poussait le comte de Buol à se rapprocher de la France et de l'Angleterre plutôt que de la Russie était la crainte que les deux premières, en cas de conflit, n'en vinssent à provoquer des soulèvements en Galicie, en Hongrie et surtout dans le royaume lombard-vénitien.

3. M. Emile OUivier (Empire libéral, tome III, chapitre vin) a eu vent de ces ouvertures, mais il les place à tort au moment où échoua la mission Menchikof.

raient à une action envahissante de l'Autriche la plus favorable des occasions1. Le gouvernement autrichien ne se laissa pas séduire ; il voulait maintenir l'intégrité de l'empire ottoman; et tout ce que le comte Orlof put obtenir et rapporter de Vienne à Pétersbourg fut une lettre par laquelle l'empereur François-Joseph donnait à l'empereur Nicolas une « demi-assurance » de ne pas prendre les armes contre lui. M. de Buol se servit aussi du comte Orlof pour faire une dernière tentative en vue de la paix; il proposa au gouvernement russe de reprendre le projet de préliminaires préparé par la conférence de Vienne et d'y apporter les modifications qu'il voudrait; celles-ci seraient présentées et soutenues par le ministre de Russie à Vienne, et le gouvernement autrichien s'emploierait à faire accepter par les autres puissances et par la Turquie le texte ainsi modifié. Il est à peine besoin de dire que cette proposition n'aboutit à aucun résultat; le comte de Nesselrode consentit, il est vrai, à rédiger un projet de préliminaires, mais le texte qu'il renvoya à Vienne le 25 février n'ét£^t que la reproduction des conditions présentées par le comte Orlof. Pour l'acquit de sa conscience, le comte de Buol soumit tout de même ce projet à la conférence de Vienne, qui par sa déclaration du 5 mars le déclara impraticable. Ainsi s'évanouit la dernière lueur de conciliation entre la Russie et les puissances maritimes.

Ces dernières, au surplus, depuis le commencement de février, ne faisaient plus mystère de leur détermination d'en venir aux armes; elles faisaient des levées d'hommes, préparaient l'installation dans

1. Une révolte avait éclaté en Epire, où Arta était pris par les rebelles; des bandes grecques parcouraient la Thessalie; une légion gréco-slave s'organisait à Bucarest par les soins du prince Gortchakof; des armes et munitions étaient envoyées de Russie en Serbie, des subsides donnés au Monténégro, etc.

la presqu'île de Gallipoli d'un petit corps expéditionnaire ; « il ne restait plus qu'à prononcer le mot fatal1 ». Le 27 février, deux dépêches identiques furent adressées par les gouvernements français et anglais à leurs consuls restés à Pétersbourg après le départ des deux légations; elles leur prescrivaient de remettre à M. de Nesselrode une note sommant le gouvernement russe d'avoir accompli avant le 30 avril l'évacuation des principautés ; et si dans un délai de six jours acquiescement n'était pas donné par elle à cette sommation, la Russie devrait se considérer comme étant en état de guerre avec la France et l'Angleterre. Le courrier qui portait à Pétersbourg ces dépêches devait passer par Berlin et Vienne, où les ministres de France et d'Angleterre avaient ordre, en donnant aux gouvernements prussien et autrichien connaissance de la sommation, de les prier de la faire appuyer par leurs représentants auprès du gouvernement russe. A Berlin et à Vienne on promit cet appui, mais il ne fut effectif que de la part de l'Autriche ; le ministre de Prusse, quand la sommation eut été remise le 14 mars au comte de Nesselrode, se borna, en effet, à donner verbalement le conseil de l'accueillir; le ministre d'Autriche, au contraire, remit au chancelier une note écrite. 11 va de soi que, malgré les conseils des deux puissances allemandes, la sommation ne fut pas accueillie ; le 18 mars, le chancelier manda les deux consuls français et anglais et leur signifia que l'empereur Nicolas ne jugeait pas convenable de faire une réponse, mais, ajouta-t-il, « nous ne déclarerons pas la guerre ».

Cette responsabilité d'une déclaration de guerre devant laquelle reculait la Russie, la France et l'Angleterre l'assumèrent : le (12 mars elles avaient déjà

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