M. Drouyn de Lhuys au marquis de Ferrière, 23 avril
accorder de lui-même un gage de bienveillance à un gouvernement qui se donnait l'apparence de ne plus le désirer.
L'insurrection qui, l'année précédente, avait éclaté contre l*Autriche en Hongrie, s'était vite étendue à la Transylvanie, où la lutte avait pris un caractère de sauvagerie extrême; les Magyars et les Szeklers réunis menaçaient d'exterminer les populations saxonne et roumaine. L'Autriche, qui luttait déjà avec peine contre l'insurrection, en Hongrie, était incapable de la maîtriser en Transylvanie; elle lit donc appel au concours de la Russie; aussitôt 6.000 hommes furent détachés de l'armée envoyée dans les Principautés, et allèrent occuper les deux villes saxonnes de Hermanstadt et Cronstadt, situées près de la frontière de Valachie1. 2.000 Russes avaient été cantonnés dans la première de ces villes sous les ordres du colonel Skariatine; ils y furent attaqués le 10 mars par des forces hongroises supérieures et, après un combat qui leur coûta 300 hommes, ils furent obligés d'abandonner la place et de rentrer en Valachie. La garnison de Cronstadt, menacée d'un sort pareil, repassa de son côté la frontière en grande hâte.
La nouvelle de l'échec de Hermanstadt ne parvint à Pétersbourg <jue le 25 mars, au moment où l'empereur se préparait à se rendre à Moscou pour y
1. M. de la Cour à M. Drouyn de Lhuys. — « Des lettres qui nous parviennent d'Hermanstadt sous la date du 26 janvier nous apprennent que les autorités municipales de cette ville se sont décidées à demander le recours des troupes russes cantonnées en Valachie. La place était menacée d'une part par les troupes du général Bem, de l'autre par les Szeklers insurgés de nouveau ; et le commandant autrichien avait déclaré n'avoir point les forces suffisantes pour répondre de la sûreté des habitants. C'est pourquoi les magistrats municipaux ont pris sous leur responsabilité personnelle la demande d'intervention faite auprès du général commandant l'armée russe en Valachie, démarche que ce dernier a favorablement accueillie. »
passer les fêtes de Pâques. Il fut vivement peiné de ce revers inattendu ; mais son amour-propre souffrit surtout de ce que le chef des troupes victorieuses était un Polonais, Joseph Bem*. Cependant, jusqu'au 6 avril, date de son départ pour Moscou, l'empereur ne pensa pas à venger l'échec subi par ses armes; il restait fidèle au principe de non-intervention qu'il avait proclamé à la face de l'Europe dans son manifeste du 26 mars 1848*. M. de Nesselrode, le 4 avril, l'affirmait encore à M. de la Ferrière : « Nous avions, lui disait-il, fait entrer des troupes en Transylvanie dans le seul but de protéger les propriétés contre le pillage. Nous avons dû les retirer, elles n'y rentreront pas. Nous n'avons jamais eu et nous n'avons pas la pensée d'une intervention8. »
A Moscou, les idées pacifiques de l'empereur se modifièrent. Il y reçut un appel pressant du nouvel empereur d'Autriche François-Joseph4, et après quelques jours de recueillement il se décida à ne pas refuser l'aide qu'on implorait de lui. Le 21 avril, le général Berg, quartier-maître général, reçut tout à coup à Pétersbourg l'ordre de partir pour Varsovie afin de concerter avec le maréchal Paskiévitch, gouverneur général de Pologne, l'entrée immédiate en Galicie des troisième et quatrième corps d'armée, soit d'une force de 100.000 hommes; ensuite le général Berg avait ordre de se rendre à Olmûtz
1. Bem avait fait contre la Russie la campagne de 1812; il avait pris part à l'insurrection de 1830, et en 1848 avait commandé les Viennois révoltés.
2. Faisant bonne mine, l'empereur promut immédiatement le colonel Skariatine au grade de général major et le nomma à sa suite. Çn même temps il envoyait à Bucarest, pour être distribuées dans le détachement de Transylvanie, un certain nombre de croix de Saint-Georges.
3. Le marquis de Ferrière à M. Drouyn de Lhuys, 6 avril 1849.
4. Le 2 décembre 18't8 il avait succédé à son oncle l'empereur Ferdinand, qui abdiqua sous la pression du prince Félix Schwarzenberg.
LÀ FRANCE Et L* HUSSIÊ 49,
auprès de l'empereur François-Joseph pour l'informer des décisions prises en sa faveur. Le séjour de Moscou, la ville russe par excellence, ravivait invariablement le ressentiment de l'empereur Nicolas contre les Polonais; c'est de cette ville que furent datés ses oukases les plus sévères contre eux ; et maintenant encore, s'il consentit à seconder l'Autriche pour l'écrasement de l'insurrection magyare, c'est que dans les rangs des Hongrois il voyait un grand nombre de Polonais.
Le comte de Nesselrode ne fit pas difficulté de reconnaître vis-à-vis de M. de Ferrière le véritable motif de la détermination impériale. « Les événements de Hongrie, disait-il le 4 mai au diplomate français, ont pris un tel caractère que notre propre intérêt nous force à envoyer à l'Autriche les secours qu'elle nous demande. Nous ne pouvons pas souffrir qu'il se forme sur les frontières de Pologne une Hongrie indépendante et polonaise. Si l'occupation de la Galicie ne suffit pas, nous devrons aller plus loin; et c'est pour convenir des mesures à prendre en ce cas que le général Berg se rend à Olmùtz*. » Quelques jours après, un manifeste impérial exposait solennellement à l'Europe les mêmes motifs :
« Par notre manifeste du 14 (26) mars 1848, nous avons annoncé à nos fidèles sujets les calamités qui se sont appesanties sur l'occident de l'Europe. Nous avons, en même temps, exprimé notre détermination de combattre nos ennemis, de quelque côté qu'ils pussent venir, et, nous unissant plus étroitement que jamais avec notre sainte Russie, de défendre, sans ménager notre personne, l'honneur du nom russe et l'inviolabilité de nos frontières.
« Les troubles et les révoltes n'ont pas cessé depuis en Occident. Les criminelles séductions qui