avait remplacé M. Bastide le 23 décembre
Louis-Philippe, il avait été témoin de toutes les mortifications infligées à celui-ci par l'empereur Nicolas, et ce souvenir lui avait laissé, comme à presque tous les diplomates français de cette époque, mais à un plus haut degré, un sentiment d'aigreur et de méfiance contre la Russie.
Il faut reconnaître que le comte de Nesselrode ne fit rien pour améliorer à l'égard de son pays le sentiment de M. Drouyn de Lhuys. Le général Le Flô, très mécontent de l'élection du prince Louis comme président de la République, s'était gardé de la notifier au gouvernement impérial; il n'avait, d'ailleurs, reçu de Paris aucune instruction lui prescrivant de faire cette notification. Le chancelier prit texte de cette omission pour chercher chicane au nouveau gouvernement français.
La première fois que le marquis de Perrière le Vayer se présenta à l'hôtel du ministère impérial pour parler d'affaires (il s'agissait de lire une note sur l'occupation des Principautés danubiennes par les troupes russes), le chancelier se montra très froissé : « Je vous avoue, dit-il au marquis, que votre communication me cause une certaine surprise. C'est pour votre gouvernement une façon peu gracieuse de commencer ses rapports avec nous, et je dois vous dire que je m'attendais avant tout, de sa part, non pas à une note, ïnais à une notification. Nous avions noué des relations avec le général Cavaignac; on aurait pu nous faire savoir qu'il y avait aujourd'hui un autre président. Nous ne connaissons encore l'élection du chef de votre gouvernement que par les journaux; et tout à coup vous venez, sans autre compliment, nous lancer une pièce qui ne peut nous être que très désagréable1. »
En parlant ainsi, le chancelier faisait au gouverne-
1. Le marquis de Ferrière à M. Drouyn de Lhuys, 25 janvier 1849.
ment français une remontrance déjà assez vive ; il la rendit blessante en se vantant au chargé d'affaires britanniques du langage qu'il avait tenu.
« Si je parle à M. de Ferrière de la Moldo-Valachie, déclara-t-il à M. Buchanan, c'est accepter vis-à-vis du gouvernement français la position que je dois éviter. Je puis bien causer avec vous de ces affaires; nous sommes dans nos rapports naturels, habituels, officiels. tMais nous ne pouvons admettre qu'un gouvernement qui n'a pas encore avec nous de relations régulières et qui ne nous a même pas fait part de sa naissance, débute par soulever devant nous et de cette façon une aussi grosse question. » Et le chancelier déclarait qu'il ne donnerait au gouvernement de la République aucune explication sur l'occupation des principautés tant que la flotte française de l'amiral Baudin serait maintenue sur les côtes de Sicile. M. Drouyn de Lhuys prit la chose de très haut; il avait la prétention de connaître les règles du protocole aussi bien que qui que ce fût, et il n'entendait pas recevoir de M. de Nesselrode une leçon de formes. Il écrivit donc sur-le-champ à M. de Ferrière une réponse très acerbe :
« M. de Nesselrode s'est montré surpris que notre note verbale sur l'affaire des principautés n'eût pas été précédée par la notification de l'élection du président de la République... L'avènement du président n'a été annoncé que par une circulaire adressée le 23 décembre dernier aux agents français près les divers gouvernements. Elle a été envoyée à M. le général Le Flô. Cette manière de procéder était conforme à la pratique générale des républiques et aux précédents du Consulat en France. L'avènement des présidents des États-Unis et celui des présidents du Vorort suisse ne sont point notifiés. Bonaparte, lors de sa nomination au Consulat, s'est borné à faire communiquer par les agents de la République aux
gouvernements étrangers les sénatus-consultes relatifs, à sa nomination. La nature de nos rapports avec le cabinet russe ne comportait point cette notification officielle sur l'avènement du président de la République. Mais M. le général Le Flô aurait pu donner officieusement connaissance au cabinet russe de ma circulaire du 23 décembre. Comme il paraît qu'il ne Ta pas fait, vous pourrez la communiquer à titre officieux à M. le comte de Nesselrode1. »
Ainsi, d'après M. Drouyn de Lhuys, le gouvernement de la République, n'ayant pas été reconnu par le gouvernement russe, n'avait pas à lui faire de communication officielle; ce n'étaient pas les gouvernements, c'étaient seulement les cabinets (M. Drouyn de Lhuys aurait dit plus exactement, dans le cas de la Russie, les ministres des affaires étrangères2), qui se trouvaient en rapports. Or, Yavènement du prince Louis à la présidence n'était pas un fait qu'on dût nécessairement porter à la connaissance des ministres des affaires étrangères, une telle notification n'étant due qu'aux chefs d'État.
M. Drouyn de Lhuys continuait sa dépêche en examinant d'une manière tout à fait dégagée la question du rétablissement des rapports diplomatiques entre les deux gouvernements : « Je viens, monsieur, de parler de la nature de nos rapports avec la Russie ; il n'a pas dépendu de nous qu'ils n'eussent le même caractère qu'avec les autres puissances. Toutes, à l'exception de la Russie, ont successivement reconnu la République. S. M. l'empereur de Russie, par des
• 1. M. Drouyn de Lhuys au marquis de Ferrière, 17 février 1849. 2. Il n'y avait pas alors en Russie de cabinet ministériel ; chaque ministre agissait dans son ressort sous l'autorité directe de l'empereur et indépendamment de ses collègues. Néanmoins, comme on le verra par nombre de documents cités dans cette étude, on employait alors couramment, pour désigner le gouvernement russe, l'expression vicieuse Cabinet de Saint-Pétersbourg; on rencontre même celle-ci dans des pièces écrites par des diplomates russes,
raisons dont il est le meilleur juge, a cru devoir s'en abstenir jusqu'à présent'. Quel que soit le prix que nous attachions naturellement à lui voir prendre une autre détermination, il ne nous appartient, en aucune façon, de chercher à la hâter. A la distance où les deux pays se trouvent l'un de l'autre, l'état actuel des choses, quelque regrettable qu'il soit, peut à la rigueur se prolonger. »
Tel est le langage que le marquis de Ferrière dut tenir à M. de Nesselrode. Celui-ci n'était pas habitué à entendre des ministres français s'exprimer sur Un ton si décidé en face de la Russie. Il trouvait, en outre, qu'une lettre adressée au général Le Flô ne pouvait être considérée comme l'équivalent d'une notification au gouvernement russe; et il le déclara à M. de Ferrière. Mais, obligé de faire, malgré tout, son rapport à l'empereur, il demanda au diplomate français copie dès déclarations de M. Drouyn de Lhuys. M. de Ferrière, homme d'un caractère conciliant, était porté à refuser; néanmoins, connaissant les sentiments bien arrêtés de son chef, il accéda à la demande du chancelier, et la copie fut remise à l'empereur.
En même temps, à Paris, M. Drouyn de Lhuys faisait sentir à M. Kisselef que le gouvernement de la République n'était plus disposé, ainsi que souvent l'avait été trop ostensiblement le gouvernement du roi Louis-Philippe, à subir placidement la mauvaise, humeur de la Russie1. Dans leur premier entretien à l'hôtel du ministère des affaires étrangères, entretien que M. Kisselef fut obligé de demander à l'avance, M> Drouyn de Lhuys lui déclara que, con-
1. Dans une dépêche en date du 13 mai 1841, le comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche à Paris, raconte que le roi Louis-Philippe lai aurait dit : « A ma place, un autre rendrait impertinence pour impertinence., et toute la France, croyez-moi, applaudirait. Mais je, mis bon prince, ignoramus. Telle est ma règle de .conduite vis-à-, ▼is de l'empereur Nicolas-. » . <<
trairement à l'avis du gouvernement impérial, le gouvernement de la République ne rappellerait pas ses forces navales des eaux de Sicile, tant qu'un arrangement acceptable pour les populations de l'Ile n'aurait pas été consenti par le roi de Naples; et il déclara non moins nettement que l'occupation de la Moldo-Valachie par les troupes russes ne pouvait se justifier.
La crânerie de M. Drouyn de Lhuys ne déplut pas à l'empereur Nicolas. Ce qu'il avait surtout reproché à la monarchie de Juillet, en particulier à son principal ministre des affaires étrangères, M. Guizot, c'était le manque de sincérité ; il voyait avec plaisir que ce reproche n'était plus de saison sous la République. Cette impression le décida à donner à son chancelier l'ordre de modifier la politique taquine que celui-ci, depuis quelques mois, se plaisait à mener contre la France. Comme les intérêts des deux pays n'étaient, en somme, en contradiction grave sur aucun point du globe, un changement d'attitude était facile; il s'opéra, pour ainsi dire, à vue.
M. de Nesselrode, qui jusqu'alors avait refusé de parler avec M. de Ferrière d'autres sujets que de menues affaires de douane ou de police, commença à l'entretenir des questions politiques du moment; et successivement il annonça au diplomate français que le gouvernement impérial rendait justice à la conduite tenue en Sicile par le gouvernement de la République, qu'il n'aurait rien à objecter contre une intervention militaire de celui-ci à Rome en faveur du rétablissement du pouvoir temporel du saint-père1, qu'enfin il partageait pleinement les idées soutenues
1. Cette intervention militaire avait été décidée par le général Cavaignac en novembre précédent; mais la fuite du saint-père à Gaète avait fait alors donner contre-ordre aux troupes. En février 1849, le^pape fît lui-même appel à la France ainsi qu'aux gouvernements autrichien, espagnol et napolitain.
par la France en vue de conserver intacts, contre les envahissements de l'Allemagne, les droits de la couronne de Danemark sur les duchés de l'Elbe. De son côté, M. Kisselef faisait, à Paris, des avances assez significatives ; non seulement il se mettait en communications presque journalières avec M. Drouyn de Lhuys, mais il se rendit chez le président et commença à fréquenter les soirées de l'Elysée.
Bientôt le comte de Nesselrode lui-même avouait au marquis de Ferrière que le temps des malentendus était passé. Le marquis, à la fin d'une conversation sur la Moldo-Valachie, venait de dire que le gouvernement de la République désirait éviter toule cause de mésintelligence avec la Russie. « Nous sommes tout à fait dans les mêmes dispositions, s'empressa de répondre le chancelier, et j'espère que vous avez déjà pu vous en apercevoir. »
Ces paroles aimables, qui dans la bouche de M. de Nesselrode faisaient contraste avec ses rudesses de naguère, engagèrent M. de Ferrière à faire un pas en avant et à reprendre la question de la reconnaissance de la République : « Dans l'état actuel de l'Europe, dit-il, nos gouvernements se trouvent d'accord sur un assez grand nombre de questions pour que le rétablissement de nos relations officielles soit en quelque sorte d'un intérêt européen. Je n'ai point la mission de chercher à hâter l'heure de ce rétablissement; mais je crois devoir vous faire observer qu'en tardant trop longtemps, lorsque tout le monde itous a reconnus et que nous nous montrons calmes au de' dans et modérés au dehors, vous pourrez laisser s'accréditer en France, dans l'opinion publique, l'idée, je n'en doute pas, bien éloignée de votre pensée, que vous prétendez n'avoir de bonnes relations qu'avec une certaine forme et un certain principe de gouvernement; ce qui serait d'un effet fâcheux pour vous comme pour nous, et ôterait à la France et la Russie,
en les replaçant dans l'ordre des sentiments réciproques où elles se sont trouvées de 1830 à 1848rla liberté complète de leurs alliances. »
Le marquis de Ferrière allait vite en besogne ; il imitait son ancien chef le général Le Flô, et comme lui, mais sans avoir le même enthousiasme captivant, il osait parler d'alliance entre des pays qui n'entretenaient même pas des relations diplomatiques régulières. M. de Nesselrode ramena vite son interlocuteur à la réalité; il protesta que le gouvernement impérial n'avait point par principe d'hostilité contre la République, puis il ajouta : « Il n'y a pas encore confiance entre nous, mais je reconnais que de jour en jour votre situation s'améliore. Cette question de l'officiel ou de l'officieux n'est qu'une question de forme; et cette forme, quand vous nous garantirez le fond chez vous, vous la trouverez chez nous surle-champ1. »
M. Drouyn de Lhuys fut assez mécontent de ce que son subordonné se fût permis, de sa propre autorité, de faire de pareilles ouvertures au chancelier. Il entendait ne rien sacrifier de son point de vue, et il envoya, en conséquence, de nouvelles instructions à M. de Ferrière.
« Je ne comprends pas, je dois le dire, écrivait-il le 26 mars, les objections que vous a exprimées M. le comte de Nesselrode contre la forme adoptée par le gouvernement français pour faire connaître aux gouvernements étrangers l'avènement du président. H nous paraît surtout singulier que la Russie, qui seule n'a pas reconnu jusqu'à présent la République, témoigne à cet égard des susceptibilités que n'a manifestées aucune autre puissance. Vous n'avez pas, d'ailleurs, à v,ous en préoccuper, et, sans prendre l'initiative d'aucun nouvel entretien à ce sujet, vous
1. Le marquis de Ferrière à M. Drouyn de Lhuys, 10 mars 1849.,
vous bornerez à me rendre compte de ce qu'on pourra vous en dire1. »
Au moment même où M. Drouyn de Lhuys écrivait ces recommandations à M. de Ferrière, l'activité diplomatique de celui-ci n'avait plus occasion de s'exercer auprès de M. de Nesselrode, car le chancelier venait de s'aliter avec la rougeole, et cette maladie l'empêcha durant environ trois semaines de recevoir le corps diplomatique. Pendant ce temps, M. dé Ferrière ne manqua pas de transgresser les ordres de son chef en abordant, aussi souvent qu'il le put, avec d'autres hommes politiques russes, la question de la reconnaissance de la République; mais les bonnes dispositions qu'il pouvait rencontrer ou éveiller chez ses interlocuteurs n'avaient pas grande importance, puisque ceux-ci n'exprimaient que leur sentiment personnel; la bienveillance, cependant, avec laquelle on l'écoutait, faisait supposer à M. de Ferrière que la rigueur du maître s'adoucissait de plus en plus.
La première fois qu'il revit le chancelier, il constata que son pressentiment était fondé. M. de Nesselrode, en effet, lui donna communication d'une dépêche très conciliante que le matin même il avait, sur l'ordre de l'empereur, envoyée à M. Nicolas Kisselef pour lire à M. Drouyn de Lhuys. En voici le texte î « Une indisposition assez longue, dont je suis à peine relevé, m'a fait différer jusqu'ici de vous entretenir des dernières communications que j'ai reçues de M. de Ferrière. Sans revenir, à propos de la Valachie, sur une discussion que le gouvernement français préfère, comme nous, laisser tomber pour le moment, M. de Ferrière s'est borné à me lire un extrait et les annexes d'une dépêche de M. Drouyn de Lhuys, dans laquelle ce ministre, en relevant ma